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Calligrammes: Poèmes de la paix et de la guerre…Chapitre 5 / 8

LUEURS DES TIRS

LA GRACE EXILÉE


Va-t'en va-t'en mon arc-en-ciel
Allez-vous-en couleurs charmantes
Cet exil t'est essentiel
Infante aux écharpes changeantes


Et l'arc-en-ciel est exilé
Puisqu'on exile qui l'irise
Mais un drapeau s'est envolé
Prendre ta place au vent de bise




LA BOUCLE RETROUVÉE


Il retrouve dans sa mémoire
La boucle de cheveux châtains
T'en souvient-il à n'y point croire
De nos deux étranges destins


Du boulevard de la Chapelle
Du joli Montmartre et d'Auteuil
Je me souviens murmure-t-elle
Du jour où j'ai franchi ton seuil


Il y tomba comme un automne
La boucle de mon souvenir
Et notre destin qui t'étonne
Se joint au jour qui va finir




REFUS DE LA COLOMBE


Mensonge de l'Annonciade
La Noël fut la Passion
Et qu'elle était charmante et sade
Cette renonciation


Si la colombe poignardée
Saigne encore de ses refus
J'en plume les ailes l'idée
Et le poème que tu fus




LES FEUX DU BIVOUAC


Les feux mouvants du bivouac
Éclairent des formes de rêve
Et le songe dans l'entrelac
Des branches lentement s'élève


Voici les dédains du regret
Tout écorché comme une fraise
Le souvenir et le secret
Dont il ne reste que la braise




LES GRENADINES REPENTANTES


En est-il donc deux dans Grenade
Qui pleurent sur ton seul péché
Ici l'on jette la grenade
Qui se change en un œuf coché


Puisqu'il en naît des coqs Infante
Entends-les chanter leurs dédains
Et que la grenade est touchante
Dans nos effroyables jardins




TOURBILLON DE MOUCHES


Un cavalier va dans la plaine
La jeune fille pense à lui
Et cette flotte à Mitylène
Le fil de fer est là qui luit


Comme ils cueillaient la rose ardente
Leurs jeux tout à coup ont fleuri
Mais quel soleil la bouche errante
À qui la bouche avait souri




L'ADIEU DU CAVALIER


Ah Dieu! que la guerre est jolie
Avec ses chants ses longs loisirs
Cette bague je l'ai polie
Le vent se mêle à vos soupirs


Adieu! voici le boute-selle
Il disparut dans un tournant
Et mourut là-bas tandis qu'elle
Riait au destin surprenant




LE PALAIS DU TONNERRE


Par l'issue ouverte sur le boyau dans la craie
En regardant le paroi adverse qui semble en nougat
On voit à gauche et à droite fuir l'humide couloir désert
Où meurt étendue une pelle à la face effrayante à deux
yeux réglementaires qui servent à l'attacher sous les
caissons
Un rat y recule en hâte tandis que j'avance en hâte
Et le boyau s'en va couronné de craie semée de branches
Comme un fantôme creux qui met du vide où il passe
blanchâtre
Et là-haut le toit est bleu et couvre bien le regard fermé
par quelques lignes droites
Mais en deçà de l'issue c'est le palais bien nouveau et qui
paraît ancien
Le plafond est fait de traverses de chemin de fer
Entre lesquelles il y a des morceaux de craie et des touffes
d'aiguilles de sapin
Et de temps en temps des débris de craie tombent
comme des morceaux de vieillesse


À côté de l'issue que ferme un tissu lâche d'une espèce
qui sert généralement aux emballages
Il y a un trou qui tient lieu d'âtre et ce qui y brûle est un
feu semblable à l'âme
Tant il tourbillonne et tant il est inséparable de ce qu'il
dévore et fugitif
Les fils de fer se tendent partout servant de sommier
supportant des planches
Ils forment aussi des crochets et l'on y suspend mille
choses
Comme on fait à la mémoire
Des musettes bleues des casques bleus des cravates
bleues des vareuses bleues
Morceaux du ciel tissus des souvenirs les plus purs
Et il flotte parfois en l'air de vagues nuages de craie


