LE LONG VOYAGE
C'était dans l'air. Croc-Blanc pressentait, avant qu'il ne fût,
qu'un malheur allait arriver. Ses dieux se trahissaient sans le
savoir. Le loup-chien, du seuil de la cabane, lisait dans leur cerveau.
—Écoutez ceci! voulez-vous? s'exclama Matt, un soir, tandis
qu'il soupait avec Scott.
Scott écouta. À travers la porte arrivait une sourde plainte,
douloureuse comme un sanglot. Un long reniflement lui succéda et la
plainte se tut. Croc-Blanc s'était rassuré; son dieu ne s'était
pas encore envolé.
—Je crois que ce loup devine vos projets, dit Matt.
—Que voulez-vous que je fasse d'un loup en Californie? répondit
Scott, en regardant son compagnon d'un air embarrassé, qui indiquait
une arrière-pensée différente de ses paroles.
—C'est bien ce que je dis, opina Matt. Que feriez-vous d'un loup
en Californie?
—Les chiens des hommes blancs n'en mèneraient pas large,
poursuivit Scott. Il les tuerait tous, sitôt débarqué. Je me
ruinerais à payer des dommages-intérêts. À moins que la police ne
mette aussitôt la main dessus et ne commence par l'électrocuter.
—C'est un terrible meurtrier, je le sais, approuva Matt.
Dehors, le sanglot se faisait entendre à nouveau; puis le reniflement
interrogateur lui succéda encore.
—Il est incontestable, reprit Matt, qu'il a des pensées que nous
ignorons. Mais comment sait-il que vous allez partir? Cela me dépasse.
—Moi non plus, je ne le comprends pas, dit Scott tristement.
Quand le jour fatal fut proche, Croc-Blanc, par la porte ouverte, vit le
dieu d'amour déposer sa valise sur le plancher et y emballer divers
objets. Il y eut aussi des allées et venues. L'atmosphère paisible
de la cabane fut perturbée. Le doute n'était plus possible pour
Croc-Blanc; son dieu s'apprêtait à fuir, une seconde fois, et,
comme la première, il l'abandonnerait derrière lui.
Alors, la nuit qui suivit, il fit retentir le long hurlement des loups.
Ainsi avait-il hurlé, dans son enfance, quand, après avoir fui dans le
Wild, il était revenu au campement indien et l'avait trouvé disparu,
quelques tas de détritus marquant seuls la place où s'élevait, la
veille, la tente de Castor-Gris. Aujourd'hui comme jadis, il pointait
son museau vers les froides étoiles et leur disait son malheur.
Les deux hommes, dans la cabane, venaient de se mettre au lit.
—Il recommence à ne plus vouloir de nourriture, dit Matt derrière
sa cloison.
Scott s'agita dans son lit et grogna. Matt continua:
—Si j'en juge par sa conduite passée, je ne serais pas étonné
que maintenant il ne meure pour de bon.
—Ferme! cria Scott dans l'obscurité. Vous bavardez, pire qu'une
femme!
Le lendemain, Croc-Blanc ne prétendit pas quitter les talons de son
maître et continua à observer les bagages étendus sur le plancher.
Deux gros sacs de toile et une boîte étaient venus rejoindre la
valise. Dans une toile cirée, Matt roulait les couvertures de Scott et
ses vêtements de fourrure. Puis deux Indiens arrivèrent, qui mirent
les bagages sur leurs épaules et les emportèrent, sous la conduite de
Matt, chargé lui-même de la valise et des couvertures.
Lorsque Matt fut revenu, le maître vint à la porte de la cabane et,
appelant Croc-Blanc, le fit entrer.
—Vous, pauvre diable, dit-il, en frottant doucement les oreilles de
l'animal, sachez que je vais partir pour un long voyage, où vous ne
pourrez me suivre. Donnez-moi encore un grondement ami, un grondement
d'adieu. Ce sera le dernier.
Mais Croc-Blanc refusa de gronder. Après un regard pensif vers les yeux
du dieu, il cacha sa tête entre le bras et les côtes de Scott.
—Hé! Il siffle! cria Matt.
Du Yukon s'élevait le meuglement d'un steamboat.
—Coupez court à vos adieux, Mister Scott! Sortez par la porte de
devant et fermez-la vivement. J'en ferai autant avec celle de
derrière.
Les deux portes claquèrent en même temps, avec un bruit sec, scandé
bientôt par un gémissement lugubre et un sanglot, suivis de longs
reniflements.
—Matt, vous prendrez bien soin de lui, dit Scott, comme ils
descendaient la pente de la colline. Vous m'écrirez et me ferez
savoir comment il se conduit.
—Je n'y manquerai pas. Mais écoutez ceci...
Les deux hommes s'arrêtèrent. Croc-Blanc hurlait comme font les
chiens quand leurs maîtres sont morts. Il vociférait sa
désespérance. Sa clameur montait en notes aiguës et précipitées;
puis elle retombait, en un trémolo misérable, comme prête à
s'éteindre, pour éclater à nouveau en explosions successives.
