LA FAMINE
Le printemps était proche lorsque Castor-Gris termina son voyage. On
était en avril et Croc-Blanc comptait un an d'âge, quand il retrouva
le campement de la tribu et fut délivré, par Mit-Sah, de ses harnais.
Quoiqu'il ne fût pas encore au terme de sa croissance, le louveteau
était, exception faite de Lip-Lip, le plus formé parmi les jeunes
chiens de campement. De son père loup et de Kiche, il avait hérité
force et stature, et déjà son corps dépassait en longueur celui des
chiens adultes. Mais il n'était pas encore large en proportion, et
ses formes demeuraient minces et élancées, avec une vigueur plus
nerveuse que massive. La fourrure de Croc-Blanc était du vrai gris des
loups, et il était, en apparence, un vrai loup lui-même. Le quart de
sang de chien, qui lui venait de Kiche, s'il avait sa part marquée
dans sa mentalité, n'avait pas sensiblement influencé son aspect
physique.
Le louveteau, vagabondant à travers le campement, s'amusa fort à
retrouver les divers dieux qu'il avait connus avant son long voyage.
Puis il y avait les chiens; les petits, qui avaient grandi comme
lui-même, et les grands, qui ne lui paraissaient plus maintenant aussi
grands ni aussi formidables que sa mémoire les lui représentait. Aussi
n'en eut-il pas peur comme autrefois, se promenant au milieu d'eux
avec un air dégagé, tout nouveau, et qui lui parut délicieux.
Parmi les vieux chiens se trouvait un certain Baseek, au poil
grisonnant, qui, jadis, n'avait qu'à découvrir ses dents pour le
faire fuir au loin, rampant et couchant. Croc-Blanc, dans ses jeunes
jours, avait connu par lui combien il existait peu. Par lui, maintenant,
il se rendait compte du changement survenu dans son développement et
dans sa force, tandis que Baseek n'avait fait au contraire que
s'affaiblir avec l'âge.
Le premier contact eut lieu entre eux à l'occasion du dépècement
d'un élan fraîchement tué. Croc-Blanc avait obtenu pour sa part un
sabot et un tibia, où adhérait un morceau de viande. À l'écart
derrière un buisson et loin de la bousculade des autres chiens, il
dévorait tranquillement sa proie, lorsque Baseek s'élança sur lui.
Il riposta en bondissant à son tour sur l'intrus, dont il lacéra la
chair, puis se recula hors de sa portée. Baseek stupéfait de la
témérité du louveteau et de son attaque rapide, en demeura figé,
regardant stupidement son adversaire, l'os rouge et saignant entre
eux.
Baseek, qui avait expérimenté déjà la valeur croissante des jeunes
chiens, autrefois rossés par lui, faisait appel à toute sa sagesse
pour supporter ce qu'il ne pouvait empêcher. Au temps passé, il se
serait immédiatement jeté sur Croc-Blanc, dans la fureur d'un juste
courroux. Mais connaissant son impuissance, il se contenta de se
hérisser fièrement et de regarder le louveteau, par-dessus l'os avec
mépris. Croc-Blanc, de son côté, ressentait encore quelque chose de
l'ancienne terreur. Il se tassa sur lui-même et se fit petit, tout en
cherchant en son esprit le moyen d'opérer une retraite qui ne fût
pas trop ignominieuse.
Mais Baseek jugea mal de la situation. Il lui parut suffisant d'avoir
intimidé le louveteau de son regard méprisant. Croc-Blanc allait fuir
et lui laisser la viande. Baseek n'eut pas la patience d'attendre.
Considérant sa victoire comme un fait acquis, il s'avança vers la
viande. Comme il courbait la tête, sans autre précaution, pour la
flairer, le louveteau se hérissa légèrement. Même alors, rien
n'était perdu pour le vieux chien. S'il était resté résolument
en place, en relevant la tête et en faisant luire la menace de ses
yeux, Croc-Blanc se serait piteusement retiré. Mais l'odeur de la
chair fraîche montait à ses narines, avec un tel attrait, qu'il ne
put résister au désir d'y goûter sans tarder.
C'en était trop pour Croc-Blanc. Il venait, pendant trop longtemps,
d'être le maître incontesté de ses compagnons de route pour se
résoudre à demeurer insensible tandis qu'un autre chien dévorait la
viande qui lui appartenait. Il frappa, selon sa coutume, sans avertir.
Dès le premier coup de dent, Baseek avait l'oreille mise en rubans,
et il n'était pas encore revenu de sa stupeur que d'autres
calamités fondaient sur lui. Il était renversé, les pattes en
l'air, avait la gorge entamée et, tandis qu'il luttait pour se
remettre debout, son épaule recevait deux fois les crocs du louveteau.
