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VI. — LE CHEVALIER DE LA GRAVERIE AUX MOUSQUETAIRES GRIS.

Quelle que fût la sécheresse de son cœur, le baron parut touché de la délicatesse de son cadet, et, lorsque l’acte de donation rédigé par le notaire du baron eût été signé et paraphé au bas de toutes le pages et à chaque renvoi par le chevalier, il lui tendit les bras avec une expansion dans laquelle il oublia presque sa dignité de chef de famille ; le chevalier s’y jeta en fondant en larmes, plus reconnaissant bien certainement de cette démonstration fraternelle, que le baron ne l’était des quinze mille livres de rentes qui venaient de lui rentrer, et qui, avec ce qu’il possédait déjà, lui faisaient juste quinze mille francs de revenu.

De son côté le baron déclara, après l’accolade donné et reçue, qu’à l’avenir il voulait considérer et aimer Dieudonné comme son propre fils, et qu’il allait se charger de sa fortune à la cour avec la plus inquiète sollicitude. Voulant lui en donner une preuve irrécusable, il demanda pour lui un brevet de mousquetaire gris, et, croyant lui ménager la plus douce des surprises, il ne lui dit pas un mot de ses démarches.

Il en résulta qu’un soir, en se mettant à table, Dieudonné trouva sous sa serviette un brevet signé Louis, lequel l’admettait à l’honneur de faire partie de ce corps privilégié.

C’était en effet un grand honneur : les jeunes gens des premières familles de France demandaient à entrer dans ce que l’on appelait à cette époque la maison rouge.

Car mousquetaires noirs, comme mousquetaires gris, étaient habillés de rouge, cette désignation venant de la couleur de leurs chevaux et non de celle de leurs casques : en outre, chaque mousquetaire avait le grade de lieutenant.

Mais, si grand que fût cet honneur, nous devons avouer que, depuis la lettre qui l’avait arraché aux douceurs de son ermitage, jamais M. de La Graverie n’avait éprouvé une secousse plus désagréable que celle qu’il ressentit à la vue de ce parchemin,

Il en eut des éblouissements vertigineux, et une sueur froide inonda tout son corps.

Avec une énergie que nul n’eût eu le droit d’attendre de cette nature débonnaire et facile, il repoussa cet honneur, s’en défendit par force raisons, dont la meilleure était sans contredit que, tout au contraire de d’Artagnan, son illustre devancier, il ne se sentait aucune espèce de goût pour la casaque.

Le baron de La Graverie apprit ce refus par une lettre que le chevalier écrivit ab irato.

Il entra dans une majestueuse fureur ; ce refus du chevalier le compromettait gravement : il avait usé de tout son crédit pour obtenir du roi la précieuse signature. Or, un La Graverie se déclarer impuissant à remplir une charge militaire quelconque, c’était le livrer, lui, à la risée de la cour.

Il répondit donc à son frère qu’il eût, bon gré mal gré, à endosser la casaque, et il répondit au roi que le chevalier était si reconnaissant de la faveur accordée, que, ne sachant dans quels termes en faire ses remerciements, il le chargeait, lui, le baron, d’en exprimer à Sa Majesté toute sa reconnaissance.

Il n’y avait plus à s’en dédire pour le malheureux Dieudonné : le baron avait répondu et remercié en son nom.

Dieudonné avait un profond respect pour la hiérarchie de la famille ; il faisait plus qu’aimer son frère, qui avait pris pour son compte tous les chagrins et toutes les fatigues de la vie, ne lui en laissant, à lui, que les douceurs, et malgré l’abandon de la moitié de son héritage, qu’il ne regretta pas un seul instant, hâtons-nous de le dire, il se demandait quelquefois s’il n’était point coupable envers son aîné en détenant l’autre moitié.

Les reproches d’ingratitude que le baron vint lui faire en personne, car, lorsqu’il avait la rare occasion d’adresser des reproches à son frère, le baron se donnait la : satisfaction de les lui faire de vive voix, ces reproches d’ingratitude, disons-nous, touchèrent si vivement Dieudonné, que, ne sachant que répondre, il, resta absolument muet.

Madame de La Graverie fit des yeux à son beau-frère un signe qui demandait grâce pour son pauvre mari, au nom duquel elle semblait s’engager.

En effet, Mathilde, qui n’avait pas encore eu le temps de perdre au frottement de la société française ses illusions germaniques, Mathilde regardait Dieudonné comme l’Antinoüs du dix-neuvième siècle, et ne doutait pas qu’un uniforme aussi élégant que l’était celui des mousquetaires ne fît ressortir les avantages qu’elle lui supposait ; elle s’était donc décidée, par coquetterie con jugale, à soutenir la thèse de son beau-frère.

