XV
LE SULTAN A LA MOSQUÉE. — DINER TURC
Il est d’usage que le padischa aille, chaque vendredi, en
grande pompe, à une mosquée, faire publiquement ses
prières. — Le vendredi, comme chacun sait, est, pour les
musulmans ce que le dimanche est pour les chrétiens et
le samedi pour les juifs : un jour plus spécialement consacré
aux pratiques religieuses, sans toutefois emporter une idée
de repos obligatoire.
Chaque semaine le commandeur des croyants visite une
mosquée différente : Sainte-Sophie, la Solimanieh, l’Osmanieh,
Sultan Bayezid, Yeni-Djami, la mosquée des Tulipes
ou toute autre, suivant l’itinéraire tracé et connu d’avance ;
outre que la prière dans un édifice du culte est de rigueur
ce jour-là d’après les préceptes du Koran, et que le padischa,
comme chef de la religion, ne peut s’en dispenser, il
y a encore, dans cet exercice de piété officiel, une raison
politique : c’est de constater aux yeux des populations la vie
du sultan, retiré toute la semaine au fond des mystérieuses
solitudes du sérail ou des palais d’été semés sur les rives du
Bosphore. En traversant la ville à cheval, visible pour tous,
il signe devant son peuple et les ambassades étrangères un
certificat d’existence, précaution qui n’est pas inutile, car
on pourrait cacher sa mort naturelle ou violente pour des
intrigues de palais. La maladie, même grave, n’interrompt
pas cette promenade, car Mahmoud Ier, fils de Mustapha,
mourut entre les deux portes du sérail, au retour d’une de
ces excursions du vendredi, où il s’était traîné, pouvant à
peine se soutenir sur sa selle, et fardé pour cacher sa pâleur.
Les drogmans des hôtels savent toujours la veille ou le
matin de bonne heure la mosquée où le sultan doit faire ses
dévotions, et j’appris par celui de l’hôtel de Byzance que le
sultan devait aller du palais de Schiragan à la Medjidieh,
située tout à côté. Comme la course est assez longue de Dervish-Sokak
à Schiragan, et que l’heure turque est assez
difficilement compréhensible pour les étrangers, lorsque
j’arrivai tout en sueur et à demi cuit par un torride soleil
de juillet, le cortége avait défilé et le sultan récitait ses
prières dans l’intérieur de la mosquée ; mais il me restait
la ressource d’attendre qu’il eût fini et de le voir sortir et
s’en retourner, ce qui revenait exactement au même, sauf
une station d’une heure en compagnie d’Anglais, d’Américains,
d’Allemands et de Russes venus là pour le même motif.
La Medjidieh tient au palais de Schiragan, dont la façade
donne sur le Bosphore, et qui, de ce côté, ne montre que
de grands murs surmontés par les cheminées des cuisines
peintes en vert et dissimulées sous une forme de colonne.
Elle est toute moderne, et son architecture à volutes et à
chicorées d’un rococo génois n’offre rien de remarquable,
quoique par son étincelante blancheur elle fasse assez bien
sur le bleu foncé du ciel.
La porte de la mosquée était ouverte, et l’on entrevoyait
les vizirs, les pachas et les hauts officiers coiffés de tarbouchs,
tout plastronnés d’or, élargis par de grosses épaulettes, exécutant,
malgré leur obésité, les pantomimes assez compliquées
de la prière orientale ; ils s’agenouillaient et se relevaient
pesamment avec une piété qui paraissait sincère, car les
idées philosophiques ont fait beaucoup moins de progrès
qu’on ne veut bien le dire à Constantinople ; même les Turcs
élevés à l’européenne, au retour de Londres ou de Paris, ne
sont pas moins attachés au Koran, et il suffit de gratter légèrement
leur vernis de civilisation pour retrouver le fidèle
croyant.
Des esclaves noirs et des saïs tenaient en bride ou promenaient
les chevaux, couverts de housses magnifiques, qui
avaient apporté le sultan et sa suite ; c’étaient de très-belles
bêtes, robustes, solides de formes, n’ayant pas l’élégance
nerveuse du cheval arabe, mais qu’on dit d’une grande résistance
à la fatigue ; les fins coursiers du désert plieraient
sous le poids de ces massifs cavaliers turcs, pour la plupart
d’un embonpoint excessif, surtout dans les hauts grades ;
ces chevaux sont de race barbe et offrent un type particulier.
Celui du sultan se reconnaissait aux pierreries qui étoilaient
sa schabraque, et au chiffre impérial dont l’arabesque compliquée
brodait chaque pointe du velours presque disparu
sous les ornements.
Des lignes de soldats étaient rangées le long des murs,
attendant la sortie de Sa Hautesse ; ils portaient le tarbouch
rouge, et leur uniforme, se rapprochant de celui de nos
troupes de ligne en petite tenue, consistait en une veste
ronde de drap bleu et un pantalon de grosse toile blanche ;
ce costume, qui est à peu près celui des Jean-Jean, produit un
contraste assez singulier avec ces têtes caractéristiques et basanées
à qui le turban des janissaires siérait beaucoup mieux.
Sur le parvis de la mosquée était étendue une bande de
cachemire noir assez étroite pour le passage du sultan ; elle
conduisait de la porte, en suivant les marches de l’escalier,
à un montoir de marbre, comme il s’en trouve à l’entrée
des palais et près des escales de caïques. Il me semble, sans
l’affirmer toutefois, que ce tapis de couleur noire est particulièrement
affecté au sultan comme grand khan de Tartarie,
dont cette nuance est l’insigne.
Les génuflexions, les prosternations et les psalmodies se
prolongeaient à l’intérieur du sanctuaire, et le soleil du
midi, raccourcissant toujours l’ombre, faisait briller le cailloutis
de la place ; les murailles blanches renvoyaient d’aveuglantes
réverbérations, d’autant plus incommodes pour
les trois ou quatre dames qui se trouvaient là, que l’étiquette
interdit d’ouvrir un parasol en présence du sultan, et même
devant les palais où il habite ; en Orient, le parasol a toujours
été un emblème du pouvoir suprême. Le maître est à
l’ombre, tandis que les esclaves rôtissent au soleil. La rigueur
s’est relâchée sur ce point comme sur toutes choses,
et l’on ne courrait pas aujourd’hui, à enfreindre cet usage,
les risques auxquels on se serait exposé autrefois ; mais les
étrangers de bon goût se conforment à l’usage. A quoi bon
choquer les habitudes du pays que l’on visite, habitudes qui
ont leurs raisons d’être et souvent ne sont pas au fond plus
ridicules que les nôtres ?