Dans une inutile riposte, il fit claquer sur l'air vide une morsure
irritée. L'instant d'après, il était atteint au museau et balayé
loin de la viande.
La situation se trouvait ainsi retournée. Croc-Blanc, hérissé et
menaçant, demeurait sur le tibia, tandis que Baseek se tenait en
arrière et se préparait à la retraite. Il n'osait plus risquer la
bataille avec le louveteau, dont l'attaque rapide le bouleversait, et
plus amèrement il connaissait l'affaiblissement de l'âge. Il fit
un effort héroïque pour sauvegarder sa dignité. Tournant le dos, avec
calme, à Croc-Blanc et au tibia, comme si l'un et l'autre eussent
été choses dont il n'avait souci et tout à fait indignes de son
attention, il s'éloigna d'un pas noble. Et, tant qu'il ne fut pas
hors de la vue du louveteau, il ne s'arrêta pas pour lécher ses
blessures saignantes.
Cette nouvelle victoire raffermit la confiance de Croc-Blanc en
lui-même et accrut son orgueil. Ferme, désormais, sur son droit, il
allait son chemin dans le camp sans céder le pas à aucun chien, ne
craignant plus d'être maltraité, mais redouté de tous, toujours
insociable, morose et solitaire, daignant à peine regarder à droite ou
à gauche, et accepté comme un égal par ses aînés, abasourdis. Pas
plus qu'il n'endurait un acte hostile, il n'admettait d'ouvertures
d'amitié. Il prétendait uniquement qu'on le laissât tranquille.
Quelques autres rencontres achevèrent d'imposer sa manière de voir aux
récalcitrants.
Vers la mi-été, Croc-Blanc eut une épreuve. Comme il trottait seul,
un jour, silencieux comme de coutume, et examinait une nouvelle tente,
qui s'était élevée pendant son absence, sur la lisière du camp, il
tomba en plein sur Kiche.
S'étant arrêté, il la regarda. Son souvenir d'elle était vague,
mais non effacé. À son aspect, elle retroussa sa lèvre, avec son
ancien grondement de menace. Alors la mémoire revint, plus claire, au
louveteau. Son enfance oubliée, et toutes les remembrances qui
s'associaient à ce grondement qui lui était familier, se
précipitèrent à l'esprit de Croc-Blanc. Avant qu'il connût les
dieux, Kiche avait été pour lui le pivot de l'univers. Le flot des
anciens sentiments et de l'intimité passée surgit en lui. Il fit
vers elle un bond joyeux. Elle le reçut avec ses crocs aigus, qui lui
ouvrirent la joue jusqu'à l'os. Le louveteau ne comprit pas et se
recula en arrière, tout démonté et fort intrigué.
Kiche, cependant, n'était pas coupable. Une mère-louve n'est pas
créée pour se souvenir de ses louveteaux, de ceux d'un an, ni de
ceux qui précèdent. Aussi ne reconnut-elle pas Croc-Blanc. Ce
n'était pour elle qu'une bête étrangère et un intrus. Sa
présente portée lui interdisait de tolérer aucun animal à
proximité.
Un des petits louveteaux vint gambader autour de Croc-Blanc. Ils
étaient demi-frères, mais ils l'ignoraient tous deux. Croc-Blanc
flaira curieusement le petit, mais il fut aussitôt attaqué par Kiche,
qui lui déchira la face, une seconde fois. Il recula encore plus loin.
Les vieux souvenirs, et toutes les idées qui s'y associaient,
moururent à nouveau et retombèrent au tombeau d'où elles avaient
ressuscité. Croc-Blanc regarda Kiche, qui était en train de lécher
son petit et qui s'en arrêtait, de temps à autre, pour gronder et
menacer. Elle était devenue sans intérêt pour lui. Il avait appris à
vivre loin d'elle et il l'oublia tout à fait. Il n'y eut plus,
dans sa pensée, place pour elle, exactement comme elle n'avait plus,
dans la sienne, gardé place pour lui.
Il restait là, immobile, tout étourdi, livrant une dernière bataille
à ses souvenirs bouleversés, lorsque Kiche, pour la troisième fois,
renouvela son attaque, bien décidée à l'expulser loin de son
voisinage. Croc-Blanc se laissa volontairement chasser. C'était une
loi de sa race que les mâles ne doivent pas combattre contre les
femelles, et Kiche en était une. Aucune déduction de la vie ni du
monde ne lui avait enseigné cette loi. Il la connaissait, immédiate et
impérative, par ce même instinct qui avait mis en lui la crainte de
l'Inconnu et celle de la mort.
D'autres mois passèrent. Croc-Blanc devenait plus large de formes et
plus massif, tandis que son caractère continuait à se développer
selon la ligne tracée par son hérédité et par le milieu ambiant.
