I
EN MER
« Qui a bu boira, » assure le proverbe ; on pourrait modifier
légèrement la formule, et dire avec non moins de justesse :
« Qui a voyagé voyagera. » — La soif de voir, comme
l’autre soif, s’irrite au lieu de s’éteindre en se satisfaisant.
Me voici à Constantinople, et déjà je songe au Caire et à
l’Égypte. L’Espagne, l’Italie, l’Afrique, l’Angleterre, la Belgique,
la Hollande, une partie de l’Allemagne, la Suisse,
les îles grecques, quelques échelles de la côte d’Asie, visitées
à plusieurs époques et à diverses reprises, n’ont fait
qu’augmenter ce désir de vagabondage cosmopolite. Le voyage
est peut-être un élément dangereux à introduire dans la vie,
car il trouble profondément et cause des inquiétudes semblables
à celles des oiseaux de passage prisonniers au moment
des migrations, si quelque circonstance ou quelque
devoir vous empêche de partir. On sait que l’on va s’exposer
à des fatigues, à des privations, à des ennuis, à des périls
même, il en coûte de renoncer à de chères habitudes d’esprit
et de cœur, de quitter sa famille, ses amis, ses relations,
pour l’inconnu, et cependant l’on sent qu’il est impossible
de rester, et ceux qui vous aiment n’essayent pas de vous retenir
et vous serrent silencieusement la main sur le marchepied
de la voiture. En effet, ne faut-il pas parcourir un peu
la planète sur laquelle nous gravitons à travers l’immensité,
jusqu’à ce que le mystérieux auteur nous transporte dans
un monde nouveau pour nous faire lire une autre page de
son œuvre infinie ? N’est-ce pas une coupable paresse d’épeler
toujours le même mot sans jamais tourner le feuillet ?
Quel poëte serait satisfait de voir le lecteur s’en tenir à une
seule de ses strophes ? Ainsi chaque année, à moins d’être
cloué sur place par les nécessités les plus impérieuses, je lis
un pays de ce vaste univers qui me paraît moins grand à
mesure que je le parcours et qu’il se dégage des vagues cosmographies
de l’imagination. Sans aller précisément au
Saint-Sépulcre, à Saint-Jacques-de-Compostelle, à la Mecque,
je fais un pieux pèlerinage aux endroits de la terre où
la beauté des sites rend Dieu plus visible ; cette fois je verrai
la Turquie, la Grèce et un peu cette Asie hellénique où la
beauté des formes s’unit aux splendeurs orientales. Mais terminons
là cette courte préface (les moins longues sont les
meilleures), et mettons-nous en route sans plus tarder.
Si j’étais un Chinois ou un Indien arrivant de Nanking ou
de Calcutta, je vous décrirais avec soin et prolixité le chemin
de Paris à Marseille, le railway de Châlons, et la Saône, et le
Rhône, et Avignon, mais vous les connaissez aussi bien que
moi, et d’ailleurs, pour voyager dans un pays, il faut être
étranger : la comparaison des différences produit les remarques.
Qui de nous noterait qu’en France les hommes
donnent le bras aux femmes, particularité qui étonne un
habitant du Céleste empire ? Supposez donc, sans transition,
que je suis sur le port, et que le Léonidas chauffe en partance
pour Constantinople. Le Midi se déclare déjà par un
gai soleil qui tiédit les dalles et fait pépier des centaines
d’oiseaux exotiques dans les cages exposées à la devanture
de deux marchands oiseleurs : les aras réjouis débitent leur
répertoire, les bengalis battent des ailes, se croyant chez
eux ; les ouistitis gambadent légèrement, se grattent l’aisselle,
vous regardent de leurs yeux presque humains, et
vous tendent amicalement leurs petites mains fraîches à travers
les barreaux, insoucieux encore de la phthisie qui les
fera tousser sous la ouate aux froids salons parisiens ; il n’est
pas jusqu’aux mornes tortues qui ne se démènent dans leur
carapace et ne se raniment à ce rayon vivificateur ; en quarante
heures j’ai passé de la pluie torrentielle au bleu le plus
pur. J’ai laissé l’hiver derrière moi, et je trouve l’été ardent
et splendide ; je vais prendre une glace, idée qui m’eût fait
frissonner avant-hier sur le boulevard de Gand ; j’entre au
café Turc : je me dois cela à moi-même, puisque je pars
pour Constantinople ; c’est un très-beau café, ma foi. Cependant
je ne vous en parlerais pas, malgré son luxe de miroirs,
de dorures, de colonnettes et d’arcades, sans une charmante
salle à l’entre-sol, décorée de peintures d’artistes
exclusivement marseillais : c’est un musée local très-curieux
et très-intéressant. Les boiseries sont divisées en panneaux
représentant divers sujets abandonnés à la fantaisie du peintre. — Loubon,
dont on a admiré à Paris les paysages poudroyants
de soleil et les grands troupeaux cheminant sur des
terrains de pierre ponce, a fait là son chef-d’œuvre, et un
chef-d’œuvre, — une Descente de Bufles par un ravin aux
approches d’une ville d’Afrique. La lumière brûle la terre
blanche sur laquelle se projette l’ombre bleue des bêtes difformes
qui suivent la pente dans des poses de raccourci, se
déhanchant, heurtant leurs genoux cagneux, levant leurs
mufles baveux et lustrés pour humer l’air torride ; les retardataires
sont pressés par l’aiguillon d’un sauvage pasteur
hâve et bistré. Au fond, les murs de craie de la ville, se détachant
sur un fond de ciel indigo, ferment nettement l’horizon.
C’est libre, ferme et franc. Decamps ne ferait pas
mieux. M. Brest, qui avait exposé, il y a deux ans, au Salon,
un bel intérieur de forêt, a peint deux paysages d’une
couleur charmante et d’une délicieuse fantaisie : un étang
au milieu d’un bois d’arbres exotiques reflétés par les eaux
endormies, sur le bord desquelles stationnent, au haut de
leurs longues pattes, des phénicoptères aux ailes roses,
guettant le passage d’un poisson ou d’une grenouille. Une
allée de parc avec un premier plan d’architecture, un perron
à colonnes et à balustres, par où descendent des dames
et des seigneurs qu’attendent des chevaux de main tenus par
des servants ; — pour rappeler la dénomination du café,
M. Lagier a représenté un Turc faisant le kief après avoir
fumé l’opium ou le hachich, et voyant danser dans la vapeur
bleue une foule de houris infiniment plus séduisantes
que celles du Paradis de Mahomet de M. Schopin. Il y a aussi
une espèce de Conversation orientale, de M. Reynaud, à
costumes éclatants et capricieux, qui se passe devant une
muraille blanche à moitié drapée d’un manteau de verdure
et de fleurs d’un ton superbe, et des marines d’un artiste
dont le nom m’échappe malheureusement, mais qui sont
très-remarquables et pourraient se soutenir à côté d’Isabey,
de Durand Brager, de Gudin et de Melby. Le nom qui me
fuyait en écrivant la ligne précédente me revient maintenant,
par une de ces bizarreries de mémoire qu’on ne saurait
s’expliquer ; c’est Landais que s’appelle cet habile peintre.
N’oublions pas deux paysages de M. Maggy, solides de
dessin et robustes de ton, entremêlés d’animaux que ne désavouerait
pas Palizzi. Il serait à désirer que cette galerie
marseillaise, perdue dans un café, fût lithographiée et publiée.