Un mouvement se fit à l’intérieur de la Mosquée ; les officiers
rajustèrent leur chaussure à la porte ; les saïs amenèrent
le cheval du sultan contre le montoir, et bientôt, entre
une haie de vizirs, de pachas et de beys saluant à l’orientale, — salut
que je préfère de beaucoup pour sa grâce respectueuse
au salut européen, — parut Sa Hautesse le sultan
Abdul-Medjid, se détachant en clair sur le fond sombre de
la porte, dont le chambranle lui faisait comme un cadre.
Son costume, très-simple, se composait d’une espèce de paletot
sac en drap bleu foncé, d’un pantalon de moire blanche,
de bottes vernies et d’un fez où l’aigrette impériale de
plumes de héron était fixée par un bouton d’énormes diamants ;
par l’interstice de son paletot on voyait briller quelques
dorures sur sa poitrine ; je regrette fort, pour ma part,
l’ancienne magnificence asiatique ; j’aimais les sultans impassibles
comme des idoles dans des châsses de pierreries,
espèces de paons du pouvoir épanouis au milieu d’une auréole
de soleils. Dans les pays d’autorité absolue, le souverain
ne saurait se séparer assez de l’humanité par des formes
imposantes, solennelles, hiératiques, par un luxe éblouissant,
chimérique et fabuleux ; comme Dieu à Moïse, il ne
doit apparaître à ses peuples qu’à travers un buisson ardent
de diamants en phosphorescence. — Cependant, malgré la
simplicité austère de ses habits, la qualité d’Abdul-Medjid
ne pouvait être un mystère pour personne. Une satiété suprême
se lisait sur sa figure pâle ; la conscience d’un pouvoir
irrésistible donnait à ses traits, assez peu réguliers
d’ailleurs, une tranquillité de marbre. Ses yeux fixes, immuables,
à la fois perçants et mornes, voyant tout et ne regardant
rien, ne ressemblaient pas à des yeux d’homme ; une
barbe courte, peu épaisse et brune, entourait ce masque
triste, impérieux et doux.
En quelques pas faits avec une extrême lenteur, et plutôt
glissés que marchés, — des pas de dieu ou de fantôme ne
se mouvant pas par des procédés humains, — Abdul-Medjid
franchit l’espace qui séparait la porte de la mosquée du bloc
de marbre, en suivant la bande d’étoffe noire sur laquelle
personne autre que lui ne posait le pied, et se laissa couler
plutôt qu’il ne monta sur la housse de son cheval, immobile
comme un cheval sculpté. Les gros officiers se hissèrent
un peu plus difficultueusement au haut de leurs bêtes respectives,
et le cortége se mit en mouvement pour regagner
le palais au cri de Vive le sultan ! poussé en turc par les soldats
avec un véritable enthousiasme.
En pressant un peu le pas, je pus devancer le cortége et
m’aller poster plus loin, de manière à voir encore Sa Hautesse.
Je donnais le bras à une jeune dame italienne qui
m’avait prié de l’accompagner, et qui se penchait avidement
à travers la haie pour contempler les traits du sultan ; car
un homme qui a seize cents concubines est un phénomène qui
intéresse au plus haut degré la curiosité des femmes ; Abdul-Medjid,
dont le cheval s’avançait moelleusement, inclinant
sa belle tête avec des ondulations de col de cygne et comme
ayant la conscience du fardeau qu’il portait, Abdul-Medjid
remarqua l’étrangère et fixa quelques secondes sur elle ses
yeux d’aigle en tournant imperceptiblement sa face impassible,
ce qui est la manière de saluer du sultan, chose qu’il
fait du reste très-rarement.
Pendant ce défilé, la musique jouait une marche arrangée
sur des motifs turcs par le frère de Donizetti, chef de la
musique impériale, et entremêlée d’assez de tambours de
basque et de flûtes de derviche pour satisfaire les oreilles
mahométanes sans choquer cependant les oreilles catholiques ;
cette marche a de l’entrain et ne manque pas de caractère.
Puis tout rentra dans le palais, dont la porte ouverte laissait
entrevoir une vaste cour d’architecture moderne, les
battants retombèrent, et il ne resta plus dans la rue que
quelques curieux, se dispersant de différents côtés ; des
paysans bulgares au sayon grossier, au bonnet de fourrure,
et de vieilles mendiantes momifiées accroupies dans leurs
haillons, sur le plat de leurs cuisses, le long des murailles
incandescentes de chaleur.
Le silence de midi régnait autour de ce palais mystérieux,
qui, derrière ses fenêtres treillissées, renferme tant d’ennuis
et de langueurs, et je ne pouvais m’empêcher de penser
à tous ces trésors de beauté perdus pour le regard humain,
à tous ces types merveilleux de la Grèce, de la
Circassie, de la Géorgie, de l’Inde et de l’Afrique, qui s’évanouissent
sans avoir été reproduits par le marbre ou la toile,
sans que l’art les ait éternisés et légués à l’amoureuse
admiration des siècles : Vénus qui n’auront jamais leur
Praxitèle, Violantes dénuées de Titien, Fornarines que ne
verra pas Raphaël.
Quel heureux billet tiré à la loterie humaine que celui de
padischa ! — Qu’est-ce que don Juan, avec son mille e tré,
à côté du sultan ? un subalterne coureur d’aventures, plus
trompé encore qu’il ne trompe, éparpillant ses misérables
caprices sur quelques maîtresses déjà souillées aux trois
quarts, séduites d’avance, qui ont eu des maris, des amants,
dont tout le monde connaît le visage, les bras et les épaules ;
à qui des fats ont serré la main en dansant, et dont l’oreille
a entendu chuchoter cent fois la litanie des madrigaux imbéciles.
Le beau sire, qui se promène au clair de lune sous
les balcons, et fait le pied de grue, la guitare au dos, en
compagnie de Leporello, à moitié endormi !