L'hérédité, comme une argile, était susceptible de prendre des
formes diverses, selon le monde auquel elle était soumise. Le milieu la
pétrissait et lui servait de modèle. Si Croc-Blanc n'était pas venu
vers le feu des hommes, le Wild l'eût moulé en un vrai loup. Mais
ses dieux lui avaient créé un milieu différent et l'avaient moulé
en un chien, qui conservait quelque chose du loup, mais qui était tout
de même un chien et non un loup. Son caractère avait été
pareillement pétri, selon la pression morale que sa nature avait subie.
C'était une loi fatale à laquelle le louveteau n'avait pu
échapper. Et, tandis qu'il devenait toujours plus insociable avec les
autres chiens, plus féroce envers eux, Castor-Gris l'appréciait
chaque jour davantage.
Quelle que fût cependant sa force physique et morale, Croc-Blanc
souffrait d'une faiblesse de caractère insurmontable. Il ne pouvait
supporter de voir rire de lui. Le rire humain était, à son idée,
chose haïssable. Qu'il plût aux dieux de rire entre eux, au sujet de
n'importe quoi, peu lui souciait. Mais, si le rire se tournait de son
côté, s'il sentait qu'il en devenait l'objet, alors il entrait
en une effroyable rage. Calme et digne en sa sombre gravité,
l'instant d'avant, il en était métamorphosé. On l'outrageait,
pensait-il, et la folie frénétique qui s'emparait de lui durait des
heures entières. Malheur au chien qui venait alors gambader à sa
portée! Le louveteau connaissait trop bien la loi pour passer sa
colère sur Castor-Gris; car, derrière Castor-Gris, il y avait un
fouet et un gourdin. Mais derrière les chiens il n'y avait que
l'espace vide, où ils détalaient dès qu'apparaissait Croc-Blanc,
rendu fou par les rires.
Croc-Blanc était dans sa troisième année, lorsqu'il y eut une
grande famine pour les Indiens du Mackenzie. Le poisson manqua pendant
l'été; durant l'hiver, les cariboos oublièrent de faire leur
habituelle migration. Les élans étaient rares, les lapins avaient
presque disparu, et toutes les bêtes de proie, tous les animaux qui
vivent de la chasse, périssaient. Manquant de leur nourriture
coutumière, tenaillés par la faim, ils se jetèrent les uns sur les
autres et s'entre-dévorèrent. Le plus fort survivait seul.
Les dieux de Croc-Blanc étaient sans trêve en chasse de quelque
animal. Les plus vieux et les plus faibles d'entre eux moururent
d'inanition. Ce n'était, dans le camp, que gémissements et affres
de souffrance. Femmes et enfants tombaient de faim, le peu de nourriture
qui restait s'en allant dans le ventre des chasseurs aux yeux creux,
qui battaient la forêt, dans leur vaine poursuite de la viande.
Tandis que les dieux en étaient réduits à manger le cuir de leurs
mocassins et de leurs moufles, les chiens dévoraient les harnais dont
on les avait déchargés, et jusqu'à la lanière des fouets. Puis les
chiens se mangèrent les uns les autres et les dieux, à leur tour,
mangèrent les chiens. Les plus débiles et les moins beaux étaient
mangés les premiers. Ceux qui survivaient regardaient et comprenaient.
Quelques-uns parmi les plus hardis, croyant faire preuve de sagesse,
abandonnèrent les feux des dieux et s'enfuirent dans les forêts. Ils
y succombèrent de faim ou furent dévorés par les loups.
Dans cette misère, Croc-Blanc se coula lui aussi parmi les bois.
L'entraînement de son enfance le rendait plus apte que les autres
chiens à la vie sauvage et le guidait dans ses actions. Il s'adonna
plus spécialement à la chasse des menues bestioles et reprit ses
affûts à l'écureuil, dont il guettait les mouvements sur les
arbres, attendant, avec une patience aussi infinie que sa faim, que le
prudent petit animal s'aventurât sur le sol. Il s'élançait alors
de sa cachette, comme un gris projectile, incroyablement rapide, et ne
manquait jamais son but. Si vif que fût l'envol de l'écureuil, il
était trop lent encore.
Mais si réussie que fût cette chasse, il n'y avait pas assez
d'écureuils pour engraisser, ou simplement nourrir Croc-Blanc. Il
chassa plus petit, ne dédaigna pas de déterrer les souris-des-bois et
n'hésita pas à livrer bataille à une belette, aussi affamée que
lui et bien plus féroce.
Au moment où la famine atteignait son point culminant, il s'en revint
vers les feux des dieux. Il s'arrêta à quelque distance des tentes,
épiant, de la forêt, ce qui se passait dans le camp, évitant
d'être découvert et dépouillant les pièges des Indiens du gibier
qu'il y trouvait capturé. Il spolia même un piège appartenant à
Castor-Gris et où un lapin était pris, tandis que son ancien maître
était à errer dans la forêt. Il se reposait souvent, couché sur le
sol, si grande était sa faiblesse et tellement le souffle lui manquait.
