XV
Sois le bienvenu, Hugo; dis-moi, toi... as-tu
jamais vu un orage aussi terrible?
MATURIN, Bertram
Dans une salle attenante aux appartements du gouverneur de Drontheim,
trois des secrétaires de son excellence venaient de s’asseoir devant
une table noire, chargée de parchemins, de papier, de cachets et
d’écritoires, et près de laquelle un quatrième tabouret resté vide
annonçait qu’un des scribes était en retard. Ils étaient déjà depuis
quelque temps méditant et écrivant chacun de leur côté, quand l’un
d’eux s’écria:
—Savez-vous, Wapherney, que ce pauvre bibliothécaire Foxtipp va,
dit-on, être renvoyé par l’évêque, grâce à la lettre de recommandation
dont vous avez appuyé la requête du docteur Anglyvius?
—Que nous contez-vous là, Richard? dit vivement celui des deux autres
secrétaires auquel ne s’adressait point Richard, Wapherney n’a pu
écrire en faveur d’Anglyvius, car la pétition de cet homme a révolté
le général quand je la lui ai lue.
—Vous me l’aviez dit, en effet, reprit Wapherney; mais j’ai trouvé
sur la pétition le mot tribuatur, de la main de son excellence.
—En vérité! s’écria l’autre.
—Oui, mon cher; et plusieurs autres décisions de son excellence, dont
vous m’aviez parlé, sont également changées dans les apostilles.
Ainsi, sur la requête des mineurs, le général a écrit: negetur.
—Comment! mais je n’y comprends rien; le général craignait l’esprit
turbulent de ces mineurs.
—Il a peut-être voulu les effrayer par la sévérité. Ce qui me le
ferait croire, c’est que le placet de l’aumônier Munder pour les douze
condamnés est également mis à néant.
Le secrétaire auquel Wapherney parlait se leva ici brusquement.
—Oh! pour le coup, je ne peux vous croire. Le gouverneur est trop bon
et m’a montré trop de pitié envers ces condamnés pour....
—Eh bien, Arthur, reprit Wapherney, lisez vous-même.
Arthur prit le placet et vit le fatal signe de réprobation.
—Vraiment, dit-il, j’en crois à peine mes yeux. Je veux représenter
le placet au général. Quel jour son excellence a-t-elle donc apostillé
ces pièces?
—Mais, répondit Wapherney, je crois qu’il y a trois jours.
—Ç'a été, reprit Richard à voix basse, dans la matinée qui a précédé
l’apparition si courte et la disparition si mystérieusement subite du
baron Ordener.
—Tenez, s’écria vivement Wapherney avant qu’Arthur eût eu le temps de
répondre, ne voilà-t-il pas encore un tribuatur sur la burlesque
requête de ce Benignus Spiagudry!
Richard éclata de rire.
—N’est-ce pas ce vieux gardien de cadavres qui a également disparu
d’une manière si singulière?
—Oui, reprit Arthur; on a trouvé dans son charnier un cadavre mutilé,
en sorte que la justice le fait poursuivre comme sacrilège. Mais un
petit lapon, qui le servait et qui est resté seul au Spladgest, pense,
avec tout le peuple, que le diable l’a emporté comme sorcier.
—Voilà, dit Wapherney en riant, un personnage qui laisse une bonne
réputation!
Il achevait à peine son éclat de rire quand le quatrième secrétaire
entra.
—En honneur, Gustave, vous arrivez bien tard ce matin. Vous
seriez-vous marié par hasard hier?
—Eh non! reprit Wapherney, c’est qu’il aura pris le chemin le plus
long pour passer, avec son manteau neuf, sous les fenêtres de
l’aimable Rosily.
—Wapherney, dit le nouveau venu, je voudrais que vous eussiez deviné.
Mais la cause de mon retard est certes moins agréable; et je doute que
mon manteau neuf ait produit quelque effet sur les personnages que je
viens de visiter.
—D’où venez-vous donc? demanda Arthur.
—Du Spladgest.
