XXII
Voici l’heure où le lion rugit,
Où le loup hurle à la lune,
Tandis que le laboureur ronfle,
Épuisé de sa pénible tâche.
Maintenant les tisons consumés brillent dans le foyer;
La chouette poussant son cri sinistre,
Rappelle aux malheureux, couchés dans les douleurs,
Le souvenir d’un drap funèbre.
Voici le temps de la nuit
Où les tombeaux, tous entr’ouverts,
Laissent échapper chacun son spectre,
Qui va errer dans les sentiers des cimetières.
SHAKESPEARE. Le Songe d’été.
Retournons sur nos pas. Nous avons laissé Ordener et Spiagudry
gravissant avec assez de peine, au lever de la lune, la croupe du
rocher courbé d’Oëlmoe. Ce rocher, chauve à l’origine de sa courbure,
était appelé alors par les paysans norvégiens le Cou-de-Vautour,
dénomination qui représente en effet assez bien la figure qu’offre de
loin cette masse énorme de granit.
À mesure que nos voyageurs s’élevaient vers la partie nue du rocher,
la forêt se changeait en bruyère. Les mousses succédaient aux herbes;
les églantiers sauvages, les genêts, les houx, aux chênes et aux
bouleaux; appauvrissement de végétation qui, sur les hautes montagnes,
indique toujours la proximité du sommet, en annonçant l’amincissement
graduel de la couche de terre dont ce qu’on pourrait appeler
l’ossement du mont est revêtu.
—Seigneur Ordener, disait Spiagudry, dont l’esprit mobile était comme
sans cesse entraîné dans un tourbillon d’idées diverses, cette pente
est bien fatigante, et, pour vous avoir suivi, il faut tout le
dévouement....
—Mais il me semble que je vois là, à droite, un magnifique
convolvulus; je voudrais bien pouvoir l’examiner. Pourquoi ne
fait-il pas grand jour?—Savez-vous que c’est une chose bien
impertinente que d’évaluer un savant tel que moi quatre méchants écus?
Il est vrai que le fameux Phèdre était esclave, et qu’Ésope, si nous
en croyons le docte Planude, fut vendu dans une foire comme une bête
ou une chose. Et qui ne serait fier d’avoir un rapport quelconque avec
le grand Ésope?
—Et avec le célèbre Han? ajouta Ordener en souriant.
—Par saint Hospice, répondit le concierge, ne prononcez pas ce nom
ainsi; je me passerais bien, je vous jure, seigneur, de cette dernière
conformité. Mais ne serait-ce pas une chose singulière, que le prix de
sa tête revînt à Benignus Spiagudry, son compagnond’infortune?—Seigneur
Ordener, vous êtes plus noble que Jason, qui ne donna pas la toison
d’or au pilote d’Argo; et certes votre entreprise, dont je ne devine
pas positivement le but, n’est pas moins périlleuse que celle de
Jason.
—Mais, dit Ordener, puisque vous connaissez Han d’Islande, donnez-moi
donc quelques détails sur lui. Vous m’avez déjà appris que ce n’est
pas un géant, comme on le croit le plus communément.
Spiagudry l’interrompit.
—Arrêtez, maître! n’entendez-vous point un bruit de pas derrière
nous?
—Oui, répondit tranquillement le jeune homme. Ne vous alarmez pas;
c’est quelque bête fauve que notre approche effarouche, et qui se
retire en froissant les halliers.
—Vous avez raison, mon jeune César; il y a si longtemps que ces bois
n’ont vu d'êtres humains! Si l’on en juge à la pesanteur des pas,
l’animal doit être gros. C’est un élan ou un renne; cette partie de la
Norvège en est peuplée. On y trouve aussi des chatpards. J’en ai vu
un, entre autres, qu’on avait amené à Copenhague; il était d’une
grandeur monstrueuse. Il faut que je vous fasse la description de ce
féroce animal.
—Mon cher guide, dit Ordener, j’aimerais mieux que vous me fissiez la
description d’un autre monstre non moins féroce, de cet horrible Han.
—Baissez la voix, seigneur! Comme le jeune maître prononce
paisiblement un tel nom! Vous ne savez pas....—Dieu! seigneur,
écoutez!
Spiagudry se rapprocha, en disant ces mots, d’Ordener, qui venait
d’entendre en effet très distinctement un cri pareil à l’espèce de
rugissement qui, si le lecteur se le rappelle, avait si fort effrayé
le timide concierge dans cette soirée orageuse où ils avaient quitté
Drontheim.
—Avez-vous entendu? murmura celui-ci, tout haletant de crainte.
—Sans doute, dit Ordener, et je ne vois pas pourquoi vous tremblez.
C’est un hurlement de bête sauvage, peut-être tout simplement le cri
d’un de ces chatpards dont vous parliez tout à l’heure. Comptiez-vous
traverser à cette heure un pareil endroit sans être averti en rien de
la présence des hôtes que vous troublez? Je vous proteste, vieillard,
qu’ils sont plus effrayés encore que vous.
Spiagudry, en voyant le calme de son jeune compagnon, se rassura un
peu.
—Allons, il pourrait bien se faire, seigneur, que vous eussiez encore
raison. Mais ce cri de bête ressemble horriblement à une voix.... Vous
avez été fâcheusement inspiré, souffrez que je vous le dise, seigneur,
de vouloir monter à ce château de Vermund. Je crains qu’il ne nous
arrive malheur sur le Cou-de-Vautour.
—Ne craignez rien tant que vous serez avec moi, répondit Ordener.
—Oh! rien ne vous alarme; mais, seigneur, il n’y a que le bienheureux
saint Paul qui puisse prendre des vipères sans se blesser.—Vous
n’avez seulement pas remarqué, quand nous sommes entrés dans ce maudit
sentier, qu’il paraissait frayé depuis peu, et que les herbes foulées
n’avaient même pas eu le temps de se relever depuis qu’on y avait
passé.
—J’avoue que tout cela me frappe peu, et que le calme de mon esprit
ne dépend pas du plus ou moins de courbure d’un brin d’herbe. Voici
que nous allons quitter la bruyère; nous n’entendrons plus de pas ni
de cris de bêtes; je ne vous dirai donc plus, mon brave guide, de
rassembler votre courage, mais de ramasser vos forces, car le sentier,
taillé dans le roc, sera sans doute plus difficile que celui-ci.
—Ce n’est pas, seigneur, qu’il soit plus escarpé, mais le savant
voyageur Suckson conte qu’il est souvent embarrassé d’éclats de roches
ou de lourdes pierres qu’on ne peut soulever et qu’il n’est pas aisé
de franchir. Il y a entre autres, un peu au delà de la poterne de
Malaër, dont nous approchons, un énorme bloc triangulaire de granit
que j’ai toujours vivement désiré voir. Schoenning affirme y avoir
retrouvé les trois caractères runiques primitifs.
Il y avait déjà quelque temps que les voyageurs gravissaient la roche
nue; ils atteignirent une petite tour écroulée, à travers laquelle il
fallait passer, et que Spiagudry fit remarquer à Ordener.
—C’est la poterne de Malaër, seigneur. Ce chemin creusé à vif
présente plusieurs autres constructions curieuses, qui montrent
quelles étaient les anciennes fortifications de nos manoirs
norvégiens! Cette poterne, qui était toujours gardée par quatre hommes
d’armes, était le premier ouvrage avancé du fort de Vermund. À propos
de porte ou poterne, le moine Urensius fait une remarque singulière;
le mot janua, qui vient de Janus, dont le temple avait des portes
si célèbres, n’a-t-il pas engendré le mot janissaire, gardien de la
porte du sultan? Il serait assez curieux que le nom du prince le plus
doux de l’histoire eût passé aux soldats les plus féroces de la terre.
Au milieu de tout le fatras scientifique du concierge, ils avançaient
assez péniblement sur des pierres roulantes et des cailloux
tranchants, mêlés de ce gazon court et glissant qui croît quelquefois
sur les rochers. Ordener oubliait la fatigue en songeant au bonheur de
revoir ce Munckholm, si éloigné; tout à coup Spiagudry s’écria:
—Ah! je l’aperçois! cette seule vue me dédommage de toute ma peine.
Je la vois, seigneur, je la vois!
—Qui donc? dit Ordener, qui pensait en ce moment à son Éthel.
