II
Il vécut la plus épouvantable des nuits ; ce fut si
spécial, si affreux, qu’il ne se rappelait pas,
pendant toute son existence, avoir enduré de
pareilles angoisses, subi de semblables transes.
Ce fut une succession ininterrompue de réveils en
sursaut et de cauchemars.
Et ces cauchemars dépassèrent les limites des abominations
que les démences les plus périlleuses rêvent. Ils
se déroulaient sur les territoires de la luxure et ils étaient
si particuliers, si nouveaux pour lui, qu’en se réveillant,
Durtal restait tremblant, retenait un cri.
Ce n’était plus du tout l’acte involontaire et connu,
la vision qui cesse juste au moment où l’homme endormi
étreint la forme amoureuse et va se fondre en elle ; c’était
ainsi et mieux que dans la nature, long, complet,
accompagné de tous les préludes, de tous les détails, de
toutes les sensations ; et le déclic avait lieu, avec une
acuité douloureuse extraordinaire, dans un spasme de
détente inouï.
Et, fait bizarre et qui semblait marquer la différence
entre cet état et le stupre inconscient des nuits, c’était, en
outre de certains épisodes où des caresses qui ne pourraient
que se succéder dans la réalité étaient réunies, au
même instant, dans le rêve, la sensation nette, précise,
d’un être, d’une forme fluidique disparaissant avec le
bruit sec d’une capsule ou d’un coup de fouet, d’auprès
de vous, dès le réveil. Cet être, on le sentait distinctement
près de soi, si près, que le linge, dérangé par le
souffle de sa fuite, ondulait et que l’on regardait, effaré,
la place vide.
Ah çà mais, se dit Durtal, quand il eut allumé la bougie ;
cela me reporte au temps où je fréquentais Mme Chantelouve ;
cela me réfère aux histoires du Succubat.
Il restait, ahuri, sur son séant, scrutait avec un véritable
malaise cette cellule noyée d’ombre. Il consulta
sa montre ; il n’était que onze heures du soir. — Mon
Dieu, fit-il, si les nuits sont ainsi que celles-là dans les
cloîtres !
Il recourut, pour se remettre, à des affusions d’eau
froide, ouvrit la fenêtre pour renouveler l’air et, glacé,
se recoucha.
Il hésitait à souffler la bougie, inquiet de ces ténèbres
qui lui paraissaient habitées, pleines d’embûches et de
menaces. Il se décida enfin à éteindre et répéta la strophe
des Complies que l’on avait chantée, le soir même,
à la chapelle :
Procul recedant somnia
Et noctium phantasmata,
Hostemque nostrum comprime,
Ne polluantur corpora.
Il finit par s’assoupir, rêva encore d’immondices, mais
il se reprit à temps pour rompre le charme, éprouva
encore cette impression d’une ombre s’évaporant à temps
pour qu’on ne puisse la saisir dans les draps et il interrogea
sa montre. Il était deux heures.
Si cela continue, je serai brisé demain, se dit-il ; il
parvint tant bien que mal, en somnolant et en se détirant
toutes les dix minutes, à atteindre trois heures.
Si je me rendors, je ne me réveillerai pas au moment
voulu, pensa-t-il ; si je me levais ?
Et il sauta en bas du lit, s’habilla, pria, mit de l’ordre
dans ses affaires.
D’authentiques excès l’eussent moins abattu que cette
fausse équipée, mais ce qui lui semblait surtout odieux,
c’était l’inassouvissement que laissait le viol terminé de
ces larves. Comparées à leurs avides manigances, les caresses
de la femme n’épandaient qu’une volupté tempérée,
n’aboutissaient qu’à un faible choc ; seulement
dans le succubat l’on restait enragé de n’avoir étreint
que le vide, d’avoir été la dupe d’un mensonge, le
jouet d’une apparence dont on ne se rappelait même plus
les contours et les traits. On en arrivait forcément à désirer
de la chair, à souhaiter de presser contre soi un
véritable corps et Durtal se mit à songer à Florence ;
elle vous désaltérait au moins, ne vous quittait pas
ainsi, pantelant et fiévreux, en quête d’on ne savait
quoi, dans une atmosphère où l’on était environné,
épié, par un inconnu qu’on ne pouvait discerner, par un
simulacre que l’on ne pouvait fuir.
Puis Durtal se secoua, voulut repousser l’assaut de
ces souvenirs. Je vais toujours, se dit-il, aller respirer
de l’air frais et fumer une cigarette, nous verrons après.
Il descendit l’escalier dont les murs paraissaient ne
pouvoir tenir en place et dansaient avec la lueur de la
bougie, enfila les corridors, souffla et déposa son lumignon
près de l’auditoire et s’élança dehors.
Il faisait nuit noire ; à la hauteur d’un premier étage,
un œil de bœuf ouvert dans le mur de l’église trouait les
ténèbres d’une lune rouge.
Durtal tira quelques bouffées d’une cigarette, puis il
s’achemina vers la chapelle. Il tourna doucement le loquet
de la porte ; le vestibule où il pénétrait était sombre,
mais la rotonde, bien qu’elle fût vide, était illuminée
par de nombreuses lampes.
Il fit un pas, se signa et recula, car il venait de heurter
un corps ; il regarda à ses pieds.
Il entrait sur un champ de bataille.
Par terre, des formes humaines étaient couchées dans
des attitudes de combattants fauchés par la mitraille ;
les unes à plat ventre, les autres à genoux ; celles-ci,
affaissées les mains par terre, comme frappées dans le
dos, celles-là étendues les doigts crispés sur la poitrine,
celles-là encore se tenant la tête ou tendant les bras.
Et, de ce groupe d’agonisants, ne s’élevaient aucun
gémissement, aucune plainte.
Durtal contemplait, stupéfié, ce massacre de moines ;
et il resta soudain bouche béante. Une écharpe de
lumière tombait d’une lampe que le père sacristain venait
de déplacer dans la rotonde et, traversant le porche,
elle éclairait un moine à genoux devant l’autel voué à
la Vierge.
C’était un vieillard de plus de quatre-vingts ans ; il
était immobile ainsi qu’une statue, les yeux fixes, penché
dans un tel élan d’adoration que toutes les figures
extasiées des Primitifs paraissaient, près de la sienne,
efforcées et froides.
Le masque était pourtant vulgaire ; le crâne ras, sans
couronne, hâlé par tous les soleils et par toutes les pluies,
avait le ton des briques ; l’œil était voilé, couvert d’une
taie par l’âge ; le visage plissé, ratatiné, culotté tel qu’un
vieux buis, s’enfonçait dans un taillis de poils blancs et
le nez un peu camus achevait de rendre singulièrement
commun l’ensemble de cette face.
Et il sortait, non des yeux, non de la bouche, mais
de partout et de nulle part, une sorte d’angélité qui se
diffusait sur cette tête, qui enveloppait tout ce pauvre
corps courbé dans un tas de loques.
Chez ce vieillard, l’âme ne se donnait même pas la
peine de réformer la physionomie, de l’ennoblir ;
elle se contentait de l’annihiler, en rayonnant ; c’était,
en quelque sorte, le nimbe des anciens saints ne
demeurant plus autour du chef, mais s’étendant sur
tous ses traits, baignant, apâli, presque invisible, tout
son être.
Et il ne voyait ni n’entendait rien ; des moines se
traînaient sur les genoux, venaient pour se réchauffer,
pour s’abriter auprès de lui et il ne bougeait, muet et
sourd, assez rigide pour qu’on pût le croire mort, si,
par instant, la lèvre inférieure n’eût remué, soulevant
dans ce mouvement sa grande barbe.
L’aube blanchit les vitres et, dans l’obscurité qui commençait
à se dissiper, les autres frères apparurent à leur
tour, à Durtal ; tous ces blessés de l’amour divin priaient
ardemment, jaillissaient hors d’eux-mêmes, sans bruit,
devant l’autel. Il y en avait de tout jeunes à genoux et
le buste droit, d’autres, les prunelles en extase, repliés
en arrière et assis sur leurs talons, d’autres
encore faisaient le chemin de croix et souvent ils étaient
posés, les uns devant les autres, face à face et ils se
regardaient sans se voir, avec des yeux d’aveugles.
Et parmi ces convers, quelques pères, ensevelis dans
leurs grandes coules blanches, gisaient, prosternés, baisaient
la terre.
Oh ! prier, prier comme ces moines ! s’écria Durtal.
Il sentait son malheureux être se détendre ; dans cette
atmosphère de sainteté, il se dénoua et il s’affaissa sur
les dalles, demandant humblement pardon au Christ de
souiller par sa présence la pureté de ce lieu.
Et il pria longtemps, se descellant pour la première
fois, se reconnaissant si indigne, si vil, qu’il ne
pouvait comprendre comment, malgré sa miséricorde,
le Seigneur le tolérait dans le petit cercle de ses élus ;
il s’examina, vit clair, s’avoua qu’il était inférieur au
dernier de ces convers qui ne savait peut-être même
pas épeler un livre, comprit que la culture de l’esprit
n’était rien et que la culture de l’âme était tout, et peu
à peu, sans s’en apercevoir, ne pensant plus qu’à balbutier
des actes de gratitude, il disparut de la chapelle,
l’âme emmenée par celles des autres, hors du monde,
loin de son charnier, loin de son corps.
Dans cette chapelle, l’élan était enfin consenti, la
projection jusqu’alors refusée était enfin permise ; il ne
se débattait plus de même qu’au temps où il parvenait
si difficilement à s’évader de sa geôle, à Notre-Dame-des-Victoires
et à Saint-Séverin.
Puis il réintégra cette chapelle où son animalité était
demeurée seule et il regarda, étonné, autour de lui ; la
plupart des frères étaient partis ; un père restait prostré
devant l’autel de la Vierge ; il le quitta à son tour et regagna
la rotonde où les autres pères entraient.
Durtal les observa ; il y en avait de toutes les tailles,
de toutes les sortes, un gros, chauve, à longue barbe
noire et à besicles, des petits blonds et bouffis, de très
vieux, hérissés de poils de sanglier, de très jeunes
ayant de vagues airs de rêveurs allemands, avec leurs
yeux bleus, sous des lunettes : et presque tous, sauf
les très jeunes, avaient ce trait commun : le ventre
gonflé et les joues sillonnées de vermicelles
roses.
