XLIII
Est-ce ainsi qu’on traite un homme de ma charge?
est-ce ainsi qu’on perd le respect dû à la
justice?
CALDERON. Louis Perez de Galice
La tremblante Éthel, que les gardes ont séparée de son père à la
sortie du donjon du Lion de Slesvig, a été conduite, à travers de
ténébreux corridors, jusqu’alors inconnus d’elle, dans une sorte de
cellule obscure, qu’on a refermée sur son entrée. Du côté de la
cellule opposée à la porte est une grande ouverture grillée, à travers
laquelle pénètre une lumière de torches et de flambeaux. Devant cette
ouverture est une banquette sur laquelle est placée une femme voilée
et vêtue de noir, qui lui fait signe de s’asseoir auprès d’elle. Elle
obéit en silence et interdite.
Ses yeux se portent au delà de l’ouverture grillée. Un tableau sombre
et imposant est devant elle.
À l’extrémité d’une salle, tendue de noir, et faiblement éclairée par
des lampes de cuivre suspendues à la voûte, s’élève un tribunal noir
arrondi en fer à cheval, occupé par sept juges vêtus de robes noires,
dont l’un, placé au centre sur un siège plus élevé, porte sur sa
poitrine des chaînes de diamants et des plaques d’or qui étincellent.
Le juge assis à la droite de celui-ci se distingue des autres par une
ceinture blanche et un manteau d’hermine, insigne du haut-syndic de la
province. À droite du tribunal est une estrade couverte d’un dais, où
siège un vieillard, revêtu d’habits pontificaux; à gauche, une table
chargée de papiers, derrière laquelle se tient debout un homme de
petite taille, coiffé d’une énorme perruque, et enveloppé des plis
d’une longue robe noire.
On remarque, en face des juges, un banc de bois entouré de
hallebardiers qui portent des torches, dont la lueur, réfléchie par
une forêt de piques, de mousquets et de pertuisanes, répand de vagues
rayons sur les têtes tumultueuses d’une foule de spectateurs, pressés
contre la grille de fer qui les sépare du tribunal.
Éthel observait ce spectacle comme si elle eût assisté éveillée à un
rêve; cependant elle était loin de se sentir indifférente à ce qui
allait se passer sous ses yeux. Elle entendait en elle comme une voix
intime qui l’avertissait d'être attentive, parce qu’elle touchait à
l’une des crises de sa vie. Son cœur était en proie à deux agitations
différentes en même temps; elle eût voulu savoir sur-le-champ en quoi
elle était intéressée à la scène qu’elle contemplait, ou ne le savoir
jamais. Depuis plusieurs jours, l’idée que son Ordener était perdu
pour elle lui avait inspiré le désir désespéré d’en finir d’une fois
avec l’existence, et de pouvoir lire d’un coup d’œil tout le livre de
sa destinée. C’est pourquoi, comprenant qu’elle entrait dans l’heure
décisive de son sort, elle examina le tableau lugubre qui s’offrait à
elle, moins avec répugnance qu’avec une sorte de joie impatiente et
funèbre.
Elle vit le président se lever, en proclamant, au nom du roi, que
l’audience de justice était ouverte.
Elle entendit le petit homme noir, placé à la gauche du tribunal,
lire, d’une voix basse et rapide, un long discours où le nom de son
père, mêlé aux mots de conspiration, de révolte des mines, de
haute-trahison, revenait fréquemment. Alors elle se rappela ce que
la fatale inconnue lui avait dit, dans le jardin du donjon, de
l’accusation dont son père était menacé; et elle frémit quand elle
entendit l’homme à la robe noire terminer son discours par le mot de
mort, fortement articulé.
Épouvantée, elle se tourna vers la femme voilée, pour laquelle un
sentiment qu’elle ne s’expliquait pas lui inspirait de la crainte:
—Où sommes-nous? qu’est-ce que tout ceci? demanda-t-elle timidement.
Un geste de sa mystérieuse compagne l’invita au silence et à
l’attention. Elle reporta sa vue dans la salle du tribunal.
