IX. — UN CŒUR BRISÉ.
A la porte de la rue, il y eut presque une lutte entre le chevalier et son ami.
Le chevalier voulait tourner à gauche, le capitaine essayait de l’entraîner à droite.
Dieudonné voulait absolument rentrer chez lui, reprocher à Mathilde sa trahison, lui dire un dernier adieu.
Le capitaine, au contraire, avait, dans l’intérêt de son ami et dans le sien propre, d’excellentes raisons pour s’opposer à cette entrevue.
Il employa donc toute son éloquence pour faire renoncer Dieudonné à son projet ; mais ce ne fut pas sans peine qu’il obtint que, au lieu d’aller à son hôtel, le chevalier de La Graverie viendrait habiter pendant quelques jours son modeste logement.
Une fois qu’il l’eut installé dans sa petite chambre, le capitaine dévêtit son uniforme, s’habilla de noir et prit ses dispositions pour sortir.
Le pauvre chevalier était tellement abîmé dans, sa douleur, qu’il ne s’aperçut de l’intention de son ami qu’au moment où celui-ci ouvrait la porte.
Il étendit vers lui les mains comme eût fait un enfant.
— Dumesnil, dit-il, tu vas me laisser seul ? — Pauvre ami, dit le capitaine, as-tu déjà oublié que tu as à demander compte à quelqu’un, je ne dirai pas de ton honneur, mais de son honneur ? — Oui, je l’avoue, oui, je l’avais oublié. Demesnil ! Dumesnil ! je pensais à Mathilde.
Et le chevalier se remit à fondre, en larmes. — Pleurez, pleurez, mon ami, disait le capitaine ; le bon Dieu, qui fait bien tout ce qu’il fait, a mis au cœur des êtres bons et faibles de larges soupapes pour épancher une douleur qui, sans cela, les tuerait. Pleurez ! oh ! ce n’est pas moi qui vous dirai de refouler vos, larmes. — Eh bien ! allez, mon ami, dit le chevalier ; allez, je vous remercie de m’avoir rappelé à mon devoir. — J’y vais. — Une seule recommandation. — Laquelle ? — Tâchez que cela ne traîne pas en longueur ; faites, si c’est possible, que la chose soit pour demain malin. — Soyez tranquille, mon ami, dit le capitaine en serrant le chevalier contre son cœur ; j’aurai même bien du malheur si tout n’est pas fini pour ce soir.
Le chevalier resta seul.
Et c’est ici que nous nous arrêterons pour demander bien humblement pardon à nos lecteurs.
Nous leur avons dit, en commençant, que ce livre n’était point un roman comme les autres.
En voici la preuve :
Tous les héros de roman sont beaux, grands, élancés, bien faits de taille, braves, intelligents, spirituels.
Ils ont de beaux cheveux noirs ou blonds, de grands yeux noirs ou bleus.
Ils ont une susceptibilité qui, au moindre outrage, leur fait porter la main à la poignée de leur épée ou au pommeau de leur pistolet.
Enfin, ils sont fermes dans leur résolution si la haine chez eux appelle la haine ; l’amour, l’amour.
Notre héros n’est rien de tout cela : il est plutôt laid que beau, plutôt petit que grand, plutôt grassouillet que mince, plutôt poltron que brave, plutôt naïf qu’intelligent.
Il n’a les cheveux ni noirs ni blonds : il les a jaunâtres ; il n’a les yeux ni noirs ni bleus : il les a verts.
L’outrage qui lui a été fait est grand, et cependant, comme il l’a dit, il se battra, mais seulement parce que le monde l’exige.
Enfin, il est irrésolu, et, au lieu de haïr, il aime encore celle qui l’a trompé.
Depuis longtemps, il nous semblait que l’on déshéritait trop les humbles de la création du droit d’aimer et de souffrir. Il nous semblait qu’il n’était pas absolument nécessaire d’être beau comme Adonis et brave comme Roland, pour avoir droit aux paroxysmes suprêmes de l’amour et de la douleur.
Et, comme nous cherchions dans notre imagination un rêve auquel donner la vie, voici que le hasard nous a fait, au beau milieu de ce monde, rencontrer justement l’homme que nous cherchions :
Le pauvre chevalier de La Graverie.
