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Bajazet (éditions Didot, 1854)Chapitre 20 / 35

Scène III.

ROXANE, ATALIDE, ZATIME.
ROXANE.

Madame, j’ai reçu des lettres de l’armée.
De tout ce qui s’y passe êtes-vous informée ?

ATALIDE.

On m’a dit que du camp un esclave est venu :
Le reste est un secret qui ne m’est pas connu.

ROXANE.

Amurat est heureux : la fortune est changée,
Madame, et sous ses lois Babylone est rangée.

ATALIDE.

Eh quoi, madame ! Osmin…

ROXANE.

Eh quoi, madame ! Osmin… Était mal averti ;
Et depuis son départ cet esclave est parti.
C’en est fait.

ATALIDE, à part.

C’en est fait. Quel revers !

ROXANE.

C’en est fait. Quel revers ! Pour comble de disgrâce,
Le sultan, qui l’envoie, est parti sur ses traces.

ATALIDE.

Quoi ! les Persans armés ne l’arrêtent donc pas ?

ROXANE.

Non, madame, vers nous il revient à grands pas.

ATALIDE.

Que je vous plains, madame ! et qu’il est nécessaire
D’achever promptement ce que vous vouliez faire !

ROXANE.

Il est tard de vouloir s’opposer au vainqueur.

ATALIDE, à part.

Ô ciel !

ROXANE.

Ô ciel ! Le temps n’a point adouci sa rigueur.
Vous voyez dans mes mains sa volonté suprême.

ATALIDE.

Et que vous mande-t-il ?

ROXANE.

Et que vous mande-t-il ? Voyez : lisez vous-même.
Vous connaissez, madame, et la lettre et le seing.

ATALIDE.

Du cruel Amurat je reconnais la main.

(elle lit.)

« Avant que Babylone éprouvât ma puissance,

« Je vous ai fait porter mes ordres absolus :
« Je ne veux point douter de votre obéissance,
« Et crois que maintenant Bajazet ne vit plus.
« Je laisse sous mes lois Babylone asservie,
« Et confirme en partant mon ordre souverain.
« Vous, si vous avez soin de votre propre vie,
« Ne vous montrez à moi que sa tête à la main. »

ROXANE.

Eh bien ?

ATALIDE, à part.

Eh bien ? Cache tes pleurs, malheureuse Atalide !

ROXANE.

Que vous semble ?

ATALIDE.

Que vous semble ? Il poursuit son dessein parricide.
Mais il pense proscrire un prince sans appui :
Il ne sait pas l’amour qui vous parle pour lui ;
Que vous et Bajazet vous ne faites qu’une âme ;
Que plutôt, s’il le faut, vous mourrez…

ROXANE.

Que plutôt, s’il le faut, vous mourrez… Moi, madame !
Je voudrais le sauver, je ne le puis haïr ;
Mais…

ATALIDE.

Mais… Quoi donc ? qu’avez-vous résolu ?

ROXANE.

Mais… Quoi donc ? qu’avez-vous résolu ? D’obéir.

ATALIDE.

D’obéir !

ROXANE.

D’obéir ! Et que faire en ce péril extrême ?
Il le faut.

ATALIDE.

Il le faut. Quoi ! ce prince aimable… qui vous aime…
Verra finir ses jours qu’il vous a destinés !

ROXANE.

Il le faut ; et déjà mes ordres sont donnés.

ATALIDE.

Je me meurs.

ZATIME.

Je me meurs. Elle tombe, et ne vit plus qu’à peine.

ROXANE.

Allez, conduisez-la dans la chambre prochaine ;
Mais au moins observez ses regards, ses discours,
Tout ce qui convaincra leurs perfides amours.