XXXVII
CAUPOLICAN.
Marchez avec tant de précaution que la terre
elle-même n’entende pas le bruit de vos pas...
Redoublez de soins, mes amis... Si nous arrivons
sans être entendus, je vous réponds de la
victoire.
TUCAPEL.
La nuit a tout couvert de ses voiles; une
obscurité effrayante enveloppe la terre. Nous
n’entendons aucune sentinelle, nous n’avons point
aperçu d’espions.
RINGO.
Avançons!
. . . . . . . . . .
TUCAPEL.
Qu’entends-je? serions-nous découverts?
LOPE DE VEGA, l’Arauque dompté
—Dis-moi, Guldon Stayper, mon vieux camarade, sais-tu que la bise du
soir commence à me rabattre vigoureusement les poils de mon bonnet sur
le visage?
C’était Kennybol, qui, détachant un moment son regard du géant qui
marchait en tête des révoltés, s’était tourné à demi vers l’un des
montagnards que le hasard d’une course désordonnée avait placé près de
lui.
Celui-ci secoua la tête, et changea d’épaule la bannière qu’il
portait, avec un grand soupir de lassitude.
—Hum! je crois, notre capitaine, que dans ces maudites gorges du
Pilier-Noir, où le vent se précipite comme un torrent, nous n’aurons
pas tout à fait aussi chaud cette nuit qu’une flamme qui danse sur la
braise.
—Il faudra faire de tels feux que les vieilles chouettes en soient
éveillées au haut des rochers, dans leurs palais de ruines. Je n’aime
pas les chouettes; dans cette horrible nuit où j’ai vu la fée Ubfem,
elle avait la forme d’une chouette.
—Par saint Sylvestre! interrompit Guldon Stayper en détournant la
tête, l’ange du vent nous donne de furieux coups d’ailes!—Si l’on
m’en croit, capitaine Kennybol, on mettra le feu à tous les sapins
d’une montagne. D’ailleurs ce sera une belle chose à voir qu’une armée
se chauffant avec une forêt.
—À Dieu ne plaise, mon cher Guldon! et les chevreuils! et les
gerfauts! et les faisans! fais cuire le gibier, à merveille; mais ne
le fais pas brûler.
Le vieux Guldon se mit à rire:
—Notre capitaine, tu es bien toujours le même démon Kennybol, le loup
des chevreuils, l’ours des loups, et le buffle des ours!
—Sommes-nous encore loin du Pilier-Noir? demanda une voix parmi les
chasseurs.
—Compagnon, répondit Kennybol, nous entrerons dans les gorges à la
nuit tombante; nous voici dans un instant aux Quatre-Croix. Il se fit
un moment de silence, pendant lequel on n’entendit que le bruit
multiplié des pas, le gémissement de la bise, et le chant éloigné de
la bande des forgerons du lac Smiasen.
—Ami Guldon Stayper, reprit Kennybol après avoir sifflé l’air du
chasseur Rollon, tu viens de passer quelques jours à Drontheim?
—Oui, notre capitaine; notre frère Georges Stayper le pêcheur était
malade, et j’ai été le remplacer pendant quelque temps dans sa barque,
afin que sa pauvre famille ne mourût pas de faim pendant qu’il serait
mort de maladie.
—Et puisque tu arrives de Drontheim, as-tu eu occasion de voir ce
comte, le prisonnier... Schumacker... Gleffenhem... quel est son nom
déjà? cet homme enfin au nom duquel nous nous révoltons contre la
tutelle royale, et dont tu portes sans doute les armoiries brodées sur
cette grande bannière couleur de feu?
—Elle est bien lourde! dit Guldon.—Tu veux parler du prisonnier du
château-fort de Munckholm, le comte?... enfin soit. Et comment
veux-tu, notre brave capitaine, que je l’aie vu? il m’aurait fallu,
ajouta-t-il en baissant la voix, les yeux de ce démon qui marche
devant nous, sans pourtant laisser derrière lui l’odeur du soufre, de
ce Han d’Islande qui voit à travers les murs, ou l’anneau de la fée
Mab qui passe par le trou des serrures.—Il n’y a en ce moment parmi
nous, j’en suis sûr, qu’un seul homme qui ait vu le comte... le
prisonnier dont tu me parles.
—Un seul? Ah! le seigneur Hacket? Mais ce Hacket n’est plus parmi
nous. Il nous a quittés cette nuit pour retourner...
—Ce n’est point le seigneur Hacket que je veux dire, notre capitaine.
—Et qui donc?
—Ce jeune homme au manteau vert, à la plume noire, qui est tombé au
milieu de nous cette nuit.
—Eh bien?
—Eh bien! dit Guldon en se rapprochant de Kennybol, c’est celui-là
qui connaît le comte... ce fameux comte, enfin, comme je te connais,
notre capitaine Kennybol.
Kennybol regarda Guldon, cligna de l’œil gauche en faisant claquer
ses dents, et lui frappa sur l’épaule avec cette exclamation
triomphale qui échappe à notre amour-propre, quand nous sommes
contents de notre pénétration:—Je m’en doutais!
