XI
Les domestiques effrayés s'empressèrent d'aller chercher le médecin
de Fontenay qui ne comprit absolument rien à l'état
de des Esseintes. Il bafouilla quelques termes médicaux, tâta
le pouls, examina la langue du malade, tenta mais en vain de le
faire parler, ordonna des calmants et du repos, promit de revenir
le lendemain, et, sur un signe négatif de des Esseintes qui
retrouva assez de force pour improuver le zèle de ses domestiques
et congédier cet intrus, il partit et s'en fut raconter, par tout
le village, les excentricités de cette maison dont l'ameublement
l'avait positivement frappé de stupeur et gelé sur place.
Au grand étonnement des serviteurs qui n'osaient plus bouger
de l'office, leur maître se rétablit en quelques jours et ils le
surprirent, tambourinant sur les vitres, regardant, d'un air
inquiet, le ciel.
Une après-midi, les timbres sonnèrent des appels brefs, et
des Esseintes prescrivit qu'on lui apprêtât ses malles, pour un
long voyage.
Tandis que l'homme et la femme choisissaient, sur ses indications,
les objets utiles à emporter, il arpentait fiévreusement
la cabine de la salle à manger, consultait les heures des paquebots,
parcourait son cabinet de travail où il continuait à scruter
les nuages, d'un air tout à la fois impatient et satisfait.
Le temps était, depuis une semaine déjà, atroce. Des fleuves
de suie roulaient, sans discontinuer, au travers des plaines grises
du ciel, des blocs de nuées pareils à des rocs déracinés d'un sol.
Par instants, des ondées crevaient et engloutissaient la vallée
sous des torrents de pluie.
Ce jour-là, le firmament avait changé d'aspect. Les flots
d'encre s'étaient volatilisés et taris, les aspérités des nuages
s'étaient fondues; le ciel était uniformément plat, couvert d'une
taie saumâtre. Peu à peu, cette taie parut descendre, une brume
d'eau enveloppa la campagne; la pluie ne croula plus, par cataractes,
ainsi que la veille, mais elle tomba, sans relâche, fine,
pénétrante, aiguë, délayant les allées, gâchant les routes, joignant
avec ses fils innombrables la terre au ciel; la lumière se
brouilla; un jour livide éclaira le village maintenant transformé
en un lac de boue pointillé par les aiguilles de l'eau qui piquaient
de gouttes de vif-argent le liquide fangeux des flaques; dans la
désolation de la nature, toutes les couleurs se fanèrent, laissant
seuls les toits luire sur les tons éteints des murs.
Quel temps! soupira le vieux domestique, en déposant sur
une chaise les vêtements que réclamait son maître, un complet
jadis commandé à Londres.
Pour toute réponse des Esseintes se frotta les mains, et s'installa
devant une bibliothèque vitrée où un jeu de chaussettes
de soie était disposé en éventail; il
hésitait sur la nuance, puis, rapidement,
considérant la tristesse du jour,
le camaïeu morose de ses habits, songeant
au but à atteindre, il choisit
une paire de soie feuille-morte, les
enfila rapidement, se chaussa de brodequins
à agrafes et à bouts découpés,
revêtit le complet gris-souris,
quadrillé de gris-lave et pointillé de
martre, se coiffa d'un petit melon,
s'enveloppa d'un mac-farlane bleu-lin
et, suivi du domestique qui pliait sous
le poids d'une malle, d'une valise à soufflets, d'un sac de nuit,
d'un carton à chapeau, d'une couverture de voyage renfermant
des parapluies et des cannes, il gagna la gare. Là, il déclara
au domestique qu'il ne pouvait fixer la date de son retour,
qu'il reviendrait dans un an, dans un mois, dans une semaine,
plus tôt peut-être, ordonna que rien ne fût changé de place au
logis, remit l'approximative somme nécessaire à l'entretien du
ménage pendant son absence, et il monta en wagon, laissant le
vieillard ahuri, bras ballants et bouche béante, derrière la barrière
où s'ébranlait le train.
Il était seul dans son compartiment; une campagne, indécise,
sale, vue telle qu'au travers d'un aquarium d'eau trouble,
fuyait à toute volée derrière le convoi que cinglait la pluie.
Plongé dans ses réflexions, des Esseintes ferma les yeux.
Une fois de plus, cette solitude si ardemment enviée et enfin
acquise, avait abouti à une détresse affreuse; ce silence qui lui
était autrefois apparu comme une compensation des sottises
écoutées pendant des ans, lui pesait maintenant d'un poids
insoutenable. Un matin, il s'était réveillé, agité ainsi qu'un prisonnier
mis en cellule; ses lèvres énervées remuaient pour articuler
des sons, des larmes lui montaient aux yeux, il étouffait
de même qu'un homme qui aurait sangloté pendant des heures.
Dévoré du désir de marcher, de regarder une figure humaine, de
parler avec un autre être, de se mêler à la vie commune, il en
vint à retenir ses domestiques, appelés sous un prétexte; mais
la conversation était impossible; outre que ces vieilles gens,
ployés par des années de silence et des habitudes de gardes-malades,
étaient presque muets, la distance à laquelle les avait
toujours tenus des Esseintes n'était point faite pour les engager
à desserrer les dents. D'ailleurs, ils possédaient des cerveaux
inertes et étaient incapables de répondre autrement que par des
monosyllabes aux questions qu'on leur posait.
Il ne put donc se procurer aucune ressource, aucun soulagement
près d'eux; mais un nouveau phénomène se produisit. La
lecture de Dickens qu'il avait naguère consommée pour s'apaiser
les nerfs et qui n'avait produit que des effets contraires aux
effets hygiéniques qu'il espérait, commença lentement à agir
dans un sens inattendu, déterminant des visions de l'existence
anglaise qu'il ruminait pendant des heures; peu à peu, dans ces
contemplations fictives, s'insinuèrent des idées de réalité précise,
de voyage accompli, de rêves vérifiés sur lesquels se greffa
l'envie d'éprouver des impressions neuves et d'échapper ainsi
aux épuisantes débauches de l'esprit s'étourdissant à moudre
à vide.
Cet abominable temps de brouillard et de pluie aidait encore
à ces pensées, en appuyant les souvenirs de ses lectures, en lui
mettant la constante image sous les yeux d'un pays de brume
et de boue, en empêchant ses désirs de dévier de leur point de
départ, de s'écarter de leur source.
Il n'y tint plus, et brusquement il s'était décidé, un jour. Sa
hâte fut telle qu'il prit la fuite bien avant l'heure, voulant se
dérober au présent, se sentir bousculé dans un brouhaha de rue,
dans un vacarme de foule et de gare.
Je respire, se disait-il, au moment où le convoi ralentissait
sa valse et s'arrêtait dans la rotonde du débarcadère de Sceaux,
en rhythmant ses dernières pirouettes par le fracas saccadé des
plaques tournantes.
Une fois au boulevard d'Enfer, dans la rue, il héla un cocher,
jouissant à être ainsi empêtré avec ses malles et ses couvertures.
Moyennant la promesse d'un copieux pourboire, il s'entendit
avec l'homme au pantalon noisette et au gilet rouge:—A l'heure,
fit-il, et, rue de Rivoli, vous vous arrêterez devant le Galignani's
Messenger; car il songeait à acheter, avant son départ, un guide
Baedeker ou Murray, de Londres.
La voiture s'ébranla lourdement, soulevant autour de ses
roues des cerceaux de crotte; on naviguait en plein marécage;
sous le ciel gris qui semblait s'appuyer sur le toit des maisons,
les murailles ruisselaient du haut en bas, les gouttières débordaient,
les pavés étaient enduits d'une boue de pain d'épice
dans laquelle les passants glissaient; sur les trottoirs que râflaient
les omnibus, des gens tassés s'arrêtaient, des femmes
retroussées jusqu'aux genoux, courbées sous des parapluies,
s'aplatissaient pour éviter des éclaboussures, contre les boutiques.