Parlez-moi du sultan, qui n’accueille que les lis les plus
purs, que les roses les plus immaculées du jardin de beauté,
et dont l’œil ne s’arrête que sur des formes parfaites que
n’ont salies aucun regard mortel, et qui passeront inconnues
du berceau à la tombe, gardées par des monstres sans
sexe au fond des magnifiques solitudes, où nulle audace ne
se risquerait à pénétrer, dans un mystère qui rend impossible
même le plus vague désir.
J’avais changé de logement, celui que j’occupais à Dervish-Sokak
étant un peu triste et n’ayant de vue que sur une
ruelle étroite comme toutes celles de Constantinople. J’étais
allé habiter à l’hôtel de France, où, d’un grand salon à huit
fenêtres, garni d’un long divan, l’on apercevait le petit
Champ-des-Morts, les toits et les minarets de Cassim-Pacha
et les hauteurs de San-Dimitri, perspective charmante qui
semblerait légèrement lugubre à Paris, mais qu’on trouve
avec raison fort gaie à Constantinople ; et, dans cet hôtel,
j’avais fait connaissance d’un jeune homme à qui ses études
médicales et la perfection avec laquelle il parlait les langues
de l’Orient donnaient une grande facilité pour pénétrer dans
les maisons turques et en connaître les mœurs intimes : il
était abonné de la Presse, grand admirateur de M. de Girardin,
et mon nom, connu de lui littérairement, le faisait
s’intéresser à mes excursions et à mes recherches de voyageur ;
je lui dus la bonne fortune d’une invitation à dîner
chez un ancien pacha du Kurdistan de ses amis.
Nous partîmes tous les deux vers six heures du soir pour
arriver à Beschick-Tash, où demeurait le pacha, à l’heure
du coucher du soleil, car l’on était en Ramadan, et le jeûne
ne se rompt que lorsque l’astre du jour a fait disparaître
son disque derrière les collines d’Eyoub. A l’échelle de Top’Hané,
nous frétâmes un caïque à deux paires de rames, et
après une nage vigoureuse d’une demi-heure contre un courant
assez rapide, nos caïdjis nous débarquèrent au pied de
ce café bâti sur l’eau comme un nid d’alcyon, ou comme
une vigie de pêcheur, dont j’ai déjà fait un léger croquis,
et qui était plein de Turcs, attendant, la montre en main
et le chibouck tout chargé, la minute précise où ils pourraient
approcher de leurs lèvres le bienheureux bouquin
d’ambre et aspirer l’odorante fumée.
Après avoir traversé quelques rues bordées de marchands
de lulés (fourneaux de pipe), de confiseries, de concombres,
de rapes de maïs et autres denrées orientales, et encombrées
d’une foule compacte, nous commençâmes à gravir la ruelle
déserte, formée par les murailles crépies de rose de grands
jardins, en haut de laquelle était perchée la maison de l’ex-pacha
du Kurdistan.
Une porte qui se refermait nous laissa voir un élégant
coupé rentrant dans sa remise. C’était la femme du pacha
revenant de la promenade, car, contrairement à l’idée qu’on
en a, les dames turques, loin de rester claquemurées dans les
harems, sortent quand elles veulent, à la condition de rester
voilées, et leurs maris ne les accompagnent jamais.
Une porte basse, précédée d’un perron de trois marches,
nous fut ouverte par un domestique habillé à l’européenne,
sauf la calotte rouge de rigueur, et, après avoir quitté nos
chaussures pour des babouches que nous avions pris soin
d’apporter avec nous, l’on nous fit monter au premier étage,
où se trouvait le selamlick (appartement des hommes), toujours
séparé de l’odalick (appartement des femmes) dans la
distribution des maisons turques, riches ou pauvres, grandes
ou petites.
Nous trouvâmes l’ex-pacha dans une pièce fort simple, au
plafond de bois peint en gris et relevé de filets bleus, n’ayant
pour tous meubles que deux armoires parallèles, une natte
en paille de Manille et un divan recouvert de perse, à
l’extrémité duquel se tenait le maître du logis, faisant
rouler sous ses doigts les grains d’un chapelet en bois de
sandal.
Le coin du divan est la place d’honneur que le maître de
la maison ne quitte jamais, à moins qu’il ne soit visité par
une personne d’un rang supérieur au sien.
Que cette simplicité ne surprenne pas. Le selamlick est,
en quelque sorte, un appartement extérieur, une sorte de
parloir, une antichambre que les étrangers ne dépassent pas
et qui est réservé à la vie publique. Tout le luxe est réservé
pour le harem. C’est là que se déploient les tapis d’Ispahan
et de Smyrne, que s’entassent les carreaux de brocart, que
s’allongent les moelleux divans de soie, que brillent les petites
tables incrustées de nacre, que fument les brûle-parfums
en filigrane d’or et d’argent, que miroitent les glaces
à biseau de Venise, que s’épanouissent les fleurs rares dans
des cornets de Chine, et que carillonnent capricieusement les
pendules à musique ; c’est là que s’élancent aux plafonds les
inextricables arabesques ; que pendent, comme des stalactites,
les cheminées de marbre de Marmara, et que grésillent
sur leurs vasques blanches les filets d’eau parfumée. Dans
cet asile mystérieux se passe la vie réelle, la vie de plaisir et
d’intimité, où nul parent, nul ami ne pénètre.
L’ex-pacha du Kurdistan portait le fez, la redingote boutonnée
droit du Nizam, et un pantalon de coutil blanc large.
Sa tête, maigre, fine, un peu fatiguée, terminée par une barbe
où déjà se glissaient quelques nuances argentées, avait un
grand cachet de distinction, et si une expression anglaise
pouvait s’appliquer à un Turc, je dirais que ce pacha avait
l’air d’un parfait gentleman.
Mon ami lui traduisait mes compliments, auxquels il répondit
d’une manière fort gracieuse ; puis il me fit signe de m’asseoir
auprès de lui. Ma facilité à croiser les jambes à l’orientale,
mouvement fort difficile pour des Français, le fit sourire
et lui donna bonne opinion de moi.
