XXV
LE LION.
Hoh!
THÉSÉE.
Bien rugi, lion!
SHAKESPEARE, le Songe d’été
Le voyageur qui parcourt de nos jours les montagnes couvertes de neige
dont le lac de Smiasen est entouré comme d’une ceinture blanche, ne
trouve plus aucun vestige de ce que les norvégiens du dix-septième
siècle appelaient la ruine d’Arbar. On n’a jamais pu savoir de quelle
construction humaine, de quel genre d’édifice, provenait cette ruine,
si l’on peut lui donner ce nom. En sortant de la forêt qui couvre la
partie méridionale du lac, après avoir gravi une pente semée çà et là
de pans de murs et de restes de tours, on arrive à une ouverture
voûtée qui perce le flanc du mont. Cette ouverture, aujourd’hui
entièrement obstruée par les éboulements de terre, était l’entrée
d’une espèce de galerie creusée à vif dans le roc, laquelle traversait
la montagne de part en part. Cette galerie, éclairée faiblement par
des soupiraux coniques, pratiqués dans sa voûte de distance en
distance, aboutissait à une sorte de salle oblongue et ovale, creusée
à moitié dans la roche et terminée en une espèce de maçonnerie
cyclopéenne. Autour de cette salle on observait, dans des niches
profondes, des figures de granit grossièrement travaillées.
Quelques-uns de ces simulacres mystérieux, tombés de leurs piédestaux,
gisaient pêle-mêle sur les dalles, avec d’autres décombres informes
couverts d’herbes et de mousses, à travers lesquels serpentaient le
lézard, l’araignée, et tous les insectes hideux qui naissent de la
terre et des ruines.
Le jour ne pénétrait dans ce lieu que par une porte opposée à la
bouche de la galerie. Cette porte avait, vue d’un certain côté, la
forme ogive, mais grossière, sans âge et sans date, et évidemment
donnée à l’architecte par le hasard. On aurait pu donner à cette
porte, bien qu’elle fût de plain-pied, le nom de fenêtre, car elle
s’ouvrait sur un précipice immense; et l’on ne comprenait pas où
pouvaient conduire trois ou quatre marches d’escalier suspendues sur
l’abîme en dehors et au-dessous de cette singulière issue.
Cette salle était l’intérieur d’une espèce de tourelle gigantesque
qui, de loin, vue du côté du précipice, semblait un des pitons de la
montagne. Cette tourelle était isolée, et, comme on l’a déjà dit, nul
ne savait à quel édifice elle avait appartenu. On apercevait seulement
au-dessus, sur un plateau inaccessible au plus hardi chasseur, une
masse qu’on pouvait prendre, à cause de l’éloignement, pour une roche
courbée ou pour le débris d’une arcade colossale.—Cette tourelle et
cette arcade écroulée étaient connues des paysans sous le nom de
ruines d’Arbar. On ne savait pas plus l’origine du nom que l’origine
du monument.
C’est sur une pierre située au milieu de cette salle elliptique, qu’un
petit homme, vêtu de peaux de bêtes, et que nous avons déjà eu
occasion de rencontrer plusieurs fois dans le cours de cet ouvrage,
est assis. Il tourne le dos au jour, ou plutôt au vague crépuscule qui
pénètre dans la sombre tourelle pendant le soleil éclatant de midi.
Cette lueur, la plus forte qui puisse éclairer naturellement
l’intérieur de la tourelle, ne suffit pas pour qu’on puisse distinguer
de quelle nature est l’objet vers lequel le petit homme se tient
courbé. On entend quelques gémissements sourds, et l’on pourrait juger
qu’ils partent de ce corps, aux mouvements faibles qu’il semble faire
de tout temps. Quelquefois le petit homme se redresse, et il porte à
ses lèvres une sorte de coupe, dont la forme paraît être celle d’un
crâne humain, pleine d’une liqueur fumante dont on ne peut voir la
couleur, et qu’il savoure à longs traits.
Tout à coup il se lève brusquement.
—On marche dans la galerie, je crois; est-ce déjà le chancelier des
deux royaumes?
Ces paroles sont suivies d’un éclat de rire horrible, qui se termine
en rugissement sauvage, auquel répond soudain un hurlement parti de la
galerie.
—Oh! oh! reprend l’hôte de la ruine d’Arbar, ce n’est pas un homme;
mais c’est toujours un ennemi; c’est un loup.
En effet, un grand loup sort subitement de dessous la voûte de la
galerie, s’arrête un moment, puis s’approche obliquement vers l’homme,
le ventre à terre et fixant sur lui des yeux ardents qui étincellent
dans l’ombre. Celui-ci, toujours debout et les bras croisés, le
regarde.
—Ah! c’est le vieux loup au poil gris! le plus vieux loup des forêts
du Smiasen.—Bonjour, loup; tes yeux brillent; tu es affamé, et
l’odeur des cadavres t’attire.—Tu attireras aussi bientôt les loups
affamés.
—Sois le bienvenu, loup de Smiasen; j’ai toujours eu envie de te
rencontrer. Tu es si vieux qu’on dit que tu ne peux mourir.—On ne le
dira plus demain.
L’animal répondit par un hurlement affreux, fit un soubresaut en
arrière et s’élança d’un bond sur le petit homme.
Celui-ci ne recula point d’un pas. Aussi prompt que l’éclair, de son
bras droit il étreignit le ventre du loup, qui, debout en face de lui,
avait jeté ses deux pattes de devant sur ses épaules; de la main
gauche, il garantit son visage de la gueule béante de son ennemi, en
lui saisissant le gosier avec une telle force, que l’animal, contraint
de lever la tête, put à peine articuler un cri de douleur.
—Loup de Smiasen, dit l’homme triomphant, tu déchires ma casaque,
mais ta peau la remplacera.
Au moment où il mêlait à ces paroles de victoire quelques paroles d’un
jargon bizarre, un effort convulsif du loup à l’agonie le fit
trébucher contre les pierres qui parsemaient la salle. Ils tombèrent
tous deux, et les rugissements de l’homme se confondirent avec les
hurlements de la bête.
Obligé dans sa chute de lâcher le gosier du loup, le petit homme
sentait déjà les dents tranchantes s’enfoncer dans son épaule, quand,
en se roulant l’un sur l’autre, les deux combattants heurtèrent une
énorme masse blanche velue qui gisait dans la partie la plus
ténébreuse de la salle.
C’était un ours, qui se réveilla de son lourd sommeil en grondant.
À peine les yeux paresseux de ce nouveau personnage se furent-ils
assez ouverts pour distinguer la lutte, qu’il se précipita avec
fureur, non sur l’homme, mais sur le loup qui en ce moment triomphait
à son tour, le saisit violemment de sa gueule par le milieu du corps,
et dégagea ainsi le combattant à face humaine.
L’homme, loin de se montrer reconnaissant d’un si grand service, se
releva tout ensanglanté, et, s’élançant sur l’ours, lui donna un
vigoureux coup de pied dans le ventre, comme un maître à son chien
lorsqu’il a commis quelque faute.
—Friend! qui est-ce qui t’appelle? De quoi te mêles-tu?
Ces mots étaient entrecoupés d’interjections furibondes et de
grincements de dents.
—Va-t’en! ajouta-t-il en rugissant. L’ours, qui avait reçu à la fois
un coup de pied de l’homme et un coup de dent du loup, fit entendre
une sorte de murmure plaintif; puis, baissant sa lourde tête, il lâcha
l’animal affamé, qui se jeta sur l’homme avec une rage nouvelle.
Pendant que la lutte continuait, l’ours rebuté retourna à la place où
il dormait, s’assit gravement en laissant errer sur les deux ennemis
furieux un regard indifférent, et garda le plus paisible silence, en
passant alternativement chacune de ses pattes de devant sur
l’extrémité de son museau blanc.
Mais le petit homme, au moment où le doyen des loups du Smiasen était
revenu à la charge, avait saisi le mufle sanglant de la bête; puis,
par un effort inouï de force et d’adresse, il était parvenu à
emprisonner la gueule tout entière dans sa main. Le loup se débattait
avec des élancements de rage et de douleur; une écume livide tombait
de ses lèvres comprimées, et ses yeux, comme gonflés de colère,
semblaient sortir de leur orbite. Des deux adversaires, celui dont les
os étaient broyés par des dents aiguës, les chairs déchirées par des
ongles brûlants, ce n’était pas l’homme, mais la bête féroce; celui
dont le hurlement avait l’accent le plus sauvage, l’expression la plus
farouche, ce n’était point la bête fauve, mais l’homme.
Enfin celui-ci, ramassant toutes ses forces épuisées par la longue
résistance du vieux loup, serra le museau de ses deux mains avec une
telle vigueur, que le sang jaillit des narines et de la gueule de
l’animal; ses yeux de flamme s’éteignirent et se fermèrent à demi; il
chancela et tomba inanimé aux pieds de son vainqueur. Le mouvement
faible et continuel de sa queue et les tremblements convulsifs et
intermittents qui couraient par tout son corps annonçaient seuls qu’il
n’était pas encore tout à fait mort.
Tout à coup une dernière convulsion ébranla l’animal expirant, et les
symptômes de vie cessèrent.
