Pendant la soirée du lendemain, qui était, comme nous l'avons dit, un
samedi, une assemblée de nègres, moins joyeuse que celle que nous venons
de quitter, était réunie sous un vaste hangar, et, assise autour d'un
grand foyer de branches sèches, faisait tranquillement la berloque,
comme on dit dans les colonies; c'est-à-dire que, selon ses besoins, son
tempérament ou son caractère, l'un travaillait à quelque ouvrage manuel
destiné à être vendu le lendemain, l'autre faisait cuire du riz, du
manioc ou des bananes. Celui-ci fumait dans une pipe de bois du tabac
non seulement indigène, mais encore récolté dans son jardin; ceux-là
enfin causaient entre eux à voix basse. Au milieu de tous ces groupes,
les femmes et les enfants, chargés d'entretenir le feu, allaient et
venaient sans cesse; mais malgré cette activité et ce mouvement, quoique
cette soirée précédât un jour de repos, on sentait peser sur ces
malheureux quelque chose de triste et d'inquiet. C'était l'oppression du
géreur, mulâtre lui-même. Ce hangar était situé dans la partie
inférieure des plaines Williams, au pied de la montagne des
Trois-Mamelles, autour de laquelle s'étendait la propriété de notre
ancienne connaissance M. de Malmédie.
Ce n'est pas que M. de Malmédie fût un mauvais maître, dans l'acception
que nous donnons en France à ce mot. Non, M. de Malmédie était un gros
homme tout rond, incapable de haine, incapable de vengeance, mais
entiché au plus haut degré de son importance civile et politique; plein
de fierté lorsqu'il songeait à la pureté du sang qui coulait dans ses
veines, et partageant avec une bonne foi native, et qui lui avait été
léguée, de père en fils, le préjugé qui, à l'île de France, poursuivait
encore à cette époque les hommes de couleur. Quant aux esclaves, ils
n'étaient pas plus malheureux chez lui que partout ailleurs, mais ils
étaient malheureux comme partout c'est que, pour M. de Malmédie, les
nègres, ce n'étaient pas des hommes, c'étaient des machines devant
rapporter un certain produit. Or, quand une machine ne rapporte pas ce
qu'elle doit rapporter, on la remonte par des moyens mécaniques, M. de
Malmédie appliquait donc purement et simplement à ses nègres la théorie
qu'il eût appliquée à des machines. Quand les nègres cessaient de
fonctionner, soit par paresse, soit par fatigue, le commandeur les
remontait à coups de fouet; la machine reprenait son mouvement, et, à la
fin de la semaine, le produit général était ce qu'il devait être.
Quant à M. Henri de Malmédie, c'était exactement le portrait de son père
avec vingt ans de moins, et une dose d'orgueil de plus.
Il y avait donc loin, comme nous l'avons dit, de la situation morale et
matérielle des nègres du quartier des plaines Williams, avec celle des
nègres du quartier Moka.
Aussi, dans ces réunions, désignées, ainsi que nous l'avons dit, sous le
nom de berloque, la gaieté venait-elle tout naturellement aux esclaves
de Pierre Munier, tandis qu'au contraire elle avait, chez ceux de M. de
Malmédie, besoin d'être excitée par quelque chanson, quelque conte ou
quelque parade. Au reste, sous les tropiques comme dans nos contrées,
sous le hangar du nègre comme dans le bivouac des soldats, il y a
toujours un ou deux de ces loustics qui se chargent de l'emploi plus
fatigant qu'on ne pense de faire rire la société et que la société,
reconnaissante, paye de mille façons différentes; bien entendu que, si
la société oublie de s'acquitter, ce qui lui arrive quelquefois, le
bouffon, dans ce cas, lui rappelle tout naturellement qu'il est son
créancier.
Or, celui qui occupait, dans l'habitation de M. de Malmédie, la charge
que remplissaient autrefois Triboulet et l'Angeli à la cour du roi
François Ier et du roi Louis XIII, était un petit homme, dont le torse
replet était supporté par des jambes si grêles, qu'au premier abord on
ne croyait pas à la possibilité d'une pareille réunion. Au reste, aux
deux extrémités, l'équilibre, rompu par le milieu, se rétablissait: le
gros torse supportait une petite tête d'un jaune bilieux, tandis que les
jambes grêles aboutissaient à des pieds énormes. Quant aux bras, ils
étaient d'une longueur démesurée, et pareils à ceux de ces singes, qui,
en marchant sur leurs pieds de derrière, ramassent, sans se baisser, les
objets qu'ils trouvent sur leur chemin.
Il résultait de cet assemblage de formes incohérentes et de membres
disproportionnés, que le nouveau personnage que nous venons de mettre en
scène offrait un singulier mélange de grotesque et de terrible, mélange
dans lequel, aux yeux d'un Européen, le hideux l'emportait au point
d'inspirer, dès la première vue, un vif sentiment de répulsion; mais,
moins partisans du beau, moins adorateurs de la forme que nous, les
nègres ne l'envisageaient, en général, que du côté comique, quoique, de
temps en temps, sous sa peau de singe, le tigre allongeât ses griffes et
montrât ses dents.
Il s'appelait Antonio, et était né à Tingoram; de sorte que, pour le
distinguer des autres Antonio, que la confusion eût sans doute blessés,
on l'appelait généralement Antonio le Malais.
La berloque était donc assez triste comme nous l'avons dit, lorsque
Antonio, qui s'était glissé, sans être vu, jusque derrière un des
poteaux qui soutiennent le hangar, allongea sa tête jaune et bilieuse,
et poussa un petit sifflement pareil à celui que fait entendre le
serpent à capuchon, un des reptiles les plus terribles de la presqu'île
Malate. Ce cri, poussé dans les plaines de Ténassérim, dans les marais
de Java, ou les sables de Quiloa, eût glacé de terreur quiconque l'eût
entendu; mais, à l'île de France où, à part les requins qui nagent par
bandes sur les côtes, on ne peut citer aucun animal nuisible, ce cri ne
produisit d'autre effet que de faire ouvrir à la noire assemblée de
grands yeux et de grandes bouches; puis, comme dirigées par le son,
toutes les têtes s'étaient retournées vers le nouvel arrivant; un seul
cri partit de toutes les bouches:
—Antonio le Malais! Vive Antonio!
Deux ou trois nègres tressaillirent et se levèrent à demi; c'étaient des
Malgaches, des Yoloffs, des Anghebars, qui, dans leur jeunesse, avaient
entendu ce sifflement, et qui ne l'avaient pas oublié.
Un d'eux se dressa même tout à fait: c'était un beau jeune noir, qu'on
eût pris, sans sa couleur, pour un enfant de la plus belle race
caucasique. Mais à peine eût-il reconnu la cause du bruit qui l'avait
tiré de sa rêverie, qu'il se recoucha en murmurant avec un mépris égal à
la joie des autres esclaves:
—Antonio le Malais!