Le jour baissait ; — les dernières teintes orangées du couchant
s’éteignirent au bord du ciel, et le bienheureux coup
de canon retentit joyeusement dans l’air ; le jeûne était
rompu, et des domestiques parurent apportant des pipes,
des verres d’eau et quelques menues confiseries ; cette légère
collation sert à constater que les fidèles peuvent légalement
prendre de la nourriture.
Puis ils posèrent à côté du divan un grand disque de
cuivre jaune soigneusement fourbi et reluisant comme un
bouclier d’or, sur lequel étaient disposés différents mets dans
des jattes de porcelaine. Ces disques, supportés par un pied
bas, servent de table en Turquie, et trois ou quatre convives
peuvent y prendre place. Le linge de corps et de table est
un luxe inconnu en Orient. L’on mange sans nappe, mais
on vous donne, pour essuyer vos doigts, de petits carrés de
mousseline, brochés d’or, assez semblables aux serviettes à
thé en usage dans nos soirées à l’anglaise, précaution qui
n’est pas inutile, car on ne se sert, à ces repas, que de la
fourchette du père Adam. Le maître du logis, plein de politesse
et de prévenances, voulait, prévoyant mon embarras,
me faire donner, comme dit Castil Blaze :
La cuillère d’argent qui servait à manger ;
mais je le remerciai, désirant me conformer en tout aux règles
de la gastronomie turque.
Au point de vue des Brillat-Savarin, des Cussy, des Grimod
de la Reynière, des Carême, l’art culinaire turc doit
sembler tout à fait barbare et patriarcal ; ce sont des rapprochements
de substances tout à fait insolites, des mélanges
extravagants pour des palais parisiens, mais qui pourtant
ne manquent pas de recherche et ne se font pas au hasard.
Les plats, dont on prend avec les doigts quelques bouchées,
sont en grand nombre et se succèdent rapidement. Ils consistent
en morceaux de mouton, en poulets démembrés, en
poissons à l’huile, en concombres crus, farcis, arrangés de
toutes les manières ; en petits salsifis visqueux, pareils à des
racines de guimauve et très-estimés pour leurs qualités stomachiques ;
en boulettes de riz enveloppées de feuilles de
vigne ; en purée de citrouille au sucre ; en crêpes au miel ;
le tout aspergé d’eau de rose, assaisonné de menthe, d’herbes
aromatiques et couronné par le pilaw sacramentel, mets
national comme le puchero espagnol, comme le couscoussou
arabe, comme la choucroute allemande, comme le plum-pudding
anglais, qui figure obligatoirement à tous les repas
dans le palais et dans la chaumière. Pour boisson, l’on buvait
de l’eau, du sherbet et du jus de cerise qu’on puisait
dans un compotier avec une cuiller d’écaille à manche d’ivoire.
Le festin terminé, l’on emporta le plateau de cuivre, l’on
donna à laver, cérémonie indispensable lorsqu’on a dîné
sans autre argenterie que les dix doigts ; l’on servit du café,
et le chibouckdji présenta à chaque convive une belle pipe au
gros bouquin d’ambre, au tuyau de cerisier lisse comme
du satin, au lulé chaperonné d’une belle touffe blonde de
tabac de Macédoine enlevée d’un seul coup et reposant
sur un rond de métal posé à terre, pour préserver la natte
des charbons et des cendres qui pourraient tomber du fourneau.
La conversation s’engagea aussi animée qu’elle peut l’être
quand on ne parle que par trucheman. L’ex-pacha, qui paraissait
assez au courant de la politique européenne, me fit
une foule de questions sur le coup d’État du 2 décembre,
qu’il approuvait fort, l’idée abstraite de la République entrant
avec peine dans une tête façonnée au despotisme oriental ; — il
me demanda si le président (l’empire n’était pas
encore proclamé) possédait beaucoup de canons et commandait
à un grand nombre de troupes, quel uniforme il portait,
s’il montait bien à cheval et s’il allait faire la guerre
comme son oncle Bounaberdi, si je le connaissais, si je lui
avais parlé, et autres interrogations de ce goût, que je satisfis
de mon mieux. Le frère de l’ex-pacha, assis près de lui,
et qui savait quelques mots de français, paraissait suivre la
conversation avec intérêt.
Les domestiques emportèrent les pipes ; — l’ex-pacha se
leva pour aller faire sa prière sur un coin de tapis, dans
une pièce à côté, et il revint au bout de quelques minutes,
calme et grave, après avoir satisfait à ses devoirs religieux
en bon musulman ; nous échangeâmes encore quelques
phrases, et lorsque je pris congé, le maître du logis me
dit que je pouvais revenir quand cela me ferait plaisir et que
je serais toujours le bienvenu, ce qui, dans une bouche turque,
n’est pas une vaine formule.
En nous en allant, nous causâmes quelques instants avec
le secrétaire, installé dans une pièce du rez-de-chaussée. — C’était
un jeune homme très-doux, très-poli, Arménien probablement,
et qui parlait fort bien le français. Il me fit des
questions sur Paris, qu’il désirait beaucoup voir, et en devisant,
il vit à mon doigt une cornaline gravée, contenant
mon nom en persan fleuri, et à cause de la beauté des caractères
taillés par un des plus habiles artistes de Téhéran,
il en prit une empreinte en les frottant de noir et en appliquant
dessus un morceau de papier, de façon à obtenir les
lettres en clair.
Nous retrouvâmes nos caïdjis qui nous attendaient à Beschick-Tash ;
ils nous eurent bientôt remis à Top’Hané, où
nous nous arrêtâmes à un petit café fréquenté par des Circassiens,
grands politiqueurs qui tiennent là une espèce
d’arbre de Cracovie. — Mon compagnon me traduisit leurs
discours, et je fus assez étonné de voir ces hommes à bonnets
bordés de fourrure, à jupon de poil de chèvre serré
par une ceinture de métal, aux jambes entourées de linge
retenu par des cordelettes, parler des affaires de Paris et de
Londres, apprécier les ministres et les diplomates en parfaite
connaissance de cause.
Pendant qu’ils politiquaient ainsi, un petit derviche vint
chanter d’une voix nasillarde et sur une tonalité impossible
une cantilène bizarre et mélancolique, dans le but d’obtenir
quelque aumône, et me reporta vers l’Orient, que j’avais
oublié en entendant ces Circassiens qui parlaient
comme des abonnés du Constitutionnel ou du Journal des
Débats.
