XXXI
«Chut! chut! voilà un homme qui descend de là-haut
par le moyen d’une échelle.
........................................
—Oh oui, c’est un espion.
—Le ciel ne pouvait m’accorder une plus grande
faveur que celle de pouvoir vous livrer... ma vie.
Je suis à vous; mais dites-moi, de grâce, à qui
appartient cette armée.
—Au comte de Barcelone.
—Quel comte?
................................
—Qu’est-ce donc?
—Général, voilà un espion de l’ennemi.
—D’où viens-tu?
—Je venais ici, bien éloigné de songer à ce que
je devais y trouver; je ne m’attendais pas à ce
que je vois.»
LOPE DE VEGA. La Fuerza lastimosa
Il y a quelque chose de sinistre et de désolé dans l’aspect d’une
campagne rase et nue, quand le soleil a disparu, lorsqu’on est seul,
qu’on marche en brisant du pied des tronçons de paille sèche, au cri
monotone de la cigale, et qu’on voit de grands nuages déformés se
coucher lentement sur l’horizon, comme des cadavres de fantômes.
Telle était l’impression qui se mêlait aux tristes pensées d’Ordener,
le soir de son inutile rencontre avec le brigand d’Islande. Étourdi un
moment de sa brusque disparition, il avait d’abord voulu le
poursuivre; mais il s’était égaré dans les bruyères, et il avait erré
toute la journée dans des terres de plus en plus incultes et sauvages,
sans rencontrer trace d’homme. À la chute du jour, il se trouvait dans
une plaine spacieuse, qui ne lui offrait de tous côtés qu’un horizon
égal et circulaire, où rien ne promettait un abri au jeune voyageur
exténué de fatigue et de besoin.
Encore si ses souffrances corporelles n’eussent pas été aggravées par
les tristesses de son âme; mais c’en était fait! il avait atteint le
terme de son voyage, sans en remplir le but. Il ne lui restait même
plus ces folles illusions d’espérance qui l’avaient entraîné à la
poursuite du brigand; et maintenant que rien ne soutenait plus son
cœur, mille pensées décourageantes, qui n’y trouvaient point place la
veille, venaient l’assaillir. Qu’allait-il faire? comment revenir vers
Schumacker sans lui apporter le salut d’Éthel? de quelle effrayante
nature étaient les malheurs que la conquête de la fatale cassette eût
prévenus? Et son mariage, avec Ulrique d’Ahlefeld! S’il pouvait du
moins enlever son Éthel à cette indigne captivité; s’il pouvait fuir
avec elle, et emporter son bonheur dans quelque lointain exil!
Il s’enveloppa de son manteau et se coucha sur la terre. Le ciel était
noir; une lueur orageuse apparaissait par intervalles dans les nues
comme à travers un crêpe funèbre, et s’éteignait; un vent froid
tournait sur la plaine. Le jeune homme songeait à peine à ces signes
d’une tempête violente et prochaine; et d’ailleurs, quand il eût pu
trouver un asile où fuir l’orage et se reposer de ses fatigues, en
eût-il trouvé un où fuir son malheur et se reposer de ses pensées?
Tout à coup des sons confus de voix humaines arrivèrent à son oreille.
Surpris, il se souleva sur le coude, et aperçut, à quelque distance de
lui, comme des ombres se mouvoir dans l’obscurité. Il regarda; une
lumière brilla au milieu du groupe mystérieux, et Ordener vit, avec un
étonnement facile à concevoir, chacune de ces figures fantasmagoriques
s’enfoncer successivement dans la terre.—Tout disparut.
Ordener était au-dessus des superstitions de son temps et de son pays.
Son esprit grave et mûr ignorait ces crédulités vaines, ces terreurs
étranges qui tourmentent l’enfance des peuples de même que l’enfance
des hommes. Il y avait cependant dans cette apparition singulière
quelque chose de surnaturel qui lui inspira une religieuse défiance de
sa raison; car nul ne sait si les esprits des morts ne reviennent pas
quelquefois sur la terre.
Il se leva, fit un signe de croix, et se dirigea vers le lieu où la
vision avait disparu. De larges gouttes de pluie commençaient à
tomber; son manteau se gonflait comme une voile, et la plume de sa
toque, tourmentée par le vent, battait son visage.
Il s’arrêta tout à coup.—Un éclair venait de lui montrer devant ses
pas une sorte de puits large et circulaire, où il se serait
infailliblement précipité sans la lueur bienfaisante de l’orage. Il
s’approcha du gouffre. Une lumière vague y brillait à une profondeur
effrayante, et répandait une teinte rougeâtre sur l’extrémité
inférieure de cet immense cylindre creusé dans les entrailles de la
terre. Ce rayon, qui semblait un feu magique allumé par les gnomes,
accroissait en quelque sorte l’incommensurable étendue des ténèbres
que l’œil était contraint de traverser pour l’atteindre.
L’intrépide jeune homme, penché sur l’abîme, écouta. Un bruit lointain
de voix monta à son oreille. Il ne douta plus que les êtres qui
avaient étrangement paru et disparu à ses yeux ne se fussent plongés
dans ce gouffre, et il sentit un désir invincible, parce qu’il était
sans doute dans sa destinée, d’y descendre après eux, dût-il suivre
des spectres dans une des bouches de l’enfer. D’ailleurs, la tempête
commençait avec fureur, et ce gouffre lui présentait un abri contre
elle. Mais comment y descendre? quel chemin avaient pris ceux qu’il
voulait suivre, si ce n’étaient pas des fantômes?—Un second éclair
vint à son secours, et lui fit voir à ses pieds l’extrémité supérieure
d’une échelle, qui se prolongeait dans les profondeurs du puits.