—Dieu m’est témoin, s’écria Wapherney laissant tomber sa plume, que
nous en parlions tout à l’heure! Mais si l’on peut en parler par
passe-temps, je ne conçois pas comment on y entre.
—Et bien moins encore, dit Richard, comment on s’y arrête. Mais, mon
cher Gustave, qu’y avez-vous donc vu?
—Oui, dit Gustave, vous êtes curieux, sinon de voir, du moins
d’entendre; et vous seriez bien punis si je refusais de vous décrire
ces horreurs, auxquelles vous frémiriez d’assister.
Les trois secrétaires pressèrent vivement Gustave, qui se fit un peu
prier, quoique son désir de leur raconter ce qu’il avait vu ne fût pas
intérieurement moins vif que leur envie de le savoir.
—Allons, Wapherney, vous pourrez transmettre mon récit à votre jeune
sœur, qui aime tant les choses effrayantes. J’ai été entraîné dans le
Spladgest par la foule qui s’y pressait. On vient d’y apporter les
cadavres de trois soldats du régiment de Munckholm et de deux archers,
trouvés hier à quatre lieues dans les gorges, au fond du précipice de
Cascadthymore. Quelques spectateurs assurent que ces malheureux
composaient l’escouade envoyée, il y a trois jours, dans la direction
de Skongen, à la recherche du concierge fugitif du Spladgest. Si cela
est vrai, on ne peut concevoir comment tant d’hommes armés ont pu être
assassinés. La mutilation des corps paraît prouver qu’ils ont été
précipités du haut des rochers. Cela fait dresser les cheveux.
—Quoi! Gustave, vous les avez vus? demanda vivement Wapherney.
—Je les ai encore devant les yeux.
—Et présume-t-on quels sont les auteurs de cet attentat?
—Quelques personnes pensaient que ce pouvait être une bande de
mineurs, et assuraient qu’on avait entendu hier, dans les montagnes,
les sons de la corne avec laquelle ils s’appellent.
—En vérité! dit Arthur.
—Oui; mais un vieux paysan a détruit cette conjecture en faisant
observer qu’il n’y avait ni mines ni mineurs du côté de Cascadthymore.
—Et qui serait-ce donc?
—On ne sait; si les corps n’étaient entiers, on pourrait croire que
ce sont quelques bêtes féroces, car ils portent sur leurs membres de
longues et profondes égratignures. Il en est de même du cadavre d’un
vieillard à barbe blanche qu’on a apporté au Spladgest avant-hier
matin, à la suite de cet affreux orage qui vous a empêché, mon cher
Léandre Wapherney, d’aller visiter, sur l’autre rive du golfe, votre
Héro du coteau de Larsynn.
—Bien! bien! Gustave, dit Wapherney en riant; mais quel est ce
vieillard?
—À sa haute taille, à sa longue barbe blanche, à un chapelet qu’il
tient encore fortement serré entre ses mains, quoiqu’il ait été trouvé
du reste absolument dépouillé, on a reconnu, dit-on, un certain ermite
des environs; je crois qu’on l’appelle l’ermite de Lynrass. Il est
évident que le pauvre homme a été également assassiné; mais dans quel
but? On n’égorge plus maintenant pour opinion religieuse, et le vieil
ermite ne possédait au monde que sa robe de bure et la bienveillance
publique.
—Et vous dites, reprit Richard, que ce corps est déchiré, ainsi que
ceux des soldats, comme par les ongles d’une bête féroce?
—Oui, mon cher; et un pêcheur affirmait avoir remarqué des traces
pareilles sur le corps d’un officier trouvé, il y a plusieurs jours,
assassiné, vers les grèves d’Urchtal.
—Cela est singulier, dit Arthur.
—Cela est effroyable, dit Richard.
—Allons, reprit Wapherney, silence et travail, car je crois que le
général va bientôt venir.—Mon cher Gustave, je suis bien curieux de
voir ces corps; si vous voulez, ce soir, en sortant, nous entrerons un
moment au Spladgest.
