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Bérénice (éditions Didot, 1854)Chapitre 6 / 29

Scène V.

BÉRÉNICE, PHÉNICE.
PHÉNICE.

Adieu. Que je le plains ! Tant de fidélité,
Madame, méritait plus de prospérité.
Ne le plaignez-vous pas ?

BÉRÉNICE.

Ne le plaignez-vous pas ? Cette prompte retraite
Me laisse, je l’avoue, une douleur secrète.

PHÉNICE.

Je l’aurais retenu.

BÉRÉNICE.

Je l’aurais retenu. Qui ? moi, le retenir ?
J’en dois perdre plutôt jusques au souvenir.
Tu veux donc que je flatte une ardeur insensée ?

PHÉNICE.

Titus n’a point encore expliqué sa pensée.
Rome vous voit, madame, avec des yeux jaloux ;
La rigueur de ses lois m’épouvante pour vous :
L’hymen chez les Romains n’admet qu’une Romaine ;
Rome hait tous les rois, et Bérénice est reine.

BÉRÉNICE.

Le temps n’est plus, Phénice, où je pouvais trembler.
Titus m’aime ; il peut tout ; il n’a plus qu’à parler,
Il verra le sénat m’apporter ses hommages,
Et le peuple de fleurs couronner ses images.
De cette nuit, Phénice, as-tu vu la splendeur ?
Tes yeux ne sont-ils pas tout pleins de sa grandeur ?
Ces flambeaux, ce bûcher, cette nuit enflammée,
Ces aigles, ces faisceaux, ce peuple, cette armée,
Cette foule de rois, ces consuls, ce sénat,
Qui tous de mon amant empruntaient leur éclat ;
Cette pourpre, cet or, que rehaussait sa gloire,
Et ces lauriers encor témoins de sa victoire ;
Tous ces yeux qu’on voyait venir de toutes parts
Confondre sur lui seul leurs avides regards ;
Ce port majestueux, cette douce présence…
Ciel ! avec quel respect et quelle complaisance
Tous les cœurs en secret l’assuraient de leur foi !
Parle : peut-on le voir sans penser, comme moi,
Qu’en quelque obscurité que le sort l’eût fait naître,
Le monde en le voyant eût reconnu son maître ?
Mais, Phénice, où m’emporte un souvenir charmant ?
Cependant Rome entière, en ce même moment,
Fait des vœux pour Titus, et par des sacrifices,
De son règne naissant consacre les prémices.
Que tardons-nous ? Allons, pour son empire heureux,
Au ciel, qui le protége, offrir aussi nos vœux.
Aussitôt, sans l’attendre, et sans être attendue,
Je reviens le chercher, et dans cette entrevue
Dire tout ce qu’aux cœurs l’un de l’autre contents
Inspirent des transports retenus si longtemps.