Aug. Leroux pinx.
E. Decisy sc.
F. FERROUD, ÉDITEUR
Imp. Vernant et Dollé
La pluie entrait en diagonale par les portières; des Esseintes
dut relever les glaces que l'eau raya de ses cannelures tandis
que des gouttes de fange rayonnaient comme un feu d'artifice
de tous les côtés du fiacre. Au bruit monotone des sacs de pois
secoués sur sa tête par l'ondée dégoulinant sur les malles et sur
le couvercle de la voiture, des Esseintes rêvait à son voyage;
c'était déjà un acompte de l'Angleterre qu'il prenait à Paris par
cet affreux temps; un Londres pluvieux, colossal, immense,
puant la fonte échauffée et la suie, fumant sans relâche dans la
brume se déroulait maintenant devant ses yeux; puis des enfilades
de docks s'étendaient à perte de vue, pleins de grues, de
cabestans, de ballots, grouillant d'hommes perchés sur des mâts,
à califourchon sur des vergues, alors que, sur les quais, des myriades
d'autres hommes étaient penchés, le derrière en l'air, sur
des barriques qu'ils poussaient dans des caves.
Tout cela s'agitait sur des rives, dans des entrepôts gigantesques,
baignés par l'eau teigneuse et sourde d'une imaginaire
Tamise, dans une futaie de mâts, dans une forêt de poutres crevant
les nuées blafardes du firmament, pendant que des trains
filaient, à toute vapeur, dans le ciel, que d'autres roulaient dans
les égouts, éructant des cris affreux, vomissant des flots de
fumée par des bouches de puits, que par tous les boulevards,
par toutes les rues, où éclataient, dans un éternel crépuscule,
les monstrueuses et voyantes infamies de la réclame, des flots de
voitures coulaient, entre des colonnes de gens, silencieux, affairés,
les yeux en avant, les coudes au corps.
Des Esseintes frissonnait délicieusement à se sentir confondu
dans ce terrible monde de négociants, dans cet isolant brouillard,
dans cette incessante activité, dans cet impitoyable engrenage
broyant des millions de déshérités que des philanthropes
excitaient, en guise de consolation, à réciter des versets et à
chanter des psaumes.
Puis, la vision s'éteignit brusquement avec un cahot du fiacre
qui le fit rebondir sur la banquette. Il regarda par les portières;
la nuit était venue; les becs de gaz clignotaient, au milieu d'un
halo jaunâtre, en pleine brume; des rubans de feux nageaient
dans des mares et semblaient tourner autour des roues des voitures
qui sautaient dans de la flamme liquide et sale; il tenta
de se reconnaître, aperçut le Carrousel et, subitement, sans
motif, peut-être par le simple contre-coup de la chute qu'il
faisait du haut d'espaces feints, sa pensée rétrograda jusqu'au
souvenir d'un incident trivial: il se rappela que le domestique
avait négligé de mettre, tandis qu'il le regardait préparer ses
malles, une brosse à dents parmi les ustensiles de son nécessaire
de toilette; alors il passa en revue la liste des objets empaquetés;
tous avaient été rangés dans sa valise, mais la contrariété
d'avoir omis cette brosse persista jusqu'à ce que le cocher, en
s'arrêtant, rompît la chaîne de ces réminiscences et de ces
regrets.
Il était dans la rue de Rivoli, devant le Galignani's Messenger.
Séparées par une porte aux verres dépolis couverts d'inscriptions
et munis de passe-partout encadrant des découpures de
journaux et des bandes azurées de télégrammes, deux grandes
vitrines regorgeaient d'albums et de livres. Il s'approcha, attiré
par la vue de ces cartonnages en papier bleu-perruquier et vert-chou
gaufrés, sur toutes les coutures, de ramages d'argent et
d'or, de ces couvertures en toiles couleur carmélite, poireau,
caca d'oie, groseille, estampées au fer froid, sur les plats et le
dos, de filets noirs. Tout cela avait une touche antiparisienne,
une tournure mercantile, plus brutale et pourtant moins vile
que celles des reliures de camelote, en France; çà et là, au milieu
d'albums ouverts, reproduisant des scènes humoristiques de du
Maurier et de John Leech, ou lançant au travers de plaines en
chromo les délirantes cavalcades de Caldecott, quelques romans
français apparaissaient, mêlant à ces verjus de teintes, des vulgarités
bénignes et satisfaites.
Il finit par s'arracher à cette contemplation, poussa la porte,
pénétra dans une vaste bibliothèque, pleine de monde; des
étrangères assises dépliaient des cartes et baragouinaient, en
des langues inconnues, des remarques. Un commis lui apporta
toute une collection de guides. A son tour, il s'assit, retournant
ces livres dont les flexibles cartonnages pliaient entre ses doigts.
Il les parcourut, s'arrêta sur une page du Baedeker, décrivant
les musées de Londres. Il s'intéressait aux détails laconiques et
précis du guide; mais son attention dévia de l'ancienne peinture
anglaise sur la nouvelle qui le sollicitait davantage. Il se rappelait
certains spécimens qu'il avait vus, dans les expositions
internationales, et il songeait qu'il les reverrait peut-être à
Londres: des tableaux de Millais, la «Veillée de sainte Agnès»
d'un vert argenté si lunaire, des tableaux de Watts, aux couleurs
étranges, bariolés de gomme-gutte et d'indigo, des tableaux
esquissés par un Gustave Moreau malade, brossés par un Michel-Ange
anémié et retouchés par un Raphaël noyé dans le bleu;
entre autres toiles, il se rappelait une «Dénonciation de Caïn»,
une «Ida» et des «Èves», où, dans le singulier et mystérieux
amalgame de ces trois maîtres, sourdait la personnalité tout à
la fois quintessenciée et brute d'un Anglais docte et rêveur,
tourmenté par des hantises de tons atroces.
Toutes ces toiles assaillaient en foule sa mémoire. Le commis,
étonné par ce client qui s'oubliait devant une table, lui demanda
sur lequel de ces guides il fixait son choix. Des Esseintes demeura
ébaubi, puis il s'excusa, fit l'emplette d'un Baedeker et franchit
la porte. L'humidité le glaça; le vent soufflait de côté, cinglait
les arcades de ses fouets de pluie.—Allez là, fit-il, au cocher,
en désignant du doigt au bout d'une galerie, un magasin qui formait
l'angle de la rue de Rivoli et de la rue Castiglione et ressemblait
avec ses carreaux blanchâtres, éclairés en dedans, à une
gigantesque veilleuse, brûlant dans le malaise de ce brouillard,
dans la misère de ce temps malade.
C'était la «Bodéga». Des Esseintes s'égara dans une grande
salle qui s'allongeait, en couloir, soutenue par des piliers de fonte,
bardée, de chaque côté de ses murs, de hautes futailles posées
tout debout sur des chantiers.
Cerclées de fer, la panse garnie de créneaux de bois simulant
un ratelier de pipes dans les crans duquel pendaient des verres
en forme de tulipes, le pied en l'air, le bas-ventre troué et emmanché
d'une cannelle de grès, ces barriques armoriées d'un
blason royal étalaient sur des étiquettes en couleur le nom de
leur cru, la contenance de leurs flancs, le prix de leur vin, acheté
à la pièce, à la bouteille, ou dégusté au verre.