XV
LE SULTAN A LA MOSQUÉE. — DINER TURC
Il est d’usage que le padischa aille, chaque vendredi, en
grande pompe, à une mosquée, faire publiquement ses
prières. — Le vendredi, comme chacun sait, est, pour les
musulmans ce que le dimanche est pour les chrétiens et
le samedi pour les juifs : un jour plus spécialement consacré
aux pratiques religieuses, sans toutefois emporter une idée
de repos obligatoire.
Chaque semaine le commandeur des croyants visite une
mosquée différente : Sainte-Sophie, la Solimanieh, l’Osmanieh,
Sultan Bayezid, Yeni-Djami, la mosquée des Tulipes
ou toute autre, suivant l’itinéraire tracé et connu d’avance ;
outre que la prière dans un édifice du culte est de rigueur
ce jour-là d’après les préceptes du Koran, et que le padischa,
comme chef de la religion, ne peut s’en dispenser, il
y a encore, dans cet exercice de piété officiel, une raison
politique : c’est de constater aux yeux des populations la vie
du sultan, retiré toute la semaine au fond des mystérieuses
solitudes du sérail ou des palais d’été semés sur les rives du
Bosphore. En traversant la ville à cheval, visible pour tous,
il signe devant son peuple et les ambassades étrangères un
certificat d’existence, précaution qui n’est pas inutile, car
on pourrait cacher sa mort naturelle ou violente pour des
intrigues de palais. La maladie, même grave, n’interrompt
pas cette promenade, car Mahmoud Ier, fils de Mustapha,
mourut entre les deux portes du sérail, au retour d’une de
ces excursions du vendredi, où il s’était traîné, pouvant à
peine se soutenir sur sa selle, et fardé pour cacher sa pâleur.
Les drogmans des hôtels savent toujours la veille ou le
matin de bonne heure la mosquée où le sultan doit faire ses
dévotions, et j’appris par celui de l’hôtel de Byzance que le
sultan devait aller du palais de Schiragan à la Medjidieh,
située tout à côté. Comme la course est assez longue de Dervish-Sokak
à Schiragan, et que l’heure turque est assez
difficilement compréhensible pour les étrangers, lorsque
j’arrivai tout en sueur et à demi cuit par un torride soleil
de juillet, le cortége avait défilé et le sultan récitait ses
prières dans l’intérieur de la mosquée ; mais il me restait
la ressource d’attendre qu’il eût fini et de le voir sortir et
s’en retourner, ce qui revenait exactement au même, sauf
une station d’une heure en compagnie d’Anglais, d’Américains,
d’Allemands et de Russes venus là pour le même motif.
La Medjidieh tient au palais de Schiragan, dont la façade
donne sur le Bosphore, et qui, de ce côté, ne montre que
de grands murs surmontés par les cheminées des cuisines
peintes en vert et dissimulées sous une forme de colonne.
Elle est toute moderne, et son architecture à volutes et à
chicorées d’un rococo génois n’offre rien de remarquable,
quoique par son étincelante blancheur elle fasse assez bien
sur le bleu foncé du ciel.
La porte de la mosquée était ouverte, et l’on entrevoyait
les vizirs, les pachas et les hauts officiers coiffés de tarbouchs,
tout plastronnés d’or, élargis par de grosses épaulettes, exécutant,
malgré leur obésité, les pantomimes assez compliquées
de la prière orientale ; ils s’agenouillaient et se relevaient
pesamment avec une piété qui paraissait sincère, car les
idées philosophiques ont fait beaucoup moins de progrès
qu’on ne veut bien le dire à Constantinople ; même les Turcs
élevés à l’européenne, au retour de Londres ou de Paris, ne
sont pas moins attachés au Koran, et il suffit de gratter légèrement
leur vernis de civilisation pour retrouver le fidèle
croyant.
Des esclaves noirs et des saïs tenaient en bride ou promenaient
les chevaux, couverts de housses magnifiques, qui
avaient apporté le sultan et sa suite ; c’étaient de très-belles
bêtes, robustes, solides de formes, n’ayant pas l’élégance
nerveuse du cheval arabe, mais qu’on dit d’une grande résistance
à la fatigue ; les fins coursiers du désert plieraient
sous le poids de ces massifs cavaliers turcs, pour la plupart
d’un embonpoint excessif, surtout dans les hauts grades ;
ces chevaux sont de race barbe et offrent un type particulier.
Celui du sultan se reconnaissait aux pierreries qui étoilaient
sa schabraque, et au chiffre impérial dont l’arabesque compliquée
brodait chaque pointe du velours presque disparu
sous les ornements.
Des lignes de soldats étaient rangées le long des murs,
attendant la sortie de Sa Hautesse ; ils portaient le tarbouch
rouge, et leur uniforme, se rapprochant de celui de nos
troupes de ligne en petite tenue, consistait en une veste
ronde de drap bleu et un pantalon de grosse toile blanche ;
ce costume, qui est à peu près celui des Jean-Jean, produit un
contraste assez singulier avec ces têtes caractéristiques et basanées
à qui le turban des janissaires siérait beaucoup mieux.
Sur le parvis de la mosquée était étendue une bande de
cachemire noir assez étroite pour le passage du sultan ; elle
conduisait de la porte, en suivant les marches de l’escalier,
à un montoir de marbre, comme il s’en trouve à l’entrée
des palais et près des escales de caïques. Il me semble, sans
l’affirmer toutefois, que ce tapis de couleur noire est particulièrement
affecté au sultan comme grand khan de Tartarie,
dont cette nuance est l’insigne.
Les génuflexions, les prosternations et les psalmodies se
prolongeaient à l’intérieur du sanctuaire, et le soleil du
midi, raccourcissant toujours l’ombre, faisait briller le cailloutis
de la place ; les murailles blanches renvoyaient d’aveuglantes
réverbérations, d’autant plus incommodes pour
les trois ou quatre dames qui se trouvaient là, que l’étiquette
interdit d’ouvrir un parasol en présence du sultan, et même
devant les palais où il habite ; en Orient, le parasol a toujours
été un emblème du pouvoir suprême. Le maître est à
l’ombre, tandis que les esclaves rôtissent au soleil. La rigueur
s’est relâchée sur ce point comme sur toutes choses,
et l’on ne courrait pas aujourd’hui, à enfreindre cet usage,
les risques auxquels on se serait exposé autrefois ; mais les
étrangers de bon goût se conforment à l’usage. A quoi bon
choquer les habitudes du pays que l’on visite, habitudes qui
ont leurs raisons d’être et souvent ne sont pas au fond plus
ridicules que les nôtres ?