D’ailleurs, la thèse n’avait plus besoin d’être soutenue, puisque le baron avait répondu et remercié au nom de Dieudonné.

Dieudonné, qu’il voulût ou ne voulût pas, était donc bel et bien mousquetaire gris des pieds à la tête, et relevait désormais du maréchal duc de Raguse, commandant en chef de la maison du roi, mousquetaires et gardes du corps.

En effet, huit jours après, le malheureux chevalier endossait l’uniforme avec la résignation et la bonne grâce d’un caniche que l’on revêt de la toque et de la tunique d’un troubadour pour lui faire faire les exercices sur la corde raide.

L’uniforme était magnifique, surtout en grande tenue.

Habit rouge, culotte de Casimir blanc, grandes bottes montant jusqu’au-dessus du genou, casque à flottante crinière, cuirasse à croix soleillée d’or.

Mais le pauvre Dieudonné était bien empêché dans ce magnifique uniforme.

Il n’avait pas de lui-même une plus haute idée qu’il n’en devait avoir, et se sentait gauche et ridicule sous le harnais.

En effet, court et replet, il avait la figure rougeaude et imberbe d’un génovéfain ; gentil à croquer sous l’aube d’un enfant de chœur, il était profondément absurde sous l’uniforme.

Et cependant, vêtu en bourgeois, le chevalier n’était pas remarquablement plus laid que la plupart des autres hommes ne se permettent de l’être, et la phrase consacrée par l’usage pour pallier le manque de grâce qui caractérise certains individus de l’espèce masculine, il n’est ni bien ni mal, pouvait s’appliquer au chevalier aussi bien, et, nous dirons, même mieux qu’à tout autre.

Mais l’uniforme, en donnant des prétentions à cette modeste tournure, en faisait saillir tous les défauts.

Était-il à pied, ses bottes avaient l’air de sortir de son abdomen, comme le manche d’un bilboquet de sa boule. Alors l’un, à cause de ses petits bras courts et grassouillets, le comparait à l’oiseau de mer que la privation de ces membres si utiles a fait baptiser du nom de manchot ; l’autre demandait au premier venu, en le voyant passer : « S’il vous plaît, Monsieur, pouvez-vous me dire le nom de ce plumet qui se promène ? »

Mais là encore était le beau côté de la situation.

Pour avoir une idée des angoisses que peut éprouver un homme sans en mourir, il fallait voir le chevalier de La Graverie à cheval.

A dix ans, lorsque le petit chevalier se trouvait au haut d’un escalier il appelait sa tante la chanoinesse de Beauterne, afin qu’elle vînt lui donner la main et l’aidât à descendre.

A quinze ans, lorsque par hasard il avait monté l’âne du jardinier, une de ses nobles protectrices se tenait invariablement à la tête de l’animal et l’autre à la partie opposée, afin que, s’il venait à l’âne la fantaisie de prendre le mors aux dents, l’une pût l’arrêter par la bride, et l’autre le retenir par la queue.

Or, quelque assiduité que le chevalier mît à suivre les écoles d’équitation, quelque patience qu’il déployât dans l’étude de la théorie, il fut impossible à ses membres ronds et roides à la fois de se plier aux mouvements de son cheval.

Choisi par son frère, quoique le chevalier l’eût demandé bien doux, le cheval de notre héros n’en était pas moins un cheval de course et de bataille sans défaut, mais plein de sang et d’ardeur.

Le chevalier avait demandé que ce cheval fût le plus bas possible ; mais il y avait pour les chevaux de la maison du roi, mousquetaires, gardes du corps ou chevau-légers, une taille voulue, au-dessous de laquelle aucun cheval ne pouvait être admis.

Or, le chevalier, qui avait des vertiges en regardant du haut en bas d’un perron immobile, avait bien d’autres vertiges, lorsqu’il se trouvait sur la selle d’un cheval fringant et vigoureux.

Juché sur Bavard, c’était le nom que le baron avait jugé à propos de donner au cheval de son frère en souvenir du cheval des quatre fils Aymon, à peu près avec la même solidité et la même grâce qu’un sac de farine est juché sur le dos d’un mulet, le chevalier ne s’y maintenait, la plupart du temps, que par un miracle d’équilibre, et, dans les circonstances difficiles, grâce au bienveillant concours de ses camarades de droite et de gauche.

Au commandement inattendu de halte, n’eût été le poids respectable de son individu, vingt fois il eût rompu l’alignement en passant par-dessus la tête de sa monture.