Dans l'allée restée libre entre ces rangées de tonneaux, sous
les flammes du gaz qui bourdonnait aux becs d'un affreux lustre
peint en gris-fer, des tables couvertes de corbeilles de biscuits
Palmers, de gâteaux salés et secs, d'assiettes où s'entassaient
des mince-pie et des sandwichs cachant sous leurs fades enveloppes
d'ardents sinapismes à la moutarde, se succédaient entre
une haie de chaises, jusqu'au fond de cette cave encore bardée
de nouveaux muids portant sur leur tête de petits barils, couchés
sur le flanc, estampillés de titres gravés au fer chaud, dans
le chêne.
Un fumet d'alcool saisit des Esseintes lorsqu'il prit place dans
cette salle où sommeillaient de puissants vins. Il regarda autour
de lui: ici, les foudres s'alignaient, détaillant toute la série des
porto, des vins âpres ou fruiteux, couleur d'acajou ou d'amarante,
distingués par de laudatives épithètes: «old port, light
delicate, cockburn's very fine, magnificent old Regina»; là,
bombant leurs formidables abdomens, se pressaient, côte à côte,
des fûts énormes renfermant le vin martial de l'Espagne, le
xérès et ses dérivés, couleur de topaze brûlée ou crue, le sanlucar,
le pasto, le pale dry, l'oloroso, l'amontilla, sucrés ou secs.
La cave était pleine; accoudé sur un coin de table, des Esseintes
attendait le verre de porto commandé à un gentleman, en
train de déboucher d'explosifs sodas contenus dans des bouteilles
ovales qui rappelaient, en les exagérant, ces capsules de
gélatine et de gluten employées par les pharmacies pour masquer
le goût de certains remèdes.
Tout autour de lui, des Anglais foisonnaient: des dégaines
de pâles clergymen, vêtus de noir de la tête aux pieds, avec des
chapeaux mous, des souliers lacés, des redingotes interminables
constellées sur la poitrine de petits boutons, des mentons ras,
des lunettes rondes, des cheveux graisseux et plats; des trognes
de tripiers et des mufles de dogues avec des cous apoplectiques,
des oreilles comme des tomates, des joues vineuses, des yeux
injectés et idiots, des colliers de barbe pareils à ceux de quelques
grands singes; plus loin, au bout du chai, un long dépendeur
d'andouilles aux cheveux d'étoupe, au menton garni de poils
blancs ainsi qu'un fond d'artichaut, déchiffrait, au travers d'un
microscope, les minuscules romains d'un journal anglais; en
face, une sorte de commodore américain, boulot et trapu, les
chairs boucanées et le nez en bulbe, s'endormait, regardant, un
cigare planté dans le trou velu de sa bouche, des cadres pendus
aux murs renfermant des annonces de vins de Champagne, les
marques de Perrier et de Rœderer, d'Heidsieck et de Mumm, et
une tête encapuchonnée de moine, avec le nom écrit en caractères
gothiques de Dom Pérignon, à Reims.
Un certain amollissement enveloppa des Esseintes dans cette
atmosphère de corps de garde; étourdi par les bavardages des
Anglais causant entre eux, il rêvassait, évoquant devant la
pourpre des porto remplissant les verres, les créatures de Dickens
qui aiment tant à les boire, peuplant imaginairement la
cave de personnages nouveaux, voyant ici les cheveux blancs et
le teint enflammé de Monsieur Wickfield; là, la mine flegmatique
et rusée et l'œil implacable de Monsieur Tulkinghorn, le
funèbre avoué de Bleak-house. Positivement, tous se détachaient
de sa mémoire, s'installaient, dans la Bodéga, avec leurs faits et
leurs gestes; ses souvenirs, ravivés par de récentes lectures, atteignaient
une précision inouïe. La ville du romancier, la maison
bien éclairée, bien chauffée, bien servie, bien close, les bouteilles
lentement versées par la petite Dorrit, par Dora Copperfield, par
la sœur de Tom Pinch, lui apparurent naviguant ainsi qu'une
arche tiède, dans un déluge de fange et de suie. Il s'acagnarda
dans ce Londres fictif, heureux d'être à l'abri, écoutant naviguer
sur la Tamise les remorqueurs qui poussaient de sinistres hurlements,
derrière les Tuileries, près du pont. Son verre était vide;
malgré la vapeur éparse dans cette cave encore échauffée par les
fumigations des cigares et des pipes, il éprouvait, en retombant
dans la réalité, par ce temps d'humidité fétide, un petit frisson.
Il demanda un verre d'amontillado, mais alors devant ce vin
sec et pâle, les lénitives histoires, les douces malvacées de l'auteur
anglais se défeuillèrent et les impitoyables révulsifs, les
douloureux rubéfiants d'Edgar Poe, surgirent; le froid cauchemar
de la barrique d'amontillado, de l'homme muré dans un
souterrain, l'assaillit; les faces bénévoles et communes des buveurs
américains et anglais qui occupaient la salle, lui parurent
refléter d'involontaires et d'atroces pensées, d'instinctifs et
d'odieux desseins; puis il s'aperçut qu'il s'esseulait, que l'heure
du dîner était proche; il paya, s'arracha de sa chaise, et gagna,
tout étourdi, la porte. Il reçut un soufflet mouillé dès qu'il
mit les pieds dehors; inondés par la pluie et par les rafales, les
réverbères agitaient leurs petits éventails de flamme, sans
éclairer; encore descendu de plusieurs crans, le ciel s'était
abaissé jusqu'au ventre des maisons. Des Esseintes considéra
les arcades de la rue de Rivoli, noyées dans l'ombre et submergées
par l'eau, et il lui sembla qu'il se tenait dans le morne tunnel
creusé sous la Tamise; des tiraillements d'estomac le rappelèrent
à la réalité; il rejoignit sa voiture, jeta au cocher l'adresse de la
taverne de la rue d'Amsterdam, près de la gare, et il consulta
sa montre: sept heures. Il avait juste le temps de dîner; le
train ne partait qu'à huit heures cinquante minutes, et il comptait
sur ses doigts, supputait les heures de la traversée de Dieppe
à Newhaven, se disant:—Si les chiffres de l'indicateur sont
exacts, je serai demain, sur le coup de midi et demi, à Londres.
Le fiacre s'arrêta devant la taverne; de nouveau, des Esseintes
descendit et il pénétra dans une longue salle, sans dorure, brune,
divisée par des cloisons à mi-corps, en une série de compartiments
semblables aux boxs des écuries; dans cette salle, évasée
près de la porte, d'abondantes pompes à bières se dressaient
sur un comptoir, près de jambons aussi culottés que de vieux
violons, de homards peints au minium, de maquereaux marinés,
avec des ronds d'oignons et de carottes crus, des tranches de
citron, des bouquets de laurier et de thym, des baies de genièvre
et du gros poivre nageant dans une sauce trouble.
L'un de ces boxs était vide. Il s'en empara et héla un jeune
homme en habit noir, qui s'inclina en jargonnant des mots
incompréhensibles. Pendant que l'on préparait le couvert, des
Esseintes contempla ses voisins; de même qu'à la Bodéga, des insulaires,
aux yeux faïence, au teint cramoisi, aux airs réfléchis
ou rogues, parcouraient des feuilles étrangères; seulement des
femmes, sans cavaliers, dînaient, entre elles, en tête à tête, de robustes
Anglaises aux faces de garçon, aux dents larges comme des
palettes, aux joues colorées, en pomme, aux longues mains et aux
longs pieds. Elles attaquaient, avec une réelle ardeur, un rumpsteak-pie,
une viande chaude, cuite dans une sauce aux champignons
et revêtue, de même qu'un pâté, d'une croûte.
Après avoir perdu depuis si longtemps l'appétit, il demeura
confondu devant ces gaillardes dont la voracité aiguisa sa faim.