—Oui, notre capitaine, poursuivit Guldon Stayper en replaçant
l’étendard couleur de feu sur l’épaule délassée, je te proteste que le
jeune homme vert a vu le comte...—je ne sais comment tu l’appelles,
celui donc pour qui nous allons nous battre.—dans le donjon même de
Munckholm, et qu’il ne paraissait pas attacher moins d’importance à
entrer dans cette prison, que toi ou moi à pénétrer dans un parc
royal.
—Et comment sais-tu cela, notre frère Guldon?
Le vieux montagnard saisit le bras de Kennybol, puis, entr’ouvrant sa
peau de loutre avec une précaution presque soupçonneuse:—Regarde! lui
dit-il.
—Par mon très saint patron! s’écria Kennybol, cela brille comme du
diamant!
C’était en effet une riche boucle de diamants, qui attachait le
grossier ceinturon de Guldon Stayper.
—Et il est aussi vrai que c’est du diamant, repartit celui-ci en
laissant tomber le pan de sa casaque, qu’il est vrai que la lune est à
deux journées de marche de la terre, et que le cuir de mon ceinturon
est du cuir de buffle mort.
Mais les traits de Kennybol s’étaient rembrunis, et avaient passé de
l’étonnement à la sévérité. Il baissa les yeux vers la terre en disant
avec une sorte de solennité sauvage:
—Guldon Stayper, du village de Chol-Soe, dans les montagnes de Kole,
ton père, Medprath Stayper, est mort à cent deux ans, sans avoir rien
à se reprocher, car ce ne sont pas des forfaitures que de tuer par
mégarde un daim ou un élan du roi.—Guldon Stayper, tu as sur ta tête
grise cinquante-sept bonnes années, ce qui n’est jeunesse que pour le
hibou.—Guldon Stayper, notre camarade, j’aimerais mieux pour toi que
les diamants de cette boucle fussent des grains de mil, si tu ne l’as
pas acquise légitimement, aussi légitimement que le faisan royal
acquiert la balle de plomb du mousquet.
En prononçant cette singulière admonestation, il y avait dans l’accent
du chef montagnard à la fois de la menace et de l’onction.
—Aussi vrai que notre capitaine Kennybol est le plus hardi chasseur
de Kole, répondit Guldon sans s’émouvoir, et que ces diamants sont des
diamants, je les possède en légitime propriété.
—Vraiment! reprit Kennybol avec une inflexion de voix qui tenait le
milieu entre la confiance et le doute.
—Dieu et mon patron béni savent, reprit Guldon, que c’était un soir,
au moment où je venais d’indiquer le Spladgest de Drontheim à des
enfants de notre bonne mère la Norvège, qui apportaient le corps d’un
officier trouvé sur les grèves d’Urchtal.—Il y a de ceci huit jours
environ.—Un jeune homme s’avança vers ma barque:—À Munckholm! me
dit-il. Je m’en souciais peu, notre capitaine; un oiseau ne vole pas
volontiers autour d’une cage. Cependant le jeune seigneur avait la
mine haute et fière, il était suivi d’un domestique qui menait deux
chevaux; il avait sauté dans ma barque d’un air d’autorité; je pris
mes rames,—c’est-à-dire les rames de mon frère. C’était mon bon ange
qui le voulait. En arrivant, le jeune passager, après avoir parlé au
seigneur sergent, qui commandait sans doute le fort, m’a jeté pour
paiement, et Dieu m’entend, notre capitaine, oui, cette boucle de
diamants que je viens de te montrer, et qui eût dû appartenir à mon
frère Georges, et non à moi, si, à l’heure où le voyageur, que le ciel
assiste, m’a pris, la journée que je faisais pour Georges n’eût été
finie. Cela est la vérité, capitaine Kennybol.
—Bien.
Peu à peu la physionomie du chef reprit autant de sérénité que son
expression, naturellement sombre et dure, le lui permettait, et il
demanda à Guldon, d’une voix radoucie:
—Et tu es sûr, notre vieux camarade, que ce jeune homme est le même
qui est maintenant derrière nous avec ceux de Norbith?
—Sûr. Je n’oublierais pas, entre mille visages, le visage de celui
qui a fait ma fortune. D’ailleurs, c’est le même manteau, la même
plume noire.
—Je te crois, Guldon.
—Et il est clair qu’il allait voir le fameux prisonnier; car, si ce
n’eût pas été pour quelque grand mystère, il n’eût point récompensé
ainsi le batelier qui l’amenait; et d’ailleurs, maintenant qu’il se
retrouve avec nous...
—Tu as raison.
—Et j’imagine, notre capitaine, que le jeune étranger est peut-être
bien plus en crédit auprès du comte que nous allons délivrer, que le
seigneur Hacket, qui ne me semble bon, sur mon âme, qu’à miauler comme
un chat sauvage.
Kennybol fit un signe de tête expressif.
—Notre camarade, tu as dit ce que j’allais dire. Je serais, dans
toute cette affaire, bien plus tenté d’obéir à ce jeune seigneur qu’à
l’envoyé Hacket. Que saint Sylvestre et saint Olaüs me soient en aide;
si le démon islandais nous commande, je pense, camarade Guldon, que
nous le devons beaucoup moins au corbeau bavard Hacket, qu’à cet
inconnu.
—Vrai, notre capitaine? demanda Guldon. Kennybol ouvrait la bouche
pour répondre, quand il se sentit frapper sur l’épaule. C’était
Norbith.