Il rencontra, un jour, un jeune loup, maigre et demi-mort de besoin.
S'il n'avait pas été affamé lui-même, Croc-Blanc aurait pu se
joindre à lui et, peut-être, aller reprendre place dans la troupe
sauvage de ses frères. Mais, étant donné la situation présente, il
courut sur le jeune loup, le tua et le mangea.
La chance semblait le favoriser. Toujours, lorsque le besoin de
nourriture se faisait le plus durement sentir, il trouvait quelque chose
à tuer. Lorsqu'il se sentait surtout faible, il avait le bonheur de
ne pas se croiser avec un adversaire plus fort que lui et qui l'eût
infailliblement mis à mal. Une troupe de loups, qui se précipita sur
lui, le trouva solidement repu d'un lynx qu'il avait dévoré, deux
jours avant. Ce fut une chasse acharnée et sans quartier. Mais
Croc-Blanc était plus en forme que ses agresseurs. Il finit par lasser
leur poursuite et sauva sa vie. Mieux encore, revenant sur ses pas, il
se jeta sur un de ses poursuivants avancés et s'en régala.
Quittant ensuite cette région, il s'en vint pérégriner à travers
la vallée où il était né. Il y dénicha l'ancienne tanière et y
trouva Kiche. Elle avait fui, comme lui, les feux inhospitaliers des
dieux et avait repris possession de son refuge, pour y mettre au jour
une portée. Un seul des nouveau-nés survivait, lorsque Croc-Blanc fit
son apparition, et cette jeune existence n'était pas destinée à
résister encore longtemps, en une telle famine.
L'accueil de Kiche à son grand fils ne fut pas plus affectueux que
lors de leur dernière rencontre. Mais Croc-Blanc ne s'en inquiéta
pas. Sa force dépassait maintenant celle de sa mère. Il tourna le dos,
avec philosophie, et descendit en trottant vers le torrent. Il obliqua
vers la tanière de la mère-lynx, contre laquelle il avait, en
compagnie de Kiche, combattu voilà bien longtemps. Il s'étendit dans
la tanière abandonnée et y dormit tout un jour.
Vers la fin de l'été, dans la dernière période de la famine, il se
rencontra avec Lip-Lip, qui avait aussi gagné les bois, où il
traînait une existence misérable. Ils trottaient tous deux en sens
opposé, à la base d'une des falaises qui bordaient le torrent.
Inopinément, ils se trouvèrent nez à nez, à un tournant du roc.
S'étant arrêtés, ils se mirent aussitôt en garde et se jetèrent
un méfiant coup d'œil.
Croc-Blanc était en splendide condition. La chasse avait été bonne
et, depuis huit jours, il s'était repu à gueule que veux-tu? Son
dernier meurtre n'était même pas encore digéré. Mais à l'aspect
de Lip-Lip, ses poils se hérissèrent tout le long de son dos, d'un
mouvement automatique, comme au temps des persécutions passées, et il
gronda. Ce qui suivit fut l'affaire d'un instant. Lip-Lip essaya de
fuir, mais Croc-Blanc, d'un coup d'épaule, le culbuta et le fit
rouler sur le sol. Puis il plongea ses dents dans sa gorge. Tandis que
son ennemi agonisait, il tourna en cercle autour de lui, pattes raides,
et observant. Après quoi, il reprit sa route et s'en alla en
trottant, le long de la falaise.
Peu après cet événement, il s'avança, sur la lisière de la
forêt, dans la direction d'une étroite clairière qui s'inclinait
vers le Mackenzie et où il était déjà venu. Mais, maintenant, un
campement l'occupait. Il demeura caché parmi les arbres, afin
d'étudier la situation. Spectacle, sons et odeurs lui étaient
familiers. C'était l'ancien campement qui s'était transporté à
cet endroit.
Spectacle, sons et odeurs différaient cependant du dernier souvenir
qu'il en avait gardé. Il n'y avait plus de plaintes, ni de
gémissements. Des bruits joyeux saluaient ses oreilles et, quand il
entendit la voix irritée d'une femme, il sut que, derrière cette
colère, était un estomac plein. Une odeur de poisson frit flottait
dans l'air. La nourriture ne manquait pas et la famine s'en était
allée. Alors, il sortit hardiment de la forêt et, trottant à travers
le village, vint droit à la tente de Castor-Gris.
Castor-Gris n'était pas là, mais Kloo-Kooch le reçut avec des cris
de joie. Elle lui donna tout un poisson fraîchement pris et il se
coucha par terre, en attendant le retour de Castor-Gris.