Heureusement pour le chevalier que sa douceur, son obligeance, son humilité touchèrent ses camarades, qui eurent honte de prendre pour plastron un être complétement inoffensif, bien que, grâce à l’aide qui lui était donnée, s’il eût possédé là plus petite dose dé suffisance, rien ne l’eût empêché de se regarder comme le plus brillant cavalier de son escadron.

Mais il n’en était point ainsi, et Dieudonné se trouvait si mal à son aisé sous la belle croix brodée qu’il portait sur son uniforme, qu’il eût jeté la casaque aux orties, s’il n’eût craint de causer un chagrin à sa femme, et de se mettre en guerre avec son aîné.

Une chose l’effrayait surtout : c’est qu’un jour ou l’autre son tour viendrait de servir d’escorte au roi. Là, on n’était plus dans les rangs, on galopait à la portière, et chacun pour son compte. Et les sorties du roi avaient lieu avec une régularité désespérante ; c’était un homme très-réglé dans ses habitudes, que le roi Louis XVIII.

Jamais il ne faisait un jour autre chose que ce qu’il avait fait la veille, ce qui eût fort simplifié le travail du Dangeau moderne, si, comme son illustre prédécesseur et aïeul Louis XIV, Louis XVIII avait eu un Dangeau.

Or, voici l’emploi qu’eut chaque journée du roi depuis sa rentrée à Paris, le 3 mai 1814, jusqu’au 25 décembre 1824, époque de sa mort : que l’on me pardonne si je me trompe d’un jour ou deux, je n’ai pas sous la main l’Art de vérifier les dates.

Il se levait à sept heures du matin, recevait le premier gentilhomme de la chambre ou M. de Blacas à huit heures ; à neuf heures, il prenait ses rendez-vous d’affaires ; à dix heures, il déjeunait avec le service et les personnes autorisées une fois pour toutes à déjeuner avec lui, c’est-à-dire les titulaires des grandes charges et les capitaines des compagnies de la maison du roi ; après le déjeuner, qui, dans les premiers temps, ne durait que vingt-cinq minutes, mais qui finit par durer trois quarts d’heure, et auquel madame ta duchesse d’Angoulême et une ou deux de ses dames assistaient toujours, on passait dans le cabinet du roi et une conversation s’entamait ; à onze heures moins cinq minutes, jamais plus tôt, jamais plus tard, la duchesse se retirait, et alors quelque histoire graveleuse, tenue en réserve, était racontée par le roi pour égayer ses auditeurs ; à onze heures dix minutes, au plus tard, il congédiait son monde ; aussitôt venaient jusqu’à midi les audiences accordées aux particuliers ; à midi, le roi allait entendre la messe avec son cortége, composé souvent de plus de vingt personnes, jamais de moins ; à son retour, il recevait ses ministres ou tenait son conseil, ce qui arrivait une fois par semaine ; après le conseil, il passait une heure ou deux à écrire, ou à lire, ou à faire des plans de maisons qu’il jetait ensuite au feu ; à trois ou quatre heures, selon la saison, il allait à la promenade et faisait quatre, cinq et jusqu’à dix lieues dans une grosse berline, sur le pavé, et les chevaux courant ventre à terre. A six heures moins dix minutes, il rentrait aux Tuileries ; à six, il dînait en famille, mangeait beaucoup et avec discernement, ayant des prétentions légitimes au titre de gourmand ; la famille royale restait réunie jusqu’à huit heures ; à huit heures, tout ce qui avait le droit d’entrer chez le roi sans audience préalable pouvait demander à être admis, et était reçu à son tour ; à neuf heures, Sa Majesté sortait et passait dans la salle du conseil, où elle donnait le mot d’ordre du château ; quelques personnes avaient le privilège d’entrer en ce moment, et en profilaient pour faire leur cour au roi ; l’ordre durait vingt minutes ; après quoi le roi se retirait dans sa chambre et commentait Horace, ou lisait Virgile ou Racine, et, à onze heures, il se couchait.

Plus tard, quand madame du Cayla et M. de Gazes furent en faveur, madame du Cayla arrivait le mercredi après le conseil, et restait deux ou trois heures avec le roi sans que personne pût entrer.

Quant à M. de Gazes, son tour venait le soir ; il passait dans la chambre dû roi en même temps que Sa Majesté, y restait seul avec elle, et n’en sortait qu’un quart d’heure avant le coucher du roi.

Au milieu de cette longue suite de petits devoirs que le roi s’était imposés et qu’il accomplissait avec une ponctualité religieuse, une seule ligne avait préoccupé M. de La Graverie cadet.

C’était celle-ci :

« Tous les jours, que le temps soit bon ou mauvais, Sa Majesté sortira et restera dehors, de trois heures à six heures moins un quart. »

C’était la maison du roi qui fournissait les escortes pour les promenades, la maison rouge comme les autres.