Sur la planche brillent des fusées détonateurs joyaux
dorés à tête émaillée
Noirs blancs rouges
Funambules qui attendent leur tour de passer sur les
trajectoires
Et font un ornement mince et élégant à cette demeure
souterraine
Ornée de six lits placés en fer à cheval
Six lits couverts de riches manteaux bleus


Sur le palais il y a un haut tumulus de craie
Et des plaques de tôle ondulée
Fleuve figé de ce domaine idéal
Mais privé d'eau car ici il ne roule que le feu jailli de la
mélinite
Le parc aux fleurs de fulminate jaillit des trous penchés
Tas de cloches aux doux sons des douilles rutilantes
Sapins élégants et petits comme en un paysage japonais
Le palais s'éclaire parfois d'une bougie à la flamme aussi
petite qu'une souris
Ô palais minuscule comme si on te regardait par le gros
bout d'une lunette
Petit palais où tout s'assourdit
Petit palais où tout est neuf rien rien d'ancien
Et où tout est précieux où tout le monde est vêtu comme
un roi
Une selle est dans un coin à cheval sur une caisse
Un journal du jour traîne par terre
Et cependant tout paraît vieux dans cette neuve demeure
Si bien qu'on comprend que l'amour de l'antique
Le goût de l'anticaille
Soit venu aux hommes dès le temps des cavernes
Tout y était si précieux et si neuf
Tout y est si précieux et si neuf
Qu'une chose plus ancienne ou qui a déjà servi y
apparaît
Plus précieuse
Que ce qu'on a sous la main
Dans ce palais souterrain creusé dans la craie si blanche
et si neuve
Et deux marches neuves
Elles n'ont pas deux semaines
Sont si vieilles et si usées dans ce palais qui semble antique
sans imiter l'antique
Qu'on voit que ce qu'il y a de plus simple de plus neuf
est ce qui est
Le plus près de ce que l'on appelle la beauté antique
Et ce qui est surchargé d'ornements
A besoin de vieillir pour avoir la beauté qu'on appelle
antique
Et qui est la noblesse la force l'ardeur l'âme l'usure
De ce qui est neuf et qui sert
Surtout si cela est simple simple
Aussi simple que le petit palais du tonnerre




PHOTOGRAPHIE


Ton sourire m'attire comme
Pourrait m'attirer une fleur
Photographie tu es le champignon brun
De la forêt
Qu'est sa beauté
Les blancs y sont
Un clair de lune
Dans un jardin pacifique
Plein d'eaux vives et de jardiniers endiablés
Photographie tu es la fumée de l'ardeur
Qu'est sa beauté
Et il y a en toi
Photographie
Des tons alanguis
On y entend
Une mélopée
Photographie tu es l'ombre
Du Soleil
Qu'est sa beauté




L'INSCRIPTION ANGLAISE


C'est quelque chose de si ténu de si lointain
Que d'y penser on arrive à le trop matérialiser
Forme limitée par la mer bleue
Par la rumeur d'un train en marche
Par l'odeur des eucalyptus des mimosas
Et des pins maritimes

Mais le contact et la saveur


Et cette petite voyageuse alerte inclina brusquement la
tête sur le quai de la gare à Marseille
Et s'en alla
Sans savoir
Que son souvenir planerait
Sur un petit bois de la Champagne où un soldat s'efforce
Devant le feu d'un bivouac d'évoquer cette apparition
À travers la fumée d'écorce de bouleau
Qui sent l'encens minéen
Tandis que les volutes bleuâtres qui montent
D'un cigare écrivent le plus tendre des noms
Mais les nœuds de couleuvres en se dénouant
Écrivent aussi le nom émouvant
Dont chaque lettre se love en belle anglaise


Et le soldat n'ose point achever
Le jeu de mots bilingue que ne manque point de susciter
Cette calligraphie sylvestre et vernale