Il commanda un potage ox-tail, se régala de cette soupe à la
queue de bœuf, tout à la fois onctueuse et veloutée, grasse et
ferme; puis, il examina la liste des poissons, demanda un haddock,
une sorte de merluche fumée qui lui parut louable et, pris d'une
fringale, à voir s'empiffrer les autres, il mangea un rosbif aux
pommes et s'enfourna deux pintes d'ale, excité par ce petit
goût de vacherie musquée que dégage cette fine et pâle bière.
Sa faim se comblait; il chipota un bout de fromage bleu de
Stilton dont la douceur s'imprégnait d'amertume, picora une
tarte à la rhubarbe, et, pour varier, étancha sa soif avec le porter,
cette bière noire qui sent le jus de réglisse dépouillé de sucre.
Il respirait; depuis des années il n'avait et autant bâfré et
autant bu; ce changement d'habitude, ce choix de nourritures
imprévues et solides avait tiré l'estomac de son somme. Il s'enfonça
dans sa chaise, alluma une cigarette et s'apprêta à déguster
sa tasse de café qu'il trempa de gin.
La pluie continuait à tomber; il l'entendait crépiter sur les
vitres qui plafonnaient le fond de la pièce et dégouliner en cascades
dans les gargouilles; personne ne bougeait dans la salle;
tous se dorlotaient, ainsi que lui, au sec, devant des petits verres.
Les langues se délièrent; comme presque tous ces Anglais
levaient, en parlant, les yeux en l'air, des Esseintes conclut
qu'ils s'entretenaient du mauvais temps; aucun d'eux ne riait
et tous étaient vêtus de cheviote grise, réglée de jaune nankin
et de rose de papier buvard. Il jeta un regard ravi sur ses habits
dont la couleur et la coupe ne différaient pas sensiblement de
celles des autres, et il éprouva le contentement de ne point
détonner dans ce milieu, d'être, en quelque sorte et superficiellement,
naturalisé citoyen de Londres; puis il eut un sursaut.
Et l'heure du train? se dit-il. Il consulta sa montre: huit heures
moins dix; j'ai encore près d'une demi-heure à rester là; et
une fois de plus, il songea au projet qu'il avait conçu.
Dans sa vie sédentaire, deux pays l'avaient seulement attiré,
la Hollande et l'Angleterre.
Il avait exaucé le premier de ses souhaits; n'y tenant plus,
un beau jour, il avait quitté Paris et visité les villes des Pays-Bas,
une à une.
Somme toute, il était résulté de cruelles désillusions de ce
voyage. Il s'était figuré une Hollande, d'après les œuvres de
Teniers et de Steen, de Rembrandt et d'Ostade, se façonnant
d'avance, à son usage, d'incomparables juiveries aussi dorées
que des cuirs de Cordoue par le soleil; s'imaginant de prodigieuses
kermesses, de continuelles ribotes dans les campagnes;
s'attendant à cette bonhomie patriarcale, à cette joviale débauche
célébrée par les vieux maîtres.
Certes, Haarlem et Amsterdam l'avaient séduit; le peuple,
non décrassé, vu dans les vraies campagnes, ressemblait bien
à celui peint par van Ostade, avec ses enfants non équarris et
taillés à la serpe et ses commères grasses à lard, bosselées de
gros tetons et de gros ventres; mais de joies effrénées, d'ivrogneries
familiales, point; en résumé, il devait le reconnaître,
l'école hollandaise du Louvre l'avait égaré; elle avait simplement
servi de tremplin à ses rêves; il s'était élancé, avait bondi
sur une fausse piste et erré dans des visions inégalables, ne découvrant
nullement sur la terre ce pays magique et réel qu'il
espérait, ne voyant point, sur des gazons semés de futailles, des
danses de paysans et de paysannes pleurant de joie, trépignant
de bonheur, s'allégeant, à force de rire, dans leurs jupes
et dans leurs chausses.
Non, décidément, rien de tout cela n'était visible; la Hollande
était un pays tel que les autres et, qui plus est, un pays nullement
primitif, nullement bonhomme, car la religion protestante y
sévissait, avec ses rigides hypocrisies et ses solennelles raideurs.
Ce désenchantement lui revenait; il consulta de nouveau sa
montre: dix minutes le séparaient encore de l'heure du train.
Il est grand temps de demander l'addition et de partir, se dit-il.
Il se sentait une lourdeur d'estomac et une pesanteur, par tout
le corps, extrêmes. Voyons, fit-il, pour se verser du courage,
buvons le coup de l'étrier; et il remplit un verre de brandy,
tout en réclamant sa note. Un individu, en
habit noir, une serviette sur le bras, une
espèce de majordome au crâne pointu et
chauve, à la barbe grisonnante et dure, sans
moustaches, s'avança, un crayon derrière
l'oreille, se posta, une jambe en avant, comme
un chanteur, tira de sa poche un calepin, et,
sans regarder son papier, les yeux fixés sur le
plafond, près d'un lustre, inscrivit et compta
la dépense. Voilà, dit-il, en arrachant la feuille
de son calepin, et il la remit à des Esseintes
qui le considérait curieusement, ainsi qu'un
animal rare. Quel surprenant John Bull,
pensait-il, en contemplant ce flegmatique
personnage à qui sa bouche rasée donnait aussi la vague apparence
d'un timonier de la marine américaine.
A ce moment, la porte de la taverne s'ouvrit; des gens entrèrent
apportant avec eux une odeur de chien mouillé à laquelle
se mêla une fumée de houille, rabattue par le vent dans la cuisine
dont la porte sans loquet claqua; des Esseintes était incapable
de remuer les jambes; un doux et tiède anéantissement
se glissait par tous ses membres, l'empêchait même d'étendre
la main pour allumer un cigare. Il se disait: Allons, voyons,
debout, il faut filer; et d'immédiates objections contrariaient
ses ordres. A quoi bon bouger, quand on peut voyager si magnifiquement
sur une chaise? N'était-il pas à Londres dont les
senteurs, dont l'atmosphère, dont les habitants, dont les pâtures,
dont les ustensiles, l'environnaient? Que pouvait-il donc espérer,
sinon de nouvelles désillusions, comme en Hollande?
Il n'avait plus que le temps de courir à la gare, et une immense
aversion pour le voyage, un impérieux besoin de rester tranquille
s'imposaient avec une volonté de plus en plus accusée,
de plus en plus tenace. Pensif, il laissa s'écouler les minutes,
se coupant ainsi la retraite, se disant: Maintenant il faudrait se
précipiter aux guichets, se bousculer aux bagages; quel ennui!
quelle corvée ça serait!—Puis, se répétant, une fois de plus:
En somme, j'ai éprouvé et j'ai vu ce que je voulais éprouver et
voir. Je suis saturé de vie anglaise depuis mon départ; il faudrait
être fou pour aller perdre, par un maladroit déplacement, d'impérissables
sensations. Enfin quelle aberration ai-je donc eue
pour avoir tenté de renier des idées anciennes, pour avoir condamné
les dociles fantasmagories de ma cervelle, pour avoir,
ainsi qu'un véritable béjaune, cru à la nécessité, à la curiosité, à
l'intérêt d'une excursion?—Tiens, fit-il, regardant sa montre,
mais l'heure est venue de rentrer au logis; cette fois, il se dressa
sur ses jambes, sortit, commanda au cocher de le reconduire
à la gare de Sceaux, et il revint avec ses malles, ses paquets,
ses valises, ses couvertures, ses parapluies et ses cannes, à Fontenay,
ressentant l'éreintement physique et la fatigue morale
d'un homme qui rejoint son chez soi, après un long et périlleux
voyage.