L'Aurora était le premier bateau de l'année qui quittait le
Klondike. Ses ponts étaient bondés de chercheurs d'or qui s'en
retournaient, les uns après fortune faite, les autres en pitoyable
détresse, tous aussi ardents à repartir qu'ils avaient été
enragés à venir.
Près de l'échelle du bord, Scott serrait la main de Matt, qui se
préparait à redescendre à terre. Mais Matt, sans répondre à cette
étreinte, restait les yeux fixés sur quelque chose qu'il voyait à
deux pas de lui, derrière le dos de Scott. Scott se retourna. Assis sur
le pont, Croc-Blanc attendait.
Les deux hommes échangèrent quelques mots, affirmant chacun qu'ils
avaient bien fermé leur porte. Croc-Blanc observait, aplatissant ses
oreilles, mais toujours immobile.
—Je vais le descendre à terre avec moi, dit Matt.
Il s'avança vers Croc-Blanc, qui glissa aussitôt loin de lui. Matt
courait à sa poursuite, mais Croc-Blanc disparut derrière un groupe,
tourna tout autour du pont, reparut, s'éclipsa et virevolta, sans se
laisser capturer. Alors Scott l'appela et il vint en prompte
obéissance.
Scott se mit à caresser Croc-Blanc et remarqua, sur son museau, des
coupures fraîches, ainsi qu'une entaille entre ses yeux. Matt passa
sa main sous le ventre de l'animal.
—Nous avions, dit-il, oublié la fenêtre. Il a le ventre tout
balafré. Il a, parbleu! passé à travers les vitres.
Mais Weedon Scott n'écoutait pas. Il pensait rapidement. La bruyante
sirène de l'Aurora annonçait le départ. Des hommes se mettaient en
mesure de descendre l'échelle du bord. Matt, dénouant sa cravate,
s'avança pour la passer autour du cou de Croc-Blanc.
—Non, pas cela, dit Scott. Adieu, mon vieux! Vous pouvez partir.
Quant au loup, inutile de me donner de ses nouvelles. Je l'ai avec
moi, voyez.
—Quoi? s'écria Matt. Voulez-vous dire par là...
—Je dis ce que je dis. Voici votre cravate. Je vous écrirai, à
vous, sur lui.
Matt descendit. À la moitié de l'échelle, il s'arrêta.
—Il ne pourra jamais supporter le climat! Vous le tondrez au moins,
quand viendront les chaleurs.
L'échelle enlevée, l'Aurora se balança et s'éloigna du rivage.
Weedon Scott agita la main, en signe d'adieu. Puis, revenant vers
Croc-Blanc:
—Maintenant roucoulez, vous, damné fou! Roucoulez...
LE LONG VOYAGE
C'était dans l'air. Croc-Blanc pressentait, avant qu'il ne fût,
qu'un malheur allait arriver. Ses dieux se trahissaient sans le
savoir. Le loup-chien, du seuil de la cabane, lisait dans leur cerveau.
—Écoutez ceci! voulez-vous? s'exclama Matt, un soir, tandis
qu'il soupait avec Scott.
Scott écouta. À travers la porte arrivait une sourde plainte,
douloureuse comme un sanglot. Un long reniflement lui succéda et la
plainte se tut. Croc-Blanc s'était rassuré; son dieu ne s'était
pas encore envolé.
—Je crois que ce loup devine vos projets, dit Matt.
—Que voulez-vous que je fasse d'un loup en Californie? répondit
Scott, en regardant son compagnon d'un air embarrassé, qui indiquait
une arrière-pensée différente de ses paroles.
—C'est bien ce que je dis, opina Matt. Que feriez-vous d'un loup
en Californie?
—Les chiens des hommes blancs n'en mèneraient pas large,
poursuivit Scott. Il les tuerait tous, sitôt débarqué. Je me
ruinerais à payer des dommages-intérêts. À moins que la police ne
mette aussitôt la main dessus et ne commence par l'électrocuter.
—C'est un terrible meurtrier, je le sais, approuva Matt.
Dehors, le sanglot se faisait entendre à nouveau; puis le reniflement
interrogateur lui succéda encore.
—Il est incontestable, reprit Matt, qu'il a des pensées que nous
ignorons. Mais comment sait-il que vous allez partir? Cela me dépasse.
—Moi non plus, je ne le comprends pas, dit Scott tristement.
Quand le jour fatal fut proche, Croc-Blanc, par la porte ouverte, vit le
dieu d'amour déposer sa valise sur le plancher et y emballer divers
objets. Il y eut aussi des allées et venues. L'atmosphère paisible
de la cabane fut perturbée. Le doute n'était plus possible pour
Croc-Blanc; son dieu s'apprêtait à fuir, une seconde fois, et,
comme la première, il l'abandonnerait derrière lui.
Alors, la nuit qui suivit, il fit retentir le long hurlement des loups.
Ainsi avait-il hurlé, dans son enfance, quand, après avoir fui dans le
Wild, il était revenu au campement indien et l'avait trouvé disparu,
quelques tas de détritus marquant seuls la place où s'élevait, la
veille, la tente de Castor-Gris. Aujourd'hui comme jadis, il pointait
son museau vers les froides étoiles et leur disait son malheur.
