LA MORT ADHÉRENTE
Lorsque l'heure de la rencontre fut venue, Beauty-Smith détacha la
chaîne qui retenait Croc-Blanc et se retira en arrière. Croc-Blanc,
pour une fois, ne fit pas une attaque immédiate. Il demeura immobile,
les oreilles pointées en avant, alerte et curieux, observant
l'étrange animal qu'il avait devant lui. Jamais il n'avait vu un
semblable chien. Tim Keenan poussa le bull-dog, en lui disant, à
mi-voix: «Vas-y...» Le bull-dog se dandinait au centre du cercle
qui entourait les deux champions, court, trapu et l'air gauche. Il
s'arrêta, après quelques pas, et loucha vers Croc-Blanc.
Il y eut des cris dans la foule:
—Vas-y, Cherokee! Crève-le, Cherokee! Bouffe-le!
Mais Cherokee ne semblait pas disposé à combattre. Il tourna la tête
vers les gens qui criaient, en clignant de l'œil et en agitant son
bout de queue, avec bonne humeur. Ce n'était pas qu'il eût peur de
Croc-Blanc. Non, c'était simple paresse de sa part. Il ne lui
semblait pas, d'ailleurs, qu'il fût dans ses obligations de
combattre le chien qu'on lui présentait. Cette espèce ne figurait
point sur la liste à laquelle il était accoutumé et il attendait
qu'on lui offrît un autre chien.
Tim Keenan entra dans l'enceinte et, se courbant vers Cherokee, se mit
à lui gratter les deux épaules, à lui rebrousser le poil, afin de
l'inciter à aller de l'avant. Le résultat en fut d'irriter le
chien peu à peu. Cherokee commença à gronder, d'abord en sourdine,
puis plus âprement dans sa gorge. Au rythme des doigts correspondait
celui des grondements qui, à mesure que le mouvement de la main
s'accélérait, devenaient plus intenses et se terminèrent,
brusquement, en un aboi furieux.
Tout ce manège ne laissait pas non plus Croc-Blanc insensible. Son poil
se soulevait sur son cou et sur ses épaules. Tim Keenan, après une
dernière poussée et une excitation plus vive, abandonna Cherokee à
lui-même et le bull-dog fut pour s'élancer. Mais déjà Croc-Blanc
avait frappé. Un cri d'admiration et de stupeur s'éleva. Avec la
rapidité et la souplesse d'un chat, plutôt que d'un chien, il
avait couvert la distance qui le séparait de son adversaire, puis avait
rebondi au large, après l'avoir lacéré.
Le bull-dog saignait d'une oreille arrachée et d'une large morsure
dans son cou épais. Il n'eut pas l'air d'y prêter attention, ne
laissa pas échapper une plainte, mais marcha sur Croc-Blanc. La
vélocité de l'un, l'inébranlable tenue de l'autre passionnaient
la foule; les premiers paris se renouvelèrent avec une mise augmentée;
d'autres furent engagés. La même attaque et la même parade se
répétèrent.
Croc-Blanc bondit encore en avant, lacéra, puis reflua en arrière,
sans être touché. Et encore son étrange ennemi le suivit, sans trop
se presser, sans lenteur excessive; mais délibérément, avec
détermination, comme on traite une affaire. Il avait, de toute
évidence, un but qu'il se proposait, et une méthode pour arriver à
ce but. Le reste ne comptait pas et ne devait pas le distraire.
Croc-Blanc s'en aperçut et cela le rendit perplexe. Il en était tout
dérouté. Ce chien était décidément bien étrange. Il avait le poil
ras et ne possédait point de fourrure protectrice. Les morsures
s'enfonçaient sans peine dans une chair grasse, qu'aucun matelas ne
protégeait, et il ne semblait pas que l'animal eût la capacité de
s'en défendre. Il ne se fâchait pas non plus et saignait sans se
plaindre; ce qui était non moins déconcertant. À peine un léger
cri, lorsqu'il avait reçu son châtiment.
Ce n'était pas pourtant que Cherokee fût impuissant à se mouvoir.
Il tournait et virait même assez vite; mais Croc-Blanc n'était
jamais là où il le cherchait. Il en était fort perplexe, lui aussi.
Il n'avait jamais combattu avec un chien qu'il ne pouvait
appréhender, avec un adversaire qui ne cessait pas de danser et de
biaiser autour de lui.
Croc-Blanc ne réussissait pas cependant à atteindre, comme il l'eût
voulu, le dessous de la gorge du bull-dog. Celui-ci la tenait trop bas
et ses mâchoires massives lui étaient une protection efficace. Le sang
de Cherokee continuait à couler; son cou et le dessus de sa tête
étaient tailladés, et il persistait à poursuivre inlassablement
Croc-Blanc, qui restait indemne. Une seule fois, il s'arrêta, durant
un moment, abasourdi, en regardant de côté, vers Tim Keenan, et en
agitant son tronçon de queue, en signe de sa bonne volonté. Puis il
reprit avec application sa poursuite, en tournant en rond, derrière
Croc-Blanc. Soudain, il coupa le cercle que tous deux décrivaient et
tenta de saisir son adversaire à la gorge. Il ne le manqua que de
l'épaisseur d'un cheveu, et des applaudissements crépitèrent à
l'adresse de Croc-Blanc, qui avait échappé.