—Te voilà mort, loup cervier! dit le petit homme en le poussant du
pied avec dédain; est-ce que tu croyais vieillir encore après m’avoir
rencontré? Tu ne courras plus à pas sourds sur les neiges en suivant
l’odeur et les traces de ta proie; te voilà toi-même bon pour les
loups ou les vautours; tu as dévoré bien des voyageurs égarés autour
du Smiasen durant ta longue vie de meurtre et de carnage; maintenant,
tu es mort toi-même, tu ne mangeras plus d’hommes; c’est dommage.
Il s’arma d’une pierre tranchante, s’accroupit sur le corps chaud et
palpitant du loup, rompit les jointures des membres, sépara la tête
des épaules, fendit la peau dans toute sa longueur sur le ventre, la
détacha comme on enlève une veste, et en un clin d’œil le formidable
loup du Smiasen n’offrit plus qu’une carcasse nue et ensanglantée. Il
jeta cette dépouille sur ses épaules meurtries de morsures, en
tournant au dehors le côté nu de la peau humide et tachée de longues
veines de sang.
—Il faut bien, grommela-t-il entre ses dents, se vêtir de la peau des
bêtes, celle de l’homme est trop mince pour préserver du froid.
Pendant qu’il se parlait ainsi à lui-même, plus hideux encore sous son
hideux trophée, l’ours, ennuyé sans doute de son inaction, s’était
approché comme furtivement de l’autre objet couché dans l’ombre dont
nous avons parlé au commencement de ce chapitre, et bientôt il s’éleva
de cette partie ténébreuse de la salle un bruit de dents mêlé de
soupirs d’agonie faibles et douloureux. Le petit homme se retourna.
—Friend! cria-t-il d’une voix menaçante; ah! misérable Friend!—Ici,
viens ici!
Et ramassant une grosse pierre, il la jeta à la tête du monstre, qui,
tout étourdi du choc, s’arracha lentement à son festin, et vint, en
léchant ses lèvres rouges, tomber pantelant aux pieds du petit homme,
vers lequel il élevait sa tête énorme en courbant son dos, comme pour
demander grâce de son indiscrétion.
Alors, il se fit entre les deux monstres, car on peut bien donner ce
nom à l’habitant de la ruine d’Arbar, un échange de grondements
significatifs. Ceux de l’homme exprimaient l’empire et la colère, ceux
de l’ours la prière et la soumission.
—Tiens, dit enfin l’homme, en montrant de son doigt crochu le cadavre
écorché du loup, voici ta proie; laisse-moi la mienne.
L’ours, après avoir flairé le corps du loup, secoua la tête d’un air
mécontent et tourna son regard vers l’homme qui paraissait son maître.
—J’entends, dit celui-ci, cela est déjà trop mort pour toi, tandis
que l’autre palpite encore.—Tu es raffiné dans tes voluptés, Friend,
autant qu’un homme; tu veux que ta nourriture vive encore au moment où
tu la déchires; tu aimes à sentir la chair mourir sous ta dent; tu ne
jouis que de ce qui souffre. Nous nous ressemblons;—car je ne suis
pas homme, Friend, je suis au-dessus de cette espèce misérable, je
suis une bête farouche comme toi.—Je voudrais que tu pusses parler,
compagnon Friend, pour me dire si elle égale ma joie, la joie dont
palpitent tes entrailles d’ours quand tu dévores des entrailles
d’homme; mais non, je ne voudrais pas t’entendre parler, de peur que
ta voix ne me rappelât la voix humaine.—Oui, gronde à mes pieds, de
ce grondement qui fait tressaillir dans la montagne le chevrier égaré;
il me plaît comme une voix amie, parce qu’il lui annonce un ennemi.
Lève, Friend, lève ta tête vers moi; lèche mes mains de cette langue
qui a tant de fois bu le sang humain.—Tu as, ainsi que moi, les dents
blanches; cependant ce n’est point notre faute si elles ne sont pas
rouges comme une plaie nouvelle; mais le sang lave le sang.—J’ai vu
plus d’une fois, du fond d’une caverne noire, les jeunes filles de
Kole ou d’Oëlmoe laver leurs pieds nus dans l’eau des torrents, en
chantant d’une voix douce; mais je préfère à ces voix mélodieuses et à
ces figures satinées ta gueule velue et tes cris rauques; ils
épouvantent l’homme.
En parlant ainsi, il s’était assis et abandonnait sa main aux caresses
du monstre, qui, se roulant sur le dos à ses pieds, les lui prodiguait
de mille manières, comme un épagneul qui déploie toutes ses
gentillesses sur le sopha de sa maîtresse. Ce qui était encore plus
étrange, c’est l’attention intelligente avec laquelle il paraissait
recueillir les paroles de son patron. Les monosyllabes bizarres dont
celui-ci les entremêlait semblaient surtout compris de lui, et il
manifestait cette compréhension en redressant subitement sa tête, ou
en roulant quelques sons confus au fond de son gosier.
—Les hommes disent que je les fuis, reprit le petit homme, mais ce
sont eux qui me fuient; ils font par crainte ce que je ferais par
haine. Cependant tu sais, Friend, que je suis aise de rencontrer un
homme quand j’ai faim ou soif.
Tout à coup, il aperçut dans les profondeurs de la galerie une lumière
rougeâtre poindre et s’accroître par degrés, en colorant faiblement
les vieux murs humides.
—En voici un justement. Quand on parle d’enfer, Satan montre sa
corne.—Holà! Friend, ajouta-t-il en se tournant vers l’ours; holà,
lève-toi!
L’animal se dressa sur-le-champ.
—Allons, il faut bien récompenser ton obéissance en satisfaisant ton
appétit.
En parlant ainsi, l’homme se courba vers ce qui était couché à terre.
On entendit comme un craquement d’os brisés par la hache; mais il ne
s’y mêlait plus ni soupirs ni gémissements.
—Il paraît, murmura le petit homme, que nous ne sommes plus que deux
qui vivons dans cette salle d’Arbar.—Tiens, ami Friend, achève ton
festin commencé. Il jeta vers la porte extérieure dont nous avons
parlé ce qu’il avait détaché de l’objet étendu à ses pieds. L’ours se
précipita sur cette proie si avidement, que le coup d’œil le plus
rapide n’eût pu distinguer si ce lambeau n’avait pas en effet la forme
d’un bras humain, revêtu d’un morceau d’étoffe verte de la nuance de
l’uniforme des arquebusiers de Munckholm.
—Voici que l’on approche, dit le petit homme, l’œil fixé sur la
lumière qui croissait de plus en plus.—Compagnon Friend, laisse-moi
seul un instant.—Hé! dehors!
Le monstre obéissant s’élança vers la porte, descendit à reculons les
marches extérieures, et disparut, emportant dans sa gueule sa proie
dégouttante, avec un hurlement de satisfaction.
Au même instant, un homme assez grand se présenta à l’issue de la
galerie, dont les profondeurs sinueuses reflétaient encore une lumière
vague. Il était enveloppé d’un long manteau brun, et portait une
lanterne sourde, dont il dirigea le foyer lumineux droit au visage du
petit homme.
Celui-ci, toujours assis sur sa pierre et les bras croisés, s’écria:
—Sois le mal venu, toi qui viens ici amené par une pensée et non par
un instinct!
Mais l’étranger, sans répondre, paraissait le considérer
attentivement.
—Regarde-moi, poursuivit-il en dressant la tête, tu n’auras peut-être
pas dans une heure un souffle de voix pour te vanter de m’avoir vu. Le
nouveau venu, en promenant sa lumière sur toute la personne du petit
homme, paraissait plus surpris encore qu’effrayé.
—Eh bien, de quoi t’étonnes-tu? reprit le petit homme avec un rire
pareil au bruit d’un crâne qu’on brise; j’ai des bras et des jambes
ainsi que toi. Seulement mes membres ne seront pas, ainsi que les
tiens, la pâture des chatpards et des corbeaux.
L’étranger répondit enfin d’une voix basse, quoique assurée, et comme
s’il craignait seulement d'être entendu du dehors.
—Écoutez, je ne viens pas en ennemi, mais en ami.
L’autre l’interrompit:
—Pourquoi alors n’as-tu pas dépouillé ta forme d’homme?
—Mon intention est de vous rendre service, si vous êtes celui que je
cherche.
—C’est-à-dire de tirer un service de moi. Homme, tu perds tes pas. Je
ne sais rendre de service qu’à ceux qui sont las de la vie.
—À vos paroles, répondit l’étranger, je vous reconnais, bien pour
l’homme qu’il me faut; mais votre taille... Han d’Islande est un
géant; ce ne peut être vous.
—C’est la première fois qu’on en doute devant moi.
—Quoi! ce serait vous!—Et l’étranger se rapprochait du petit
homme.—Mais on dit que Han d’Islande est d’une stature colossale?
—Ajoute ma renommée à ma taille, et tu me verras plus haut que
l’Hécla.
—Vraiment! Répondez-moi, je vous prie; vous êtes bien Han, natif de
Klipstadur, en Islande?
—Ce n’est point avec des paroles que je réponds à cette question, dit
le petit homme en se levant; et le regard qu’il lança sur l’imprudent
étranger le fit reculer de trois pas.