—Eh! seigneur, la pyramide triangulaire dont parle Schoenning! Je
serai, avec le professeur Schoenning et l’évêque Isleif, le troisième
savant qui aura eu le bonheur de l’examiner. Seulement il est fâcheux
que ce ne soit qu’au clair de lune.
En approchant du fameux bloc, Spiagudry poussa un cri de douleur et
d’épouvante à la fois. Ordener, surpris, s’informa avec intérêt du
nouveau sujet de son émotion; mais le concierge archéologue fut
quelque temps avant de pouvoir lui répondre.
—Vous croyiez, disait Ordener, que cette pierre barrait le chemin;
vous devez, au contraire, reconnaître avec plaisir qu’elle le laisse
parfaitement libre.
—Et c’est justement ce qui me désespère! dit Benignus d’une voix
lamentable.
—Comment?
—Quoi! seigneur, reprit le concierge, ne voyez-vous pas que cette
pyramide a été dérangée de sa position; que la base, qui était assise
sur le sentier, est maintenant exposée à l’air, tandis que le bloc est
précisément appuyé contre terre, sur la face où Schoenning avait
découvert les caractères runiques primordiaux?—Je suis bien
malheureux!
—C’est jouer de malheur, en effet, dit le jeune homme.
—Et ajoutez à cela, reprit vivement Spiagudry, que le dérangement de
cette masse prouve ici la présence de quelque être surhumain. À moins
que ce ne soit le diable, il n’y a en Norvège qu’un seul homme dont le
bras puisse...
—Mon pauvre guide, vous revenez encore à vos terreurs paniques. Qui
sait si cette pierre n’est pas ainsi depuis plus d’un siècle?
—Il y a cent cinquante ans, à la vérité, dit Spiagudry d’une voix
plus calme, que le dernier observateur l’a étudiée. Mais il me semble
qu’elle est fraîchement remuée; la place qu’elle occupait est encore
humide. Voyez, seigneur.
Ordener, impatient d’arriver aux ruines, arracha son guide d’auprès de
la pyramide merveilleuse, et parvint, par de sages paroles, à dissiper
les nouvelles craintes que cet étrange déplacement avait inspirées au
vieux savant.
—Écoutez, vieillard, vous pourrez vous fixer au bord de ce lac, et
vous livrer à votre aise à vos importantes études, quand vous aurez
reçu les mille écus royaux que vous rapportera la tête de Han.
—Vous avez raison, noble seigneur; mais ne parlez pas si légèrement
d’une victoire bien douteuse. Il faut que je vous donne un conseil
pour que vous vous rendiez plus aisément maître du monstre.
Ordener se rapprocha vivement de Spiagudry.
—Un conseil! lequel?
—Le brigand, dit celui-ci à voix basse et en jetant des regards
inquiets autour de lui, le brigand porte à sa ceinture un crâne dans
lequel il a coutume de boire. Ce crâne est le crâne de son fils, dont
le cadavre est celui pour la profanation duquel je suis poursuivi.
—Haussez un peu la voix et ne craignez rien, je vous entends à peine.
Eh bien! ce crâne?
—C’est de ce crâne, dit Spiagudry en se penchant à l’oreille du jeune
homme, qu’il faut tâcher de vous emparer. Le monstre y attache je ne
sais quelles idées superstitieuses. Quand le crâne de son fils sera en
votre pouvoir, vous ferez de lui tout ce que vous voudrez.
—Cela est bien, mon brave homme; mais comment s’emparer de ce crâne?
—Par la ruse, seigneur; pendant le sommeil du monstre, peut-être...
Ordener l’interrompit.
—Il suffit. Votre bon conseil ne peut me servir; je ne dois pas
savoir si un ennemi dort. Je ne connais pour combattre que mon épée.
—Seigneur, seigneur! il n’est pas prouvé que l’archange Michel n’ait
pas usé de ruse pour terrasser Satan.
Ici Spiagudry s’arrêta tout à coup, et étendit ses deux mains devant
lui, en s’écriant d’une voix presque éteinte:
—O ciel! ô ciel! qu’est-ce que je vois là-bas? Voyez, maître,
n’est-ce pas un petit homme qui marche dans ce même sentier devant
nous?
—Ma foi, dit Ordener en levant les yeux, je ne vois rien.
—Rien, seigneur?—En effet, le sentier tourne, et il a disparu
derrière ce rocher.—N’allons pas plus loin, seigneur, je vous en
conjure.
—En vérité, si ce personnage prétendu a si vite disparu, cela
n’annonce pas qu’il ait l’intention de nous attendre; et s’il fuit, ce
n’est pas une raison pour nous de fuir.
—Veille sur nous, saint Hospice! dit Spiagudry, qui, dans toutes les
occasions périlleuses, se souvenait de son patron favori.
—Vous aurez pris, ajouta Ordener, l’ombre mouvante d’une chouette
effrayée pour un homme.
—J’ai pourtant bien cru voir un petit homme; il est vrai que le clair
de lune produit souvent des illusions singulières. C’est à cette
lumière que Baldan, sire de Merneugh, prit le rideau blanc de son lit
pour l’ombre de sa mère; ce qui le décida à aller, le lendemain,
déclarer son parricide aux juges de Christiania, qui allaient
condamner le page innocent de la défunte. Ainsi, l’on peut dire que le
clair de lune a sauvé la vie à ce page.
Personne n’oubliait mieux que Spiagudry le présent dans le passé. Un
souvenir de sa vaste mémoire suffisait pour bannir toutes les
impressions du moment. Aussi l’histoire de Baldan dissipa-t-elle sa
frayeur. Il reprit d’une voix tranquille:
—Il est possible que le clair de lune m’ait trompé de même.
Cependant ils atteignaient le sommet du Cou-de-Vautour, et
commençaient à revoir le faîte des ruines, que la courbure du rocher
leur avait cachées pendant qu’ils montaient.
Que le lecteur ne s’étonne pas si nous rencontrons souvent des ruines
à la cime des monts de Norvège. Quiconque a parcouru des montagnes en
Europe n’aura pas manqué de remarquer fréquemment des restes de forts
et de châteaux, suspendus à la crête des pics les plus élevés, comme
d’anciens nids de vautours ou des aires d’aigles morts. En Norvège
surtout, au siècle où nous nous sommes transportés, ces sortes de
constructions aériennes étonnaient autant par leur variété que par
leur nombre. C’étaient tantôt de longues murailles démantelées, se
roulant en ceinture autour d’un roc; tantôt des tourelles grêles et
aiguës surmontant la pointe d’un pic, comme une couronne; ou, sur la
tête blanche d’une haute montagne, de grosses tours groupées autour
d’un grand donjon, et présentant de loin l’aspect d’une vieille tiare.
On voyait près des frêles arcades ogives d’un cloître gothique, les
lourds piliers égyptiens d’une église saxonne; près de la citadelle à
tours carrées d’un chef païen, la forteresse à créneaux d’un sire
chrétien; près d’un château-fort ruiné par le temps, un monastère
détruit par la guerre. Tous ces édifices, mélange d’architectures
singulières et presque ignorées aujourd’hui, construits hardiment sur
des lieux en apparence inaccessibles, n’y avaient plus laissé que des
débris, pour rendre en quelque sorte à la fois témoignage de la
puissance et du néant de l’homme. Peut-être s’était-il passé dans leur
enceinte bien des choses plus dignes d'être racontées que tout ce
qu’on raconte à la terre; mais les événements s’écoulent, les yeux qui
les ont vus se ferment; les traditions s’éteignent avec les ans, comme
un feu qu’on n’a point recueilli; et qui pourrait ensuite pénétrer le
secret des siècles?
Le manoir de Vermund le Proscrit, où nos deux voyageurs arrivaient en
ce moment, était un de ceux auxquels la superstition rattachait le
plus d’histoires surprenantes et d’aventures miraculeuses. À ces
murailles de cailloux noyés dans un ciment devenu plus dur que la
pierre, on reconnaissait aisément qu’il avait été bâti vers le
cinquième ou le sixième siècle. De ses cinq tours, une seulement était
encore debout dans toute sa hauteur; les quatre autres, plus ou moins
dégradées, et couvrant de leurs débris le sommet du rocher, étaient
liées entre elles par des lignes de ruines, lesquelles indiquaient
également les anciennes limites des cours dans l’enceinte du château.
