Je n’aime ni les avant-propos, ni les préfaces et,
autant que possible, je m’abstiens de faire devancer
mes livres par d’inutiles phrases.
Il me faut donc un motif sérieux, quelque chose
comme un cas de légitime défense, pour me résoudre à
dédicacer de ces quelques lignes cette nouvelle édition
d’En Route.
Ce motif le voici :
Depuis la mise en vente de ce volume, ma correspondance,
déjà très développée par les discussions dont
Là-Bas fut cause, s’est accrue de telle sorte que je
me vois dans la nécessité ou de ne plus répondre aux
lettres que je reçois, ou de renoncer à tout travail.
Ne pouvant me sacrifier cependant, pour satisfaire
aux exigences de personnes inconnues dont la vie est
sans doute moins occupée que la mienne, j’avais
pris le parti de négliger les demandes de renseignements
suscitées par la lecture d’« En Route » ; mais
je n’ai pu persévérer dans cette délectable attitude, parce
qu’elle menaçait de devenir odieuse, en certains
cas.
Ils peuvent, en effet, se scinder en deux catégories,
ces envois de lettres.
La première émane de simples curieux ; sous prétexte
qu’ils s’intéressent à mon pauvre être, ceux-là
veulent savoir un tas de choses qui ne les regardent
pas, prétendent s’immiscer dans mon intérieur, se promener
comme en un lieu public dans mon âme.
Ici, pas de difficultés, je brûle ces épistoles et tout
est dit. Mais il n’en est pas de même de la seconde
catégorie de ces lettres.
Celle-là, de beaucoup la plus nombreuse, provient
de gens tourmentés par la grâce, se battant avec eux-mêmes,
appelant et repoussant, à la fois, une conversion ;
elle procède souvent aussi de dolentes mères
réclamant pour la maladie ou pour l’inconduite de
leurs enfants le secours de prières d’un cloître.
Et tous me demandent de leur dire franchement si
l’abbaye que j’ai décrite dans ce livre existe et me supplient,
dans ce cas, de les mettre en rapport avec elle ;
tous me requièrent d’obtenir que le frère Siméon — en
admettant que je ne l’aie pas inventé ou qu’il soit, ainsi
que je l’ai raconté, un saint — leur vienne, par la vertu
de ses puissantes oraisons, en aide.
C’est alors que, pour moi, la partie se gâte. N’ayant
pas le courage d’écarter de telles suppliques, je finis
par écrire deux billets, l’un au signataire de la missive
qui me parvint et l’autre, au couvent ; plus, quelquefois,
si des points sont à préciser, si des informations plus
étendues sont nécessaires. Et, je le répète, ce rôle de
truchement assidu entre des laïques et des moines
m’absorbe, m’empêche absolument de travailler.
Comment s’y prendre alors pour contenter les
autres et ne pas trop se déplaire ? Je n’ai découvert que
ce moyen, répondre en bloc, ici, une fois pour toutes,
à ces braves gens.
En somme, les questions qui me sont le plus ordinairement
posées se résument en celles-ci :
— Nous avons vainement cherché, dans la nomenclature
des Trappes, Notre-Dame-de-l’Atre ; elle ne se
trouve sur aucun des annuaires monastiques ; l’avez-vous
donc imaginée ?
Puis : — le frère Siméon est-il un personnage
fictif ou bien, si vous l’avez dessiné d’après nature, ne
l’avez-vous pas exalté, canonisé, en quelque sorte,
pour les besoins de votre livre ?
Aujourd’hui que le bruit soulevé par « En Route »
s’est apaisé, je crois pouvoir me départir de la réserve
que j’avais toujours observée à propos de l’ascétère où
vécut Durtal. Je le dis donc :
La Trappe de Notre-Dame-de-l’Atre s’appelle, de
son vrai nom, la Trappe de Notre-Dame-d’Igny, et elle
est située près de Fismes, dans la Marne.
Les descriptions que j’en rapportai sont exactes, les
renseignements que je relate sur le genre de vie que
l’on mène dans ce monastère sont authentiques ; les
portraits des moines que j’ai peints sont réels. Je me
suis simplement borné, par convenance, à changer les
noms.
J’ajoute encore que l’historique de Notre-Dame-de-l’Atre,
qui figure à la page 321 de cet ouvrage, s’applique
de tous points à Igny.
C’est elle, en effet, qui, après avoir été fondée
en 1127 par saint Bernard, eut à sa tête de véritables
saints, tels que les Bienheureux Humbert, Guerric
dont les reliques sont conservées dans une châsse sous
le maître-autel, l’extraordinaire Monoculus que vénérait
Louis VII.