Le temps passait. Croc-Blanc répétait ses soubresauts et Cherokee
s'acharnait, avec la sombre certitude que, tôt ou tard, il
atteindrait son but. Ses oreilles n'étaient plus que de minces
rubans, plus de cent blessures les son couvraient, et ses lèvres mêmes
saignaient, toutes coupées. Parfois, Croc-Blanc s'efforçait de le
renverser à terre, pattes en l'air, en se jetant sur lui. Mais son
épaule était plus haute que celle du chien et la manœuvre avortait.
Il s'obstina à la renouveler et, dans un élan plus fort qu'il
avait pris, il passa par-dessus le corps de Cherokee. Pour la première
fois depuis qu'il se battait, on vit Croc-Blanc perdre pied. Il
tournoya en l'air, pendant une seconde, se retourna, comme un chat,
mais ne réussit pas à retomber immédiatement sur ses pattes. Il chut
lourdement sur le côté et, quand il se redressa, les dents du bull-dog
s'étaient incrustées dans sa gorge.
La prise n'était pas bien placée; elle était trop bas vers la
poitrine; mais elle était solide. Croc-Blanc, avec une exaspération
frénétique, s'efforça de secouer ces dents resserrées sur lui, ce
poids qu'il sentait pendu à son cou. Ses mouvements, maintenant,
n'étaient plus libres; il lui semblait qu'il avait été happé
par une chausse-trappe. Tout son être s'en révoltait, au point de
tomber en démence. La peur de mourir avait tout à coup surgi en lui,
une peur aveugle et désespérée.
Il se mit à virer, tourner, courir à droite, courir à gauche, tant
pour se persuader qu'il était toujours vivant que pour tenter de
détacher les cinquante pounds que traînait sa gorge. Le bull-dog se
contentait, à peu de chose près, de conserver son emprise.
Quelquefois, il tentait de reprendre pied, pendant un moment, afin de
secouer Croc-Blanc à son tour. Mais, l'instant d'après, Croc-Blanc
l'enlevait à nouveau et l'emportait à sa suite, dans ses
mouvements giratoires.
Cherokee s'abandonnait consciemment à son instinct. Il savait que sa
tâche consistait à tenir dur et il en éprouvait de petits frissons
joyeux. Il fermait béatement les yeux et, sans se raidir, se laissait
ballotter, de-ci, de-là, avec abandon, indifférent aux heurts auxquels
il était exposé. Croc-Blanc ne s'arrêta que lorsqu'il fut
exténué. Il ne pouvait rien contre son adversaire. Jamais pareille
aventure ne lui était arrivée. Il se coucha sur ses jarrets, pantelant
et cherchant son souffle.
Le bull-dog, sans relâcher son étreinte, tenta de le renverser
complètement. Croc-Blanc résista à cet effort; mais il sentit que
les mâchoires qui le tenaillaient, par un imperceptible mouvement de
mastication, portaient plus haut leur emprise. Patiemment, elles
travaillaient à se rapprocher de sa gorge. Dans un mouvement
spasmodique, il réussit à mordre lui-même le cou gras de Cherokee,
là où il se rattache à l'épaule. Mais il se contenta de le
lacérer, pour lâcher prise ensuite. Il ignorait la mastication de
combat et sa mâchoire, au surplus, n'y était point apte.
Un changement se produisit, à ce moment, dans la position des deux
adversaires. Le bull-dog était parvenu à rouler Croc-Blanc sur le dos
et, toujours accroché à son cou, lui était monté sur le ventre.
Alors Croc-Blanc, se ramassant sur son train de derrière, s'était
mis à déchirer à coups de griffes, à la manière d'un chat,
l'abdomen de son adversaire. Cherokee n'eût pas manqué d'être
éventré s'il n'eût rapidement pivoté sur ses dents serrées,
hors de la portée de cette attaque imprévue.
Mais le destin était inexorable, inexorable comme la mâchoire qui,
dès que Croc-Blanc demeurait un instant immobile, continuait à monter
le long de la veine jugulaire. Seules, la peau flasque de son cou et
l'épaisse fourrure qui la recouvrait sauvaient encore de la mort le
jeune loup. Cette peau formait un gros rouleau dans la gueule du
bull-dog et la fourrure défiait toute entame de la part des dents.
Cependant Cherokee absorbait toujours plus de peau et de poil et, de la
sorte, étranglait lentement Croc-Blanc, qui respirait et soufflait de
plus en plus difficilement.
La bataille semblait virtuellement terminée. Ceux qui avaient parié
pour Cherokee exultaient et offraient de ridicules surenchères. Ceux,
au contraire, qui avaient misé sur Croc-Blanc étaient découragés et
refusaient des paris à dix pour un, à vingt pour un. On vit alors un
homme s'avancer sur la piste du combat. C'était Beauty-Smith. Il
étendit son doigt dans la direction de Croc-Blanc, puis se mit à rire,
avec dérision et mépris.
L'effet de ce geste ne se fit pas attendre. Croc-Blanc, en proie à
une rage sauvage, appela à lui tout ce qui lui restait de forces et se
remit sur ses pattes. Mais, après avoir traîné encore autour du
cercle les cinquante pounds qu'il portait, sa colère tourna en
panique. Il ne vit plus que la mort adhérente à sa gorge et,
trébuchant, tombant, se relevant, enlevant son ennemi de terre, il
lutta vainement, non plus pour vaincre, mais pour sauver sa vie. Il
tomba à la renverse, exténué, et le bulldog en profita pour enfouir
dans sa gueule un bourrelet de peau et de poil encore plus gros. La
strangulation complète était proche. Des cris, des applaudissements
s'élevèrent, à la louange du vainqueur. On clama: «Cherokee!