Lui était un exemple que, sans être en rien ni physiquement ni moralement un héros de légende, on peut souffrir toutes les douleurs humaines renfermées dans ces quelques mots : il aimait, il a été trompé.
Aussi, resté seul, au lieu de prendre la pose d’Antony ou de Werther, Dieudonné s’abandonna-t-il tout simplement, tout naturellement, à son désespoir.
Il se promenait dans sa chambre, en long, en large, en diagonale, en appelant Mathilde, non pas ingrate, perfide, cruelle, mais des plus doux et des plus charmants noms qu’il avait l’habitude de lui donner ; il lui adressait des reproches comme si elle eût pu l’entendre. Il cherchait, afin de s’en prendre à lui-même, s’il ne lui avait pas donné quelque motif de plainte qui pût justifier sa trahison. Il essuyait ses larmes pour avoir l’instant d’après à les essuyer encore.
Eh bien ! nous l’avouons, voilà de ces douleurs qui ont toutes nos sympathies ; cette faiblesse de l’homme qui garde l’impuissance de l’enfant, est déchirante, en ce que l’on devine que, ne trouvant point de consolation en elle-même, elle n’en cherchera même point dans les autres ; pour elle, alors, tout dépend de Dieu ; non pas que, cette faiblesse ait la foi ; non pas qu’elle dise : « Vous m’aviez donné mon bonheur, vous me l’avez repris, soyez béni, mon Dieu ! » mais parce qu’elle dit : « Qu’avais-je fait pour tant souffrir ? Mon Dieu ! mon Dieu ! ayez pitié de moi ! »
Or, savez-vous quelle était la pensée qui dominait chez ce malheureux, si cruellement trahi par sa femme ?
C’était de revoir Mathilde une fois, une seule fois encore. C’était de lui dire tous ces reproches qui l’étouffaient.
C’était...
Qui sait ? peut-être se justifierait-elle !
Après mille doutes, mille hésitations, il parut tout à coup prendre un parti et se précipita vers la porte.
Mais il s’aperçut, à la résistance du pêne, que son ami l’avait enfermé à double tour.
Il courut à la fenêtre et se mit à maudire son ami. Cela lui fit quelque bien d’avoir à maudire autre chose que Mathilde.
Tout à coup, il pensa qu’en appelant par la fenêtre, le concierge viendrait, et, ayant sans doute une double clef de l’appartement, pourrait lui ouvrir.
Il ouvrit la fenêtre et appela.
La cour resta déserte.
A mesure que les difficultés se plaçaient entre le chevalier et son désir de revoir Mathilde, ce désir devenait plus grand. — Oui, oui, disait-il tout haut, il faut que je la revoie, et je la reverrai !...
Puis il criait :
— Mathilde ! Mathilde ! Mathilde ! chère Mathilde ! Et, les bras tordus, il se roulait sur le tapis. Tout à coup il se releva et chercha des yeux.
Ses yeux s’arrêtèrent sur le lit ; c’était cela qu’il cherchait.
Il s’y précipita comme un tigre sur sa proie ; il en arracha les draps, les déchira en bandes et commença de nouer ces bandes les unes au bout des autres.
Cet homme qui, à dix ans, appelait sa tante pour l’aider à descendre un escalier, qui avait le vertige quand il montait à cheval, cet homme, sans aucun débat avec lui-même, avait résolu de descendre avec des draps déchirés d’une fenêtre du second étage. Aussi, la besogne achevée, alla-t-il droit à la fenêtre. En allant à la fenêtre, il passa devant la porte. Il s’arrêta, essaya encore, mais inutilement, de l’ouvrir ; il pesa dessus de toute sa force ; mais la porte était solide, elle résista.
— Allons ! dit-il.
La nuit était venue, sinon la nuit, au moins le crépuscule.
Et il noua sa corde par une des extrémités à la barre de la fenêtre.
Il regarda, et se rejeta en arrière ; la hauteur de la croisée lui donna le vertige.
— J’ai le vertige parce que je regarde, dit-il ; en ne regardant pas, je ne l’aurai plus.
El il ferma les yeux, enjamba la fenêtre, se cramponna des deux mains aux draps et commença de descendre.
A la hauteur du premier étage, c’est-à-dire à mi-chemin, le chevalier entendit un craquement au-dessus de sa tête ; puis tout à coup, n’étant plus soutenu par rien, il tomba de tout son poids de la hauteur de quinze pieds.