Antonio, en trois bonds de ses longues jambes, se trouva assis au milieu
du cercle; puis, sautant par-dessus le foyer, il retomba de l'autre
côté, assis à la manière des tailleurs.
—Une chanson, Antonio! une chanson! crièrent toutes les voix.
Au contraire des virtuoses sûrs de leurs effets, Antonio ne se fit pas
prier; il fit sortir de son langouti une guimbarde, porta l'instrument à
sa bouche, en tira quelques sons préparatoires en manière de prélude;
puis, accompagnant les paroles de gestes grotesques et analogues au
sujet, il chanta la chanson suivante:
I
Moi resté dans un p'tit la caze,
Qu'il faut baissé moi pour entré;
Mon la tête touché son faitaze,
Quand mon li pié touché plancé.
Moi té n'a pas besoin lumière,
Le soir, quand moi voulé dormi;
Car, pour moi trouvé lune claire,
N'a pas manqué trous, Dié merci!
II
Mon lit est un p'tit natt' malgace,
Mon l'oreillé morceau bois blanc,
Mon gargoulette un' vié calbasse,
Où moi met l'arak, zour de l'an.
Quand mon femm' pour faire p'tit ménaze,
Sam'di comme ça vini soupé,
Moi fair' cuir, dans mon p'tit la caze,
Banane sous la cend' grillé.
III
A mon coffre n'a pas serrure,
Et jamais moi n'a fermé li.
Dans bambou comm' ça sans ferrure,
Qui va cherché mon langouti?
Mais dimanch' si gagné zournée,
Moi l'achète un morceau d'tabac,
Et tout la s'maine, moi fais fumée,
Dans grand pipe, à moi carouba.
Il faudrait que le lecteur eût vécu au milieu de cette race d'hommes
simples et primitifs, pour qui tout est matière à sensation, pour avoir
une idée, malgré la pauvreté des rimes et la simplicité des idées, de
l'effet produit par la chanson d'Antonio. À la fin du premier et du
second couplet, il y avait eu des rires et des applaudissements. À la
fin du troisième, il y eut des cris, des vivats, des hourras. Seul, le
jeune nègre, qui avait manifesté son mépris pour Antonio, haussa les
épaules avec une grimace de dégoût.
Quant à Antonio, au lieu de jouir de son triomphe comme on aurait pu le
croire, et de se rengorger au bruit des applaudissements, il appuya ses
coudes sur ses genoux, laissa tomber sa tête dans ses mains, et parut se
livrer à une profonde méditation. Or, comme Antonio était le
boute-en-train obligé, avec le silence d'Antonio la tristesse revint de
nouveau s'emparer de l'assemblée. On le pria alors de conter quelque
histoire ou de chanter une autre chanson. Mais Antonio fit la sourde
oreille, et les demandes les plus instantes n'obtinrent d'autre réponse
que ce silence incompréhensible et obstiné.
Enfin, un de ceux qui se trouvaient les plus voisins de lui, frappant
sur son épaule:
—Qu'as-tu donc, Malais? demanda-t-il; es-tu mort?
—Non, répondit Antonio. Je suis bien vivant.
—Que fais-tu donc, alors?
—Je pense.
—Et à quoi penses-tu?
—Je pense, dit Antonio, que le temps de la berloque est un bon temps.
Quand le bon Dieu a éteint le soleil, et que l'heure de la berloque
arrive, chacun travaille avec plaisir; car chacun travaille pour soi,
quoiqu'il y ait des paresseux qui perdent leur temps à fumer, comme toi,
Toukal; ou des gourmands qui s'amusent à faire cuire des bananes, comme
toi, Cambeba. Mais, comme je l'ai dit, il y en a d'autres qui
travaillent. Toi, Castor, par exemple, tu fais tes chaises; toi,
Bonhomme, tu fais tes cuillers de bois; toi, Nazim, tu fais ta paresse.
—Nazim fait ce qu'il veut, répondit le jeune nègre; Nazim est le cerf
d'Anjouan, comme Laïza en est le lion, et ce que font les lions et les
cerfs ne regardent point les serpents.
Antonio se mordit les lèvres; puis, après un moment de silence, pendant
lequel il sembla que la voix stridente du jeune esclave continuât de
vibrer, il reprit:
—Je pensais donc, et je vous disais que le temps de la berloque était
un bon temps; mais, pour que le travail ne soit pas une fatigue pour
toi, Castor, et pour toi, Bonhomme; pour que la fumée du tabac te semble
meilleure Toukal, pour que tu ne t'endormes pas pendant que ta banane
cuit, Cambeba, il faut quelqu'un qui vous raconte des histoires ou qui
vous chante des chansons.
—C'est vrai, dit Castor, et Antonio sait de bien belles histoires et
chante de bien jolies chansons.
—Mais, quand Antonio ne chante pas ses chansons et ne conte pas ses
histoires, dit le Malais, qu'arrive-t-il? Que tout le monde s'endort,
parce que tout le monde est fatigué du travail de la semaine. Alors, il
n'y a plus de berloque: toi, Castor, tu ne fais plus tes chaises de
bambou; toi, Bonhomme, tu ne fais plus tes cuillers de bois; toi,
Toukal, tu laisses éteindre ta pipe, et toi, Cambeba, tu laisses brûler
ta banane; est-ce vrai?
—C'est vrai, répondirent en chœur non seulement les interpellés, mais
la troupe entière, moins Nazim, qui continua de garder un dédaigneux
silence.
—Alors vous devez être reconnaissants à celui-là qui vous raconte de
belles histoires pour vous tenir éveillés, et qui vous chante de belles
chansons pour vous faire rire.
—Merci, Antonio, merci! crièrent toutes les voix.
—Après Antonio, qui est capable de vous conter des histoires?
—Laïza: Laïza sait aussi de très belles histoires.
—Oui, mais des histoires qui vous font frémir.
—C'est vrai, répondirent les nègres.
—Et après Antonio, qui peut vous chanter des chansons?
—Nazim; Nazim sait aussi de très belles chansons.
—Oui, mais des chansons qui vous font pleurer.
—C'est vrai, dirent les nègres.
—Il n'y a donc qu'Antonio qui sache des chansons et des histoires qui
vous fassent rire.
—C'est encore vrai, reprirent les nègres.
—Et qui vous a chanté une chanson, il y a quatre jours?
—Toi, Malais.
—Qui vous a raconté une histoire, il y trois jours?
—Toi, Malais.
—Qui vous a chanté une chanson, avant-hier?
—Toi, Malais.
—Qui vous a raconté une histoire, hier?
—Toi, Malais.
—Et qui, aujourd'hui, vous a chanté une chanson déjà et va vous conter
une histoire bientôt?
—Toi, Malais, toujours toi.
—Alors, si c'est moi qui suis cause que vous vous amusez en
travaillant, que vous avez du plaisir en fumant, et que vous ne vous
endormez plus en faisant cuire vos bananes, il est juste, moi qui ne
puis rien faire, puisque je me sacrifie pour vous, il est juste, pour ma
peine, qu'on me donne quelque chose.