Cherokee!» Cherokee répondit en remuant le tronçon de sa queue,
mais sans se laisser distraire de sa besogne. Il n'y avait aucune
relation de sympathie entre sa queue et ses mâchoires massives. L'une
pouvait s'agiter joyeusement, sans que les autres détendissent leur
implacable étau.
Une diversion inattendue survint, sur ces entrefaites. Un bruit de
grelots résonna, mêlé à des aboiements de chiens de traîneau. Les
spectateurs tournèrent la tête, craignant de voir arriver la police.
Il n'en était rien. Le traîneau venait, à toute vitesse, de la
direction opposée à celle du fort et les deux hommes qui le montaient
rentraient, sans doute, de quelque voyage d'exploration. Apercevant la
foule ils arrêtèrent leurs chiens et s'approchèrent, afin de se
rendre compte du motif qui réunissait tous ces gens.
Celui qui conduisait les chiens portait moustache. L'autre, un grand
jeune homme, était rasé à fleur de peau. Il était tout rouge du sang
que l'air glacé et la rapidité de la course lui avaient fait affluer
au visage.
Croc-Blanc continuait à agoniser et ne tentait plus de lutter. Seuls,
des spasmes inconscients le soulevaient encore, par saccades, en une
résistance machinale, qui s'éteindrait bientôt, avec son dernier
souffle. Beauty-Smith ne l'avait pas perdu de vue, une seule minute;
même les nouveaux venus ne lui avaient pas fait tourner la tête.
Lorsqu'il s'aperçut que les yeux de son champion commençaient à
se ternir, quand il se rendit compte que tout espoir de vaincre était
perdu, l'abîme de brutalité où se noyait son cerveau submergea le
peu de raison qui lui demeurait. Perdant toute retenue, il s'élança
férocement sur Croc-Blanc, pour le frapper. Il y eut des cris de
protestation et des sifflets, mais personne ne bougea.
Beauty-Smith persistait à frapper la bête, à coups de souliers
ferrés, lorsqu'un remous se produisit dans la foule. C'était le
grand jeune homme qui se frayait un passage, écartant les gens, à
droite et à gauche, sans cérémonie ni douceur. Lorsqu'il parvint
sur l'arène, Beauty-Smith était justement en train d'envoyer un
coup de pied à Croc-Blanc et, une jambe levée, se tenait en équilibre
instable sur son autre jambe. L'instant était bon et le grand jeune
homme en profita pour appliquer à Beauty-Smith un maître coup de
poing, en pleine figure. Beauté fut soulevé du sol, tout son corps
cabriola en l'air, puis il retomba violemment à la renverse, sur la
neige battue. Se tournant ensuite vers la foule, le grand jeune homme
cria:
—Vous êtes des lâches! Vous êtes des brutes!
Il était en proie à une indicible colère, à une colère sainte. Ses
yeux gris avaient des lueurs métalliques et des reflets d'acier, qui
fulguraient vers la foule. Beauty-Smith, s'étant remis debout,
s'avança vers lui, reniflant et apeuré. Le nouveau venu, sans
attendre de savoir ce qu'il voulait et ignorant l'abjection du
personnage, pensa que Beauté désirait se battre. Il se hâta donc de
lui écraser la face d'un second coup de poing avec un:
—Vous êtes une brute!
Beauty-Smith, renversé à nouveau, jugea que le sol était la place la
plus sûre qu'il y eût pour lui et il resta couché, là où il
était tombé, sans plus essayer de se relever.
—Venez ici, Matt, et aidez-moi! dit le grand jeune homme à son
compagnon, qui l'avait suivi dans le cercle.
Les deux hommes se courbèrent vers les combattants. Matt soutint
Croc-Blanc, prêt à l'emporter dès que les mâchoires de Cherokee se
seraient détendues. Mais le grand jeune homme tenta en vain, avec ses
mains, d'ouvrir la gueule du bull-dog. Il suait, tirait, soufflait, en
s'exclamant, entre chaque effort:
—Brutes!
La foule commença à grogner et à murmurer. Les plus hardis
protestèrent qu'on venait les déranger dans leur amusement. Mais ils
se taisaient dès que le grand jeune homme, quittant son occupation, les
fixait des yeux et les interpellait:
—Brutes! Ignobles brutes!
—Tous vos efforts ne servent de rien, Mister Scott, dit Matt à la
fin. Vous ne pourrez les séparer en vous y prenant ainsi.
Ils se relevèrent et examinèrent les deux bêtes, toujours rivées
l'une à l'autre.
—Il ne saigne pas beaucoup, prononça Matt, et ne va pas mourir
encore.
—La mort peut survenir dans un instant, répondit Scott. Là!
Voyez-vous? Le bull-dog a remonté encore un peu sa morsure.
Il frappa Cherokee sur la tête, durement et plusieurs fois. Les dents,
pour cela, ne se desserrèrent point. Cherokee remuait son tronçon de
queue; ce qui voulait dire qu'il comprenait la signification des
coups, mais aussi qu'il savait être dans son droit et accomplir
strictement son devoir, en refusant de lâcher sa prise.
—Allons! Quelqu'un de vous ne viendra-t-il pas nous aider? cria
Scott à la foule, en désespoir de cause.
Mais son appel demeura vain. On se moqua de lui, on lui donna de
facétieux conseils, on le blagua, avec ironie.
Il fouilla dans l'étui qui pendait à sa ceinture et en tira un
revolver, dont il s'efforça d'introduire le canon entre les
mâchoires de Cherokee. Il taraudait si dur qu'on entendait
distinctement le crissement de l'acier contre les dents. Les deux
hommes étaient à genoux, courbés sur les deux bêtes. Tim Keenan
s'avança vers eux, sur l'arène, et, s'étant arrêté devant
Scott, lui toucha l'épaule en disant:
—Ne brisez pas ses dents, étranger!