Il était très difficile de pénétrer dans cette enceinte, obstruée de
pierres, de quartiers de rochers, et d’arbustes de toute espèce, qui,
rampant de ruine en ruine, surmontaient de leurs touffes les murailles
tombées, ou laissaient pendre jusque dans le précipice leurs longs
bras flexibles. C’est à ces tresses de rameaux que venaient souvent,
disait-on, se balancer, au clair de lune, des âmes bleuâtres, esprits
coupables de ceux qui s’étaient volontairement noyés dans le Sparbo,
ou que le farfadet du lac attachait le nuage qui devait le remmener au
lever du soleil. Mystères effrayants, dont avaient été plus d’une fois
témoins de hardis pêcheurs, quand, pour profiter du sommeil des chiens
de mer, [Note: Les chiens de mer sont redoutés des pêcheurs, parce
qu’ils effraient les poissons.] ils osaient la nuit pousser leur
barque jusque sous le rocher d’Oëlmoe, qui s’arrondissait dans
l’ombre, au-dessus de leur tête, comme l’arche rompue d’un pont
gigantesque.
Nos deux aventuriers franchirent, non sans peine, la muraille du
manoir, à travers une crevasse, car l’ancienne porte était encombrée
de ruines. La seule tour qui, ainsi que nous l’avons dit, fût restée
debout, était située à l’extrémité du rocher. C’était, dit Spiagudry à
Ordener, celle du sommet de laquelle on apercevait le fanal de
Munckholm. Ils s’y dirigèrent, quoique l’obscurité fût en ce moment
complète. La lune était entièrement cachée par un gros nuage noir. Ils
allaient gravir la brèche d’un autre mur, pour pénétrer dans ce qui
avait été la seconde cour du château, quand Benignus s’arrêta tout
court, et saisit brusquement le bras d’Ordener, d’une main qui
tremblait si fort, que le jeune homme lui-même en était ébranlé.
—Quoi donc?... dit Ordener surpris.
Benignus, sans répondre, pressa son bras plus vivement encore, comme
pour lui demander du silence.
—Mais.... reprit le jeune homme.
Une nouvelle pression, accompagnée d’un gros soupir mal étouffé, le
décida à attendre patiemment que ce nouvel effroi fût passé.
Enfin Spiagudry, d’une voix oppressée:
—Eh bien! maître, qu’en dites-vous?
—De quoi? dit Ordener.
—Oui, seigneur, continua l’autre du même ton, vous vous repentez bien
maintenant d'être monté ici!
—Non, en vérité, mon brave guide, j’espère bien monter plus haut
encore. Pourquoi voulez-vous que je m’en repente?
—Comment, seigneur, vous n’avez donc point vu?...
—Vu! quoi?
—Vous n’avez point vu! répéta l’honnête concierge, avec un accès
toujours croissant de terreur.
—Mais non vraiment! répondit Ordener d’un ton d’impatience; je n’ai
rien vu, et je n’ai entendu que le bruit de vos dents que la peur
faisait claquer violemment.
—Quoi! là, derrière ce mur, dans l’ombre, ces deux yeux flamboyants
comme des comètes, qui se sont fixés sur nous. Vous ne les avez point
vus?
—En honneur, non.
—Vous ne les avez point vus errer, monter, descendre et disparaître
enfin dans les ruines?
—Je ne sais ce que vous voulez dire. Qu’importe, d’ailleurs?
—Comment! seigneur Ordener, savez-vous qu’il n’y a en Norvège qu’un
seul homme dont les yeux rayonnent ainsi dans les ténèbres?
—Allons, qu’importe encore! Quel est donc cet homme aux yeux de chat?
Est-ce Han, votre formidable islandais? Tant mieux, s’il est ici! cela
nous épargnera le voyage de Walderhog.
Ce tant mieux n’était point du goût de Spiagudry, qui ne put
s’empêcher de révéler sa pensée secrète par cette exclamation
involontaire:
—Ah! seigneur, vous m’aviez promis de me laisser au village de Surb,
à un mille du lieu du combat.
Le bon et noble Ordener comprit et sourit.
—Vous avez raison, vieillard; il serait injuste de vous mêler à mes
dangers. Ne craignez donc rien. Vous voyez ce Han d’Islande partout.
Est-ce qu’il ne peut pas y avoir dans ces ruines quelque chat sauvage,
dont les yeux soient aussi brillants que ceux de cet homme!
Pour la cinquième fois, Spiagudry parvint à se rassurer, soit que
l’explication d’Ordener lui parût en effet naturelle, soit que la
tranquillité de son jeune compagnon eût quelque chose de contagieux.
—Ah! seigneur, sans vous je serais dix fois mort de peur en
gravissant ces roches.—Il est vrai que, sans vous, je ne l’aurais pas
tenté.
La lune, qui reparut, leur laissa voir l’entrée de la plus haute tour,
au bas de laquelle ils étaient parvenus. Ils y pénétrèrent en
soulevant un épais rideau de lierre, qui fit pleuvoir sur eux des
lézards endormis et de vieux nids d’oiseaux funèbres. Le concierge
ramassa deux cailloux qu’il choqua, en laissant tomber les étincelles
sur un tas de feuilles mortes et de branches sèches recueillies par
Ordener. En peu d’instants une flamme claire s’éleva; et, dissipant
les ténèbres qui les entouraient, elle leur permit d’observer
l’intérieur de la tour.
Il n’en restait plus que la muraille circulaire, qui était très
épaisse et revêtue de lierre et de mousse. Les plafonds de ses quatre
étages s’étaient successivement écroulés au rez-de-chaussée, où ils
formaient un amas énorme de décombres. Un escalier étroit et sans
rampe, rompu en plusieurs endroits, tournait en spirale sur la surface
intérieure de la muraille, au sommet de laquelle il aboutissait. Aux
premiers pétillements du feu, une nuée de chats-huants et d’orfraies
s’envolèrent lourdement, avec des cris étonnés et lugubres, et de
grandes chauves-souris vinrent par intervalles effleurer la flamme de
leurs ailes couleur de cendre.
—Voici des hôtes qui ne nous reçoivent pas très gaiement, dit
Ordener; mais n’allez pas vous effrayer encore.
—Moi, seigneur, reprit Spiagudry, en s’asseyant près du feu, moi
craindre un hibou ou une chauve-souris! Je vivais avec des cadavres,
et je ne craignais pas les vampires. Ah! je ne redoute que les
vivants! Je ne suis pas brave, j’en conviens; mais je ne suis pas
superstitieux.—Tenez, si vous m’en croyez, seigneur, rions de ces
dames aux ailes noires et aux chants rauques, et songeons à souper.
Ordener ne songeait qu’à Munckholm.
—J’ai bien là quelques provisions, dit Spiagudry en tirant son
havre-sac de dessous son manteau; mais, si votre appétit égale le
mien, ce pain noir et ce fromage rance auront bientôt disparu. Je vois
que nous serons obligés de rester encore fort loin des limites de la
loi du roi français Philippe le Bel: Nemo audeat comedere praeter duo
fercula cum potagio. Il doit bien y avoir au sommet de cette tour des
nids de mouettes ou de faisans; mais comment y arriver par un escalier
branlant qui ne pourrait tout au plus porter que des sylphes?
—Cependant, reprit Ordener, il faudra bien qu’il me porte; car je
monterai certainement au faîte de cette tour.
—Quoi! maître, pour avoir des nids de mouettes?
—Ne faites pas, de grâce, cette imprudence. Il ne faut pas se tuer
pour mieux souper. Songez d’ailleurs que vous pourriez vous tromper,
et prendre des nids de chats-huants.
—C’est bien de vos nids que je m’embarrasse! Ne m’avez-vous pas dit
que du haut de cette tour on apercevait le donjon de Munckholm?
—Cela est vrai, jeune maître; au sud. Je vois bien que le désir de
fixer ce point important pour la science géographique a été le motif
de ce fatigant voyage au château de Vermund. Mais daignez réfléchir,
noble seigneur Ordener, que le devoir d’un savant zélé peut être
quelquefois de braver la fatigue, mais jamais le danger. Je vous en
supplie, ne tentez pas cette méchante ruine d’escalier sur laquelle un
corbeau n’oserait se percher.
Benignus ne se souciait nullement de rester seul dans le bas de la
tour. Comme il se levait pour prendre la main d’Ordener, son
havre-sac, placé sur les pointes de ses genoux, tomba dans les pierres
et rendit un son clair.
—Qu’est-ce donc qui résonne ainsi dans ce havre-sac? demanda Ordener.