—Bornez-vous, de grâce, à la résoudre avec ce regard, répondit-il
d’une voix presque suppliante et en jetant vers le seuil de la galerie
un coup d’œil où se peignait le regret de l’avoir franchi. Ce sont
vos seuls intérêts qui me conduisent ici.
En entrant dans la salle, le nouveau-venu, n’ayant fait qu’entrevoir
celui qu’il abordait, avait pu conserver quelque sang-froid; mais
quand l’hôte d’Arbar se fut levé, avec son visage de tigre, ses
membres ramassés, ses épaules sanglantes, à peine couvertes d’une peau
encore fraîche, ses grandes mains armées d’ongles, et son regard
flamboyant, l’aventureux étranger avait frémi, comme un voyageur
ignorant, qui croit caresser une anguille et se sent piquer par une
vipère.
—Mes intérêts? reprit le monstre. Viens-tu donc me donner avis qu’il
y a quelque source à empoisonner, quelque village à incendier, ou
quelque arquebusier de Munckholm à égorger?
—Peut-être.—Écoutez. Les mineurs de Norvège se révoltent. Vous savez
combien de désastres amène une révolte.
—Oui, le meurtre, le viol, le sacrilège, l’incendie, le pillage.
—Je vous offre tout cela. Le petit homme se mit à rire.
—Je n’ai pas besoin que tu me l’offres pour le prendre.
Le ricanement féroce qui accompagnait ces paroles fit de nouveau
tressaillir l’étranger. Il continua néanmoins:
—Je vous propose, au nom des mineurs, le commandement de
l’insurrection.
Le petit homme resta un moment silencieux. Tout à coup sa physionomie
sombre prit une expression de malice infernale.
—Est-ce bien en leur nom que tu me le proposes? dit-il.
Cette question sembla déconcerter le nouveau-venu; mais, sûr d'être
inconnu de son redoutable interlocuteur, il se remit aisément.
—Pourquoi les mineurs se révoltent-ils? demanda celui-ci.
—Pour s’affranchir des charges de la tutelle royale.
—N’est-ce que pour cela? repartit l’autre avec le même ton railleur.
—Ils veulent aussi délivrer le prisonnier de Munckholm.
—Est-ce là le seul but de ce mouvement? répéta le petit homme avec
cet accent qui déconcertait l’étranger.
—Je n’en connais point d’autre, balbutia ce dernier.
—Ah! tu n’en connais point d’autre! Ces paroles étaient prononcées du
même ton ironique. L’étranger, pour dissiper l’embarras qu’elles lui
causaient, s’empressa de tirer de dessous son manteau une grosse
bourse qu’il jeta aux pieds du monstre.
—Voici les honoraires de votre commandement. Le petit homme repoussa
le sac du pied.
—Je n’en veux pas. Crois-tu donc que si j’avais envie de ton or ou de
ton sang, j’attendrais ta permission pour me satisfaire?
L’étranger fit un geste de surprise et presque d’effroi.
—C’était un présent dont les mineurs royaux m’avaient chargé pour
vous.
—Je n’en veux pas, te dis-je. L’or ne me sert à rien. Les hommes
vendent bien leur âme, mais ils ne vendent pas leur vie. On est forcé
de la prendre.
—J’annoncerai donc aux chefs des mineurs que le redoutable Han
d’Islande se borne à accepter leur commandement?
—Je ne l’accepte pas.
Ces mots, prononcés d’une voix brève, parurent frapper très
désagréablement le prétendu envoyé des mineurs révoltés.
—Comment? dit-il,
—Non! répéta l’autre.
—Vous refusez de prendre part à une expédition qui vous présente tant
d’avantages?
—Je puis bien piller les fermes, dévaster les hameaux, massacrer les
paysans ou les soldats, tout seul.
—Mais songez qu’en acceptant l’offre des mineurs l’impunité vous est
assurée.
—Est-ce encore au nom des mineurs que tu me promets l’impunité?
demanda l’autre en riant.
—Je ne vous dissimulerai pas, répondit l’étranger d’un air
mystérieux, que c’est au nom d’un puissant personnage qui s’intéresse
à l’insurrection.
—Et ce puissant personnage, lui-même, est-il sûr de n'être pas pendu?
—Si vous le connaissiez, vous ne secoueriez pas ainsi la tête.
—Ah!—Eh bien! quel est-il donc?
—C’est ce que je ne puis vous dire.
Le petit homme s’avança, et frappa sur l’épaule de l’étranger,
toujours avec le même rire sardonique.
—Veux-tu que je te le dise, moi?
Un mouvement échappa à l’homme au manteau; c’était à la fois de
l’épouvante et de l’orgueil blessé. Il ne s’attendait pas plus à la
brusque interpellation du monstre qu’à sa sauvage familiarité.
—Je me joue de toi, continua ce dernier. Tu ne sais pas que je sais
tout. Ce puissant personnage, c’est le grand-chancelier de Danemark et
de Norvège, et le grand-chancelier de Danemark et de Norvège, c’est
toi.
C’était lui en effet. Arrivé à la ruine d’Arbar, vers laquelle nous
l’avons laissé voyageant avec Musdœmon, il avait voulu ne s’en
remettre qu’à lui-même du soin de séduire le brigand, dont il était
loin de se croire connu et attendu. Jamais, par la suite, le comte
d’Ahlefeld, malgré toute sa finesse et toute sa puissance, ne put
découvrir par quel moyen Han d’Islande avait été si bien informé.
Était-ce une trahison de Musdœmon? C’était Musdœmon, il est vrai,
qui avait insinué au noble comte l’idée de se présenter en personne au
brigand; mais quel intérêt pouvait-il tirer de cette perfidie? Le
brigand avait-il saisi sur quelqu’une de ses victimes des papiers
relatifs aux projets du grand-chancelier? Mais Frédéric d’Ahlefeld
était, avec Musdœmon, le seul être vivant instruit du plan de son
père, et, tout frivole qu’il était, il n’était pas assez insensé pour
compromettre un pareil secret. D’ailleurs, il était en garnison à
Munckholm, du moins le grand-chancelier le croyait. Ceux qui liront la
suite de cette scène, sans être, plus que le comte d’Ahlefeld, à même
de résoudre le problème, verront quelle probabilité on pouvait asseoir
sur cette dernière hypothèse.
Une des qualités les plus éminentes du comte d’Ahlefeld, c’était la
présence d’esprit. Quand il s’entendit si rudement nommer par le petit
homme, il ne put réprimer un cri de surprise; mais en un clin d’œil
sa physionomie pâle et hautaine passa de l’expression de la crainte et
de l’étonnement à celle du calme et de l’assurance.
—Eh bien, oui! dit-il, je veux être franc avec vous; je suis en effet
le chancelier. Mais soyez franc aussi.
Un éclat de rire de l’autre l’interrompit.
—Est-ce que je me suis fait prier pour te dire mon nom et pour te
dire le tien?
—Dites-moi avec la même sincérité comment vous avez su qui j’étais.
—Ne t’a-t-on donc pas dit que Han d’Islande voit à travers les
montagnes?
Le comte voulut insister.
—Voyez en moi un ami.
—Ta main, comte d’Ahlefeld! dit le petit homme brutalement. Puis il
regarda le ministre en face et s’écria:—Si nos deux âmes s’envolaient
de nos corps en ce moment, je crois que Satan hésiterait avant de
décider laquelle des deux est celle du monstre.
Le hautain seigneur se mordit les lèvres; mais, placé entre la crainte
du brigand et la nécessité d’en faire son instrument, il ne manifesta
pas son mécontentement.
—Ne vous jouez pas de vos intérêts; acceptez la direction de
l’insurrection, et confiez-vous à ma reconnaissance.
—Chancelier de Norvège; tu comptes sur le succès de tes entreprises,
comme une vieille femme qui songe à la robe qu’elle va se filer avec
du chanvre dérobé, tandis que la griffe du chat embrouille sa
quenouille.
—Encore une fois, réfléchissez avant de rejeter mes offres.
—Encore une fois, moi, brigand, je te dis à toi, grand-chancelier des
deux royaumes: non!
—J’attendais une autre réponse, après l’éminent service que vous
m’avez déjà rendu.
—Quel service? demanda le brigand.
—N’est-ce point par vous que le capitaine Dispolsen a été assassiné?
répondit le chancelier.
—Cela se peut, comte d’Ahlefeld; je ne le connais pas. Quel est cet
homme dont tu me parles?
—Quoi! est-ce que ce ne serait point dans vos mains par hasard que
serait tombé le coffret de fer dont il était porteur?
Cette question parut fixer les souvenirs du brigand.
—Attendez, dit-il, je me rappelle en effet cet homme et sa cassette
de fer. C’était aux grèves d’Urchtal.
—Du moins, reprit le chancelier, si vous pouviez me remettre cette
cassette, ma reconnaissance serait sans bornes. Dites-moi, qu’est
devenue cette cassette? car elle est en votre pouvoir.
Le noble ministre insistait si vivement sur cette demande que le
brigand en parut frappé.
—Cette boîte de fer est donc d’une bien haute importance pour ta
grâce, chancelier de Norvège?
—Oui.