—Alors c'est son cou que je lui briserai! répondit Scott, en
continuant son mouvement de va-et-vient avec le canon du revolver.
—Je dis: Ne brisez pas ses dents! répéta le maître de Cherokee,
d'un ton plus solennel encore.
Mais son bluff fut inutile et Scott ne se laissa pas démonter. Il leva
les yeux vers son interlocuteur et lui demanda froidement:
—Votre chien?
Tim Keenan émit un grognement affirmatif.
—Alors, venez à ma place et brisez sa prise.
Tim Keenan s'irrita:
—Étranger, je n'ai pas pour habitude de me mêler des choses que
je ne saurais faire. Je serais impuissant à ouvrir ce cadenas.
—En ce cas, ôtez-vous de là et ne m'embêtez pas. Je suis
occupé.
Scott avait déjà réussi à insinuer le canon du revolver sur un des
côtés de la mâchoire. Il manœuvra, tant et tant, qu'il atteignit
l'autre côté. Après quoi, comme il eût fait avec un levier, il
desserra peu à peu les dents du bull-dog. Matt sortait, à mesure, de
la gueule entr'ouverte, le bourrelet de peau et de poil de Croc-Blanc.
—Préparez-vous à recevoir votre chien, ordonna Scott, d'un ton
péremptoire, à Tim Keenan, qui était demeuré debout, sans
s'éloigner.
Tim Keenan obéit et, se penchant, saisit fortement Cherokee, qu'une
dernière pesée du revolver décrocha complètement. Le bull-dog se
débattait avec vigueur.
—Tirez-le au large! commanda Scott.
Tim Keenan et Cherokee, l'un traînant l'autre, s'éloignèrent
parmi la foule.
Croc-Blanc fit, pour se relever, plusieurs efforts inutiles. Comme il
était arrivé à se remettre sur ses pattes, ses jarrets, trop faibles,
le trahirent et il s'affaissa mollement. Ses yeux étaient mi-clos et
leur prunelle toute terne; sa gueule était béante et la langue
pendait, gonflée et inerte. Il avait l'aspect d'un chien qui a
été étranglé à mort. Matt l'examina.
—Il est à bout. Mais il respire encore.
Beauty-Smith, durant ce temps, s'était remis droit et s'approcha.
—Matt, combien vaut un bon chien de traîneau? demanda Scott.
Le conducteur du traîneau, encore agenouillé sur Croc-Blanc, calcula
un moment.
—Trois cents dollars, répondit-il.
—Et combien pour un chien en marmelade comme celui-ci?
—La moitié.
Scott se tourna vers Beauty-Smith:
—Entendez-vous, Mister la brute? Je vais prendre votre chien et vous
donner pour lui cent cinquante dollars!
Il ouvrit son portefeuille et compta les billets. Mais Beauty-Smith
croisa ses mains derrière son dos et refusa de prendre la somme.
—J'suis pas vendeur, dit-il.
—Oh! si, vous l'êtes, assura l'autre, parce que je suis
acheteur. Voici votre argent. Le chien m'appartient.
Beauty-Smith, les mains toujours derrière le dos, se recula. Scott
avança vivement vers lui, le poing levé, pour frapper. Beauty-Smith se
courba, en prévision du coup.
—J'ai mes droits! gémit-il.
—Vous avez forfait à ces droits. Êtes-vous disposé à recevoir cet
argent? Ou vais-je avoir à frapper à nouveau?
—C'est bon, dit Beauty-Smith, avec toute la célérité de la peur.
Mais j'prends l'argent en protestant, ajouta-t-il. Le chien est mon
bien; j'suis volé. Un homme a ses droits.
—Très correct! répondit Scott, en lui remettant les billets. Un
homme a ses droits. Mais vous n'êtes pas un homme; vous êtes une
bête brute.
—Attendez que j'revienne à Dawson! menaça Beauty-Smith.
J'aurai la loi pour moi.
—Si vous ouvrez le bec, à votre retour à Dawson, je vous ferai
expulser de la ville. Est-ce compris?
Un grognement fut la réplique.
—Comprenez-vous? cria Scott, dans un accès soudain de colère.
—Oui, grogna encore Beauty-Smith, en se reprenant à reculer.
—Oui, qui?
—Oui, Sir.
—Attention! Il va mordre! jeta quelqu'un dans la foule, et de
grands éclats de rire s'élevèrent.
Scott, tournant le dos, s'en revint aider son compagnon, qui poussait
Croc-Blanc vers le traîneau.
Une partie des spectateurs s'étaient éloignés. D'autres étaient
restés, formant des groupes, qui regardaient et causaient. Tim Keenan
rejoignit un de ces groupes.
—Quelle est cette gueule? demanda-t-il.
—Weedon Scott, répondit quelqu'un.
—Qui, alors, est Weedon Scott, par tous les diables!
—Un de ces crâneurs d'ingénieurs des mines. Il est au mieux avec
toutes les grosses punaises de Dawson. Si vous craignez les ennuis, vous
ferez bien de naviguer loin de lui. Voilà ce que je vous dis. Il est
intime avec tous les fonctionnaires. Le Commissaire de l'Or est son
meilleur copain.
—Je me doutais bien qu'il était quelqu'un, dit Tim Keenan.
C'est pourquoi je l'ai ménagé.