Cette question sur un point si délicat pour Spiagudry, lui ôta l’envie
de retenir son jeune compagnon.
—Allons, dit-il sans répondre à la question, puisque, malgré mes
prières, vous vous obstinez à monter au haut de cette tour, prenez
garde aux crevasses de l’escalier.
—Mais, reprit Ordener, qu’y a-t-il donc dans votre havre-sac, pour
lui faire rendre, ce son métallique?
Cette insistance indiscrète déplut souverainement au vieux gardien qui
maudit le questionneur du fond de l'âme.
—Eh! noble maître, répondit-il, comment pouvez-vous vous occuper d’un
méchant plat à barbe de fer, qui retentit contre un caillou?—Puisque
je ne puis vous fléchir, se hâta-t-il d’ajouter, ne tardez pas à
redescendre, et ayez soin de vous tenir aux lierres qui tapissent la
muraille. Vous verrez le fanal de Munckholm entre les deux Escabelles
de Frigge, au midi.
Spiagudry n’aurait rien pu dire de plus adroit pour bannir toute autre
idée de l’esprit du jeune homme. Ordener, se débarrassant de son
manteau, s’élança vers l’escalier, sur lequel le concierge le suivit
des yeux, jusqu’à ce qu’il ne le vît plus que glisser, comme une ombre
vague, au plus haut de la muraille, à peine éclairée à son sommet par
la lueur agitée du foyer et le reflet immobile de la lune.
Alors, se rasseyant et ramassant son havre-sac:
—Mon cher Benignus Spiagudry, dit-il, pendant que ce jeune lynx ne
vous voit pas et que vous êtes seul, hâtez-vous de briser l’incommode
enveloppe de fer qui vous empêche de prendre possession, oculis et
manu, du trésor renfermé sans doute dans cette cassette. Quand il
sera délivré de cette prison, il sera moins lourd à porter et plus
aisé à cacher.
Déjà, armé d’une grosse pierre, il s’apprêtait à briser le couvercle
du coffre, quand un rayon de lumière tombant sur le sceau de fer qui
le fermait, arrêta tout à coup le concierge antiquaire.
—Par saint Willebrod le Numismate, je ne me trompe pas, s’écriait-il
en frottant vivement le couvercle rouillé, ce sont bien là les armes
de Griffenfeld. J’allais faire une grande folie de rompre ce sceau.
Voilà peut-être le seul modèle qui reste de ces armoiries fameuses,
brisées en 1676 par la main du bourreau. Diable! ne touchons pas à ce
couvercle. Quelle que soit la valeur des objets qu’il cache, à moins
que, contre toute probabilité, ce ne soient des monnaies de Palmyre ou
des médailles carthaginoises, il est certainement plus précieux
encore. Me voici donc seul propriétaire des armes maintenant abolies
de Griffenfeld! Cachons soigneusement ce trésor.—Aussi bien je
trouverai peut-être quelque secret pour ouvrir la cassette, sans
commettre de vandalisme. Les armoiries de Griffenfeld! Oh oui! voilà
bien la main de justice, la balance sur champ de gueules. Quel
bonheur!
À chaque nouvelle découverte héraldique qu’il faisait en dérouillant
le vieux cachet, il poussait un cri d’admiration ou une exclamation de
contentement.
—Au moyen d’un dissolvant, j’ouvrirai la serrure sans briser le
sceau. Ce sont sans doute les trésors de l’ex-chancelier.—Si
quelqu’un, tenté par l’appât des quatre écus syndicaux, me reconnaît
et m’arrête, il ne me sera pas difficile de me racheter.—Ainsi, cette
bienheureuse cassette m’aura sauvé.
En parlant ainsi, son regard se leva machinalement.
—Tout à coup son visage grotesque passa en un clin d’œil de
l’expression d’une joie folle à celle d’une terreur stupide. Tous ses
membres tremblèrent convulsivement. Ses yeux devinrent fixes, son
front se rida, sa bouche demeura béante, et sa voix s’éteignit dans
son gosier, comme une lumière qu’on souffle.
En face de lui, de l’autre côté du foyer, un petit homme était debout,
les bras croisés. À ses vêtements de peaux ensanglantées, à sa hache
de pierre, à sa barbe rousse, et à ce regard dévorant fixé sur lui, le
malheureux concierge avait reconnu du premier coup d’œil l’effrayant
personnage dont il avait reçu la dernière visite au Spladgest de
Drontheim.
—C’est moi! dit le petit homme d’un air terrible.
—Cette cassette t’aura sauvé, ajouta-t-il avec un affreux sourire
ironique. Spiagudry! est-ce ici le chemin de Thoctree?
L’infortuné essaya d’articuler quelques paroles.
—Thoctree!... Seigneur... Mon seigneur maître... j’y allais...
—Tu allais à Walderhog, répondit l’autre d’une voix de tonnerre.
Spiagudry terrifié ramassa toutes ses forces pour faire un signe de
tête négatif.
—Tu me conduisais un ennemi; merci! ce sera un vivant de moins. Ne
crains rien, fidèle guide, il te suivra.
Le malheureux gardien voulut pousser un cri et put à peine faire
entendre un murmure vague et confus.
—Pourquoi t’effraies-tu de ma présence? Tu me cherchais.—Écoute, ne
crie pas, ou tu es mort.
Le petit homme agita sa hache de pierre au-dessus de la tête du
concierge; il poursuivit, d’une voix qui sortait de sa poitrine comme
le bruit d’un torrent sort d’une caverne:
—Tu m’as trahi.
—Non, votre grâce, non, excellence... dit enfin Benignus pouvant à
peine articuler ces paroles suppliantes. L’autre fit entendre comme un
rugissement sourd.
—Ah! tu voudrais me tromper encore! Ne l’espère plus.—Écoute,
j’étais sur le toit du Spladgest quand tu as scellé ton pacte avec cet
insensé; c’est moi dont tu as deux fois entendu la voix. C’est moi que
tu as encore entendu dans l’orage sur la route; c’est moi que tu as
retrouvé dans la tour de Vygla; c’est moi qui t’ai dit: Au revoir!
Le concierge épouvanté jeta un regard égaré autour de lui, comme pour
appeler du secours. Le petit homme continua:
—Je ne voulais pas laisser échapper ces soldats qui te poursuivaient.
Ils étaient du régiment de Munckholm.
—Pour toi, je ne pouvais te perdre.—Spiagudry, c’est moi que tu as
revu au village d’Oëlmoe sous ce feutre de mineur; c’est moi dont tu
as entendu les pas et la voix, dont tu as reconnu les yeux en montant
à ces ruines; c’est moi!
Hélas! l’infortuné n’en était que trop convaincu; il se roula à terre,
aux pieds de son formidable juge, en s’écriant d’une voix déchirante
et étouffée:—Grâce!
Le petit homme, les bras toujours croisés, attachait sur lui un regard
de sang, plus ardent que la flamme du foyer.
—Demande ton salut à cette cassette dont tu l’attends, dit-il
ironiquement.
—Grâce, seigneur! Grâce! répéta le mourant Spiagudry.
—Je t’avais recommandé d'être fidèle et muet, tu n’as pu être fidèle;
à l’avenir je te proteste que tu seras muet.
Le concierge, entrevoyant l’horrible sens de ces paroles, poussa un
long gémissement.
—Ne crains rien, dit l’homme, je ne te séparerai pas de ton trésor.
À ces mots, dénouant sa ceinture de cuir, il la passa dans l’anneau de
la cassette, et la suspendit ainsi au cou de Spiagudry, qui
fléchissait sous le poids.
—Allons! reprit l’autre, quel est le diable auquel tu désires donner
ton âme? Hâte-toi de l’appeler, afin qu’un autre démon dont tu ne te
soucierais pas ne s’en empare point avant lui.
Le désespéré vieillard, hors d’état de prononcer une parole, tomba aux
genoux du petit homme, en faisant mille signes de prière et
d’épouvante.
—Non, non! dit celui-ci; écoute, fidèle Spiagudry, ne te désole pas
de laisser ainsi ton jeune compagnon sans guide. Je te promets qu’il
ira où tu vas. Suis-moi, tu ne fais que lui montrer le chemin.—Allons!
À ces mots, saisissant le misérable dans ses bras de fer, il l’emporta
hors de la tour comme un tigre emporte une longue couleuvre; et un
moment après il s’éleva dans les ruines un grand cri, auquel se mêla
un effroyable éclat de rire.