Cet exemple de décoration intelligente devrait bien
être suivi à Paris, où l’on abuse un peu trop du luxe bête
des glaces, des dorures et des étoffes.
Vous avez lu sans doute les spirituelles plaisanteries de
Méry sur l’altération de Marseille et la tristesse des fontaines,
qui, à force d’architecture, tâchaient de faire oublier
qu’elles manquaient d’eau. Les travaux de détournement de
la Durance sont achevés, et chaque bastide s’enorgueillit aujourd’hui
d’un bassin et d’un jet d’eau. Il en est qui poussent
la fatuité jusqu’à la cascade. Marseille va être entourée bientôt
d’une foule de Versailles, de Marly et de Saint-Cloud en miniature ;
avant peu, j’en ai bien peur, ces magnifiques terrains
calcinés de lumière, ces beaux rochers couleur de liége
et de pain grillé seront revêtus de végétation, et le vert-épinard,
joie des propriétaires, terreur des paysagistes, fera
disparaître cette étincelante aridité.
L’ancre est levée ; les roues frappent l’eau ; nous voilà
sortis du port ; on longe des côtes escarpées, décharnées,
effritées, pareilles à celles de l’autre côté de la Méditerranée.
Je ne sais pas si on l’a remarqué, Marseille et ses environs
sont beaucoup plus méridionaux que leur latitude ne
semble le comporter. Vous avez là des aspects africains
d’une âpreté aussi chaude qu’en Algérie, et la physionomie
du Midi s’y dessine d’une façon très-violente. Des contrées situées
deux ou trois cents lieues plus au sud ont souvent l’air
plus septentrional : ces roches ravinées, dont la base plonge
dans une mer du bleu le plus foncé, s’ouvrent quelquefois
et laissent apercevoir une ville lointaine, entourée de ses bastides
qui tachètent la campagne de leurs mille points blancs.
L’on rencontre çà et là quelques navires aux voiles gonflées,
se dirigeant vers le port où ils espèrent arriver avant
la nuit ; puis la solitude se fait, les côtes disparaissent dans
l’éloignement, la houle du large se fait sentir ; on ne voit
plus que le ciel et l’eau. Quelques légers moutons floconnent
sur le bleu pâturage de la mer. Un poëte antique y aurait
vu les troupeaux de Protée. Le soleil, que n’accompagne
aucun nuage, plonge à l’occident comme un boulet rouge
et semble fumer en entrant dans l’eau. La nuit arrive, nuit
sans lune ; une rosée saline s’abat sur le pont et pénètre les
vêtements de son âcre humidité ; les cigares tombent lentement
en cendre, aspirés par des lèvres où la nausée se déciderait
au premier coup de tangage un peu fort. Les passagers
descendent un à un et s’accommodent comme ils peuvent
dans les tiroirs qui servent de lit. Pour être bercé par la vague
plus régulièrement que jamais enfant ne le fut par sa
nourrice, on n’en dort pas mieux, et l’on fait des rêves
extravagants entrecoupés par la cloche qui pique l’heure et
marque le quart aux matelots.
Dès l’aube on est sur pied ; rien encore que ce cercle de
deux ou trois lieues dont le vaisseau est le centre, et qui se
déplace avec lui, et qu’on est convenu d’appeler l’immensité
de la mer et l’image de l’infini, je ne sais trop pourquoi,
car l’horizon qu’on découvre du haut de la moindre tour
ou de la montagne la plus ordinaire est cent fois plus vaste.
Il fait jour tout à fait, et sur la gauche le capitaine signale
une terre, qui est la Corse. Je ne vois, même avec une lorgnette,
qu’une légère brume à peine discernable des pâles
teintes du ciel matinal. Le capitaine avait raison. Le bateau
marche : la vapeur grisâtre se condense, se raffermit ; des
ondulations de montagnes se dessinent, quelques points s’éclairent,
des touches jaunes marquent les escarpements dénudés,
des plaques noirâtres, les forêts et les endroits recouverts
de végétation. Là-bas au nord, vers cette pointe, doit
être l’Isola-Rossa ; plus loin, cette blancheur crayeuse qui
se confond avec la terre, c’est Ajaccio. Mais on passe trop au
large, ce qui me contrarie beaucoup, pour discerner aucun
détail. On côtoie ainsi toute la journée à distance cette Corse
énergique et sauvage, aux mœurs poétiquement féroces,
aux vendettes éternelles, que le progrès rendra bientôt semblable
à la banlieue de Paris, à Pantin ou à Batignolles. — Ce
serait peut-être ici le lieu de placer un morceau brillant
sur Napoléon ; mais j’aime mieux éviter ce lieu commun facile,
et je me bornerai à remarquer en passant quelle influence
les îles ont eue sur la destinée de ce héros presque
fabuleux déjà, et dont nous voyons se former la légende
sous nos yeux : une île lui donne naissance ; tombé, il repart
d’une île et meurt dans une île, tué par une île ; il sort
de la mer et s’y replonge. Quel mythe l’avenir bâtira-t-il là-dessus,
lorsque l’histoire fugitive aura disparu pour laisser
la place au poëme éternel ? Mais l’on aperçoit les sept
moines, écueils formés de roches, ayant en effet l’apparence
de capucins encapuchonnés et rangés à la file ; l’on approche
du passage étroit qui sépare la Corse de la Sardaigne du
côté de Bonifaccio.
Grèce qu’on connaît trop, Sardaigne qu’on ignore.
Un canal extrêmement étroit divise les deux îles, qui visiblement
n’ont dû en faire qu’une avant les cataclysmes diluviens
et les soulèvements volcaniques ; on voit très-distinctement
la rive de chaque pays : ce sont des collines
montagneuses assez escarpées, mais sans grand caractère ;
quelques rares maisons aux murs jaunes, aux toits de tuiles,
parsèment le rivage, qui sans cela semblerait celui d’une île
déserte, car on n’y découvre aucune trace de culture ; deux
ou trois barques à la voile latine voltigent comme des
mouettes d’un bord à l’autre.
Du côté de la Sardaigne, on nous fait remarquer, ce qui
est la principale curiosité de l’endroit, une agrégation bizarre
de roches sur le sommet d’une colline, qui dessinent
très-exactement, par leurs angles et leurs sinuosités, la
forme d’un gigantesque ours blanc des mers polaires ; on
distingue, sans y mettre la moindre complaisance, comme
cela arrive souvent pour ces sortes de prodiges, l’échine, les
pattes, la tête allongée de l’animal : le port, l’allure, la
couleur, tout y est. A mesure qu’on approche, les profils se
perdent, les formes se confondent ou se présentent sous une
incidence défavorable. L’ours redevient rocher. Le passage
est franchi. L’on suivra dans toute sa longueur la côte de
Sardaigne qui fait face à l’Italie, comme dans la journée on
a longé la côte de Corse qui regarde vers la France. Malheureusement
la nuit vient, et nous serons privés de ce spectacle ;
la Sardaigne passera près de nous comme un rêve dans l’ombre.
Je ne connais rien au monde de plus contrariant que de
traverser de nuit un site qu’on désire voir depuis longtemps.
Ces mésaventures arrivent fréquemment, maintenant que le
voyageur n’est que l’accessoire du voyage, et que l’homme
est soumis comme un objet inerte au moyen de transport.