—Kennybol, nous sommes trahis! Gormon Woëstroem vient du sud. Tout le
régiment des arquebusiers marche contre nous. Les hulans de Slesvig
sont à Sparbo; trois compagnies de dragons danois attendent des
chevaux au village de Loevig. Tout le long de la route, il a vu autant
de casaques vertes que de buissons. Hâtons-nous de gagner Skongen; ne
faisons point halte avant d’y être entrés. Là, du moins, nous pourrons
nous défendre. Encore, Gormon croit-il avoir vu des mousquetons
briller à travers les broussailles, en longeant les gorges du
Pilier-Noir.
Le jeune chef était pâle, agité; cependant son regard et le son de sa
voix annonçaient encore l’audace et la résolution.
—Impossible! s’écria Kennybol.
—Certain! certain! dit Norbith.
—Mais le seigneur Hacket...
—Est un traître ou un lâche. Sois sûr de ce que je dis, camarade
Kennybol.—Où est-il, ce Hacket?
En ce moment le vieux Jonas aborda les deux chefs. Au découragement
profond empreint dans tous ses traits, il était facile de voir qu’il
était instruit de la fatale nouvelle.
Les regards des deux vieillards, Jonas et Kennybol, se rencontrèrent,
et tous deux se mirent à hocher la tête comme d’un mutuel accord.
—Eh bien! Jonas? Eh bien! Kennybol? dit Norbith.
Cependant le vieux chef des mineurs de Fa-roër avait passé lentement
sa main sur son front ridé, et il répondait à voix basse au coup
d’œil du vieux chef des montagnards de Kole:
—Oui, cela est trop vrai, cela est trop sûr. C’est Gormon Woëstroem
qui les a vus.
—Si la chose est ainsi, dit Kennybol, que faire?
—Que faire? répliqua Jonas.
—J’estime, camarade Jonas, que nous agirions sagement de nous
arrêter.
—Et plus sagement encore, notre frère Kennybol, de reculer.
—S’arrêter! reculer! s’écria Norbith. Il faut avancer!
Les deux vieillards tournèrent vers le jeune homme un regard froid et
surpris.
—Avancer! dit Kennybol. Et les arquebusiers de Munckholm!
—Et les hulans de Slesvig! ajouta Jonas.
—Et les dragons danois! reprit Kennybol. Norbith frappa la terre du
pied.
—Et la tutelle royale! et ma mère, qui meurt de faim et de froid!
—Démons! la tutelle royale! dit le mineur Jonas, avec une sorte de
frémissement.
—Qu’importe! dit le montagnard Kennybol. Jonas prit Kennybol par la
main.
—Notre compagnon le chasseur, vous n’avez pas l’honneur d'être
pupille de notre glorieux souverain Christiern IV. Puisse le saint roi
Olaüs, qui est au ciel, nous délivrer de la tutelle!
—Demande ce bienfait à ton sabre! dit Norbith d’une voix farouche.
—Les paroles hardies coûtent peu à un jeune homme, camarade Norbith,
répondit Kennybol, mais songez que si nous allons plus loin, toutes
ces casaques vertes...
—Je songe que nous aurons beau rentrer dans nos montagnes, comme des
renards devant les loups, on connaît nos noms et notre révolte; et,
mourir pour mourir, j’aime mieux la balle d’une arquebuse que la corde
d’un gibet.
Jonas remua la tête de haut en bas en signe d’adhésion.
—Diable! la tutelle pour nos frères! le gibet pour nous! Norbith
pourrait bien avoir raison.
—Donne-moi la main, mon brave Norbith, dit Kennybol; il y a danger
des deux côtés. Il vaut mieux marcher droit au précipice qu’y tomber à
reculons.
—Allons! allons donc! s’écria le vieux Jonas, en faisant sonner le
pommeau de son sabre.
Norbith leur serra vivement la main.
—Frères, écoutez! Soyez audacieux comme moi, je serai prudent comme
vous. Ne nous arrêtons aujourd’hui qu’à Skongen; la garnison est
faible et nous l’écraserons. Franchissons, puisqu’il le faut, les
défilés du Pilier-Noir, mais dans un profond silence. Il faut les
traverser, quand même ils seraient surveillés par l’ennemi.
—Je crois que les arquebusiers ne sont pas encore au pont de
l’Ordals, avant Skongen. Mais, n’importe. Silence!
—Silence! soit, répéta Kennybol.
—Maintenant, Jonas, reprit Norbith, retournons tous deux à notre
poste. Demain peut-être nous serons à Drontheim, malgré les
arquebusiers, les hulans, les dragons et tous les justaucorps verts du
midi.
Les trois chefs se quittèrent. Bientôt le mot d’ordre silence! passa
de rang en rang, et cette bande de rebelles, un moment auparavant si
tumultueuse, ne fut plus, dans ces déserts rembrunis par les approches
de la nuit, que comme une troupe de fantômes muets, qui se promène
sans bruit dans les sentiers tortueux d’un cimetière.
Cependant la route qu’ils suivaient se rétrécissait de moment en
moment, et semblait s’enfoncer par degrés entre deux remparts de
rochers qui devenaient de plus en plus escarpés. À l’instant où la
lune rougeâtre se leva au milieu d’un amas froid de nuages qui
déroulaient autour d’elle leurs formes bizarres avec une mobilité
fantastique, Kennybol s’inclina vers Guldon Stayper:
—Nous allons entrer dans le défilé du Pilier-Noir. Silence!