Un mouvement se fit à l’intérieur de la Mosquée ; les officiers
rajustèrent leur chaussure à la porte ; les saïs amenèrent
le cheval du sultan contre le montoir, et bientôt, entre
une haie de vizirs, de pachas et de beys saluant à l’orientale, — salut
que je préfère de beaucoup pour sa grâce respectueuse
au salut européen, — parut Sa Hautesse le sultan
Abdul-Medjid, se détachant en clair sur le fond sombre de
la porte, dont le chambranle lui faisait comme un cadre.
Son costume, très-simple, se composait d’une espèce de paletot
sac en drap bleu foncé, d’un pantalon de moire blanche,
de bottes vernies et d’un fez où l’aigrette impériale de
plumes de héron était fixée par un bouton d’énormes diamants ;
par l’interstice de son paletot on voyait briller quelques
dorures sur sa poitrine ; je regrette fort, pour ma part,
l’ancienne magnificence asiatique ; j’aimais les sultans impassibles
comme des idoles dans des châsses de pierreries,
espèces de paons du pouvoir épanouis au milieu d’une auréole
de soleils. Dans les pays d’autorité absolue, le souverain
ne saurait se séparer assez de l’humanité par des formes
imposantes, solennelles, hiératiques, par un luxe éblouissant,
chimérique et fabuleux ; comme Dieu à Moïse, il ne
doit apparaître à ses peuples qu’à travers un buisson ardent
de diamants en phosphorescence. — Cependant, malgré la
simplicité austère de ses habits, la qualité d’Abdul-Medjid
ne pouvait être un mystère pour personne. Une satiété suprême
se lisait sur sa figure pâle ; la conscience d’un pouvoir
irrésistible donnait à ses traits, assez peu réguliers
d’ailleurs, une tranquillité de marbre. Ses yeux fixes, immuables,
à la fois perçants et mornes, voyant tout et ne regardant
rien, ne ressemblaient pas à des yeux d’homme ; une
barbe courte, peu épaisse et brune, entourait ce masque
triste, impérieux et doux.
En quelques pas faits avec une extrême lenteur, et plutôt
glissés que marchés, — des pas de dieu ou de fantôme ne
se mouvant pas par des procédés humains, — Abdul-Medjid
franchit l’espace qui séparait la porte de la mosquée du bloc
de marbre, en suivant la bande d’étoffe noire sur laquelle
personne autre que lui ne posait le pied, et se laissa couler
plutôt qu’il ne monta sur la housse de son cheval, immobile
comme un cheval sculpté. Les gros officiers se hissèrent
un peu plus difficultueusement au haut de leurs bêtes respectives,
et le cortége se mit en mouvement pour regagner
le palais au cri de Vive le sultan ! poussé en turc par les soldats
avec un véritable enthousiasme.
En pressant un peu le pas, je pus devancer le cortége et
m’aller poster plus loin, de manière à voir encore Sa Hautesse.
Je donnais le bras à une jeune dame italienne qui
m’avait prié de l’accompagner, et qui se penchait avidement
à travers la haie pour contempler les traits du sultan ; car
un homme qui a seize cents concubines est un phénomène qui
intéresse au plus haut degré la curiosité des femmes ; Abdul-Medjid,
dont le cheval s’avançait moelleusement, inclinant
sa belle tête avec des ondulations de col de cygne et comme
ayant la conscience du fardeau qu’il portait, Abdul-Medjid
remarqua l’étrangère et fixa quelques secondes sur elle ses
yeux d’aigle en tournant imperceptiblement sa face impassible,
ce qui est la manière de saluer du sultan, chose qu’il
fait du reste très-rarement.
Pendant ce défilé, la musique jouait une marche arrangée
sur des motifs turcs par le frère de Donizetti, chef de la
musique impériale, et entremêlée d’assez de tambours de
basque et de flûtes de derviche pour satisfaire les oreilles
mahométanes sans choquer cependant les oreilles catholiques ;
cette marche a de l’entrain et ne manque pas de caractère.
Puis tout rentra dans le palais, dont la porte ouverte laissait
entrevoir une vaste cour d’architecture moderne, les
battants retombèrent, et il ne resta plus dans la rue que
quelques curieux, se dispersant de différents côtés ; des
paysans bulgares au sayon grossier, au bonnet de fourrure,
et de vieilles mendiantes momifiées accroupies dans leurs
haillons, sur le plat de leurs cuisses, le long des murailles
incandescentes de chaleur.
Le silence de midi régnait autour de ce palais mystérieux,
qui, derrière ses fenêtres treillissées, renferme tant d’ennuis
et de langueurs, et je ne pouvais m’empêcher de penser
à tous ces trésors de beauté perdus pour le regard humain,
à tous ces types merveilleux de la Grèce, de la
Circassie, de la Géorgie, de l’Inde et de l’Afrique, qui s’évanouissent
sans avoir été reproduits par le marbre ou la toile,
sans que l’art les ait éternisés et légués à l’amoureuse
admiration des siècles : Vénus qui n’auront jamais leur
Praxitèle, Violantes dénuées de Titien, Fornarines que ne
verra pas Raphaël.
Quel heureux billet tiré à la loterie humaine que celui de
padischa ! — Qu’est-ce que don Juan, avec son mille e tré,
à côté du sultan ? un subalterne coureur d’aventures, plus
trompé encore qu’il ne trompe, éparpillant ses misérables
caprices sur quelques maîtresses déjà souillées aux trois
quarts, séduites d’avance, qui ont eu des maris, des amants,
dont tout le monde connaît le visage, les bras et les épaules ;
à qui des fats ont serré la main en dansant, et dont l’oreille
a entendu chuchoter cent fois la litanie des madrigaux imbéciles.
Le beau sire, qui se promène au clair de lune sous
les balcons, et fait le pied de grue, la guitare au dos, en
compagnie de Leporello, à moitié endormi !