Au réveil, la mer déserte est d’un bleu dur faisant paraître
le ciel pâle. Quelques marsouins jouent dans le sillage
du navire, nageant avec une rapidité qui devance la vapeur
et semble la défier ; ils se poursuivent, sautent les uns par-dessus
les autres et passent dans l’écume de la proue, puis
ils restent en arrière et disparaissent après quelques cabrioles. — A
la gauche du vaisseau, à quelque distance, se
montre un énorme poisson de couleur plombée, armée d’une
nageoire dorsale noirâtre et pointue comme un aiguillon.
Il plonge et ne reparaît plus : ce sont là, avec l’apparition
lointaine de trois ou quatre voiles poursuivant leur route
en divers sens, les seuls événements de la journée. Le temps
est assez frais ; l’on hisse les voiles de foc et la misaine, qui
accélèrent notre marche de quelques nœuds. Le soir, on signale
le cap Maritimo, à l’une des pointes de cette île que
les anciens nommaient Trinacria, d’après sa forme, et qui
s’appelle maintenant la Sicile. Nous passerons encore dans
l’obscurité le long de ce rivage antique et pittoresque, mais
demain nous serons à Malte de jour.
Vers les deux heures, sous une bande de nuage zébrés,
je discerne une strie un peu plus opaque, c’est l’île de Goze.
Bientôt la silhouette se découpe plus nettement. D’immenses
falaises à pic, au pied desquelles la mer bouillonne tumultueusement,
s’élèvent du sein des eaux, comme le sommet
d’une montagne noyée à sa base ; on dit que ces grands rochers
blancs peuvent se suivre du regard à plusieurs centaines
de pieds sous la transparence de l’azur dont ils sont
baignés, ce qui produit un effet assez effrayant pour ceux
qui les rasent dans une frêle barque, en donnant en quelque
sorte l’étiage de l’abîme. Le long de ces escarpements dressés
comme des murailles de forteresse, des pêcheurs suspendus
à une corde, à la façon des Italiens qui badigeonnent
les maisons, jettent des lignes et prennent du poisson. La
rupture d’un cordage, un nœud mal fait, les précipiterait
brisés au fond du gouffre. — Nous avançons ; des ondulations
un peu moins abruptes permettent quelque culture :
de petites murailles de pierre, qui de loin ressemblent à des
raies tracées à l’encre sur un plan topographique, enclosent
et séparent les champs ; les nuages ont disparu, une belle
couleur chaude et mordorée revêt les terrains d’un manteau
d’or. Un tas de pains de blanc d’Espagne, sur lequel s’arrondissent
quelques dômes, poudroie sous un soleil aveuglant
au haut d’une colline ou plutôt d’une montagne.
C’est Goze, la capitale de l’île. Les curiosités de Goze sont
des cavernes creusées au bord de la mer, à l’entrée desquelles
tourbillonnent des nuées d’oiseaux aquatiques qui y
font leur nid ; un écueil où pousse une espèce de champignon
particulière très-estimée, dont les chevaliers de Malte
s’étaient réservé le monopole, et la saline de l’Horloger, bizarre
phénomène hydraulique, dont voici la briève explication.
Un horloger maltais, ayant eu l’idée de pratiquer des
salines du côté de Zebug, où il possédait des terres près du
rivage, fit creuser la roche pour faire évaporer l’eau salée ;
mais la mer, ayant miné en dessous, s’élança par ce puits
comme une trombe ou comme un de ces volcans d’eau de
l’Islande, à une hauteur de plus de soixante pieds, et faillit
noyer tout le pays. On boucha à grand’peine l’ouverture,
et de temps en temps le volcan marin fait des essais d’éruption. — Je
n’ai pas vu la saline de l’Horloger. Je raconte
simplement ce qu’on m’a dit.
Goze et Malte sont situées exactement comme la Corse et
la Sardaigne ; une passe étroite les sépare, et dans les temps
primitifs elles ne devaient former aussi qu’une seule île.
L’aspect des côtes de Malte est semblable à celui des côtes de
l’île de Goze : c’est la continuation évidente des mêmes
roches, des mêmes terrains, et les stratifications géologiques
se poursuivent d’une île à l’autre.
Le climat a beaucoup changé depuis la veille ; le ciel
prend des tons d’outremer. Le souffle brûlant de l’Afrique
voisine se fait sentir. Malte produit des oranges ; le figuier
d’Inde et l’aloès y prospèrent ; l’on commence à apercevoir
les fortifications de la cité Valette, que signalent deux moulins
à vent en forme de tours avec huit ailes faisant la roue,
disposition bizarre et commune à tout l’Orient, et qui mériterait
que Hoguet, le Raphaël des moulins à vent, fît le
voyage tout exprès, tant les ailes, multipliées comme les
rayons d’une roue sans jantes, ont une physionomie originale.
L’eau de bleue devient verte par l’approche de la terre ;
l’on double la pointe Dragut. Le bateau à vapeur fait un
demi-tour et pénètre dans le goulet du port, en passant dans
le château Saint-Elme et le fort Ricazoli.
Les fortifications, avec leurs angles précis et leurs arêtes
vives, éclairées d’une lumière splendide, se dessinent presque
géométralement entre le bleu foncé du ciel et le vert
cru de la mer. Les moindres détails du rivage ressortent nettement :
à gauche s’élève une pyramide à la mémoire du
colonel Cavendish et se découpent les pointes de la cité Victorieuse
et du bourg de la Sangle ; à droite, s’étage en amphithéâtre
la cité Valette ; le port, qui porte le nom local de
Marse, s’enfonce dans les terres par une échancrure bifurquée
à son extrémité comme le fond de la mer Rouge ; des
navires anglais, sardes, napolitains, grecs, de toutes nations,
sont à l’ancre à différentes distances du bord, suivant leur
tirant d’eau. Sur le quai, du côté de la cité Valette, l’on distingue
des soldats anglais avec l’habit rouge et le pantalon
blanc de rigueur, et quelques haquets aux grandes roues
écarlates, rappelant les anciens corricoli de Naples ; tout
cela se détachant sur des murailles d’une éclatante blancheur.
Sans que les positions soient les mêmes, il y a dans
ce luxe de fortifications, dans ce type britannique mêlé au
type méridional, quelque chose qui fait penser à Gibraltar ;
cette idée se présente naturellement à tous ceux qui ont vu
ces deux possessions anglaises, clefs qui ouvrent ou ferment
la Méditerranée.
On nous a aperçus du rivage. Une flottille de canots se
dirige à toutes rames vers le bateau à vapeur ; nous sommes
entourés, cernés, envahis, un abordage pacifique à lieu ; le
pont se couvre en une minute d’une foule de canailles variées
piaillant, criant, hurlant, jargonnant toutes sortes de
langues et de dialectes ; on se croirait à Babel le jour de la
dispersion des travailleurs. Avant de savoir à quelle nation
vous appartenez, ces drôles polyglottes essayent sur vous l’anglais,
l’italien, le français, le grec, le turc même, jusqu’à ce
qu’ils aient rencontré un idiome dans lequel vous puissiez
leur dire intelligiblement : « Vous m’assommez ! allez-vous-en
à tous les diables ! » Les domestiques de place, les garçons
d’hôtel, vous poursuivent, vous harcèlent, vous assassinent
d’offres de service. On vous fourre des cartes dans vos
mains, dans votre gilet, dans le gousset de votre pantalon,
dans la poche de votre paletot, dans la coiffe de votre chapeau ;
les bateliers vous tiraillent à droite et à gauche, par
le bras, par le collet de l’habit, par la basque de la redingote,
au risque de vous écarteler, détail dont ils se soucient peu ;
ils se querellent et se battent à travers vous, vociférant,
gesticulant, trépignant, se démenant comme des possédés ;
mais, en somme, tant tués que blessés, il n’y a personne de
mort, et cette scène de tumulte peut s’appeler, comme la
pièce de Shakespeare, « beaucoup de bruit pour rien. » Le
vacarme s’apaise, les voyageurs sont distribués en plusieurs
lots, et chaque batelier s’empare de sa proie. Aux bateliers
et aux domestiques de place se joignent les marchands
de cigares, qui en vous offrent des paquets énormes à des
prix fabuleusement minimes : il est vrai qu’ils sont exécrables.