XV
Sois le bienvenu, Hugo; dis-moi, toi... as-tu
jamais vu un orage aussi terrible?
MATURIN, Bertram
Dans une salle attenante aux appartements du gouverneur de Drontheim,
trois des secrétaires de son excellence venaient de s’asseoir devant
une table noire, chargée de parchemins, de papier, de cachets et
d’écritoires, et près de laquelle un quatrième tabouret resté vide
annonçait qu’un des scribes était en retard. Ils étaient déjà depuis
quelque temps méditant et écrivant chacun de leur côté, quand l’un
d’eux s’écria:
—Savez-vous, Wapherney, que ce pauvre bibliothécaire Foxtipp va,
dit-on, être renvoyé par l’évêque, grâce à la lettre de recommandation
dont vous avez appuyé la requête du docteur Anglyvius?
—Que nous contez-vous là, Richard? dit vivement celui des deux autres
secrétaires auquel ne s’adressait point Richard, Wapherney n’a pu
écrire en faveur d’Anglyvius, car la pétition de cet homme a révolté
le général quand je la lui ai lue.
—Vous me l’aviez dit, en effet, reprit Wapherney; mais j’ai trouvé
sur la pétition le mot tribuatur, de la main de son excellence.
—En vérité! s’écria l’autre.
—Oui, mon cher; et plusieurs autres décisions de son excellence, dont
vous m’aviez parlé, sont également changées dans les apostilles.
Ainsi, sur la requête des mineurs, le général a écrit: negetur.
—Comment! mais je n’y comprends rien; le général craignait l’esprit
turbulent de ces mineurs.
—Il a peut-être voulu les effrayer par la sévérité. Ce qui me le
ferait croire, c’est que le placet de l’aumônier Munder pour les douze
condamnés est également mis à néant.
Le secrétaire auquel Wapherney parlait se leva ici brusquement.
—Oh! pour le coup, je ne peux vous croire. Le gouverneur est trop bon
et m’a montré trop de pitié envers ces condamnés pour....
—Eh bien, Arthur, reprit Wapherney, lisez vous-même.
Arthur prit le placet et vit le fatal signe de réprobation.
—Vraiment, dit-il, j’en crois à peine mes yeux. Je veux représenter
le placet au général. Quel jour son excellence a-t-elle donc apostillé
ces pièces?
—Mais, répondit Wapherney, je crois qu’il y a trois jours.
—Ç'a été, reprit Richard à voix basse, dans la matinée qui a précédé
l’apparition si courte et la disparition si mystérieusement subite du
baron Ordener.
—Tenez, s’écria vivement Wapherney avant qu’Arthur eût eu le temps de
répondre, ne voilà-t-il pas encore un tribuatur sur la burlesque
requête de ce Benignus Spiagudry!
Richard éclata de rire.
—N’est-ce pas ce vieux gardien de cadavres qui a également disparu
d’une manière si singulière?
—Oui, reprit Arthur; on a trouvé dans son charnier un cadavre mutilé,
en sorte que la justice le fait poursuivre comme sacrilège. Mais un
petit lapon, qui le servait et qui est resté seul au Spladgest, pense,
avec tout le peuple, que le diable l’a emporté comme sorcier.
—Voilà, dit Wapherney en riant, un personnage qui laisse une bonne
réputation!
Il achevait à peine son éclat de rire quand le quatrième secrétaire
entra.
—En honneur, Gustave, vous arrivez bien tard ce matin. Vous
seriez-vous marié par hasard hier?
—Eh non! reprit Wapherney, c’est qu’il aura pris le chemin le plus
long pour passer, avec son manteau neuf, sous les fenêtres de
l’aimable Rosily.
—Wapherney, dit le nouveau venu, je voudrais que vous eussiez deviné.
Mais la cause de mon retard est certes moins agréable; et je doute que
mon manteau neuf ait produit quelque effet sur les personnages que je
viens de visiter.
—D’où venez-vous donc? demanda Arthur.
—Du Spladgest.