LA MORT ADHÉRENTE
Lorsque l'heure de la rencontre fut venue, Beauty-Smith détacha la
chaîne qui retenait Croc-Blanc et se retira en arrière. Croc-Blanc,
pour une fois, ne fit pas une attaque immédiate. Il demeura immobile,
les oreilles pointées en avant, alerte et curieux, observant
l'étrange animal qu'il avait devant lui. Jamais il n'avait vu un
semblable chien. Tim Keenan poussa le bull-dog, en lui disant, à
mi-voix: «Vas-y...» Le bull-dog se dandinait au centre du cercle
qui entourait les deux champions, court, trapu et l'air gauche. Il
s'arrêta, après quelques pas, et loucha vers Croc-Blanc.
Il y eut des cris dans la foule:
—Vas-y, Cherokee! Crève-le, Cherokee! Bouffe-le!
Mais Cherokee ne semblait pas disposé à combattre. Il tourna la tête
vers les gens qui criaient, en clignant de l'œil et en agitant son
bout de queue, avec bonne humeur. Ce n'était pas qu'il eût peur de
Croc-Blanc. Non, c'était simple paresse de sa part. Il ne lui
semblait pas, d'ailleurs, qu'il fût dans ses obligations de
combattre le chien qu'on lui présentait. Cette espèce ne figurait
point sur la liste à laquelle il était accoutumé et il attendait
qu'on lui offrît un autre chien.
Tim Keenan entra dans l'enceinte et, se courbant vers Cherokee, se mit
à lui gratter les deux épaules, à lui rebrousser le poil, afin de
l'inciter à aller de l'avant. Le résultat en fut d'irriter le
chien peu à peu. Cherokee commença à gronder, d'abord en sourdine,
puis plus âprement dans sa gorge. Au rythme des doigts correspondait
celui des grondements qui, à mesure que le mouvement de la main
s'accélérait, devenaient plus intenses et se terminèrent,
brusquement, en un aboi furieux.
Tout ce manège ne laissait pas non plus Croc-Blanc insensible. Son poil
se soulevait sur son cou et sur ses épaules. Tim Keenan, après une
dernière poussée et une excitation plus vive, abandonna Cherokee à
lui-même et le bull-dog fut pour s'élancer. Mais déjà Croc-Blanc
avait frappé. Un cri d'admiration et de stupeur s'éleva. Avec la
rapidité et la souplesse d'un chat, plutôt que d'un chien, il
avait couvert la distance qui le séparait de son adversaire, puis avait
rebondi au large, après l'avoir lacéré.
Le bull-dog saignait d'une oreille arrachée et d'une large morsure
dans son cou épais. Il n'eut pas l'air d'y prêter attention, ne
laissa pas échapper une plainte, mais marcha sur Croc-Blanc. La
vélocité de l'un, l'inébranlable tenue de l'autre passionnaient
la foule; les premiers paris se renouvelèrent avec une mise augmentée;
d'autres furent engagés. La même attaque et la même parade se
répétèrent.
Croc-Blanc bondit encore en avant, lacéra, puis reflua en arrière,
sans être touché. Et encore son étrange ennemi le suivit, sans trop
se presser, sans lenteur excessive; mais délibérément, avec
détermination, comme on traite une affaire. Il avait, de toute
évidence, un but qu'il se proposait, et une méthode pour arriver à
ce but. Le reste ne comptait pas et ne devait pas le distraire.
Croc-Blanc s'en aperçut et cela le rendit perplexe. Il en était tout
dérouté. Ce chien était décidément bien étrange. Il avait le poil
ras et ne possédait point de fourrure protectrice. Les morsures
s'enfonçaient sans peine dans une chair grasse, qu'aucun matelas ne
protégeait, et il ne semblait pas que l'animal eût la capacité de
s'en défendre. Il ne se fâchait pas non plus et saignait sans se
plaindre; ce qui était non moins déconcertant. À peine un léger
cri, lorsqu'il avait reçu son châtiment.
Ce n'était pas pourtant que Cherokee fût impuissant à se mouvoir.
Il tournait et virait même assez vite; mais Croc-Blanc n'était
jamais là où il le cherchait. Il en était fort perplexe, lui aussi.
Il n'avait jamais combattu avec un chien qu'il ne pouvait
appréhender, avec un adversaire qui ne cessait pas de danser et de
biaiser autour de lui.
Croc-Blanc ne réussissait pas cependant à atteindre, comme il l'eût
voulu, le dessous de la gorge du bull-dog. Celui-ci la tenait trop bas
et ses mâchoires massives lui étaient une protection efficace. Le sang
de Cherokee continuait à couler; son cou et le dessus de sa tête
étaient tailladés, et il persistait à poursuivre inlassablement
Croc-Blanc, qui restait indemne. Une seule fois, il s'arrêta, durant
un moment, abasourdi, en regardant de côté, vers Tim Keenan, et en
agitant son tronçon de queue, en signe de sa bonne volonté. Puis il
reprit avec application sa poursuite, en tournant en rond, derrière
Croc-Blanc. Soudain, il coupa le cercle que tous deux décrivaient et
tenta de saisir son adversaire à la gorge. Il ne le manqua que de
l'épaisseur d'un cheveu, et des applaudissements crépitèrent à
l'adresse de Croc-Blanc, qui avait échappé.