Je remarquai parmi cette foule bigarrée des types assez
caractéristiques. Des têtes brunes à cheveux noirs lustrés et
roulés en courtes spirales, à bouches épaisses, à regards
étincelants, d’un type presque africain sur un fond de régularité
grecque, se présentaient fréquemment, et me parurent
appartenir en propre à la race maltaise. Ces têtes implantées
sur des cous nerveux et des bustes solides n’ont pas
été reproduites par la peinture, et fourniraient des modèles
nouveaux. Quant au costume, il est des plus simples : un
pantalon de toile serré aux hanches par une ceinture de
laine, une chemise bouffante, un bonnet rouge penché sur
l’oreille, ni bas ni souliers.
Pendant que les passagers, pressés de descendre à terre,
encombraient l’échelle, je regardais les barques ameutées au
flanc du navire comme de petits poissons autour d’une baleine,
et j’en notais les particularités de construction et
d’ornement. Destinées au service du port, où l’eau est ordinairement
tranquille, ces barques n’ont pas de gouvernail,
la proue et la poupe sont marquées par une membrure relevée
ayant de la ressemblance avec le bec d’une gondole de
Venise auquel on n’aurait pas encore adapté cette clef de fer
dentelé qui simule un manche de violon ; à la proue s’ouvrent
deux yeux grossièrement peints, comme aux chaloupes
de Cadix et de Puerto ; à côté de ces yeux, une main,
étendant le doigt indicateur, semble désigner la route. Est-ce
un symbole de vigilance, un préservatif contre la jettatura
et le mauvais œil ? C’est ce que je ne saurais précisément
vous dire ; mais ces yeux ainsi placés donnent à ces barques
un vague aspect de poisson nageant à fleur d’eau assez
étrange. Sur le dossier de la proue sont peintes les armes
d’Angleterre, avec le lion et la licorne, leurs supports héraldiques
en couleurs crues et violentes, ou bien un féroce
hussard fait cabrer un cheval impossible dû à la fantaisie de
quelque peintre-vitrier. Des embarcations plus modestes se
contentent d’un simple pot de fleurs largement épanouies.
La foule diminue ; j’entre dans un canot, je descends à
terre, je passe sous une porte assez obscure. Une rue en
escalier se présente à moi : je grimpe au hasard, selon mon
habitude de marcher sans guide dans les villes inconnues ;
d’après certains instincts topographiques qui me trompent
rarement, et, après quelques zigzags, je débouche sur la
place du Gouvernement, juste à l’heure où allait sonner la
retraite anglaise. Cette retraite mérite une description particulière :
les tambours, la grosse caisse, le fifre, se rangèrent
silencieusement à un bout de la place ; je n’ai aucune envie
de jeter du ridicule sur l’armée anglaise, mais je ne suis pas
encore sûr que cette musique ne fût pas empruntée à quelque
orgue de Crémone : à un signe du master, les tambours
levèrent leurs baguettes, la grosse caisse son tampon, le
fifre son turlutu, mais avec un mouvement si sec, si mécanique,
si régulièrement pareil, qu’il semblait produit par
des ressorts et non par des muscles. Huit jambes de pantalons
blancs se relevèrent et retombèrent sur un pas géométrique,
et un sauvage ouragan de discordances se déchaîna.
La grosse caisse grognait comme un ours en colère, les
tambours sonnaient le fêlé, et le fifre, grimpé à des hauteurs
impossibles, battait des trilles extravagants ; mais les musiciens,
malgré toute cette furie, n’en gardaient pas moins
des figures immobiles, inertes, glacées, sur lesquelles la
brise du midi n’avait pu fondre le givre du nord. Arrivés à
l’autre extrémité de la place, ils se retournèrent brusquement
et refirent le même chemin en émettant le même charivari. — Vous
avez sans doute vu de ces jouets d’Allemagne
pourvus d’une manivelle qui agace un fil de laiton avec un
tuyau de plume et fait sortir d’une guérite un soldat prussien
au son d’une aigre petite musique ; le soldat s’avance
par une coulisse jusqu’au bout de la boîte, fait volte-face et
revient à son point de départ. Grandissez et multipliez ce
jouet d’Allemagne, et vous aurez l’idée la plus exacte de la
retraite anglaise. Je n’aurais jamais cru que l’homme pût
arriver à singer si parfaitement le bois peint. C’est un beau
triomphe pour la discipline.
En redescendant vers la mer, je vois flamboyer un reflet de
cierges à travers la porte d’une église. J’entre. Des tentures
de damas rouge galonné d’or enveloppent les piliers. Sur
l’autel tout plaqué d’argent scintillent des soleils de filigrane
et de strass. Quelques lampes répandent un mystérieux
demi-jour dans les chapelles latérales. Devant une Madone
grillée sont pendus des ex voto en cire et en argent ; des tableaux
farouches, à la manière de l’Espagnolet ou du Caravage,
se discernent vaguement à la lueur des bougies ; il me
semble être dans une église d’Espagne, en plein catholicisme
convaincu et fervent.
De petits garçons, accroupis par file sur des bancs de bois,
psalmodient gutturalement un cantique dont un vieux prêtre
leur donne le ton. — Je me retire plus édifié de l’intention
que de la musique. La nuit est tombée tout à fait. Des fanaux
brillent aux angles des rues devant les images des
madones et des saints. Les boutiques de marchands de comestibles
et de rafraîchissements sont éclairées par des veilleuses
qui chatoient parmi la verdure des étalages comme
des vers luisants sous l’herbe. Des femmes encapuchonnées
de la faldette montent et descendent les escaliers des rues,
rasant mystérieusement les murailles, chauves-souris du crépuscule
d’amour. — Je crois, Dieu me pardonne, que je
viens d’entendre frissonner les plaques de cuivre d’un tambour
de basque ; une main exercée tape sur le ventre d’une
guitare en effleurant les cordes du pouce. — Suis-je à Malte
(possession anglaise), ou à Grenade, dans l’Antequerula ? Il
y avait longtemps que je n’avais entendu racler le jambon
en pleine rue, et je commençais à croire, malgré les souvenirs
de mes trois voyages d’Espagne, que la chose n’avait
lieu que dans les vignettes de romances. Cela m’a rajeuni le
cœur de quelques années, et je remonte dans ma barque
pour regagner le Léonidas, fredonnant le moins faux qu’il
m’est possible le motif que je viens d’entendre. Demain, je
reviendrai voir, à la pure lumière du jour, ce que j’ai démêlé
dans l’ombre du soir, et je tâcherai de vous donner
une idée de la cité Valette, ce siége de l’ordre de Malte, qui
a joué un rôle si brillant dans l’histoire, et qui s’est éteint,
comme toutes les institutions qui n’ont plus de but, quelque
glorieux qu’ait été leur passé.