La justesse de cette observation frappa tout le monde; cependant notre
véracité d'historien nous force à avouer que quelques voix seulement
s'échappant des erreurs les plus candides de la société répondirent
affirmativement.
—Ainsi, continua Antonio, il est donc juste que Toukal me donne un peu
de tabac pour fumer dans mon gourgouri; n'est-ce pas, Cambeba?
—C'est juste, s'écria Cambeba, enchanté de ce que la contribution
frappait sur un autre que lui.
Et Toukal fut forcé de partager son tabac avec Antonio.
—Maintenant, continua Antonio, l'autre jour, j'ai perdu ma cuiller de
bois. Je n'ai pas d'argent pour en acheter, parce que, au lieu de
travailler, je vous ai chanté des chansons et vous ai conté des
histoires; il est donc juste que Bonhomme me donne une cuiller de bois
pour manger ma soupe; n'est-ce pas, Toukal?
—C'est juste, s'écria Toukal, enchanté de n'être pas le seul imposé par
Antonio.
Et Antonio tendit la main à Bonhomme, qui lui donna la cuiller qu'il
venait d'achever.
—Maintenant, reprit Antonio, j'ai du tabac pour mettre dans mon
gourgouri, et j'ai une cuiller pour manger ma soupe; mais je n'ai pas
d'argent pour acheter de quoi faire du bouillon. Il est donc juste que
Castor me donne le joli petit tabouret auquel il travaille, afin que
j'aille, le vendre au marché et que j'achète un petit morceau de bœuf;
n'est-ce pas, Toukal? n'est-ce pas Bonhomme? n'est-ce pas Cambeba?
—C'est juste! s'écrièrent Toukal, Bonhomme et Cambeba; c'est juste!
Et Antonio, moitié de bonne volonté, moitié de force, tira des mains de
Castor le tabouret dont il venait de clouer le dernier bambou.
—Maintenant, continua Antonio, j'ai chanté une chanson qui m'a déjà
fatigué, et je vais vous conter une histoire qui me fatiguera encore. Il
est donc juste que je prenne des forces en mangeant quelque chose;
n'est-ce pas, Toukal? n'est-ce pas, Bonhomme, n'est-ce pas, Castor?
—C'est juste! répondirent d'une voix les trois contribuants.
Cambeba eut une idée terrible.
—Mais, dit Antonio en montrant une double mâchoire, large, et
étincelante comme celle d'un loup, mais je n'ai rien pour mettre sous ma
petite dent.
Cambeba sentit se dresser ses cheveux sur sa tête et étendit
machinalement la main vers le foyer.
—Il est donc juste, reprit Antonio, que Cambeba me donne une petite
banane; n'est-ce pas vous tous?
—Oui, oui, c'est juste, crièrent à la fois Toukal, Bonhomme et Castor;
oui, c'est juste: banane, Cambeba! banane, Cambeba!
Et toutes les voix reprirent en chœur:
—Banane, Cambeba!
Le malheureux regarda l'assemblée d'un air effaré et se précipita vers
le foyer pour sauver sa banane; mais Antonio l'arrêta en chemin, et, le
maintenant d'une main, avec une force dont on ne l'aurait pas cru
capable, il saisit de l'autre la corde à l'aide de laquelle on montait
au grenier les sacs de maïs, il en passa le crochet dans la ceinture de
Cambeba, faisant signe en même temps à Toukal de tirer l'autre bout de
la corde. Toukal comprit avec une rapidité qui faisait le plus grand
honneur à son intelligence, et, au moment où il s'y attendait le moins,
Cambeba se trouva enlevé de terre, et, à la grande hilarité de toute la
compagnie, commença à monter en tournoyant vers le ciel. À dix pieds à
peu près du sol, l'ascension s'arrêta, et Cambeba demeura suspendu,
étendant ses mains crispées vers la malheureuse banane, qu'il n'avait
plus aucun moyen de disputer à son ennemi.
—Bravo, Antonio! bravo, Antonio! crièrent tous les assistants en se
tenant les côtes de rire, tandis qu'Antonio, désormais parfaitement
maître de l'objet de la discussion, écartait délicatement les cendres,
et en tirant la banane cuite à point, et rissolée à faire venir l'eau à
la bouche.
—Ma banane, ma banane! s'écria Cambeba avec l'accent du plus profond
désespoir.
—La voilà, dit Antonio étendant le bras dans la direction de Cambeba.
—Moi trop loin pour prendre li.
—Tu n'en veux pas?
—Moi pas pouvoir atteindre jusqu'à li.
—Alors, reprit Antonio parodiant la langue du malheureux pendu, alors
moi manger li pour empêcher li pourrir.
Et Antonio se mit à éplucher sa banane avec une gravité si comique, que
les rires devinrent convulsifs.
—Antonio, cria Cambeba, Antonio, moi prie toi de rendre banane à moi;
banane il a été pour pauvre femme à moi, qui l'été malade et qui pas
pouvoir mangé autre chose. Moi l'avoir volé, moi avoir besoin de li.
—Le bien volé ne profite jamais, répondit philosophiquement Antonio en
continuant d'éplucher sa banane.
—Ah! pauvre Narina, pauvre Narina! n'aura rien à manger, et aura bien
faim, bien faim!
—Mais, ayez donc pitié de ce malheureux, dit le jeune nègre d'Anjouan,
qui, au milieu de la joie de tous, était resté seul grave et
mélancolique.
—Pas si bête, dit Antonio.
—Ce n'est pas à toi que je parle, reprit Nazim.
—Et à qui parles-tu donc?
—Je parle à des hommes.
—Eh bien, je te parle, moi, reprit Antonio, et je te dis: Tais-toi,
Nazim.
—Détachez Cambeba, reprit le jeune nègre d'un ton de suprême dignité
qui eût fait honneur à un roi.
Toukal, qui tenait la corde, se retourna vers Antonio, incertain s'il
devait obéir. Mais, sans répondre à sa muette interrogation:
—Je t'ai dit: «Tais-toi, Nazim», et tu ne t'es pas tu, répéta le
Malais.
—Quand un chien jappe après moi, je ne lui réponds pas et je continue
mon chemin. Tu es un chien, Antonio.
—Prends garde à toi, Nazim, dit Antonio en secouant la tête; quand ton
frère Laïza n'est point là, tu n'es pas capable de grand-chose. Aussi,
j'en suis bien sûr, tu ne répéterais pas ce que tu as dit.
—Tu es un chien, Antonio, répéta Nazim en se levant.
Tous les nègres qui étaient entre Nazim et Antonio s'écartèrent, de
sorte que le beau nègre d'Anjouan et le hideux Malais se trouvèrent en
face l'un de l'autre, mais à dix pas de distance.
—Tu dis cela de bien loin, Nazim, reprit Antonio les dents serrées par
la colère.
—Et je le répète de près, s'écria Nazim.