Mais, comme la maison du roi était considérable, le tour de chacun ne revenait que tous les mois.

Le hasard voulut que le chevalier fût vingt-cinq jours à attendre son tour.

Enfin, il arriva.

Ce fut un jour cruel ! Mathilde et le baron étaient enchantés : ils espéraient, l’un que son frère, l’autre que son mari serait remarqué par le roi.

Au moindre scintillement, la nébuleuse pouvait devenir une étoile.

Hélas ! la pauvre étoile future était cachée derrière un terrible nuage celui de la peur.

De même que le jour était venu, l’heure vint ; l’escorte attendait à cheval, dans la cour.

Le roi descendit, et, comme d’habitude, à peine fut-il monté dans la voiture, que les chevaux partirent au galop.

Quiconque eût jeté les yeux sur le chevalier de La Graverie l’eût vu si pâle, qu’il en eût eu pitié.

Il était dans la complète impossibilité de diriger son cheval ; par bonheur, le cheval était aussi bien dressé que le maître l’était mal ; le cheval dirigea le maître.

L’intelligent animal semblait tout comprendre, il se mit de lui-même à son rang et ne le quitta plus.

Il n’y avait pas à dire que l’on recourrait au pommeau de la selle : une main tenait la bride, l’autre le sabre.

Le chevalier se voyait tombant et s’embrochant sur sa propre lame ; ce qui lui causait des angoisses telles, que son corps s’éloignait lui-même de son sabre et sa main de son corps.

Ce jour-là là course fut énorme : on fit le tour de la moitié de Paris ; le roi sortit par la barrière de l’Étoile et rentra par la barrière du Trône.

Un bon cavalier eût été brisé ; le chevalier de La Graverie était rompu comme si on l’eût descendu de là roue.

Quoique l’on fût au mois de janvier, la sueur lui découlait du front, et sa chemise était mouillée comme si ou l’eût trempée dans là Seine.

Il laissa son cheval à son domestique, et, au lieu de dîner au château avec ses camarades, comme c’était l’habitude, il sauta dans un fiacre, et en quelques secondes revint rue de l’Université, numéro 10.

Si courte que fut la course, il ne s’était pas senti le courage de la faire à pied.

En l’apercevant, Mathilde jeta un cri ; il semblait vieilli de dix ans.

Le chevalier fit bassiner son lit avec du sucre, se coucha, de trois jours ne se leva point, et, pendant quinze jours, se plaignit de douleurs par tout le corps.

Hélas ! il y avait loin de là à l’existence tranquille de la petite villa bavaroise ; à ces longs tête-à-tête entre mêlés de caresses, à ces douces promenades pendant le crépuscule sur la lisière des bois et sur le bord de la rivière, promenades pendant lesquelles les silences des deux époux étaient aussi éloquemment amoureux que les caresses les plus tendres, tant la fusion de leurs âmes était complète. Plus d’isolements égoïstes au milieu dès indifférents, plus de ces charmants tête-à-tète tête au coin du feu, passés à se construire une petite vieillesse à la Philémon et Baucis.

Ce qui arriva de pis dans tout ceci, et l’aventure du lombago fit faire un grand pas a cette conviction, c’est que madame de La Graverie se vit forcée de reconnaître, par la comparaison, que son chevalier n’était pas précisément aussi supérieur aux autres hommes qu’elle l’avait supposé jusqu’alors. C’est un moment fatal pour Mamours, et un terrible écueil pour là fidélité conjugale, que le moment où la femme en arrive à soupçonner que le Créateur pourrait bien ne pas s’être positivement reposé après avoir confectionné tout exprès pour elle l’objet dont jusque-là elle avait fait son idole.

Un mari passé à l’état de monnaie légale n’a plus qu’un cours forcé.

Ce n’est pas que nous voulions dire que, du jour où elle fit cette fatale découverte, Mathilde cessa d’aimer son mari ; bien au contraire, les soins qu’elle lui rendit en particulier, pendant l’indisposition qui suivit cette malheureuse journée de l’escorte, ne furent rien en comparaison de ceux qu’elle lui témoigna en public ; quelques prudes qualifièrent même d’indécente la tendresse que la jeune Allemande ne craignait point d’afficher pour M. de La Graverie ; mais nous devons, pour être en tout point fidèle à la vérité, avouer que, quand ils étaient seuls, Mathilde n’ouvrait plus guère la bouche que pour bâiller, et que ses devoirs et ses obligations de femme du monde commencèrent à se multiplier singulièrement chaque jour.

