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BlackChapitre 1 / 30

I. — OU LE LECTEUR FAIT CONNAISSANCE AVEC LES DEUX PREMIERS PERSONNAGES DU LIVRE.

M. le chevalier de La Graverie en était à son second tour de ville.

Peut-être serait-il plus logique d’entrer en matière en apprenant au lecteur ce que c’était que M. le chevalier de La Graverie, et dans lequel des quatre-vingt-six départements de la France était située la ville dont il longeait l’enceinte.

Mais nous avons résolu, dans un moment d’humeur qui nous a probablement été inspiré par le brouillard que nous avons respiré dernièrement en Angleterre, de faire un roman complétement neuf : c’est-à-dire de le faire à l’envers des autres romans.

Voilà pourquoi, au lieu de commencer par le commencement, comme on a fait jusqu’à présent, nous le commencerons par la fin, certain que l’exemple sera imité, et que d’ici à quelque temps on ne commencera plus les romans que par la fin.

D’ailleurs, il y a encore un autre motif qui nous détermine à adopter cette façon de procéder.

Nous craignons que l’aridité des détails biographiques ne rebute le lecteur et ne lui fasse fermer le livre à la fin du premier feuillet.

Nous nous contenterons donc de lui dire pour le moment, et cela parce que nous ne pouvons pas le lui cacher, que la scène se passe vers 1842, à Chartres, en Beauce, sur la promenade ombragée d’ormes qui serpente autour des anciennes fortifications de l’antique capitale des Carnutes, promenade qui est à la fois les Champs-Elysées et la petite Provence de toutes les générations des Chartrains qui se sont succédé depuis deux cents ans.

Puis, ayant posé nos réserves à l’endroit de l’individualité rétrospective de notre héros, ou plutôt de l’un de nos héros, afin que le lecteur ne nous accuse pas de lui avoir ménagé un coup de Jarnac, nous continuons.

Le chevalier de La Graverie en était donc à son second tour de ville.

Il arrivait à cette partie du boulevard qui domine le quartier de la cavalerie ;
et d’où l’œil embrasse dans tous leurs détails les vastes cours de cette caserne.

Le chevalier s’arrêta.

C’était sa halte.

Tous les jours, le chevalier de La Graverie, qui sortait de chez lui à midi précis, après avoir pris son café pur et avoir mis trois ou quatre morceaux de sucre dans la poche de derrière de son habit pour grignoter chemin faisant, ralentissait ou précipitait la seconde partie de sa promenade, de façon à se trouver au même endroit, c’est-à-dire à celui que nous venons d’indiquer, au moment précis où la trompette appelait les cavaliers au pansage de leurs chevaux. Ce n’est point que rien au monde, à partie ruban rouge qu’il portait à son habit, indiquât, dans le chevalier de La Graverie, une tendance vers les exercices militaires, il s’en fallait du tout au tout ; le chevalier de La Graverie était, au contraire, ce que l’on peut imaginer de plus bonhomme.

Mais il aimait à voir ce tableau pittoresque et mouvementé qui le ramenait au temps où lui-même, nous dirons plus tard dans quelles circonstances, avait été mousquetaire, ce dont il était très-fier depuis qu’il ne l’était plus.

Car sans chercher, ostensiblement du moins, dans les souvenirs d’une autre époque, ses consolations du présent, tout en portant philosophiquement des cheveux qui avaient passé du jaune tendre au gris perle, tout en paraissant aussi satisfait de son enveloppe qu’une chrysalide peut l’être de la sienne, tout en ne voltigeant pas sur les ailes de papillon d’un ci-devant jeune homme, le chevalier de La Graverie n’était point fâché de se poser en connaisseur aux yeux des pacifiques bourgeois qui, comme lui, venaient chercher leur distraction quotidienne en face des écuries du quartier, et de faire dire à ses voisins :

— Savez-vous que, vous aussi, chevalier, vous avez du être un joli officier dans votre temps ?

Supposition qui était d’autant plus agréable au chevalier de La Graverie, qu’elle était complétement dénuée de fondement.

L’égalité des rides, qui ne fait que préluder, chez les hommes, à la grande égalité de la mort, est la consolation de ceux qui ont à se plaindre de la nature.