En effet, on entendait déjà le bruit du torrent qui suit entre les
deux montagnes tous les détours du chemin, et l’on voyait au midi
l’énorme pyramide oblongue de granit, qu’on a nommée le Pilier-Noir,
se dessiner sur le gris du ciel et sur la neige des montagnes
environnantes; tandis que l’horizon de l’ouest, chargé de brouillards,
était borné par l’extrémité de la forêt du Sparbo et par un long
amphithéâtre de rochers, étagés comme un escalier de géants.
Les révoltés, contraints d’allonger leurs colonnes dans ces routes
tortueuses étranglées entre deux montagnes, continuèrent leur marche.
Ils pénétrèrent dans ces gorges profondes sans allumer de torches,
sans pousser de clameurs. Le bruit même de leurs pas ne s’entendait
point au milieu du fracas assourdissant des cascades et des
rugissements d’un vent violent qui ployait les forêts druidiques et
faisait tournoyer les nuées autour des pitons revêtus de glace et de
neige. Perdue dans les sombres profondeurs du défilé, la lumière
souvent voilée de la lune, ne descendait pas jusqu’aux fers de leurs
piques, et les aigles blancs qui passaient par intervalles au-dessus
de leurs têtes ne se doutaient pas qu’une aussi grande multitude
d’hommes troublât en ce moment leurs solitudes.
Une fois le vieux Guldon Stayper toucha l’épaule de Kennybol de la
crosse de sa carabine.
—Capitaine! notre capitaine! je vois quelque chose reluire derrière
cette touffe de houx et de genêts.
—Je le vois également, répondit le chef montagnard; c’est l’eau du
torrent qui réfléchit les nuages.
Et l’on passa outre.
Une autre fois Guldon arrêta brusquement son chef par le bras.
—Regarde, lui dit-il, ne sont-ce pas des mousquetons qui brillent
là-haut dans l’ombre de ce rocher?
Kennybol secoua la tête, puis après un moment
d’attention:—Rassure-toi, frère Guldon. C’est un rayon de la lune qui
tombe sur un pic de glace.
Aucun sujet d’alarme ne se présenta plus autour d’eux, et les diverses
bandes, paisiblement déroulées dans les sinuosités du défilé,
oublièrent insensiblement tout ce que la position du lieu présentait
de danger.
Après deux heures de marche souvent pénible, au milieu des troncs
d’arbres et des quartiers de granit dont le chemin était obstrué,
l’avant-garde entra dans le montueux bouquet de sapins qui termine la
gorge du Pilier-Noir, et au-dessus duquel pendent de hauts rochers
noirs et moussus.
Guldon Stayper se rapprocha de Kennybol, affirmant qu’il se félicitait
d'être enfin sur le point de sortir de ce maudit coupe-gorge, et qu’il
fallait rendre grâce à saint Silvestre de ce que le Pilier-Noir ne
leur avait pas été fatal.
Kennybol se mit à rire, jurant qu’il n’avait jamais partagé ces
terreurs de vieilles femmes; car pour la plupart des hommes, quand le
péril est passé, il n’a point existé, et l’on cherche alors à prouver,
par l’incrédulité que l’on montre, le courage qu’on n’aurait peut-être
pas montré.
En ce moment, deux petites lueurs rondes, pareilles à deux charbons
ardents, qui se mouvaient dans l’épaisseur du taillis, appelèrent son
attention.
—Par le salut de mon âme! dit-il à voix basse, en secouant le bras de
Guldon, voilà, certes, deux yeux de braise qui doivent appartenir au
plus beau chatpard qui ait jamais miaulé dans un hallier.
—Tu as raison, répondit le vieux Stayper, et s’il ne marchait pas
devant nous, je croirais plutôt que ce sont les yeux maudits du démon
d’Isl...
—Chut! cria Kennybol.
Puis, saisissant sa carabine:
—En vérité, poursuivit-il, il ne sera pas dit qu’une aussi belle
pièce aura passé impunément sous les yeux de Kennybol.
Le coup était parti avant que Guldon Stayper, qui s’était jeté sur le
bras de l’imprudent chasseur, eût pu l’arrêter.—Ce ne fut pas la
plainte aiguë d’un chat sauvage qui répondit à la bruyante détonation
de la carabine, ce fut un affreux grondement de tigre, suivi d’un
éclat de rire humain, plus affreux encore.
On n’entendit pas le retentissement du coup de feu se prolonger, et
mourir d’écho en écho dans les profondeurs des montagnes; car à peine
la lumière de la carabine eut-elle brillé dans la nuit, à peine le
bruit fatal de la poudre eut-il éclaté dans le silence, qu’un millier
de voix formidables s’élevèrent inattendues sur les monts, dans les
gorges, dans les forêts; qu’un cri de vive le Roi! immense comme un
tonnerre, roula sur la tête des rebelles, à leurs côtés, devant et
derrière eux, et que la lueur meurtrière d’une mousqueterie terrible,
éclatant de toutes parts, les frappant et les éclairant à la fois,
leur fit voir, parmi les rouges tourbillons de fumée, un bataillon
derrière chaque rocher, et un soldat derrière chaque arbre.