Et soudain par la porte ouverte, dans la rotonde
même, le grand moine qui conduisait, la veille, l’office,
parut. Il renversa sur sa chasuble un capuchon de toile
qui lui couvrait la tête et, assisté de deux moines blancs,
il monta au maître-autel pour célébrer la messe.
Et ce ne fut pas une de ces messes gargotées comme
l’on en cuisine tant à Paris, mais une messe lente et
méditée, profonde, une messe où le prêtre consacre
longuement, abîmé devant l’autel, et quand il éleva
l’hostie, aucune sonnette ne tinta, mais les cloches du
monastère épandirent des volées espacées, des coups
brefs, sourds, presque plaintifs, tandis que les trappistes
disparaissaient, tapis à quatre pattes, la tête
cachée sous leurs pupitres.
Quand la messe prit fin, il était près de six heures ;
Durtal refit le chemin de la veille au soir, passa devant
la petite fabrique de chocolat qu’il avait longée,
avisa au travers des vitres des pères qui enveloppaient
des tablettes dans du papier de plomb, puis, dans une
autre pièce, une minuscule machine à vapeur que modérait
un convers.
Il gagna cette allée où il avait fumé des cigarettes dans
l’ombre. Si triste, la nuit, elle était maintenant charmante
avec ses deux rangées de très vieux tilleuls qui
bruissaient doucement et le vent rabattait sur Durtal
leur languissante odeur.
Assis sur un banc, il embrassait, d’un coup d’œil,
la façade de l’abbaye.
Précédé d’un long potager où, çà et là, des rosiers
s’épanouissaient au-dessus des vasques bleuâtres et des
boules veinées des choux, cet ancien château, bâti dans
le goût monumental du XVIIe siècle, s’étendait, solennel
et immense, avec ses dix-huit fenêtres d’affilée et son
fronton dans le tympan duquel était logée une puissante
horloge.
Il était coiffé d’ardoises, surmonté d’un jeu de petites
cloches et l’on y accédait par un perron de plusieurs
marches. Il arborait une altitude d’au moins cinq
étages, bien qu’il n’eût en réalité qu’un rez-de-chaussée
et un premier, mais à en juger par l’élévation inattendue
des fenêtres, les pièces devaient se plafonner à des hauteurs
démesurées d’église ; somme toute, cet édifice
était emphatique et froid, plus apte, puisqu’on l’avait
converti en un couvent, à abriter des adeptes de Jansénius
que des disciples de saint Bernard.
Le temps était tiède, ce matin-là ; le soleil se tamisait
dans le crible remué des feuilles ; et le jour, ainsi bluté,
se muait au contact du blanc, en rose. Durtal, qui
s’apprêtait à lire son paroissien, vit les pages rosir
et, par la loi des complémentaires, toutes les lettres,
imprimées à l’encre noire, se teindre en vert.
Il s’amusait de ces détails, s’épanouissait, le dos au
chaud, dans cette brise chargée d’aromes, se reposait,
dans ce bain de lumière, des fatigues de la nuit, quand,
au bout de l’allée, il aperçut quelques frères. Ils marchaient,
silencieux, les uns, portant sous un bras de
grands pains ronds, les autres, tenant des boîtes au lait
ou des mannes pleines de foin et d’œufs ; ils défilèrent
devant lui et le saluèrent respectueusement.
Tous avaient la mine joyeuse et grave. Ah ! les braves
gens, se dit-il, ce qu’ils m’ont, ce matin, aidé, car c’est
à eux que je dois d’avoir pu ne pas me taire, d’avoir pu
prier, d’avoir enfin connu la joie de l’oraison qui n’était
pour moi à Paris qu’un leurre ! à eux et surtout à
Notre-Dame de l’Atre qui a eu pitié de mon pauvre être !
Il bondit de son banc, dans un élan d’allégresse,
s’engagea dans des allées latérales, atteignit la pièce
d’eau qu’il avait entrevue, la veille ; devant elle se dressait
la formidable croix qu’il avait distinguée de loin
du haut de la voiture, dans les bois, avant que d’arriver
à la Trappe.
Elle était plantée en face du monastère même et tournait
le dos à l’étang ; elle supportait un Christ du
XVIIIe siècle, grandeur nature, en marbre blanc ; et
l’étang affectait, lui aussi, la forme d’une croix, telle
qu’elle figure sur la plupart des plans des basiliques.
Et cette croix brune et liquide était granulée de pistache
par des lentilles d’eau que déplaçait, en nageant, le cygne.
Il vint au-devant de Durtal, et il tendit le bec, attendant
sans doute un bout de pain.
Et pas un bruit ne surgissait de ce lieu désert, sinon le
craquement des feuilles sèches que Durtal froissait en
marchant. L’horloge sonna sept heures.
Il se rappela que le déjeuner allait être servi et il se dirigea
à grands pas vers l’abbaye. Le P. Étienne l’attendait ;
il lui serra la main, lui demanda s’il avait bien dormi,
puis :
— Qu’allez-vous manger ? Je n’ai que du lait et du
miel à vous offrir ; j’enverrai aujourd’hui même au village
le plus proche pour tâcher de vous procurer un peu
de fromage ; mais vous allez subir une triste collation,
ce matin.
Durtal proposa de substituer du vin au lait et déclara
que ce serait pour le mieux ainsi ; j’aurais, dans tous les
cas, mauvaise grâce à me plaindre, fit-il, car enfin, vous,
maintenant, vous êtes à jeun.
Le moine sourit. — Pour l’instant, dit-il, nous faisons,
à cause de certaines fêtes de notre ordre, pénitence.
Et il expliqua qu’il ne prenait de nourriture qu’une fois
par jour, à deux heures de l’après-midi, après None.
— Et vous n’avez même pas pour vous soutenir du
vin et des œufs !
Le P. Étienne souriait toujours. — On s’y habitue, dit-il.
Qu’est-ce que ce régime, en comparaison de celui
qu’adoptèrent saint Bernard et ses compagnons, lorsqu’ils
vinrent défricher la vallée de Clairvaux ? Leur repas consistait
en des feuilles de chêne, salées, cuites dans de l’eau
trouble.
Et après un silence, le père reprit : Sans doute la règle
des Trappes est dure, mais combien elle est douce
si nous nous reportons à ce que fut jadis, en Orient, la
règle de saint Pacôme. Songez donc, celui qui voulait
accéder à cet ordre restait dix jours et dix nuits à la
porte du couvent et il y essuyait tous les crachats, tous
les affronts ; s’il persistait à vouloir entrer, il accomplissait
trois années de noviciat, habitait une hutte où
il ne pouvait se tenir debout et se coucher de son long ;
il ne se repaissait que d’olives et de choux, priait douze
fois le jour, douze fois le soir, et douze fois la nuit ;
le silence était perpétuel et les mortifications ne cessaient
pas. Pour se préparer à ce noviciat et s’apprendre à dompter
la faim, saint Macaire avait imaginé d’enfoncer du
pain dans un vase au col très rétréci et il ne s’alimentait
qu’à l’aide des miettes qu’il pouvait retirer avec
ses doigts ; quand il fut admis dans le monastère, il
se contenta de grignoter des feuilles de choux crus, le
dimanche. Hein, ils étaient plus résistants que nous,
ceux-là ! nous n’avons plus, hélas ! ni l’âme, ni le
corps assez solides pour supporter de tels jeûnes. — Mais
que cela ne vous empêche pas de goûter ;
allons, bon appétit ; — ah ! pendant que j’y pense,
reprit le moine, soyez à dix heures précises à l’auditoire,
c’est là que le père prieur vous confessera.
Et il sortit.
Durtal aurait reçu un coup de maillet sur la tête qu’il
n’eût pas été mieux assommé. Tout l’échafaudage si
rapidement exhaussé de ses joies croula. Ce fait étrange
avait lieu ; dans cet élan d’allégresse qui le portait depuis
l’aube, il avait complètement oublié qu’il fallait se confesser.
Et il eut un moment d’aberration. Mais je
suis pardonné ! se dit-il ; la preuve est cet état de bonheur
que je n’ai jamais connu, cette dilatation vraiment
merveilleuse d’âme que j’ai ressentie dans la chapelle
et dans les bois !
L’idée que rien n’était commencé, que tout était à
effectuer, l’effara ; il n’eut pas le courage d’avaler son
pain ; il but une goutte de vin et, dans un vent de
panique, il se rua dehors.
Il allait, affolé, à grands pas. — Se confesser ! le prieur ?
qui était le prieur ? il cherchait vainement parmi les pères
dont il se rappelait le visage celui qui allait l’entendre.
Mon Dieu, fit-il tout à coup, mais je ne sais même
pas comment l’on se confesse !
Il chercha un coin désert où il pût se recueillir. Il arpentait
alors, sans même savoir comment il y était venu,
une allée de noyers que bordait un mur. Il y avait là
des arbres énormes ; il se dissimula derrière le tronc de
l’un d’eux et, assis sur la mousse, il feuilleta son paroissien,
lut : « En arrivant au confessionnal, mettez-vous à
genoux, faites le signe de la croix, demandez la bénédiction
du prêtre en disant : Bénissez-moi, mon père, parce que
j’ai péché ; récitez ensuite le Confiteor jusqu’à mea culpa…
et…
Il s’arrêta et sans même qu’il eût besoin de la sonder,
sa vie bondit en des jets d’ordures.
Il recula, il y en avait tant, de toutes sortes, qu’il
s’abîma dans le désespoir.
Puis il eut un effort de volonté, se reprit, voulut canaliser
ces sources, les endiguer, les répartir pour s’y reconnaître,
mais un affluent refoulait les autres, finissait
par tout absorber, devenait le fleuve même.
Et ce péché se montrait d’abord simiesque et sournois,
au collège où chacun s’attentait et cariait les autres ;
puis c’était toute une jeunesse avide, traînée
dans les estaminets, roulée dans les auges, vautrée sur
les éviers des filles et c’était un âge mûr ignoble. Aux
besognes régulières avaient succédé les avaries des sens
et de honteux souvenirs l’assaillaient en foule ; il se rappelait
la recherche de monstrueuses fraudes, la poursuite
d’artifices aggravant la malice de l’acte ; et les complices,
les agentes de ses déchéances défilaient devant lui.
C’était, entre toutes, à un moment, une Mme Chantelouve,
une adultère démoniaque qui l’avait précipité dans
d’affreux transports, qui l’avait lié aux crimes sans nom
des méfaits divins, aux sacrilèges.