Et, d'un seul bond, il se trouva à deux pas d'Antonio; puis, la voix
méprisante, le regard hautain, les narines gonflées:
—Tu es un chien! dit-il pour la troisième fois.
Un blanc se fût jeté sur son ennemi et l'eût étouffé si la chose eût été
en son pouvoir. Antonio, au contraire, fit un pas en arrière, plia sur
ses longues jambes, se ramassa comme un reptile, tira son couteau de la
poche de sa jaquette et l'ouvrit.
Nazim vit son mouvement et devina son intention; mais, sans daigner
faire un seul geste de défense, et, debout, muet et immobile, il
attendit, pareil à un dieu nubien.
Le Malais couva un instant son ennemi du regard; puis, se relevant avec
la souplesse et l'agilité d'un serpent:
—Malheur à toi! s'écria-t-il, Laïza n'est point là.
—Laïza est là! dit une voix grave.
Celui qui avait prononcé ces paroles les avait prononcées de son ton de
voix habituel; il n'y avait pas ajouté un geste, il ne les avait pas
accompagnées d'un signe, et cependant, au son de cette voix, Antonio
s'arrêta court, et son couteau, qui n'était plus qu'à deux pouces de la
poitrine de Nazim, échappa de sa main.
—Laïza! s'écrièrent tous les nègres en se retournant vers le nouvel
arrivant, et en prenant à l'instant même l'attitude de l'obéissance.
Celui qui n'avait eu qu'un mot à dire pour produire une impression si
puissante sur tout ce monde et même sur Antonio était un homme dans la
force de l'âge, d'une taille ordinaire, mais dont les membres
vigoureusement musclés annonçaient une force colossale. Il se tenait
debout, immobile, les bras croisés, et de ses yeux à demi clos, comme
ceux d'un lion qui médite, s'échappait un regard brillant, calme et
impérieux. À voir tous ces hommes attendre ainsi, dans un respectueux
silence, une parole ou un signe de cet autre homme, on eût dit une horde
africaine attendant la paix ou la guerre d'un signe de tête de son roi;
ce n'était pourtant qu'un esclave parmi des esclaves.
Après quelques minutes d'une immobilité sculpturale, Laïza leva
lentement la main et l'étendit vers Cambeba qui, pendant tout ce temps,
était resté suspendu au bout de sa corde, et planant, muet comme les
autres, sur la scène qui venait de se passer. Aussitôt Toukal laissa
filer la corde et Cambeba, à sa grande satisfaction, se retrouva sur la
terre. Son premier soin fut de se mettre à la recherche de sa banane;
mais, dans la confusion qui avait été naturellement la suite de la scène
que nous venons de raconter, la banane avait disparu.
Pendant cette recherche, Laïza était sorti; mais presque aussitôt il
rentra, portant sur ses épaules un porc marron, qu'il jeta près du
foyer.
—Tenez, enfants, dit-il, j'ai pensé à vous, prenez et partagez.
Cette action, et les paroles libérales qui l'accompagnaient, touchaient
deux cordes trop sensibles aux cœurs des noirs, la gourmandise et
l'enthousiasme, pour ne pas produire leur effet. Chacun entoura l'animal
et s'extasia à sa manière.
—Oh! qué bon souper nous va faire à soir, dit un Malabar.
—Li noir comme un Mozambique, dit un Malgache.
—Li gras comme un Malgache, dit un Mozambique.
Mais, ainsi qu'il est facile de le présumer, l'admiration était un
sentiment trop idéal, pour que ce sentiment ne fît pas bientôt place à
quelque chose de plus positif. En un clin d'œil, l'animal fut dépecé,
une partie mise en réserve pour le jour suivant, et l'autre coupée en
tranches assez minces et que l'on étendit sur des charbons et en
morceaux un peu plus solides que l'on fit rôtir devant le feu.
Alors chacun reprit sa première place, mais d'un visage plus joyeux car
chacun était dans l'attente d'un bon souper. Cambeba seul resta debout,
triste et isolé dans un coin.
—Que fais-tu là, Cambeba? demanda Laïza.
—Moi faire rien, papa Laïza, répondit tristement Cambeba.
Papa est, comme chacun sait, un titre d'honneur chez les nègres, et tous
les nègres de l'habitation depuis le plus jeune jusqu'au plus vieux
donnaient ce titre à Laïza.
—Est-ce que tu souffres encore d'avoir été attaché par la ceinture?
demanda le nègre.
—Oh! non, papa, moi pas douillet comme cela.
—Alors, tu as donc du chagrin?
Cette fois, Cambeba ne répondit qu'en agitant en signe d'affirmation la
tête de haut en bas.
—Et pourquoi as-tu du chagrin? demanda Laïza.
—Antonio preni mo banane, que moi été obligé voler, pour ma femme qui
été malade, et moi n'a plus rien pour donner à li à présent.
—Eh bien, alors, donne-lui un morceau de ce porc sauvage.
—Li pas capable mangi viande. Non, li pas capable, papa Laïza.
—Holà! dit Laïza à voix haute, qui a ici une banane à me donner?
Une douzaine de bananes sortirent comme par miracle de dessous la
cendre. Laïza prit la plus belle et la donna à Cambeba, qui se sauva
avec, sans prendre même le temps de remercier; puis, se retournant vers
Bonhomme, à qui appartenait le fruit:
—Tu n'y perdras rien, Bonhomme, lui dit-il; car en place de la banane
tu auras la part de viande d'Antonio.
—Et moi, dit effrontément Antonio, qu'aurais-je donc?
—Toi, dit Laïza, tu auras la banane que tu as volée à Cambeba.
—Mais elle est perdue, répondit le Malais.
—Cela ne me regarde pas.
—Bravo! dirent les nègres, le bien volé n'a pas profité jamais.
Le Malais se leva, jeta un regard de côté sur les hommes qui avaient
applaudi il n'y avait qu'un instant à ses persécutions, et qui
applaudissaient maintenant à son châtiment, et sortit du hangar.
—Frère, dit Nazim à Laïza, prends garde à toi, je le connais, il te
jouera quelque mauvais tour.
—Veille plutôt sur toi-même Nazim car, de s'attaquer à moi, il
n'oserait pas.
—Eh bien donc, je veillerai sur toi et tu veilleras sur moi, dit Nazim.
Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit maintenant, et nous avons, tu le
sais, à parler d'autre chose.
—Oui, mais pas ici.
—Sortons donc.
—Tout à l'heure: quand chacun sera occupé à son repas, personne ne fera
attention à nous.
—Tu as raison, frère.
Et les deux nègres se mirent à causer ensemble à voix basse et de choses
indifférentes; mais, dès que les tranches furent grillées, dès que les
morceaux de filet furent rôtis, profitant de la préoccupation qui
préside toujours à la première partie d'un repas assaisonné d'un bon
appétit, ils sortirent tous deux à leur tour, sans que, effectivement,
comme l'avait prévu Laïza, le reste de la société parût même remarquer
leur disparition.