L’échelle s’était rompue, soit que le nœud eût été mal fait, soit que les draps, vieillis et amincis en bandes, n’eussent pas eu là force dé porter un homme.
Le premier sentiment du chevalier fut d’être joyeux de se trouver à terre.
Il n’avait éprouvé qu’une violente secousse par tout le corps, mais pas de douleurs locales.
Il essaya de se relever, mais retomba.
Sa jambe gauche ne pouvait pas le porter.
Elle était brisée à trois pouces au-dessus de la cheville.
Il n’en essaya pas moins de marcher.
Mais ce fut alors qu’il éprouva une douleur effroyable, si effroyable, qu’il poussa un cri, lui qui n’avait pas crié en tombant.
Puis tout sembla tourner autour de lui ; il chercha le mur pour s’y appuyer ; le mur tournait comme tout le reste.
Il sentit que le sentiment lui échappait.
Il prononça encore une fois le nom de Mathilde, dernier éclair de sa raison ou plutôt de son cœur, et s’évanouit.
A ce nom, il lui sembla qu’une femme répondait en venant à lui, et que celle femme, c’était Mathilde.
Mais l’âme était déjà voilée d’un trop épais nuage pour rien distinguer avec certitude ; le chevalier tendit les bras vers l’image chérie, sans savoir si c’était un rêve ou une réalité.
Cette femme, c’était en effet Mathilde, qui, ignorant complètement les événements de la journée et n’ayant pas vu rentrer Dieudonné, avait attendu le crépuscule, et, jetant un voile sur son chapeau, avait d’abord couru chez M. de Pontfarcy.
M. de Pontfarcy était absent.
Elle avait alors couru chez M. Dumesnil.
Elle traversait la cour pour gagner l’escalier secondaire qui conduisait au modeste appartement du capitaine, quand elle avait entendu un cri, puis vu un homme qui chancelait comme s’il était ivre, et qui, finalement, était tombé en appelant Mathilde.
Alors seulement elle avait reconnu son mari.
Elle se précipita vers lui, prenant ses mains dans les siennes et l’appelant :
— Dieudonné ! cher Dieudonné !
A cette voix, qui l’eût fait tressaillir dans sa tombe, Dieudonné ouvrit les yeux, et une expression indicible de joie et de bonheur se peignit sur son visage
Il voulut parler ; mais la voix lui fit défaut, ses yeux se refermèrent, et Mathilde ne put entendre qu’un long et douloureux soupir.
En ce moment un troisième personnage vint se mêler à la scène.
C’était le capitaine Dumesnil.
Il vit Dieudonné évanoui, Mathilde pleurant, un fragment de drap pendant à la fenêtre.
Il comprit tout.
— Ah ! Madame, lui dit-il, il ne vous manquait plus que d’être cause de sa mort, à lui aussi. — Comment ! à lui aussi ? demanda Mathilde ; que voulez-vous dire ? — Je veux dire que cela fera deux.
Et le capitaine jeta sur le pavé de la cour une paire d’épées qui y rebondirent en résonnant. Puis il prit entre ses bras Dieudonné, comme il eût pris un enfant, et le monta chez lui.
Mathilde les suivit en sanglotant.
Tout évanoui qu’il était, Dieudonné avait un vague sentiment de la scène qui s’accomplissait.
Il lui semblait reconnaître la chambre du capitaine ; on l’y déposait sur le lit veuf de draps ; il entendait bruire à son oreille la voix ferme et accentuée de Dumesnil ; la voix douce et caressante de Mathilde alternait avec elle. Elle appelait le capitaine : Charles !...
Alors, il sembla toujours au blessé que dans son délire il assistait à une scène étrange ; cette scène se passait entre son ami et sa femme ; d’après ce qu’il entendait, ou plutôt ce qu’il croyait entendre, le capitaine, lui aussi, le trompait. Seulement, le capitaine maudissait celle qui lui avait fait commettre ce qu’il considérait aujourd’hui comme un crime, et lui signifiait qu’il allait essayer de racheter ce crime en se consacrant corps et âme à sa victime.