Comment raconter cela à ce moine ? se dit Durtal,
terrifié par ce souvenir ; comment même s’exprimer pour
se faire comprendre, sans devenir immonde ?
Les pleurs lui jaillirent des yeux. Mon Dieu, mon
Dieu, soupira-t-il, c’est vraiment trop.
Et, à son tour, Florence parut, avec son sourire de
petit voyou et ses hanches de garçonne. Je ne peux pourtant
pas narrer au confesseur ce qui se brassait dans
l’ombre parfumée de ses vices, s’écria Durtal ; je ne peux
pourtant pas lui faire gigler à la face ces filets de pus !
Et dire qu’il va falloir faire cela pourtant ! et il s’appesantissait
sur les turpitudes de cette fille trempée dès
l’enfance dans les incestes, barattée dès sa puberté par
des passions de vieillard, sur les canapés désossés des
marchands de vins.
Quelle honte que d’avoir été rivé à celle-là, quelle
dégoûtation que d’avoir satisfait aux abominables exigences
de ses vœux !
Et derrière cette sentine, d’autres s’étendaient. Tous
les districts des péchés qu’énumérait patiemment le
paroissien, il les avait traversés ! il ne s’était jamais
confessé depuis sa première communion et c’était, avec
l’entassement des années, de successives alluvions de
fautes ; et il pâlissait à l’idée qu’il allait détailler à un
autre homme toutes ses saletés, lui avouer ses pensées
les plus secrètes, lui dire ce qu’on n’ose se répéter à soi-même,
de peur de se mépriser trop.
Il en sua d’angoisse ; puis une nausée de son être,
un remords de sa vie le souleva et il se rendit ; le regret
d’avoir si longtemps vécu dans ce cloaque le crucifia ;
il pleura longtemps, doutant du pardon, n’osant
même plus le solliciter, tant il se sentait vil.
Enfin il eut un sursaut ; l’heure de l’expiation devait
être proche ; sa montre marquait, en effet, dix heures
moins le quart. A se laminer ainsi, il avait agonisé pendant
plus de deux heures.
Il rejoignit précipitamment la grande allée qui conduisait
au monastère. Il marchait, la tête basse, en refoulant
ses larmes.
Il ralentit un peu le pas, lorsqu’il atteignit le petit
étang ; il leva des yeux suppliants vers la croix et, les
baissant, il rencontra un regard si ému, si pitoyable, si
doux qu’il s’arrêta ; et le regard disparut avec le salut
du convers qui continua son chemin.
Il a lu en moi, se dit Durtal. — Oh ! il a raison de
me plaindre, le charitable moine, car vraiment ce que
je souffre ! ah ! Seigneur, être comme cet humble frère !
cria-t-il, se rappelant avoir remarqué, le matin même,
ce jeune et grand garçon, priant, dans la chapelle, avec
une telle ferveur qu’il semblait s’effuser du sol, devant
la Vierge.
Il arriva dans un état affreux à l’auditoire et s’effondra
sur une chaise ; puis, ainsi qu’une bête traquée
qui se croit découverte, il se dressa et, perturbé
par la peur, emporté par un vent de déroute, il
songea à fuir, à aller chercher sa valise, à s’élancer
dans un train.
Et il se retenait, indécis, tremblant, l’oreille aux
aguets, le cœur lui battant à grands coups ; il écoutait
des bruits lointains de pas. — Mon Dieu ! fit-il, épiant
ces pas qui se rapprochaient, quel est le moine qui va
entrer ?
Le pas se tut et la porte s’ouvrit ; Durtal, terrifié,
n’osa fixer le confesseur, en lequel il reconnut le grand
trappiste, au profil impérieux, celui qu’il croyait être
l’abbé du monastère.
Suffoqué, il recula sans proférer un mot.
Surpris de ce silence, le prieur dit :
— Vous avez demandé à vous confesser, Monsieur ?
Et, sur un geste de Durtal, il lui désigna le prie-Dieu
posé contre le mur et lui-même s’agenouilla, en lui
tournant le dos.
Durtal se roidit, s’éboula sur ce prie-Dieu et perdit
complètement la tête. Il avait vaguement préparé son
entrée en matière, noté des points de repère, classé à
peu près ses fautes ; il ne se rappelait plus rien.
Le moine se releva, s’assit sur une chaise de paille,
se pencha sur le pénitent, l’oreille ramenée par la main
en cornet, pour mieux entendre.
Et il attendit.
Durtal souhaitait de mourir pour ne pas parler ; il
parvint cependant à prendre le dessus, à réfréner sa
honte ; il desserra les lèvres et rien ne sortit ; il resta
accablé, la tête dans ses mains, retenant les larmes qu’il
sentait monter.
Le moine ne bougeait pas.
Enfin, il fit un effort désespéré, bredouilla le commencement
du Confiteor et dit :
— Je ne me suis pas confessé depuis mon enfance ;
j’ai mené, depuis ce temps-là, une vie ignoble, j’ai……
Les mots ne vinrent pas.
Le trappiste demeurait silencieux, ne l’assistait point.
— J’ai commis toutes les débauches…, j’ai fait tout…,
tout…
Il s’étrangla et les larmes contenues partirent ; il
pleura, le corps secoué, la figure cachée dans ses mains.
Et comme le prieur, toujours penché sur lui, ne bronchait
point.
— Mais je ne peux pas, cria-t-il, je ne peux pas !
Toute cette vie qu’il ne pouvait rejeter l’étouffait ; il
sanglotait, désespéré par la vue de ses fautes et atterré
aussi de se trouver ainsi abandonné, sans un mot de
tendresse, sans un secours. Il lui sembla que tout
croulait, qu’il était perdu, repoussé par Celui-là même qui l’avait
pourtant envoyé dans cette abbaye !
Et une main lui toucha l’épaule, en même temps
qu’une voix douce et basse disait :
— Vous avez l’âme trop lasse pour que je veuille la
fatiguer par des questions ; revenez à neuf heures, demain,
nous aurons du temps devant nous, car nous ne serons
pressés, à cette heure, par aucun office ; d’ici là, pensez
à cet épisode du Calvaire : la croix qui était faite de
tous les péchés du monde pesait sur l’épaule du Sauveur
d’un tel poids que ses genoux fléchirent et qu’il
tomba. Un homme de Cyrène passait là, qui aida le
Seigneur à la porter. Vous, en détestant, en pleurant vos
péchés, vous avez allégé, vous avez délesté, si l’on peut
dire, cette croix du fardeau de vos fautes et, l’ayant
rendue moins pesante, vous avez ainsi permis à Notre-Seigneur
de la soulever.
Il vous en a récompensé par le plus surprenant des
miracles, par le miracle de vous avoir attiré de si loin
ici. Remerciez-le donc de tout votre cœur et ne vous
désolez plus. Vous réciterez aujourd’hui pour pénitence
les Psaumes de la Pénitence et les Litanies des
Saints. Je vais vous donner ma bénédiction.
Et le prieur le bénit et disparut. Durtal se releva à
bout de larmes ; ce qu’il craignait tant était arrivé,
le moine qui devait l’opérer était impassible, presque
muet ! hélas ! se dit-il, mes abcès étaient mûrs, mais
il fallait un coup de lancette pour les percer !
— Après tout, reprit-il, en grimpant l’escalier pour
aller se rafraîchir les yeux dans sa cellule, ce trappiste a
été compatissant à la fin, moins dans ses observations
que dans le ton dont il les a prononcées ; puis, il convient
d’être juste, il a peut-être été ahuri par mes larmes ;
l’abbé Gévresin n’avait sans doute pas écrit au P. Étienne
que je me réfugiais à la Trappe pour me convertir ;
mettons-nous alors à la place d’un homme vivant en
Dieu, hors le monde, et auquel on décharge tout-à-coup
une tinette sur la tête !
Enfin nous verrons demain ; et Durtal se hâta de se
tamponner le visage, car il était près de onze heures et
l’office de Sexte devait commencer.
Il se rendit à la chapelle ; elle était à peu près vide,
car les frères travaillaient, à ce moment, dans la fabrique
de chocolat et dans les champs.
Les pères étaient à leur place, dans la rotonde. Le
prieur tira la cliquette, tous s’enveloppèrent d’un grand
signe de croix et à gauche, là où il ne pouvait voir, — car
Durtal s’était installé à la même place que le matin,
devant l’autel de saint Joseph, — une voix monta :
— « Ave, Maria, gratia plena, Dominus
tecum. »
Et l’autre partie du chœur répondit :
— « Et benedictus fructus ventris tui, Jesus. »
Il y eut une seconde d’intervalle et la voix pure et
faible du vieux trappiste chanta comme avant l’office
des Complies, la veille :
— « Deus, in adjutorium meum intende. »
Et la liturgie se déroula, avec ses « Gloria Patri », etc.,
pendant lesquels les moines courbaient le front sur leurs
livres, et sa série de psaumes articulés sur un ton bref
d’un côté, et long de l’autre.
Durtal agenouillé se laissait aller au bercement de la
psalmodie, si las qu’il ne pouvait parvenir à prier lui-même.
Puis quand Sexte se termina, tous les pères se recueillirent
et Durtal surprit un regard de pitié chez le
prieur qui se tourna un peu vers son banc. Il comprit que
le moine implorait le Sauveur pour lui, suppliait
peut-être Dieu de lui indiquer la manière dont il
pourrait, demain, s’y prendre.
Durtal rejoignit M. Bruno dans la cour ; ils se serrèrent
la main, puis l’oblat lui annonça la présence d’un
nouveau convive.
— Un retraitant ?
— Non, un vicaire des environs de Lyon ; il reste un
jour seulement ; il est venu visiter l’abbé qui est malade.
— Je croyais d’abord que l’abbé de Notre-Dame de
l’Atre était ce grand moine qui conduit l’office…
— Mais non, c’est le prieur, le P. Maximin ; quant à
l’abbé, vous ne l’avez pas vu et je doute que vous puissiez
le voir, car il ne sortira sans doute pas de son lit
avant votre départ.
Ils arrivèrent à l’hôtellerie, trouvèrent le P. Étienne
s’excusant, auprès d’un prêtre gros et court, de l’indigent
régal qu’il apportait.
Ce prêtre aux traits forts, modelés dans de la graisse
jaune, était hilare.