Or, le chevalier de La Graverie n’avait point à s’en louer, de cette capricieuse nature, nourrice débonnaire des uns, marâtre capricieuse des autres.

Et C’est ici le moment, je crois, de dire ce qu’était physiquement le chevalier de La Graverie ; le moral se développera plus tard.

C’était un petit gros homme, de quarante-sept à quarante-huit ans, grassouillet à la manière des femmes et des eunuques, lequel avait eu, comme nous l’avons dit, des cheveux jaunes, qui, dans ses signalements, étaient généralement portés comme cheveux blonds ; qui avait encore de grands yeux bleu faïence dont l’expression habituelle était l’inquiétude, quand la rêverie, car le chevalier rêvait quelquefois, ne leur donnait pas une fixité morne ; de grandes oreilles sans ourlets, molles et branlantes ; des lèvres grosses et sensuelles, dont l’inférieure pendait légèrement à la manière autrichienne ; enfin, un teint rougeaud par places, presque blafard là où il n’était pas rouge.

Cette première partie de son corps était supportée par un cou gros et court, sortant d’un torse qui s’était porté tout entier vers l’abdomen, au détriment de bras étriqués et manquant de longueur.

Enfin, ce torse se mouvait à l’aide de petites jambes rondes comme des saucissons, et légèrement cagneuses du genou.

L’ensemble était vêtu, au moment où nous le présentons au lecteur : la tôle, d’un chapeau noir à larges bords et à forme basse ; le cou, d’une cravate de fine batiste brodée ; le torse, d’un gilet de piqué blanc, recouvert d’un habit bleu à boutons d’or ; enfin, la partie inférieure du corps, d’un pantalon de nankin, un peu court, serré au genou et à la cheville, laissant à découvert des bas de coton mouchetés qui se perdaient dans des escarpins à gros rubans.

Tel qu’il était, nous l’avons dit, le chevalier de La Graverie avait fait du pansage l’incident récréatif de la course qu’il accomplissait tous les jours avec la sollicitude religieuse que, arrivés à un certain âge, les caractères méthodiques mettent à accomplir une prescription médicale. Il le gardait pour la bonne bouche ; il en était friand comme un gastronome est friand d’un plat d’entremets.

Arrivé en face d’un banc de bois placé au bord du talus qui descend aux écuries, M. de La Graverie s’arrêta et regarda si la scène allait bientôt commencer ; puis il s’assit méthodiquement, comme un vieil habitué se fût assis à l’orchestre de la Comédie-Française, attendant, le menton appuyé sur ses deux mains et les deux mains appuyées sur sa canne à pomme d’or, que le son de la trompette remplaçât les trois coups du régisseur.

Et vraiment, ce jour-là, l’intéressant spectacle du pansage en eût arrêté et captivé beaucoup d’autres, moins curieux et plus blasés que notre chevalier ; non pas que l’opération quotidienne eût en elle-même quelque chose d’insolite et d’inaccoutumé : non, c’étaient bien les mêmes chevaux bais, alezans, rouans, noirs, gris, blancs, tigrés, pies, hennissant ou frémissant sous là brosse et l’étrille ; c’étaient bien les mêmes cavaliers en sabots et en pantalon de treillis, les mêmes sous-lieutenants ennuyés, le même adjudant major grave et compassé, guettant une infraction aux règlements comme le chat guette la souris, ou comme le pion les écoliers.

Mais, le jour où nous rencontrons le chevalier de La Graverie, un beau soleil d’automne reluisait sur cette masse grouillante de bipèdes et de quadrupèdes, et triplait la valeur de l’ensemble et des détails.

Jamais les croupes des chevaux n’avaient été si miroitantes, jamais les casques n’avaient renvoyé tant de feux, jamais les sabres n’avaient fait jaillir tant d’éclairs ; jamais les physionomies n’avaient été si accentuées ; jamais enfin le cadre n’avait été si splendide !

Les deux majestueuses flèches qui dominent l’immense cathédrale s’enflammaient sous un chaud rayon que Ton eût cru emprunté au ciel d’Italie ; les moindres détails de leurs fines dentelures s’accusaient par la vigueur des ombres, et les feuilles des arbres qui bordent la rivière d’Eure se nuançaient de mille teintes de vert, de pourpre et d’or !