Pendant la soirée du lendemain, qui était, comme nous l'avons dit, un
samedi, une assemblée de nègres, moins joyeuse que celle que nous venons
de quitter, était réunie sous un vaste hangar, et, assise autour d'un
grand foyer de branches sèches, faisait tranquillement la berloque,
comme on dit dans les colonies; c'est-à-dire que, selon ses besoins, son
tempérament ou son caractère, l'un travaillait à quelque ouvrage manuel
destiné à être vendu le lendemain, l'autre faisait cuire du riz, du
manioc ou des bananes. Celui-ci fumait dans une pipe de bois du tabac
non seulement indigène, mais encore récolté dans son jardin; ceux-là
enfin causaient entre eux à voix basse. Au milieu de tous ces groupes,
les femmes et les enfants, chargés d'entretenir le feu, allaient et
venaient sans cesse; mais malgré cette activité et ce mouvement, quoique
cette soirée précédât un jour de repos, on sentait peser sur ces
malheureux quelque chose de triste et d'inquiet. C'était l'oppression du
géreur, mulâtre lui-même. Ce hangar était situé dans la partie
inférieure des plaines Williams, au pied de la montagne des
Trois-Mamelles, autour de laquelle s'étendait la propriété de notre
ancienne connaissance M. de Malmédie.
Ce n'est pas que M. de Malmédie fût un mauvais maître, dans l'acception
que nous donnons en France à ce mot. Non, M. de Malmédie était un gros
homme tout rond, incapable de haine, incapable de vengeance, mais
entiché au plus haut degré de son importance civile et politique; plein
de fierté lorsqu'il songeait à la pureté du sang qui coulait dans ses
veines, et partageant avec une bonne foi native, et qui lui avait été
léguée, de père en fils, le préjugé qui, à l'île de France, poursuivait
encore à cette époque les hommes de couleur. Quant aux esclaves, ils
n'étaient pas plus malheureux chez lui que partout ailleurs, mais ils
étaient malheureux comme partout c'est que, pour M. de Malmédie, les
nègres, ce n'étaient pas des hommes, c'étaient des machines devant
rapporter un certain produit. Or, quand une machine ne rapporte pas ce
qu'elle doit rapporter, on la remonte par des moyens mécaniques, M. de
Malmédie appliquait donc purement et simplement à ses nègres la théorie
qu'il eût appliquée à des machines. Quand les nègres cessaient de
fonctionner, soit par paresse, soit par fatigue, le commandeur les
remontait à coups de fouet; la machine reprenait son mouvement, et, à la
fin de la semaine, le produit général était ce qu'il devait être.
Quant à M. Henri de Malmédie, c'était exactement le portrait de son père
avec vingt ans de moins, et une dose d'orgueil de plus.
Il y avait donc loin, comme nous l'avons dit, de la situation morale et
matérielle des nègres du quartier des plaines Williams, avec celle des
nègres du quartier Moka.
Aussi, dans ces réunions, désignées, ainsi que nous l'avons dit, sous le
nom de berloque, la gaieté venait-elle tout naturellement aux esclaves
de Pierre Munier, tandis qu'au contraire elle avait, chez ceux de M. de
Malmédie, besoin d'être excitée par quelque chanson, quelque conte ou
quelque parade. Au reste, sous les tropiques comme dans nos contrées,
sous le hangar du nègre comme dans le bivouac des soldats, il y a
toujours un ou deux de ces loustics qui se chargent de l'emploi plus
fatigant qu'on ne pense de faire rire la société et que la société,
reconnaissante, paye de mille façons différentes; bien entendu que, si
la société oublie de s'acquitter, ce qui lui arrive quelquefois, le
bouffon, dans ce cas, lui rappelle tout naturellement qu'il est son
créancier.
Or, celui qui occupait, dans l'habitation de M. de Malmédie, la charge
que remplissaient autrefois Triboulet et l'Angeli à la cour du roi
François Ier et du roi Louis XIII, était un petit homme, dont le torse
replet était supporté par des jambes si grêles, qu'au premier abord on
ne croyait pas à la possibilité d'une pareille réunion. Au reste, aux
deux extrémités, l'équilibre, rompu par le milieu, se rétablissait: le
gros torse supportait une petite tête d'un jaune bilieux, tandis que les
jambes grêles aboutissaient à des pieds énormes. Quant aux bras, ils
étaient d'une longueur démesurée, et pareils à ceux de ces singes, qui,
en marchant sur leurs pieds de derrière, ramassent, sans se baisser, les
objets qu'ils trouvent sur leur chemin.
Il résultait de cet assemblage de formes incohérentes et de membres
disproportionnés, que le nouveau personnage que nous venons de mettre en
scène offrait un singulier mélange de grotesque et de terrible, mélange
dans lequel, aux yeux d'un Européen, le hideux l'emportait au point
d'inspirer, dès la première vue, un vif sentiment de répulsion; mais,
moins partisans du beau, moins adorateurs de la forme que nous, les
nègres ne l'envisageaient, en général, que du côté comique, quoique, de
temps en temps, sous sa peau de singe, le tigre allongeât ses griffes et
montrât ses dents.
Il s'appelait Antonio, et était né à Tingoram; de sorte que, pour le
distinguer des autres Antonio, que la confusion eût sans doute blessés,
on l'appelait généralement Antonio le Malais.
La berloque était donc assez triste comme nous l'avons dit, lorsque
Antonio, qui s'était glissé, sans être vu, jusque derrière un des
poteaux qui soutiennent le hangar, allongea sa tête jaune et bilieuse,
et poussa un petit sifflement pareil à celui que fait entendre le
serpent à capuchon, un des reptiles les plus terribles de la presqu'île
Malate. Ce cri, poussé dans les plaines de Ténassérim, dans les marais
de Java, ou les sables de Quiloa, eût glacé de terreur quiconque l'eût
entendu; mais, à l'île de France où, à part les requins qui nagent par
bandes sur les côtes, on ne peut citer aucun animal nuisible, ce cri ne
produisit d'autre effet que de faire ouvrir à la noire assemblée de
grands yeux et de grandes bouches; puis, comme dirigées par le son,
toutes les têtes s'étaient retournées vers le nouvel arrivant; un seul
cri partit de toutes les bouches:
—Antonio le Malais! Vive Antonio!
Deux ou trois nègres tressaillirent et se levèrent à demi; c'étaient des
Malgaches, des Yoloffs, des Anghebars, qui, dans leur jeunesse, avaient
entendu ce sifflement, et qui ne l'avaient pas oublié.
Un d'eux se dressa même tout à fait: c'était un beau jeune noir, qu'on
eût pris, sans sa couleur, pour un enfant de la plus belle race
caucasique. Mais à peine eût-il reconnu la cause du bruit qui l'avait
tiré de sa rêverie, qu'il se recoucha en murmurant avec un mépris égal à
la joie des autres esclaves:
—Antonio le Malais!