Il plaisanta M. Bruno qu’il semblait connaître de longue
date sur le péché de gourmandise qui devait se
commettre si fréquemment dans les Trappes, puis il
huma, en simulant des gloussements d’allégresse, l’inodore
bouquet du pauvre vin qu’il se versa ; enfin lorsqu’il
divisa avec une cuiller l’omelette qui composait le
plat de résistance du dîner, il feignit de découper un
poulet, s’extasiant sur la belle apparence de la chair, disant
à Durtal : je vous affirme, Monsieur, que c’est un
poulet de grain ; oserai-je vous offrir une aile ?
Ce genre de plaisanterie exaspérait Durtal qui n’avait
avec cela aucune envie de rire, ce jour-là ; aussi se borna-t-il
à répondre par un vague salut, tout en souhaitant
à part lui que la fin du repas fût proche.
La conversation continua entre ce prêtre et M. Bruno.
Après s’être disséminée sur divers lieux communs, elle
finit par se concentrer sur une invisible loutre qui dévastait
les étangs de l’abbaye.
— Mais enfin, disait le vicaire, avez-vous au moins
découvert le lieu où elle gîte ?
— Jamais ; l’on distingue aisément dans les herbes froissées
les chemins qu’elle parcourt pour se jeter dans l’eau,
mais toujours, à un endroit, on perd ses traces. Nous
l’avons guettée avec le P. Étienne, pendant des journées ;
et jamais elle ne s’est montrée.
L’abbé expliqua divers pièges qu’il convenait de
tendre. Durtal rêvait à cette chasse à la loutre si plaisamment
racontée par Balzac en tête de ses Paysans,
quand le dîner s’acheva.
Le vicaire récita les grâces et dit à M. Bruno :
— Si nous allions faire un tour ; le bon air remplacera
le café que l’on omet de nous servir.
Durtal regagna sa cellule.
Il se sentait vidé, détrité, fourbu, réduit à l’état de
filaments, à l’état de pulpe. Le corps concassé par les
cauchemars de la nuit, énervé par la scène du matin,
demandait à s’asseoir, à ne pas bouger et si l’âme n’avait
plus cet affolement qui l’avait brisée dans des sanglots
aux pieds du moine, elle restait dolente et inquiète ;
elle aussi demandait à se taire, à se reposer, à dormir.
Voyons, dit Durtal, il ne s’agit pas de se déserter,
secouons-nous.
Il lut les Psaumes de la Pénitence et les Litanies des
Saints ; puis il hésita entre deux de ses volumes, entre
saint Bonaventure et sainte Angèle.
Il se décida pour la Bienheureuse. Elle avait péché,
s’était convertie, elle lui semblait moins loin de lui,
plus compréhensible, plus secourable que le Docteur
Séraphique, que le Saint toujours demeuré pur, à l’abri
des chutes.
N’avait-elle pas été, elle aussi, une scélérate charnelle,
n’était-elle pas également arrivée de bien loin vers le
Sauveur ?
Mariée, elle pratique l’adultère et elle se dévergonde ;
les amants se succèdent et, quand ils sont taris, elle les
rejette comme des écales. Soudain la grâce fermente en
elle et lui fait éclater l’âme ; elle va se confesser, n’ose
avouer les plus véhéments de ses péchés au prêtre, et
elle communie, greffant ainsi le sacrilège sur ses autres fautes.
Elle vit, jours et nuits, torturée par le remords, finit
par supplier saint François d’Assise de la sauver. Et, la
nuit suivante, le saint lui apparaît : — Ma sœur, dit-il,
si vous m’aviez appelé plus tôt, je vous aurais exaucée
déjà. — Le lendemain, elle se rend à l’église, écoute un
prêtre qui parle en chaire, comprend que c’est à celui-là
qu’elle doit s’adresser et elle s’ouvre pleinement, se
confesse entièrement à lui.
Alors commencent les épreuves d’une vie purgative
atroce. Elle perd, coup sur coup, sa mère, son mari, ses
enfants ; elle subit des tentations charnelles si violentes
qu’elle en est réduite à saisir des charbons allumés et
à cautériser par le feu la plaie même de ses sens.
Pendant deux années, le démon la tisonne. Elle distribue
ses biens aux pauvres, revêt l’habit du tiers-ordre de
saint François, recueille les malades et les infirmes, mendie
dans la rue pour eux.
Un jour, un haut-le-cœur lui vient devant un lépreux
dont les croûtes soulevées infectent ; pour se punir de
son dégoût, elle boit l’eau dans laquelle elle a lavé
ces croûtes ; des nausées la reprennent ; elle se châtie
encore en se forçant à avaler une écaille que cette
eau n’a pu entraîner et qui lui est restée dans le gosier,
à sec.
Pendant des années elle panse des ulcères et médite sur
la Passion du Christ. Puis son noviciat de douleurs prend
fin et le jour radieux des visions l’éclaire. Jésus la traite
en enfant gâtée, la cajole, la nomme ma très douce, ma
très aimée fille ; il la dispense du besoin de manger, ne
la nourrit qu’avec les Espèces Saintes ; il l’appelle, l’attire,
l’absorbe dans la lumière incréée, lui permet, par
une avance d’hoirie, de connaître, vivante, les joies du
ciel.
Et elle est si simple, si timide, que, malgré tout,
elle a peur, car le souvenir de ses péchés l’alarme. Elle
ne peut se croire pardonnée et elle dit au Christ : — « ah !
Je voudrais me mettre un collier de fer et me traîner sur
la place publique pour crier mes hontes ! »
Et il la console et lui répète : rassure-toi, ma fille,
j’ai compensé tes péchés par mes souffrances ; et comme
elle s’accuse encore d’avoir vécu dans l’opulence, qu’elle
se reproche d’avoir raffolé de toilettes et de bijoux, Il
lui dit en souriant : pour racheter tes richesses, j’ai
manqué de tout ; il te fallait un grand nombre de robes
et, moi, je n’eus qu’un vêtement et les soldats m’en
dépouillèrent et le tirèrent au sort ; ma nudité fut
l’expiation de ta vanité dans les parures…
Et tous les entretiens du Christ sont sur ce ton ; il
passe son temps à réconforter cette humble que ses
bienfaits accablent ; et elle est pourtant avec cela la
plus amoureuse des saintes ! son œuvre est une série
de libations spirituelles et de caresses ; il semble qu’à
côté d’elle, les volumes des autres mystiques charbonnent
tant le foyer de ce livre est vif !
Ah ! se disait Durtal, en feuilletant ces pages, c’est
bien le Christ de saint François, le Dieu de miséricorde
qui parle à cette franciscaine ! — et il reprenait : cela
devrait me donner du courage, car enfin Angèle de
Foligno a péché autant que moi et toutes ses fautes lui
furent cependant remises ! oui, mais aussi, quelle âme
elle avait, tandis que la mienne n’est bonne à rien ; au
lieu d’aimer, elle raisonne ! Il est juste de noter pourtant
que la Bienheureuse était dans de meilleures conditions
que moi pour se rédimer. Elle vivait au XIIIe
siècle, avait moins de chemin à faire pour aborder Dieu,
car depuis le Moyen Age, chaque siècle nous éloigne
de Lui davantage ! elle vivait dans un temps plein de
miracles et qui regorgeait de Saints et, moi, je vis à
Paris, à une époque où les miracles sont rares, où les
Saints ne foisonnent guère. — Puis, une fois parti
d’ici, je vais m’amollir, me diluer encore dans l’infâme
étuvée, dans le bain de péchés des villes, quelle perspective !
A propos… il regarda sa montre et tressauta ; il
était deux heures — j’ai manqué l’office de None, se
dit-il ; décidément, il faut que je simplifie l’horaire
compliqué de ma pancarte, sans cela je ne m’y reconnaîtrai
jamais : et il le traça en effet, en quelques lignes :
Matin — Lever à 4 heures ou plutôt à 3 heures 1/2 — Déjeuner
à 7 heures — Sexte à 11 heures, dîner à 11
heures 1/2 — None à 1 heure 1/2 — Vêpres à 5 heures
1/4 — Souper à 6 et Complies à 7 heures 25 minutes.
Là, c’est clair au moins et facile à retenir. — Pourvu
maintenant que le P. Étienne n’ait pas remarqué mon
absence à la chapelle !
Il quitta sa chambre. — Ah ! voici le fameux règlement,
se dit-il, en considérant un tableau encadré, pendu sur le
palier.
Il s’approcha et il lut :
« Règlement de Messieurs les Hôtes. »
Il se composait de nombreux articles et débutait par
ces mots :
« On prie humblement ceux que la Divine Providence
conduira dans ce monastère d’agréer qu’on les
avertisse des choses suivantes :
« On évite, en tout temps, la rencontre des religieux
et des frères convers ; on n’approche pas du lieu où ils
travaillent.
« Il est interdit de sortir de la clôture pour aller à
la ferme ou aux environs du Monastère. »
Puis venait une série de recommandations qui figuraient
déjà dans le nota des Horaires imprimé sur les pancartes.
Durtal sauta plusieurs paragraphes et lut encore :
« MM. les hôtes sont priés de ne rien écrire sur les
portes, de ne pas frotter d’allumettes au mur, de ne
pas jeter d’eau sur le plancher.
« On ne peut aller d’une chambre à l’autre pour visiter
son voisin ou lui parler.
« On ne peut fumer dans la maison. »
Et dehors non plus, pensa Durtal, j’ai pourtant bien
besoin d’allumer une cigarette. Et il descendit.
Il se heurta dans le couloir au père Étienne qui lui fit
aussitôt observer qu’il ne l’avait pas vu à sa place pendant
l’office. Durtal s’excusa de son mieux. Le moine
n’insista pas, mais Durtal comprit qu’il était surveillé
et se rendit compte que, sous ses allures bon enfant,
l’hôtelier devait, dès qu’il s’agissait de discipline, vous
serrer la gorge dans un garrot de fer.
Il n’en douta plus lorsqu’à l’heure des Vêpres, il
s’aperçut que le premier regard du moine en entrant
dans la chapelle était pour lui, mais il était si veule, si
endolori, ce jour-là, qu’il ne s’en occupa guère.
Ce changement brusque d’existence, ces heures de sa
vie habituelle si complètement transformées l’ahurissaient
et, de sa crise du matin, il avait conservé une sorte de
torpeur qui lui brisait tout ressort. Il vécut cette fin
de journée à la dérive, ne pensant plus à rien, dormant
debout ; et quand le soir fut venu, il s’écroula sur son
lit comme une masse.