C’était une forte solive verticale, que traversaient horizontalement,
de distance en distance, de courtes barres de fer destinées à recevoir
les pieds et les mains de ceux qui oseraient s’aventurer dans ce
gouffre.
Ordener ne balança pas. Il se suspendit audacieusement à la formidable
échelle, et s’enfonça dans l’abîme, sans savoir même si elle le
conduirait jusqu’au fond, sans songer qu’il ne reverrait peut-être
plus le soleil. Bientôt, dans les ténèbres qui couvraient sa tête, il
ne distingua plus le ciel qu’aux éclairs bleuâtres qui l’illuminaient
fréquemment. Bientôt la pluie abondante, qui battait la surface de la
terre, n’arriva plus à lui qu’en rosée fine et vaporeuse. Bientôt le
tourbillon de vent qui s’engouffrait impétueusement dans le puits se
perdit au-dessus de lui en long sifflement. Il descendit, il descendit
encore, et à peine paraissait-il s'être rapproché de la lumière
souterraine. Il continua sans se décourager, en évitant seulement
d’abaisser son regard dans le gouffre, de peur d’y être précipité par
un étourdissement.
Cependant, l’air de plus en plus étouffé, le bruit de voix de plus en
plus distinct, le reflet pourpre qui commençait à colorer la muraille
circulaire du puits, l’avertirent enfin qu’il n’était pas loin du
fond. Il descendit encore quelques échelons, et son regard put voir
clairement, au bas de l’échelle, l’entrée d’un souterrain éclairée
d’une lueur tremblante et rouge, tandis que son oreille était frappée
par des paroles qui attirèrent toute son attention.
—Kennybol n’arrive pas, disait une voix du ton de l’impatience.
—Qui peut le retenir? répétait la même voix après un moment de
silence.
—Nous l’ignorons, seigneur Hacket, répondait-on.
—Il a dû passer la nuit chez sa sœur Maase Braall, du village de
Surb, ajoutait une autre voix.
—Vous le voyez, reprenait la première, je tiens, moi, tous mes
engagements. Je devais vous amener Han d’Islande pour chef; je vous
l’amène.
Un murmure, dont il était difficile de deviner le sens, répondit à ces
paroles. La curiosité d’Ordener, déjà éveillée par le nom de ce
Kennybol, qui lui avait tant causé de surprise la veille, redoubla au
nom de Han d’Islande.
La même voix reprit:
—Mes amis, Jonas, Norbith, si Kennybol est en retard, qu’importe!
nous sommes assez nombreux pour ne plus rien craindre; avez-vous
trouvé vos enseignes dans les ruines de Crag?
—Oui, seigneur Hacket, répondirent plusieurs voix.
—Eh bien! levez l’étendard, il en est temps! Voici de l’or! voici
votre invincible chef. Courage! marchez à la délivrance du noble
Schumacker, de l’infortuné comte de Griffenfeld!
—Vive! vive Schumacker! répétèrent une foule de voix, et le nom de
Schumacker se prolongea d’échos en échos dans les replis des voûtes
souterraines.
Ordener, conduit de curiosité en curiosité, d’étonnement en
étonnement, écoutait, respirant à peine. Il ne pouvait croire ni
comprendre ce qu’il entendait. Schumacker mêlé à Kennybol, à Han
d’Islande! Quel était ce drame ténébreux dont, spectateur ignoré, il
entrevoyait une scène? De qui défendait-on les jours? de qui jouait-on
la tête?
—Écoutez, reprit la même voix, vous voyez l’ami, le confident du
noble comte de Griffenfeld. C’était la première fois qu’Ordener
entendait cette voix. Elle poursuivit:
—.....Accordez-moi votre confiance, comme il m’accorde la sienne.
Amis, tout vous favorise; vous arriverez à Drontheim sans rencontrer
un ennemi.
—Seigneur Hacket, interrompit une voix, marchons. Peters m’a dit
avoir vu dans les défilés tout le régiment de Munckholm en marche
contre nous.
—Il vous a trompé, répondit l’autre avec autorité. Le gouvernement
ignore encore votre révolte, et sa tranquillité est telle, que celui
qui a repoussé vos justes plaintes, votre oppresseur, l’oppresseur de
l’illustre et malheureux Schumacker, le général Levin de Knud a quitté
Drontheim pour aller dans la capitale assister aux fêtes du fameux
mariage de son élève Ordener Guldenlew avec Ulrique d’Ahlefeld.