Parlez-moi du sultan, qui n’accueille que les lis les plus
purs, que les roses les plus immaculées du jardin de beauté,
et dont l’œil ne s’arrête que sur des formes parfaites que
n’ont salies aucun regard mortel, et qui passeront inconnues
du berceau à la tombe, gardées par des monstres sans
sexe au fond des magnifiques solitudes, où nulle audace ne
se risquerait à pénétrer, dans un mystère qui rend impossible
même le plus vague désir.
J’avais changé de logement, celui que j’occupais à Dervish-Sokak
étant un peu triste et n’ayant de vue que sur une
ruelle étroite comme toutes celles de Constantinople. J’étais
allé habiter à l’hôtel de France, où, d’un grand salon à huit
fenêtres, garni d’un long divan, l’on apercevait le petit
Champ-des-Morts, les toits et les minarets de Cassim-Pacha
et les hauteurs de San-Dimitri, perspective charmante qui
semblerait légèrement lugubre à Paris, mais qu’on trouve
avec raison fort gaie à Constantinople ; et, dans cet hôtel,
j’avais fait connaissance d’un jeune homme à qui ses études
médicales et la perfection avec laquelle il parlait les langues
de l’Orient donnaient une grande facilité pour pénétrer dans
les maisons turques et en connaître les mœurs intimes : il
était abonné de la Presse, grand admirateur de M. de Girardin,
et mon nom, connu de lui littérairement, le faisait
s’intéresser à mes excursions et à mes recherches de voyageur ;
je lui dus la bonne fortune d’une invitation à dîner
chez un ancien pacha du Kurdistan de ses amis.
Nous partîmes tous les deux vers six heures du soir pour
arriver à Beschick-Tash, où demeurait le pacha, à l’heure
du coucher du soleil, car l’on était en Ramadan, et le jeûne
ne se rompt que lorsque l’astre du jour a fait disparaître
son disque derrière les collines d’Eyoub. A l’échelle de Top’Hané,
nous frétâmes un caïque à deux paires de rames, et
après une nage vigoureuse d’une demi-heure contre un courant
assez rapide, nos caïdjis nous débarquèrent au pied de
ce café bâti sur l’eau comme un nid d’alcyon, ou comme
une vigie de pêcheur, dont j’ai déjà fait un léger croquis,
et qui était plein de Turcs, attendant, la montre en main
et le chibouck tout chargé, la minute précise où ils pourraient
approcher de leurs lèvres le bienheureux bouquin
d’ambre et aspirer l’odorante fumée.
Après avoir traversé quelques rues bordées de marchands
de lulés (fourneaux de pipe), de confiseries, de concombres,
de rapes de maïs et autres denrées orientales, et encombrées
d’une foule compacte, nous commençâmes à gravir la ruelle
déserte, formée par les murailles crépies de rose de grands
jardins, en haut de laquelle était perchée la maison de l’ex-pacha
du Kurdistan.
Une porte qui se refermait nous laissa voir un élégant
coupé rentrant dans sa remise. C’était la femme du pacha
revenant de la promenade, car, contrairement à l’idée qu’on
en a, les dames turques, loin de rester claquemurées dans les
harems, sortent quand elles veulent, à la condition de rester
voilées, et leurs maris ne les accompagnent jamais.
Une porte basse, précédée d’un perron de trois marches,
nous fut ouverte par un domestique habillé à l’européenne,
sauf la calotte rouge de rigueur, et, après avoir quitté nos
chaussures pour des babouches que nous avions pris soin
d’apporter avec nous, l’on nous fit monter au premier étage,
où se trouvait le selamlick (appartement des hommes), toujours
séparé de l’odalick (appartement des femmes) dans la
distribution des maisons turques, riches ou pauvres, grandes
ou petites.
Nous trouvâmes l’ex-pacha dans une pièce fort simple, au
plafond de bois peint en gris et relevé de filets bleus, n’ayant
pour tous meubles que deux armoires parallèles, une natte
en paille de Manille et un divan recouvert de perse, à
l’extrémité duquel se tenait le maître du logis, faisant
rouler sous ses doigts les grains d’un chapelet en bois de
sandal.
Le coin du divan est la place d’honneur que le maître de
la maison ne quitte jamais, à moins qu’il ne soit visité par
une personne d’un rang supérieur au sien.
Que cette simplicité ne surprenne pas. Le selamlick est,
en quelque sorte, un appartement extérieur, une sorte de
parloir, une antichambre que les étrangers ne dépassent pas
et qui est réservé à la vie publique. Tout le luxe est réservé
pour le harem. C’est là que se déploient les tapis d’Ispahan
et de Smyrne, que s’entassent les carreaux de brocart, que
s’allongent les moelleux divans de soie, que brillent les petites
tables incrustées de nacre, que fument les brûle-parfums
en filigrane d’or et d’argent, que miroitent les glaces
à biseau de Venise, que s’épanouissent les fleurs rares dans
des cornets de Chine, et que carillonnent capricieusement les
pendules à musique ; c’est là que s’élancent aux plafonds les
inextricables arabesques ; que pendent, comme des stalactites,
les cheminées de marbre de Marmara, et que grésillent
sur leurs vasques blanches les filets d’eau parfumée. Dans
cet asile mystérieux se passe la vie réelle, la vie de plaisir et
d’intimité, où nul parent, nul ami ne pénètre.
L’ex-pacha du Kurdistan portait le fez, la redingote boutonnée
droit du Nizam, et un pantalon de coutil blanc large.
Sa tête, maigre, fine, un peu fatiguée, terminée par une barbe
où déjà se glissaient quelques nuances argentées, avait un
grand cachet de distinction, et si une expression anglaise
pouvait s’appliquer à un Turc, je dirais que ce pacha avait
l’air d’un parfait gentleman.
Mon ami lui traduisait mes compliments, auxquels il répondit
d’une manière fort gracieuse ; puis il me fit signe de m’asseoir
auprès de lui. Ma facilité à croiser les jambes à l’orientale,
mouvement fort difficile pour des Français, le fit sourire
et lui donna bonne opinion de moi.