II
Il vécut la plus épouvantable des nuits ; ce fut si
spécial, si affreux, qu’il ne se rappelait pas,
pendant toute son existence, avoir enduré de
pareilles angoisses, subi de semblables transes.
Ce fut une succession ininterrompue de réveils en
sursaut et de cauchemars.
Et ces cauchemars dépassèrent les limites des abominations
que les démences les plus périlleuses rêvent. Ils
se déroulaient sur les territoires de la luxure et ils étaient
si particuliers, si nouveaux pour lui, qu’en se réveillant,
Durtal restait tremblant, retenait un cri.
Ce n’était plus du tout l’acte involontaire et connu,
la vision qui cesse juste au moment où l’homme endormi
étreint la forme amoureuse et va se fondre en elle ; c’était
ainsi et mieux que dans la nature, long, complet,
accompagné de tous les préludes, de tous les détails, de
toutes les sensations ; et le déclic avait lieu, avec une
acuité douloureuse extraordinaire, dans un spasme de
détente inouï.
Et, fait bizarre et qui semblait marquer la différence
entre cet état et le stupre inconscient des nuits, c’était, en
outre de certains épisodes où des caresses qui ne pourraient
que se succéder dans la réalité étaient réunies, au
même instant, dans le rêve, la sensation nette, précise,
d’un être, d’une forme fluidique disparaissant avec le
bruit sec d’une capsule ou d’un coup de fouet, d’auprès
de vous, dès le réveil. Cet être, on le sentait distinctement
près de soi, si près, que le linge, dérangé par le
souffle de sa fuite, ondulait et que l’on regardait, effaré,
la place vide.
Ah çà mais, se dit Durtal, quand il eut allumé la bougie ;
cela me reporte au temps où je fréquentais Mme Chantelouve ;
cela me réfère aux histoires du Succubat.
Il restait, ahuri, sur son séant, scrutait avec un véritable
malaise cette cellule noyée d’ombre. Il consulta
sa montre ; il n’était que onze heures du soir. — Mon
Dieu, fit-il, si les nuits sont ainsi que celles-là dans les
cloîtres !
Il recourut, pour se remettre, à des affusions d’eau
froide, ouvrit la fenêtre pour renouveler l’air et, glacé,
se recoucha.
Il hésitait à souffler la bougie, inquiet de ces ténèbres
qui lui paraissaient habitées, pleines d’embûches et de
menaces. Il se décida enfin à éteindre et répéta la strophe
des Complies que l’on avait chantée, le soir même,
à la chapelle :
Procul recedant somnia
Et noctium phantasmata,
Hostemque nostrum comprime,
Ne polluantur corpora.
Il finit par s’assoupir, rêva encore d’immondices, mais
il se reprit à temps pour rompre le charme, éprouva
encore cette impression d’une ombre s’évaporant à temps
pour qu’on ne puisse la saisir dans les draps et il interrogea
sa montre. Il était deux heures.
Si cela continue, je serai brisé demain, se dit-il ; il
parvint tant bien que mal, en somnolant et en se détirant
toutes les dix minutes, à atteindre trois heures.
Si je me rendors, je ne me réveillerai pas au moment
voulu, pensa-t-il ; si je me levais ?
Et il sauta en bas du lit, s’habilla, pria, mit de l’ordre
dans ses affaires.
D’authentiques excès l’eussent moins abattu que cette
fausse équipée, mais ce qui lui semblait surtout odieux,
c’était l’inassouvissement que laissait le viol terminé de
ces larves. Comparées à leurs avides manigances, les caresses
de la femme n’épandaient qu’une volupté tempérée,
n’aboutissaient qu’à un faible choc ; seulement
dans le succubat l’on restait enragé de n’avoir étreint
que le vide, d’avoir été la dupe d’un mensonge, le
jouet d’une apparence dont on ne se rappelait même plus
les contours et les traits. On en arrivait forcément à désirer
de la chair, à souhaiter de presser contre soi un
véritable corps et Durtal se mit à songer à Florence ;
elle vous désaltérait au moins, ne vous quittait pas
ainsi, pantelant et fiévreux, en quête d’on ne savait
quoi, dans une atmosphère où l’on était environné,
épié, par un inconnu qu’on ne pouvait discerner, par un
simulacre que l’on ne pouvait fuir.
Puis Durtal se secoua, voulut repousser l’assaut de
ces souvenirs. Je vais toujours, se dit-il, aller respirer
de l’air frais et fumer une cigarette, nous verrons après.
Il descendit l’escalier dont les murs paraissaient ne
pouvoir tenir en place et dansaient avec la lueur de la
bougie, enfila les corridors, souffla et déposa son lumignon
près de l’auditoire et s’élança dehors.
Il faisait nuit noire ; à la hauteur d’un premier étage,
un œil de bœuf ouvert dans le mur de l’église trouait les
ténèbres d’une lune rouge.
Durtal tira quelques bouffées d’une cigarette, puis il
s’achemina vers la chapelle. Il tourna doucement le loquet
de la porte ; le vestibule où il pénétrait était sombre,
mais la rotonde, bien qu’elle fût vide, était illuminée
par de nombreuses lampes.
Il fit un pas, se signa et recula, car il venait de heurter
un corps ; il regarda à ses pieds.
Il entrait sur un champ de bataille.
Par terre, des formes humaines étaient couchées dans
des attitudes de combattants fauchés par la mitraille ;
les unes à plat ventre, les autres à genoux ; celles-ci,
affaissées les mains par terre, comme frappées dans le
dos, celles-là étendues les doigts crispés sur la poitrine,
celles-là encore se tenant la tête ou tendant les bras.
Et, de ce groupe d’agonisants, ne s’élevaient aucun
gémissement, aucune plainte.
Durtal contemplait, stupéfié, ce massacre de moines ;
et il resta soudain bouche béante. Une écharpe de
lumière tombait d’une lampe que le père sacristain venait
de déplacer dans la rotonde et, traversant le porche,
elle éclairait un moine à genoux devant l’autel voué à
la Vierge.
C’était un vieillard de plus de quatre-vingts ans ; il
était immobile ainsi qu’une statue, les yeux fixes, penché
dans un tel élan d’adoration que toutes les figures
extasiées des Primitifs paraissaient, près de la sienne,
efforcées et froides.
Le masque était pourtant vulgaire ; le crâne ras, sans
couronne, hâlé par tous les soleils et par toutes les pluies,
avait le ton des briques ; l’œil était voilé, couvert d’une
taie par l’âge ; le visage plissé, ratatiné, culotté tel qu’un
vieux buis, s’enfonçait dans un taillis de poils blancs et
le nez un peu camus achevait de rendre singulièrement
commun l’ensemble de cette face.
Et il sortait, non des yeux, non de la bouche, mais
de partout et de nulle part, une sorte d’angélité qui se
diffusait sur cette tête, qui enveloppait tout ce pauvre
corps courbé dans un tas de loques.
Chez ce vieillard, l’âme ne se donnait même pas la
peine de réformer la physionomie, de l’ennoblir ;
elle se contentait de l’annihiler, en rayonnant ; c’était,
en quelque sorte, le nimbe des anciens saints ne
demeurant plus autour du chef, mais s’étendant sur
tous ses traits, baignant, apâli, presque invisible, tout
son être.
Et il ne voyait ni n’entendait rien ; des moines se
traînaient sur les genoux, venaient pour se réchauffer,
pour s’abriter auprès de lui et il ne bougeait, muet et
sourd, assez rigide pour qu’on pût le croire mort, si,
par instant, la lèvre inférieure n’eût remué, soulevant
dans ce mouvement sa grande barbe.
L’aube blanchit les vitres et, dans l’obscurité qui commençait
à se dissiper, les autres frères apparurent à leur
tour, à Durtal ; tous ces blessés de l’amour divin priaient
ardemment, jaillissaient hors d’eux-mêmes, sans bruit,
devant l’autel. Il y en avait de tout jeunes à genoux et
le buste droit, d’autres, les prunelles en extase, repliés
en arrière et assis sur leurs talons, d’autres
encore faisaient le chemin de croix et souvent ils étaient
posés, les uns devant les autres, face à face et ils se
regardaient sans se voir, avec des yeux d’aveugles.
Et parmi ces convers, quelques pères, ensevelis dans
leurs grandes coules blanches, gisaient, prosternés, baisaient
la terre.
Oh ! prier, prier comme ces moines ! s’écria Durtal.
Il sentait son malheureux être se détendre ; dans cette
atmosphère de sainteté, il se dénoua et il s’affaissa sur
les dalles, demandant humblement pardon au Christ de
souiller par sa présence la pureté de ce lieu.
Et il pria longtemps, se descellant pour la première
fois, se reconnaissant si indigne, si vil, qu’il ne
pouvait comprendre comment, malgré sa miséricorde,
le Seigneur le tolérait dans le petit cercle de ses élus ;
il s’examina, vit clair, s’avoua qu’il était inférieur au
dernier de ces convers qui ne savait peut-être même
pas épeler un livre, comprit que la culture de l’esprit
n’était rien et que la culture de l’âme était tout, et peu
à peu, sans s’en apercevoir, ne pensant plus qu’à balbutier
des actes de gratitude, il disparut de la chapelle,
l’âme emmenée par celles des autres, hors du monde,
loin de son charnier, loin de son corps.
Dans cette chapelle, l’élan était enfin consenti, la
projection jusqu’alors refusée était enfin permise ; il ne
se débattait plus de même qu’au temps où il parvenait
si difficilement à s’évader de sa geôle, à Notre-Dame-des-Victoires
et à Saint-Séverin.
Puis il réintégra cette chapelle où son animalité était
demeurée seule et il regarda, étonné, autour de lui ; la
plupart des frères étaient partis ; un père restait prostré
devant l’autel de la Vierge ; il le quitta à son tour et regagna
la rotonde où les autres pères entraient.
Durtal les observa ; il y en avait de toutes les tailles,
de toutes les sortes, un gros, chauve, à longue barbe
noire et à besicles, des petits blonds et bouffis, de très
vieux, hérissés de poils de sanglier, de très jeunes
ayant de vagues airs de rêveurs allemands, avec leurs
yeux bleus, sous des lunettes : et presque tous, sauf
les très jeunes, avaient ce trait commun : le ventre
gonflé et les joues sillonnées de vermicelles
roses.