LA FAMINE
Le printemps était proche lorsque Castor-Gris termina son voyage. On
était en avril et Croc-Blanc comptait un an d'âge, quand il retrouva
le campement de la tribu et fut délivré, par Mit-Sah, de ses harnais.
Quoiqu'il ne fût pas encore au terme de sa croissance, le louveteau
était, exception faite de Lip-Lip, le plus formé parmi les jeunes
chiens de campement. De son père loup et de Kiche, il avait hérité
force et stature, et déjà son corps dépassait en longueur celui des
chiens adultes. Mais il n'était pas encore large en proportion, et
ses formes demeuraient minces et élancées, avec une vigueur plus
nerveuse que massive. La fourrure de Croc-Blanc était du vrai gris des
loups, et il était, en apparence, un vrai loup lui-même. Le quart de
sang de chien, qui lui venait de Kiche, s'il avait sa part marquée
dans sa mentalité, n'avait pas sensiblement influencé son aspect
physique.
Le louveteau, vagabondant à travers le campement, s'amusa fort à
retrouver les divers dieux qu'il avait connus avant son long voyage.
Puis il y avait les chiens; les petits, qui avaient grandi comme
lui-même, et les grands, qui ne lui paraissaient plus maintenant aussi
grands ni aussi formidables que sa mémoire les lui représentait. Aussi
n'en eut-il pas peur comme autrefois, se promenant au milieu d'eux
avec un air dégagé, tout nouveau, et qui lui parut délicieux.
Parmi les vieux chiens se trouvait un certain Baseek, au poil
grisonnant, qui, jadis, n'avait qu'à découvrir ses dents pour le
faire fuir au loin, rampant et couchant. Croc-Blanc, dans ses jeunes
jours, avait connu par lui combien il existait peu. Par lui, maintenant,
il se rendait compte du changement survenu dans son développement et
dans sa force, tandis que Baseek n'avait fait au contraire que
s'affaiblir avec l'âge.
Le premier contact eut lieu entre eux à l'occasion du dépècement
d'un élan fraîchement tué. Croc-Blanc avait obtenu pour sa part un
sabot et un tibia, où adhérait un morceau de viande. À l'écart
derrière un buisson et loin de la bousculade des autres chiens, il
dévorait tranquillement sa proie, lorsque Baseek s'élança sur lui.
Il riposta en bondissant à son tour sur l'intrus, dont il lacéra la
chair, puis se recula hors de sa portée. Baseek stupéfait de la
témérité du louveteau et de son attaque rapide, en demeura figé,
regardant stupidement son adversaire, l'os rouge et saignant entre
eux.
Baseek, qui avait expérimenté déjà la valeur croissante des jeunes
chiens, autrefois rossés par lui, faisait appel à toute sa sagesse
pour supporter ce qu'il ne pouvait empêcher. Au temps passé, il se
serait immédiatement jeté sur Croc-Blanc, dans la fureur d'un juste
courroux. Mais connaissant son impuissance, il se contenta de se
hérisser fièrement et de regarder le louveteau, par-dessus l'os avec
mépris. Croc-Blanc, de son côté, ressentait encore quelque chose de
l'ancienne terreur. Il se tassa sur lui-même et se fit petit, tout en
cherchant en son esprit le moyen d'opérer une retraite qui ne fût
pas trop ignominieuse.
Mais Baseek jugea mal de la situation. Il lui parut suffisant d'avoir
intimidé le louveteau de son regard méprisant. Croc-Blanc allait fuir
et lui laisser la viande. Baseek n'eut pas la patience d'attendre.
Considérant sa victoire comme un fait acquis, il s'avança vers la
viande. Comme il courbait la tête, sans autre précaution, pour la
flairer, le louveteau se hérissa légèrement. Même alors, rien
n'était perdu pour le vieux chien. S'il était resté résolument
en place, en relevant la tête et en faisant luire la menace de ses
yeux, Croc-Blanc se serait piteusement retiré. Mais l'odeur de la
chair fraîche montait à ses narines, avec un tel attrait, qu'il ne
put résister au désir d'y goûter sans tarder.
C'en était trop pour Croc-Blanc. Il venait, pendant trop longtemps,
d'être le maître incontesté de ses compagnons de route pour se
résoudre à demeurer insensible tandis qu'un autre chien dévorait la
viande qui lui appartenait. Il frappa, selon sa coutume, sans avertir.
Dès le premier coup de dent, Baseek avait l'oreille mise en rubans,
et il n'était pas encore revenu de sa stupeur que d'autres
calamités fondaient sur lui. Il était renversé, les pattes en
l'air, avait la gorge entamée et, tandis qu'il luttait pour se
remettre debout, son épaule recevait deux fois les crocs du louveteau.