Antonio, en trois bonds de ses longues jambes, se trouva assis au milieu
du cercle; puis, sautant par-dessus le foyer, il retomba de l'autre
côté, assis à la manière des tailleurs.
—Une chanson, Antonio! une chanson! crièrent toutes les voix.
Au contraire des virtuoses sûrs de leurs effets, Antonio ne se fit pas
prier; il fit sortir de son langouti une guimbarde, porta l'instrument à
sa bouche, en tira quelques sons préparatoires en manière de prélude;
puis, accompagnant les paroles de gestes grotesques et analogues au
sujet, il chanta la chanson suivante:
I
Moi resté dans un p'tit la caze,
Qu'il faut baissé moi pour entré;
Mon la tête touché son faitaze,
Quand mon li pié touché plancé.
Moi té n'a pas besoin lumière,
Le soir, quand moi voulé dormi;
Car, pour moi trouvé lune claire,
N'a pas manqué trous, Dié merci!
II
Mon lit est un p'tit natt' malgace,
Mon l'oreillé morceau bois blanc,
Mon gargoulette un' vié calbasse,
Où moi met l'arak, zour de l'an.
Quand mon femm' pour faire p'tit ménaze,
Sam'di comme ça vini soupé,
Moi fair' cuir, dans mon p'tit la caze,
Banane sous la cend' grillé.
III
A mon coffre n'a pas serrure,
Et jamais moi n'a fermé li.
Dans bambou comm' ça sans ferrure,
Qui va cherché mon langouti?
Mais dimanch' si gagné zournée,
Moi l'achète un morceau d'tabac,
Et tout la s'maine, moi fais fumée,
Dans grand pipe, à moi carouba.
Il faudrait que le lecteur eût vécu au milieu de cette race d'hommes
simples et primitifs, pour qui tout est matière à sensation, pour avoir
une idée, malgré la pauvreté des rimes et la simplicité des idées, de
l'effet produit par la chanson d'Antonio. À la fin du premier et du
second couplet, il y avait eu des rires et des applaudissements. À la
fin du troisième, il y eut des cris, des vivats, des hourras. Seul, le
jeune nègre, qui avait manifesté son mépris pour Antonio, haussa les
épaules avec une grimace de dégoût.
Quant à Antonio, au lieu de jouir de son triomphe comme on aurait pu le
croire, et de se rengorger au bruit des applaudissements, il appuya ses
coudes sur ses genoux, laissa tomber sa tête dans ses mains, et parut se
livrer à une profonde méditation. Or, comme Antonio était le
boute-en-train obligé, avec le silence d'Antonio la tristesse revint de
nouveau s'emparer de l'assemblée. On le pria alors de conter quelque
histoire ou de chanter une autre chanson. Mais Antonio fit la sourde
oreille, et les demandes les plus instantes n'obtinrent d'autre réponse
que ce silence incompréhensible et obstiné.
Enfin, un de ceux qui se trouvaient les plus voisins de lui, frappant
sur son épaule:
—Qu'as-tu donc, Malais? demanda-t-il; es-tu mort?
—Non, répondit Antonio. Je suis bien vivant.
—Que fais-tu donc, alors?
—Je pense.
—Et à quoi penses-tu?
—Je pense, dit Antonio, que le temps de la berloque est un bon temps.
Quand le bon Dieu a éteint le soleil, et que l'heure de la berloque
arrive, chacun travaille avec plaisir; car chacun travaille pour soi,
quoiqu'il y ait des paresseux qui perdent leur temps à fumer, comme toi,
Toukal; ou des gourmands qui s'amusent à faire cuire des bananes, comme
toi, Cambeba. Mais, comme je l'ai dit, il y en a d'autres qui
travaillent. Toi, Castor, par exemple, tu fais tes chaises; toi,
Bonhomme, tu fais tes cuillers de bois; toi, Nazim, tu fais ta paresse.
—Nazim fait ce qu'il veut, répondit le jeune nègre; Nazim est le cerf
d'Anjouan, comme Laïza en est le lion, et ce que font les lions et les
cerfs ne regardent point les serpents.
Antonio se mordit les lèvres; puis, après un moment de silence, pendant
lequel il sembla que la voix stridente du jeune esclave continuât de
vibrer, il reprit:
—Je pensais donc, et je vous disais que le temps de la berloque était
un bon temps; mais, pour que le travail ne soit pas une fatigue pour
toi, Castor, et pour toi, Bonhomme; pour que la fumée du tabac te semble
meilleure Toukal, pour que tu ne t'endormes pas pendant que ta banane
cuit, Cambeba, il faut quelqu'un qui vous raconte des histoires ou qui
vous chante des chansons.
—C'est vrai, dit Castor, et Antonio sait de bien belles histoires et
chante de bien jolies chansons.
—Mais, quand Antonio ne chante pas ses chansons et ne conte pas ses
histoires, dit le Malais, qu'arrive-t-il? Que tout le monde s'endort,
parce que tout le monde est fatigué du travail de la semaine. Alors, il
n'y a plus de berloque: toi, Castor, tu ne fais plus tes chaises de
bambou; toi, Bonhomme, tu ne fais plus tes cuillers de bois; toi,
Toukal, tu laisses éteindre ta pipe, et toi, Cambeba, tu laisses brûler
ta banane; est-ce vrai?
—C'est vrai, répondirent en chœur non seulement les interpellés, mais
la troupe entière, moins Nazim, qui continua de garder un dédaigneux
silence.
—Alors vous devez être reconnaissants à celui-là qui vous raconte de
belles histoires pour vous tenir éveillés, et qui vous chante de belles
chansons pour vous faire rire.
—Merci, Antonio, merci! crièrent toutes les voix.
—Après Antonio, qui est capable de vous conter des histoires?
—Laïza: Laïza sait aussi de très belles histoires.
—Oui, mais des histoires qui vous font frémir.
—C'est vrai, répondirent les nègres.
—Et après Antonio, qui peut vous chanter des chansons?
—Nazim; Nazim sait aussi de très belles chansons.
—Oui, mais des chansons qui vous font pleurer.
—C'est vrai, dirent les nègres.
—Il n'y a donc qu'Antonio qui sache des chansons et des histoires qui
vous fassent rire.
—C'est encore vrai, reprirent les nègres.
—Et qui vous a chanté une chanson, il y a quatre jours?
—Toi, Malais.
—Qui vous a raconté une histoire, il y trois jours?
—Toi, Malais.
—Qui vous a chanté une chanson, avant-hier?
—Toi, Malais.
—Qui vous a raconté une histoire, hier?
—Toi, Malais.
—Et qui, aujourd'hui, vous a chanté une chanson déjà et va vous conter
une histoire bientôt?
—Toi, Malais, toujours toi.
—Alors, si c'est moi qui suis cause que vous vous amusez en
travaillant, que vous avez du plaisir en fumant, et que vous ne vous
endormez plus en faisant cuire vos bananes, il est juste, moi qui ne
puis rien faire, puisque je me sacrifie pour vous, il est juste, pour ma
peine, qu'on me donne quelque chose.