Qu’on juge de l’émotion d’Ordener. Dans ce pays sauvage et désert,
sous cette voûte mystérieuse, entendre des inconnus prononcer tous les
noms qui l’intéressaient, et jusqu’au sien propre! Un doute affreux
s’éleva dans son cœur. Serait-il vrai? était-ce en effet un agent du
comte de Griffenfeld dont il entendait la voix? Quoi! Schumacker, ce
vieillard vénérable, le noble père de sa noble Éthel, se révoltait
contre le roi son seigneur, soudoyait des brigands, allumait une
guerre civile! Et c’était pour cet hypocrite, pour ce rebelle, qu’il
avait, lui, fils du vice-roi de Norvège, élève du général Levin,
compromis son avenir, exposé sa vie! c’était pour lui qu’il avait
cherché et combattu ce brigand islandais avec lequel Schumacker
paraissait être d’intelligence, puisqu’il le plaçait à la tête de ces
bandits! Qui sait même si cette cassette, pour laquelle lui, Ordener,
avait été sur le point de donner son sang, ne contenait pas
quelques-uns des indignes secrets de cette trame odieuse? Ou plutôt le
vindicatif prisonnier de Munckholm ne s’était-il pas joué de lui?
Peut-être il avait découvert son nom; peut-être, et combien cette
pensée fut douloureuse pour le magnanime jeune homme! n’avait-il
désiré, en le poussant à ce fatal voyage, que la perte du fils d’un
ennemi?
Hélas! lorsqu’on a longtemps porté le nom d’un malheureux en
vénération et en amour, quand dans le secret de sa pensée on a juré à
son infortune un attachement inviolable, c’est un moment bien amer que
celui où l’on reçoit son salaire d’ingratitude, où l’on sent que l’on
est désenchanté de la générosité, et qu’il faut renoncer à ce bonheur
si pur et si doux du dévouement. On a vieilli en un instant de la plus
triste des vieillesses, on est devenu vieux d’expérience; et l’on a
perdu la plus belle des illusions de la vie, qui n’a de beau que les
illusions.
Telles étaient les désolantes pensées qui se pressaient confusément
dans l'âme d’Ordener. Le noble jeune homme eût voulu mourir dans ce
fatal moment; il lui semblait que toute la félicité de sa vie lui
échappait. Il y avait bien dans les assertions de celui qui parlait
comme envoyé de Griffenfeld des choses qui lui paraissaient
mensongères ou douteuses; mais comme elles n’étaient destinées qu’à
abuser de malheureux campagnards, Schumacker n’en était que plus
coupable à ses yeux; et ce Schumacker était le père de son Éthel!
Ces réflexions agitèrent d’autant plus violemment son cœur qu’elles
s’y précipitèrent toutes à la fois. Il chancela sur les barreaux qui
le soutenaient, et continua d’écouter; car on attend parfois avec une
impatience inexplicable et une affreuse avidité les malheurs que l’on
redoute le plus.
—Oui, poursuivit la voix de l’envoyé, vous êtes commandés par le
formidable Han d’Islande. Qui osera vous combattre? Votre cause est
celle de vos femmes, de vos enfants indignement dépouillés de votre
héritage; d’un noble infortuné, depuis vingt ans plongé injustement
dans une infâme prison. Allons, Schumacker et la liberté vous
attendent. Guerre aux tyrans!
—Guerre! répétèrent mille voix; et l’on entendit dans les détours du
souterrain un long bruit d’armes se mêler aux sons rauques de la
trompe des montagnes.
—Arrêtez! cria Ordener.—Il avait descendu précipitamment le reste de
l’échelle. L’idée d’épargner un crime à Schumacker et tant de malheurs
à son pays s’était emparée impérieusement de tout son être. Mais, au
moment où il était apparu sur le seuil du souterrain, la crainte de
perdre, par d’imprudentes déclamations, le père de son Éthel, et
peut-être son Éthel elle-même, avait remplacé tout autre sentiment en
lui; et il était resté là, pâle et jetant un regard étonné sur le
tableau singulier qui s’offrait à sa vue.
C’était comme une immense place d’une ville souterraine, dont les
limites se perdaient derrière une foule de piliers qui soutenaient les
voûtes. Ces piliers brillaient comme des pilastres de cristal aux
rayons d’un millier de torches que portait une multitude d’hommes
bizarrement armés et répandus confusément dans les profondeurs de la
place. On eût dit, à voir tous ces points lumineux et toutes ces
figures effrayantes errer dans les ténèbres, une de ces assemblées
fabuleuses dont parlent les vieilles chroniques, de sorciers et de
démons qui portaient des étoiles pour flambeaux, et illuminaient la
nuit les vieux bois et les châteaux écroulés.
Un long cri s’éleva.
—Un étranger! Mort! mort!
Cent bras étaient déjà levés sur Ordener. Il porta la main à son côté
pour y chercher son sabre.—Noble jeune homme! dans son généreux élan
il avait oublié qu’il était seul et désarmé.
—Attendez, attendez! cria une voix, la voix de celui en qui Ordener
voyait l’envoyé de Schumacker.
C’était un petit homme gras, vêtu de noir, à l’œil gai et faux. Il
s’avança vers Ordener.
—Qui êtes-vous? lui dit-il.
Ordener ne répondit pas; il était saisi de toutes parts, et il n’y
avait pas une place sur sa poitrine où ne s’appuyât la pointe d’une
épée ou le canon d’un pistolet.
—Est-ce que tu as peur? demanda le petit homme avec un sourire.
—Si ta main était sur mon cœur au lieu de ces épées, dit froidement
le jeune homme, tu verrais qu’il ne bat pas plus vite que le tien, en
supposant que tu aies un cœur.
—Ah! ah! dit le petit homme, il fait le fier! eh bien! qu’il
meure.—Et il tourna le dos.
—Donne-moi la mort, répliqua Ordener; c’est tout ce que je veux te
devoir.