I
EN MER
« Qui a bu boira, » assure le proverbe ; on pourrait modifier
légèrement la formule, et dire avec non moins de justesse :
« Qui a voyagé voyagera. » — La soif de voir, comme
l’autre soif, s’irrite au lieu de s’éteindre en se satisfaisant.
Me voici à Constantinople, et déjà je songe au Caire et à
l’Égypte. L’Espagne, l’Italie, l’Afrique, l’Angleterre, la Belgique,
la Hollande, une partie de l’Allemagne, la Suisse,
les îles grecques, quelques échelles de la côte d’Asie, visitées
à plusieurs époques et à diverses reprises, n’ont fait
qu’augmenter ce désir de vagabondage cosmopolite. Le voyage
est peut-être un élément dangereux à introduire dans la vie,
car il trouble profondément et cause des inquiétudes semblables
à celles des oiseaux de passage prisonniers au moment
des migrations, si quelque circonstance ou quelque
devoir vous empêche de partir. On sait que l’on va s’exposer
à des fatigues, à des privations, à des ennuis, à des périls
même, il en coûte de renoncer à de chères habitudes d’esprit
et de cœur, de quitter sa famille, ses amis, ses relations,
pour l’inconnu, et cependant l’on sent qu’il est impossible
de rester, et ceux qui vous aiment n’essayent pas de vous retenir
et vous serrent silencieusement la main sur le marchepied
de la voiture. En effet, ne faut-il pas parcourir un peu
la planète sur laquelle nous gravitons à travers l’immensité,
jusqu’à ce que le mystérieux auteur nous transporte dans
un monde nouveau pour nous faire lire une autre page de
son œuvre infinie ? N’est-ce pas une coupable paresse d’épeler
toujours le même mot sans jamais tourner le feuillet ?
Quel poëte serait satisfait de voir le lecteur s’en tenir à une
seule de ses strophes ? Ainsi chaque année, à moins d’être
cloué sur place par les nécessités les plus impérieuses, je lis
un pays de ce vaste univers qui me paraît moins grand à
mesure que je le parcours et qu’il se dégage des vagues cosmographies
de l’imagination. Sans aller précisément au
Saint-Sépulcre, à Saint-Jacques-de-Compostelle, à la Mecque,
je fais un pieux pèlerinage aux endroits de la terre où
la beauté des sites rend Dieu plus visible ; cette fois je verrai
la Turquie, la Grèce et un peu cette Asie hellénique où la
beauté des formes s’unit aux splendeurs orientales. Mais terminons
là cette courte préface (les moins longues sont les
meilleures), et mettons-nous en route sans plus tarder.
Si j’étais un Chinois ou un Indien arrivant de Nanking ou
de Calcutta, je vous décrirais avec soin et prolixité le chemin
de Paris à Marseille, le railway de Châlons, et la Saône, et le
Rhône, et Avignon, mais vous les connaissez aussi bien que
moi, et d’ailleurs, pour voyager dans un pays, il faut être
étranger : la comparaison des différences produit les remarques.
Qui de nous noterait qu’en France les hommes
donnent le bras aux femmes, particularité qui étonne un
habitant du Céleste empire ? Supposez donc, sans transition,
que je suis sur le port, et que le Léonidas chauffe en partance
pour Constantinople. Le Midi se déclare déjà par un
gai soleil qui tiédit les dalles et fait pépier des centaines
d’oiseaux exotiques dans les cages exposées à la devanture
de deux marchands oiseleurs : les aras réjouis débitent leur
répertoire, les bengalis battent des ailes, se croyant chez
eux ; les ouistitis gambadent légèrement, se grattent l’aisselle,
vous regardent de leurs yeux presque humains, et
vous tendent amicalement leurs petites mains fraîches à travers
les barreaux, insoucieux encore de la phthisie qui les
fera tousser sous la ouate aux froids salons parisiens ; il n’est
pas jusqu’aux mornes tortues qui ne se démènent dans leur
carapace et ne se raniment à ce rayon vivificateur ; en quarante
heures j’ai passé de la pluie torrentielle au bleu le plus
pur. J’ai laissé l’hiver derrière moi, et je trouve l’été ardent
et splendide ; je vais prendre une glace, idée qui m’eût fait
frissonner avant-hier sur le boulevard de Gand ; j’entre au
café Turc : je me dois cela à moi-même, puisque je pars
pour Constantinople ; c’est un très-beau café, ma foi. Cependant
je ne vous en parlerais pas, malgré son luxe de miroirs,
de dorures, de colonnettes et d’arcades, sans une charmante
salle à l’entre-sol, décorée de peintures d’artistes
exclusivement marseillais : c’est un musée local très-curieux
et très-intéressant. Les boiseries sont divisées en panneaux
représentant divers sujets abandonnés à la fantaisie du peintre. — Loubon,
dont on a admiré à Paris les paysages poudroyants
de soleil et les grands troupeaux cheminant sur des
terrains de pierre ponce, a fait là son chef-d’œuvre, et un
chef-d’œuvre, — une Descente de Bufles par un ravin aux
approches d’une ville d’Afrique. La lumière brûle la terre
blanche sur laquelle se projette l’ombre bleue des bêtes difformes
qui suivent la pente dans des poses de raccourci, se
déhanchant, heurtant leurs genoux cagneux, levant leurs
mufles baveux et lustrés pour humer l’air torride ; les retardataires
sont pressés par l’aiguillon d’un sauvage pasteur
hâve et bistré. Au fond, les murs de craie de la ville, se détachant
sur un fond de ciel indigo, ferment nettement l’horizon.
C’est libre, ferme et franc. Decamps ne ferait pas
mieux. M. Brest, qui avait exposé, il y a deux ans, au Salon,
un bel intérieur de forêt, a peint deux paysages d’une
couleur charmante et d’une délicieuse fantaisie : un étang
au milieu d’un bois d’arbres exotiques reflétés par les eaux
endormies, sur le bord desquelles stationnent, au haut de
leurs longues pattes, des phénicoptères aux ailes roses,
guettant le passage d’un poisson ou d’une grenouille. Une
allée de parc avec un premier plan d’architecture, un perron
à colonnes et à balustres, par où descendent des dames
et des seigneurs qu’attendent des chevaux de main tenus par
des servants ; — pour rappeler la dénomination du café,
M. Lagier a représenté un Turc faisant le kief après avoir
fumé l’opium ou le hachich, et voyant danser dans la vapeur
bleue une foule de houris infiniment plus séduisantes
que celles du Paradis de Mahomet de M. Schopin. Il y a aussi
une espèce de Conversation orientale, de M. Reynaud, à
costumes éclatants et capricieux, qui se passe devant une
muraille blanche à moitié drapée d’un manteau de verdure
et de fleurs d’un ton superbe, et des marines d’un artiste
dont le nom m’échappe malheureusement, mais qui sont
très-remarquables et pourraient se soutenir à côté d’Isabey,
de Durand Brager, de Gudin et de Melby. Le nom qui me
fuyait en écrivant la ligne précédente me revient maintenant,
par une de ces bizarreries de mémoire qu’on ne saurait
s’expliquer ; c’est Landais que s’appelle cet habile peintre.
N’oublions pas deux paysages de M. Maggy, solides de
dessin et robustes de ton, entremêlés d’animaux que ne désavouerait
pas Palizzi. Il serait à désirer que cette galerie
marseillaise, perdue dans un café, fût lithographiée et publiée.