Le temps passait. Croc-Blanc répétait ses soubresauts et Cherokee
s'acharnait, avec la sombre certitude que, tôt ou tard, il
atteindrait son but. Ses oreilles n'étaient plus que de minces
rubans, plus de cent blessures les son couvraient, et ses lèvres mêmes
saignaient, toutes coupées. Parfois, Croc-Blanc s'efforçait de le
renverser à terre, pattes en l'air, en se jetant sur lui. Mais son
épaule était plus haute que celle du chien et la manœuvre avortait.
Il s'obstina à la renouveler et, dans un élan plus fort qu'il
avait pris, il passa par-dessus le corps de Cherokee. Pour la première
fois depuis qu'il se battait, on vit Croc-Blanc perdre pied. Il
tournoya en l'air, pendant une seconde, se retourna, comme un chat,
mais ne réussit pas à retomber immédiatement sur ses pattes. Il chut
lourdement sur le côté et, quand il se redressa, les dents du bull-dog
s'étaient incrustées dans sa gorge.
La prise n'était pas bien placée; elle était trop bas vers la
poitrine; mais elle était solide. Croc-Blanc, avec une exaspération
frénétique, s'efforça de secouer ces dents resserrées sur lui, ce
poids qu'il sentait pendu à son cou. Ses mouvements, maintenant,
n'étaient plus libres; il lui semblait qu'il avait été happé
par une chausse-trappe. Tout son être s'en révoltait, au point de
tomber en démence. La peur de mourir avait tout à coup surgi en lui,
une peur aveugle et désespérée.
Il se mit à virer, tourner, courir à droite, courir à gauche, tant
pour se persuader qu'il était toujours vivant que pour tenter de
détacher les cinquante pounds que traînait sa gorge. Le bull-dog se
contentait, à peu de chose près, de conserver son emprise.
Quelquefois, il tentait de reprendre pied, pendant un moment, afin de
secouer Croc-Blanc à son tour. Mais, l'instant d'après, Croc-Blanc
l'enlevait à nouveau et l'emportait à sa suite, dans ses
mouvements giratoires.
Cherokee s'abandonnait consciemment à son instinct. Il savait que sa
tâche consistait à tenir dur et il en éprouvait de petits frissons
joyeux. Il fermait béatement les yeux et, sans se raidir, se laissait
ballotter, de-ci, de-là, avec abandon, indifférent aux heurts auxquels
il était exposé. Croc-Blanc ne s'arrêta que lorsqu'il fut
exténué. Il ne pouvait rien contre son adversaire. Jamais pareille
aventure ne lui était arrivée. Il se coucha sur ses jarrets, pantelant
et cherchant son souffle.
Le bull-dog, sans relâcher son étreinte, tenta de le renverser
complètement. Croc-Blanc résista à cet effort; mais il sentit que
les mâchoires qui le tenaillaient, par un imperceptible mouvement de
mastication, portaient plus haut leur emprise. Patiemment, elles
travaillaient à se rapprocher de sa gorge. Dans un mouvement
spasmodique, il réussit à mordre lui-même le cou gras de Cherokee,
là où il se rattache à l'épaule. Mais il se contenta de le
lacérer, pour lâcher prise ensuite. Il ignorait la mastication de
combat et sa mâchoire, au surplus, n'y était point apte.
Un changement se produisit, à ce moment, dans la position des deux
adversaires. Le bull-dog était parvenu à rouler Croc-Blanc sur le dos
et, toujours accroché à son cou, lui était monté sur le ventre.
Alors Croc-Blanc, se ramassant sur son train de derrière, s'était
mis à déchirer à coups de griffes, à la manière d'un chat,
l'abdomen de son adversaire. Cherokee n'eût pas manqué d'être
éventré s'il n'eût rapidement pivoté sur ses dents serrées,
hors de la portée de cette attaque imprévue.
Mais le destin était inexorable, inexorable comme la mâchoire qui,
dès que Croc-Blanc demeurait un instant immobile, continuait à monter
le long de la veine jugulaire. Seules, la peau flasque de son cou et
l'épaisse fourrure qui la recouvrait sauvaient encore de la mort le
jeune loup. Cette peau formait un gros rouleau dans la gueule du
bull-dog et la fourrure défiait toute entame de la part des dents.
Cependant Cherokee absorbait toujours plus de peau et de poil et, de la
sorte, étranglait lentement Croc-Blanc, qui respirait et soufflait de
plus en plus difficilement.
La bataille semblait virtuellement terminée. Ceux qui avaient parié
pour Cherokee exultaient et offraient de ridicules surenchères. Ceux,
au contraire, qui avaient misé sur Croc-Blanc étaient découragés et
refusaient des paris à dix pour un, à vingt pour un. On vit alors un
homme s'avancer sur la piste du combat. C'était Beauty-Smith. Il
étendit son doigt dans la direction de Croc-Blanc, puis se mit à rire,
avec dérision et mépris.
L'effet de ce geste ne se fit pas attendre. Croc-Blanc, en proie à
une rage sauvage, appela à lui tout ce qui lui restait de forces et se
remit sur ses pattes. Mais, après avoir traîné encore autour du
cercle les cinquante pounds qu'il portait, sa colère tourna en
panique. Il ne vit plus que la mort adhérente à sa gorge et,
trébuchant, tombant, se relevant, enlevant son ennemi de terre, il
lutta vainement, non plus pour vaincre, mais pour sauver sa vie. Il
tomba à la renverse, exténué, et le bulldog en profita pour enfouir
dans sa gueule un bourrelet de peau et de poil encore plus gros. La
strangulation complète était proche. Des cris, des applaudissements
s'élevèrent, à la louange du vainqueur. On clama: «Cherokee!