XI
Les domestiques effrayés s'empressèrent d'aller chercher le médecin
de Fontenay qui ne comprit absolument rien à l'état
de des Esseintes. Il bafouilla quelques termes médicaux, tâta
le pouls, examina la langue du malade, tenta mais en vain de le
faire parler, ordonna des calmants et du repos, promit de revenir
le lendemain, et, sur un signe négatif de des Esseintes qui
retrouva assez de force pour improuver le zèle de ses domestiques
et congédier cet intrus, il partit et s'en fut raconter, par tout
le village, les excentricités de cette maison dont l'ameublement
l'avait positivement frappé de stupeur et gelé sur place.
Au grand étonnement des serviteurs qui n'osaient plus bouger
de l'office, leur maître se rétablit en quelques jours et ils le
surprirent, tambourinant sur les vitres, regardant, d'un air
inquiet, le ciel.
Une après-midi, les timbres sonnèrent des appels brefs, et
des Esseintes prescrivit qu'on lui apprêtât ses malles, pour un
long voyage.
Tandis que l'homme et la femme choisissaient, sur ses indications,
les objets utiles à emporter, il arpentait fiévreusement
la cabine de la salle à manger, consultait les heures des paquebots,
parcourait son cabinet de travail où il continuait à scruter
les nuages, d'un air tout à la fois impatient et satisfait.
Le temps était, depuis une semaine déjà, atroce. Des fleuves
de suie roulaient, sans discontinuer, au travers des plaines grises
du ciel, des blocs de nuées pareils à des rocs déracinés d'un sol.
Par instants, des ondées crevaient et engloutissaient la vallée
sous des torrents de pluie.
Ce jour-là, le firmament avait changé d'aspect. Les flots
d'encre s'étaient volatilisés et taris, les aspérités des nuages
s'étaient fondues; le ciel était uniformément plat, couvert d'une
taie saumâtre. Peu à peu, cette taie parut descendre, une brume
d'eau enveloppa la campagne; la pluie ne croula plus, par cataractes,
ainsi que la veille, mais elle tomba, sans relâche, fine,
pénétrante, aiguë, délayant les allées, gâchant les routes, joignant
avec ses fils innombrables la terre au ciel; la lumière se
brouilla; un jour livide éclaira le village maintenant transformé
en un lac de boue pointillé par les aiguilles de l'eau qui piquaient
de gouttes de vif-argent le liquide fangeux des flaques; dans la
désolation de la nature, toutes les couleurs se fanèrent, laissant
seuls les toits luire sur les tons éteints des murs.
Quel temps! soupira le vieux domestique, en déposant sur
une chaise les vêtements que réclamait son maître, un complet
jadis commandé à Londres.
Pour toute réponse des Esseintes se frotta les mains, et s'installa
devant une bibliothèque vitrée où un jeu de chaussettes
de soie était disposé en éventail; il
hésitait sur la nuance, puis, rapidement,
considérant la tristesse du jour,
le camaïeu morose de ses habits, songeant
au but à atteindre, il choisit
une paire de soie feuille-morte, les
enfila rapidement, se chaussa de brodequins
à agrafes et à bouts découpés,
revêtit le complet gris-souris,
quadrillé de gris-lave et pointillé de
martre, se coiffa d'un petit melon,
s'enveloppa d'un mac-farlane bleu-lin
et, suivi du domestique qui pliait sous
le poids d'une malle, d'une valise à soufflets, d'un sac de nuit,
d'un carton à chapeau, d'une couverture de voyage renfermant
des parapluies et des cannes, il gagna la gare. Là, il déclara
au domestique qu'il ne pouvait fixer la date de son retour,
qu'il reviendrait dans un an, dans un mois, dans une semaine,
plus tôt peut-être, ordonna que rien ne fût changé de place au
logis, remit l'approximative somme nécessaire à l'entretien du
ménage pendant son absence, et il monta en wagon, laissant le
vieillard ahuri, bras ballants et bouche béante, derrière la barrière
où s'ébranlait le train.
Il était seul dans son compartiment; une campagne, indécise,
sale, vue telle qu'au travers d'un aquarium d'eau trouble,
fuyait à toute volée derrière le convoi que cinglait la pluie.
Plongé dans ses réflexions, des Esseintes ferma les yeux.
Une fois de plus, cette solitude si ardemment enviée et enfin
acquise, avait abouti à une détresse affreuse; ce silence qui lui
était autrefois apparu comme une compensation des sottises
écoutées pendant des ans, lui pesait maintenant d'un poids
insoutenable. Un matin, il s'était réveillé, agité ainsi qu'un prisonnier
mis en cellule; ses lèvres énervées remuaient pour articuler
des sons, des larmes lui montaient aux yeux, il étouffait
de même qu'un homme qui aurait sangloté pendant des heures.
Dévoré du désir de marcher, de regarder une figure humaine, de
parler avec un autre être, de se mêler à la vie commune, il en
vint à retenir ses domestiques, appelés sous un prétexte; mais
la conversation était impossible; outre que ces vieilles gens,
ployés par des années de silence et des habitudes de gardes-malades,
étaient presque muets, la distance à laquelle les avait
toujours tenus des Esseintes n'était point faite pour les engager
à desserrer les dents. D'ailleurs, ils possédaient des cerveaux
inertes et étaient incapables de répondre autrement que par des
monosyllabes aux questions qu'on leur posait.
Il ne put donc se procurer aucune ressource, aucun soulagement
près d'eux; mais un nouveau phénomène se produisit. La
lecture de Dickens qu'il avait naguère consommée pour s'apaiser
les nerfs et qui n'avait produit que des effets contraires aux
effets hygiéniques qu'il espérait, commença lentement à agir
dans un sens inattendu, déterminant des visions de l'existence
anglaise qu'il ruminait pendant des heures; peu à peu, dans ces
contemplations fictives, s'insinuèrent des idées de réalité précise,
de voyage accompli, de rêves vérifiés sur lesquels se greffa
l'envie d'éprouver des impressions neuves et d'échapper ainsi
aux épuisantes débauches de l'esprit s'étourdissant à moudre
à vide.
Cet abominable temps de brouillard et de pluie aidait encore
à ces pensées, en appuyant les souvenirs de ses lectures, en lui
mettant la constante image sous les yeux d'un pays de brume
et de boue, en empêchant ses désirs de dévier de leur point de
départ, de s'écarter de leur source.
Il n'y tint plus, et brusquement il s'était décidé, un jour. Sa
hâte fut telle qu'il prit la fuite bien avant l'heure, voulant se
dérober au présent, se sentir bousculé dans un brouhaha de rue,
dans un vacarme de foule et de gare.
Je respire, se disait-il, au moment où le convoi ralentissait
sa valse et s'arrêtait dans la rotonde du débarcadère de Sceaux,
en rhythmant ses dernières pirouettes par le fracas saccadé des
plaques tournantes.
Une fois au boulevard d'Enfer, dans la rue, il héla un cocher,
jouissant à être ainsi empêtré avec ses malles et ses couvertures.
Moyennant la promesse d'un copieux pourboire, il s'entendit
avec l'homme au pantalon noisette et au gilet rouge:—A l'heure,
fit-il, et, rue de Rivoli, vous vous arrêterez devant le Galignani's
Messenger; car il songeait à acheter, avant son départ, un guide
Baedeker ou Murray, de Londres.
La voiture s'ébranla lourdement, soulevant autour de ses
roues des cerceaux de crotte; on naviguait en plein marécage;
sous le ciel gris qui semblait s'appuyer sur le toit des maisons,
les murailles ruisselaient du haut en bas, les gouttières débordaient,
les pavés étaient enduits d'une boue de pain d'épice
dans laquelle les passants glissaient; sur les trottoirs que râflaient
les omnibus, des gens tassés s'arrêtaient, des femmes
retroussées jusqu'aux genoux, courbées sous des parapluies,
s'aplatissaient pour éviter des éclaboussures, contre les boutiques.