Cet exemple de décoration intelligente devrait bien
être suivi à Paris, où l’on abuse un peu trop du luxe bête
des glaces, des dorures et des étoffes.
Vous avez lu sans doute les spirituelles plaisanteries de
Méry sur l’altération de Marseille et la tristesse des fontaines,
qui, à force d’architecture, tâchaient de faire oublier
qu’elles manquaient d’eau. Les travaux de détournement de
la Durance sont achevés, et chaque bastide s’enorgueillit aujourd’hui
d’un bassin et d’un jet d’eau. Il en est qui poussent
la fatuité jusqu’à la cascade. Marseille va être entourée bientôt
d’une foule de Versailles, de Marly et de Saint-Cloud en miniature ;
avant peu, j’en ai bien peur, ces magnifiques terrains
calcinés de lumière, ces beaux rochers couleur de liége
et de pain grillé seront revêtus de végétation, et le vert-épinard,
joie des propriétaires, terreur des paysagistes, fera
disparaître cette étincelante aridité.
L’ancre est levée ; les roues frappent l’eau ; nous voilà
sortis du port ; on longe des côtes escarpées, décharnées,
effritées, pareilles à celles de l’autre côté de la Méditerranée.
Je ne sais pas si on l’a remarqué, Marseille et ses environs
sont beaucoup plus méridionaux que leur latitude ne
semble le comporter. Vous avez là des aspects africains
d’une âpreté aussi chaude qu’en Algérie, et la physionomie
du Midi s’y dessine d’une façon très-violente. Des contrées situées
deux ou trois cents lieues plus au sud ont souvent l’air
plus septentrional : ces roches ravinées, dont la base plonge
dans une mer du bleu le plus foncé, s’ouvrent quelquefois
et laissent apercevoir une ville lointaine, entourée de ses bastides
qui tachètent la campagne de leurs mille points blancs.
L’on rencontre çà et là quelques navires aux voiles gonflées,
se dirigeant vers le port où ils espèrent arriver avant
la nuit ; puis la solitude se fait, les côtes disparaissent dans
l’éloignement, la houle du large se fait sentir ; on ne voit
plus que le ciel et l’eau. Quelques légers moutons floconnent
sur le bleu pâturage de la mer. Un poëte antique y aurait
vu les troupeaux de Protée. Le soleil, que n’accompagne
aucun nuage, plonge à l’occident comme un boulet rouge
et semble fumer en entrant dans l’eau. La nuit arrive, nuit
sans lune ; une rosée saline s’abat sur le pont et pénètre les
vêtements de son âcre humidité ; les cigares tombent lentement
en cendre, aspirés par des lèvres où la nausée se déciderait
au premier coup de tangage un peu fort. Les passagers
descendent un à un et s’accommodent comme ils peuvent
dans les tiroirs qui servent de lit. Pour être bercé par la vague
plus régulièrement que jamais enfant ne le fut par sa
nourrice, on n’en dort pas mieux, et l’on fait des rêves
extravagants entrecoupés par la cloche qui pique l’heure et
marque le quart aux matelots.
Dès l’aube on est sur pied ; rien encore que ce cercle de
deux ou trois lieues dont le vaisseau est le centre, et qui se
déplace avec lui, et qu’on est convenu d’appeler l’immensité
de la mer et l’image de l’infini, je ne sais trop pourquoi,
car l’horizon qu’on découvre du haut de la moindre tour
ou de la montagne la plus ordinaire est cent fois plus vaste.
Il fait jour tout à fait, et sur la gauche le capitaine signale
une terre, qui est la Corse. Je ne vois, même avec une lorgnette,
qu’une légère brume à peine discernable des pâles
teintes du ciel matinal. Le capitaine avait raison. Le bateau
marche : la vapeur grisâtre se condense, se raffermit ; des
ondulations de montagnes se dessinent, quelques points s’éclairent,
des touches jaunes marquent les escarpements dénudés,
des plaques noirâtres, les forêts et les endroits recouverts
de végétation. Là-bas au nord, vers cette pointe, doit
être l’Isola-Rossa ; plus loin, cette blancheur crayeuse qui
se confond avec la terre, c’est Ajaccio. Mais on passe trop au
large, ce qui me contrarie beaucoup, pour discerner aucun
détail. On côtoie ainsi toute la journée à distance cette Corse
énergique et sauvage, aux mœurs poétiquement féroces,
aux vendettes éternelles, que le progrès rendra bientôt semblable
à la banlieue de Paris, à Pantin ou à Batignolles. — Ce
serait peut-être ici le lieu de placer un morceau brillant
sur Napoléon ; mais j’aime mieux éviter ce lieu commun facile,
et je me bornerai à remarquer en passant quelle influence
les îles ont eue sur la destinée de ce héros presque
fabuleux déjà, et dont nous voyons se former la légende
sous nos yeux : une île lui donne naissance ; tombé, il repart
d’une île et meurt dans une île, tué par une île ; il sort
de la mer et s’y replonge. Quel mythe l’avenir bâtira-t-il là-dessus,
lorsque l’histoire fugitive aura disparu pour laisser
la place au poëme éternel ? Mais l’on aperçoit les sept
moines, écueils formés de roches, ayant en effet l’apparence
de capucins encapuchonnés et rangés à la file ; l’on approche
du passage étroit qui sépare la Corse de la Sardaigne du
côté de Bonifaccio.
Grèce qu’on connaît trop, Sardaigne qu’on ignore.
Un canal extrêmement étroit divise les deux îles, qui visiblement
n’ont dû en faire qu’une avant les cataclysmes diluviens
et les soulèvements volcaniques ; on voit très-distinctement
la rive de chaque pays : ce sont des collines
montagneuses assez escarpées, mais sans grand caractère ;
quelques rares maisons aux murs jaunes, aux toits de tuiles,
parsèment le rivage, qui sans cela semblerait celui d’une île
déserte, car on n’y découvre aucune trace de culture ; deux
ou trois barques à la voile latine voltigent comme des
mouettes d’un bord à l’autre.
Du côté de la Sardaigne, on nous fait remarquer, ce qui
est la principale curiosité de l’endroit, une agrégation bizarre
de roches sur le sommet d’une colline, qui dessinent
très-exactement, par leurs angles et leurs sinuosités, la
forme d’un gigantesque ours blanc des mers polaires ; on
distingue, sans y mettre la moindre complaisance, comme
cela arrive souvent pour ces sortes de prodiges, l’échine, les
pattes, la tête allongée de l’animal : le port, l’allure, la
couleur, tout y est. A mesure qu’on approche, les profils se
perdent, les formes se confondent ou se présentent sous une
incidence défavorable. L’ours redevient rocher. Le passage
est franchi. L’on suivra dans toute sa longueur la côte de
Sardaigne qui fait face à l’Italie, comme dans la journée on
a longé la côte de Corse qui regarde vers la France. Malheureusement
la nuit vient, et nous serons privés de ce spectacle ;
la Sardaigne passera près de nous comme un rêve dans l’ombre.
Je ne connais rien au monde de plus contrariant que de
traverser de nuit un site qu’on désire voir depuis longtemps.
Ces mésaventures arrivent fréquemment, maintenant que le
voyageur n’est que l’accessoire du voyage, et que l’homme
est soumis comme un objet inerte au moyen de transport.