XXII
Voici l’heure où le lion rugit,
Où le loup hurle à la lune,
Tandis que le laboureur ronfle,
Épuisé de sa pénible tâche.
Maintenant les tisons consumés brillent dans le foyer;
La chouette poussant son cri sinistre,
Rappelle aux malheureux, couchés dans les douleurs,
Le souvenir d’un drap funèbre.
Voici le temps de la nuit
Où les tombeaux, tous entr’ouverts,
Laissent échapper chacun son spectre,
Qui va errer dans les sentiers des cimetières.
SHAKESPEARE. Le Songe d’été.
Retournons sur nos pas. Nous avons laissé Ordener et Spiagudry
gravissant avec assez de peine, au lever de la lune, la croupe du
rocher courbé d’Oëlmoe. Ce rocher, chauve à l’origine de sa courbure,
était appelé alors par les paysans norvégiens le Cou-de-Vautour,
dénomination qui représente en effet assez bien la figure qu’offre de
loin cette masse énorme de granit.
À mesure que nos voyageurs s’élevaient vers la partie nue du rocher,
la forêt se changeait en bruyère. Les mousses succédaient aux herbes;
les églantiers sauvages, les genêts, les houx, aux chênes et aux
bouleaux; appauvrissement de végétation qui, sur les hautes montagnes,
indique toujours la proximité du sommet, en annonçant l’amincissement
graduel de la couche de terre dont ce qu’on pourrait appeler
l’ossement du mont est revêtu.
—Seigneur Ordener, disait Spiagudry, dont l’esprit mobile était comme
sans cesse entraîné dans un tourbillon d’idées diverses, cette pente
est bien fatigante, et, pour vous avoir suivi, il faut tout le
dévouement....
—Mais il me semble que je vois là, à droite, un magnifique
convolvulus; je voudrais bien pouvoir l’examiner. Pourquoi ne
fait-il pas grand jour?—Savez-vous que c’est une chose bien
impertinente que d’évaluer un savant tel que moi quatre méchants écus?
Il est vrai que le fameux Phèdre était esclave, et qu’Ésope, si nous
en croyons le docte Planude, fut vendu dans une foire comme une bête
ou une chose. Et qui ne serait fier d’avoir un rapport quelconque avec
le grand Ésope?
—Et avec le célèbre Han? ajouta Ordener en souriant.
—Par saint Hospice, répondit le concierge, ne prononcez pas ce nom
ainsi; je me passerais bien, je vous jure, seigneur, de cette dernière
conformité. Mais ne serait-ce pas une chose singulière, que le prix de
sa tête revînt à Benignus Spiagudry, son compagnond’infortune?—Seigneur
Ordener, vous êtes plus noble que Jason, qui ne donna pas la toison
d’or au pilote d’Argo; et certes votre entreprise, dont je ne devine
pas positivement le but, n’est pas moins périlleuse que celle de
Jason.
—Mais, dit Ordener, puisque vous connaissez Han d’Islande, donnez-moi
donc quelques détails sur lui. Vous m’avez déjà appris que ce n’est
pas un géant, comme on le croit le plus communément.
Spiagudry l’interrompit.
—Arrêtez, maître! n’entendez-vous point un bruit de pas derrière
nous?
—Oui, répondit tranquillement le jeune homme. Ne vous alarmez pas;
c’est quelque bête fauve que notre approche effarouche, et qui se
retire en froissant les halliers.
—Vous avez raison, mon jeune César; il y a si longtemps que ces bois
n’ont vu d'êtres humains! Si l’on en juge à la pesanteur des pas,
l’animal doit être gros. C’est un élan ou un renne; cette partie de la
Norvège en est peuplée. On y trouve aussi des chatpards. J’en ai vu
un, entre autres, qu’on avait amené à Copenhague; il était d’une
grandeur monstrueuse. Il faut que je vous fasse la description de ce
féroce animal.
—Mon cher guide, dit Ordener, j’aimerais mieux que vous me fissiez la
description d’un autre monstre non moins féroce, de cet horrible Han.
—Baissez la voix, seigneur! Comme le jeune maître prononce
paisiblement un tel nom! Vous ne savez pas....—Dieu! seigneur,
écoutez!
Spiagudry se rapprocha, en disant ces mots, d’Ordener, qui venait
d’entendre en effet très distinctement un cri pareil à l’espèce de
rugissement qui, si le lecteur se le rappelle, avait si fort effrayé
le timide concierge dans cette soirée orageuse où ils avaient quitté
Drontheim.
—Avez-vous entendu? murmura celui-ci, tout haletant de crainte.
—Sans doute, dit Ordener, et je ne vois pas pourquoi vous tremblez.
C’est un hurlement de bête sauvage, peut-être tout simplement le cri
d’un de ces chatpards dont vous parliez tout à l’heure. Comptiez-vous
traverser à cette heure un pareil endroit sans être averti en rien de
la présence des hôtes que vous troublez? Je vous proteste, vieillard,
qu’ils sont plus effrayés encore que vous.
Spiagudry, en voyant le calme de son jeune compagnon, se rassura un
peu.
—Allons, il pourrait bien se faire, seigneur, que vous eussiez encore
raison. Mais ce cri de bête ressemble horriblement à une voix.... Vous
avez été fâcheusement inspiré, souffrez que je vous le dise, seigneur,
de vouloir monter à ce château de Vermund. Je crains qu’il ne nous
arrive malheur sur le Cou-de-Vautour.
—Ne craignez rien tant que vous serez avec moi, répondit Ordener.
—Oh! rien ne vous alarme; mais, seigneur, il n’y a que le bienheureux
saint Paul qui puisse prendre des vipères sans se blesser.—Vous
n’avez seulement pas remarqué, quand nous sommes entrés dans ce maudit
sentier, qu’il paraissait frayé depuis peu, et que les herbes foulées
n’avaient même pas eu le temps de se relever depuis qu’on y avait
passé.
—J’avoue que tout cela me frappe peu, et que le calme de mon esprit
ne dépend pas du plus ou moins de courbure d’un brin d’herbe. Voici
que nous allons quitter la bruyère; nous n’entendrons plus de pas ni
de cris de bêtes; je ne vous dirai donc plus, mon brave guide, de
rassembler votre courage, mais de ramasser vos forces, car le sentier,
taillé dans le roc, sera sans doute plus difficile que celui-ci.
—Ce n’est pas, seigneur, qu’il soit plus escarpé, mais le savant
voyageur Suckson conte qu’il est souvent embarrassé d’éclats de roches
ou de lourdes pierres qu’on ne peut soulever et qu’il n’est pas aisé
de franchir. Il y a entre autres, un peu au delà de la poterne de
Malaër, dont nous approchons, un énorme bloc triangulaire de granit
que j’ai toujours vivement désiré voir. Schoenning affirme y avoir
retrouvé les trois caractères runiques primitifs.
Il y avait déjà quelque temps que les voyageurs gravissaient la roche
nue; ils atteignirent une petite tour écroulée, à travers laquelle il
fallait passer, et que Spiagudry fit remarquer à Ordener.
—C’est la poterne de Malaër, seigneur. Ce chemin creusé à vif
présente plusieurs autres constructions curieuses, qui montrent
quelles étaient les anciennes fortifications de nos manoirs
norvégiens! Cette poterne, qui était toujours gardée par quatre hommes
d’armes, était le premier ouvrage avancé du fort de Vermund. À propos
de porte ou poterne, le moine Urensius fait une remarque singulière;
le mot janua, qui vient de Janus, dont le temple avait des portes
si célèbres, n’a-t-il pas engendré le mot janissaire, gardien de la
porte du sultan? Il serait assez curieux que le nom du prince le plus
doux de l’histoire eût passé aux soldats les plus féroces de la terre.
Au milieu de tout le fatras scientifique du concierge, ils avançaient
assez péniblement sur des pierres roulantes et des cailloux
tranchants, mêlés de ce gazon court et glissant qui croît quelquefois
sur les rochers. Ordener oubliait la fatigue en songeant au bonheur de
revoir ce Munckholm, si éloigné; tout à coup Spiagudry s’écria:
—Ah! je l’aperçois! cette seule vue me dédommage de toute ma peine.
Je la vois, seigneur, je la vois!
—Qui donc? dit Ordener, qui pensait en ce moment à son Éthel.