XXXVII
CAUPOLICAN.
Marchez avec tant de précaution que la terre
elle-même n’entende pas le bruit de vos pas...
Redoublez de soins, mes amis... Si nous arrivons
sans être entendus, je vous réponds de la
victoire.
TUCAPEL.
La nuit a tout couvert de ses voiles; une
obscurité effrayante enveloppe la terre. Nous
n’entendons aucune sentinelle, nous n’avons point
aperçu d’espions.
RINGO.
Avançons!
. . . . . . . . . .
TUCAPEL.
Qu’entends-je? serions-nous découverts?
LOPE DE VEGA, l’Arauque dompté
—Dis-moi, Guldon Stayper, mon vieux camarade, sais-tu que la bise du
soir commence à me rabattre vigoureusement les poils de mon bonnet sur
le visage?
C’était Kennybol, qui, détachant un moment son regard du géant qui
marchait en tête des révoltés, s’était tourné à demi vers l’un des
montagnards que le hasard d’une course désordonnée avait placé près de
lui.
Celui-ci secoua la tête, et changea d’épaule la bannière qu’il
portait, avec un grand soupir de lassitude.
—Hum! je crois, notre capitaine, que dans ces maudites gorges du
Pilier-Noir, où le vent se précipite comme un torrent, nous n’aurons
pas tout à fait aussi chaud cette nuit qu’une flamme qui danse sur la
braise.
—Il faudra faire de tels feux que les vieilles chouettes en soient
éveillées au haut des rochers, dans leurs palais de ruines. Je n’aime
pas les chouettes; dans cette horrible nuit où j’ai vu la fée Ubfem,
elle avait la forme d’une chouette.
—Par saint Sylvestre! interrompit Guldon Stayper en détournant la
tête, l’ange du vent nous donne de furieux coups d’ailes!—Si l’on
m’en croit, capitaine Kennybol, on mettra le feu à tous les sapins
d’une montagne. D’ailleurs ce sera une belle chose à voir qu’une armée
se chauffant avec une forêt.
—À Dieu ne plaise, mon cher Guldon! et les chevreuils! et les
gerfauts! et les faisans! fais cuire le gibier, à merveille; mais ne
le fais pas brûler.
Le vieux Guldon se mit à rire:
—Notre capitaine, tu es bien toujours le même démon Kennybol, le loup
des chevreuils, l’ours des loups, et le buffle des ours!
—Sommes-nous encore loin du Pilier-Noir? demanda une voix parmi les
chasseurs.
—Compagnon, répondit Kennybol, nous entrerons dans les gorges à la
nuit tombante; nous voici dans un instant aux Quatre-Croix. Il se fit
un moment de silence, pendant lequel on n’entendit que le bruit
multiplié des pas, le gémissement de la bise, et le chant éloigné de
la bande des forgerons du lac Smiasen.
—Ami Guldon Stayper, reprit Kennybol après avoir sifflé l’air du
chasseur Rollon, tu viens de passer quelques jours à Drontheim?
—Oui, notre capitaine; notre frère Georges Stayper le pêcheur était
malade, et j’ai été le remplacer pendant quelque temps dans sa barque,
afin que sa pauvre famille ne mourût pas de faim pendant qu’il serait
mort de maladie.
—Et puisque tu arrives de Drontheim, as-tu eu occasion de voir ce
comte, le prisonnier... Schumacker... Gleffenhem... quel est son nom
déjà? cet homme enfin au nom duquel nous nous révoltons contre la
tutelle royale, et dont tu portes sans doute les armoiries brodées sur
cette grande bannière couleur de feu?
—Elle est bien lourde! dit Guldon.—Tu veux parler du prisonnier du
château-fort de Munckholm, le comte?... enfin soit. Et comment
veux-tu, notre brave capitaine, que je l’aie vu? il m’aurait fallu,
ajouta-t-il en baissant la voix, les yeux de ce démon qui marche
devant nous, sans pourtant laisser derrière lui l’odeur du soufre, de
ce Han d’Islande qui voit à travers les murs, ou l’anneau de la fée
Mab qui passe par le trou des serrures.—Il n’y a en ce moment parmi
nous, j’en suis sûr, qu’un seul homme qui ait vu le comte... le
prisonnier dont tu me parles.
—Un seul? Ah! le seigneur Hacket? Mais ce Hacket n’est plus parmi
nous. Il nous a quittés cette nuit pour retourner...
—Ce n’est point le seigneur Hacket que je veux dire, notre capitaine.
—Et qui donc?
—Ce jeune homme au manteau vert, à la plume noire, qui est tombé au
milieu de nous cette nuit.
—Eh bien?
—Eh bien! dit Guldon en se rapprochant de Kennybol, c’est celui-là
qui connaît le comte... ce fameux comte, enfin, comme je te connais,
notre capitaine Kennybol.
Kennybol regarda Guldon, cligna de l’œil gauche en faisant claquer
ses dents, et lui frappa sur l’épaule avec cette exclamation
triomphale qui échappe à notre amour-propre, quand nous sommes
contents de notre pénétration:—Je m’en doutais!