Quant à Mathilde, elle était à genoux devant son lit ; elle lui tenait, lui serrait, lui baisait les mains, demandait grâce tantôt à Dumesnil, tantôt à lui, reconnaissant aussi sa faute, et jurait de l’expier, de son côté, par une vie d’austérité et de pénitence.
Puis le murmure des voix s’éteignit dans ce sourd grondement que fait le sang aux oreilles, lorsque, cataracte orageuse, il se précipite vers le cœur, et le chevalier de La Graverie perdit complétement connaissance.
Lorsqu’il revint à lui, il se sentit la jambe prise dans des éclisses. Il se retrouva dans la chambre du capitaine, et, à la lueur de la lampe qui brûlait sur sa table de nuit, il reconnut ce dernier assis au pied de son lit.
— Et Mathilde, demanda-t-il après avoir regardé par tout le reste de la chambre, où est-elle ?
A cette question ; le capitaine bondit sur sa chaise.
— Mathilde ! Mathilde ! balbutia-t-il ; pourquoi demandez-vous Mathilde ? — Où est-elle allée ?... Elle était là tout à l’heure.
Si Dieudonné avait regardé en ce moment l’honnête figure de son ami, il eût pu croire que celui-ci allait s’évanouir à son tour, tant il était pâle.
— Mon ami, dit Dumesnil, lu as le délire : jamais ta femme n’est venue ici. Dieudonné regarda Dumesnil avec des yeux brillants de fièvre.
— Et moi, je te dis qu’elle était là tout à l’heure, à genoux, pleurant et me baisant les mains.
Le capitaine fit un effort pour mentir.
— Tu es fou, dit-il ; madame de La Graverie est bien certainement chez elle, ignorant tout ce qui s’est passé, et elle n’a eu, par conséquent, aucune raison pour venir chez moi.
Le chevalier laissa retomber avec un profond gémissement sa tête sur son oreiller.
— Et cependant, dit-il, j’aurais juré qu’elle était là il n’y a qu’un instant, qu’elle s’accusait en sanglotant, qu’elle... qu’elle l’appelait.
Quelque chose comme un éclair traversa le cerveau du malheureux.
Il se redressa, presque menaçant.
— Comment vous appelez-vous ? demandait-il à son ami. — Mais tu le sais bien, à moins que le délire ne te reprenne, dit Dumesnil. — Mais de votre petit nom ?...
Le capitaine comprit.
— Louis, dit-il : ne t’en souviens-tu pas ? — C’est vrai, dit Dieudonné.
Et, en effet, c’était le seul prénom sous lequel il avait connu le capitaine, qui se nommait Charles-Louis Dumesnil.
Puis, réfléchissant que, dans son inquiétude, sa femme eût au moins dû venir s’informer :
— Mais, si elle n’est point ici, murmura-t-il douloureusement, où est-elle Jonc ?
Puis il ajouta, si bas qu’à peine Dumesnil put-il l’entendre :
— Chez M. dé Pontfarcy, sans doute.
Et, à cette idée-là, sa colère se ranima.
— Ah ! dit-il, tu sais, Dumesnil, qu’il faut que je le tué ou qu’il me tue. — Il ne te tuera pas, et tu le tueras encore moins, répondit le capitaine d’une voix sourde. — Et pourquoi cela ? — Parce qu’il est mort. — Mort ! et comment ? — D’un coupé dégagé donné en quarte et reçu en pleine poitrine. — Et qui l’a tué ? — Moi, donc ! — Vous, Dumesnil ! et de quel droit ? — Du droit que j’avais de t’empêcher de courir à une mort certaine, mon pauvre grand enfant ; ton frère portera peut-être le deuil de ta vie, mais tant pis ! — Et tu t’es battu, malheureux, en lui disant que tu te battais pour moi, et parce que Mathilde me trompait ? — Oh ! sois donc tranquille, je me suis battu avec M. de Pontfarcy parce qu’il buvait son absinthe pure, et que je ne puis souffrir les gens qui ont cette horrible habitude.
Le chevalier jeta ses deux bras au cou du capitaine et l’embrassa avec une effusion sans réserve, en murmurant :
— Décidément, j’avais rêvé !
Mais celui-ci, pour lequel cette exclamation était un nouveau ; remords, se débarrassa doucement de celte étreinte, et alla s’asseoir silencieux dans un coin de l’appartement.
— Oh ! Mathilde ! Mathilde ! murmura le chevalier.