—Un instant, seigneur Hacket, dit un vieillard à barbe touffue, qui
se tenait appuyé sur un long mousquet. Vous êtes ici chez moi, et j’ai
seul le droit d’envoyer ce chrétien raconter aux morts ce qu’il a vu
ici.
Le seigneur Hacket se mit à rire.—Ma foi, mon cher Jonas, comme il
vous plaira! Peu m’importe que cet espion soit jugé par vous, pourvu
qu’il soit condamné.
Le vieillard se tourna vers Ordener:
—Allons, dis-nous qui tu es, toi qui souhaitais si audacieusement de
savoir qui nous sommes.
Ordener garda le silence. Entouré des étranges partisans de ce
Schumacker, pour lequel il aurait si volontiers donné son sang, il
n’éprouvait en ce moment qu’un désir infini de la mort.
—Sa courtoisie ne veut pas répondre, dit le vieillard. Quand le
renard est pris, il ne crie plus. Tuez-le.
—Mon brave Jonas, reprit Hacket, que la mort de cet homme soit le
premier exploit de Han d’Islande parmi vous.
—Oui, oui! crièrent une foule de voix.
Ordener étonné, mais toujours intrépide, chercha des yeux ce Han
d’Islande, auquel il avait si vaillamment disputé sa vie le matin
même, et vit, avec un redoublement de surprise, s’avancer vers lui un
homme d’une stature colossale, vêtu du costume des montagnards. Ce
géant fixa sur Ordener un regard atrocement stupide, et demanda une
hache.
—Tu n’es pas Han d’Islande, dit Ordener avec force.
—Qu’il meure! qu’il meure! cria Hacket d’une voix furieuse.
Ordener vit qu’il fallait mourir. Il mit la main dans sa poitrine,
afin d’en tirer les cheveux de son Éthel et de leur donner un dernier
baiser. Ce mouvement fit tomber un papier de sa ceinture.
—Quel est ce papier? dit Hacket; Norbith, prenez ce papier.
Ce Norbith était un jeune homme dont les traits noirs et durs avaient
une expression de noblesse. Il ramassa le papier et le déploya.
—Grand Dieu! s’écria-t-il, c’est la passe de mon pauvre ami
Christophorus Nedlam, de ce malheureux camarade qu’ils ont exécuté, il
n’y a pas huit jours, sur la place publique de Skongen, pour fausse
monnaie.
—Eh bien! dit Hacket avec l’accent d’une attente trompée, gardez ce
chiffon de papier. Je le croyais plus important. Vous, mon cher Han
d’Islande, expédiez votre homme.
Le jeune Norbith se plaça devant Ordener, et s’écria:
—Cet homme est sous ma protection. Ma tête tombera avant qu’il tombe
un cheveu de la sienne. Je ne souffrirai pas que le sauf-conduit de
mon ami Christophorus Nedlam soit violé.
Ordener, si miraculeusement protégé, baissa la tête et s’humilia; car
il se rappelait combien il avait dédaigneusement accueilli en lui-même
le vœu touchant de l’aumônier Athanase Munder:—Puisse le don du
mourant être un bienfait pour le voyageur!
—Bah! bah! dit Hacket, vous dites là des folies, mon brave Norbith.
Cet homme est un espion; il faut qu’il meure.
—Donnez-moi ma hache, répéta le géant.
—Il ne mourra pas! cria Norbith. Que dirait l’esprit de mon pauvre
Nedlam, qu’ils ont indignement pendu? Je vous assure qu’il ne mourra
pas; car Nedlam ne veut pas qu’il meure.
—En effet, dit le vieux Jonas, Norbith a raison. Comment voulez-vous
qu’on tue cet étranger, seigneur Hacket? il a la passe de
Christophorus Nedlam.
—Mais c’est un espion, c’est un espion, reprit Hacket.
Le vieillard se plaça près du jeune homme, devant Ordener, et tous
deux dirent gravement:
—Il a la passe de Christophorus Nedlam, qui a été pendu à Skongen.
Hacket vit qu’il fallait céder; car tous les autres commençaient à
murmurer, en disant que cet étranger ne pouvait mourir, puisqu’il
portait le sauf-conduit de Nedlam le faux-monnayeur.
—Allons, dit-il entre ses dents avec une rage concentrée, qu’il vive
donc. Au reste, c’est votre affaire.
—Ce serait le diable que je ne le tuerais point, dit Norbith
triomphant.
En parlant ainsi, il se tourna vers Ordener.
—Écoute, poursuivit-il, tu dois être un bon frère, puisque tu as la
passe de Nedlam, mon pauvre ami. Nous sommes les mineurs royaux. Nous
nous révoltons pour qu’on nous délivre de la tutelle. Le seigneur
Hacket, que tu vois, dit que nous prenons les armes pouf un certain
comte Schumacker; mais moi je ne le connais pas. Étranger, notre cause
est juste. Écoute, et réponds-moi comme si tu répondais à ton saint
patron. Veux-tu être des nôtres?
Une idée passa dans l’esprit d’Ordener.
—Oui, répondit-il.
Norbith lui présenta un sabre, qu’il reçut en silence.
—Frère, dit le jeune chef, si tu veux nous trahir, tu commenceras par
me tuer.
En ce moment le son de la trompe retentit sous les arceaux de la mine,
et l’on entendit des voix éloignées qui disaient: Voilà Kennybol.