Le vieillard vénérable, en habits épiscopaux, venait de se lever; et
Éthel recueillit ces paroles, qu’il prononça distinctement:
—Au nom du Dieu tout-puissant et miséricordieux,—moi,
Pamphile-Éleuthère, évêque de la royale ville de Drontheim et de la
royale province du Drontheimhus, je salue le respectable tribunal qui
juge au nom du roi, notre seigneur après Dieu;
Et je dis—qu’ayant remarqué que les prisonniers amenés devant ce
tribunal étaient des hommes et des chrétiens, et qu’ils n’avaient
point de procureurs, je déclare aux respectables juges que mon
intention est de les assister de mon faible secours, dans la cruelle
position où le ciel les a voulu mettre;
Priant Dieu de daigner donner sa force à notre infirme faiblesse, et
sa lumière à notre profonde cécité.
C’est ainsi que moi, évêque de ce royal diocèse, je salue le
respectable et judicieux tribunal.—
Après avoir parlé ainsi, l’évêque descendit de son trône pontifical,
et alla s’asseoir sur le banc de bois destiné aux accusés, tandis
qu’un murmure d’approbation éclatait parmi le peuple.
Le président se leva, et dit d’une voix sèche:
—Hallebardiers, qu’on fasse silence!—Seigneur évêque, le tribunal
remercie votre révérence, au nom des prisonniers.—Habitants du
Drontheimhus, soyez attentifs à la haute justice du roi; le tribunal
va juger sans appel. Archers,—qu’on amène les accusés.
Il se fit dans l’auditoire un silence d’attente et de terreur;
seulement toutes les têtes s’agitèrent dans l’ombre, comme les sombres
vagues d’une mer orageuse, sur laquelle le tonnerre s’apprête à
gronder.
Bientôt Éthel entendit une rumeur sourde et un mouvement
extraordinaire se prolonger au-dessous d’elle, dans les sinistres
avenues de la salle; puis l’auditoire se rangea avec un frémissement
d’impatience et de curiosité; des pas multipliés retentirent; des
hallebardes et des mousquets brillèrent; et bientôt six hommes
enchaînés et entourés de gardes pénétrèrent, la tête nue, dans
l’enceinte du tribunal. Éthel ne vit que le premier de ces six
prisonniers; c’était un vieillard à barbe blanche, vêtu d’une simarre
noire; c’était son père.
Elle s’appuya défaillante sur la balustrade de pierre qui était devant
sa banquette; les objets roulaient sous ses yeux comme dans un nuage
confus, et il lui semblait que son cœur palpitait à son oreille.
Elle-dit d’une voix faible:
—O Dieu, secourez-moi!
La femme voilée se pencha vers elle, et lui fit respirer des sels qui
la réveillèrent de sa léthargie.
—Noble dame, dit-elle ranimée, de grâce, un mot de votre voix pour me
convaincre que je ne suis pas ici le jouet des fantômes de l’enfer.
Mais l’inconnue, sourde à sa prière, avait retourné sa tête vers le
tribunal; et la pauvre Éthel, qui avait retrouvé quelque force, se
résigna à l’imiter en silence.
Le président s’était levé, et avait dit d’une voix lente et
solennelle:
—Prisonniers, on vous amène devant nous pour que nous ayons à
examiner si vous êtes coupables de haute-trahison, de conspiration, de
révolte par les armes contre l’autorité du roi notre souverain
seigneur. Méditez maintenant dans vos consciences, car une accusation
de lèse-majesté au premier chef pèse sur vos têtes.
En ce moment un rayon de lumière tomba sur le visage d’un des six
accusés, d’un jeune homme qui tenait sa tête penchée sur sa poitrine,
comme pour dérober ses traits sous les boucles pendantes de ses longs
cheveux. Éthel tressaillit, et une sueur froide sortit de tous ses
membres; elle avait cru reconnaître....—Mais non, c’était une cruelle
illusion; la salle était faiblement éclairée, et les hommes s’y
mouvaient comme des ombres; à peine distinguait-on le grand christ
d’ébène poli, placé au-dessus du fauteuil du président.