Au réveil, la mer déserte est d’un bleu dur faisant paraître
le ciel pâle. Quelques marsouins jouent dans le sillage
du navire, nageant avec une rapidité qui devance la vapeur
et semble la défier ; ils se poursuivent, sautent les uns par-dessus
les autres et passent dans l’écume de la proue, puis
ils restent en arrière et disparaissent après quelques cabrioles. — A
la gauche du vaisseau, à quelque distance, se
montre un énorme poisson de couleur plombée, armée d’une
nageoire dorsale noirâtre et pointue comme un aiguillon.
Il plonge et ne reparaît plus : ce sont là, avec l’apparition
lointaine de trois ou quatre voiles poursuivant leur route
en divers sens, les seuls événements de la journée. Le temps
est assez frais ; l’on hisse les voiles de foc et la misaine, qui
accélèrent notre marche de quelques nœuds. Le soir, on signale
le cap Maritimo, à l’une des pointes de cette île que
les anciens nommaient Trinacria, d’après sa forme, et qui
s’appelle maintenant la Sicile. Nous passerons encore dans
l’obscurité le long de ce rivage antique et pittoresque, mais
demain nous serons à Malte de jour.
Vers les deux heures, sous une bande de nuage zébrés,
je discerne une strie un peu plus opaque, c’est l’île de Goze.
Bientôt la silhouette se découpe plus nettement. D’immenses
falaises à pic, au pied desquelles la mer bouillonne tumultueusement,
s’élèvent du sein des eaux, comme le sommet
d’une montagne noyée à sa base ; on dit que ces grands rochers
blancs peuvent se suivre du regard à plusieurs centaines
de pieds sous la transparence de l’azur dont ils sont
baignés, ce qui produit un effet assez effrayant pour ceux
qui les rasent dans une frêle barque, en donnant en quelque
sorte l’étiage de l’abîme. Le long de ces escarpements dressés
comme des murailles de forteresse, des pêcheurs suspendus
à une corde, à la façon des Italiens qui badigeonnent
les maisons, jettent des lignes et prennent du poisson. La
rupture d’un cordage, un nœud mal fait, les précipiterait
brisés au fond du gouffre. — Nous avançons ; des ondulations
un peu moins abruptes permettent quelque culture :
de petites murailles de pierre, qui de loin ressemblent à des
raies tracées à l’encre sur un plan topographique, enclosent
et séparent les champs ; les nuages ont disparu, une belle
couleur chaude et mordorée revêt les terrains d’un manteau
d’or. Un tas de pains de blanc d’Espagne, sur lequel s’arrondissent
quelques dômes, poudroie sous un soleil aveuglant
au haut d’une colline ou plutôt d’une montagne.
C’est Goze, la capitale de l’île. Les curiosités de Goze sont
des cavernes creusées au bord de la mer, à l’entrée desquelles
tourbillonnent des nuées d’oiseaux aquatiques qui y
font leur nid ; un écueil où pousse une espèce de champignon
particulière très-estimée, dont les chevaliers de Malte
s’étaient réservé le monopole, et la saline de l’Horloger, bizarre
phénomène hydraulique, dont voici la briève explication.
Un horloger maltais, ayant eu l’idée de pratiquer des
salines du côté de Zebug, où il possédait des terres près du
rivage, fit creuser la roche pour faire évaporer l’eau salée ;
mais la mer, ayant miné en dessous, s’élança par ce puits
comme une trombe ou comme un de ces volcans d’eau de
l’Islande, à une hauteur de plus de soixante pieds, et faillit
noyer tout le pays. On boucha à grand’peine l’ouverture,
et de temps en temps le volcan marin fait des essais d’éruption. — Je
n’ai pas vu la saline de l’Horloger. Je raconte
simplement ce qu’on m’a dit.
Goze et Malte sont situées exactement comme la Corse et
la Sardaigne ; une passe étroite les sépare, et dans les temps
primitifs elles ne devaient former aussi qu’une seule île.
L’aspect des côtes de Malte est semblable à celui des côtes de
l’île de Goze : c’est la continuation évidente des mêmes
roches, des mêmes terrains, et les stratifications géologiques
se poursuivent d’une île à l’autre.
Le climat a beaucoup changé depuis la veille ; le ciel
prend des tons d’outremer. Le souffle brûlant de l’Afrique
voisine se fait sentir. Malte produit des oranges ; le figuier
d’Inde et l’aloès y prospèrent ; l’on commence à apercevoir
les fortifications de la cité Valette, que signalent deux moulins
à vent en forme de tours avec huit ailes faisant la roue,
disposition bizarre et commune à tout l’Orient, et qui mériterait
que Hoguet, le Raphaël des moulins à vent, fît le
voyage tout exprès, tant les ailes, multipliées comme les
rayons d’une roue sans jantes, ont une physionomie originale.
L’eau de bleue devient verte par l’approche de la terre ;
l’on double la pointe Dragut. Le bateau à vapeur fait un
demi-tour et pénètre dans le goulet du port, en passant dans
le château Saint-Elme et le fort Ricazoli.
Les fortifications, avec leurs angles précis et leurs arêtes
vives, éclairées d’une lumière splendide, se dessinent presque
géométralement entre le bleu foncé du ciel et le vert
cru de la mer. Les moindres détails du rivage ressortent nettement :
à gauche s’élève une pyramide à la mémoire du
colonel Cavendish et se découpent les pointes de la cité Victorieuse
et du bourg de la Sangle ; à droite, s’étage en amphithéâtre
la cité Valette ; le port, qui porte le nom local de
Marse, s’enfonce dans les terres par une échancrure bifurquée
à son extrémité comme le fond de la mer Rouge ; des
navires anglais, sardes, napolitains, grecs, de toutes nations,
sont à l’ancre à différentes distances du bord, suivant leur
tirant d’eau. Sur le quai, du côté de la cité Valette, l’on distingue
des soldats anglais avec l’habit rouge et le pantalon
blanc de rigueur, et quelques haquets aux grandes roues
écarlates, rappelant les anciens corricoli de Naples ; tout
cela se détachant sur des murailles d’une éclatante blancheur.
Sans que les positions soient les mêmes, il y a dans
ce luxe de fortifications, dans ce type britannique mêlé au
type méridional, quelque chose qui fait penser à Gibraltar ;
cette idée se présente naturellement à tous ceux qui ont vu
ces deux possessions anglaises, clefs qui ouvrent ou ferment
la Méditerranée.
On nous a aperçus du rivage. Une flottille de canots se
dirige à toutes rames vers le bateau à vapeur ; nous sommes
entourés, cernés, envahis, un abordage pacifique à lieu ; le
pont se couvre en une minute d’une foule de canailles variées
piaillant, criant, hurlant, jargonnant toutes sortes de
langues et de dialectes ; on se croirait à Babel le jour de la
dispersion des travailleurs. Avant de savoir à quelle nation
vous appartenez, ces drôles polyglottes essayent sur vous l’anglais,
l’italien, le français, le grec, le turc même, jusqu’à ce
qu’ils aient rencontré un idiome dans lequel vous puissiez
leur dire intelligiblement : « Vous m’assommez ! allez-vous-en
à tous les diables ! » Les domestiques de place, les garçons
d’hôtel, vous poursuivent, vous harcèlent, vous assassinent
d’offres de service. On vous fourre des cartes dans vos
mains, dans votre gilet, dans le gousset de votre pantalon,
dans la poche de votre paletot, dans la coiffe de votre chapeau ;
les bateliers vous tiraillent à droite et à gauche, par
le bras, par le collet de l’habit, par la basque de la redingote,
au risque de vous écarteler, détail dont ils se soucient peu ;
ils se querellent et se battent à travers vous, vociférant,
gesticulant, trépignant, se démenant comme des possédés ;
mais, en somme, tant tués que blessés, il n’y a personne de
mort, et cette scène de tumulte peut s’appeler, comme la
pièce de Shakespeare, « beaucoup de bruit pour rien. » Le
vacarme s’apaise, les voyageurs sont distribués en plusieurs
lots, et chaque batelier s’empare de sa proie. Aux bateliers
et aux domestiques de place se joignent les marchands
de cigares, qui en vous offrent des paquets énormes à des
prix fabuleusement minimes : il est vrai qu’ils sont exécrables.