XXXI
«Chut! chut! voilà un homme qui descend de là-haut
par le moyen d’une échelle.
........................................
—Oh oui, c’est un espion.
—Le ciel ne pouvait m’accorder une plus grande
faveur que celle de pouvoir vous livrer... ma vie.
Je suis à vous; mais dites-moi, de grâce, à qui
appartient cette armée.
—Au comte de Barcelone.
—Quel comte?
................................
—Qu’est-ce donc?
—Général, voilà un espion de l’ennemi.
—D’où viens-tu?
—Je venais ici, bien éloigné de songer à ce que
je devais y trouver; je ne m’attendais pas à ce
que je vois.»
LOPE DE VEGA. La Fuerza lastimosa
Il y a quelque chose de sinistre et de désolé dans l’aspect d’une
campagne rase et nue, quand le soleil a disparu, lorsqu’on est seul,
qu’on marche en brisant du pied des tronçons de paille sèche, au cri
monotone de la cigale, et qu’on voit de grands nuages déformés se
coucher lentement sur l’horizon, comme des cadavres de fantômes.
Telle était l’impression qui se mêlait aux tristes pensées d’Ordener,
le soir de son inutile rencontre avec le brigand d’Islande. Étourdi un
moment de sa brusque disparition, il avait d’abord voulu le
poursuivre; mais il s’était égaré dans les bruyères, et il avait erré
toute la journée dans des terres de plus en plus incultes et sauvages,
sans rencontrer trace d’homme. À la chute du jour, il se trouvait dans
une plaine spacieuse, qui ne lui offrait de tous côtés qu’un horizon
égal et circulaire, où rien ne promettait un abri au jeune voyageur
exténué de fatigue et de besoin.
Encore si ses souffrances corporelles n’eussent pas été aggravées par
les tristesses de son âme; mais c’en était fait! il avait atteint le
terme de son voyage, sans en remplir le but. Il ne lui restait même
plus ces folles illusions d’espérance qui l’avaient entraîné à la
poursuite du brigand; et maintenant que rien ne soutenait plus son
cœur, mille pensées décourageantes, qui n’y trouvaient point place la
veille, venaient l’assaillir. Qu’allait-il faire? comment revenir vers
Schumacker sans lui apporter le salut d’Éthel? de quelle effrayante
nature étaient les malheurs que la conquête de la fatale cassette eût
prévenus? Et son mariage, avec Ulrique d’Ahlefeld! S’il pouvait du
moins enlever son Éthel à cette indigne captivité; s’il pouvait fuir
avec elle, et emporter son bonheur dans quelque lointain exil!
Il s’enveloppa de son manteau et se coucha sur la terre. Le ciel était
noir; une lueur orageuse apparaissait par intervalles dans les nues
comme à travers un crêpe funèbre, et s’éteignait; un vent froid
tournait sur la plaine. Le jeune homme songeait à peine à ces signes
d’une tempête violente et prochaine; et d’ailleurs, quand il eût pu
trouver un asile où fuir l’orage et se reposer de ses fatigues, en
eût-il trouvé un où fuir son malheur et se reposer de ses pensées?
Tout à coup des sons confus de voix humaines arrivèrent à son oreille.
Surpris, il se souleva sur le coude, et aperçut, à quelque distance de
lui, comme des ombres se mouvoir dans l’obscurité. Il regarda; une
lumière brilla au milieu du groupe mystérieux, et Ordener vit, avec un
étonnement facile à concevoir, chacune de ces figures fantasmagoriques
s’enfoncer successivement dans la terre.—Tout disparut.
Ordener était au-dessus des superstitions de son temps et de son pays.
Son esprit grave et mûr ignorait ces crédulités vaines, ces terreurs
étranges qui tourmentent l’enfance des peuples de même que l’enfance
des hommes. Il y avait cependant dans cette apparition singulière
quelque chose de surnaturel qui lui inspira une religieuse défiance de
sa raison; car nul ne sait si les esprits des morts ne reviennent pas
quelquefois sur la terre.
Il se leva, fit un signe de croix, et se dirigea vers le lieu où la
vision avait disparu. De larges gouttes de pluie commençaient à
tomber; son manteau se gonflait comme une voile, et la plume de sa
toque, tourmentée par le vent, battait son visage.
Il s’arrêta tout à coup.—Un éclair venait de lui montrer devant ses
pas une sorte de puits large et circulaire, où il se serait
infailliblement précipité sans la lueur bienfaisante de l’orage. Il
s’approcha du gouffre. Une lumière vague y brillait à une profondeur
effrayante, et répandait une teinte rougeâtre sur l’extrémité
inférieure de cet immense cylindre creusé dans les entrailles de la
terre. Ce rayon, qui semblait un feu magique allumé par les gnomes,
accroissait en quelque sorte l’incommensurable étendue des ténèbres
que l’œil était contraint de traverser pour l’atteindre.
L’intrépide jeune homme, penché sur l’abîme, écouta. Un bruit lointain
de voix monta à son oreille. Il ne douta plus que les êtres qui
avaient étrangement paru et disparu à ses yeux ne se fussent plongés
dans ce gouffre, et il sentit un désir invincible, parce qu’il était
sans doute dans sa destinée, d’y descendre après eux, dût-il suivre
des spectres dans une des bouches de l’enfer. D’ailleurs, la tempête
commençait avec fureur, et ce gouffre lui présentait un abri contre
elle. Mais comment y descendre? quel chemin avaient pris ceux qu’il
voulait suivre, si ce n’étaient pas des fantômes?—Un second éclair
vint à son secours, et lui fit voir à ses pieds l’extrémité supérieure
d’une échelle, qui se prolongeait dans les profondeurs du puits.