IX. — UN CŒUR BRISÉ.
A la porte de la rue, il y eut presque une lutte entre le chevalier et son ami.
Le chevalier voulait tourner à gauche, le capitaine essayait de l’entraîner à droite.
Dieudonné voulait absolument rentrer chez lui, reprocher à Mathilde sa trahison, lui dire un dernier adieu.
Le capitaine, au contraire, avait, dans l’intérêt de son ami et dans le sien propre, d’excellentes raisons pour s’opposer à cette entrevue.
Il employa donc toute son éloquence pour faire renoncer Dieudonné à son projet ; mais ce ne fut pas sans peine qu’il obtint que, au lieu d’aller à son hôtel, le chevalier de La Graverie viendrait habiter pendant quelques jours son modeste logement.
Une fois qu’il l’eut installé dans sa petite chambre, le capitaine dévêtit son uniforme, s’habilla de noir et prit ses dispositions pour sortir.
Le pauvre chevalier était tellement abîmé dans, sa douleur, qu’il ne s’aperçut de l’intention de son ami qu’au moment où celui-ci ouvrait la porte.
Il étendit vers lui les mains comme eût fait un enfant.
— Dumesnil, dit-il, tu vas me laisser seul ? — Pauvre ami, dit le capitaine, as-tu déjà oublié que tu as à demander compte à quelqu’un, je ne dirai pas de ton honneur, mais de son honneur ? — Oui, je l’avoue, oui, je l’avais oublié. Demesnil ! Dumesnil ! je pensais à Mathilde.
Et le chevalier se remit à fondre, en larmes. — Pleurez, pleurez, mon ami, disait le capitaine ; le bon Dieu, qui fait bien tout ce qu’il fait, a mis au cœur des êtres bons et faibles de larges soupapes pour épancher une douleur qui, sans cela, les tuerait. Pleurez ! oh ! ce n’est pas moi qui vous dirai de refouler vos, larmes. — Eh bien ! allez, mon ami, dit le chevalier ; allez, je vous remercie de m’avoir rappelé à mon devoir. — J’y vais. — Une seule recommandation. — Laquelle ? — Tâchez que cela ne traîne pas en longueur ; faites, si c’est possible, que la chose soit pour demain malin. — Soyez tranquille, mon ami, dit le capitaine en serrant le chevalier contre son cœur ; j’aurai même bien du malheur si tout n’est pas fini pour ce soir.
Le chevalier resta seul.
Et c’est ici que nous nous arrêterons pour demander bien humblement pardon à nos lecteurs.
Nous leur avons dit, en commençant, que ce livre n’était point un roman comme les autres.
En voici la preuve :
Tous les héros de roman sont beaux, grands, élancés, bien faits de taille, braves, intelligents, spirituels.
Ils ont de beaux cheveux noirs ou blonds, de grands yeux noirs ou bleus.
Ils ont une susceptibilité qui, au moindre outrage, leur fait porter la main à la poignée de leur épée ou au pommeau de leur pistolet.
Enfin, ils sont fermes dans leur résolution si la haine chez eux appelle la haine ; l’amour, l’amour.
Notre héros n’est rien de tout cela : il est plutôt laid que beau, plutôt petit que grand, plutôt grassouillet que mince, plutôt poltron que brave, plutôt naïf qu’intelligent.
Il n’a les cheveux ni noirs ni blonds : il les a jaunâtres ; il n’a les yeux ni noirs ni bleus : il les a verts.
L’outrage qui lui a été fait est grand, et cependant, comme il l’a dit, il se battra, mais seulement parce que le monde l’exige.
Enfin, il est irrésolu, et, au lieu de haïr, il aime encore celle qui l’a trompé.
Depuis longtemps, il nous semblait que l’on déshéritait trop les humbles de la création du droit d’aimer et de souffrir. Il nous semblait qu’il n’était pas absolument nécessaire d’être beau comme Adonis et brave comme Roland, pour avoir droit aux paroxysmes suprêmes de l’amour et de la douleur.
Et, comme nous cherchions dans notre imagination un rêve auquel donner la vie, voici que le hasard nous a fait, au beau milieu de ce monde, rencontrer justement l’homme que nous cherchions :
Le pauvre chevalier de La Graverie.