Je remarquai parmi cette foule bigarrée des types assez
caractéristiques. Des têtes brunes à cheveux noirs lustrés et
roulés en courtes spirales, à bouches épaisses, à regards
étincelants, d’un type presque africain sur un fond de régularité
grecque, se présentaient fréquemment, et me parurent
appartenir en propre à la race maltaise. Ces têtes implantées
sur des cous nerveux et des bustes solides n’ont pas
été reproduites par la peinture, et fourniraient des modèles
nouveaux. Quant au costume, il est des plus simples : un
pantalon de toile serré aux hanches par une ceinture de
laine, une chemise bouffante, un bonnet rouge penché sur
l’oreille, ni bas ni souliers.
Pendant que les passagers, pressés de descendre à terre,
encombraient l’échelle, je regardais les barques ameutées au
flanc du navire comme de petits poissons autour d’une baleine,
et j’en notais les particularités de construction et
d’ornement. Destinées au service du port, où l’eau est ordinairement
tranquille, ces barques n’ont pas de gouvernail,
la proue et la poupe sont marquées par une membrure relevée
ayant de la ressemblance avec le bec d’une gondole de
Venise auquel on n’aurait pas encore adapté cette clef de fer
dentelé qui simule un manche de violon ; à la proue s’ouvrent
deux yeux grossièrement peints, comme aux chaloupes
de Cadix et de Puerto ; à côté de ces yeux, une main,
étendant le doigt indicateur, semble désigner la route. Est-ce
un symbole de vigilance, un préservatif contre la jettatura
et le mauvais œil ? C’est ce que je ne saurais précisément
vous dire ; mais ces yeux ainsi placés donnent à ces barques
un vague aspect de poisson nageant à fleur d’eau assez
étrange. Sur le dossier de la proue sont peintes les armes
d’Angleterre, avec le lion et la licorne, leurs supports héraldiques
en couleurs crues et violentes, ou bien un féroce
hussard fait cabrer un cheval impossible dû à la fantaisie de
quelque peintre-vitrier. Des embarcations plus modestes se
contentent d’un simple pot de fleurs largement épanouies.
La foule diminue ; j’entre dans un canot, je descends à
terre, je passe sous une porte assez obscure. Une rue en
escalier se présente à moi : je grimpe au hasard, selon mon
habitude de marcher sans guide dans les villes inconnues ;
d’après certains instincts topographiques qui me trompent
rarement, et, après quelques zigzags, je débouche sur la
place du Gouvernement, juste à l’heure où allait sonner la
retraite anglaise. Cette retraite mérite une description particulière :
les tambours, la grosse caisse, le fifre, se rangèrent
silencieusement à un bout de la place ; je n’ai aucune envie
de jeter du ridicule sur l’armée anglaise, mais je ne suis pas
encore sûr que cette musique ne fût pas empruntée à quelque
orgue de Crémone : à un signe du master, les tambours
levèrent leurs baguettes, la grosse caisse son tampon, le
fifre son turlutu, mais avec un mouvement si sec, si mécanique,
si régulièrement pareil, qu’il semblait produit par
des ressorts et non par des muscles. Huit jambes de pantalons
blancs se relevèrent et retombèrent sur un pas géométrique,
et un sauvage ouragan de discordances se déchaîna.
La grosse caisse grognait comme un ours en colère, les
tambours sonnaient le fêlé, et le fifre, grimpé à des hauteurs
impossibles, battait des trilles extravagants ; mais les musiciens,
malgré toute cette furie, n’en gardaient pas moins
des figures immobiles, inertes, glacées, sur lesquelles la
brise du midi n’avait pu fondre le givre du nord. Arrivés à
l’autre extrémité de la place, ils se retournèrent brusquement
et refirent le même chemin en émettant le même charivari. — Vous
avez sans doute vu de ces jouets d’Allemagne
pourvus d’une manivelle qui agace un fil de laiton avec un
tuyau de plume et fait sortir d’une guérite un soldat prussien
au son d’une aigre petite musique ; le soldat s’avance
par une coulisse jusqu’au bout de la boîte, fait volte-face et
revient à son point de départ. Grandissez et multipliez ce
jouet d’Allemagne, et vous aurez l’idée la plus exacte de la
retraite anglaise. Je n’aurais jamais cru que l’homme pût
arriver à singer si parfaitement le bois peint. C’est un beau
triomphe pour la discipline.
En redescendant vers la mer, je vois flamboyer un reflet de
cierges à travers la porte d’une église. J’entre. Des tentures
de damas rouge galonné d’or enveloppent les piliers. Sur
l’autel tout plaqué d’argent scintillent des soleils de filigrane
et de strass. Quelques lampes répandent un mystérieux
demi-jour dans les chapelles latérales. Devant une Madone
grillée sont pendus des ex voto en cire et en argent ; des tableaux
farouches, à la manière de l’Espagnolet ou du Caravage,
se discernent vaguement à la lueur des bougies ; il me
semble être dans une église d’Espagne, en plein catholicisme
convaincu et fervent.
De petits garçons, accroupis par file sur des bancs de bois,
psalmodient gutturalement un cantique dont un vieux prêtre
leur donne le ton. — Je me retire plus édifié de l’intention
que de la musique. La nuit est tombée tout à fait. Des fanaux
brillent aux angles des rues devant les images des
madones et des saints. Les boutiques de marchands de comestibles
et de rafraîchissements sont éclairées par des veilleuses
qui chatoient parmi la verdure des étalages comme
des vers luisants sous l’herbe. Des femmes encapuchonnées
de la faldette montent et descendent les escaliers des rues,
rasant mystérieusement les murailles, chauves-souris du crépuscule
d’amour. — Je crois, Dieu me pardonne, que je
viens d’entendre frissonner les plaques de cuivre d’un tambour
de basque ; une main exercée tape sur le ventre d’une
guitare en effleurant les cordes du pouce. — Suis-je à Malte
(possession anglaise), ou à Grenade, dans l’Antequerula ? Il
y avait longtemps que je n’avais entendu racler le jambon
en pleine rue, et je commençais à croire, malgré les souvenirs
de mes trois voyages d’Espagne, que la chose n’avait
lieu que dans les vignettes de romances. Cela m’a rajeuni le
cœur de quelques années, et je remonte dans ma barque
pour regagner le Léonidas, fredonnant le moins faux qu’il
m’est possible le motif que je viens d’entendre. Demain, je
reviendrai voir, à la pure lumière du jour, ce que j’ai démêlé
dans l’ombre du soir, et je tâcherai de vous donner
une idée de la cité Valette, ce siége de l’ordre de Malte, qui
a joué un rôle si brillant dans l’histoire, et qui s’est éteint,
comme toutes les institutions qui n’ont plus de but, quelque
glorieux qu’ait été leur passé.