Et soudain par la porte ouverte, dans la rotonde
même, le grand moine qui conduisait, la veille, l’office,
parut. Il renversa sur sa chasuble un capuchon de toile
qui lui couvrait la tête et, assisté de deux moines blancs,
il monta au maître-autel pour célébrer la messe.
Et ce ne fut pas une de ces messes gargotées comme
l’on en cuisine tant à Paris, mais une messe lente et
méditée, profonde, une messe où le prêtre consacre
longuement, abîmé devant l’autel, et quand il éleva
l’hostie, aucune sonnette ne tinta, mais les cloches du
monastère épandirent des volées espacées, des coups
brefs, sourds, presque plaintifs, tandis que les trappistes
disparaissaient, tapis à quatre pattes, la tête
cachée sous leurs pupitres.
Quand la messe prit fin, il était près de six heures ;
Durtal refit le chemin de la veille au soir, passa devant
la petite fabrique de chocolat qu’il avait longée,
avisa au travers des vitres des pères qui enveloppaient
des tablettes dans du papier de plomb, puis, dans une
autre pièce, une minuscule machine à vapeur que modérait
un convers.
Il gagna cette allée où il avait fumé des cigarettes dans
l’ombre. Si triste, la nuit, elle était maintenant charmante
avec ses deux rangées de très vieux tilleuls qui
bruissaient doucement et le vent rabattait sur Durtal
leur languissante odeur.
Assis sur un banc, il embrassait, d’un coup d’œil,
la façade de l’abbaye.
Précédé d’un long potager où, çà et là, des rosiers
s’épanouissaient au-dessus des vasques bleuâtres et des
boules veinées des choux, cet ancien château, bâti dans
le goût monumental du XVIIe siècle, s’étendait, solennel
et immense, avec ses dix-huit fenêtres d’affilée et son
fronton dans le tympan duquel était logée une puissante
horloge.
Il était coiffé d’ardoises, surmonté d’un jeu de petites
cloches et l’on y accédait par un perron de plusieurs
marches. Il arborait une altitude d’au moins cinq
étages, bien qu’il n’eût en réalité qu’un rez-de-chaussée
et un premier, mais à en juger par l’élévation inattendue
des fenêtres, les pièces devaient se plafonner à des hauteurs
démesurées d’église ; somme toute, cet édifice
était emphatique et froid, plus apte, puisqu’on l’avait
converti en un couvent, à abriter des adeptes de Jansénius
que des disciples de saint Bernard.
Le temps était tiède, ce matin-là ; le soleil se tamisait
dans le crible remué des feuilles ; et le jour, ainsi bluté,
se muait au contact du blanc, en rose. Durtal, qui
s’apprêtait à lire son paroissien, vit les pages rosir
et, par la loi des complémentaires, toutes les lettres,
imprimées à l’encre noire, se teindre en vert.
Il s’amusait de ces détails, s’épanouissait, le dos au
chaud, dans cette brise chargée d’aromes, se reposait,
dans ce bain de lumière, des fatigues de la nuit, quand,
au bout de l’allée, il aperçut quelques frères. Ils marchaient,
silencieux, les uns, portant sous un bras de
grands pains ronds, les autres, tenant des boîtes au lait
ou des mannes pleines de foin et d’œufs ; ils défilèrent
devant lui et le saluèrent respectueusement.
Tous avaient la mine joyeuse et grave. Ah ! les braves
gens, se dit-il, ce qu’ils m’ont, ce matin, aidé, car c’est
à eux que je dois d’avoir pu ne pas me taire, d’avoir pu
prier, d’avoir enfin connu la joie de l’oraison qui n’était
pour moi à Paris qu’un leurre ! à eux et surtout à
Notre-Dame de l’Atre qui a eu pitié de mon pauvre être !
Il bondit de son banc, dans un élan d’allégresse,
s’engagea dans des allées latérales, atteignit la pièce
d’eau qu’il avait entrevue, la veille ; devant elle se dressait
la formidable croix qu’il avait distinguée de loin
du haut de la voiture, dans les bois, avant que d’arriver
à la Trappe.
Elle était plantée en face du monastère même et tournait
le dos à l’étang ; elle supportait un Christ du
XVIIIe siècle, grandeur nature, en marbre blanc ; et
l’étang affectait, lui aussi, la forme d’une croix, telle
qu’elle figure sur la plupart des plans des basiliques.
Et cette croix brune et liquide était granulée de pistache
par des lentilles d’eau que déplaçait, en nageant, le cygne.
Il vint au-devant de Durtal, et il tendit le bec, attendant
sans doute un bout de pain.
Et pas un bruit ne surgissait de ce lieu désert, sinon le
craquement des feuilles sèches que Durtal froissait en
marchant. L’horloge sonna sept heures.
Il se rappela que le déjeuner allait être servi et il se dirigea
à grands pas vers l’abbaye. Le P. Étienne l’attendait ;
il lui serra la main, lui demanda s’il avait bien dormi,
puis :
— Qu’allez-vous manger ? Je n’ai que du lait et du
miel à vous offrir ; j’enverrai aujourd’hui même au village
le plus proche pour tâcher de vous procurer un peu
de fromage ; mais vous allez subir une triste collation,
ce matin.
Durtal proposa de substituer du vin au lait et déclara
que ce serait pour le mieux ainsi ; j’aurais, dans tous les
cas, mauvaise grâce à me plaindre, fit-il, car enfin, vous,
maintenant, vous êtes à jeun.
Le moine sourit. — Pour l’instant, dit-il, nous faisons,
à cause de certaines fêtes de notre ordre, pénitence.
Et il expliqua qu’il ne prenait de nourriture qu’une fois
par jour, à deux heures de l’après-midi, après None.
— Et vous n’avez même pas pour vous soutenir du
vin et des œufs !
Le P. Étienne souriait toujours. — On s’y habitue, dit-il.
Qu’est-ce que ce régime, en comparaison de celui
qu’adoptèrent saint Bernard et ses compagnons, lorsqu’ils
vinrent défricher la vallée de Clairvaux ? Leur repas consistait
en des feuilles de chêne, salées, cuites dans de l’eau
trouble.
Et après un silence, le père reprit : Sans doute la règle
des Trappes est dure, mais combien elle est douce
si nous nous reportons à ce que fut jadis, en Orient, la
règle de saint Pacôme. Songez donc, celui qui voulait
accéder à cet ordre restait dix jours et dix nuits à la
porte du couvent et il y essuyait tous les crachats, tous
les affronts ; s’il persistait à vouloir entrer, il accomplissait
trois années de noviciat, habitait une hutte où
il ne pouvait se tenir debout et se coucher de son long ;
il ne se repaissait que d’olives et de choux, priait douze
fois le jour, douze fois le soir, et douze fois la nuit ;
le silence était perpétuel et les mortifications ne cessaient
pas. Pour se préparer à ce noviciat et s’apprendre à dompter
la faim, saint Macaire avait imaginé d’enfoncer du
pain dans un vase au col très rétréci et il ne s’alimentait
qu’à l’aide des miettes qu’il pouvait retirer avec
ses doigts ; quand il fut admis dans le monastère, il
se contenta de grignoter des feuilles de choux crus, le
dimanche. Hein, ils étaient plus résistants que nous,
ceux-là ! nous n’avons plus, hélas ! ni l’âme, ni le
corps assez solides pour supporter de tels jeûnes. — Mais
que cela ne vous empêche pas de goûter ;
allons, bon appétit ; — ah ! pendant que j’y pense,
reprit le moine, soyez à dix heures précises à l’auditoire,
c’est là que le père prieur vous confessera.
Et il sortit.
Durtal aurait reçu un coup de maillet sur la tête qu’il
n’eût pas été mieux assommé. Tout l’échafaudage si
rapidement exhaussé de ses joies croula. Ce fait étrange
avait lieu ; dans cet élan d’allégresse qui le portait depuis
l’aube, il avait complètement oublié qu’il fallait se confesser.
Et il eut un moment d’aberration. Mais je
suis pardonné ! se dit-il ; la preuve est cet état de bonheur
que je n’ai jamais connu, cette dilatation vraiment
merveilleuse d’âme que j’ai ressentie dans la chapelle
et dans les bois !
L’idée que rien n’était commencé, que tout était à
effectuer, l’effara ; il n’eut pas le courage d’avaler son
pain ; il but une goutte de vin et, dans un vent de
panique, il se rua dehors.
Il allait, affolé, à grands pas. — Se confesser ! le prieur ?
qui était le prieur ? il cherchait vainement parmi les pères
dont il se rappelait le visage celui qui allait l’entendre.
Mon Dieu, fit-il tout à coup, mais je ne sais même
pas comment l’on se confesse !
Il chercha un coin désert où il pût se recueillir. Il arpentait
alors, sans même savoir comment il y était venu,
une allée de noyers que bordait un mur. Il y avait là
des arbres énormes ; il se dissimula derrière le tronc de
l’un d’eux et, assis sur la mousse, il feuilleta son paroissien,
lut : « En arrivant au confessionnal, mettez-vous à
genoux, faites le signe de la croix, demandez la bénédiction
du prêtre en disant : Bénissez-moi, mon père, parce que
j’ai péché ; récitez ensuite le Confiteor jusqu’à mea culpa…
et…
Il s’arrêta et sans même qu’il eût besoin de la sonder,
sa vie bondit en des jets d’ordures.
Il recula, il y en avait tant, de toutes sortes, qu’il
s’abîma dans le désespoir.
Puis il eut un effort de volonté, se reprit, voulut canaliser
ces sources, les endiguer, les répartir pour s’y reconnaître,
mais un affluent refoulait les autres, finissait
par tout absorber, devenait le fleuve même.
Et ce péché se montrait d’abord simiesque et sournois,
au collège où chacun s’attentait et cariait les autres ;
puis c’était toute une jeunesse avide, traînée
dans les estaminets, roulée dans les auges, vautrée sur
les éviers des filles et c’était un âge mûr ignoble. Aux
besognes régulières avaient succédé les avaries des sens
et de honteux souvenirs l’assaillaient en foule ; il se rappelait
la recherche de monstrueuses fraudes, la poursuite
d’artifices aggravant la malice de l’acte ; et les complices,
les agentes de ses déchéances défilaient devant lui.
C’était, entre toutes, à un moment, une Mme Chantelouve,
une adultère démoniaque qui l’avait précipité dans
d’affreux transports, qui l’avait lié aux crimes sans nom
des méfaits divins, aux sacrilèges.