La justesse de cette observation frappa tout le monde; cependant notre
véracité d'historien nous force à avouer que quelques voix seulement
s'échappant des erreurs les plus candides de la société répondirent
affirmativement.
—Ainsi, continua Antonio, il est donc juste que Toukal me donne un peu
de tabac pour fumer dans mon gourgouri; n'est-ce pas, Cambeba?
—C'est juste, s'écria Cambeba, enchanté de ce que la contribution
frappait sur un autre que lui.
Et Toukal fut forcé de partager son tabac avec Antonio.
—Maintenant, continua Antonio, l'autre jour, j'ai perdu ma cuiller de
bois. Je n'ai pas d'argent pour en acheter, parce que, au lieu de
travailler, je vous ai chanté des chansons et vous ai conté des
histoires; il est donc juste que Bonhomme me donne une cuiller de bois
pour manger ma soupe; n'est-ce pas, Toukal?
—C'est juste, s'écria Toukal, enchanté de n'être pas le seul imposé par
Antonio.
Et Antonio tendit la main à Bonhomme, qui lui donna la cuiller qu'il
venait d'achever.
—Maintenant, reprit Antonio, j'ai du tabac pour mettre dans mon
gourgouri, et j'ai une cuiller pour manger ma soupe; mais je n'ai pas
d'argent pour acheter de quoi faire du bouillon. Il est donc juste que
Castor me donne le joli petit tabouret auquel il travaille, afin que
j'aille, le vendre au marché et que j'achète un petit morceau de bœuf;
n'est-ce pas, Toukal? n'est-ce pas Bonhomme? n'est-ce pas Cambeba?
—C'est juste! s'écrièrent Toukal, Bonhomme et Cambeba; c'est juste!
Et Antonio, moitié de bonne volonté, moitié de force, tira des mains de
Castor le tabouret dont il venait de clouer le dernier bambou.
—Maintenant, continua Antonio, j'ai chanté une chanson qui m'a déjà
fatigué, et je vais vous conter une histoire qui me fatiguera encore. Il
est donc juste que je prenne des forces en mangeant quelque chose;
n'est-ce pas, Toukal? n'est-ce pas, Bonhomme, n'est-ce pas, Castor?
—C'est juste! répondirent d'une voix les trois contribuants.
Cambeba eut une idée terrible.
—Mais, dit Antonio en montrant une double mâchoire, large, et
étincelante comme celle d'un loup, mais je n'ai rien pour mettre sous ma
petite dent.
Cambeba sentit se dresser ses cheveux sur sa tête et étendit
machinalement la main vers le foyer.
—Il est donc juste, reprit Antonio, que Cambeba me donne une petite
banane; n'est-ce pas vous tous?
—Oui, oui, c'est juste, crièrent à la fois Toukal, Bonhomme et Castor;
oui, c'est juste: banane, Cambeba! banane, Cambeba!
Et toutes les voix reprirent en chœur:
—Banane, Cambeba!
Le malheureux regarda l'assemblée d'un air effaré et se précipita vers
le foyer pour sauver sa banane; mais Antonio l'arrêta en chemin, et, le
maintenant d'une main, avec une force dont on ne l'aurait pas cru
capable, il saisit de l'autre la corde à l'aide de laquelle on montait
au grenier les sacs de maïs, il en passa le crochet dans la ceinture de
Cambeba, faisant signe en même temps à Toukal de tirer l'autre bout de
la corde. Toukal comprit avec une rapidité qui faisait le plus grand
honneur à son intelligence, et, au moment où il s'y attendait le moins,
Cambeba se trouva enlevé de terre, et, à la grande hilarité de toute la
compagnie, commença à monter en tournoyant vers le ciel. À dix pieds à
peu près du sol, l'ascension s'arrêta, et Cambeba demeura suspendu,
étendant ses mains crispées vers la malheureuse banane, qu'il n'avait
plus aucun moyen de disputer à son ennemi.
—Bravo, Antonio! bravo, Antonio! crièrent tous les assistants en se
tenant les côtes de rire, tandis qu'Antonio, désormais parfaitement
maître de l'objet de la discussion, écartait délicatement les cendres,
et en tirant la banane cuite à point, et rissolée à faire venir l'eau à
la bouche.
—Ma banane, ma banane! s'écria Cambeba avec l'accent du plus profond
désespoir.
—La voilà, dit Antonio étendant le bras dans la direction de Cambeba.
—Moi trop loin pour prendre li.
—Tu n'en veux pas?
—Moi pas pouvoir atteindre jusqu'à li.
—Alors, reprit Antonio parodiant la langue du malheureux pendu, alors
moi manger li pour empêcher li pourrir.
Et Antonio se mit à éplucher sa banane avec une gravité si comique, que
les rires devinrent convulsifs.
—Antonio, cria Cambeba, Antonio, moi prie toi de rendre banane à moi;
banane il a été pour pauvre femme à moi, qui l'été malade et qui pas
pouvoir mangé autre chose. Moi l'avoir volé, moi avoir besoin de li.
—Le bien volé ne profite jamais, répondit philosophiquement Antonio en
continuant d'éplucher sa banane.
—Ah! pauvre Narina, pauvre Narina! n'aura rien à manger, et aura bien
faim, bien faim!
—Mais, ayez donc pitié de ce malheureux, dit le jeune nègre d'Anjouan,
qui, au milieu de la joie de tous, était resté seul grave et
mélancolique.
—Pas si bête, dit Antonio.
—Ce n'est pas à toi que je parle, reprit Nazim.
—Et à qui parles-tu donc?
—Je parle à des hommes.
—Eh bien, je te parle, moi, reprit Antonio, et je te dis: Tais-toi,
Nazim.
—Détachez Cambeba, reprit le jeune nègre d'un ton de suprême dignité
qui eût fait honneur à un roi.
Toukal, qui tenait la corde, se retourna vers Antonio, incertain s'il
devait obéir. Mais, sans répondre à sa muette interrogation:
—Je t'ai dit: «Tais-toi, Nazim», et tu ne t'es pas tu, répéta le
Malais.
—Quand un chien jappe après moi, je ne lui réponds pas et je continue
mon chemin. Tu es un chien, Antonio.
—Prends garde à toi, Nazim, dit Antonio en secouant la tête; quand ton
frère Laïza n'est point là, tu n'es pas capable de grand-chose. Aussi,
j'en suis bien sûr, tu ne répéterais pas ce que tu as dit.
—Tu es un chien, Antonio, répéta Nazim en se levant.
Tous les nègres qui étaient entre Nazim et Antonio s'écartèrent, de
sorte que le beau nègre d'Anjouan et le hideux Malais se trouvèrent en
face l'un de l'autre, mais à dix pas de distance.
—Tu dis cela de bien loin, Nazim, reprit Antonio les dents serrées par
la colère.
—Et je le répète de près, s'écria Nazim.