C’était une forte solive verticale, que traversaient horizontalement,
de distance en distance, de courtes barres de fer destinées à recevoir
les pieds et les mains de ceux qui oseraient s’aventurer dans ce
gouffre.
Ordener ne balança pas. Il se suspendit audacieusement à la formidable
échelle, et s’enfonça dans l’abîme, sans savoir même si elle le
conduirait jusqu’au fond, sans songer qu’il ne reverrait peut-être
plus le soleil. Bientôt, dans les ténèbres qui couvraient sa tête, il
ne distingua plus le ciel qu’aux éclairs bleuâtres qui l’illuminaient
fréquemment. Bientôt la pluie abondante, qui battait la surface de la
terre, n’arriva plus à lui qu’en rosée fine et vaporeuse. Bientôt le
tourbillon de vent qui s’engouffrait impétueusement dans le puits se
perdit au-dessus de lui en long sifflement. Il descendit, il descendit
encore, et à peine paraissait-il s'être rapproché de la lumière
souterraine. Il continua sans se décourager, en évitant seulement
d’abaisser son regard dans le gouffre, de peur d’y être précipité par
un étourdissement.
Cependant, l’air de plus en plus étouffé, le bruit de voix de plus en
plus distinct, le reflet pourpre qui commençait à colorer la muraille
circulaire du puits, l’avertirent enfin qu’il n’était pas loin du
fond. Il descendit encore quelques échelons, et son regard put voir
clairement, au bas de l’échelle, l’entrée d’un souterrain éclairée
d’une lueur tremblante et rouge, tandis que son oreille était frappée
par des paroles qui attirèrent toute son attention.
—Kennybol n’arrive pas, disait une voix du ton de l’impatience.
—Qui peut le retenir? répétait la même voix après un moment de
silence.
—Nous l’ignorons, seigneur Hacket, répondait-on.
—Il a dû passer la nuit chez sa sœur Maase Braall, du village de
Surb, ajoutait une autre voix.
—Vous le voyez, reprenait la première, je tiens, moi, tous mes
engagements. Je devais vous amener Han d’Islande pour chef; je vous
l’amène.
Un murmure, dont il était difficile de deviner le sens, répondit à ces
paroles. La curiosité d’Ordener, déjà éveillée par le nom de ce
Kennybol, qui lui avait tant causé de surprise la veille, redoubla au
nom de Han d’Islande.
La même voix reprit:
—Mes amis, Jonas, Norbith, si Kennybol est en retard, qu’importe!
nous sommes assez nombreux pour ne plus rien craindre; avez-vous
trouvé vos enseignes dans les ruines de Crag?
—Oui, seigneur Hacket, répondirent plusieurs voix.
—Eh bien! levez l’étendard, il en est temps! Voici de l’or! voici
votre invincible chef. Courage! marchez à la délivrance du noble
Schumacker, de l’infortuné comte de Griffenfeld!
—Vive! vive Schumacker! répétèrent une foule de voix, et le nom de
Schumacker se prolongea d’échos en échos dans les replis des voûtes
souterraines.
Ordener, conduit de curiosité en curiosité, d’étonnement en
étonnement, écoutait, respirant à peine. Il ne pouvait croire ni
comprendre ce qu’il entendait. Schumacker mêlé à Kennybol, à Han
d’Islande! Quel était ce drame ténébreux dont, spectateur ignoré, il
entrevoyait une scène? De qui défendait-on les jours? de qui jouait-on
la tête?
—Écoutez, reprit la même voix, vous voyez l’ami, le confident du
noble comte de Griffenfeld. C’était la première fois qu’Ordener
entendait cette voix. Elle poursuivit:
—.....Accordez-moi votre confiance, comme il m’accorde la sienne.
Amis, tout vous favorise; vous arriverez à Drontheim sans rencontrer
un ennemi.
—Seigneur Hacket, interrompit une voix, marchons. Peters m’a dit
avoir vu dans les défilés tout le régiment de Munckholm en marche
contre nous.
—Il vous a trompé, répondit l’autre avec autorité. Le gouvernement
ignore encore votre révolte, et sa tranquillité est telle, que celui
qui a repoussé vos justes plaintes, votre oppresseur, l’oppresseur de
l’illustre et malheureux Schumacker, le général Levin de Knud a quitté
Drontheim pour aller dans la capitale assister aux fêtes du fameux
mariage de son élève Ordener Guldenlew avec Ulrique d’Ahlefeld.