DANS L'ABRI-CAVERNE


Je me jette vers toi et il me semble aussi que tu te jettes
vers moi
Une force part de nous qui est un feu solide qui nous
soude
Et puis il y a aussi une contradiction qui fait que nous
ne pouvons nous apercevoir
En face de moi la paroi de craie s'effrite
Il y a des cassures
De longues traces d'outils traces lisses et qui semblent
être faites dans de la stéarine
Des coins de cassures sont arrachés par le passage des
types de ma pièce
Moi j'ai ce soir une âme qui s'est creusée qui est vide
On dirait qu'on y tombe sans cesse et sans trouver de
fond
Et qu'il n'y a rien pour se raccrocher
Ce qui y tombe et qui vit c'est une sorte d'êtres laids
qui me font mal et qui y viennent de je ne sais où
Oui je crois qu'ils viennent de la vie d'une sorte de vie
qui est dans l'avenir dans l'avenir brut qu'on n'a pu
encore cultiver ou élever ou humaniser
Dans ce grand vide de mon âme il manque un soleil il
manque ce qui éclaire
C'est aujourd'hui c'est ce soir et non toujours
Heureusement que ce n'est que ce soir
Les autres jours je me rattache à toi
Les autres jours je me console de la solitude et de toutes
les horreurs
En imaginant ta beauté
Pour l'élever au-dessus de l'univers extasié
Puis je pense que je l'imagine en vain
Je ne la connais par aucun sens
Ni même par les mots
Et mon goût de la beauté est-il donc aussi vain
Existe-tu mon amour
Où n'es-tu qu'une entité que j'ai créée sans le vouloir
Pour peupler la solitude
Es-tu une de ces déesses comme celles que les Grecs
avaient douées pour moins s'ennuyer
Je t'adore ô ma déesse exquise même si tu n'es que
dans mon imagination




FUSÉE


La boucle des cheveux noirs de ta nuque est mon trésor
Ma pensée te rejoint et la tienne la croise
Tes seins sont les seuls obus que j'aime
Ton souvenir est la lanterne de repérage qui nous sert à
pointer la nuit


En voyant la large croupe de mon cheval j'ai pensé à tes
hanches


Voici les fantassins qui s'en vont à l'arrière en lisant un
journal


Le chien du brancardier revient avec une pipe dans sa
gueule


Un chat-huant ailes fauves yeux ternes gueule de petit
chat et pattes de chat


Une souris verte file parmi la mousse


Le riz a brûlé dans la marmite de campement
Ça signifie qu'il faut prendre garde à bien des choses


Le mégaphone crie
Allongez le tir


Allongez le tir amour de vos batteries


Balance des batteries lourdes cymbales
Qu'agitent les chérubins fous d'amour
En l honneur du Dieu des Armées


Un arbre dépouillé sur une butte


Le bruit des tracteurs qui grimpent dans la vallée


Ô vieux monde du XIXe siècle plein de hautes cheminées
si belles et si pures


Virilités du siècle où nous sommes
Ô canons


Douilles éclatantes des obus de 75
Carillonnez pieusement




DÉSIR


Mon désir est la région qui est devant moi
Derrière les lignes boches
Mon désir est aussi derrière moi
Après la zone des armées

Mon désir c'est la butte du Mesnil
Mon désir est là sur quoi je tire
De mon désir qui est au-delà de la zone des armées
Je n'en parle pas aujourd'hui mais j'y pense

Butte du Mesnil je t'imagine en vain
Des fils de fer des mitrailleuses des ennemis trop sûrs
d'eux
Trop enfoncés sous terre déjà enterrés
Ca ta clac des coups qui meurent en s'éloignant

En y veillant tard dans la nuit
Le Decauville qui toussote
La tôle ondulée sous la pluie
Et sous la pluie ma bourguignotte

Entends la terre véhémente
Vois les lueurs avant d'entendre les coups


Et tel obus siffler de la démence
Ou le tac tac tac monotone et bref plein de dégoût


Je désire
Te serrer dans ma main Main de Massiges
Si décharnée sur la carte


Le boyau Gœthe où j'ai tiré
J'ai tiré même sur le boyau Nietzsche
Décidément je ne respecte aucune gloire


Nuit violente et violette et sombre et pleine d'or par
moments
Nuit des hommes seulement
Nuit du 24 septembre
Demain l'assaut
Nuit violente ô nuit dont l'épouvantable cri profond
devenait plus intense de minute en minute
Nuit qui criait comme une femme qui accouche
Nuit des hommes seulement