—Eh! seigneur, la pyramide triangulaire dont parle Schoenning! Je
serai, avec le professeur Schoenning et l’évêque Isleif, le troisième
savant qui aura eu le bonheur de l’examiner. Seulement il est fâcheux
que ce ne soit qu’au clair de lune.
En approchant du fameux bloc, Spiagudry poussa un cri de douleur et
d’épouvante à la fois. Ordener, surpris, s’informa avec intérêt du
nouveau sujet de son émotion; mais le concierge archéologue fut
quelque temps avant de pouvoir lui répondre.
—Vous croyiez, disait Ordener, que cette pierre barrait le chemin;
vous devez, au contraire, reconnaître avec plaisir qu’elle le laisse
parfaitement libre.
—Et c’est justement ce qui me désespère! dit Benignus d’une voix
lamentable.
—Comment?
—Quoi! seigneur, reprit le concierge, ne voyez-vous pas que cette
pyramide a été dérangée de sa position; que la base, qui était assise
sur le sentier, est maintenant exposée à l’air, tandis que le bloc est
précisément appuyé contre terre, sur la face où Schoenning avait
découvert les caractères runiques primordiaux?—Je suis bien
malheureux!
—C’est jouer de malheur, en effet, dit le jeune homme.
—Et ajoutez à cela, reprit vivement Spiagudry, que le dérangement de
cette masse prouve ici la présence de quelque être surhumain. À moins
que ce ne soit le diable, il n’y a en Norvège qu’un seul homme dont le
bras puisse...
—Mon pauvre guide, vous revenez encore à vos terreurs paniques. Qui
sait si cette pierre n’est pas ainsi depuis plus d’un siècle?
—Il y a cent cinquante ans, à la vérité, dit Spiagudry d’une voix
plus calme, que le dernier observateur l’a étudiée. Mais il me semble
qu’elle est fraîchement remuée; la place qu’elle occupait est encore
humide. Voyez, seigneur.
Ordener, impatient d’arriver aux ruines, arracha son guide d’auprès de
la pyramide merveilleuse, et parvint, par de sages paroles, à dissiper
les nouvelles craintes que cet étrange déplacement avait inspirées au
vieux savant.
—Écoutez, vieillard, vous pourrez vous fixer au bord de ce lac, et
vous livrer à votre aise à vos importantes études, quand vous aurez
reçu les mille écus royaux que vous rapportera la tête de Han.
—Vous avez raison, noble seigneur; mais ne parlez pas si légèrement
d’une victoire bien douteuse. Il faut que je vous donne un conseil
pour que vous vous rendiez plus aisément maître du monstre.
Ordener se rapprocha vivement de Spiagudry.
—Un conseil! lequel?
—Le brigand, dit celui-ci à voix basse et en jetant des regards
inquiets autour de lui, le brigand porte à sa ceinture un crâne dans
lequel il a coutume de boire. Ce crâne est le crâne de son fils, dont
le cadavre est celui pour la profanation duquel je suis poursuivi.
—Haussez un peu la voix et ne craignez rien, je vous entends à peine.
Eh bien! ce crâne?
—C’est de ce crâne, dit Spiagudry en se penchant à l’oreille du jeune
homme, qu’il faut tâcher de vous emparer. Le monstre y attache je ne
sais quelles idées superstitieuses. Quand le crâne de son fils sera en
votre pouvoir, vous ferez de lui tout ce que vous voudrez.
—Cela est bien, mon brave homme; mais comment s’emparer de ce crâne?
—Par la ruse, seigneur; pendant le sommeil du monstre, peut-être...
Ordener l’interrompit.
—Il suffit. Votre bon conseil ne peut me servir; je ne dois pas
savoir si un ennemi dort. Je ne connais pour combattre que mon épée.
—Seigneur, seigneur! il n’est pas prouvé que l’archange Michel n’ait
pas usé de ruse pour terrasser Satan.
Ici Spiagudry s’arrêta tout à coup, et étendit ses deux mains devant
lui, en s’écriant d’une voix presque éteinte:
—O ciel! ô ciel! qu’est-ce que je vois là-bas? Voyez, maître,
n’est-ce pas un petit homme qui marche dans ce même sentier devant
nous?
—Ma foi, dit Ordener en levant les yeux, je ne vois rien.
—Rien, seigneur?—En effet, le sentier tourne, et il a disparu
derrière ce rocher.—N’allons pas plus loin, seigneur, je vous en
conjure.
—En vérité, si ce personnage prétendu a si vite disparu, cela
n’annonce pas qu’il ait l’intention de nous attendre; et s’il fuit, ce
n’est pas une raison pour nous de fuir.
—Veille sur nous, saint Hospice! dit Spiagudry, qui, dans toutes les
occasions périlleuses, se souvenait de son patron favori.
—Vous aurez pris, ajouta Ordener, l’ombre mouvante d’une chouette
effrayée pour un homme.
—J’ai pourtant bien cru voir un petit homme; il est vrai que le clair
de lune produit souvent des illusions singulières. C’est à cette
lumière que Baldan, sire de Merneugh, prit le rideau blanc de son lit
pour l’ombre de sa mère; ce qui le décida à aller, le lendemain,
déclarer son parricide aux juges de Christiania, qui allaient
condamner le page innocent de la défunte. Ainsi, l’on peut dire que le
clair de lune a sauvé la vie à ce page.
Personne n’oubliait mieux que Spiagudry le présent dans le passé. Un
souvenir de sa vaste mémoire suffisait pour bannir toutes les
impressions du moment. Aussi l’histoire de Baldan dissipa-t-elle sa
frayeur. Il reprit d’une voix tranquille:
—Il est possible que le clair de lune m’ait trompé de même.
Cependant ils atteignaient le sommet du Cou-de-Vautour, et
commençaient à revoir le faîte des ruines, que la courbure du rocher
leur avait cachées pendant qu’ils montaient.
Que le lecteur ne s’étonne pas si nous rencontrons souvent des ruines
à la cime des monts de Norvège. Quiconque a parcouru des montagnes en
Europe n’aura pas manqué de remarquer fréquemment des restes de forts
et de châteaux, suspendus à la crête des pics les plus élevés, comme
d’anciens nids de vautours ou des aires d’aigles morts. En Norvège
surtout, au siècle où nous nous sommes transportés, ces sortes de
constructions aériennes étonnaient autant par leur variété que par
leur nombre. C’étaient tantôt de longues murailles démantelées, se
roulant en ceinture autour d’un roc; tantôt des tourelles grêles et
aiguës surmontant la pointe d’un pic, comme une couronne; ou, sur la
tête blanche d’une haute montagne, de grosses tours groupées autour
d’un grand donjon, et présentant de loin l’aspect d’une vieille tiare.
On voyait près des frêles arcades ogives d’un cloître gothique, les
lourds piliers égyptiens d’une église saxonne; près de la citadelle à
tours carrées d’un chef païen, la forteresse à créneaux d’un sire
chrétien; près d’un château-fort ruiné par le temps, un monastère
détruit par la guerre. Tous ces édifices, mélange d’architectures
singulières et presque ignorées aujourd’hui, construits hardiment sur
des lieux en apparence inaccessibles, n’y avaient plus laissé que des
débris, pour rendre en quelque sorte à la fois témoignage de la
puissance et du néant de l’homme. Peut-être s’était-il passé dans leur
enceinte bien des choses plus dignes d'être racontées que tout ce
qu’on raconte à la terre; mais les événements s’écoulent, les yeux qui
les ont vus se ferment; les traditions s’éteignent avec les ans, comme
un feu qu’on n’a point recueilli; et qui pourrait ensuite pénétrer le
secret des siècles?
Le manoir de Vermund le Proscrit, où nos deux voyageurs arrivaient en
ce moment, était un de ceux auxquels la superstition rattachait le
plus d’histoires surprenantes et d’aventures miraculeuses. À ces
murailles de cailloux noyés dans un ciment devenu plus dur que la
pierre, on reconnaissait aisément qu’il avait été bâti vers le
cinquième ou le sixième siècle. De ses cinq tours, une seulement était
encore debout dans toute sa hauteur; les quatre autres, plus ou moins
dégradées, et couvrant de leurs débris le sommet du rocher, étaient
liées entre elles par des lignes de ruines, lesquelles indiquaient
également les anciennes limites des cours dans l’enceinte du château.