Lui était un exemple que, sans être en rien ni physiquement ni moralement un héros de légende, on peut souffrir toutes les douleurs humaines renfermées dans ces quelques mots : il aimait, il a été trompé.
Aussi, resté seul, au lieu de prendre la pose d’Antony ou de Werther, Dieudonné s’abandonna-t-il tout simplement, tout naturellement, à son désespoir.
Il se promenait dans sa chambre, en long, en large, en diagonale, en appelant Mathilde, non pas ingrate, perfide, cruelle, mais des plus doux et des plus charmants noms qu’il avait l’habitude de lui donner ; il lui adressait des reproches comme si elle eût pu l’entendre. Il cherchait, afin de s’en prendre à lui-même, s’il ne lui avait pas donné quelque motif de plainte qui pût justifier sa trahison. Il essuyait ses larmes pour avoir l’instant d’après à les essuyer encore.
Eh bien ! nous l’avouons, voilà de ces douleurs qui ont toutes nos sympathies ; cette faiblesse de l’homme qui garde l’impuissance de l’enfant, est déchirante, en ce que l’on devine que, ne trouvant point de consolation en elle-même, elle n’en cherchera même point dans les autres ; pour elle, alors, tout dépend de Dieu ; non pas que, cette faiblesse ait la foi ; non pas qu’elle dise : « Vous m’aviez donné mon bonheur, vous me l’avez repris, soyez béni, mon Dieu ! » mais parce qu’elle dit : « Qu’avais-je fait pour tant souffrir ? Mon Dieu ! mon Dieu ! ayez pitié de moi ! »
Or, savez-vous quelle était la pensée qui dominait chez ce malheureux, si cruellement trahi par sa femme ?
C’était de revoir Mathilde une fois, une seule fois encore. C’était de lui dire tous ces reproches qui l’étouffaient.
C’était...
Qui sait ? peut-être se justifierait-elle !
Après mille doutes, mille hésitations, il parut tout à coup prendre un parti et se précipita vers la porte.
Mais il s’aperçut, à la résistance du pêne, que son ami l’avait enfermé à double tour.
Il courut à la fenêtre et se mit à maudire son ami. Cela lui fit quelque bien d’avoir à maudire autre chose que Mathilde.
Tout à coup, il pensa qu’en appelant par la fenêtre, le concierge viendrait, et, ayant sans doute une double clef de l’appartement, pourrait lui ouvrir.
Il ouvrit la fenêtre et appela.
La cour resta déserte.
A mesure que les difficultés se plaçaient entre le chevalier et son désir de revoir Mathilde, ce désir devenait plus grand. — Oui, oui, disait-il tout haut, il faut que je la revoie, et je la reverrai !...
Puis il criait :
— Mathilde ! Mathilde ! Mathilde ! chère Mathilde ! Et, les bras tordus, il se roulait sur le tapis. Tout à coup il se releva et chercha des yeux.
Ses yeux s’arrêtèrent sur le lit ; c’était cela qu’il cherchait.
Il s’y précipita comme un tigre sur sa proie ; il en arracha les draps, les déchira en bandes et commença de nouer ces bandes les unes au bout des autres.
Cet homme qui, à dix ans, appelait sa tante pour l’aider à descendre un escalier, qui avait le vertige quand il montait à cheval, cet homme, sans aucun débat avec lui-même, avait résolu de descendre avec des draps déchirés d’une fenêtre du second étage. Aussi, la besogne achevée, alla-t-il droit à la fenêtre. En allant à la fenêtre, il passa devant la porte. Il s’arrêta, essaya encore, mais inutilement, de l’ouvrir ; il pesa dessus de toute sa force ; mais la porte était solide, elle résista.
— Allons ! dit-il.
La nuit était venue, sinon la nuit, au moins le crépuscule.
Et il noua sa corde par une des extrémités à la barre de la fenêtre.
Il regarda, et se rejeta en arrière ; la hauteur de la croisée lui donna le vertige.
— J’ai le vertige parce que je regarde, dit-il ; en ne regardant pas, je ne l’aurai plus.
El il ferma les yeux, enjamba la fenêtre, se cramponna des deux mains aux draps et commença de descendre.
A la hauteur du premier étage, c’est-à-dire à mi-chemin, le chevalier entendit un craquement au-dessus de sa tête ; puis tout à coup, n’étant plus soutenu par rien, il tomba de tout son poids de la hauteur de quinze pieds.