Cherokee!» Cherokee répondit en remuant le tronçon de sa queue,
mais sans se laisser distraire de sa besogne. Il n'y avait aucune
relation de sympathie entre sa queue et ses mâchoires massives. L'une
pouvait s'agiter joyeusement, sans que les autres détendissent leur
implacable étau.
Une diversion inattendue survint, sur ces entrefaites. Un bruit de
grelots résonna, mêlé à des aboiements de chiens de traîneau. Les
spectateurs tournèrent la tête, craignant de voir arriver la police.
Il n'en était rien. Le traîneau venait, à toute vitesse, de la
direction opposée à celle du fort et les deux hommes qui le montaient
rentraient, sans doute, de quelque voyage d'exploration. Apercevant la
foule ils arrêtèrent leurs chiens et s'approchèrent, afin de se
rendre compte du motif qui réunissait tous ces gens.
Celui qui conduisait les chiens portait moustache. L'autre, un grand
jeune homme, était rasé à fleur de peau. Il était tout rouge du sang
que l'air glacé et la rapidité de la course lui avaient fait affluer
au visage.
Croc-Blanc continuait à agoniser et ne tentait plus de lutter. Seuls,
des spasmes inconscients le soulevaient encore, par saccades, en une
résistance machinale, qui s'éteindrait bientôt, avec son dernier
souffle. Beauty-Smith ne l'avait pas perdu de vue, une seule minute;
même les nouveaux venus ne lui avaient pas fait tourner la tête.
Lorsqu'il s'aperçut que les yeux de son champion commençaient à
se ternir, quand il se rendit compte que tout espoir de vaincre était
perdu, l'abîme de brutalité où se noyait son cerveau submergea le
peu de raison qui lui demeurait. Perdant toute retenue, il s'élança
férocement sur Croc-Blanc, pour le frapper. Il y eut des cris de
protestation et des sifflets, mais personne ne bougea.
Beauty-Smith persistait à frapper la bête, à coups de souliers
ferrés, lorsqu'un remous se produisit dans la foule. C'était le
grand jeune homme qui se frayait un passage, écartant les gens, à
droite et à gauche, sans cérémonie ni douceur. Lorsqu'il parvint
sur l'arène, Beauty-Smith était justement en train d'envoyer un
coup de pied à Croc-Blanc et, une jambe levée, se tenait en équilibre
instable sur son autre jambe. L'instant était bon et le grand jeune
homme en profita pour appliquer à Beauty-Smith un maître coup de
poing, en pleine figure. Beauté fut soulevé du sol, tout son corps
cabriola en l'air, puis il retomba violemment à la renverse, sur la
neige battue. Se tournant ensuite vers la foule, le grand jeune homme
cria:
—Vous êtes des lâches! Vous êtes des brutes!
Il était en proie à une indicible colère, à une colère sainte. Ses
yeux gris avaient des lueurs métalliques et des reflets d'acier, qui
fulguraient vers la foule. Beauty-Smith, s'étant remis debout,
s'avança vers lui, reniflant et apeuré. Le nouveau venu, sans
attendre de savoir ce qu'il voulait et ignorant l'abjection du
personnage, pensa que Beauté désirait se battre. Il se hâta donc de
lui écraser la face d'un second coup de poing avec un:
—Vous êtes une brute!
Beauty-Smith, renversé à nouveau, jugea que le sol était la place la
plus sûre qu'il y eût pour lui et il resta couché, là où il
était tombé, sans plus essayer de se relever.
—Venez ici, Matt, et aidez-moi! dit le grand jeune homme à son
compagnon, qui l'avait suivi dans le cercle.
Les deux hommes se courbèrent vers les combattants. Matt soutint
Croc-Blanc, prêt à l'emporter dès que les mâchoires de Cherokee se
seraient détendues. Mais le grand jeune homme tenta en vain, avec ses
mains, d'ouvrir la gueule du bull-dog. Il suait, tirait, soufflait, en
s'exclamant, entre chaque effort:
—Brutes!
La foule commença à grogner et à murmurer. Les plus hardis
protestèrent qu'on venait les déranger dans leur amusement. Mais ils
se taisaient dès que le grand jeune homme, quittant son occupation, les
fixait des yeux et les interpellait:
—Brutes! Ignobles brutes!
—Tous vos efforts ne servent de rien, Mister Scott, dit Matt à la
fin. Vous ne pourrez les séparer en vous y prenant ainsi.
Ils se relevèrent et examinèrent les deux bêtes, toujours rivées
l'une à l'autre.
—Il ne saigne pas beaucoup, prononça Matt, et ne va pas mourir
encore.
—La mort peut survenir dans un instant, répondit Scott. Là!
Voyez-vous? Le bull-dog a remonté encore un peu sa morsure.
Il frappa Cherokee sur la tête, durement et plusieurs fois. Les dents,
pour cela, ne se desserrèrent point. Cherokee remuait son tronçon de
queue; ce qui voulait dire qu'il comprenait la signification des
coups, mais aussi qu'il savait être dans son droit et accomplir
strictement son devoir, en refusant de lâcher sa prise.
—Allons! Quelqu'un de vous ne viendra-t-il pas nous aider? cria
Scott à la foule, en désespoir de cause.
Mais son appel demeura vain. On se moqua de lui, on lui donna de
facétieux conseils, on le blagua, avec ironie.
Il fouilla dans l'étui qui pendait à sa ceinture et en tira un
revolver, dont il s'efforça d'introduire le canon entre les
mâchoires de Cherokee. Il taraudait si dur qu'on entendait
distinctement le crissement de l'acier contre les dents. Les deux
hommes étaient à genoux, courbés sur les deux bêtes. Tim Keenan
s'avança vers eux, sur l'arène, et, s'étant arrêté devant
Scott, lui toucha l'épaule en disant:
—Ne brisez pas ses dents, étranger!