Qu’on juge de l’émotion d’Ordener. Dans ce pays sauvage et désert,
sous cette voûte mystérieuse, entendre des inconnus prononcer tous les
noms qui l’intéressaient, et jusqu’au sien propre! Un doute affreux
s’éleva dans son cœur. Serait-il vrai? était-ce en effet un agent du
comte de Griffenfeld dont il entendait la voix? Quoi! Schumacker, ce
vieillard vénérable, le noble père de sa noble Éthel, se révoltait
contre le roi son seigneur, soudoyait des brigands, allumait une
guerre civile! Et c’était pour cet hypocrite, pour ce rebelle, qu’il
avait, lui, fils du vice-roi de Norvège, élève du général Levin,
compromis son avenir, exposé sa vie! c’était pour lui qu’il avait
cherché et combattu ce brigand islandais avec lequel Schumacker
paraissait être d’intelligence, puisqu’il le plaçait à la tête de ces
bandits! Qui sait même si cette cassette, pour laquelle lui, Ordener,
avait été sur le point de donner son sang, ne contenait pas
quelques-uns des indignes secrets de cette trame odieuse? Ou plutôt le
vindicatif prisonnier de Munckholm ne s’était-il pas joué de lui?
Peut-être il avait découvert son nom; peut-être, et combien cette
pensée fut douloureuse pour le magnanime jeune homme! n’avait-il
désiré, en le poussant à ce fatal voyage, que la perte du fils d’un
ennemi?
Hélas! lorsqu’on a longtemps porté le nom d’un malheureux en
vénération et en amour, quand dans le secret de sa pensée on a juré à
son infortune un attachement inviolable, c’est un moment bien amer que
celui où l’on reçoit son salaire d’ingratitude, où l’on sent que l’on
est désenchanté de la générosité, et qu’il faut renoncer à ce bonheur
si pur et si doux du dévouement. On a vieilli en un instant de la plus
triste des vieillesses, on est devenu vieux d’expérience; et l’on a
perdu la plus belle des illusions de la vie, qui n’a de beau que les
illusions.
Telles étaient les désolantes pensées qui se pressaient confusément
dans l'âme d’Ordener. Le noble jeune homme eût voulu mourir dans ce
fatal moment; il lui semblait que toute la félicité de sa vie lui
échappait. Il y avait bien dans les assertions de celui qui parlait
comme envoyé de Griffenfeld des choses qui lui paraissaient
mensongères ou douteuses; mais comme elles n’étaient destinées qu’à
abuser de malheureux campagnards, Schumacker n’en était que plus
coupable à ses yeux; et ce Schumacker était le père de son Éthel!
Ces réflexions agitèrent d’autant plus violemment son cœur qu’elles
s’y précipitèrent toutes à la fois. Il chancela sur les barreaux qui
le soutenaient, et continua d’écouter; car on attend parfois avec une
impatience inexplicable et une affreuse avidité les malheurs que l’on
redoute le plus.
—Oui, poursuivit la voix de l’envoyé, vous êtes commandés par le
formidable Han d’Islande. Qui osera vous combattre? Votre cause est
celle de vos femmes, de vos enfants indignement dépouillés de votre
héritage; d’un noble infortuné, depuis vingt ans plongé injustement
dans une infâme prison. Allons, Schumacker et la liberté vous
attendent. Guerre aux tyrans!
—Guerre! répétèrent mille voix; et l’on entendit dans les détours du
souterrain un long bruit d’armes se mêler aux sons rauques de la
trompe des montagnes.
—Arrêtez! cria Ordener.—Il avait descendu précipitamment le reste de
l’échelle. L’idée d’épargner un crime à Schumacker et tant de malheurs
à son pays s’était emparée impérieusement de tout son être. Mais, au
moment où il était apparu sur le seuil du souterrain, la crainte de
perdre, par d’imprudentes déclamations, le père de son Éthel, et
peut-être son Éthel elle-même, avait remplacé tout autre sentiment en
lui; et il était resté là, pâle et jetant un regard étonné sur le
tableau singulier qui s’offrait à sa vue.
C’était comme une immense place d’une ville souterraine, dont les
limites se perdaient derrière une foule de piliers qui soutenaient les
voûtes. Ces piliers brillaient comme des pilastres de cristal aux
rayons d’un millier de torches que portait une multitude d’hommes
bizarrement armés et répandus confusément dans les profondeurs de la
place. On eût dit, à voir tous ces points lumineux et toutes ces
figures effrayantes errer dans les ténèbres, une de ces assemblées
fabuleuses dont parlent les vieilles chroniques, de sorciers et de
démons qui portaient des étoiles pour flambeaux, et illuminaient la
nuit les vieux bois et les châteaux écroulés.
Un long cri s’éleva.
—Un étranger! Mort! mort!
Cent bras étaient déjà levés sur Ordener. Il porta la main à son côté
pour y chercher son sabre.—Noble jeune homme! dans son généreux élan
il avait oublié qu’il était seul et désarmé.
—Attendez, attendez! cria une voix, la voix de celui en qui Ordener
voyait l’envoyé de Schumacker.
C’était un petit homme gras, vêtu de noir, à l’œil gai et faux. Il
s’avança vers Ordener.
—Qui êtes-vous? lui dit-il.
Ordener ne répondit pas; il était saisi de toutes parts, et il n’y
avait pas une place sur sa poitrine où ne s’appuyât la pointe d’une
épée ou le canon d’un pistolet.
—Est-ce que tu as peur? demanda le petit homme avec un sourire.
—Si ta main était sur mon cœur au lieu de ces épées, dit froidement
le jeune homme, tu verrais qu’il ne bat pas plus vite que le tien, en
supposant que tu aies un cœur.
—Ah! ah! dit le petit homme, il fait le fier! eh bien! qu’il
meure.—Et il tourna le dos.
—Donne-moi la mort, répliqua Ordener; c’est tout ce que je veux te
devoir.