—Oui, notre capitaine, poursuivit Guldon Stayper en replaçant
l’étendard couleur de feu sur l’épaule délassée, je te proteste que le
jeune homme vert a vu le comte...—je ne sais comment tu l’appelles,
celui donc pour qui nous allons nous battre.—dans le donjon même de
Munckholm, et qu’il ne paraissait pas attacher moins d’importance à
entrer dans cette prison, que toi ou moi à pénétrer dans un parc
royal.
—Et comment sais-tu cela, notre frère Guldon?
Le vieux montagnard saisit le bras de Kennybol, puis, entr’ouvrant sa
peau de loutre avec une précaution presque soupçonneuse:—Regarde! lui
dit-il.
—Par mon très saint patron! s’écria Kennybol, cela brille comme du
diamant!
C’était en effet une riche boucle de diamants, qui attachait le
grossier ceinturon de Guldon Stayper.
—Et il est aussi vrai que c’est du diamant, repartit celui-ci en
laissant tomber le pan de sa casaque, qu’il est vrai que la lune est à
deux journées de marche de la terre, et que le cuir de mon ceinturon
est du cuir de buffle mort.
Mais les traits de Kennybol s’étaient rembrunis, et avaient passé de
l’étonnement à la sévérité. Il baissa les yeux vers la terre en disant
avec une sorte de solennité sauvage:
—Guldon Stayper, du village de Chol-Soe, dans les montagnes de Kole,
ton père, Medprath Stayper, est mort à cent deux ans, sans avoir rien
à se reprocher, car ce ne sont pas des forfaitures que de tuer par
mégarde un daim ou un élan du roi.—Guldon Stayper, tu as sur ta tête
grise cinquante-sept bonnes années, ce qui n’est jeunesse que pour le
hibou.—Guldon Stayper, notre camarade, j’aimerais mieux pour toi que
les diamants de cette boucle fussent des grains de mil, si tu ne l’as
pas acquise légitimement, aussi légitimement que le faisan royal
acquiert la balle de plomb du mousquet.
En prononçant cette singulière admonestation, il y avait dans l’accent
du chef montagnard à la fois de la menace et de l’onction.
—Aussi vrai que notre capitaine Kennybol est le plus hardi chasseur
de Kole, répondit Guldon sans s’émouvoir, et que ces diamants sont des
diamants, je les possède en légitime propriété.
—Vraiment! reprit Kennybol avec une inflexion de voix qui tenait le
milieu entre la confiance et le doute.
—Dieu et mon patron béni savent, reprit Guldon, que c’était un soir,
au moment où je venais d’indiquer le Spladgest de Drontheim à des
enfants de notre bonne mère la Norvège, qui apportaient le corps d’un
officier trouvé sur les grèves d’Urchtal.—Il y a de ceci huit jours
environ.—Un jeune homme s’avança vers ma barque:—À Munckholm! me
dit-il. Je m’en souciais peu, notre capitaine; un oiseau ne vole pas
volontiers autour d’une cage. Cependant le jeune seigneur avait la
mine haute et fière, il était suivi d’un domestique qui menait deux
chevaux; il avait sauté dans ma barque d’un air d’autorité; je pris
mes rames,—c’est-à-dire les rames de mon frère. C’était mon bon ange
qui le voulait. En arrivant, le jeune passager, après avoir parlé au
seigneur sergent, qui commandait sans doute le fort, m’a jeté pour
paiement, et Dieu m’entend, notre capitaine, oui, cette boucle de
diamants que je viens de te montrer, et qui eût dû appartenir à mon
frère Georges, et non à moi, si, à l’heure où le voyageur, que le ciel
assiste, m’a pris, la journée que je faisais pour Georges n’eût été
finie. Cela est la vérité, capitaine Kennybol.
—Bien.
Peu à peu la physionomie du chef reprit autant de sérénité que son
expression, naturellement sombre et dure, le lui permettait, et il
demanda à Guldon, d’une voix radoucie:
—Et tu es sûr, notre vieux camarade, que ce jeune homme est le même
qui est maintenant derrière nous avec ceux de Norbith?
—Sûr. Je n’oublierais pas, entre mille visages, le visage de celui
qui a fait ma fortune. D’ailleurs, c’est le même manteau, la même
plume noire.
—Je te crois, Guldon.
—Et il est clair qu’il allait voir le fameux prisonnier; car, si ce
n’eût pas été pour quelque grand mystère, il n’eût point récompensé
ainsi le batelier qui l’amenait; et d’ailleurs, maintenant qu’il se
retrouve avec nous...
—Tu as raison.
—Et j’imagine, notre capitaine, que le jeune étranger est peut-être
bien plus en crédit auprès du comte que nous allons délivrer, que le
seigneur Hacket, qui ne me semble bon, sur mon âme, qu’à miauler comme
un chat sauvage.
Kennybol fit un signe de tête expressif.
—Notre camarade, tu as dit ce que j’allais dire. Je serais, dans
toute cette affaire, bien plus tenté d’obéir à ce jeune seigneur qu’à
l’envoyé Hacket. Que saint Sylvestre et saint Olaüs me soient en aide;
si le démon islandais nous commande, je pense, camarade Guldon, que
nous le devons beaucoup moins au corbeau bavard Hacket, qu’à cet
inconnu.
—Vrai, notre capitaine? demanda Guldon. Kennybol ouvrait la bouche
pour répondre, quand il se sentit frapper sur l’épaule. C’était
Norbith.