Bien que le chevalier n’appartint aucunement à l’école romantique, qu’il n’eût jamais eu l’idée de lire les Méditations poétiques de Lamartine ou les Feuilles d’automne de Victor Hugo, ce soleil, ce mouvement, ce bruit, cette majesté du paysage le fascinèrent, et comme tous les esprits paresseux, au lieu de dominer la scène et de rêver à sa volonté en dirigeant sa rêverie par la route qui pouvait lui être le plus agréable, il fut bientôt absorbé par elle et tomba dans cet affaissement Intellectuel pendant lequel la pensée semble quitter le cerveau et l’âme le corps, où l’on regarde sans voir, où l’on écoule sans entendre, et où la foule des songes, se succédant les uns aux autres comme les facettes coloriées du kaléidoscope, et cela sans que le songeur ait la force d’accrocher un de ses rêves au passage et de s’y arrêter, finit par produire une ivresse qui rappelle de loin celle des fumeurs d’opium et des mangeurs de hatchich !

Il y avait quelques minutes que le chevalier de La Graverie se laissait envahir par celte somnolence, lorsqu’il fut ramené au sentiment de la vie réelle par une sensation des plus positives.

Il lui sembla qu’une main audacieuse cherchait furtivement à se glisser dans la poche gauche de sa redingote.

Le chevalier de La Graverie se retourna brusquement, et, à sa grande surprise, au lieu de la face patibulaire d’un tire laine ou d’un vide-gousset, il aperçut la physionomie honnête et placide d’un chien qui, sans être le moins du monde embarrassé de la circonstance du flagrant délit, continuait de convoiter la poche du chevalier, en agitant doucement sa queue et en se léchant amoureusement les babines.

L’animal qui venait d’arracher si inopinément le chevalier à sa rêverie, appartenait à cette grande race d’épagneuls qui nous sont venus d’Écosse en même temps que les secours que Jacques Ier envoya à son cousin Charles VII. Il était noir, nous parlons de l’épagneul, bien entendu, avec une raie blanche qui, commençant à la gorge, lui traversait, en s’élargissant, le poitrail, et, descendant entre ses pattes de devant, lui formait une espèce de jabot ; sa queue était longue et ondoyante ; son poil soyeux avait des reflets métalliques ; ses oreilles, fines, longues et placées bas, encadraient des yeux intelligents, presque humains, entre lesquels s’allongeait un museau légèrement teinté de feu à son extrémité.

Pour tout le monde, c’était un magnifique animal qui valait grandement la peine d’être admiré ; mais le chevalier de La Graverie, qui se piquait d’indifférence à l’endroit de toutes les bêles en général, et des chiens en particulier, ne prêta qu’une médiocre attention aux charmes extérieurs de celui-ci.

Il était désappointé.

Pendant la seconde qui avait suffi à la perception de ce qui se passait derrière son dos, le chevalier de La Graverie avait bâti tout un drame.

Il y avait des voleurs à Chartres !

Une bande de pickpocket avait fait invasion dans la capitale de la Beauce ; à l’intention d’exploiter les poches de ses bourgeois, bien connus pour les gonfler de valeurs de toutes sortes. Ces audacieux scélérats, démasqués, appréhendés au corps, traînés en cour d’assises, envoyés au bagne, tout cela grâce à la perspicacité, à la susceptibilité de sens d’un simple flâneur : c’était splendide de mise en scène, et l’on comprend qu’il était cruel de retomber de ces hauteurs accidentées dans le calme monotone des rencontres quotidiennes du tour de ville.

Aussi, dans son premier mouvement de mauvaise humeur contre l’auteur de cette déception, le chevalier essaya-t-il de chasser l’importun par un froncement de sourcil olympien, à la toute-puissance duquel il lui paraissait impossible que l’animal pût résister.

Mais le chien essuya intrépidement le feu de ce regard, et contempla au contraire son adversaire d’un air aimable. Il fit rayonner avec tant d’expression ses grandes prunelles jaunes, tout humides, que ce miroir du cœur qu’on appelle les yeux chez les chiens comme chez les hommes, dit clairement au chevalier de La Graverie :

— La charité, Monsieur, s’il vous plait !