CHANT DE L'HORIZON EN CHAMPAGNE


À M. Joseph Granié


Voici le tétin rose de l'euphorbe verruquée
Voici le nez des soldats invisibles
Moi l'horizon invisible je chante
Que les civils et les femmes écoutent ces chansons
Et voici d'abord la cantilène du brancardier blessé


Le sol est blanc la nuit l'azure
Saigne la crucifixion
Tandis que saigne la blessure
Du soldat de Promission


Un chien jappait l'obus miaule
La lueur muette a jailli
À savoir si la guerre est drôle
Les masques n'ont pas tressailli


Mais quel fou rire sous le masque
Blancheur éternelle d'ici
Où la colombe porte un casque
Et l'acier s'envole aussi


Je suis seul sur le champ de bataille
Je suis la tranchée blanche le bois vert et roux
L'obus miaule
Je te tuerai
Animez-vous fantassins à passepoil jaune
Grands artilleurs roux comme des taupes
Bleu-de-roi comme les golfes méditerranéens
Veloutés de toutes les nuances du velours
Ou mauves encore ou bleu-horizon comme les autres
Ou déteints
Venez le pot en tête
Debout fusée éclairante
Danse grenadier en agitant tes pommes de pin
Alidades des triangles de visée pointez-vous sur les lueurs
Creusez des trous enfants de 20 ans creusez des trous
Sculptez les profondeurs
Envolez-vous essaims des avions blonds ainsi que les
avettes
Moi l'horizon je fais la roue comme un grand Paon
Ecoutez renaître les oracles qui avaient cessé
Le grand Pan est ressuscité


Champagne viril qui émoustille la Champagne
Hommes faits jeunes gens
Caméléon des autos-canons
Et vous classe 16
Craquements des arrivées ou bien floraison blanche dans
les cieux
J'étais content pourtant ça brûlait la paupière
Les officiers captifs voulaient cacher leurs noms
Œil du Breton blessé couché sur la civière
Et qui criait aux morts aux sapins aux canons
Priez pour moi Bon Dieu je suis le pauvre Pierre


Boyaux et rumeur du canon
Sur cette mer aux blanches vagues
Fou stoïque comme Zénon
Pilote du cœur tu zigzagues


Petites forêts de sapins
La nichée attend la becquée
Pointe-t-il des nez de lapins
Comme l'euphorbe verruquée


Ainsi que l'euphorbe d'ici
Le soleil à peine boutonne
Je l'adore comme un Parsi
Ce tout petit soleil d'automne


Un fantassin presque un enfant
Bleu comme le jour qui s'écoule
Beau comme mon cœur triomphant
Disait en mettant sa cagoule


Tandis que nous n'y sommes pas
Que de filles deviennent belles
Voici l'hiver et pas à pas
Leur beauté s'éloignera d'elles

Ô Lueurs soudaines des tirs
Cette beauté que j'imagine
Faute d'avoir des souvenirs
Tire de vous son origine

Car elle n'est rien que l'ardeur
De la bataille violente
Et de la terrible lueur
Il s'est fait une muse ardente


Il regarde longtemps l'horizon
Couteaux tonneaux d'eau
Des lanternes allumées se sont croisées
Moi l'horizon je combattrai pour la victoire
Je suis l'invisible qui ne peut disparaître
Je suis comme l'onde
Allons ouvrez les écluses que je me précipite
tout




OCÉAN DE TERRE


À G. de Chirico


J'ai bâti une maison au milieu de l'Océan
Ses fenêtres sont les fleuves qui s'écoulent de mes yeux
Des poulpes grouillent partout où se tiennent les
murailles
Entendez battre leur triple cœur et leur bec cogner aux
vitres
Maison humide
Maison ardente
Saison rapide
Saison qui chante
Les avions pondent des œufs
Attention on va jeter l'ancre
Attention à l'encre que l'on jette
Il serait bon que vous vinssiez du ciel
Le chèvrefeuille du ciel grimpe
Les poulpes terrestres palpitent

Et puis nous sommes tant et tant à être nos propres
fossoyeurs
Pâles poulpes des vagues crayeuses ô poulpes aux becs
pâles
Autour de la maison il y a cet océan que tu connais
Et qui ne se repose jamais