Cependant ce jeune homme était enveloppé d’un manteau qui de loin
paraissait vert, ses cheveux en désordre avaient des reflets châtains,
et le rayon inattendu qui avait dessiné ses traits.... Mais non, cela
n’était pas, cela ne pouvait être! c’était une horrible illusion.
Les prisonniers étaient assis sur le banc où était descendu l’évêque.
Schumacker s’était placé à l’une des extrémités; il était séparé du
jeune homme aux cheveux châtains par ses quatre compagnons
d’infortune, qui portaient des vêtements grossiers, et au nombre
desquels on remarquait une espèce de géant. L’évêque siégeait à
l’autre extrémité du banc.
Éthel vit le président se tourner vers son père.
—Vieillard, dit-il d’une voix sévère, dites-nous votre nom et qui
vous êtes.
Le vieillard souleva sa tête vénérable.
—Autrefois, répondit-il en regardant fixement le président, on
m’appelait comte de Griffenfeld et de Tongsberg, prince de Wollin,
prince du Saint-Empire, chevalier de l’ordre royal de l’éléphant,
chevalier de l’ordre royal de Dannebrog; chevalier de la toison d’or
d’Allemagne et de la jarretière d’Angleterre, premier ministre,
inspecteur général des universités, grand-chancelier de Danemark et
de....
Le président l’interrompit.
—Accusé, le tribunal ne vous demande ni comment on vous a nommé, ni
ce que vous avez été, mais comment on vous nomme, et ce que vous êtes.
—Eh bien, reprit vivement le vieillard, maintenant je m’appelle Jean
Schumacker, j’ai soixante-neuf ans, et je ne suis rien, que votre
ancien bienfaiteur, chancelier d’Ahlefeld.
Le président parut interdit.
—Je vous ai reconnu, seigneur comte, ajouta l’ex-chancelier, et comme
j’ai cru voir qu’il n’en était pas de même à mon égard de votre côté,
j’ai pris la liberté de rappeler à votre grâce que nous sommes de
vieilles connaissances.
—Schumacker, dit le président d’un ton où l’on sentait l’accent de la
colère concentrée, épargnez les moments du tribunal.
Le vieux captif l’interrompit encore:
—Nous avons changé de rôle, noble chancelier; autrefois c’était moi
qui vous appelais simplement d’Ahlefeld, et vous qui me disiez
seigneur comte.
—Accusé, répliqua le président, vous nuisez à votre cause en
rappelant le jugement infamant dont vous êtes déjà flétri.
—Si ce jugement est infamant pour quelqu’un, comte d’Ahlefeld, ce
n’est pas pour moi.
Le vieillard s’était levé à demi en prononçant ces paroles avec force.
Le président étendit la main vers lui.
—Asseyez-vous. N’insultez pas, devant un tribunal, et aux juges qui
vous ont condamné, et au roi qui vous a donné ces juges. Rappelez-vous
que sa majesté a daigné vous accorder la vie, et bornez-vous ici à
vous défendre.
Schumacker ne répondit qu’en haussant les épaules.
—Avez-vous, demanda le président, quelques aveux à faire au tribunal
touchant le crime capital dont vous êtes accusé?
Voyant que Schumacker gardait le silence, le président répéta sa
question.
—Est-ce que c’est à moi que vous parlez? dit l’ex-grand-chancelier.
Je croyais, noble comte d’Ahlefeld, que vous vous parliez à vous-même.
De quel crime m’entretenez-vous? Est-ce que j’ai jamais donné le
baiser d’Iscariote à un ami? Ai-je emprisonné, condamné, déshonoré un
bienfaiteur? dépouillé celui à qui je devais tout? J’ignore, en
vérité, seigneur chancelier actuel, pourquoi l’on m’amène ici. C’est
sans doute pour juger de votre habileté à faire tomber des têtes
innocentes. Je ne serai point fâché en effet de voir si vous saurez
aussi bien me perdre que vous perdez le royaume, et s’il vous suffira
d’une virgule pour causer ma mort, comme il vous a suffi d’une lettre
de l’alphabet pour provoquer la guerre avec la Suède.[*]
[*] Il y avait eu en effet de très graves différends entre le
Danemark et la Suède, parce que le comte d’Ahlefeld avait exigé,
dans une négociation, qu’un traité entre les deux états donnât au
roi de Danemark le titre de rex Gothorum, ce qui semblait
attribuer au monarque danois la souveraineté de la Gothie, province
suédoise; tandis que les Suédois ne voulaient lui accorder que la
qualité de rex Gotorum, dénomination vague qui équivalait à
l’ancien titre des souverains danois, roi des Gots.