Et, d'un seul bond, il se trouva à deux pas d'Antonio; puis, la voix
méprisante, le regard hautain, les narines gonflées:
—Tu es un chien! dit-il pour la troisième fois.
Un blanc se fût jeté sur son ennemi et l'eût étouffé si la chose eût été
en son pouvoir. Antonio, au contraire, fit un pas en arrière, plia sur
ses longues jambes, se ramassa comme un reptile, tira son couteau de la
poche de sa jaquette et l'ouvrit.
Nazim vit son mouvement et devina son intention; mais, sans daigner
faire un seul geste de défense, et, debout, muet et immobile, il
attendit, pareil à un dieu nubien.
Le Malais couva un instant son ennemi du regard; puis, se relevant avec
la souplesse et l'agilité d'un serpent:
—Malheur à toi! s'écria-t-il, Laïza n'est point là.
—Laïza est là! dit une voix grave.
Celui qui avait prononcé ces paroles les avait prononcées de son ton de
voix habituel; il n'y avait pas ajouté un geste, il ne les avait pas
accompagnées d'un signe, et cependant, au son de cette voix, Antonio
s'arrêta court, et son couteau, qui n'était plus qu'à deux pouces de la
poitrine de Nazim, échappa de sa main.
—Laïza! s'écrièrent tous les nègres en se retournant vers le nouvel
arrivant, et en prenant à l'instant même l'attitude de l'obéissance.
Celui qui n'avait eu qu'un mot à dire pour produire une impression si
puissante sur tout ce monde et même sur Antonio était un homme dans la
force de l'âge, d'une taille ordinaire, mais dont les membres
vigoureusement musclés annonçaient une force colossale. Il se tenait
debout, immobile, les bras croisés, et de ses yeux à demi clos, comme
ceux d'un lion qui médite, s'échappait un regard brillant, calme et
impérieux. À voir tous ces hommes attendre ainsi, dans un respectueux
silence, une parole ou un signe de cet autre homme, on eût dit une horde
africaine attendant la paix ou la guerre d'un signe de tête de son roi;
ce n'était pourtant qu'un esclave parmi des esclaves.
Après quelques minutes d'une immobilité sculpturale, Laïza leva
lentement la main et l'étendit vers Cambeba qui, pendant tout ce temps,
était resté suspendu au bout de sa corde, et planant, muet comme les
autres, sur la scène qui venait de se passer. Aussitôt Toukal laissa
filer la corde et Cambeba, à sa grande satisfaction, se retrouva sur la
terre. Son premier soin fut de se mettre à la recherche de sa banane;
mais, dans la confusion qui avait été naturellement la suite de la scène
que nous venons de raconter, la banane avait disparu.
Pendant cette recherche, Laïza était sorti; mais presque aussitôt il
rentra, portant sur ses épaules un porc marron, qu'il jeta près du
foyer.
—Tenez, enfants, dit-il, j'ai pensé à vous, prenez et partagez.
Cette action, et les paroles libérales qui l'accompagnaient, touchaient
deux cordes trop sensibles aux cœurs des noirs, la gourmandise et
l'enthousiasme, pour ne pas produire leur effet. Chacun entoura l'animal
et s'extasia à sa manière.
—Oh! qué bon souper nous va faire à soir, dit un Malabar.
—Li noir comme un Mozambique, dit un Malgache.
—Li gras comme un Malgache, dit un Mozambique.
Mais, ainsi qu'il est facile de le présumer, l'admiration était un
sentiment trop idéal, pour que ce sentiment ne fît pas bientôt place à
quelque chose de plus positif. En un clin d'œil, l'animal fut dépecé,
une partie mise en réserve pour le jour suivant, et l'autre coupée en
tranches assez minces et que l'on étendit sur des charbons et en
morceaux un peu plus solides que l'on fit rôtir devant le feu.
Alors chacun reprit sa première place, mais d'un visage plus joyeux car
chacun était dans l'attente d'un bon souper. Cambeba seul resta debout,
triste et isolé dans un coin.
—Que fais-tu là, Cambeba? demanda Laïza.
—Moi faire rien, papa Laïza, répondit tristement Cambeba.
Papa est, comme chacun sait, un titre d'honneur chez les nègres, et tous
les nègres de l'habitation depuis le plus jeune jusqu'au plus vieux
donnaient ce titre à Laïza.
—Est-ce que tu souffres encore d'avoir été attaché par la ceinture?
demanda le nègre.
—Oh! non, papa, moi pas douillet comme cela.
—Alors, tu as donc du chagrin?
Cette fois, Cambeba ne répondit qu'en agitant en signe d'affirmation la
tête de haut en bas.
—Et pourquoi as-tu du chagrin? demanda Laïza.
—Antonio preni mo banane, que moi été obligé voler, pour ma femme qui
été malade, et moi n'a plus rien pour donner à li à présent.
—Eh bien, alors, donne-lui un morceau de ce porc sauvage.
—Li pas capable mangi viande. Non, li pas capable, papa Laïza.
—Holà! dit Laïza à voix haute, qui a ici une banane à me donner?
Une douzaine de bananes sortirent comme par miracle de dessous la
cendre. Laïza prit la plus belle et la donna à Cambeba, qui se sauva
avec, sans prendre même le temps de remercier; puis, se retournant vers
Bonhomme, à qui appartenait le fruit:
—Tu n'y perdras rien, Bonhomme, lui dit-il; car en place de la banane
tu auras la part de viande d'Antonio.
—Et moi, dit effrontément Antonio, qu'aurais-je donc?
—Toi, dit Laïza, tu auras la banane que tu as volée à Cambeba.
—Mais elle est perdue, répondit le Malais.
—Cela ne me regarde pas.
—Bravo! dirent les nègres, le bien volé n'a pas profité jamais.
Le Malais se leva, jeta un regard de côté sur les hommes qui avaient
applaudi il n'y avait qu'un instant à ses persécutions, et qui
applaudissaient maintenant à son châtiment, et sortit du hangar.
—Frère, dit Nazim à Laïza, prends garde à toi, je le connais, il te
jouera quelque mauvais tour.
—Veille plutôt sur toi-même Nazim car, de s'attaquer à moi, il
n'oserait pas.
—Eh bien donc, je veillerai sur toi et tu veilleras sur moi, dit Nazim.
Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit maintenant, et nous avons, tu le
sais, à parler d'autre chose.
—Oui, mais pas ici.
—Sortons donc.
—Tout à l'heure: quand chacun sera occupé à son repas, personne ne fera
attention à nous.
—Tu as raison, frère.
Et les deux nègres se mirent à causer ensemble à voix basse et de choses
indifférentes; mais, dès que les tranches furent grillées, dès que les
morceaux de filet furent rôtis, profitant de la préoccupation qui
préside toujours à la première partie d'un repas assaisonné d'un bon
appétit, ils sortirent tous deux à leur tour, sans que, effectivement,
comme l'avait prévu Laïza, le reste de la société parût même remarquer
leur disparition.