—Un instant, seigneur Hacket, dit un vieillard à barbe touffue, qui
se tenait appuyé sur un long mousquet. Vous êtes ici chez moi, et j’ai
seul le droit d’envoyer ce chrétien raconter aux morts ce qu’il a vu
ici.
Le seigneur Hacket se mit à rire.—Ma foi, mon cher Jonas, comme il
vous plaira! Peu m’importe que cet espion soit jugé par vous, pourvu
qu’il soit condamné.
Le vieillard se tourna vers Ordener:
—Allons, dis-nous qui tu es, toi qui souhaitais si audacieusement de
savoir qui nous sommes.
Ordener garda le silence. Entouré des étranges partisans de ce
Schumacker, pour lequel il aurait si volontiers donné son sang, il
n’éprouvait en ce moment qu’un désir infini de la mort.
—Sa courtoisie ne veut pas répondre, dit le vieillard. Quand le
renard est pris, il ne crie plus. Tuez-le.
—Mon brave Jonas, reprit Hacket, que la mort de cet homme soit le
premier exploit de Han d’Islande parmi vous.
—Oui, oui! crièrent une foule de voix.
Ordener étonné, mais toujours intrépide, chercha des yeux ce Han
d’Islande, auquel il avait si vaillamment disputé sa vie le matin
même, et vit, avec un redoublement de surprise, s’avancer vers lui un
homme d’une stature colossale, vêtu du costume des montagnards. Ce
géant fixa sur Ordener un regard atrocement stupide, et demanda une
hache.
—Tu n’es pas Han d’Islande, dit Ordener avec force.
—Qu’il meure! qu’il meure! cria Hacket d’une voix furieuse.
Ordener vit qu’il fallait mourir. Il mit la main dans sa poitrine,
afin d’en tirer les cheveux de son Éthel et de leur donner un dernier
baiser. Ce mouvement fit tomber un papier de sa ceinture.
—Quel est ce papier? dit Hacket; Norbith, prenez ce papier.
Ce Norbith était un jeune homme dont les traits noirs et durs avaient
une expression de noblesse. Il ramassa le papier et le déploya.
—Grand Dieu! s’écria-t-il, c’est la passe de mon pauvre ami
Christophorus Nedlam, de ce malheureux camarade qu’ils ont exécuté, il
n’y a pas huit jours, sur la place publique de Skongen, pour fausse
monnaie.
—Eh bien! dit Hacket avec l’accent d’une attente trompée, gardez ce
chiffon de papier. Je le croyais plus important. Vous, mon cher Han
d’Islande, expédiez votre homme.
Le jeune Norbith se plaça devant Ordener, et s’écria:
—Cet homme est sous ma protection. Ma tête tombera avant qu’il tombe
un cheveu de la sienne. Je ne souffrirai pas que le sauf-conduit de
mon ami Christophorus Nedlam soit violé.
Ordener, si miraculeusement protégé, baissa la tête et s’humilia; car
il se rappelait combien il avait dédaigneusement accueilli en lui-même
le vœu touchant de l’aumônier Athanase Munder:—Puisse le don du
mourant être un bienfait pour le voyageur!
—Bah! bah! dit Hacket, vous dites là des folies, mon brave Norbith.
Cet homme est un espion; il faut qu’il meure.
—Donnez-moi ma hache, répéta le géant.
—Il ne mourra pas! cria Norbith. Que dirait l’esprit de mon pauvre
Nedlam, qu’ils ont indignement pendu? Je vous assure qu’il ne mourra
pas; car Nedlam ne veut pas qu’il meure.
—En effet, dit le vieux Jonas, Norbith a raison. Comment voulez-vous
qu’on tue cet étranger, seigneur Hacket? il a la passe de
Christophorus Nedlam.
—Mais c’est un espion, c’est un espion, reprit Hacket.
Le vieillard se plaça près du jeune homme, devant Ordener, et tous
deux dirent gravement:
—Il a la passe de Christophorus Nedlam, qui a été pendu à Skongen.
Hacket vit qu’il fallait céder; car tous les autres commençaient à
murmurer, en disant que cet étranger ne pouvait mourir, puisqu’il
portait le sauf-conduit de Nedlam le faux-monnayeur.
—Allons, dit-il entre ses dents avec une rage concentrée, qu’il vive
donc. Au reste, c’est votre affaire.
—Ce serait le diable que je ne le tuerais point, dit Norbith
triomphant.
En parlant ainsi, il se tourna vers Ordener.
—Écoute, poursuivit-il, tu dois être un bon frère, puisque tu as la
passe de Nedlam, mon pauvre ami. Nous sommes les mineurs royaux. Nous
nous révoltons pour qu’on nous délivre de la tutelle. Le seigneur
Hacket, que tu vois, dit que nous prenons les armes pouf un certain
comte Schumacker; mais moi je ne le connais pas. Étranger, notre cause
est juste. Écoute, et réponds-moi comme si tu répondais à ton saint
patron. Veux-tu être des nôtres?
Une idée passa dans l’esprit d’Ordener.
—Oui, répondit-il.
Norbith lui présenta un sabre, qu’il reçut en silence.
—Frère, dit le jeune chef, si tu veux nous trahir, tu commenceras par
me tuer.
En ce moment le son de la trompe retentit sous les arceaux de la mine,
et l’on entendit des voix éloignées qui disaient: Voilà Kennybol.