Dans une inutile riposte, il fit claquer sur l'air vide une morsure
irritée. L'instant d'après, il était atteint au museau et balayé
loin de la viande.
La situation se trouvait ainsi retournée. Croc-Blanc, hérissé et
menaçant, demeurait sur le tibia, tandis que Baseek se tenait en
arrière et se préparait à la retraite. Il n'osait plus risquer la
bataille avec le louveteau, dont l'attaque rapide le bouleversait, et
plus amèrement il connaissait l'affaiblissement de l'âge. Il fit
un effort héroïque pour sauvegarder sa dignité. Tournant le dos, avec
calme, à Croc-Blanc et au tibia, comme si l'un et l'autre eussent
été choses dont il n'avait souci et tout à fait indignes de son
attention, il s'éloigna d'un pas noble. Et, tant qu'il ne fut pas
hors de la vue du louveteau, il ne s'arrêta pas pour lécher ses
blessures saignantes.
Cette nouvelle victoire raffermit la confiance de Croc-Blanc en
lui-même et accrut son orgueil. Ferme, désormais, sur son droit, il
allait son chemin dans le camp sans céder le pas à aucun chien, ne
craignant plus d'être maltraité, mais redouté de tous, toujours
insociable, morose et solitaire, daignant à peine regarder à droite ou
à gauche, et accepté comme un égal par ses aînés, abasourdis. Pas
plus qu'il n'endurait un acte hostile, il n'admettait d'ouvertures
d'amitié. Il prétendait uniquement qu'on le laissât tranquille.
Quelques autres rencontres achevèrent d'imposer sa manière de voir aux
récalcitrants.
Vers la mi-été, Croc-Blanc eut une épreuve. Comme il trottait seul,
un jour, silencieux comme de coutume, et examinait une nouvelle tente,
qui s'était élevée pendant son absence, sur la lisière du camp, il
tomba en plein sur Kiche.
S'étant arrêté, il la regarda. Son souvenir d'elle était vague,
mais non effacé. À son aspect, elle retroussa sa lèvre, avec son
ancien grondement de menace. Alors la mémoire revint, plus claire, au
louveteau. Son enfance oubliée, et toutes les remembrances qui
s'associaient à ce grondement qui lui était familier, se
précipitèrent à l'esprit de Croc-Blanc. Avant qu'il connût les
dieux, Kiche avait été pour lui le pivot de l'univers. Le flot des
anciens sentiments et de l'intimité passée surgit en lui. Il fit
vers elle un bond joyeux. Elle le reçut avec ses crocs aigus, qui lui
ouvrirent la joue jusqu'à l'os. Le louveteau ne comprit pas et se
recula en arrière, tout démonté et fort intrigué.
Kiche, cependant, n'était pas coupable. Une mère-louve n'est pas
créée pour se souvenir de ses louveteaux, de ceux d'un an, ni de
ceux qui précèdent. Aussi ne reconnut-elle pas Croc-Blanc. Ce
n'était pour elle qu'une bête étrangère et un intrus. Sa
présente portée lui interdisait de tolérer aucun animal à
proximité.
Un des petits louveteaux vint gambader autour de Croc-Blanc. Ils
étaient demi-frères, mais ils l'ignoraient tous deux. Croc-Blanc
flaira curieusement le petit, mais il fut aussitôt attaqué par Kiche,
qui lui déchira la face, une seconde fois. Il recula encore plus loin.
Les vieux souvenirs, et toutes les idées qui s'y associaient,
moururent à nouveau et retombèrent au tombeau d'où elles avaient
ressuscité. Croc-Blanc regarda Kiche, qui était en train de lécher
son petit et qui s'en arrêtait, de temps à autre, pour gronder et
menacer. Elle était devenue sans intérêt pour lui. Il avait appris à
vivre loin d'elle et il l'oublia tout à fait. Il n'y eut plus,
dans sa pensée, place pour elle, exactement comme elle n'avait plus,
dans la sienne, gardé place pour lui.
Il restait là, immobile, tout étourdi, livrant une dernière bataille
à ses souvenirs bouleversés, lorsque Kiche, pour la troisième fois,
renouvela son attaque, bien décidée à l'expulser loin de son
voisinage. Croc-Blanc se laissa volontairement chasser. C'était une
loi de sa race que les mâles ne doivent pas combattre contre les
femelles, et Kiche en était une. Aucune déduction de la vie ni du
monde ne lui avait enseigné cette loi. Il la connaissait, immédiate et
impérative, par ce même instinct qui avait mis en lui la crainte de
l'Inconnu et celle de la mort.
D'autres mois passèrent. Croc-Blanc devenait plus large de formes et
plus massif, tandis que son caractère continuait à se développer
selon la ligne tracée par son hérédité et par le milieu ambiant.