Le jour baissait ; — les dernières teintes orangées du couchant
s’éteignirent au bord du ciel, et le bienheureux coup
de canon retentit joyeusement dans l’air ; le jeûne était
rompu, et des domestiques parurent apportant des pipes,
des verres d’eau et quelques menues confiseries ; cette légère
collation sert à constater que les fidèles peuvent légalement
prendre de la nourriture.
Puis ils posèrent à côté du divan un grand disque de
cuivre jaune soigneusement fourbi et reluisant comme un
bouclier d’or, sur lequel étaient disposés différents mets dans
des jattes de porcelaine. Ces disques, supportés par un pied
bas, servent de table en Turquie, et trois ou quatre convives
peuvent y prendre place. Le linge de corps et de table est
un luxe inconnu en Orient. L’on mange sans nappe, mais
on vous donne, pour essuyer vos doigts, de petits carrés de
mousseline, brochés d’or, assez semblables aux serviettes à
thé en usage dans nos soirées à l’anglaise, précaution qui
n’est pas inutile, car on ne se sert, à ces repas, que de la
fourchette du père Adam. Le maître du logis, plein de politesse
et de prévenances, voulait, prévoyant mon embarras,
me faire donner, comme dit Castil Blaze :
La cuillère d’argent qui servait à manger ;
mais je le remerciai, désirant me conformer en tout aux règles
de la gastronomie turque.
Au point de vue des Brillat-Savarin, des Cussy, des Grimod
de la Reynière, des Carême, l’art culinaire turc doit
sembler tout à fait barbare et patriarcal ; ce sont des rapprochements
de substances tout à fait insolites, des mélanges
extravagants pour des palais parisiens, mais qui pourtant
ne manquent pas de recherche et ne se font pas au hasard.
Les plats, dont on prend avec les doigts quelques bouchées,
sont en grand nombre et se succèdent rapidement. Ils consistent
en morceaux de mouton, en poulets démembrés, en
poissons à l’huile, en concombres crus, farcis, arrangés de
toutes les manières ; en petits salsifis visqueux, pareils à des
racines de guimauve et très-estimés pour leurs qualités stomachiques ;
en boulettes de riz enveloppées de feuilles de
vigne ; en purée de citrouille au sucre ; en crêpes au miel ;
le tout aspergé d’eau de rose, assaisonné de menthe, d’herbes
aromatiques et couronné par le pilaw sacramentel, mets
national comme le puchero espagnol, comme le couscoussou
arabe, comme la choucroute allemande, comme le plum-pudding
anglais, qui figure obligatoirement à tous les repas
dans le palais et dans la chaumière. Pour boisson, l’on buvait
de l’eau, du sherbet et du jus de cerise qu’on puisait
dans un compotier avec une cuiller d’écaille à manche d’ivoire.
Le festin terminé, l’on emporta le plateau de cuivre, l’on
donna à laver, cérémonie indispensable lorsqu’on a dîné
sans autre argenterie que les dix doigts ; l’on servit du café,
et le chibouckdji présenta à chaque convive une belle pipe au
gros bouquin d’ambre, au tuyau de cerisier lisse comme
du satin, au lulé chaperonné d’une belle touffe blonde de
tabac de Macédoine enlevée d’un seul coup et reposant
sur un rond de métal posé à terre, pour préserver la natte
des charbons et des cendres qui pourraient tomber du fourneau.
La conversation s’engagea aussi animée qu’elle peut l’être
quand on ne parle que par trucheman. L’ex-pacha, qui paraissait
assez au courant de la politique européenne, me fit
une foule de questions sur le coup d’État du 2 décembre,
qu’il approuvait fort, l’idée abstraite de la République entrant
avec peine dans une tête façonnée au despotisme oriental ; — il
me demanda si le président (l’empire n’était pas
encore proclamé) possédait beaucoup de canons et commandait
à un grand nombre de troupes, quel uniforme il portait,
s’il montait bien à cheval et s’il allait faire la guerre
comme son oncle Bounaberdi, si je le connaissais, si je lui
avais parlé, et autres interrogations de ce goût, que je satisfis
de mon mieux. Le frère de l’ex-pacha, assis près de lui,
et qui savait quelques mots de français, paraissait suivre la
conversation avec intérêt.
Les domestiques emportèrent les pipes ; — l’ex-pacha se
leva pour aller faire sa prière sur un coin de tapis, dans
une pièce à côté, et il revint au bout de quelques minutes,
calme et grave, après avoir satisfait à ses devoirs religieux
en bon musulman ; nous échangeâmes encore quelques
phrases, et lorsque je pris congé, le maître du logis me
dit que je pouvais revenir quand cela me ferait plaisir et que
je serais toujours le bienvenu, ce qui, dans une bouche turque,
n’est pas une vaine formule.
En nous en allant, nous causâmes quelques instants avec
le secrétaire, installé dans une pièce du rez-de-chaussée. — C’était
un jeune homme très-doux, très-poli, Arménien probablement,
et qui parlait fort bien le français. Il me fit des
questions sur Paris, qu’il désirait beaucoup voir, et en devisant,
il vit à mon doigt une cornaline gravée, contenant
mon nom en persan fleuri, et à cause de la beauté des caractères
taillés par un des plus habiles artistes de Téhéran,
il en prit une empreinte en les frottant de noir et en appliquant
dessus un morceau de papier, de façon à obtenir les
lettres en clair.
Nous retrouvâmes nos caïdjis qui nous attendaient à Beschick-Tash ;
ils nous eurent bientôt remis à Top’Hané, où
nous nous arrêtâmes à un petit café fréquenté par des Circassiens,
grands politiqueurs qui tiennent là une espèce
d’arbre de Cracovie. — Mon compagnon me traduisit leurs
discours, et je fus assez étonné de voir ces hommes à bonnets
bordés de fourrure, à jupon de poil de chèvre serré
par une ceinture de métal, aux jambes entourées de linge
retenu par des cordelettes, parler des affaires de Paris et de
Londres, apprécier les ministres et les diplomates en parfaite
connaissance de cause.
Pendant qu’ils politiquaient ainsi, un petit derviche vint
chanter d’une voix nasillarde et sur une tonalité impossible
une cantilène bizarre et mélancolique, dans le but d’obtenir
quelque aumône, et me reporta vers l’Orient, que j’avais
oublié en entendant ces Circassiens qui parlaient
comme des abonnés du Constitutionnel ou du Journal des
Débats.