Elle a langui, comme toutes ses sœurs, sous le
régime de la Commende ; elle est morte pendant la
Révolution, est ressuscitée en 1875. Par les soins du
Cardinal-Archevêque de Reims, une petite colonie de
Cisterciens vint, à cet époque, de Sainte-Marie-du-Désert,
pour repeupler l’antique abbaye de saint Bernard
et renouer les liens de prières rompus par la tourmente.
Quant au frère Siméon, j’ai pris de lui un portrait
net et brut, sans enjolivements, une photographie sans
retouches. Je ne l’ai nullement exhaussé, nullement
agrandi, ainsi qu’on semble l’insinuer, dans l’intérêt
d’une cause. Je l’ai peint d’après la méthode naturaliste,
tel qu’il est, ce bon saint !
Et je songe à ce doux, à ce pieux homme que je revis,
il y a quelques jours encore. Il est maintenant si
vieux, qu’il ne peut plus soigner ses porcs. On
l’occupe à éplucher les légumes à la cuisine, mais
le Père Abbé l’autorise à aller rendre visite à ses
anciens élèves ; et ils ne sont pas ingrats, ceux-là, car
ils se dressent en de joyeuses clameurs lorsqu’il s’approche
des bauges.
Lui, sourit de son sourire tranquille, grogne, un
instant, avec eux, puis il retourne se terrer dans le
mutisme bienfaisant du cloître ; mais quand ses supérieurs
le délient, pour quelques moments, de la règle
du silence, ce sont de brefs enseignements que cet élu
nous donne.
Je cite celui-ci au hasard :
Un jour que le Père Abbé lui recommande de prier
pour un malade, il répond : — « Les prières faites par
obéissance, ayant plus de vertu que les autres, je vous
supplie, mon Très Révérend Père, de m’indiquer
celles que je dois dire. »
— Eh bien, vous réciterez trois Pater et trois Ave,
mon frère.
Le vieux hoche la tête et comme l’Abbé, un peu
surpris, l’interroge, il avoue son scrupule. « Un seul
Pater et un seul Ave, fait-il, bien proférés, avec ferveur,
suffisent ; c’est manquer de confiance que d’en
dire plus. »
Et ce cénobite n’est pas du tout, ainsi que l’on serait
tenté de le croire, une exception. Il y en a de pareils
dans toutes les Trappes et aussi dans d’autres ordres.
J’en connais personnellement un autre qui me reporte,
lorsqu’il m’est permis de l’aborder, au temps de saint
François d’Assise. Celui-là vit, en extase, le chef ceint
comme d’une auréole, par un nimbe d’oiseaux.
Les hirondelles viennent nicher au-dessus de son
grabat, dans la loge de frère-portier qu’il habite ; elles
tournoient gaiement autour de lui et les toutes petites
qui s’essaient à voler se reposent sur sa tête, sur ses
bras, sur ses mains, tandis qu’il continue de sourire,
en priant.
Ces bêtes se rendent évidemment compte de cette
sainteté qui les aime et les protège, de cette candeur
que, nous les hommes, nous ne concevons plus ; il est
bien certain que, dans ce siècle de studieuse ignorance
et d’idées basses, le frère Siméon et ce frère-portier
paraissent invraisemblables ; pour ceux-ci, ils sont des
idiots et pour ceux-là, des fous. La grandeur de ces
convers admirables, si vraiment humbles, si vraiment
simples, leur échappe !
Ils nous ramènent au Moyen Age, et c’est heureux ;
car il est indispensable que de telles âmes existent,
pour compenser les nôtres ; ils sont les oasis divines
d’ici-bas, les bonnes auberges où Dieu réside, alors
qu’Il a vainement parcouru le désert des autres êtres.
N’en déplaise aux gens de lettres, ces personnages
sont aussi véridiques que ceux qui se profilent dans
mes précédents livres ; ils vivent dans un monde que
les écrivains profanes ne connaissent pas, et voilà tout.
Je n’ai donc rien exagéré lorsque j’ai parlé dans ce
volume de l’efficace de prières inouï dont disposent
ces moines.
J’espère que mes correspondants seront satisfaits par
la netteté de ces réponses ; en tout cas, mon rôle d’intermédiaire
peut, sans léser la charité, prendre fin,
puisque maintenant le nom et l’adresse de ma Trappe
sont connus.
Il ne me reste plus qu’à m’excuser auprès de Dom
Augustin, le T. R. P. Abbé de la Trappe de Notre-Dame-d’Igny,
d’avoir ainsi enlevé le pseudonyme sous
lequel je présentai, l’an dernier, au public, son monastère.
Je sais qu’il déteste le bruit, qu’il désire qu’on ne le
mette, ni lui, ni les siens, en scène ; mais je sais aussi
qu’il m’aime bien et qu’il me pardonnera, en pensant
que cette indiscrétion peut être utile à beaucoup de
pauvres âmes et m’assurer du même coup le moyen
de travailler un peu à Paris, en paix.
Août 1896.