—Kennybol, nous sommes trahis! Gormon Woëstroem vient du sud. Tout le
régiment des arquebusiers marche contre nous. Les hulans de Slesvig
sont à Sparbo; trois compagnies de dragons danois attendent des
chevaux au village de Loevig. Tout le long de la route, il a vu autant
de casaques vertes que de buissons. Hâtons-nous de gagner Skongen; ne
faisons point halte avant d’y être entrés. Là, du moins, nous pourrons
nous défendre. Encore, Gormon croit-il avoir vu des mousquetons
briller à travers les broussailles, en longeant les gorges du
Pilier-Noir.
Le jeune chef était pâle, agité; cependant son regard et le son de sa
voix annonçaient encore l’audace et la résolution.
—Impossible! s’écria Kennybol.
—Certain! certain! dit Norbith.
—Mais le seigneur Hacket...
—Est un traître ou un lâche. Sois sûr de ce que je dis, camarade
Kennybol.—Où est-il, ce Hacket?
En ce moment le vieux Jonas aborda les deux chefs. Au découragement
profond empreint dans tous ses traits, il était facile de voir qu’il
était instruit de la fatale nouvelle.
Les regards des deux vieillards, Jonas et Kennybol, se rencontrèrent,
et tous deux se mirent à hocher la tête comme d’un mutuel accord.
—Eh bien! Jonas? Eh bien! Kennybol? dit Norbith.
Cependant le vieux chef des mineurs de Fa-roër avait passé lentement
sa main sur son front ridé, et il répondait à voix basse au coup
d’œil du vieux chef des montagnards de Kole:
—Oui, cela est trop vrai, cela est trop sûr. C’est Gormon Woëstroem
qui les a vus.
—Si la chose est ainsi, dit Kennybol, que faire?
—Que faire? répliqua Jonas.
—J’estime, camarade Jonas, que nous agirions sagement de nous
arrêter.
—Et plus sagement encore, notre frère Kennybol, de reculer.
—S’arrêter! reculer! s’écria Norbith. Il faut avancer!
Les deux vieillards tournèrent vers le jeune homme un regard froid et
surpris.
—Avancer! dit Kennybol. Et les arquebusiers de Munckholm!
—Et les hulans de Slesvig! ajouta Jonas.
—Et les dragons danois! reprit Kennybol. Norbith frappa la terre du
pied.
—Et la tutelle royale! et ma mère, qui meurt de faim et de froid!
—Démons! la tutelle royale! dit le mineur Jonas, avec une sorte de
frémissement.
—Qu’importe! dit le montagnard Kennybol. Jonas prit Kennybol par la
main.
—Notre compagnon le chasseur, vous n’avez pas l’honneur d'être
pupille de notre glorieux souverain Christiern IV. Puisse le saint roi
Olaüs, qui est au ciel, nous délivrer de la tutelle!
—Demande ce bienfait à ton sabre! dit Norbith d’une voix farouche.
—Les paroles hardies coûtent peu à un jeune homme, camarade Norbith,
répondit Kennybol, mais songez que si nous allons plus loin, toutes
ces casaques vertes...
—Je songe que nous aurons beau rentrer dans nos montagnes, comme des
renards devant les loups, on connaît nos noms et notre révolte; et,
mourir pour mourir, j’aime mieux la balle d’une arquebuse que la corde
d’un gibet.
Jonas remua la tête de haut en bas en signe d’adhésion.
—Diable! la tutelle pour nos frères! le gibet pour nous! Norbith
pourrait bien avoir raison.
—Donne-moi la main, mon brave Norbith, dit Kennybol; il y a danger
des deux côtés. Il vaut mieux marcher droit au précipice qu’y tomber à
reculons.
—Allons! allons donc! s’écria le vieux Jonas, en faisant sonner le
pommeau de son sabre.
Norbith leur serra vivement la main.
—Frères, écoutez! Soyez audacieux comme moi, je serai prudent comme
vous. Ne nous arrêtons aujourd’hui qu’à Skongen; la garnison est
faible et nous l’écraserons. Franchissons, puisqu’il le faut, les
défilés du Pilier-Noir, mais dans un profond silence. Il faut les
traverser, quand même ils seraient surveillés par l’ennemi.
—Je crois que les arquebusiers ne sont pas encore au pont de
l’Ordals, avant Skongen. Mais, n’importe. Silence!
—Silence! soit, répéta Kennybol.
—Maintenant, Jonas, reprit Norbith, retournons tous deux à notre
poste. Demain peut-être nous serons à Drontheim, malgré les
arquebusiers, les hulans, les dragons et tous les justaucorps verts du
midi.
Les trois chefs se quittèrent. Bientôt le mot d’ordre silence! passa
de rang en rang, et cette bande de rebelles, un moment auparavant si
tumultueuse, ne fut plus, dans ces déserts rembrunis par les approches
de la nuit, que comme une troupe de fantômes muets, qui se promène
sans bruit dans les sentiers tortueux d’un cimetière.
Cependant la route qu’ils suivaient se rétrécissait de moment en
moment, et semblait s’enfoncer par degrés entre deux remparts de
rochers qui devenaient de plus en plus escarpés. À l’instant où la
lune rougeâtre se leva au milieu d’un amas froid de nuages qui
déroulaient autour d’elle leurs formes bizarres avec une mobilité
fantastique, Kennybol s’inclina vers Guldon Stayper:
—Nous allons entrer dans le défilé du Pilier-Noir. Silence!