Aug. Leroux pinx.
E. Decisy sc.
F. FERROUD, ÉDITEUR
Imp. Vernant et Dollé
La pluie entrait en diagonale par les portières; des Esseintes
dut relever les glaces que l'eau raya de ses cannelures tandis
que des gouttes de fange rayonnaient comme un feu d'artifice
de tous les côtés du fiacre. Au bruit monotone des sacs de pois
secoués sur sa tête par l'ondée dégoulinant sur les malles et sur
le couvercle de la voiture, des Esseintes rêvait à son voyage;
c'était déjà un acompte de l'Angleterre qu'il prenait à Paris par
cet affreux temps; un Londres pluvieux, colossal, immense,
puant la fonte échauffée et la suie, fumant sans relâche dans la
brume se déroulait maintenant devant ses yeux; puis des enfilades
de docks s'étendaient à perte de vue, pleins de grues, de
cabestans, de ballots, grouillant d'hommes perchés sur des mâts,
à califourchon sur des vergues, alors que, sur les quais, des myriades
d'autres hommes étaient penchés, le derrière en l'air, sur
des barriques qu'ils poussaient dans des caves.
Tout cela s'agitait sur des rives, dans des entrepôts gigantesques,
baignés par l'eau teigneuse et sourde d'une imaginaire
Tamise, dans une futaie de mâts, dans une forêt de poutres crevant
les nuées blafardes du firmament, pendant que des trains
filaient, à toute vapeur, dans le ciel, que d'autres roulaient dans
les égouts, éructant des cris affreux, vomissant des flots de
fumée par des bouches de puits, que par tous les boulevards,
par toutes les rues, où éclataient, dans un éternel crépuscule,
les monstrueuses et voyantes infamies de la réclame, des flots de
voitures coulaient, entre des colonnes de gens, silencieux, affairés,
les yeux en avant, les coudes au corps.
Des Esseintes frissonnait délicieusement à se sentir confondu
dans ce terrible monde de négociants, dans cet isolant brouillard,
dans cette incessante activité, dans cet impitoyable engrenage
broyant des millions de déshérités que des philanthropes
excitaient, en guise de consolation, à réciter des versets et à
chanter des psaumes.
Puis, la vision s'éteignit brusquement avec un cahot du fiacre
qui le fit rebondir sur la banquette. Il regarda par les portières;
la nuit était venue; les becs de gaz clignotaient, au milieu d'un
halo jaunâtre, en pleine brume; des rubans de feux nageaient
dans des mares et semblaient tourner autour des roues des voitures
qui sautaient dans de la flamme liquide et sale; il tenta
de se reconnaître, aperçut le Carrousel et, subitement, sans
motif, peut-être par le simple contre-coup de la chute qu'il
faisait du haut d'espaces feints, sa pensée rétrograda jusqu'au
souvenir d'un incident trivial: il se rappela que le domestique
avait négligé de mettre, tandis qu'il le regardait préparer ses
malles, une brosse à dents parmi les ustensiles de son nécessaire
de toilette; alors il passa en revue la liste des objets empaquetés;
tous avaient été rangés dans sa valise, mais la contrariété
d'avoir omis cette brosse persista jusqu'à ce que le cocher, en
s'arrêtant, rompît la chaîne de ces réminiscences et de ces
regrets.
Il était dans la rue de Rivoli, devant le Galignani's Messenger.
Séparées par une porte aux verres dépolis couverts d'inscriptions
et munis de passe-partout encadrant des découpures de
journaux et des bandes azurées de télégrammes, deux grandes
vitrines regorgeaient d'albums et de livres. Il s'approcha, attiré
par la vue de ces cartonnages en papier bleu-perruquier et vert-chou
gaufrés, sur toutes les coutures, de ramages d'argent et
d'or, de ces couvertures en toiles couleur carmélite, poireau,
caca d'oie, groseille, estampées au fer froid, sur les plats et le
dos, de filets noirs. Tout cela avait une touche antiparisienne,
une tournure mercantile, plus brutale et pourtant moins vile
que celles des reliures de camelote, en France; çà et là, au milieu
d'albums ouverts, reproduisant des scènes humoristiques de du
Maurier et de John Leech, ou lançant au travers de plaines en
chromo les délirantes cavalcades de Caldecott, quelques romans
français apparaissaient, mêlant à ces verjus de teintes, des vulgarités
bénignes et satisfaites.
Il finit par s'arracher à cette contemplation, poussa la porte,
pénétra dans une vaste bibliothèque, pleine de monde; des
étrangères assises dépliaient des cartes et baragouinaient, en
des langues inconnues, des remarques. Un commis lui apporta
toute une collection de guides. A son tour, il s'assit, retournant
ces livres dont les flexibles cartonnages pliaient entre ses doigts.
Il les parcourut, s'arrêta sur une page du Baedeker, décrivant
les musées de Londres. Il s'intéressait aux détails laconiques et
précis du guide; mais son attention dévia de l'ancienne peinture
anglaise sur la nouvelle qui le sollicitait davantage. Il se rappelait
certains spécimens qu'il avait vus, dans les expositions
internationales, et il songeait qu'il les reverrait peut-être à
Londres: des tableaux de Millais, la «Veillée de sainte Agnès»
d'un vert argenté si lunaire, des tableaux de Watts, aux couleurs
étranges, bariolés de gomme-gutte et d'indigo, des tableaux
esquissés par un Gustave Moreau malade, brossés par un Michel-Ange
anémié et retouchés par un Raphaël noyé dans le bleu;
entre autres toiles, il se rappelait une «Dénonciation de Caïn»,
une «Ida» et des «Èves», où, dans le singulier et mystérieux
amalgame de ces trois maîtres, sourdait la personnalité tout à
la fois quintessenciée et brute d'un Anglais docte et rêveur,
tourmenté par des hantises de tons atroces.
Toutes ces toiles assaillaient en foule sa mémoire. Le commis,
étonné par ce client qui s'oubliait devant une table, lui demanda
sur lequel de ces guides il fixait son choix. Des Esseintes demeura
ébaubi, puis il s'excusa, fit l'emplette d'un Baedeker et franchit
la porte. L'humidité le glaça; le vent soufflait de côté, cinglait
les arcades de ses fouets de pluie.—Allez là, fit-il, au cocher,
en désignant du doigt au bout d'une galerie, un magasin qui formait
l'angle de la rue de Rivoli et de la rue Castiglione et ressemblait
avec ses carreaux blanchâtres, éclairés en dedans, à une
gigantesque veilleuse, brûlant dans le malaise de ce brouillard,
dans la misère de ce temps malade.
C'était la «Bodéga». Des Esseintes s'égara dans une grande
salle qui s'allongeait, en couloir, soutenue par des piliers de fonte,
bardée, de chaque côté de ses murs, de hautes futailles posées
tout debout sur des chantiers.
Cerclées de fer, la panse garnie de créneaux de bois simulant
un ratelier de pipes dans les crans duquel pendaient des verres
en forme de tulipes, le pied en l'air, le bas-ventre troué et emmanché
d'une cannelle de grès, ces barriques armoriées d'un
blason royal étalaient sur des étiquettes en couleur le nom de
leur cru, la contenance de leurs flancs, le prix de leur vin, acheté
à la pièce, à la bouteille, ou dégusté au verre.