Je n’aime ni les avant-propos, ni les préfaces et,
autant que possible, je m’abstiens de faire devancer
mes livres par d’inutiles phrases.
Il me faut donc un motif sérieux, quelque chose
comme un cas de légitime défense, pour me résoudre à
dédicacer de ces quelques lignes cette nouvelle édition
d’En Route.
Ce motif le voici :
Depuis la mise en vente de ce volume, ma correspondance,
déjà très développée par les discussions dont
Là-Bas fut cause, s’est accrue de telle sorte que je
me vois dans la nécessité ou de ne plus répondre aux
lettres que je reçois, ou de renoncer à tout travail.
Ne pouvant me sacrifier cependant, pour satisfaire
aux exigences de personnes inconnues dont la vie est
sans doute moins occupée que la mienne, j’avais
pris le parti de négliger les demandes de renseignements
suscitées par la lecture d’« En Route » ; mais
je n’ai pu persévérer dans cette délectable attitude, parce
qu’elle menaçait de devenir odieuse, en certains
cas.
Ils peuvent, en effet, se scinder en deux catégories,
ces envois de lettres.
La première émane de simples curieux ; sous prétexte
qu’ils s’intéressent à mon pauvre être, ceux-là
veulent savoir un tas de choses qui ne les regardent
pas, prétendent s’immiscer dans mon intérieur, se promener
comme en un lieu public dans mon âme.
Ici, pas de difficultés, je brûle ces épistoles et tout
est dit. Mais il n’en est pas de même de la seconde
catégorie de ces lettres.
Celle-là, de beaucoup la plus nombreuse, provient
de gens tourmentés par la grâce, se battant avec eux-mêmes,
appelant et repoussant, à la fois, une conversion ;
elle procède souvent aussi de dolentes mères
réclamant pour la maladie ou pour l’inconduite de
leurs enfants le secours de prières d’un cloître.
Et tous me demandent de leur dire franchement si
l’abbaye que j’ai décrite dans ce livre existe et me supplient,
dans ce cas, de les mettre en rapport avec elle ;
tous me requièrent d’obtenir que le frère Siméon — en
admettant que je ne l’aie pas inventé ou qu’il soit, ainsi
que je l’ai raconté, un saint — leur vienne, par la vertu
de ses puissantes oraisons, en aide.
C’est alors que, pour moi, la partie se gâte. N’ayant
pas le courage d’écarter de telles suppliques, je finis
par écrire deux billets, l’un au signataire de la missive
qui me parvint et l’autre, au couvent ; plus, quelquefois,
si des points sont à préciser, si des informations plus
étendues sont nécessaires. Et, je le répète, ce rôle de
truchement assidu entre des laïques et des moines
m’absorbe, m’empêche absolument de travailler.
Comment s’y prendre alors pour contenter les
autres et ne pas trop se déplaire ? Je n’ai découvert que
ce moyen, répondre en bloc, ici, une fois pour toutes,
à ces braves gens.
En somme, les questions qui me sont le plus ordinairement
posées se résument en celles-ci :
— Nous avons vainement cherché, dans la nomenclature
des Trappes, Notre-Dame-de-l’Atre ; elle ne se
trouve sur aucun des annuaires monastiques ; l’avez-vous
donc imaginée ?
Puis : — le frère Siméon est-il un personnage
fictif ou bien, si vous l’avez dessiné d’après nature, ne
l’avez-vous pas exalté, canonisé, en quelque sorte,
pour les besoins de votre livre ?
Aujourd’hui que le bruit soulevé par « En Route »
s’est apaisé, je crois pouvoir me départir de la réserve
que j’avais toujours observée à propos de l’ascétère où
vécut Durtal. Je le dis donc :
La Trappe de Notre-Dame-de-l’Atre s’appelle, de
son vrai nom, la Trappe de Notre-Dame-d’Igny, et elle
est située près de Fismes, dans la Marne.
Les descriptions que j’en rapportai sont exactes, les
renseignements que je relate sur le genre de vie que
l’on mène dans ce monastère sont authentiques ; les
portraits des moines que j’ai peints sont réels. Je me
suis simplement borné, par convenance, à changer les
noms.
J’ajoute encore que l’historique de Notre-Dame-de-l’Atre,
qui figure à la page 321 de cet ouvrage, s’applique
de tous points à Igny.
C’est elle, en effet, qui, après avoir été fondée
en 1127 par saint Bernard, eut à sa tête de véritables
saints, tels que les Bienheureux Humbert, Guerric
dont les reliques sont conservées dans une châsse sous
le maître-autel, l’extraordinaire Monoculus que vénérait
Louis VII.