—Quelle sera ma récompense si je te dis où tu la trouveras?
—Tout ce que vous pouvez désirer, mon cher Han d’Islande.
—Eh bien! je ne te le dirai pas.
—Allons, vous riez! Songez au service que vous me rendrez.
—J’y songe précisément.
—Je vous assurerai une fortune immense, je demanderai votre grâce au
roi.
—Demande-moi plutôt la tienne, dit le brigand. Écoute-moi,
grand-chancelier de Danemark et de Norvège, les tigres ne dévorent pas
les hyènes. Je vais te laisser sortir vivant de ma présence, parce que
tu es un méchant et que chaque instant de ta vie, chaque pensée de ton
âme, enfante un malheur pour les hommes et un crime pour toi. Mais ne
reviens plus, car je t’apprendrais que ma haine n’épargne personne,
pas même les scélérats. Quant à ton capitaine, ne te flatte pas que ce
soit pour toi que je l’ai assassiné; c’est son uniforme qui l’a
condamné, ainsi que cet autre misérable, que je n’ai pas non plus
égorgé pour te rendre service, je t’assure.
En parlant ainsi, il avait saisi le bras du noble comte et l’avait
entraîné vers le corps couché dans l’ombre. Au moment où il achevait
ses protestations, la lumière de la lanterne sourde tomba sur cet
objet. C’était un cadavre déchiré et revêtu en effet d’un habit
d’officier des arquebusiers de Munckholm. Le chancelier s’approcha
avec un sentiment d’horreur. Tout à coup son regard s’arrêta sur le
visage blême et sanglant du mort. Cette bouche bleue et entr’ouverte,
ces cheveux hérissés, ces joues livides, ces yeux éteints, ne
l’empêchèrent pas de le reconnaître. Il poussa un cri effrayant:
—Ciel! Frédéric! mon fils!
Qu’on n’en doute pas, les cœurs en apparence les plus desséchés et
les plus endurcis recèlent toujours dans leur dernier repli quelque
affection ignorée d’eux-mêmes, qui semble se cacher parmi des passions
et des vices, comme un témoin mystérieux et un vengeur futur. On
dirait qu’elle est là pour faire un jour connaître au crime la
douleur. Elle attend son heure en silence. L’homme pervers la porte
dans son sein et ne la sent pas, parce qu’aucune des afflictions
ordinaires n’est assez forte pour pénétrer l’écorce épaisse d’égoïsme
et de méchanceté dont elle est enveloppée; mais qu’une des rares et
véritables douleurs de la vie se présente inattendue, elle plonge dans
le gouffre de cette âme comme un glaive, et en touche le fond. Alors
l’affection inconnue se dévoile, à l’infortuné méchant, d’autant plus
violente qu’elle était plus ignorée, d’autant plus douloureuse qu’elle
était moins sensible, parce que l’aiguillon du malheur a dû remuer le
cœur bien plus profondément pour l’atteindre. La nature se réveille
et se déchaîne; elle livre le misérable à des désolations
inaccoutumées, à des supplices inouïs; il éprouve réunies en un
instant toutes les souffrances dont il s’était joué durant tant
d’années. Les tourments les plus opposés le déchirent à la fois. Son
cœur, sur qui pèse une stupeur morne, se soulève en proie à des
tortures convulsives. Il semble qu’il vienne d’entrevoir l’enfer dans
sa vie, et qu’il se soit révélé à lui quelque chose de plus que le
désespoir.
Le comte d’Ahlefeld aimait son fils sans le savoir. Nous disons son
fils, parce qu’ignorant l’adultère de sa femme, Frédéric, l’héritier
direct de son nom, avait ce titre à ses yeux. Le croyant toujours à
Munckholm, il était bien loir de s’attendre à le retrouver dans la
tourelle d’Arbar et à le retrouver mort! Cependant il était là,
sanglant, décoloré; c’était lui, il n’en pouvait douter. On peut se
figurer ce qui se passa en lui quand la certitude de l’aimer pénétra
dans son âme inopinément avec la certitude de l’avoir perdu. Tous les
sentiments que ces deux pages décrivent à peine fondirent sur son
cœur ensemble comme des éclats de tonnerre. Foudroyé, en quelque
sorte, par la surprise, l’épouvante et le désespoir, il se jeta en
arrière et se tordit les bras, en répétant d’une voix lamentable:
—Mon fils! mon fils!
Le brigand se mit à rire; et ce fut une chose horrible que d’entendre
ce rire se mêler aux gémissements d’un père devant le cadavre de son
fils.
—Par mon aïeul Ingolphe! tu peux crier, comte d’Ahlefeld, tu ne le
réveilleras pas.
Tout à coup son atroce visage se rembrunit, et il dit d’une voix
sombre:
—Pleure ton fils, je venge le mien.
Un bruit de pas précipités dans la galerie l’interrompit; et au moment
où il retournait la tête avec surprise, quatre hommes de haute taille,
le sabre nu, s’élancèrent dans la salle; un cinquième, petit et
replet, les suivait, portant une torche d’une main et une épée de
l’autre. Il était enveloppé d’un manteau brun, pareil à celui du
grand-chancelier.
—Seigneur! cria-t-il, nous vous avons entendu, nous accourons à votre
secours.
Le lecteur a sans doute déjà reconnu Musdœmon et les quatre
domestiques armés qui composaient la suite du comte.
Quand les rayons de la torche jetèrent leur lumière vive dans la
salle, les cinq nouveaux-venus s’arrêtèrent frappés d’horreur; et
c’était en effet un spectacle effrayant. D’un côté, les restes
sanglants du loup; de l’autre, le cadavre défiguré du jeune officier;
puis ce père aux yeux hagards, aux cris farouches, et près de lui
l’épouvantable brigand, tournant vers les assaillants un visage
hideux, où se peignait un étonnement intrépide.
En voyant ce renfort inattendu, l’idée de la vengeance s’empara du
comte et le jeta du désespoir dans la rage.
—Mort à ce brigand! s’écria-t-il en tirant son épée. Il a assassiné
mon fils! Mort! mort!
—Il a assassiné le seigneur Frédéric? dit Musdœmon, et la torche
qu’il portait n’éclaira point la moindre altération sur son visage.
—Mort! mort! répéta le comte furieux.
Et ils s’élancèrent tous six sur le brigand. Celui-ci, surpris de
cette brusque attaque, recula vers l’ouverture qui donnait sur le
précipice, avec un rugissement féroce, qui annonçait plutôt la colère
que la crainte.
Six épées étaient dirigées contre lui, et son regard était plus
enflammé, et ses traits étaient plus menaçants qu’aucun de ceux des
agresseurs. Il avait saisi sa hache de pierre, et, contraint par le
nombre des assaillants à se borner à la défensive, il la faisait
tourner dans sa main avec une telle rapidité, que le cercle de
rotation le couvrait comme un bouclier. Une multitude d’étincelles
jaillissaient avec un bruit clair de la pointe des épées, lorsqu’elles
étaient heurtées par le tranchant de la hache; mais aucune lame ne
touchait son corps. Toutefois, fatigué par son précédent combat avec
le loup, il perdait insensiblement du terrain, et il se vit bientôt
acculé à la porte ouverte sur l’abîme.
—Mes amis! cria le comte, du courage! jetons le monstre dans ce
précipice.
—Avant que j’y tombe, les étoiles y tomberont, répliqua le brigand.
Cependant les agresseurs redoublèrent d’ardeur et d’audace en voyant
le petit homme forcé de descendre une marche de l’escalier suspendu
au-dessus du gouffre.
—Bien, poussons! reprit le grand-chancelier; il faudra bien qu’il
tombe; encore un effort!—Misérable! tu as commis ton dernier
crime.—Courage, compagnons!
Tandis que de sa main droite il continuait les terribles évolutions de
sa hache, le brigand, sans répondre, prit de la gauche une trompe de
corne suspendue à sa ceinture, et, la portant à ses lèvres, lui fit
rendre à plusieurs reprises un son rauque et prolongé, auquel répondit
soudain un rugissement parti de l’abîme.
Quelques instants après, au moment où le comte et ses satellites,
serrant toujours le petit homme de près, s’applaudissaient de lui
avoir fait descendre la seconde marche, la tête énorme d’un ours blanc
parut au bout rompu de l’escalier. Frappés d’un étonnement mêlé
d’effroi, les assaillants reculèrent.
L’ours acheva de gravir l’escalier lourdement en leur présentant sa
gueule sanglante et ses dents acérées.
—Merci, mon brave Friend! cria le brigand.
Et profitant de la surprise des agresseurs, il se jeta sur le dos de
son ours qui se mit à descendre à reculons, montrant toujours, sa tête
menaçante aux ennemis de son maître.
Bientôt, revenus de leur première stupéfaction, ils purent voir
l’ours, emportant le brigand hors de leur atteinte, descendre dans
l’abîme, ainsi que sans doute il en était monté, en s’accrochant à de
vieux troncs d’arbres et à des saillies de rochers. Ils voulurent
faire rouler des quartiers de pierre sur lui; mais avant qu’ils
eussent soulevé du sol une de ces vieilles masses de granit qui y
dormaient depuis si longtemps, le brigand et son étrange monture
avaient disparu dans une caverne.