Dans l'allée restée libre entre ces rangées de tonneaux, sous
les flammes du gaz qui bourdonnait aux becs d'un affreux lustre
peint en gris-fer, des tables couvertes de corbeilles de biscuits
Palmers, de gâteaux salés et secs, d'assiettes où s'entassaient
des mince-pie et des sandwichs cachant sous leurs fades enveloppes
d'ardents sinapismes à la moutarde, se succédaient entre
une haie de chaises, jusqu'au fond de cette cave encore bardée
de nouveaux muids portant sur leur tête de petits barils, couchés
sur le flanc, estampillés de titres gravés au fer chaud, dans
le chêne.
Un fumet d'alcool saisit des Esseintes lorsqu'il prit place dans
cette salle où sommeillaient de puissants vins. Il regarda autour
de lui: ici, les foudres s'alignaient, détaillant toute la série des
porto, des vins âpres ou fruiteux, couleur d'acajou ou d'amarante,
distingués par de laudatives épithètes: «old port, light
delicate, cockburn's very fine, magnificent old Regina»; là,
bombant leurs formidables abdomens, se pressaient, côte à côte,
des fûts énormes renfermant le vin martial de l'Espagne, le
xérès et ses dérivés, couleur de topaze brûlée ou crue, le sanlucar,
le pasto, le pale dry, l'oloroso, l'amontilla, sucrés ou secs.
La cave était pleine; accoudé sur un coin de table, des Esseintes
attendait le verre de porto commandé à un gentleman, en
train de déboucher d'explosifs sodas contenus dans des bouteilles
ovales qui rappelaient, en les exagérant, ces capsules de
gélatine et de gluten employées par les pharmacies pour masquer
le goût de certains remèdes.
Tout autour de lui, des Anglais foisonnaient: des dégaines
de pâles clergymen, vêtus de noir de la tête aux pieds, avec des
chapeaux mous, des souliers lacés, des redingotes interminables
constellées sur la poitrine de petits boutons, des mentons ras,
des lunettes rondes, des cheveux graisseux et plats; des trognes
de tripiers et des mufles de dogues avec des cous apoplectiques,
des oreilles comme des tomates, des joues vineuses, des yeux
injectés et idiots, des colliers de barbe pareils à ceux de quelques
grands singes; plus loin, au bout du chai, un long dépendeur
d'andouilles aux cheveux d'étoupe, au menton garni de poils
blancs ainsi qu'un fond d'artichaut, déchiffrait, au travers d'un
microscope, les minuscules romains d'un journal anglais; en
face, une sorte de commodore américain, boulot et trapu, les
chairs boucanées et le nez en bulbe, s'endormait, regardant, un
cigare planté dans le trou velu de sa bouche, des cadres pendus
aux murs renfermant des annonces de vins de Champagne, les
marques de Perrier et de Rœderer, d'Heidsieck et de Mumm, et
une tête encapuchonnée de moine, avec le nom écrit en caractères
gothiques de Dom Pérignon, à Reims.
Un certain amollissement enveloppa des Esseintes dans cette
atmosphère de corps de garde; étourdi par les bavardages des
Anglais causant entre eux, il rêvassait, évoquant devant la
pourpre des porto remplissant les verres, les créatures de Dickens
qui aiment tant à les boire, peuplant imaginairement la
cave de personnages nouveaux, voyant ici les cheveux blancs et
le teint enflammé de Monsieur Wickfield; là, la mine flegmatique
et rusée et l'œil implacable de Monsieur Tulkinghorn, le
funèbre avoué de Bleak-house. Positivement, tous se détachaient
de sa mémoire, s'installaient, dans la Bodéga, avec leurs faits et
leurs gestes; ses souvenirs, ravivés par de récentes lectures, atteignaient
une précision inouïe. La ville du romancier, la maison
bien éclairée, bien chauffée, bien servie, bien close, les bouteilles
lentement versées par la petite Dorrit, par Dora Copperfield, par
la sœur de Tom Pinch, lui apparurent naviguant ainsi qu'une
arche tiède, dans un déluge de fange et de suie. Il s'acagnarda
dans ce Londres fictif, heureux d'être à l'abri, écoutant naviguer
sur la Tamise les remorqueurs qui poussaient de sinistres hurlements,
derrière les Tuileries, près du pont. Son verre était vide;
malgré la vapeur éparse dans cette cave encore échauffée par les
fumigations des cigares et des pipes, il éprouvait, en retombant
dans la réalité, par ce temps d'humidité fétide, un petit frisson.
Il demanda un verre d'amontillado, mais alors devant ce vin
sec et pâle, les lénitives histoires, les douces malvacées de l'auteur
anglais se défeuillèrent et les impitoyables révulsifs, les
douloureux rubéfiants d'Edgar Poe, surgirent; le froid cauchemar
de la barrique d'amontillado, de l'homme muré dans un
souterrain, l'assaillit; les faces bénévoles et communes des buveurs
américains et anglais qui occupaient la salle, lui parurent
refléter d'involontaires et d'atroces pensées, d'instinctifs et
d'odieux desseins; puis il s'aperçut qu'il s'esseulait, que l'heure
du dîner était proche; il paya, s'arracha de sa chaise, et gagna,
tout étourdi, la porte. Il reçut un soufflet mouillé dès qu'il
mit les pieds dehors; inondés par la pluie et par les rafales, les
réverbères agitaient leurs petits éventails de flamme, sans
éclairer; encore descendu de plusieurs crans, le ciel s'était
abaissé jusqu'au ventre des maisons. Des Esseintes considéra
les arcades de la rue de Rivoli, noyées dans l'ombre et submergées
par l'eau, et il lui sembla qu'il se tenait dans le morne tunnel
creusé sous la Tamise; des tiraillements d'estomac le rappelèrent
à la réalité; il rejoignit sa voiture, jeta au cocher l'adresse de la
taverne de la rue d'Amsterdam, près de la gare, et il consulta
sa montre: sept heures. Il avait juste le temps de dîner; le
train ne partait qu'à huit heures cinquante minutes, et il comptait
sur ses doigts, supputait les heures de la traversée de Dieppe
à Newhaven, se disant:—Si les chiffres de l'indicateur sont
exacts, je serai demain, sur le coup de midi et demi, à Londres.
Le fiacre s'arrêta devant la taverne; de nouveau, des Esseintes
descendit et il pénétra dans une longue salle, sans dorure, brune,
divisée par des cloisons à mi-corps, en une série de compartiments
semblables aux boxs des écuries; dans cette salle, évasée
près de la porte, d'abondantes pompes à bières se dressaient
sur un comptoir, près de jambons aussi culottés que de vieux
violons, de homards peints au minium, de maquereaux marinés,
avec des ronds d'oignons et de carottes crus, des tranches de
citron, des bouquets de laurier et de thym, des baies de genièvre
et du gros poivre nageant dans une sauce trouble.
L'un de ces boxs était vide. Il s'en empara et héla un jeune
homme en habit noir, qui s'inclina en jargonnant des mots
incompréhensibles. Pendant que l'on préparait le couvert, des
Esseintes contempla ses voisins; de même qu'à la Bodéga, des insulaires,
aux yeux faïence, au teint cramoisi, aux airs réfléchis
ou rogues, parcouraient des feuilles étrangères; seulement des
femmes, sans cavaliers, dînaient, entre elles, en tête à tête, de robustes
Anglaises aux faces de garçon, aux dents larges comme des
palettes, aux joues colorées, en pomme, aux longues mains et aux
longs pieds. Elles attaquaient, avec une réelle ardeur, un rumpsteak-pie,
une viande chaude, cuite dans une sauce aux champignons
et revêtue, de même qu'un pâté, d'une croûte.
Après avoir perdu depuis si longtemps l'appétit, il demeura
confondu devant ces gaillardes dont la voracité aiguisa sa faim.