L’échelle s’était rompue, soit que le nœud eût été mal fait, soit que les draps, vieillis et amincis en bandes, n’eussent pas eu là force dé porter un homme.
Le premier sentiment du chevalier fut d’être joyeux de se trouver à terre.
Il n’avait éprouvé qu’une violente secousse par tout le corps, mais pas de douleurs locales.
Il essaya de se relever, mais retomba.
Sa jambe gauche ne pouvait pas le porter.
Elle était brisée à trois pouces au-dessus de la cheville.
Il n’en essaya pas moins de marcher.
Mais ce fut alors qu’il éprouva une douleur effroyable, si effroyable, qu’il poussa un cri, lui qui n’avait pas crié en tombant.
Puis tout sembla tourner autour de lui ; il chercha le mur pour s’y appuyer ; le mur tournait comme tout le reste.
Il sentit que le sentiment lui échappait.
Il prononça encore une fois le nom de Mathilde, dernier éclair de sa raison ou plutôt de son cœur, et s’évanouit.
A ce nom, il lui sembla qu’une femme répondait en venant à lui, et que celle femme, c’était Mathilde.
Mais l’âme était déjà voilée d’un trop épais nuage pour rien distinguer avec certitude ; le chevalier tendit les bras vers l’image chérie, sans savoir si c’était un rêve ou une réalité.
Cette femme, c’était en effet Mathilde, qui, ignorant complètement les événements de la journée et n’ayant pas vu rentrer Dieudonné, avait attendu le crépuscule, et, jetant un voile sur son chapeau, avait d’abord couru chez M. de Pontfarcy.
M. de Pontfarcy était absent.
Elle avait alors couru chez M. Dumesnil.
Elle traversait la cour pour gagner l’escalier secondaire qui conduisait au modeste appartement du capitaine, quand elle avait entendu un cri, puis vu un homme qui chancelait comme s’il était ivre, et qui, finalement, était tombé en appelant Mathilde.
Alors seulement elle avait reconnu son mari.
Elle se précipita vers lui, prenant ses mains dans les siennes et l’appelant :
— Dieudonné ! cher Dieudonné !
A cette voix, qui l’eût fait tressaillir dans sa tombe, Dieudonné ouvrit les yeux, et une expression indicible de joie et de bonheur se peignit sur son visage
Il voulut parler ; mais la voix lui fit défaut, ses yeux se refermèrent, et Mathilde ne put entendre qu’un long et douloureux soupir.
En ce moment un troisième personnage vint se mêler à la scène.
C’était le capitaine Dumesnil.
Il vit Dieudonné évanoui, Mathilde pleurant, un fragment de drap pendant à la fenêtre.
Il comprit tout.
— Ah ! Madame, lui dit-il, il ne vous manquait plus que d’être cause de sa mort, à lui aussi. — Comment ! à lui aussi ? demanda Mathilde ; que voulez-vous dire ? — Je veux dire que cela fera deux.
Et le capitaine jeta sur le pavé de la cour une paire d’épées qui y rebondirent en résonnant. Puis il prit entre ses bras Dieudonné, comme il eût pris un enfant, et le monta chez lui.
Mathilde les suivit en sanglotant.
Tout évanoui qu’il était, Dieudonné avait un vague sentiment de la scène qui s’accomplissait.
Il lui semblait reconnaître la chambre du capitaine ; on l’y déposait sur le lit veuf de draps ; il entendait bruire à son oreille la voix ferme et accentuée de Dumesnil ; la voix douce et caressante de Mathilde alternait avec elle. Elle appelait le capitaine : Charles !...
Alors, il sembla toujours au blessé que dans son délire il assistait à une scène étrange ; cette scène se passait entre son ami et sa femme ; d’après ce qu’il entendait, ou plutôt ce qu’il croyait entendre, le capitaine, lui aussi, le trompait. Seulement, le capitaine maudissait celle qui lui avait fait commettre ce qu’il considérait aujourd’hui comme un crime, et lui signifiait qu’il allait essayer de racheter ce crime en se consacrant corps et âme à sa victime.