XXV
LE LION.
Hoh!
THÉSÉE.
Bien rugi, lion!
SHAKESPEARE, le Songe d’été
Le voyageur qui parcourt de nos jours les montagnes couvertes de neige
dont le lac de Smiasen est entouré comme d’une ceinture blanche, ne
trouve plus aucun vestige de ce que les norvégiens du dix-septième
siècle appelaient la ruine d’Arbar. On n’a jamais pu savoir de quelle
construction humaine, de quel genre d’édifice, provenait cette ruine,
si l’on peut lui donner ce nom. En sortant de la forêt qui couvre la
partie méridionale du lac, après avoir gravi une pente semée çà et là
de pans de murs et de restes de tours, on arrive à une ouverture
voûtée qui perce le flanc du mont. Cette ouverture, aujourd’hui
entièrement obstruée par les éboulements de terre, était l’entrée
d’une espèce de galerie creusée à vif dans le roc, laquelle traversait
la montagne de part en part. Cette galerie, éclairée faiblement par
des soupiraux coniques, pratiqués dans sa voûte de distance en
distance, aboutissait à une sorte de salle oblongue et ovale, creusée
à moitié dans la roche et terminée en une espèce de maçonnerie
cyclopéenne. Autour de cette salle on observait, dans des niches
profondes, des figures de granit grossièrement travaillées.
Quelques-uns de ces simulacres mystérieux, tombés de leurs piédestaux,
gisaient pêle-mêle sur les dalles, avec d’autres décombres informes
couverts d’herbes et de mousses, à travers lesquels serpentaient le
lézard, l’araignée, et tous les insectes hideux qui naissent de la
terre et des ruines.
Le jour ne pénétrait dans ce lieu que par une porte opposée à la
bouche de la galerie. Cette porte avait, vue d’un certain côté, la
forme ogive, mais grossière, sans âge et sans date, et évidemment
donnée à l’architecte par le hasard. On aurait pu donner à cette
porte, bien qu’elle fût de plain-pied, le nom de fenêtre, car elle
s’ouvrait sur un précipice immense; et l’on ne comprenait pas où
pouvaient conduire trois ou quatre marches d’escalier suspendues sur
l’abîme en dehors et au-dessous de cette singulière issue.
Cette salle était l’intérieur d’une espèce de tourelle gigantesque
qui, de loin, vue du côté du précipice, semblait un des pitons de la
montagne. Cette tourelle était isolée, et, comme on l’a déjà dit, nul
ne savait à quel édifice elle avait appartenu. On apercevait seulement
au-dessus, sur un plateau inaccessible au plus hardi chasseur, une
masse qu’on pouvait prendre, à cause de l’éloignement, pour une roche
courbée ou pour le débris d’une arcade colossale.—Cette tourelle et
cette arcade écroulée étaient connues des paysans sous le nom de
ruines d’Arbar. On ne savait pas plus l’origine du nom que l’origine
du monument.
C’est sur une pierre située au milieu de cette salle elliptique, qu’un
petit homme, vêtu de peaux de bêtes, et que nous avons déjà eu
occasion de rencontrer plusieurs fois dans le cours de cet ouvrage,
est assis. Il tourne le dos au jour, ou plutôt au vague crépuscule qui
pénètre dans la sombre tourelle pendant le soleil éclatant de midi.
Cette lueur, la plus forte qui puisse éclairer naturellement
l’intérieur de la tourelle, ne suffit pas pour qu’on puisse distinguer
de quelle nature est l’objet vers lequel le petit homme se tient
courbé. On entend quelques gémissements sourds, et l’on pourrait juger
qu’ils partent de ce corps, aux mouvements faibles qu’il semble faire
de tout temps. Quelquefois le petit homme se redresse, et il porte à
ses lèvres une sorte de coupe, dont la forme paraît être celle d’un
crâne humain, pleine d’une liqueur fumante dont on ne peut voir la
couleur, et qu’il savoure à longs traits.
Tout à coup il se lève brusquement.
—On marche dans la galerie, je crois; est-ce déjà le chancelier des
deux royaumes?
Ces paroles sont suivies d’un éclat de rire horrible, qui se termine
en rugissement sauvage, auquel répond soudain un hurlement parti de la
galerie.
—Oh! oh! reprend l’hôte de la ruine d’Arbar, ce n’est pas un homme;
mais c’est toujours un ennemi; c’est un loup.
En effet, un grand loup sort subitement de dessous la voûte de la
galerie, s’arrête un moment, puis s’approche obliquement vers l’homme,
le ventre à terre et fixant sur lui des yeux ardents qui étincellent
dans l’ombre. Celui-ci, toujours debout et les bras croisés, le
regarde.
—Ah! c’est le vieux loup au poil gris! le plus vieux loup des forêts
du Smiasen.—Bonjour, loup; tes yeux brillent; tu es affamé, et
l’odeur des cadavres t’attire.—Tu attireras aussi bientôt les loups
affamés.
—Sois le bienvenu, loup de Smiasen; j’ai toujours eu envie de te
rencontrer. Tu es si vieux qu’on dit que tu ne peux mourir.—On ne le
dira plus demain.
L’animal répondit par un hurlement affreux, fit un soubresaut en
arrière et s’élança d’un bond sur le petit homme.
Celui-ci ne recula point d’un pas. Aussi prompt que l’éclair, de son
bras droit il étreignit le ventre du loup, qui, debout en face de lui,
avait jeté ses deux pattes de devant sur ses épaules; de la main
gauche, il garantit son visage de la gueule béante de son ennemi, en
lui saisissant le gosier avec une telle force, que l’animal, contraint
de lever la tête, put à peine articuler un cri de douleur.
—Loup de Smiasen, dit l’homme triomphant, tu déchires ma casaque,
mais ta peau la remplacera.
Au moment où il mêlait à ces paroles de victoire quelques paroles d’un
jargon bizarre, un effort convulsif du loup à l’agonie le fit
trébucher contre les pierres qui parsemaient la salle. Ils tombèrent
tous deux, et les rugissements de l’homme se confondirent avec les
hurlements de la bête.
Obligé dans sa chute de lâcher le gosier du loup, le petit homme
sentait déjà les dents tranchantes s’enfoncer dans son épaule, quand,
en se roulant l’un sur l’autre, les deux combattants heurtèrent une
énorme masse blanche velue qui gisait dans la partie la plus
ténébreuse de la salle.
C’était un ours, qui se réveilla de son lourd sommeil en grondant.
À peine les yeux paresseux de ce nouveau personnage se furent-ils
assez ouverts pour distinguer la lutte, qu’il se précipita avec
fureur, non sur l’homme, mais sur le loup qui en ce moment triomphait
à son tour, le saisit violemment de sa gueule par le milieu du corps,
et dégagea ainsi le combattant à face humaine.
L’homme, loin de se montrer reconnaissant d’un si grand service, se
releva tout ensanglanté, et, s’élançant sur l’ours, lui donna un
vigoureux coup de pied dans le ventre, comme un maître à son chien
lorsqu’il a commis quelque faute.
—Friend! qui est-ce qui t’appelle? De quoi te mêles-tu?
Ces mots étaient entrecoupés d’interjections furibondes et de
grincements de dents.
—Va-t’en! ajouta-t-il en rugissant. L’ours, qui avait reçu à la fois
un coup de pied de l’homme et un coup de dent du loup, fit entendre
une sorte de murmure plaintif; puis, baissant sa lourde tête, il lâcha
l’animal affamé, qui se jeta sur l’homme avec une rage nouvelle.
Pendant que la lutte continuait, l’ours rebuté retourna à la place où
il dormait, s’assit gravement en laissant errer sur les deux ennemis
furieux un regard indifférent, et garda le plus paisible silence, en
passant alternativement chacune de ses pattes de devant sur
l’extrémité de son museau blanc.
Mais le petit homme, au moment où le doyen des loups du Smiasen était
revenu à la charge, avait saisi le mufle sanglant de la bête; puis,
par un effort inouï de force et d’adresse, il était parvenu à
emprisonner la gueule tout entière dans sa main. Le loup se débattait
avec des élancements de rage et de douleur; une écume livide tombait
de ses lèvres comprimées, et ses yeux, comme gonflés de colère,
semblaient sortir de leur orbite. Des deux adversaires, celui dont les
os étaient broyés par des dents aiguës, les chairs déchirées par des
ongles brûlants, ce n’était pas l’homme, mais la bête féroce; celui
dont le hurlement avait l’accent le plus sauvage, l’expression la plus
farouche, ce n’était point la bête fauve, mais l’homme.
Enfin celui-ci, ramassant toutes ses forces épuisées par la longue
résistance du vieux loup, serra le museau de ses deux mains avec une
telle vigueur, que le sang jaillit des narines et de la gueule de
l’animal; ses yeux de flamme s’éteignirent et se fermèrent à demi; il
chancela et tomba inanimé aux pieds de son vainqueur. Le mouvement
faible et continuel de sa queue et les tremblements convulsifs et
intermittents qui couraient par tout son corps annonçaient seuls qu’il
n’était pas encore tout à fait mort.
Tout à coup une dernière convulsion ébranla l’animal expirant, et les
symptômes de vie cessèrent.