—Dieu m’est témoin, s’écria Wapherney laissant tomber sa plume, que
nous en parlions tout à l’heure! Mais si l’on peut en parler par
passe-temps, je ne conçois pas comment on y entre.
—Et bien moins encore, dit Richard, comment on s’y arrête. Mais, mon
cher Gustave, qu’y avez-vous donc vu?
—Oui, dit Gustave, vous êtes curieux, sinon de voir, du moins
d’entendre; et vous seriez bien punis si je refusais de vous décrire
ces horreurs, auxquelles vous frémiriez d’assister.
Les trois secrétaires pressèrent vivement Gustave, qui se fit un peu
prier, quoique son désir de leur raconter ce qu’il avait vu ne fût pas
intérieurement moins vif que leur envie de le savoir.
—Allons, Wapherney, vous pourrez transmettre mon récit à votre jeune
sœur, qui aime tant les choses effrayantes. J’ai été entraîné dans le
Spladgest par la foule qui s’y pressait. On vient d’y apporter les
cadavres de trois soldats du régiment de Munckholm et de deux archers,
trouvés hier à quatre lieues dans les gorges, au fond du précipice de
Cascadthymore. Quelques spectateurs assurent que ces malheureux
composaient l’escouade envoyée, il y a trois jours, dans la direction
de Skongen, à la recherche du concierge fugitif du Spladgest. Si cela
est vrai, on ne peut concevoir comment tant d’hommes armés ont pu être
assassinés. La mutilation des corps paraît prouver qu’ils ont été
précipités du haut des rochers. Cela fait dresser les cheveux.
—Quoi! Gustave, vous les avez vus? demanda vivement Wapherney.
—Je les ai encore devant les yeux.
—Et présume-t-on quels sont les auteurs de cet attentat?
—Quelques personnes pensaient que ce pouvait être une bande de
mineurs, et assuraient qu’on avait entendu hier, dans les montagnes,
les sons de la corne avec laquelle ils s’appellent.
—En vérité! dit Arthur.
—Oui; mais un vieux paysan a détruit cette conjecture en faisant
observer qu’il n’y avait ni mines ni mineurs du côté de Cascadthymore.
—Et qui serait-ce donc?
—On ne sait; si les corps n’étaient entiers, on pourrait croire que
ce sont quelques bêtes féroces, car ils portent sur leurs membres de
longues et profondes égratignures. Il en est de même du cadavre d’un
vieillard à barbe blanche qu’on a apporté au Spladgest avant-hier
matin, à la suite de cet affreux orage qui vous a empêché, mon cher
Léandre Wapherney, d’aller visiter, sur l’autre rive du golfe, votre
Héro du coteau de Larsynn.
—Bien! bien! Gustave, dit Wapherney en riant; mais quel est ce
vieillard?
—À sa haute taille, à sa longue barbe blanche, à un chapelet qu’il
tient encore fortement serré entre ses mains, quoiqu’il ait été trouvé
du reste absolument dépouillé, on a reconnu, dit-on, un certain ermite
des environs; je crois qu’on l’appelle l’ermite de Lynrass. Il est
évident que le pauvre homme a été également assassiné; mais dans quel
but? On n’égorge plus maintenant pour opinion religieuse, et le vieil
ermite ne possédait au monde que sa robe de bure et la bienveillance
publique.
—Et vous dites, reprit Richard, que ce corps est déchiré, ainsi que
ceux des soldats, comme par les ongles d’une bête féroce?
—Oui, mon cher; et un pêcheur affirmait avoir remarqué des traces
pareilles sur le corps d’un officier trouvé, il y a plusieurs jours,
assassiné, vers les grèves d’Urchtal.
—Cela est singulier, dit Arthur.
—Cela est effroyable, dit Richard.
—Allons, reprit Wapherney, silence et travail, car je crois que le
général va bientôt venir.—Mon cher Gustave, je suis bien curieux de
voir ces corps; si vous voulez, ce soir, en sortant, nous entrerons un
moment au Spladgest.