C’est à cette h, cause, non d’une guerre, mais de longues et
menaçantes négociations, que Schumacker faisait sans doute allusion.
À peine achevait-il cette raillerie amère, que l’homme placé devant la
table à gauche du tribunal se leva.
—Seigneur président, dit-il, après s'être incliné profondément,
seigneurs juges, je demande que la parole soit interdite à Jean
Schumacker, s’il continue d’injurier ainsi sa grâce le président de ce
respectable tribunal.
La voix calme de l’évêque s’éleva:
—Seigneur secrétaire intime, on ne peut interdire la parole à un
accusé.
—Vous avez raison, révérend évêque, s’écria le président avec
précipitation. Notre intention est de laisser le plus de liberté
possible à la défense.—J’engage seulement l’accusé à modérer son
langage, s’il comprend ses véritables intérêts.
Schumacker secoua la tête et dit froidement:
—Il parait que le comte d’Ahlefeld est plus sûr de son fait qu’en
1677.
—Taisez-vous, dit le président; et s’adressant sur-le-champ au
prisonnier voisin du vieillard, il lui demanda quel était son nom.
C’était un montagnard d’une taille colossale, dont le front était
entouré de bandages, qui se leva en disant:
—Je suis Han, de Klipstadur, en Islande.
Un frémissement d’épouvante erra quelque temps dans la foule, et
Schumacker, soulevant sa tête pensive déjà retombée sur sa poitrine,
jeta un brusque regard sur son formidable voisin, dont tous les autres
co-accusés se tenaient éloignés.
—Han d’Islande, demanda le président quand le trouble fut dissipé,
qu’avez-vous à dire au tribunal?
De tous les spectateurs, Éthel n’avait pas été la moins frappée de la
présence du brigand fameux qui, depuis si longtemps, lui apparaissait
dans toutes ses terreurs. Elle attacha avec une avidité craintive son
regard sur le géant monstrueux que son Ordener avait peut-être
combattu, dont il avait peut-être été la victime. Cette idée se
retourna dans son cœur sous toutes ses formes douloureuses. Aussi,
entièrement absorbée par une foule d’émotions déchirantes, elle
entendit à peine la réponse qu’adressait au président, dans un langage
grossier et embarrassé, ce Han d’Islande, en qui elle voyait presque
le meurtrier de son Ordener. Elle comprit seulement que le brigand se
déclarait le chef des bandes rebelles.
—Est-ce de vous-même, demanda le président, ou par une instigation
étrangère, que vous avez pris le commandement des insurgés?
Le brigand répondit:
—Ce n’est pas de moi-même.
—Qui vous a provoqué à ce crime?
—Un homme qui s’appelait Hacket.
—Quel était ce Hacket?
—Un agent de Schumacker, qu’il nommait aussi comte de Griffenfeld.
Le président s’adressa à Schumacker:
—Schumacker, connaissez-vous ce Hacket?
—Vous m’avez prévenu, comte d’Ahlefeld, repartit le vieillard;
j’allais vous adresser la même question.
—Jean Schumacker, dit le président, vous êtes mal conseillé par votre
haine. Le tribunal appréciera votre système de défense.
L’évêque prit la parole.
—Seigneur secrétaire intime, dit-il en se tournant vers l’homme de
petite taille, qui paraissait faire les fonctions de greffier et
d’accusateur, ce Hacket est-il parmi mes clients?
—Non, votre révérence, répondit le secrétaire.
—Sait-on ce qu’il est devenu?
—On n’a pu le saisir; il a disparu.