Comment raconter cela à ce moine ? se dit Durtal,
terrifié par ce souvenir ; comment même s’exprimer pour
se faire comprendre, sans devenir immonde ?
Les pleurs lui jaillirent des yeux. Mon Dieu, mon
Dieu, soupira-t-il, c’est vraiment trop.
Et, à son tour, Florence parut, avec son sourire de
petit voyou et ses hanches de garçonne. Je ne peux pourtant
pas narrer au confesseur ce qui se brassait dans
l’ombre parfumée de ses vices, s’écria Durtal ; je ne peux
pourtant pas lui faire gigler à la face ces filets de pus !
Et dire qu’il va falloir faire cela pourtant ! et il s’appesantissait
sur les turpitudes de cette fille trempée dès
l’enfance dans les incestes, barattée dès sa puberté par
des passions de vieillard, sur les canapés désossés des
marchands de vins.
Quelle honte que d’avoir été rivé à celle-là, quelle
dégoûtation que d’avoir satisfait aux abominables exigences
de ses vœux !
Et derrière cette sentine, d’autres s’étendaient. Tous
les districts des péchés qu’énumérait patiemment le
paroissien, il les avait traversés ! il ne s’était jamais
confessé depuis sa première communion et c’était, avec
l’entassement des années, de successives alluvions de
fautes ; et il pâlissait à l’idée qu’il allait détailler à un
autre homme toutes ses saletés, lui avouer ses pensées
les plus secrètes, lui dire ce qu’on n’ose se répéter à soi-même,
de peur de se mépriser trop.
Il en sua d’angoisse ; puis une nausée de son être,
un remords de sa vie le souleva et il se rendit ; le regret
d’avoir si longtemps vécu dans ce cloaque le crucifia ;
il pleura longtemps, doutant du pardon, n’osant
même plus le solliciter, tant il se sentait vil.
Enfin il eut un sursaut ; l’heure de l’expiation devait
être proche ; sa montre marquait, en effet, dix heures
moins le quart. A se laminer ainsi, il avait agonisé pendant
plus de deux heures.
Il rejoignit précipitamment la grande allée qui conduisait
au monastère. Il marchait, la tête basse, en refoulant
ses larmes.
Il ralentit un peu le pas, lorsqu’il atteignit le petit
étang ; il leva des yeux suppliants vers la croix et, les
baissant, il rencontra un regard si ému, si pitoyable, si
doux qu’il s’arrêta ; et le regard disparut avec le salut
du convers qui continua son chemin.
Il a lu en moi, se dit Durtal. — Oh ! il a raison de
me plaindre, le charitable moine, car vraiment ce que
je souffre ! ah ! Seigneur, être comme cet humble frère !
cria-t-il, se rappelant avoir remarqué, le matin même,
ce jeune et grand garçon, priant, dans la chapelle, avec
une telle ferveur qu’il semblait s’effuser du sol, devant
la Vierge.
Il arriva dans un état affreux à l’auditoire et s’effondra
sur une chaise ; puis, ainsi qu’une bête traquée
qui se croit découverte, il se dressa et, perturbé
par la peur, emporté par un vent de déroute, il
songea à fuir, à aller chercher sa valise, à s’élancer
dans un train.
Et il se retenait, indécis, tremblant, l’oreille aux
aguets, le cœur lui battant à grands coups ; il écoutait
des bruits lointains de pas. — Mon Dieu ! fit-il, épiant
ces pas qui se rapprochaient, quel est le moine qui va
entrer ?
Le pas se tut et la porte s’ouvrit ; Durtal, terrifié,
n’osa fixer le confesseur, en lequel il reconnut le grand
trappiste, au profil impérieux, celui qu’il croyait être
l’abbé du monastère.
Suffoqué, il recula sans proférer un mot.
Surpris de ce silence, le prieur dit :
— Vous avez demandé à vous confesser, Monsieur ?
Et, sur un geste de Durtal, il lui désigna le prie-Dieu
posé contre le mur et lui-même s’agenouilla, en lui
tournant le dos.
Durtal se roidit, s’éboula sur ce prie-Dieu et perdit
complètement la tête. Il avait vaguement préparé son
entrée en matière, noté des points de repère, classé à
peu près ses fautes ; il ne se rappelait plus rien.
Le moine se releva, s’assit sur une chaise de paille,
se pencha sur le pénitent, l’oreille ramenée par la main
en cornet, pour mieux entendre.
Et il attendit.
Durtal souhaitait de mourir pour ne pas parler ; il
parvint cependant à prendre le dessus, à réfréner sa
honte ; il desserra les lèvres et rien ne sortit ; il resta
accablé, la tête dans ses mains, retenant les larmes qu’il
sentait monter.
Le moine ne bougeait pas.
Enfin, il fit un effort désespéré, bredouilla le commencement
du Confiteor et dit :
— Je ne me suis pas confessé depuis mon enfance ;
j’ai mené, depuis ce temps-là, une vie ignoble, j’ai……
Les mots ne vinrent pas.
Le trappiste demeurait silencieux, ne l’assistait point.
— J’ai commis toutes les débauches…, j’ai fait tout…,
tout…
Il s’étrangla et les larmes contenues partirent ; il
pleura, le corps secoué, la figure cachée dans ses mains.
Et comme le prieur, toujours penché sur lui, ne bronchait
point.
— Mais je ne peux pas, cria-t-il, je ne peux pas !
Toute cette vie qu’il ne pouvait rejeter l’étouffait ; il
sanglotait, désespéré par la vue de ses fautes et atterré
aussi de se trouver ainsi abandonné, sans un mot de
tendresse, sans un secours. Il lui sembla que tout
croulait, qu’il était perdu, repoussé par Celui-là même qui l’avait
pourtant envoyé dans cette abbaye !
Et une main lui toucha l’épaule, en même temps
qu’une voix douce et basse disait :
— Vous avez l’âme trop lasse pour que je veuille la
fatiguer par des questions ; revenez à neuf heures, demain,
nous aurons du temps devant nous, car nous ne serons
pressés, à cette heure, par aucun office ; d’ici là, pensez
à cet épisode du Calvaire : la croix qui était faite de
tous les péchés du monde pesait sur l’épaule du Sauveur
d’un tel poids que ses genoux fléchirent et qu’il
tomba. Un homme de Cyrène passait là, qui aida le
Seigneur à la porter. Vous, en détestant, en pleurant vos
péchés, vous avez allégé, vous avez délesté, si l’on peut
dire, cette croix du fardeau de vos fautes et, l’ayant
rendue moins pesante, vous avez ainsi permis à Notre-Seigneur
de la soulever.
Il vous en a récompensé par le plus surprenant des
miracles, par le miracle de vous avoir attiré de si loin
ici. Remerciez-le donc de tout votre cœur et ne vous
désolez plus. Vous réciterez aujourd’hui pour pénitence
les Psaumes de la Pénitence et les Litanies des
Saints. Je vais vous donner ma bénédiction.
Et le prieur le bénit et disparut. Durtal se releva à
bout de larmes ; ce qu’il craignait tant était arrivé,
le moine qui devait l’opérer était impassible, presque
muet ! hélas ! se dit-il, mes abcès étaient mûrs, mais
il fallait un coup de lancette pour les percer !
— Après tout, reprit-il, en grimpant l’escalier pour
aller se rafraîchir les yeux dans sa cellule, ce trappiste a
été compatissant à la fin, moins dans ses observations
que dans le ton dont il les a prononcées ; puis, il convient
d’être juste, il a peut-être été ahuri par mes larmes ;
l’abbé Gévresin n’avait sans doute pas écrit au P. Étienne
que je me réfugiais à la Trappe pour me convertir ;
mettons-nous alors à la place d’un homme vivant en
Dieu, hors le monde, et auquel on décharge tout-à-coup
une tinette sur la tête !
Enfin nous verrons demain ; et Durtal se hâta de se
tamponner le visage, car il était près de onze heures et
l’office de Sexte devait commencer.
Il se rendit à la chapelle ; elle était à peu près vide,
car les frères travaillaient, à ce moment, dans la fabrique
de chocolat et dans les champs.
Les pères étaient à leur place, dans la rotonde. Le
prieur tira la cliquette, tous s’enveloppèrent d’un grand
signe de croix et à gauche, là où il ne pouvait voir, — car
Durtal s’était installé à la même place que le matin,
devant l’autel de saint Joseph, — une voix monta :
— « Ave, Maria, gratia plena, Dominus
tecum. »
Et l’autre partie du chœur répondit :
— « Et benedictus fructus ventris tui, Jesus. »
Il y eut une seconde d’intervalle et la voix pure et
faible du vieux trappiste chanta comme avant l’office
des Complies, la veille :
— « Deus, in adjutorium meum intende. »
Et la liturgie se déroula, avec ses « Gloria Patri », etc.,
pendant lesquels les moines courbaient le front sur leurs
livres, et sa série de psaumes articulés sur un ton bref
d’un côté, et long de l’autre.
Durtal agenouillé se laissait aller au bercement de la
psalmodie, si las qu’il ne pouvait parvenir à prier lui-même.
Puis quand Sexte se termina, tous les pères se recueillirent
et Durtal surprit un regard de pitié chez le
prieur qui se tourna un peu vers son banc. Il comprit que
le moine implorait le Sauveur pour lui, suppliait
peut-être Dieu de lui indiquer la manière dont il
pourrait, demain, s’y prendre.
Durtal rejoignit M. Bruno dans la cour ; ils se serrèrent
la main, puis l’oblat lui annonça la présence d’un
nouveau convive.
— Un retraitant ?
— Non, un vicaire des environs de Lyon ; il reste un
jour seulement ; il est venu visiter l’abbé qui est malade.
— Je croyais d’abord que l’abbé de Notre-Dame de
l’Atre était ce grand moine qui conduit l’office…
— Mais non, c’est le prieur, le P. Maximin ; quant à
l’abbé, vous ne l’avez pas vu et je doute que vous puissiez
le voir, car il ne sortira sans doute pas de son lit
avant votre départ.
Ils arrivèrent à l’hôtellerie, trouvèrent le P. Étienne
s’excusant, auprès d’un prêtre gros et court, de l’indigent
régal qu’il apportait.
Ce prêtre aux traits forts, modelés dans de la graisse
jaune, était hilare.