Il va sans dire que le chevalier de La Graverie ne s’aperçut de rien qui pût lui faire soupçonner qu’il n’était pas toujours le plus fortuné des hommes ; il voyait se continuer pour lui, dans le mariage, les gâteries auxquelles son enfance avait été habituée, et en était arrivé peu à peu à regarder comme très simples et très-naturels les soins extraordinaires que lui prodiguait Mathilde, et à trouver que c’était bien le moins et le mieux qu’elle pût faire.

M. de La Graverie eût été bien certainement le plus heureux des époux, si, en même temps qu’époux, il n’eût eu cette malheureuse chance d’être mousquestaire gris.

C’était surtout ce terrible tour d’escorte qui revenait tous les mois, et qui, suspendu comme une épée de Damoclès au-dessus de sa tête, empoisonnait ses plus doux instants !

VII. — OU IL ARRIVE UN ÉVÉNEMENT QUI DISPENSE LE CHEVALIER DE LA GRAVERIE D’ÊTRE D’ESCORTE PENDANT TROIS MOIS.

Le mois de février s’écoula comme s’était écoulé le mois de janvier ; le tour d’escorte du chevalier revint. Ce furent les mêmes angoisses, mais cette fois encore mieux justifiées. Mal tenu en bride, le cheval du mousquetaire s’abattit. M. de La Graverie sauta par-dessus sa tête, roula sur le pavé et se foula l’épaule.

On le reporta chez lui presque content d’en être quitte pour si peu.

L’accident du chevalier se répandit. Tout ce qu’il y avait de bien placé à là cour déposa chez lui sa carte ou vint en personne.

Le roi fit demander trois fois de ses nouvelles.

Le baron était au comble de la joie.

— Sache exploiter la circonstance, lui disait-il, et ta fortune est faite.

Le chevalier ne demandait pas mieux que d’exploiter la circonstance, pourvu que ce ne fût point à cheval.

Aussi, quoiqu’en particulier il eût tiré son bras de son écharpe ; quoique quand il était seul, il montrât devant une glace le poing à un être inconnu qui pouvait bien être le baron ; quoique, quand il s’agissait de serrer sa femme contre son cœur, il trouvât dans son bras foulé la même force que dans l’autre, en face des visiteurs qui venaient s’informer de sa santé, en face des officiers de la maison du roi qui venaient lui rendre visite ; il feignait une douleur obstinée et faisait des grimaces diaboliques à chaque mouvement imprimé à son bras, volontairement ou involontairement.

Il espérait escamoter ainsi au moins un tour d’escorte.

En conséquence, non-seulement il ne sortait point, mais encore il ne quittait pas la chambre, ne se levait de son lit que pour s’étendre dans une grande bergère, et retrouvait cette félicité des tête-à-tête qu’il croyait à tout jamais perdue.

En effet, tandis que le chevalier lisait les journaux, et particulièrement le Moniteur, qui était sa lecture favorite, et dans la placidité duquel il trouvait quelque harmonie avec son caractère, Mathilde, assise auprès de lui, travaillait à un ouvrage d’aiguille quelconque, bâillant à se démonter la mâchoire ; mais, chaque fois qu’elle bâillait, dissimulait à son mari cette disgracieuse action en levant sa tapisserie à la hauteur de son visage et en bâillant derrière la toile.

Le 7 mars au matin, Mathilde travaillant à sa tapisserie, le chevalier étendu dans son fauteuil et lisant le Moniteur, il tomba sur la proclamation suivante :


PROCLAMATION.


« Nous avions, le 31 décembre dernier, ajourné les chambres pour reprendre leurs séances au 1er mai ; pendant ce temps, nous nous livrions sans relâche à tous les travaux qui pouvaient assurer la tranquillité publique et le bonheur de nos peuples... »

— Ceci, c’est bien vrai, murmura le chevalier, et, pour mon compte, je n’ai à reprocher qu’une chose au roi : ce sont ses sorties journalières et sa manie d’être accompagné d’une escorte. Puis, il reprit. « Cette tranquillité est troublée ; ce bonheur, peut-être compromis par la malveillance et la trahison... »

— Oh ! oh ! fil le chevalier, entends-tu, Mathilde ? — Oui, répéta Mathilde en étouffant un bâillement, j’entends : « Par la malveillance et la trahison ; » seulement, je ne comprends pas. — Ni moi non plus, répondit le chevalier ; mais nous allons bien voir.