On eût dit qu’en parlant ainsi le seigneur secrétaire intime composait
sa voix.
—Je crois plutôt qu’il s’est évanoui, dit Schumacker.
L’évêque continua:
—Seigneur secrétaire, fait-on poursuivre ce Hacket? A-t-on son
signalement?
Avant que le secrétaire intime eût pu répondre, un des prisonniers se
leva; c’était un jeune mineur d’un visage âpre et fier.
—Il serait aisé de l’avoir, dit-il d’une voix forte. Ce misérable
Hacket, l’agent de Schumacker, est un homme de petite stature, d’une
figure ouverte, mais ouverte comme une bouche de l’enfer.—Tenez,
seigneur évêque, sa voix ressemble beaucoup à celle de ce seigneur qui
écrit là sur cette table, et que votre révérence appelle, je crois,
secrétaire intime. Et même, si cette salle était moins sombre, et que
le seigneur secrétaire intime eût moins de cheveux pour lui cacher le
visage, j’assurerais presque qu’il y a dans ses traits quelque
ressemblance avec ceux du traître Hacket.
—Notre frère dit vrai, s’écrièrent les deux prisonniers voisins du
jeune mineur.
—Vraiment! murmura Schumacker avec une expression de triomphe.
Cependant le secrétaire avait fait un mouvement involontaire, soit de
crainte, soit de l’indignation qu’il ressentait d'être comparé à ce
Hacket. Le président, qui lui-même avait paru troublé, se hâta
d’élever la voix.
—Prisonniers, n’oubliez pas que vous ne devez parler que lorsque le
tribunal vous interroge; et surtout n’outragez pas les ministres de la
justice par d’indignes comparaisons.
—Cependant, seigneur président, dit l’évêque, ceci n’est qu’une
question de signalement. Si le coupable Hacket offre quelques points
de ressemblance avec le secrétaire, cela pourrait être utile.
Le président l’interrompit.
—Han d’Islande, vous qui avez eu tant de rapports avec Hacket,
dites-nous, pour satisfaire le révérend évêque, si cet homme ressemble
en effet à notre très honoré secrétaire intime.
—Nullement, seigneur, répondit le géant sans hésiter.
—Vous voyez, seigneur évêque, ajouta le président.
L’évêque prononça d’un signe de tête qu’il était satisfait; et le
président, s’adressant à un autre accusé, prononça la formule usitée:
—Quel est votre nom?
—Wilfrid Kennybol, des montagnes de Kole.
—Étiez-vous parmi les insurgés?
—Oui, seigneur; la vérité vaut mieux que la vie. J’ai été pris dans
les gorges maudites du Pilier-Noir. J’étais le chef des montagnards.
—Qui vous a poussé au crime de rébellion?
—Nos frères les mineurs se plaignaient de la tutelle royale, et cela
était tout simple, n’est-ce pas, votre courtoisie? Vous n’auriez
qu’une hutte de boue et deux mauvaises peaux de renard, que vous ne
seriez pas fâché d’en être le maître. Le gouvernement n’a pas écouté
leurs prières. Alors, seigneur, ils ont songé à se révolter, et nous
ont priés de les aider. Un si petit service ne se refuse pas entre
frères qui récitent les mêmes oraisons et chôment les mêmes saints.
Voilà tout.
—Personne, dit le président, n’a-t-il éveillé, encouragé et dirigé
votre insurrection?
—C’était un seigneur Hacket, qui nous parlait sans cesse de délivrer
un comte prisonnier à Munckholm, dont il se disait l’envoyé. Nous le
lui avons promis, parce qu’une liberté de plus ne nous coûtait rien.
—Ce comte ne s’appelait-il pas Schumacker ou Griffenfeld?
—Justement, votre courtoisie.
—Vous ne l’avez jamais vu?
—Non, seigneur; mais si c’est ce vieillard qui vous a dit tout à
l’heure tant de noms, je ne puis faire autrement que de convenir....
—De quoi? interrompit le président.
—Qu’il a une bien belle barbe blanche, seigneur, presque aussi belle
que celle du père du mari de ma sœur Maase, de la bourgade de Surb,
lequel a vécu jusqu’à cent vingt ans.