En effet, on entendait déjà le bruit du torrent qui suit entre les
deux montagnes tous les détours du chemin, et l’on voyait au midi
l’énorme pyramide oblongue de granit, qu’on a nommée le Pilier-Noir,
se dessiner sur le gris du ciel et sur la neige des montagnes
environnantes; tandis que l’horizon de l’ouest, chargé de brouillards,
était borné par l’extrémité de la forêt du Sparbo et par un long
amphithéâtre de rochers, étagés comme un escalier de géants.
Les révoltés, contraints d’allonger leurs colonnes dans ces routes
tortueuses étranglées entre deux montagnes, continuèrent leur marche.
Ils pénétrèrent dans ces gorges profondes sans allumer de torches,
sans pousser de clameurs. Le bruit même de leurs pas ne s’entendait
point au milieu du fracas assourdissant des cascades et des
rugissements d’un vent violent qui ployait les forêts druidiques et
faisait tournoyer les nuées autour des pitons revêtus de glace et de
neige. Perdue dans les sombres profondeurs du défilé, la lumière
souvent voilée de la lune, ne descendait pas jusqu’aux fers de leurs
piques, et les aigles blancs qui passaient par intervalles au-dessus
de leurs têtes ne se doutaient pas qu’une aussi grande multitude
d’hommes troublât en ce moment leurs solitudes.
Une fois le vieux Guldon Stayper toucha l’épaule de Kennybol de la
crosse de sa carabine.
—Capitaine! notre capitaine! je vois quelque chose reluire derrière
cette touffe de houx et de genêts.
—Je le vois également, répondit le chef montagnard; c’est l’eau du
torrent qui réfléchit les nuages.
Et l’on passa outre.
Une autre fois Guldon arrêta brusquement son chef par le bras.
—Regarde, lui dit-il, ne sont-ce pas des mousquetons qui brillent
là-haut dans l’ombre de ce rocher?
Kennybol secoua la tête, puis après un moment
d’attention:—Rassure-toi, frère Guldon. C’est un rayon de la lune qui
tombe sur un pic de glace.
Aucun sujet d’alarme ne se présenta plus autour d’eux, et les diverses
bandes, paisiblement déroulées dans les sinuosités du défilé,
oublièrent insensiblement tout ce que la position du lieu présentait
de danger.
Après deux heures de marche souvent pénible, au milieu des troncs
d’arbres et des quartiers de granit dont le chemin était obstrué,
l’avant-garde entra dans le montueux bouquet de sapins qui termine la
gorge du Pilier-Noir, et au-dessus duquel pendent de hauts rochers
noirs et moussus.
Guldon Stayper se rapprocha de Kennybol, affirmant qu’il se félicitait
d'être enfin sur le point de sortir de ce maudit coupe-gorge, et qu’il
fallait rendre grâce à saint Silvestre de ce que le Pilier-Noir ne
leur avait pas été fatal.
Kennybol se mit à rire, jurant qu’il n’avait jamais partagé ces
terreurs de vieilles femmes; car pour la plupart des hommes, quand le
péril est passé, il n’a point existé, et l’on cherche alors à prouver,
par l’incrédulité que l’on montre, le courage qu’on n’aurait peut-être
pas montré.
En ce moment, deux petites lueurs rondes, pareilles à deux charbons
ardents, qui se mouvaient dans l’épaisseur du taillis, appelèrent son
attention.
—Par le salut de mon âme! dit-il à voix basse, en secouant le bras de
Guldon, voilà, certes, deux yeux de braise qui doivent appartenir au
plus beau chatpard qui ait jamais miaulé dans un hallier.
—Tu as raison, répondit le vieux Stayper, et s’il ne marchait pas
devant nous, je croirais plutôt que ce sont les yeux maudits du démon
d’Isl...
—Chut! cria Kennybol.
Puis, saisissant sa carabine:
—En vérité, poursuivit-il, il ne sera pas dit qu’une aussi belle
pièce aura passé impunément sous les yeux de Kennybol.
Le coup était parti avant que Guldon Stayper, qui s’était jeté sur le
bras de l’imprudent chasseur, eût pu l’arrêter.—Ce ne fut pas la
plainte aiguë d’un chat sauvage qui répondit à la bruyante détonation
de la carabine, ce fut un affreux grondement de tigre, suivi d’un
éclat de rire humain, plus affreux encore.
On n’entendit pas le retentissement du coup de feu se prolonger, et
mourir d’écho en écho dans les profondeurs des montagnes; car à peine
la lumière de la carabine eut-elle brillé dans la nuit, à peine le
bruit fatal de la poudre eut-il éclaté dans le silence, qu’un millier
de voix formidables s’élevèrent inattendues sur les monts, dans les
gorges, dans les forêts; qu’un cri de vive le Roi! immense comme un
tonnerre, roula sur la tête des rebelles, à leurs côtés, devant et
derrière eux, et que la lueur meurtrière d’une mousqueterie terrible,
éclatant de toutes parts, les frappant et les éclairant à la fois,
leur fit voir, parmi les rouges tourbillons de fumée, un bataillon
derrière chaque rocher, et un soldat derrière chaque arbre.