Et il continua :

« Si les ennemis de la patrie ont fondé leur espoir sur les divisions qu’ils ont toujours cherché à fomenter, ses soutiens, ses défenseurs légaux, renverseront ce criminel espoir par l’inattaquable force d’une union indestructible... »

— Certainement, dit le chevalier, on renversera ce criminel espoir, et moi tout le premier, si mon bras va mieux ;

Puis, se retournant vers Mathilde :

— Comme il écrit bien le gouvernement ! n’est-ce pas, chérie ? — Oui, dit Mathilde sans desserrer les dents, de peur, si elle desserrait les dents, de n’être plus maîtresse de sa mâchoire. — Il est intéressant aujourd’hui, le Moniteur, fit le chevalier.

Et il continua :

A ces causes, ouï le rapport de notre amé et féal chancelier de France, le sieur Dambray, commandeur de nos ordres, nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit...

— Ah ! fit le chevalier, voyons ce qu’ordonne le roi.

« Article 1er. La chambre des pairs et celle des députés des départements sont convoqués au lieu ordinaire de leurs séances.

Article 2. Les pairs et les députés absents de Paris s’y rendront aussitôt qu’ils auront connaissance de la présente proclamation.

Donné au château des Tuileries, le 6 mars 4845, le vingtième de noire règne.


Signé : Louis. »


— C’est drôle, dit le chevalier, le roi convoque les chambres, et il ne dit pas pourquoi il les convoque. — Tu m’as toujours promis de me conduire voir une séance pour me distraire, Dieudonné, dit Mathilde. — Je t’y conduirai, dit le chevalier. — Ah ! ce sera bien amusant, dit Mathilde, bâillant à se fendre la bouche, dans l’espoir du plaisir qu’elle y prendrait. — Ah ! mais, attends donc, s’écria le chevalier : « Ordonnance ; » il y a une ordonnance ; cette ordonnance va tout nous dire, peut-être ?.

Et il lut :


ORDONNANCE.


« Sur le rapport de notre amé et féal chevalier chancelier de France, le sieur Dambray, commandeur de nos ordres, nous avons ordonné et ordonnons, déclaré et déclarons ce qui suit :

Article 1er. Napoléon Bonaparte est déclaré traître et rebelle pour s’être introduit à main armée dans le département du Var...


— Ta ta ta, fit le chevalier. Que dit donc là le Moniteur ? As-tu entendu, Mathilde ? — Traître et rebelle pour s’être introduit à main armée dans le département du Var ; » mais qui cela est traître et rebelle ? — Eh ! Napoléon Bonaparte, sac à papier ! est-ce qu’ils ne l’avaient pas enfermé dans une île ? — Si fait, reprit Mathilde, dans l’île d’Elbe même. — Eh bien ! alors, il n’a pas pu s’introduire dans le département du Var, à moins qu’il n’y ait un pont conduisant de l’Île d’Elbe au susdit département. Continuons, continuons.

« Il est, en conséquence, enjoint à tous gouverneurs, commandants de la force armée, gardes nationales, autorités civiles, et même aux simples citoyens de lui courir sus... »

— J’espère bien que tu vas te tenir tranquille, dit Mathilde, et ne pas t’amuser à lui courir sus ? — Ce n’est pas tout. Attends donc... attends donc.

Et le chevalier reprit :

« De lui courir sus, de l’arrêter et de le traduire incontinent devant un conseil de guerre, qui après avoir reconnu l’identité, prononcera contre lut l’application des peines portées par la loi. »

En ce moment, le chevalier fut interrompu dans sa lecture par le bruit que fit la porte de sa chambre à coucher en s’ouvrant, et par la voix de son domestique, annonçant son frère, le baron de La Graverie.

Le baron était équipé et armé en guerre, comme M. de Marlborough.

Le chevalier pâlit en le voyant apparaître avec cet air formidable.

— Eh bien ! dit le baron, tu sais ce qui se passe ? — J’en ai quelque idée.

— L’ogre de Corse a quitté son île et débarqué au golfe Juan. — Au golfe Juan ! Qu’est-ce que c’est que cela ? — C’est un petit port, situé à deux lieues d’Antibes. — D’Antibes ? — Oui, et je viens te chercher. — Me chercher, moi ! et pourquoi faire ?— Mais n’as tu pas vu qu’il est enjoint à tous commandants de la force armée, à tout garde national, à toute autorité civile et même, aux simples citoyens de lui courir sus ? Eh bien ! je viens te chercher pour lui courir sus.

Le chevalier regarda Mathilde d’un air suppliant ; il reconnaissait humblement dans toutes les grandes circonstances qu’elle avait plus d’imaginative que lui, et il comptait sur elle pour le tirer de là.

Mathilde comprit ce regard de détresse.