—Te voilà mort, loup cervier! dit le petit homme en le poussant du
pied avec dédain; est-ce que tu croyais vieillir encore après m’avoir
rencontré? Tu ne courras plus à pas sourds sur les neiges en suivant
l’odeur et les traces de ta proie; te voilà toi-même bon pour les
loups ou les vautours; tu as dévoré bien des voyageurs égarés autour
du Smiasen durant ta longue vie de meurtre et de carnage; maintenant,
tu es mort toi-même, tu ne mangeras plus d’hommes; c’est dommage.
Il s’arma d’une pierre tranchante, s’accroupit sur le corps chaud et
palpitant du loup, rompit les jointures des membres, sépara la tête
des épaules, fendit la peau dans toute sa longueur sur le ventre, la
détacha comme on enlève une veste, et en un clin d’œil le formidable
loup du Smiasen n’offrit plus qu’une carcasse nue et ensanglantée. Il
jeta cette dépouille sur ses épaules meurtries de morsures, en
tournant au dehors le côté nu de la peau humide et tachée de longues
veines de sang.
—Il faut bien, grommela-t-il entre ses dents, se vêtir de la peau des
bêtes, celle de l’homme est trop mince pour préserver du froid.
Pendant qu’il se parlait ainsi à lui-même, plus hideux encore sous son
hideux trophée, l’ours, ennuyé sans doute de son inaction, s’était
approché comme furtivement de l’autre objet couché dans l’ombre dont
nous avons parlé au commencement de ce chapitre, et bientôt il s’éleva
de cette partie ténébreuse de la salle un bruit de dents mêlé de
soupirs d’agonie faibles et douloureux. Le petit homme se retourna.
—Friend! cria-t-il d’une voix menaçante; ah! misérable Friend!—Ici,
viens ici!
Et ramassant une grosse pierre, il la jeta à la tête du monstre, qui,
tout étourdi du choc, s’arracha lentement à son festin, et vint, en
léchant ses lèvres rouges, tomber pantelant aux pieds du petit homme,
vers lequel il élevait sa tête énorme en courbant son dos, comme pour
demander grâce de son indiscrétion.
Alors, il se fit entre les deux monstres, car on peut bien donner ce
nom à l’habitant de la ruine d’Arbar, un échange de grondements
significatifs. Ceux de l’homme exprimaient l’empire et la colère, ceux
de l’ours la prière et la soumission.
—Tiens, dit enfin l’homme, en montrant de son doigt crochu le cadavre
écorché du loup, voici ta proie; laisse-moi la mienne.
L’ours, après avoir flairé le corps du loup, secoua la tête d’un air
mécontent et tourna son regard vers l’homme qui paraissait son maître.
—J’entends, dit celui-ci, cela est déjà trop mort pour toi, tandis
que l’autre palpite encore.—Tu es raffiné dans tes voluptés, Friend,
autant qu’un homme; tu veux que ta nourriture vive encore au moment où
tu la déchires; tu aimes à sentir la chair mourir sous ta dent; tu ne
jouis que de ce qui souffre. Nous nous ressemblons;—car je ne suis
pas homme, Friend, je suis au-dessus de cette espèce misérable, je
suis une bête farouche comme toi.—Je voudrais que tu pusses parler,
compagnon Friend, pour me dire si elle égale ma joie, la joie dont
palpitent tes entrailles d’ours quand tu dévores des entrailles
d’homme; mais non, je ne voudrais pas t’entendre parler, de peur que
ta voix ne me rappelât la voix humaine.—Oui, gronde à mes pieds, de
ce grondement qui fait tressaillir dans la montagne le chevrier égaré;
il me plaît comme une voix amie, parce qu’il lui annonce un ennemi.
Lève, Friend, lève ta tête vers moi; lèche mes mains de cette langue
qui a tant de fois bu le sang humain.—Tu as, ainsi que moi, les dents
blanches; cependant ce n’est point notre faute si elles ne sont pas
rouges comme une plaie nouvelle; mais le sang lave le sang.—J’ai vu
plus d’une fois, du fond d’une caverne noire, les jeunes filles de
Kole ou d’Oëlmoe laver leurs pieds nus dans l’eau des torrents, en
chantant d’une voix douce; mais je préfère à ces voix mélodieuses et à
ces figures satinées ta gueule velue et tes cris rauques; ils
épouvantent l’homme.
En parlant ainsi, il s’était assis et abandonnait sa main aux caresses
du monstre, qui, se roulant sur le dos à ses pieds, les lui prodiguait
de mille manières, comme un épagneul qui déploie toutes ses
gentillesses sur le sopha de sa maîtresse. Ce qui était encore plus
étrange, c’est l’attention intelligente avec laquelle il paraissait
recueillir les paroles de son patron. Les monosyllabes bizarres dont
celui-ci les entremêlait semblaient surtout compris de lui, et il
manifestait cette compréhension en redressant subitement sa tête, ou
en roulant quelques sons confus au fond de son gosier.
—Les hommes disent que je les fuis, reprit le petit homme, mais ce
sont eux qui me fuient; ils font par crainte ce que je ferais par
haine. Cependant tu sais, Friend, que je suis aise de rencontrer un
homme quand j’ai faim ou soif.
Tout à coup, il aperçut dans les profondeurs de la galerie une lumière
rougeâtre poindre et s’accroître par degrés, en colorant faiblement
les vieux murs humides.
—En voici un justement. Quand on parle d’enfer, Satan montre sa
corne.—Holà! Friend, ajouta-t-il en se tournant vers l’ours; holà,
lève-toi!
L’animal se dressa sur-le-champ.
—Allons, il faut bien récompenser ton obéissance en satisfaisant ton
appétit.
En parlant ainsi, l’homme se courba vers ce qui était couché à terre.
On entendit comme un craquement d’os brisés par la hache; mais il ne
s’y mêlait plus ni soupirs ni gémissements.
—Il paraît, murmura le petit homme, que nous ne sommes plus que deux
qui vivons dans cette salle d’Arbar.—Tiens, ami Friend, achève ton
festin commencé. Il jeta vers la porte extérieure dont nous avons
parlé ce qu’il avait détaché de l’objet étendu à ses pieds. L’ours se
précipita sur cette proie si avidement, que le coup d’œil le plus
rapide n’eût pu distinguer si ce lambeau n’avait pas en effet la forme
d’un bras humain, revêtu d’un morceau d’étoffe verte de la nuance de
l’uniforme des arquebusiers de Munckholm.
—Voici que l’on approche, dit le petit homme, l’œil fixé sur la
lumière qui croissait de plus en plus.—Compagnon Friend, laisse-moi
seul un instant.—Hé! dehors!
Le monstre obéissant s’élança vers la porte, descendit à reculons les
marches extérieures, et disparut, emportant dans sa gueule sa proie
dégouttante, avec un hurlement de satisfaction.
Au même instant, un homme assez grand se présenta à l’issue de la
galerie, dont les profondeurs sinueuses reflétaient encore une lumière
vague. Il était enveloppé d’un long manteau brun, et portait une
lanterne sourde, dont il dirigea le foyer lumineux droit au visage du
petit homme.
Celui-ci, toujours assis sur sa pierre et les bras croisés, s’écria:
—Sois le mal venu, toi qui viens ici amené par une pensée et non par
un instinct!
Mais l’étranger, sans répondre, paraissait le considérer
attentivement.
—Regarde-moi, poursuivit-il en dressant la tête, tu n’auras peut-être
pas dans une heure un souffle de voix pour te vanter de m’avoir vu. Le
nouveau venu, en promenant sa lumière sur toute la personne du petit
homme, paraissait plus surpris encore qu’effrayé.
—Eh bien, de quoi t’étonnes-tu? reprit le petit homme avec un rire
pareil au bruit d’un crâne qu’on brise; j’ai des bras et des jambes
ainsi que toi. Seulement mes membres ne seront pas, ainsi que les
tiens, la pâture des chatpards et des corbeaux.
L’étranger répondit enfin d’une voix basse, quoique assurée, et comme
s’il craignait seulement d'être entendu du dehors.
—Écoutez, je ne viens pas en ennemi, mais en ami.
L’autre l’interrompit:
—Pourquoi alors n’as-tu pas dépouillé ta forme d’homme?
—Mon intention est de vous rendre service, si vous êtes celui que je
cherche.
—C’est-à-dire de tirer un service de moi. Homme, tu perds tes pas. Je
ne sais rendre de service qu’à ceux qui sont las de la vie.
—À vos paroles, répondit l’étranger, je vous reconnais, bien pour
l’homme qu’il me faut; mais votre taille... Han d’Islande est un
géant; ce ne peut être vous.
—C’est la première fois qu’on en doute devant moi.
—Quoi! ce serait vous!—Et l’étranger se rapprochait du petit
homme.—Mais on dit que Han d’Islande est d’une stature colossale?
—Ajoute ma renommée à ma taille, et tu me verras plus haut que
l’Hécla.
—Vraiment! Répondez-moi, je vous prie; vous êtes bien Han, natif de
Klipstadur, en Islande?
—Ce n’est point avec des paroles que je réponds à cette question, dit
le petit homme en se levant; et le regard qu’il lança sur l’imprudent
étranger le fit reculer de trois pas.