L'hérédité, comme une argile, était susceptible de prendre des
formes diverses, selon le monde auquel elle était soumise. Le milieu la
pétrissait et lui servait de modèle. Si Croc-Blanc n'était pas venu
vers le feu des hommes, le Wild l'eût moulé en un vrai loup. Mais
ses dieux lui avaient créé un milieu différent et l'avaient moulé
en un chien, qui conservait quelque chose du loup, mais qui était tout
de même un chien et non un loup. Son caractère avait été
pareillement pétri, selon la pression morale que sa nature avait subie.
C'était une loi fatale à laquelle le louveteau n'avait pu
échapper. Et, tandis qu'il devenait toujours plus insociable avec les
autres chiens, plus féroce envers eux, Castor-Gris l'appréciait
chaque jour davantage.
Quelle que fût cependant sa force physique et morale, Croc-Blanc
souffrait d'une faiblesse de caractère insurmontable. Il ne pouvait
supporter de voir rire de lui. Le rire humain était, à son idée,
chose haïssable. Qu'il plût aux dieux de rire entre eux, au sujet de
n'importe quoi, peu lui souciait. Mais, si le rire se tournait de son
côté, s'il sentait qu'il en devenait l'objet, alors il entrait
en une effroyable rage. Calme et digne en sa sombre gravité,
l'instant d'avant, il en était métamorphosé. On l'outrageait,
pensait-il, et la folie frénétique qui s'emparait de lui durait des
heures entières. Malheur au chien qui venait alors gambader à sa
portée! Le louveteau connaissait trop bien la loi pour passer sa
colère sur Castor-Gris; car, derrière Castor-Gris, il y avait un
fouet et un gourdin. Mais derrière les chiens il n'y avait que
l'espace vide, où ils détalaient dès qu'apparaissait Croc-Blanc,
rendu fou par les rires.
Croc-Blanc était dans sa troisième année, lorsqu'il y eut une
grande famine pour les Indiens du Mackenzie. Le poisson manqua pendant
l'été; durant l'hiver, les cariboos oublièrent de faire leur
habituelle migration. Les élans étaient rares, les lapins avaient
presque disparu, et toutes les bêtes de proie, tous les animaux qui
vivent de la chasse, périssaient. Manquant de leur nourriture
coutumière, tenaillés par la faim, ils se jetèrent les uns sur les
autres et s'entre-dévorèrent. Le plus fort survivait seul.
Les dieux de Croc-Blanc étaient sans trêve en chasse de quelque
animal. Les plus vieux et les plus faibles d'entre eux moururent
d'inanition. Ce n'était, dans le camp, que gémissements et affres
de souffrance. Femmes et enfants tombaient de faim, le peu de nourriture
qui restait s'en allant dans le ventre des chasseurs aux yeux creux,
qui battaient la forêt, dans leur vaine poursuite de la viande.
Tandis que les dieux en étaient réduits à manger le cuir de leurs
mocassins et de leurs moufles, les chiens dévoraient les harnais dont
on les avait déchargés, et jusqu'à la lanière des fouets. Puis les
chiens se mangèrent les uns les autres et les dieux, à leur tour,
mangèrent les chiens. Les plus débiles et les moins beaux étaient
mangés les premiers. Ceux qui survivaient regardaient et comprenaient.
Quelques-uns parmi les plus hardis, croyant faire preuve de sagesse,
abandonnèrent les feux des dieux et s'enfuirent dans les forêts. Ils
y succombèrent de faim ou furent dévorés par les loups.
Dans cette misère, Croc-Blanc se coula lui aussi parmi les bois.
L'entraînement de son enfance le rendait plus apte que les autres
chiens à la vie sauvage et le guidait dans ses actions. Il s'adonna
plus spécialement à la chasse des menues bestioles et reprit ses
affûts à l'écureuil, dont il guettait les mouvements sur les
arbres, attendant, avec une patience aussi infinie que sa faim, que le
prudent petit animal s'aventurât sur le sol. Il s'élançait alors
de sa cachette, comme un gris projectile, incroyablement rapide, et ne
manquait jamais son but. Si vif que fût l'envol de l'écureuil, il
était trop lent encore.
Mais si réussie que fût cette chasse, il n'y avait pas assez
d'écureuils pour engraisser, ou simplement nourrir Croc-Blanc. Il
chassa plus petit, ne dédaigna pas de déterrer les souris-des-bois et
n'hésita pas à livrer bataille à une belette, aussi affamée que
lui et bien plus féroce.
Au moment où la famine atteignait son point culminant, il s'en revint
vers les feux des dieux. Il s'arrêta à quelque distance des tentes,
épiant, de la forêt, ce qui se passait dans le camp, évitant
d'être découvert et dépouillant les pièges des Indiens du gibier
qu'il y trouvait capturé. Il spolia même un piège appartenant à
Castor-Gris et où un lapin était pris, tandis que son ancien maître
était à errer dans la forêt. Il se reposait souvent, couché sur le
sol, si grande était sa faiblesse et tellement le souffle lui manquait.