Et cela, avec un accent si humble, si piteux, que le chevalier se sentit remué jusqu’au fond de l’âme, déplissa son front ; puis, fouillant dans celle môme poche où l’épagneul avait tenté d’introduire son museau pointu, il en tira un des morceaux de sucre qui avaient excité la convoitise du larron.

Le chien le reçut avec toute la délicatesse imaginable ; en le voyant ouvrir la gueule pour y laisser choir cette friande aumône, jamais on n’eût pu croire qu’une mauvaise pensée, une pensée de vol, fût venue dans cet honnête cerveau. Peut-être un observateur eût-il désiré une expression de physionomie un peu plus reconnaissante, tandis que le sucre craquait entre les dents blanches de l’animal ; mais la gourmandise, qui est un des sept péchés capitaux, faisait partie des vices aimables du chevalier, lequel la regardait comme une de ces faiblesses qui charment les relations sociales. Il en résulta qu’au lieu d’en vouloir au chien de l’expression plus sensuelle que reconnaissante de sa physionomie, il suivit avec une admiration véritable et presque envieuse les témoignages de jouissance gastronomique que lui donnait l’animal.

Au reste, l’épagneul était décidément de la race des gueux !
Le bienfait ne fut pas plutôt absorbé, que l’animal ne sembla s’en souvenir que pour en solliciter un autre ; ce qu’il fil en se léchant amoureusement les lèvres et avec les mêmes jeux de physionomie suppliants, les mêmes attitudes humbles et caressantes dont il venait d’expérimenter la valeur ; il ne se doutait pas que, comme presque tous les mendiants, d’intéressant il devenait importun ; mais, au lieu de lui en vouloir de son importunité, le chevalier encouragea ses méchantes inclinations en lui prodiguant les morceaux de sucre et en ne s’arrêtant que quand sa poche fut entièrement vide.

Le quart d’heure de Rabelais de la reconnaissance allait sonner. M. le chevalier de La Graverie ne le voyait pas venir sans une certaine appréhension ; il y a toujours une nuance de fatuité et d’égoïsme même dans le bienfait qui s’adresse à un chien ; on aime à croire que la main dont il dérive en constitue tout le prix, et le chevalier avait vu si souvent débiteurs, obligés, courtisans, tourner les talons aux plats nettoyés, que, malgré le brin de suffisance que nous signalons, il n’osait trop espérer qu’un simple membre de la communauté canine ne suivit pas les traditions et les exemples donnés à ses pareils pour les fils d’Adam, depuis la succession des siècles.

Quelque philosophe qu’une longue expérience de la vie eût dû le faire à cet endroit, il en coûtait au chevalier de La Graverie d’expérimenter, une fois de plus à ses dépens, l’ingratitude universelle ; il ne demandait donc pas mieux que de sauver sa connaissance improvisée des embarras de cette terrible épreuve, et de s’épargner à lui-même les humiliations qui pouvaient en résulter : aussi, après avoir une dernière fois sondé la profondeur de sa redingote ; après s’être bien convaincu qu’il n’y avait pas moyen de prolonger ces agréables relations de la durée d’un morceau de sucre ; après avoir, aux yeux de l’épagneul, retourné sa poche pour donner une preuve de complète bonne foi, il fit au chien une amicale caresse, ayant pour but de lui tenir lieu à la fois d’adieu et d’encouragement ; puis, se levant, il reprit sa promenade, sans oser regarder derrière lui.

Tout cela, vous le voyez, ne vous dénonce pas le chevalier de La Graverie comme un mauvais homme, ni l’épagneul Comme un mauvais chien.

C’est déjà beaucoup, ayant à vous mettre un homme et un chien en scène, que l’homme ne soit pas méchant ni lé chien enragé. Aussi me crois-je obligé, vu cette première invraisemblance, de vous répéter que ce n’est pas un roman, mais une histoire que je vous raconte.

Le hasard avait, cette fois, réuni un bon homme et un bon chien.

Une fois n’est pas coutume !