—Bornez-vous, de grâce, à la résoudre avec ce regard, répondit-il
d’une voix presque suppliante et en jetant vers le seuil de la galerie
un coup d’œil où se peignait le regret de l’avoir franchi. Ce sont
vos seuls intérêts qui me conduisent ici.
En entrant dans la salle, le nouveau-venu, n’ayant fait qu’entrevoir
celui qu’il abordait, avait pu conserver quelque sang-froid; mais
quand l’hôte d’Arbar se fut levé, avec son visage de tigre, ses
membres ramassés, ses épaules sanglantes, à peine couvertes d’une peau
encore fraîche, ses grandes mains armées d’ongles, et son regard
flamboyant, l’aventureux étranger avait frémi, comme un voyageur
ignorant, qui croit caresser une anguille et se sent piquer par une
vipère.
—Mes intérêts? reprit le monstre. Viens-tu donc me donner avis qu’il
y a quelque source à empoisonner, quelque village à incendier, ou
quelque arquebusier de Munckholm à égorger?
—Peut-être.—Écoutez. Les mineurs de Norvège se révoltent. Vous savez
combien de désastres amène une révolte.
—Oui, le meurtre, le viol, le sacrilège, l’incendie, le pillage.
—Je vous offre tout cela. Le petit homme se mit à rire.
—Je n’ai pas besoin que tu me l’offres pour le prendre.
Le ricanement féroce qui accompagnait ces paroles fit de nouveau
tressaillir l’étranger. Il continua néanmoins:
—Je vous propose, au nom des mineurs, le commandement de
l’insurrection.
Le petit homme resta un moment silencieux. Tout à coup sa physionomie
sombre prit une expression de malice infernale.
—Est-ce bien en leur nom que tu me le proposes? dit-il.
Cette question sembla déconcerter le nouveau-venu; mais, sûr d'être
inconnu de son redoutable interlocuteur, il se remit aisément.
—Pourquoi les mineurs se révoltent-ils? demanda celui-ci.
—Pour s’affranchir des charges de la tutelle royale.
—N’est-ce que pour cela? repartit l’autre avec le même ton railleur.
—Ils veulent aussi délivrer le prisonnier de Munckholm.
—Est-ce là le seul but de ce mouvement? répéta le petit homme avec
cet accent qui déconcertait l’étranger.
—Je n’en connais point d’autre, balbutia ce dernier.
—Ah! tu n’en connais point d’autre! Ces paroles étaient prononcées du
même ton ironique. L’étranger, pour dissiper l’embarras qu’elles lui
causaient, s’empressa de tirer de dessous son manteau une grosse
bourse qu’il jeta aux pieds du monstre.
—Voici les honoraires de votre commandement. Le petit homme repoussa
le sac du pied.
—Je n’en veux pas. Crois-tu donc que si j’avais envie de ton or ou de
ton sang, j’attendrais ta permission pour me satisfaire?
L’étranger fit un geste de surprise et presque d’effroi.
—C’était un présent dont les mineurs royaux m’avaient chargé pour
vous.
—Je n’en veux pas, te dis-je. L’or ne me sert à rien. Les hommes
vendent bien leur âme, mais ils ne vendent pas leur vie. On est forcé
de la prendre.
—J’annoncerai donc aux chefs des mineurs que le redoutable Han
d’Islande se borne à accepter leur commandement?
—Je ne l’accepte pas.
Ces mots, prononcés d’une voix brève, parurent frapper très
désagréablement le prétendu envoyé des mineurs révoltés.
—Comment? dit-il,
—Non! répéta l’autre.
—Vous refusez de prendre part à une expédition qui vous présente tant
d’avantages?
—Je puis bien piller les fermes, dévaster les hameaux, massacrer les
paysans ou les soldats, tout seul.
—Mais songez qu’en acceptant l’offre des mineurs l’impunité vous est
assurée.
—Est-ce encore au nom des mineurs que tu me promets l’impunité?
demanda l’autre en riant.
—Je ne vous dissimulerai pas, répondit l’étranger d’un air
mystérieux, que c’est au nom d’un puissant personnage qui s’intéresse
à l’insurrection.
—Et ce puissant personnage, lui-même, est-il sûr de n'être pas pendu?
—Si vous le connaissiez, vous ne secoueriez pas ainsi la tête.
—Ah!—Eh bien! quel est-il donc?
—C’est ce que je ne puis vous dire.
Le petit homme s’avança, et frappa sur l’épaule de l’étranger,
toujours avec le même rire sardonique.
—Veux-tu que je te le dise, moi?
Un mouvement échappa à l’homme au manteau; c’était à la fois de
l’épouvante et de l’orgueil blessé. Il ne s’attendait pas plus à la
brusque interpellation du monstre qu’à sa sauvage familiarité.
—Je me joue de toi, continua ce dernier. Tu ne sais pas que je sais
tout. Ce puissant personnage, c’est le grand-chancelier de Danemark et
de Norvège, et le grand-chancelier de Danemark et de Norvège, c’est
toi.
C’était lui en effet. Arrivé à la ruine d’Arbar, vers laquelle nous
l’avons laissé voyageant avec Musdœmon, il avait voulu ne s’en
remettre qu’à lui-même du soin de séduire le brigand, dont il était
loin de se croire connu et attendu. Jamais, par la suite, le comte
d’Ahlefeld, malgré toute sa finesse et toute sa puissance, ne put
découvrir par quel moyen Han d’Islande avait été si bien informé.
Était-ce une trahison de Musdœmon? C’était Musdœmon, il est vrai,
qui avait insinué au noble comte l’idée de se présenter en personne au
brigand; mais quel intérêt pouvait-il tirer de cette perfidie? Le
brigand avait-il saisi sur quelqu’une de ses victimes des papiers
relatifs aux projets du grand-chancelier? Mais Frédéric d’Ahlefeld
était, avec Musdœmon, le seul être vivant instruit du plan de son
père, et, tout frivole qu’il était, il n’était pas assez insensé pour
compromettre un pareil secret. D’ailleurs, il était en garnison à
Munckholm, du moins le grand-chancelier le croyait. Ceux qui liront la
suite de cette scène, sans être, plus que le comte d’Ahlefeld, à même
de résoudre le problème, verront quelle probabilité on pouvait asseoir
sur cette dernière hypothèse.
Une des qualités les plus éminentes du comte d’Ahlefeld, c’était la
présence d’esprit. Quand il s’entendit si rudement nommer par le petit
homme, il ne put réprimer un cri de surprise; mais en un clin d’œil
sa physionomie pâle et hautaine passa de l’expression de la crainte et
de l’étonnement à celle du calme et de l’assurance.
—Eh bien, oui! dit-il, je veux être franc avec vous; je suis en effet
le chancelier. Mais soyez franc aussi.
Un éclat de rire de l’autre l’interrompit.
—Est-ce que je me suis fait prier pour te dire mon nom et pour te
dire le tien?
—Dites-moi avec la même sincérité comment vous avez su qui j’étais.
—Ne t’a-t-on donc pas dit que Han d’Islande voit à travers les
montagnes?
Le comte voulut insister.
—Voyez en moi un ami.
—Ta main, comte d’Ahlefeld! dit le petit homme brutalement. Puis il
regarda le ministre en face et s’écria:—Si nos deux âmes s’envolaient
de nos corps en ce moment, je crois que Satan hésiterait avant de
décider laquelle des deux est celle du monstre.
Le hautain seigneur se mordit les lèvres; mais, placé entre la crainte
du brigand et la nécessité d’en faire son instrument, il ne manifesta
pas son mécontentement.
—Ne vous jouez pas de vos intérêts; acceptez la direction de
l’insurrection, et confiez-vous à ma reconnaissance.
—Chancelier de Norvège; tu comptes sur le succès de tes entreprises,
comme une vieille femme qui songe à la robe qu’elle va se filer avec
du chanvre dérobé, tandis que la griffe du chat embrouille sa
quenouille.
—Encore une fois, réfléchissez avant de rejeter mes offres.
—Encore une fois, moi, brigand, je te dis à toi, grand-chancelier des
deux royaumes: non!
—J’attendais une autre réponse, après l’éminent service que vous
m’avez déjà rendu.
—Quel service? demanda le brigand.
—N’est-ce point par vous que le capitaine Dispolsen a été assassiné?
répondit le chancelier.
—Cela se peut, comte d’Ahlefeld; je ne le connais pas. Quel est cet
homme dont tu me parles?
—Quoi! est-ce que ce ne serait point dans vos mains par hasard que
serait tombé le coffret de fer dont il était porteur?
Cette question parut fixer les souvenirs du brigand.
—Attendez, dit-il, je me rappelle en effet cet homme et sa cassette
de fer. C’était aux grèves d’Urchtal.
—Du moins, reprit le chancelier, si vous pouviez me remettre cette
cassette, ma reconnaissance serait sans bornes. Dites-moi, qu’est
devenue cette cassette? car elle est en votre pouvoir.
Le noble ministre insistait si vivement sur cette demande que le
brigand en parut frappé.
—Cette boîte de fer est donc d’une bien haute importance pour ta
grâce, chancelier de Norvège?
—Oui.