—Alors c'est son cou que je lui briserai! répondit Scott, en
continuant son mouvement de va-et-vient avec le canon du revolver.
—Je dis: Ne brisez pas ses dents! répéta le maître de Cherokee,
d'un ton plus solennel encore.
Mais son bluff fut inutile et Scott ne se laissa pas démonter. Il leva
les yeux vers son interlocuteur et lui demanda froidement:
—Votre chien?
Tim Keenan émit un grognement affirmatif.
—Alors, venez à ma place et brisez sa prise.
Tim Keenan s'irrita:
—Étranger, je n'ai pas pour habitude de me mêler des choses que
je ne saurais faire. Je serais impuissant à ouvrir ce cadenas.
—En ce cas, ôtez-vous de là et ne m'embêtez pas. Je suis
occupé.
Scott avait déjà réussi à insinuer le canon du revolver sur un des
côtés de la mâchoire. Il manœuvra, tant et tant, qu'il atteignit
l'autre côté. Après quoi, comme il eût fait avec un levier, il
desserra peu à peu les dents du bull-dog. Matt sortait, à mesure, de
la gueule entr'ouverte, le bourrelet de peau et de poil de Croc-Blanc.
—Préparez-vous à recevoir votre chien, ordonna Scott, d'un ton
péremptoire, à Tim Keenan, qui était demeuré debout, sans
s'éloigner.
Tim Keenan obéit et, se penchant, saisit fortement Cherokee, qu'une
dernière pesée du revolver décrocha complètement. Le bull-dog se
débattait avec vigueur.
—Tirez-le au large! commanda Scott.
Tim Keenan et Cherokee, l'un traînant l'autre, s'éloignèrent
parmi la foule.
Croc-Blanc fit, pour se relever, plusieurs efforts inutiles. Comme il
était arrivé à se remettre sur ses pattes, ses jarrets, trop faibles,
le trahirent et il s'affaissa mollement. Ses yeux étaient mi-clos et
leur prunelle toute terne; sa gueule était béante et la langue
pendait, gonflée et inerte. Il avait l'aspect d'un chien qui a
été étranglé à mort. Matt l'examina.
—Il est à bout. Mais il respire encore.
Beauty-Smith, durant ce temps, s'était remis droit et s'approcha.
—Matt, combien vaut un bon chien de traîneau? demanda Scott.
Le conducteur du traîneau, encore agenouillé sur Croc-Blanc, calcula
un moment.
—Trois cents dollars, répondit-il.
—Et combien pour un chien en marmelade comme celui-ci?
—La moitié.
Scott se tourna vers Beauty-Smith:
—Entendez-vous, Mister la brute? Je vais prendre votre chien et vous
donner pour lui cent cinquante dollars!
Il ouvrit son portefeuille et compta les billets. Mais Beauty-Smith
croisa ses mains derrière son dos et refusa de prendre la somme.
—J'suis pas vendeur, dit-il.
—Oh! si, vous l'êtes, assura l'autre, parce que je suis
acheteur. Voici votre argent. Le chien m'appartient.
Beauty-Smith, les mains toujours derrière le dos, se recula. Scott
avança vivement vers lui, le poing levé, pour frapper. Beauty-Smith se
courba, en prévision du coup.
—J'ai mes droits! gémit-il.
—Vous avez forfait à ces droits. Êtes-vous disposé à recevoir cet
argent? Ou vais-je avoir à frapper à nouveau?
—C'est bon, dit Beauty-Smith, avec toute la célérité de la peur.
Mais j'prends l'argent en protestant, ajouta-t-il. Le chien est mon
bien; j'suis volé. Un homme a ses droits.
—Très correct! répondit Scott, en lui remettant les billets. Un
homme a ses droits. Mais vous n'êtes pas un homme; vous êtes une
bête brute.
—Attendez que j'revienne à Dawson! menaça Beauty-Smith.
J'aurai la loi pour moi.
—Si vous ouvrez le bec, à votre retour à Dawson, je vous ferai
expulser de la ville. Est-ce compris?
Un grognement fut la réplique.
—Comprenez-vous? cria Scott, dans un accès soudain de colère.
—Oui, grogna encore Beauty-Smith, en se reprenant à reculer.
—Oui, qui?
—Oui, Sir.
—Attention! Il va mordre! jeta quelqu'un dans la foule, et de
grands éclats de rire s'élevèrent.
Scott, tournant le dos, s'en revint aider son compagnon, qui poussait
Croc-Blanc vers le traîneau.
Une partie des spectateurs s'étaient éloignés. D'autres étaient
restés, formant des groupes, qui regardaient et causaient. Tim Keenan
rejoignit un de ces groupes.
—Quelle est cette gueule? demanda-t-il.
—Weedon Scott, répondit quelqu'un.
—Qui, alors, est Weedon Scott, par tous les diables!
—Un de ces crâneurs d'ingénieurs des mines. Il est au mieux avec
toutes les grosses punaises de Dawson. Si vous craignez les ennuis, vous
ferez bien de naviguer loin de lui. Voilà ce que je vous dis. Il est
intime avec tous les fonctionnaires. Le Commissaire de l'Or est son
meilleur copain.
—Je me doutais bien qu'il était quelqu'un, dit Tim Keenan.
C'est pourquoi je l'ai ménagé.