Il rencontra, un jour, un jeune loup, maigre et demi-mort de besoin.
S'il n'avait pas été affamé lui-même, Croc-Blanc aurait pu se
joindre à lui et, peut-être, aller reprendre place dans la troupe
sauvage de ses frères. Mais, étant donné la situation présente, il
courut sur le jeune loup, le tua et le mangea.
La chance semblait le favoriser. Toujours, lorsque le besoin de
nourriture se faisait le plus durement sentir, il trouvait quelque chose
à tuer. Lorsqu'il se sentait surtout faible, il avait le bonheur de
ne pas se croiser avec un adversaire plus fort que lui et qui l'eût
infailliblement mis à mal. Une troupe de loups, qui se précipita sur
lui, le trouva solidement repu d'un lynx qu'il avait dévoré, deux
jours avant. Ce fut une chasse acharnée et sans quartier. Mais
Croc-Blanc était plus en forme que ses agresseurs. Il finit par lasser
leur poursuite et sauva sa vie. Mieux encore, revenant sur ses pas, il
se jeta sur un de ses poursuivants avancés et s'en régala.
Quittant ensuite cette région, il s'en vint pérégriner à travers
la vallée où il était né. Il y dénicha l'ancienne tanière et y
trouva Kiche. Elle avait fui, comme lui, les feux inhospitaliers des
dieux et avait repris possession de son refuge, pour y mettre au jour
une portée. Un seul des nouveau-nés survivait, lorsque Croc-Blanc fit
son apparition, et cette jeune existence n'était pas destinée à
résister encore longtemps, en une telle famine.
L'accueil de Kiche à son grand fils ne fut pas plus affectueux que
lors de leur dernière rencontre. Mais Croc-Blanc ne s'en inquiéta
pas. Sa force dépassait maintenant celle de sa mère. Il tourna le dos,
avec philosophie, et descendit en trottant vers le torrent. Il obliqua
vers la tanière de la mère-lynx, contre laquelle il avait, en
compagnie de Kiche, combattu voilà bien longtemps. Il s'étendit dans
la tanière abandonnée et y dormit tout un jour.
Vers la fin de l'été, dans la dernière période de la famine, il se
rencontra avec Lip-Lip, qui avait aussi gagné les bois, où il
traînait une existence misérable. Ils trottaient tous deux en sens
opposé, à la base d'une des falaises qui bordaient le torrent.
Inopinément, ils se trouvèrent nez à nez, à un tournant du roc.
S'étant arrêtés, ils se mirent aussitôt en garde et se jetèrent
un méfiant coup d'œil.
Croc-Blanc était en splendide condition. La chasse avait été bonne
et, depuis huit jours, il s'était repu à gueule que veux-tu? Son
dernier meurtre n'était même pas encore digéré. Mais à l'aspect
de Lip-Lip, ses poils se hérissèrent tout le long de son dos, d'un
mouvement automatique, comme au temps des persécutions passées, et il
gronda. Ce qui suivit fut l'affaire d'un instant. Lip-Lip essaya de
fuir, mais Croc-Blanc, d'un coup d'épaule, le culbuta et le fit
rouler sur le sol. Puis il plongea ses dents dans sa gorge. Tandis que
son ennemi agonisait, il tourna en cercle autour de lui, pattes raides,
et observant. Après quoi, il reprit sa route et s'en alla en
trottant, le long de la falaise.
Peu après cet événement, il s'avança, sur la lisière de la
forêt, dans la direction d'une étroite clairière qui s'inclinait
vers le Mackenzie et où il était déjà venu. Mais, maintenant, un
campement l'occupait. Il demeura caché parmi les arbres, afin
d'étudier la situation. Spectacle, sons et odeurs lui étaient
familiers. C'était l'ancien campement qui s'était transporté à
cet endroit.
Spectacle, sons et odeurs différaient cependant du dernier souvenir
qu'il en avait gardé. Il n'y avait plus de plaintes, ni de
gémissements. Des bruits joyeux saluaient ses oreilles et, quand il
entendit la voix irritée d'une femme, il sut que, derrière cette
colère, était un estomac plein. Une odeur de poisson frit flottait
dans l'air. La nourriture ne manquait pas et la famine s'en était
allée. Alors, il sortit hardiment de la forêt et, trottant à travers
le village, vint droit à la tente de Castor-Gris.
Castor-Gris n'était pas là, mais Kloo-Kooch le reçut avec des cris
de joie. Elle lui donna tout un poisson fraîchement pris et il se
coucha par terre, en attendant le retour de Castor-Gris.