—Quelle sera ma récompense si je te dis où tu la trouveras?
—Tout ce que vous pouvez désirer, mon cher Han d’Islande.
—Eh bien! je ne te le dirai pas.
—Allons, vous riez! Songez au service que vous me rendrez.
—J’y songe précisément.
—Je vous assurerai une fortune immense, je demanderai votre grâce au
roi.
—Demande-moi plutôt la tienne, dit le brigand. Écoute-moi,
grand-chancelier de Danemark et de Norvège, les tigres ne dévorent pas
les hyènes. Je vais te laisser sortir vivant de ma présence, parce que
tu es un méchant et que chaque instant de ta vie, chaque pensée de ton
âme, enfante un malheur pour les hommes et un crime pour toi. Mais ne
reviens plus, car je t’apprendrais que ma haine n’épargne personne,
pas même les scélérats. Quant à ton capitaine, ne te flatte pas que ce
soit pour toi que je l’ai assassiné; c’est son uniforme qui l’a
condamné, ainsi que cet autre misérable, que je n’ai pas non plus
égorgé pour te rendre service, je t’assure.
En parlant ainsi, il avait saisi le bras du noble comte et l’avait
entraîné vers le corps couché dans l’ombre. Au moment où il achevait
ses protestations, la lumière de la lanterne sourde tomba sur cet
objet. C’était un cadavre déchiré et revêtu en effet d’un habit
d’officier des arquebusiers de Munckholm. Le chancelier s’approcha
avec un sentiment d’horreur. Tout à coup son regard s’arrêta sur le
visage blême et sanglant du mort. Cette bouche bleue et entr’ouverte,
ces cheveux hérissés, ces joues livides, ces yeux éteints, ne
l’empêchèrent pas de le reconnaître. Il poussa un cri effrayant:
—Ciel! Frédéric! mon fils!
Qu’on n’en doute pas, les cœurs en apparence les plus desséchés et
les plus endurcis recèlent toujours dans leur dernier repli quelque
affection ignorée d’eux-mêmes, qui semble se cacher parmi des passions
et des vices, comme un témoin mystérieux et un vengeur futur. On
dirait qu’elle est là pour faire un jour connaître au crime la
douleur. Elle attend son heure en silence. L’homme pervers la porte
dans son sein et ne la sent pas, parce qu’aucune des afflictions
ordinaires n’est assez forte pour pénétrer l’écorce épaisse d’égoïsme
et de méchanceté dont elle est enveloppée; mais qu’une des rares et
véritables douleurs de la vie se présente inattendue, elle plonge dans
le gouffre de cette âme comme un glaive, et en touche le fond. Alors
l’affection inconnue se dévoile, à l’infortuné méchant, d’autant plus
violente qu’elle était plus ignorée, d’autant plus douloureuse qu’elle
était moins sensible, parce que l’aiguillon du malheur a dû remuer le
cœur bien plus profondément pour l’atteindre. La nature se réveille
et se déchaîne; elle livre le misérable à des désolations
inaccoutumées, à des supplices inouïs; il éprouve réunies en un
instant toutes les souffrances dont il s’était joué durant tant
d’années. Les tourments les plus opposés le déchirent à la fois. Son
cœur, sur qui pèse une stupeur morne, se soulève en proie à des
tortures convulsives. Il semble qu’il vienne d’entrevoir l’enfer dans
sa vie, et qu’il se soit révélé à lui quelque chose de plus que le
désespoir.
Le comte d’Ahlefeld aimait son fils sans le savoir. Nous disons son
fils, parce qu’ignorant l’adultère de sa femme, Frédéric, l’héritier
direct de son nom, avait ce titre à ses yeux. Le croyant toujours à
Munckholm, il était bien loir de s’attendre à le retrouver dans la
tourelle d’Arbar et à le retrouver mort! Cependant il était là,
sanglant, décoloré; c’était lui, il n’en pouvait douter. On peut se
figurer ce qui se passa en lui quand la certitude de l’aimer pénétra
dans son âme inopinément avec la certitude de l’avoir perdu. Tous les
sentiments que ces deux pages décrivent à peine fondirent sur son
cœur ensemble comme des éclats de tonnerre. Foudroyé, en quelque
sorte, par la surprise, l’épouvante et le désespoir, il se jeta en
arrière et se tordit les bras, en répétant d’une voix lamentable:
—Mon fils! mon fils!
Le brigand se mit à rire; et ce fut une chose horrible que d’entendre
ce rire se mêler aux gémissements d’un père devant le cadavre de son
fils.
—Par mon aïeul Ingolphe! tu peux crier, comte d’Ahlefeld, tu ne le
réveilleras pas.
Tout à coup son atroce visage se rembrunit, et il dit d’une voix
sombre:
—Pleure ton fils, je venge le mien.
Un bruit de pas précipités dans la galerie l’interrompit; et au moment
où il retournait la tête avec surprise, quatre hommes de haute taille,
le sabre nu, s’élancèrent dans la salle; un cinquième, petit et
replet, les suivait, portant une torche d’une main et une épée de
l’autre. Il était enveloppé d’un manteau brun, pareil à celui du
grand-chancelier.
—Seigneur! cria-t-il, nous vous avons entendu, nous accourons à votre
secours.
Le lecteur a sans doute déjà reconnu Musdœmon et les quatre
domestiques armés qui composaient la suite du comte.
Quand les rayons de la torche jetèrent leur lumière vive dans la
salle, les cinq nouveaux-venus s’arrêtèrent frappés d’horreur; et
c’était en effet un spectacle effrayant. D’un côté, les restes
sanglants du loup; de l’autre, le cadavre défiguré du jeune officier;
puis ce père aux yeux hagards, aux cris farouches, et près de lui
l’épouvantable brigand, tournant vers les assaillants un visage
hideux, où se peignait un étonnement intrépide.
En voyant ce renfort inattendu, l’idée de la vengeance s’empara du
comte et le jeta du désespoir dans la rage.
—Mort à ce brigand! s’écria-t-il en tirant son épée. Il a assassiné
mon fils! Mort! mort!
—Il a assassiné le seigneur Frédéric? dit Musdœmon, et la torche
qu’il portait n’éclaira point la moindre altération sur son visage.
—Mort! mort! répéta le comte furieux.
Et ils s’élancèrent tous six sur le brigand. Celui-ci, surpris de
cette brusque attaque, recula vers l’ouverture qui donnait sur le
précipice, avec un rugissement féroce, qui annonçait plutôt la colère
que la crainte.
Six épées étaient dirigées contre lui, et son regard était plus
enflammé, et ses traits étaient plus menaçants qu’aucun de ceux des
agresseurs. Il avait saisi sa hache de pierre, et, contraint par le
nombre des assaillants à se borner à la défensive, il la faisait
tourner dans sa main avec une telle rapidité, que le cercle de
rotation le couvrait comme un bouclier. Une multitude d’étincelles
jaillissaient avec un bruit clair de la pointe des épées, lorsqu’elles
étaient heurtées par le tranchant de la hache; mais aucune lame ne
touchait son corps. Toutefois, fatigué par son précédent combat avec
le loup, il perdait insensiblement du terrain, et il se vit bientôt
acculé à la porte ouverte sur l’abîme.
—Mes amis! cria le comte, du courage! jetons le monstre dans ce
précipice.
—Avant que j’y tombe, les étoiles y tomberont, répliqua le brigand.
Cependant les agresseurs redoublèrent d’ardeur et d’audace en voyant
le petit homme forcé de descendre une marche de l’escalier suspendu
au-dessus du gouffre.
—Bien, poussons! reprit le grand-chancelier; il faudra bien qu’il
tombe; encore un effort!—Misérable! tu as commis ton dernier
crime.—Courage, compagnons!
Tandis que de sa main droite il continuait les terribles évolutions de
sa hache, le brigand, sans répondre, prit de la gauche une trompe de
corne suspendue à sa ceinture, et, la portant à ses lèvres, lui fit
rendre à plusieurs reprises un son rauque et prolongé, auquel répondit
soudain un rugissement parti de l’abîme.
Quelques instants après, au moment où le comte et ses satellites,
serrant toujours le petit homme de près, s’applaudissaient de lui
avoir fait descendre la seconde marche, la tête énorme d’un ours blanc
parut au bout rompu de l’escalier. Frappés d’un étonnement mêlé
d’effroi, les assaillants reculèrent.
L’ours acheva de gravir l’escalier lourdement en leur présentant sa
gueule sanglante et ses dents acérées.
—Merci, mon brave Friend! cria le brigand.
Et profitant de la surprise des agresseurs, il se jeta sur le dos de
son ours qui se mit à descendre à reculons, montrant toujours, sa tête
menaçante aux ennemis de son maître.
Bientôt, revenus de leur première stupéfaction, ils purent voir
l’ours, emportant le brigand hors de leur atteinte, descendre dans
l’abîme, ainsi que sans doute il en était monté, en s’accrochant à de
vieux troncs d’arbres et à des saillies de rochers. Ils voulurent
faire rouler des quartiers de pierre sur lui; mais avant qu’ils
eussent soulevé du sol une de ces vieilles masses de granit qui y
dormaient depuis si longtemps, le brigand et son étrange monture
avaient disparu dans une caverne.