Il plaisanta M. Bruno qu’il semblait connaître de longue
date sur le péché de gourmandise qui devait se
commettre si fréquemment dans les Trappes, puis il
huma, en simulant des gloussements d’allégresse, l’inodore
bouquet du pauvre vin qu’il se versa ; enfin lorsqu’il
divisa avec une cuiller l’omelette qui composait le
plat de résistance du dîner, il feignit de découper un
poulet, s’extasiant sur la belle apparence de la chair, disant
à Durtal : je vous affirme, Monsieur, que c’est un
poulet de grain ; oserai-je vous offrir une aile ?
Ce genre de plaisanterie exaspérait Durtal qui n’avait
avec cela aucune envie de rire, ce jour-là ; aussi se borna-t-il
à répondre par un vague salut, tout en souhaitant
à part lui que la fin du repas fût proche.
La conversation continua entre ce prêtre et M. Bruno.
Après s’être disséminée sur divers lieux communs, elle
finit par se concentrer sur une invisible loutre qui dévastait
les étangs de l’abbaye.
— Mais enfin, disait le vicaire, avez-vous au moins
découvert le lieu où elle gîte ?
— Jamais ; l’on distingue aisément dans les herbes froissées
les chemins qu’elle parcourt pour se jeter dans l’eau,
mais toujours, à un endroit, on perd ses traces. Nous
l’avons guettée avec le P. Étienne, pendant des journées ;
et jamais elle ne s’est montrée.
L’abbé expliqua divers pièges qu’il convenait de
tendre. Durtal rêvait à cette chasse à la loutre si plaisamment
racontée par Balzac en tête de ses Paysans,
quand le dîner s’acheva.
Le vicaire récita les grâces et dit à M. Bruno :
— Si nous allions faire un tour ; le bon air remplacera
le café que l’on omet de nous servir.
Durtal regagna sa cellule.
Il se sentait vidé, détrité, fourbu, réduit à l’état de
filaments, à l’état de pulpe. Le corps concassé par les
cauchemars de la nuit, énervé par la scène du matin,
demandait à s’asseoir, à ne pas bouger et si l’âme n’avait
plus cet affolement qui l’avait brisée dans des sanglots
aux pieds du moine, elle restait dolente et inquiète ;
elle aussi demandait à se taire, à se reposer, à dormir.
Voyons, dit Durtal, il ne s’agit pas de se déserter,
secouons-nous.
Il lut les Psaumes de la Pénitence et les Litanies des
Saints ; puis il hésita entre deux de ses volumes, entre
saint Bonaventure et sainte Angèle.
Il se décida pour la Bienheureuse. Elle avait péché,
s’était convertie, elle lui semblait moins loin de lui,
plus compréhensible, plus secourable que le Docteur
Séraphique, que le Saint toujours demeuré pur, à l’abri
des chutes.
N’avait-elle pas été, elle aussi, une scélérate charnelle,
n’était-elle pas également arrivée de bien loin vers le
Sauveur ?
Mariée, elle pratique l’adultère et elle se dévergonde ;
les amants se succèdent et, quand ils sont taris, elle les
rejette comme des écales. Soudain la grâce fermente en
elle et lui fait éclater l’âme ; elle va se confesser, n’ose
avouer les plus véhéments de ses péchés au prêtre, et
elle communie, greffant ainsi le sacrilège sur ses autres fautes.
Elle vit, jours et nuits, torturée par le remords, finit
par supplier saint François d’Assise de la sauver. Et, la
nuit suivante, le saint lui apparaît : — Ma sœur, dit-il,
si vous m’aviez appelé plus tôt, je vous aurais exaucée
déjà. — Le lendemain, elle se rend à l’église, écoute un
prêtre qui parle en chaire, comprend que c’est à celui-là
qu’elle doit s’adresser et elle s’ouvre pleinement, se
confesse entièrement à lui.
Alors commencent les épreuves d’une vie purgative
atroce. Elle perd, coup sur coup, sa mère, son mari, ses
enfants ; elle subit des tentations charnelles si violentes
qu’elle en est réduite à saisir des charbons allumés et
à cautériser par le feu la plaie même de ses sens.
Pendant deux années, le démon la tisonne. Elle distribue
ses biens aux pauvres, revêt l’habit du tiers-ordre de
saint François, recueille les malades et les infirmes, mendie
dans la rue pour eux.
Un jour, un haut-le-cœur lui vient devant un lépreux
dont les croûtes soulevées infectent ; pour se punir de
son dégoût, elle boit l’eau dans laquelle elle a lavé
ces croûtes ; des nausées la reprennent ; elle se châtie
encore en se forçant à avaler une écaille que cette
eau n’a pu entraîner et qui lui est restée dans le gosier,
à sec.
Pendant des années elle panse des ulcères et médite sur
la Passion du Christ. Puis son noviciat de douleurs prend
fin et le jour radieux des visions l’éclaire. Jésus la traite
en enfant gâtée, la cajole, la nomme ma très douce, ma
très aimée fille ; il la dispense du besoin de manger, ne
la nourrit qu’avec les Espèces Saintes ; il l’appelle, l’attire,
l’absorbe dans la lumière incréée, lui permet, par
une avance d’hoirie, de connaître, vivante, les joies du
ciel.
Et elle est si simple, si timide, que, malgré tout,
elle a peur, car le souvenir de ses péchés l’alarme. Elle
ne peut se croire pardonnée et elle dit au Christ : — « ah !
Je voudrais me mettre un collier de fer et me traîner sur
la place publique pour crier mes hontes ! »
Et il la console et lui répète : rassure-toi, ma fille,
j’ai compensé tes péchés par mes souffrances ; et comme
elle s’accuse encore d’avoir vécu dans l’opulence, qu’elle
se reproche d’avoir raffolé de toilettes et de bijoux, Il
lui dit en souriant : pour racheter tes richesses, j’ai
manqué de tout ; il te fallait un grand nombre de robes
et, moi, je n’eus qu’un vêtement et les soldats m’en
dépouillèrent et le tirèrent au sort ; ma nudité fut
l’expiation de ta vanité dans les parures…
Et tous les entretiens du Christ sont sur ce ton ; il
passe son temps à réconforter cette humble que ses
bienfaits accablent ; et elle est pourtant avec cela la
plus amoureuse des saintes ! son œuvre est une série
de libations spirituelles et de caresses ; il semble qu’à
côté d’elle, les volumes des autres mystiques charbonnent
tant le foyer de ce livre est vif !
Ah ! se disait Durtal, en feuilletant ces pages, c’est
bien le Christ de saint François, le Dieu de miséricorde
qui parle à cette franciscaine ! — et il reprenait : cela
devrait me donner du courage, car enfin Angèle de
Foligno a péché autant que moi et toutes ses fautes lui
furent cependant remises ! oui, mais aussi, quelle âme
elle avait, tandis que la mienne n’est bonne à rien ; au
lieu d’aimer, elle raisonne ! Il est juste de noter pourtant
que la Bienheureuse était dans de meilleures conditions
que moi pour se rédimer. Elle vivait au XIIIe
siècle, avait moins de chemin à faire pour aborder Dieu,
car depuis le Moyen Age, chaque siècle nous éloigne
de Lui davantage ! elle vivait dans un temps plein de
miracles et qui regorgeait de Saints et, moi, je vis à
Paris, à une époque où les miracles sont rares, où les
Saints ne foisonnent guère. — Puis, une fois parti
d’ici, je vais m’amollir, me diluer encore dans l’infâme
étuvée, dans le bain de péchés des villes, quelle perspective !
A propos… il regarda sa montre et tressauta ; il
était deux heures — j’ai manqué l’office de None, se
dit-il ; décidément, il faut que je simplifie l’horaire
compliqué de ma pancarte, sans cela je ne m’y reconnaîtrai
jamais : et il le traça en effet, en quelques lignes :
Matin — Lever à 4 heures ou plutôt à 3 heures 1/2 — Déjeuner
à 7 heures — Sexte à 11 heures, dîner à 11
heures 1/2 — None à 1 heure 1/2 — Vêpres à 5 heures
1/4 — Souper à 6 et Complies à 7 heures 25 minutes.
Là, c’est clair au moins et facile à retenir. — Pourvu
maintenant que le P. Étienne n’ait pas remarqué mon
absence à la chapelle !
Il quitta sa chambre. — Ah ! voici le fameux règlement,
se dit-il, en considérant un tableau encadré, pendu sur le
palier.
Il s’approcha et il lut :
« Règlement de Messieurs les Hôtes. »
Il se composait de nombreux articles et débutait par
ces mots :
« On prie humblement ceux que la Divine Providence
conduira dans ce monastère d’agréer qu’on les
avertisse des choses suivantes :
« On évite, en tout temps, la rencontre des religieux
et des frères convers ; on n’approche pas du lieu où ils
travaillent.
« Il est interdit de sortir de la clôture pour aller à
la ferme ou aux environs du Monastère. »
Puis venait une série de recommandations qui figuraient
déjà dans le nota des Horaires imprimé sur les pancartes.
Durtal sauta plusieurs paragraphes et lut encore :
« MM. les hôtes sont priés de ne rien écrire sur les
portes, de ne pas frotter d’allumettes au mur, de ne
pas jeter d’eau sur le plancher.
« On ne peut aller d’une chambre à l’autre pour visiter
son voisin ou lui parler.
« On ne peut fumer dans la maison. »
Et dehors non plus, pensa Durtal, j’ai pourtant bien
besoin d’allumer une cigarette. Et il descendit.
Il se heurta dans le couloir au père Étienne qui lui fit
aussitôt observer qu’il ne l’avait pas vu à sa place pendant
l’office. Durtal s’excusa de son mieux. Le moine
n’insista pas, mais Durtal comprit qu’il était surveillé
et se rendit compte que, sous ses allures bon enfant,
l’hôtelier devait, dès qu’il s’agissait de discipline, vous
serrer la gorge dans un garrot de fer.
Il n’en douta plus lorsqu’à l’heure des Vêpres, il
s’aperçut que le premier regard du moine en entrant
dans la chapelle était pour lui, mais il était si veule, si
endolori, ce jour-là, qu’il ne s’en occupa guère.
Ce changement brusque d’existence, ces heures de sa
vie habituelle si complètement transformées l’ahurissaient
et, de sa crise du matin, il avait conservé une sorte de
torpeur qui lui brisait tout ressort. Il vécut cette fin
de journée à la dérive, ne pensant plus à rien, dormant
debout ; et quand le soir fut venu, il s’écroula sur son
lit comme une masse.