Il était très difficile de pénétrer dans cette enceinte, obstruée de
pierres, de quartiers de rochers, et d’arbustes de toute espèce, qui,
rampant de ruine en ruine, surmontaient de leurs touffes les murailles
tombées, ou laissaient pendre jusque dans le précipice leurs longs
bras flexibles. C’est à ces tresses de rameaux que venaient souvent,
disait-on, se balancer, au clair de lune, des âmes bleuâtres, esprits
coupables de ceux qui s’étaient volontairement noyés dans le Sparbo,
ou que le farfadet du lac attachait le nuage qui devait le remmener au
lever du soleil. Mystères effrayants, dont avaient été plus d’une fois
témoins de hardis pêcheurs, quand, pour profiter du sommeil des chiens
de mer, [Note: Les chiens de mer sont redoutés des pêcheurs, parce
qu’ils effraient les poissons.] ils osaient la nuit pousser leur
barque jusque sous le rocher d’Oëlmoe, qui s’arrondissait dans
l’ombre, au-dessus de leur tête, comme l’arche rompue d’un pont
gigantesque.
Nos deux aventuriers franchirent, non sans peine, la muraille du
manoir, à travers une crevasse, car l’ancienne porte était encombrée
de ruines. La seule tour qui, ainsi que nous l’avons dit, fût restée
debout, était située à l’extrémité du rocher. C’était, dit Spiagudry à
Ordener, celle du sommet de laquelle on apercevait le fanal de
Munckholm. Ils s’y dirigèrent, quoique l’obscurité fût en ce moment
complète. La lune était entièrement cachée par un gros nuage noir. Ils
allaient gravir la brèche d’un autre mur, pour pénétrer dans ce qui
avait été la seconde cour du château, quand Benignus s’arrêta tout
court, et saisit brusquement le bras d’Ordener, d’une main qui
tremblait si fort, que le jeune homme lui-même en était ébranlé.
—Quoi donc?... dit Ordener surpris.
Benignus, sans répondre, pressa son bras plus vivement encore, comme
pour lui demander du silence.
—Mais.... reprit le jeune homme.
Une nouvelle pression, accompagnée d’un gros soupir mal étouffé, le
décida à attendre patiemment que ce nouvel effroi fût passé.
Enfin Spiagudry, d’une voix oppressée:
—Eh bien! maître, qu’en dites-vous?
—De quoi? dit Ordener.
—Oui, seigneur, continua l’autre du même ton, vous vous repentez bien
maintenant d'être monté ici!
—Non, en vérité, mon brave guide, j’espère bien monter plus haut
encore. Pourquoi voulez-vous que je m’en repente?
—Comment, seigneur, vous n’avez donc point vu?...
—Vu! quoi?
—Vous n’avez point vu! répéta l’honnête concierge, avec un accès
toujours croissant de terreur.
—Mais non vraiment! répondit Ordener d’un ton d’impatience; je n’ai
rien vu, et je n’ai entendu que le bruit de vos dents que la peur
faisait claquer violemment.
—Quoi! là, derrière ce mur, dans l’ombre, ces deux yeux flamboyants
comme des comètes, qui se sont fixés sur nous. Vous ne les avez point
vus?
—En honneur, non.
—Vous ne les avez point vus errer, monter, descendre et disparaître
enfin dans les ruines?
—Je ne sais ce que vous voulez dire. Qu’importe, d’ailleurs?
—Comment! seigneur Ordener, savez-vous qu’il n’y a en Norvège qu’un
seul homme dont les yeux rayonnent ainsi dans les ténèbres?
—Allons, qu’importe encore! Quel est donc cet homme aux yeux de chat?
Est-ce Han, votre formidable islandais? Tant mieux, s’il est ici! cela
nous épargnera le voyage de Walderhog.
Ce tant mieux n’était point du goût de Spiagudry, qui ne put
s’empêcher de révéler sa pensée secrète par cette exclamation
involontaire:
—Ah! seigneur, vous m’aviez promis de me laisser au village de Surb,
à un mille du lieu du combat.
Le bon et noble Ordener comprit et sourit.
—Vous avez raison, vieillard; il serait injuste de vous mêler à mes
dangers. Ne craignez donc rien. Vous voyez ce Han d’Islande partout.
Est-ce qu’il ne peut pas y avoir dans ces ruines quelque chat sauvage,
dont les yeux soient aussi brillants que ceux de cet homme!
Pour la cinquième fois, Spiagudry parvint à se rassurer, soit que
l’explication d’Ordener lui parût en effet naturelle, soit que la
tranquillité de son jeune compagnon eût quelque chose de contagieux.
—Ah! seigneur, sans vous je serais dix fois mort de peur en
gravissant ces roches.—Il est vrai que, sans vous, je ne l’aurais pas
tenté.
La lune, qui reparut, leur laissa voir l’entrée de la plus haute tour,
au bas de laquelle ils étaient parvenus. Ils y pénétrèrent en
soulevant un épais rideau de lierre, qui fit pleuvoir sur eux des
lézards endormis et de vieux nids d’oiseaux funèbres. Le concierge
ramassa deux cailloux qu’il choqua, en laissant tomber les étincelles
sur un tas de feuilles mortes et de branches sèches recueillies par
Ordener. En peu d’instants une flamme claire s’éleva; et, dissipant
les ténèbres qui les entouraient, elle leur permit d’observer
l’intérieur de la tour.
Il n’en restait plus que la muraille circulaire, qui était très
épaisse et revêtue de lierre et de mousse. Les plafonds de ses quatre
étages s’étaient successivement écroulés au rez-de-chaussée, où ils
formaient un amas énorme de décombres. Un escalier étroit et sans
rampe, rompu en plusieurs endroits, tournait en spirale sur la surface
intérieure de la muraille, au sommet de laquelle il aboutissait. Aux
premiers pétillements du feu, une nuée de chats-huants et d’orfraies
s’envolèrent lourdement, avec des cris étonnés et lugubres, et de
grandes chauves-souris vinrent par intervalles effleurer la flamme de
leurs ailes couleur de cendre.
—Voici des hôtes qui ne nous reçoivent pas très gaiement, dit
Ordener; mais n’allez pas vous effrayer encore.
—Moi, seigneur, reprit Spiagudry, en s’asseyant près du feu, moi
craindre un hibou ou une chauve-souris! Je vivais avec des cadavres,
et je ne craignais pas les vampires. Ah! je ne redoute que les
vivants! Je ne suis pas brave, j’en conviens; mais je ne suis pas
superstitieux.—Tenez, si vous m’en croyez, seigneur, rions de ces
dames aux ailes noires et aux chants rauques, et songeons à souper.
Ordener ne songeait qu’à Munckholm.
—J’ai bien là quelques provisions, dit Spiagudry en tirant son
havre-sac de dessous son manteau; mais, si votre appétit égale le
mien, ce pain noir et ce fromage rance auront bientôt disparu. Je vois
que nous serons obligés de rester encore fort loin des limites de la
loi du roi français Philippe le Bel: Nemo audeat comedere praeter duo
fercula cum potagio. Il doit bien y avoir au sommet de cette tour des
nids de mouettes ou de faisans; mais comment y arriver par un escalier
branlant qui ne pourrait tout au plus porter que des sylphes?
—Cependant, reprit Ordener, il faudra bien qu’il me porte; car je
monterai certainement au faîte de cette tour.
—Quoi! maître, pour avoir des nids de mouettes?
—Ne faites pas, de grâce, cette imprudence. Il ne faut pas se tuer
pour mieux souper. Songez d’ailleurs que vous pourriez vous tromper,
et prendre des nids de chats-huants.
—C’est bien de vos nids que je m’embarrasse! Ne m’avez-vous pas dit
que du haut de cette tour on apercevait le donjon de Munckholm?
—Cela est vrai, jeune maître; au sud. Je vois bien que le désir de
fixer ce point important pour la science géographique a été le motif
de ce fatigant voyage au château de Vermund. Mais daignez réfléchir,
noble seigneur Ordener, que le devoir d’un savant zélé peut être
quelquefois de braver la fatigue, mais jamais le danger. Je vous en
supplie, ne tentez pas cette méchante ruine d’escalier sur laquelle un
corbeau n’oserait se percher.
Benignus ne se souciait nullement de rester seul dans le bas de la
tour. Comme il se levait pour prendre la main d’Ordener, son
havre-sac, placé sur les pointes de ses genoux, tomba dans les pierres
et rendit un son clair.
—Qu’est-ce donc qui résonne ainsi dans ce havre-sac? demanda Ordener.