Il commanda un potage ox-tail, se régala de cette soupe à la
queue de bœuf, tout à la fois onctueuse et veloutée, grasse et
ferme; puis, il examina la liste des poissons, demanda un haddock,
une sorte de merluche fumée qui lui parut louable et, pris d'une
fringale, à voir s'empiffrer les autres, il mangea un rosbif aux
pommes et s'enfourna deux pintes d'ale, excité par ce petit
goût de vacherie musquée que dégage cette fine et pâle bière.
Sa faim se comblait; il chipota un bout de fromage bleu de
Stilton dont la douceur s'imprégnait d'amertume, picora une
tarte à la rhubarbe, et, pour varier, étancha sa soif avec le porter,
cette bière noire qui sent le jus de réglisse dépouillé de sucre.
Il respirait; depuis des années il n'avait et autant bâfré et
autant bu; ce changement d'habitude, ce choix de nourritures
imprévues et solides avait tiré l'estomac de son somme. Il s'enfonça
dans sa chaise, alluma une cigarette et s'apprêta à déguster
sa tasse de café qu'il trempa de gin.
La pluie continuait à tomber; il l'entendait crépiter sur les
vitres qui plafonnaient le fond de la pièce et dégouliner en cascades
dans les gargouilles; personne ne bougeait dans la salle;
tous se dorlotaient, ainsi que lui, au sec, devant des petits verres.
Les langues se délièrent; comme presque tous ces Anglais
levaient, en parlant, les yeux en l'air, des Esseintes conclut
qu'ils s'entretenaient du mauvais temps; aucun d'eux ne riait
et tous étaient vêtus de cheviote grise, réglée de jaune nankin
et de rose de papier buvard. Il jeta un regard ravi sur ses habits
dont la couleur et la coupe ne différaient pas sensiblement de
celles des autres, et il éprouva le contentement de ne point
détonner dans ce milieu, d'être, en quelque sorte et superficiellement,
naturalisé citoyen de Londres; puis il eut un sursaut.
Et l'heure du train? se dit-il. Il consulta sa montre: huit heures
moins dix; j'ai encore près d'une demi-heure à rester là; et
une fois de plus, il songea au projet qu'il avait conçu.
Dans sa vie sédentaire, deux pays l'avaient seulement attiré,
la Hollande et l'Angleterre.
Il avait exaucé le premier de ses souhaits; n'y tenant plus,
un beau jour, il avait quitté Paris et visité les villes des Pays-Bas,
une à une.
Somme toute, il était résulté de cruelles désillusions de ce
voyage. Il s'était figuré une Hollande, d'après les œuvres de
Teniers et de Steen, de Rembrandt et d'Ostade, se façonnant
d'avance, à son usage, d'incomparables juiveries aussi dorées
que des cuirs de Cordoue par le soleil; s'imaginant de prodigieuses
kermesses, de continuelles ribotes dans les campagnes;
s'attendant à cette bonhomie patriarcale, à cette joviale débauche
célébrée par les vieux maîtres.
Certes, Haarlem et Amsterdam l'avaient séduit; le peuple,
non décrassé, vu dans les vraies campagnes, ressemblait bien
à celui peint par van Ostade, avec ses enfants non équarris et
taillés à la serpe et ses commères grasses à lard, bosselées de
gros tetons et de gros ventres; mais de joies effrénées, d'ivrogneries
familiales, point; en résumé, il devait le reconnaître,
l'école hollandaise du Louvre l'avait égaré; elle avait simplement
servi de tremplin à ses rêves; il s'était élancé, avait bondi
sur une fausse piste et erré dans des visions inégalables, ne découvrant
nullement sur la terre ce pays magique et réel qu'il
espérait, ne voyant point, sur des gazons semés de futailles, des
danses de paysans et de paysannes pleurant de joie, trépignant
de bonheur, s'allégeant, à force de rire, dans leurs jupes
et dans leurs chausses.
Non, décidément, rien de tout cela n'était visible; la Hollande
était un pays tel que les autres et, qui plus est, un pays nullement
primitif, nullement bonhomme, car la religion protestante y
sévissait, avec ses rigides hypocrisies et ses solennelles raideurs.
Ce désenchantement lui revenait; il consulta de nouveau sa
montre: dix minutes le séparaient encore de l'heure du train.
Il est grand temps de demander l'addition et de partir, se dit-il.
Il se sentait une lourdeur d'estomac et une pesanteur, par tout
le corps, extrêmes. Voyons, fit-il, pour se verser du courage,
buvons le coup de l'étrier; et il remplit un verre de brandy,
tout en réclamant sa note. Un individu, en
habit noir, une serviette sur le bras, une
espèce de majordome au crâne pointu et
chauve, à la barbe grisonnante et dure, sans
moustaches, s'avança, un crayon derrière
l'oreille, se posta, une jambe en avant, comme
un chanteur, tira de sa poche un calepin, et,
sans regarder son papier, les yeux fixés sur le
plafond, près d'un lustre, inscrivit et compta
la dépense. Voilà, dit-il, en arrachant la feuille
de son calepin, et il la remit à des Esseintes
qui le considérait curieusement, ainsi qu'un
animal rare. Quel surprenant John Bull,
pensait-il, en contemplant ce flegmatique
personnage à qui sa bouche rasée donnait aussi la vague apparence
d'un timonier de la marine américaine.
A ce moment, la porte de la taverne s'ouvrit; des gens entrèrent
apportant avec eux une odeur de chien mouillé à laquelle
se mêla une fumée de houille, rabattue par le vent dans la cuisine
dont la porte sans loquet claqua; des Esseintes était incapable
de remuer les jambes; un doux et tiède anéantissement
se glissait par tous ses membres, l'empêchait même d'étendre
la main pour allumer un cigare. Il se disait: Allons, voyons,
debout, il faut filer; et d'immédiates objections contrariaient
ses ordres. A quoi bon bouger, quand on peut voyager si magnifiquement
sur une chaise? N'était-il pas à Londres dont les
senteurs, dont l'atmosphère, dont les habitants, dont les pâtures,
dont les ustensiles, l'environnaient? Que pouvait-il donc espérer,
sinon de nouvelles désillusions, comme en Hollande?
Il n'avait plus que le temps de courir à la gare, et une immense
aversion pour le voyage, un impérieux besoin de rester tranquille
s'imposaient avec une volonté de plus en plus accusée,
de plus en plus tenace. Pensif, il laissa s'écouler les minutes,
se coupant ainsi la retraite, se disant: Maintenant il faudrait se
précipiter aux guichets, se bousculer aux bagages; quel ennui!
quelle corvée ça serait!—Puis, se répétant, une fois de plus:
En somme, j'ai éprouvé et j'ai vu ce que je voulais éprouver et
voir. Je suis saturé de vie anglaise depuis mon départ; il faudrait
être fou pour aller perdre, par un maladroit déplacement, d'impérissables
sensations. Enfin quelle aberration ai-je donc eue
pour avoir tenté de renier des idées anciennes, pour avoir condamné
les dociles fantasmagories de ma cervelle, pour avoir,
ainsi qu'un véritable béjaune, cru à la nécessité, à la curiosité, à
l'intérêt d'une excursion?—Tiens, fit-il, regardant sa montre,
mais l'heure est venue de rentrer au logis; cette fois, il se dressa
sur ses jambes, sortit, commanda au cocher de le reconduire
à la gare de Sceaux, et il revint avec ses malles, ses paquets,
ses valises, ses couvertures, ses parapluies et ses cannes, à Fontenay,
ressentant l'éreintement physique et la fatigue morale
d'un homme qui rejoint son chez soi, après un long et périlleux
voyage.