Les deux hommes, dans la cabane, venaient de se mettre au lit.
—Il recommence à ne plus vouloir de nourriture, dit Matt derrière
sa cloison.
Scott s'agita dans son lit et grogna. Matt continua:
—Si j'en juge par sa conduite passée, je ne serais pas étonné
que maintenant il ne meure pour de bon.
—Ferme! cria Scott dans l'obscurité. Vous bavardez, pire qu'une
femme!
Le lendemain, Croc-Blanc ne prétendit pas quitter les talons de son
maître et continua à observer les bagages étendus sur le plancher.
Deux gros sacs de toile et une boîte étaient venus rejoindre la
valise. Dans une toile cirée, Matt roulait les couvertures de Scott et
ses vêtements de fourrure. Puis deux Indiens arrivèrent, qui mirent
les bagages sur leurs épaules et les emportèrent, sous la conduite de
Matt, chargé lui-même de la valise et des couvertures.
Lorsque Matt fut revenu, le maître vint à la porte de la cabane et,
appelant Croc-Blanc, le fit entrer.
—Vous, pauvre diable, dit-il, en frottant doucement les oreilles de
l'animal, sachez que je vais partir pour un long voyage, où vous ne
pourrez me suivre. Donnez-moi encore un grondement ami, un grondement
d'adieu. Ce sera le dernier.
Mais Croc-Blanc refusa de gronder. Après un regard pensif vers les yeux
du dieu, il cacha sa tête entre le bras et les côtes de Scott.
—Hé! Il siffle! cria Matt.
Du Yukon s'élevait le meuglement d'un steamboat.
—Coupez court à vos adieux, Mister Scott! Sortez par la porte de
devant et fermez-la vivement. J'en ferai autant avec celle de
derrière.
Les deux portes claquèrent en même temps, avec un bruit sec, scandé
bientôt par un gémissement lugubre et un sanglot, suivis de longs
reniflements.
—Matt, vous prendrez bien soin de lui, dit Scott, comme ils
descendaient la pente de la colline. Vous m'écrirez et me ferez
savoir comment il se conduit.
—Je n'y manquerai pas. Mais écoutez ceci...
Les deux hommes s'arrêtèrent. Croc-Blanc hurlait comme font les
chiens quand leurs maîtres sont morts. Il vociférait sa
désespérance. Sa clameur montait en notes aiguës et précipitées;
puis elle retombait, en un trémolo misérable, comme prête à
s'éteindre, pour éclater à nouveau en explosions successives.
L'Aurora était le premier bateau de l'année qui quittait le
Klondike. Ses ponts étaient bondés de chercheurs d'or qui s'en
retournaient, les uns après fortune faite, les autres en pitoyable
détresse, tous aussi ardents à repartir qu'ils avaient été
enragés à venir.
Près de l'échelle du bord, Scott serrait la main de Matt, qui se
préparait à redescendre à terre. Mais Matt, sans répondre à cette
étreinte, restait les yeux fixés sur quelque chose qu'il voyait à
deux pas de lui, derrière le dos de Scott. Scott se retourna. Assis sur
le pont, Croc-Blanc attendait.
Les deux hommes échangèrent quelques mots, affirmant chacun qu'ils
avaient bien fermé leur porte. Croc-Blanc observait, aplatissant ses
oreilles, mais toujours immobile.
—Je vais le descendre à terre avec moi, dit Matt.
Il s'avança vers Croc-Blanc, qui glissa aussitôt loin de lui. Matt
courait à sa poursuite, mais Croc-Blanc disparut derrière un groupe,
tourna tout autour du pont, reparut, s'éclipsa et virevolta, sans se
laisser capturer. Alors Scott l'appela et il vint en prompte
obéissance.
Scott se mit à caresser Croc-Blanc et remarqua, sur son museau, des
coupures fraîches, ainsi qu'une entaille entre ses yeux. Matt passa
sa main sous le ventre de l'animal.
—Nous avions, dit-il, oublié la fenêtre. Il a le ventre tout
balafré. Il a, parbleu! passé à travers les vitres.
Mais Weedon Scott n'écoutait pas. Il pensait rapidement. La bruyante
sirène de l'Aurora annonçait le départ. Des hommes se mettaient en
mesure de descendre l'échelle du bord. Matt, dénouant sa cravate,
s'avança pour la passer autour du cou de Croc-Blanc.
—Non, pas cela, dit Scott. Adieu, mon vieux! Vous pouvez partir.
Quant au loup, inutile de me donner de ses nouvelles. Je l'ai avec
moi, voyez.
—Quoi? s'écria Matt. Voulez-vous dire par là...
—Je dis ce que je dis. Voici votre cravate. Je vous écrirai, à
vous, sur lui.
Matt descendit. À la moitié de l'échelle, il s'arrêta.
—Il ne pourra jamais supporter le climat! Vous le tondrez au moins,
quand viendront les chaleurs.
L'échelle enlevée, l'Aurora se balança et s'éloigna du rivage.
Weedon Scott agita la main, en signe d'adieu. Puis, revenant vers
Croc-Blanc:
—Maintenant roucoulez, vous, damné fou! Roucoulez...