Quant à Mathilde, elle était à genoux devant son lit ; elle lui tenait, lui serrait, lui baisait les mains, demandait grâce tantôt à Dumesnil, tantôt à lui, reconnaissant aussi sa faute, et jurait de l’expier, de son côté, par une vie d’austérité et de pénitence.
Puis le murmure des voix s’éteignit dans ce sourd grondement que fait le sang aux oreilles, lorsque, cataracte orageuse, il se précipite vers le cœur, et le chevalier de La Graverie perdit complétement connaissance.
Lorsqu’il revint à lui, il se sentit la jambe prise dans des éclisses. Il se retrouva dans la chambre du capitaine, et, à la lueur de la lampe qui brûlait sur sa table de nuit, il reconnut ce dernier assis au pied de son lit.
— Et Mathilde, demanda-t-il après avoir regardé par tout le reste de la chambre, où est-elle ?
A cette question ; le capitaine bondit sur sa chaise.
— Mathilde ! Mathilde ! balbutia-t-il ; pourquoi demandez-vous Mathilde ? — Où est-elle allée ?... Elle était là tout à l’heure.
Si Dieudonné avait regardé en ce moment l’honnête figure de son ami, il eût pu croire que celui-ci allait s’évanouir à son tour, tant il était pâle.
— Mon ami, dit Dumesnil, lu as le délire : jamais ta femme n’est venue ici. Dieudonné regarda Dumesnil avec des yeux brillants de fièvre.
— Et moi, je te dis qu’elle était là tout à l’heure, à genoux, pleurant et me baisant les mains.
Le capitaine fit un effort pour mentir.
— Tu es fou, dit-il ; madame de La Graverie est bien certainement chez elle, ignorant tout ce qui s’est passé, et elle n’a eu, par conséquent, aucune raison pour venir chez moi.
Le chevalier laissa retomber avec un profond gémissement sa tête sur son oreiller.
— Et cependant, dit-il, j’aurais juré qu’elle était là il n’y a qu’un instant, qu’elle s’accusait en sanglotant, qu’elle... qu’elle l’appelait.
Quelque chose comme un éclair traversa le cerveau du malheureux.
Il se redressa, presque menaçant.
— Comment vous appelez-vous ? demandait-il à son ami. — Mais tu le sais bien, à moins que le délire ne te reprenne, dit Dumesnil. — Mais de votre petit nom ?...
Le capitaine comprit.
— Louis, dit-il : ne t’en souviens-tu pas ? — C’est vrai, dit Dieudonné.
Et, en effet, c’était le seul prénom sous lequel il avait connu le capitaine, qui se nommait Charles-Louis Dumesnil.
Puis, réfléchissant que, dans son inquiétude, sa femme eût au moins dû venir s’informer :
— Mais, si elle n’est point ici, murmura-t-il douloureusement, où est-elle Jonc ?
Puis il ajouta, si bas qu’à peine Dumesnil put-il l’entendre :
— Chez M. dé Pontfarcy, sans doute.
Et, à cette idée-là, sa colère se ranima.
— Ah ! dit-il, tu sais, Dumesnil, qu’il faut que je le tué ou qu’il me tue. — Il ne te tuera pas, et tu le tueras encore moins, répondit le capitaine d’une voix sourde. — Et pourquoi cela ? — Parce qu’il est mort. — Mort ! et comment ? — D’un coupé dégagé donné en quarte et reçu en pleine poitrine. — Et qui l’a tué ? — Moi, donc ! — Vous, Dumesnil ! et de quel droit ? — Du droit que j’avais de t’empêcher de courir à une mort certaine, mon pauvre grand enfant ; ton frère portera peut-être le deuil de ta vie, mais tant pis ! — Et tu t’es battu, malheureux, en lui disant que tu te battais pour moi, et parce que Mathilde me trompait ? — Oh ! sois donc tranquille, je me suis battu avec M. de Pontfarcy parce qu’il buvait son absinthe pure, et que je ne puis souffrir les gens qui ont cette horrible habitude.
Le chevalier jeta ses deux bras au cou du capitaine et l’embrassa avec une effusion sans réserve, en murmurant :
— Décidément, j’avais rêvé !
Mais celui-ci, pour lequel cette exclamation était un nouveau ; remords, se débarrassa doucement de celte étreinte, et alla s’asseoir silencieux dans un coin de l’appartement.
— Oh ! Mathilde ! Mathilde ! murmura le chevalier.