Elle a langui, comme toutes ses sœurs, sous le
régime de la Commende ; elle est morte pendant la
Révolution, est ressuscitée en 1875. Par les soins du
Cardinal-Archevêque de Reims, une petite colonie de
Cisterciens vint, à cet époque, de Sainte-Marie-du-Désert,
pour repeupler l’antique abbaye de saint Bernard
et renouer les liens de prières rompus par la tourmente.
Quant au frère Siméon, j’ai pris de lui un portrait
net et brut, sans enjolivements, une photographie sans
retouches. Je ne l’ai nullement exhaussé, nullement
agrandi, ainsi qu’on semble l’insinuer, dans l’intérêt
d’une cause. Je l’ai peint d’après la méthode naturaliste,
tel qu’il est, ce bon saint !
Et je songe à ce doux, à ce pieux homme que je revis,
il y a quelques jours encore. Il est maintenant si
vieux, qu’il ne peut plus soigner ses porcs. On
l’occupe à éplucher les légumes à la cuisine, mais
le Père Abbé l’autorise à aller rendre visite à ses
anciens élèves ; et ils ne sont pas ingrats, ceux-là, car
ils se dressent en de joyeuses clameurs lorsqu’il s’approche
des bauges.
Lui, sourit de son sourire tranquille, grogne, un
instant, avec eux, puis il retourne se terrer dans le
mutisme bienfaisant du cloître ; mais quand ses supérieurs
le délient, pour quelques moments, de la règle
du silence, ce sont de brefs enseignements que cet élu
nous donne.
Je cite celui-ci au hasard :
Un jour que le Père Abbé lui recommande de prier
pour un malade, il répond : — « Les prières faites par
obéissance, ayant plus de vertu que les autres, je vous
supplie, mon Très Révérend Père, de m’indiquer
celles que je dois dire. »
— Eh bien, vous réciterez trois Pater et trois Ave,
mon frère.
Le vieux hoche la tête et comme l’Abbé, un peu
surpris, l’interroge, il avoue son scrupule. « Un seul
Pater et un seul Ave, fait-il, bien proférés, avec ferveur,
suffisent ; c’est manquer de confiance que d’en
dire plus. »
Et ce cénobite n’est pas du tout, ainsi que l’on serait
tenté de le croire, une exception. Il y en a de pareils
dans toutes les Trappes et aussi dans d’autres ordres.
J’en connais personnellement un autre qui me reporte,
lorsqu’il m’est permis de l’aborder, au temps de saint
François d’Assise. Celui-là vit, en extase, le chef ceint
comme d’une auréole, par un nimbe d’oiseaux.
Les hirondelles viennent nicher au-dessus de son
grabat, dans la loge de frère-portier qu’il habite ; elles
tournoient gaiement autour de lui et les toutes petites
qui s’essaient à voler se reposent sur sa tête, sur ses
bras, sur ses mains, tandis qu’il continue de sourire,
en priant.
Ces bêtes se rendent évidemment compte de cette
sainteté qui les aime et les protège, de cette candeur
que, nous les hommes, nous ne concevons plus ; il est
bien certain que, dans ce siècle de studieuse ignorance
et d’idées basses, le frère Siméon et ce frère-portier
paraissent invraisemblables ; pour ceux-ci, ils sont des
idiots et pour ceux-là, des fous. La grandeur de ces
convers admirables, si vraiment humbles, si vraiment
simples, leur échappe !
Ils nous ramènent au Moyen Age, et c’est heureux ;
car il est indispensable que de telles âmes existent,
pour compenser les nôtres ; ils sont les oasis divines
d’ici-bas, les bonnes auberges où Dieu réside, alors
qu’Il a vainement parcouru le désert des autres êtres.
N’en déplaise aux gens de lettres, ces personnages
sont aussi véridiques que ceux qui se profilent dans
mes précédents livres ; ils vivent dans un monde que
les écrivains profanes ne connaissent pas, et voilà tout.
Je n’ai donc rien exagéré lorsque j’ai parlé dans ce
volume de l’efficace de prières inouï dont disposent
ces moines.
J’espère que mes correspondants seront satisfaits par
la netteté de ces réponses ; en tout cas, mon rôle d’intermédiaire
peut, sans léser la charité, prendre fin,
puisque maintenant le nom et l’adresse de ma Trappe
sont connus.
Il ne me reste plus qu’à m’excuser auprès de Dom
Augustin, le T. R. P. Abbé de la Trappe de Notre-Dame-d’Igny,
d’avoir ainsi enlevé le pseudonyme sous
lequel je présentai, l’an dernier, au public, son monastère.
Je sais qu’il déteste le bruit, qu’il désire qu’on ne le
mette, ni lui, ni les siens, en scène ; mais je sais aussi
qu’il m’aime bien et qu’il me pardonnera, en pensant
que cette indiscrétion peut être utile à beaucoup de
pauvres âmes et m’assurer du même coup le moyen
de travailler un peu à Paris, en paix.
Août 1896.