Cette question sur un point si délicat pour Spiagudry, lui ôta l’envie
de retenir son jeune compagnon.
—Allons, dit-il sans répondre à la question, puisque, malgré mes
prières, vous vous obstinez à monter au haut de cette tour, prenez
garde aux crevasses de l’escalier.
—Mais, reprit Ordener, qu’y a-t-il donc dans votre havre-sac, pour
lui faire rendre, ce son métallique?
Cette insistance indiscrète déplut souverainement au vieux gardien qui
maudit le questionneur du fond de l'âme.
—Eh! noble maître, répondit-il, comment pouvez-vous vous occuper d’un
méchant plat à barbe de fer, qui retentit contre un caillou?—Puisque
je ne puis vous fléchir, se hâta-t-il d’ajouter, ne tardez pas à
redescendre, et ayez soin de vous tenir aux lierres qui tapissent la
muraille. Vous verrez le fanal de Munckholm entre les deux Escabelles
de Frigge, au midi.
Spiagudry n’aurait rien pu dire de plus adroit pour bannir toute autre
idée de l’esprit du jeune homme. Ordener, se débarrassant de son
manteau, s’élança vers l’escalier, sur lequel le concierge le suivit
des yeux, jusqu’à ce qu’il ne le vît plus que glisser, comme une ombre
vague, au plus haut de la muraille, à peine éclairée à son sommet par
la lueur agitée du foyer et le reflet immobile de la lune.
Alors, se rasseyant et ramassant son havre-sac:
—Mon cher Benignus Spiagudry, dit-il, pendant que ce jeune lynx ne
vous voit pas et que vous êtes seul, hâtez-vous de briser l’incommode
enveloppe de fer qui vous empêche de prendre possession, oculis et
manu, du trésor renfermé sans doute dans cette cassette. Quand il
sera délivré de cette prison, il sera moins lourd à porter et plus
aisé à cacher.
Déjà, armé d’une grosse pierre, il s’apprêtait à briser le couvercle
du coffre, quand un rayon de lumière tombant sur le sceau de fer qui
le fermait, arrêta tout à coup le concierge antiquaire.
—Par saint Willebrod le Numismate, je ne me trompe pas, s’écriait-il
en frottant vivement le couvercle rouillé, ce sont bien là les armes
de Griffenfeld. J’allais faire une grande folie de rompre ce sceau.
Voilà peut-être le seul modèle qui reste de ces armoiries fameuses,
brisées en 1676 par la main du bourreau. Diable! ne touchons pas à ce
couvercle. Quelle que soit la valeur des objets qu’il cache, à moins
que, contre toute probabilité, ce ne soient des monnaies de Palmyre ou
des médailles carthaginoises, il est certainement plus précieux
encore. Me voici donc seul propriétaire des armes maintenant abolies
de Griffenfeld! Cachons soigneusement ce trésor.—Aussi bien je
trouverai peut-être quelque secret pour ouvrir la cassette, sans
commettre de vandalisme. Les armoiries de Griffenfeld! Oh oui! voilà
bien la main de justice, la balance sur champ de gueules. Quel
bonheur!
À chaque nouvelle découverte héraldique qu’il faisait en dérouillant
le vieux cachet, il poussait un cri d’admiration ou une exclamation de
contentement.
—Au moyen d’un dissolvant, j’ouvrirai la serrure sans briser le
sceau. Ce sont sans doute les trésors de l’ex-chancelier.—Si
quelqu’un, tenté par l’appât des quatre écus syndicaux, me reconnaît
et m’arrête, il ne me sera pas difficile de me racheter.—Ainsi, cette
bienheureuse cassette m’aura sauvé.
En parlant ainsi, son regard se leva machinalement.
—Tout à coup son visage grotesque passa en un clin d’œil de
l’expression d’une joie folle à celle d’une terreur stupide. Tous ses
membres tremblèrent convulsivement. Ses yeux devinrent fixes, son
front se rida, sa bouche demeura béante, et sa voix s’éteignit dans
son gosier, comme une lumière qu’on souffle.
En face de lui, de l’autre côté du foyer, un petit homme était debout,
les bras croisés. À ses vêtements de peaux ensanglantées, à sa hache
de pierre, à sa barbe rousse, et à ce regard dévorant fixé sur lui, le
malheureux concierge avait reconnu du premier coup d’œil l’effrayant
personnage dont il avait reçu la dernière visite au Spladgest de
Drontheim.
—C’est moi! dit le petit homme d’un air terrible.
—Cette cassette t’aura sauvé, ajouta-t-il avec un affreux sourire
ironique. Spiagudry! est-ce ici le chemin de Thoctree?
L’infortuné essaya d’articuler quelques paroles.
—Thoctree!... Seigneur... Mon seigneur maître... j’y allais...
—Tu allais à Walderhog, répondit l’autre d’une voix de tonnerre.
Spiagudry terrifié ramassa toutes ses forces pour faire un signe de
tête négatif.
—Tu me conduisais un ennemi; merci! ce sera un vivant de moins. Ne
crains rien, fidèle guide, il te suivra.
Le malheureux gardien voulut pousser un cri et put à peine faire
entendre un murmure vague et confus.
—Pourquoi t’effraies-tu de ma présence? Tu me cherchais.—Écoute, ne
crie pas, ou tu es mort.
Le petit homme agita sa hache de pierre au-dessus de la tête du
concierge; il poursuivit, d’une voix qui sortait de sa poitrine comme
le bruit d’un torrent sort d’une caverne:
—Tu m’as trahi.
—Non, votre grâce, non, excellence... dit enfin Benignus pouvant à
peine articuler ces paroles suppliantes. L’autre fit entendre comme un
rugissement sourd.
—Ah! tu voudrais me tromper encore! Ne l’espère plus.—Écoute,
j’étais sur le toit du Spladgest quand tu as scellé ton pacte avec cet
insensé; c’est moi dont tu as deux fois entendu la voix. C’est moi que
tu as encore entendu dans l’orage sur la route; c’est moi que tu as
retrouvé dans la tour de Vygla; c’est moi qui t’ai dit: Au revoir!
Le concierge épouvanté jeta un regard égaré autour de lui, comme pour
appeler du secours. Le petit homme continua:
—Je ne voulais pas laisser échapper ces soldats qui te poursuivaient.
Ils étaient du régiment de Munckholm.
—Pour toi, je ne pouvais te perdre.—Spiagudry, c’est moi que tu as
revu au village d’Oëlmoe sous ce feutre de mineur; c’est moi dont tu
as entendu les pas et la voix, dont tu as reconnu les yeux en montant
à ces ruines; c’est moi!
Hélas! l’infortuné n’en était que trop convaincu; il se roula à terre,
aux pieds de son formidable juge, en s’écriant d’une voix déchirante
et étouffée:—Grâce!
Le petit homme, les bras toujours croisés, attachait sur lui un regard
de sang, plus ardent que la flamme du foyer.
—Demande ton salut à cette cassette dont tu l’attends, dit-il
ironiquement.
—Grâce, seigneur! Grâce! répéta le mourant Spiagudry.
—Je t’avais recommandé d'être fidèle et muet, tu n’as pu être fidèle;
à l’avenir je te proteste que tu seras muet.
Le concierge, entrevoyant l’horrible sens de ces paroles, poussa un
long gémissement.
—Ne crains rien, dit l’homme, je ne te séparerai pas de ton trésor.
À ces mots, dénouant sa ceinture de cuir, il la passa dans l’anneau de
la cassette, et la suspendit ainsi au cou de Spiagudry, qui
fléchissait sous le poids.
—Allons! reprit l’autre, quel est le diable auquel tu désires donner
ton âme? Hâte-toi de l’appeler, afin qu’un autre démon dont tu ne te
soucierais pas ne s’en empare point avant lui.
Le désespéré vieillard, hors d’état de prononcer une parole, tomba aux
genoux du petit homme, en faisant mille signes de prière et
d’épouvante.
—Non, non! dit celui-ci; écoute, fidèle Spiagudry, ne te désole pas
de laisser ainsi ton jeune compagnon sans guide. Je te promets qu’il
ira où tu vas. Suis-moi, tu ne fais que lui montrer le chemin.—Allons!
À ces mots, saisissant le misérable dans ses bras de fer, il l’emporta
hors de la tour comme un tigre emporte une longue couleuvre; et un
moment après il s’éleva dans les ruines un grand cri, auquel se mêla
un effroyable éclat de rire.