— Mais, dit-elle en s’adressant au baron, il me semble, beau-frère, que vous oubliez une chose. — Laquelle ? — C’est que, si vous êtes libre de prendre votre grand sabre et de courir sus à qui vous voulez, Dieudonné ne l’est pas. — Comment ! il ne l’est pas ? — Non ; Dieudonné appartient à la maison du roi, il fera ce que fera la maison du roi. Quitter Paris à celle heure, fût-ce pour courir sus à Napoléon, serait déserter.

Le baron se mordit les lèvres. — Ah ! dit-il, il paraît que vous êtes le major général de Dieudonné ? — Non, répondit simplement Mathilde, le major général de Dieudonné est, je crois, le duc de Raguse.

Et elle se remit tranquillement à sa tapisserie, tandis que le chevalier la regardait avec admiration.

— Eh bien ! soit ! dit le baron ; j’irai sans lui. — Et l’honneur vous en reviendra à vous tout seul, dit Mathilde.

Le baron jeta un regard de haine à la jeune femme et sortit.

— Que dis-tu de la visite de mon frère ? demanda. Dieudonné tout tremblant, encore. — Mais je dis qu’après avoir soutiré de toi la moitié de la fortune, il ne serait peut-être pas fâché de te faire tuer pour hériter du reste.

Dieudonné fit une grimace qui signifiait : « Tu pourrais bien avoir raison. » Puis il alla à Mathilde et l’embrassa, la serrant contre son cœur à l’étouffer, publiant qu’il la serrait ainsi avec le bras dont il ne pouvait pas se servir.

Pendant toute la journée, la maison du chevalier ne désemplit, pas.

Chaque visiteur parla de l’étrange événement ; personne ne doutait que Napoléon ne fût pris et fusillé au bout de dix lieues.

Mais à cette question, adressée vingt fois dans le cours de la journée au chevalier :

— Et vous, qu’allez vous faire ?

Le chevalier répondit invariablement :

— Je suis de la maison du roi ; ce que fera la maison, du roi, je le ferai.

Réponse que chacun trouva d’une convenance parfaite.

Tous les visiteurs, au reste, avaient rencontré le baron avec son grand sabre, et chacun savait qu’il s’apprêtait à courir sus à l’ogre de Corse.

Le même jour, vers deux heures, on apprit que M. le comte d’Artois allait partir pour Lyon, et M. le duc de Bourbon pour la Vendée.

En réponse à cette double nouvelle, Dieudonné annonça, en faisant d’effroyables grimaces, que son bras lui causait des douleurs épouvantables.

Le 8 et le 9, les nouvelles furent vagues.

On rencontrait partout le baron, qui n’attendait pour partir et pour courir sus à Napoléon, que de savoir précisément où il était.

A part les douleurs que lui faisait éprouver son bras, Dieudonné jouissait d’un grand calme.

D’où lui venait cette philosophie ? Était-il de l’école stoïque ?

Non.

Mais une idée lui était venue, qui se cramponnait au fond de son esprit avec l’obstination de l’égoïsme.

A peine si nous osons avouer quelle était cette idée.

La Rochefoucault dit qu’il y a toujours, dans le malheur même de nôtre plus grand ami, quelque chose qui ne nous déplaît pas.

On pourrait ajouter que, dans les plus grands bouleversements politiques, au milieu des catastrophes qui renversent les trônes, les sceptres, les couronnes, il y a toujours un tout petit point qui fait que l’homme n’en veut pas trop à la cause renversante.

Dieudonné avait songé que, si Napoléon remontait sur le trône, Louis XVIII quitterait Paris ; que Louis XVIII, quittant Paris, ne se promènerait plus dé trois à six heures, Louis XVIII ne se promenant plus, le service de l’escorte était supprimé.

Donc, plus d’angoisses pendant tout un jour, plus de transes pendant les trente autres.

A quoi tiennent les opinions, grand Dieu !

Le chevalier avait d’abord écarté cette idée comme indigne de lui ; mais peu à peu elle était revenue à la charge, et, ayant pénétré dans son cerveau, elle n’en voulait plus sortir.

Il en résulta que, le 9, quand Dieudonné lut dans le Moniteur que Napoléon entrerait probablement le 10 dans la soirée à Lyon, il ne fut pas si fortement impressionné de celle nouvelle qu’on aurait pu le croire.

Le baron avait annoncé que sachant désormais où trouver Napoléon, il partirait sans faute le 11 ou le 12, c’est-à-dire dès que la nouvelle de son entrée dans la seconde capitale du royaume serait confirmée.

Le 15, dans la journée, le bruit se répandit que le duc de Raguse venait d’obtenir du roi que l’on fortifiât les Tuileries et qu’il s’y enfermât avec les ministres, avec les chambres, avec toute sa maison militaire. Les Tuileries pouvaient renfermer trois mille hommes.

Ce fut le baron qui vint annoncer celte nouvelle à son frère, en lui disant qu’il espérait bien le voir faire partie de la garnison.

— Je te croyais parti depuis le 11, lui répondit Dieudonné. — J’allais partir en effet, dit le baron, quand j’ai réfléchi que l’on vient de Lyon à Paris par deux roules, la route de Bourgogne et la roule du Nivernais ; j’ai craint de prendre une roule, tandis qu’il prendrait l’autre. — C’est une raison, dit Mathilde. — Oui, et je n’en vois pas, répondit le baron, à ce que mon frère ne se mette pas à la disposition du roi. — C’est aussi ce qu’il va faire dit Mathilde.

El elle prit une plume, de l’encre et du papier.

— Que faites-vous ? demanda le baron. — Vous le voyez, j’écris. — A qui ? — Au duc de Raguse. — Quoi ? — Que mon mari se met à sa disposition. — Dieudonné ne sait donc plus écrire ? — Non, quand il a le bras droit foulé.

Et Mathilde écrivit :


« Monsieur le maréchal,


Mon mari, le chevalier Dieudonné do La Graverie, quoique assez grièvement blessé au bras pour que ce soit moi qui vous écrive, a l’honneur de vous rappeler qu’il fait partie de la maison rouge du roi. Quelque chose que vous décidiez, il demande à partager les périls de ses compagnons.

Son dévouement pour Sa Majesté lui tiendra lieu de force.

Il a l’honneur d’être,


« Monsieur le maréchal, etc., etc. »


— Est-ce bien ainsi ? demanda Mathilde au baron. — Oui, répondit le baron furieux, c’est à merveille, et Dieudonné est bien heureux d’avoir une femme comme vous. — Hein ! fit naïvement Dieudonné, quand je vous disais que c’était un trésor !

Le baron se retira en disant qu’il allait aux nouvelles.

Mathilde envoya sa lettre aux Tuileries.

Le 19, à neuf heures du matin, on apprit à Paris que Napoléon était entré le 17 à Auxerre, et qu’il continuait sa marche sur la capitale.

A onze heures, le roi, qui avait repoussé le plan du duc de Raguse, lit venir le maréchal et lui dit :

— Je pars à midi ; donnez des ordres en conséquence à ma maison militaire.

Le duc de Raguse donna ses ordres.

A midi, on annonça chez M. de La Graverie un aide de camp du maréchal.

Le maréchal répondait directement à madame de La Graverie, que le roi, sachant l’accident grave qui faisait garder la chambre à M. de La Graverie, et connaissant ses sentiments de dévouement à l’endroit de la monarchie, lui donnait congé de rester chez lui, sachant parfaitement que, s’il ne le voyait pas en ce moment suprême, cela tenait à la blessure qu’il s’était faite à son service.

— C’est bien, Monsieur, répondit Mathilde à l’aide de camp ; dites à M. le maréchal que, dans une heure, M. de La Graverie sera au château.

Dieudonné ouvrait des yeux énormes.

L’aide de camp, émerveillé devant cette héroïne, salua avec admiration et se retira.

Mathilde passa la lettre à Dieudonné.

— Mais, dit-il, le roi me donnait congé, il me semble ? — Oui, dit Mathilde ; mais ce sont de ces sortes de faveurs qu’un gentilhomme ne doit pas accepter ; il faut accompagner le roi dans sa retraite jusqu’au moment où la terre de France manquera devant lui, dussiez-vous vous faire attacher à votre cheval.

M. de La Graverie était un homme d’un sens droit.

— Vous avez raison, Mathilde, dit-il.

Puis, de la même voix que César eût fait le même commandement :

— Mon harnais et mon cheval de guerre ! dit-il.

Une heure après, M. le chevalier de La Graverie était aux Tuileries.

A minuit, le roi partit.

En arrivant à Ypres, le roi le vit et le reconnut ; il était resté, lui troisième.

Le roi se fit apporter trois croix de Saint-Louis et les attacha lui-même à l’uniforme de ces trois fidèles.

Puis il les renvoya en France, en leur annonçant qu’il espérait les y revoir bientôt.

Le chevalier avait fait près de cent lieues à cheval, il en avait assez ; il vendit son cheval moitié de sa valeur, prit la diligence et revint à Paris.

Il est impossible de donner au lecteur une idée de la majesté du geste avec lequel il montra sa croix de Saint-Louis à Mathilde

Mathilde était rayonnante.

Dieudonné demanda des nouvelles de son frère.

Il était enfin parti le 17.

Seulement il était parti pour la Belgique, ne voulant pas rester à Paris, compromis comme il l’était par les dispositions belliqueuses qu’il avait imprudemment manifestées.