L’ombre répandue dans la salle empêcha de voir si le président
paraissait désappointé de la naïve réponse du montagnard. Il ordonna
aux archers de déployer quelques bannières couleur de feu déposées
devant le tribunal.
—Wilfrid Kennybol, dit-il, reconnaissez-vous ces bannières?
—Oui, votre courtoisie; elles nous ont été données par Hacket, au nom
du comte Schumacker. Le comte fit distribuer aussi des armes aux
mineurs; car nous n’en avions pas besoin, nous autres montagnards, qui
vivons de la carabine et de la gibecière. Et moi, seigneur, tel que
vous me voyez, attaché ici comme une méchante poule qu’on va rôtir,
j’ai plus d’une fois, du fond de nos vallées, atteint de vieux aigles,
lorsqu’au plus haut de leur vol ils ne semblaient que des alouettes ou
des grives.
—Vous entendez, seigneurs juges, observa le secrétaire intime;
l’accusé Schumacker a fait distribuer par Hacket des armes et des
drapeaux aux rebelles.
—Kennybol, reprit le président, n’avez-vous plus rien à déclarer?
—Rien, votre courtoisie, sinon que je ne mérite pas la mort. Je n’ai
fait que prêter assistance, en bon frère, aux mineurs, et j’ose
affirmer à toutes vos courtoisies que le plomb de ma carabine, tout
vieux chasseur que je suis, n’a jamais touché un daim du roi.
Le président, sans répondre à ce plaidoyer, interrogea les deux
compagnons de Kennybol. C’étaient des chefs de mineurs. Le plus vieux,
qui déclara se nommer Jonas, répéta, en d’autres termes, ce qu’avait
avoué Kennybol. L’autre, qui était le jeune homme dont les yeux
avaient saisi tant de ressemblance entre le secrétaire intime et le
perfide Hacket, dit s’appeler Norbith, confessa fièrement sa part dans
la révolte, mais refusa de rien révéler touchant Hacket et Schumacker.
Il avait, disait-il, prêté serment de se taire, et ne se souvenait
plus que de ce serment. Le président eut beau l’interroger par toutes
les menaces et par toutes les prières, l’obstiné jeune homme resta
inflexible. D’ailleurs il assurait ne point s'être révolté pour
Schumacker, mais seulement parce que sa vieille mère avait faim et
froid. Il ne niait point qu’il n’eût peut-être mérité la mort; mais il
affirmait que l’on commettrait une injustice en le condamnant, parce
qu’en le tuant on tuerait aussi sa pauvre mère, qui ne l’avait pas
mérité.
Quand Norbith eut cessé de parler, le secrétaire intime résuma en peu
de mots les charges accablantes qui pesaient jusqu’à ce moment sur les
accusés, surtout sur Schumacker. Il lut quelques-unes des devises
séditieuses inscrites sur les bannières, et fit ressortir contre
l’ex-grand-chancelier l’unanimité des réponses de ses complices, et
jusqu’au silence de ce jeune Norbith, lié par un serment
fanatique.—Il ne reste plus, ajouta-t-il en terminant, qu’un accusé à
interroger, et nous avons de hautes raisons de le croire agent secret
de l’autorité qui a si mal veillé à la tranquillité du Drontheimhus.
Cette autorité a favorisé, sinon par sa connivence coupable, du moins
par sa fatale négligence, l’explosion de la révolte qui va perdre tous
ces malheureux, et rendre à l’échafaud ce Schumacker, que la clémence
du roi en avait si généreusement sauvé.
Éthel, qui de ses craintes pour Ordener était revenue, par une cruelle
transition, à ses craintes pour son père, frémit à ce langage
sinistre, et un torrent de larmes s’échappa de ses yeux, quand elle
vit son père se lever, en disant d’une voix tranquille:—Chancelier
d’Ahlefeld, j’admire tout ceci. Avez-vous eu la prévoyance de faire
mander le bourreau?
L’infortunée crut en ce moment qu’elle épuisait sa dernière douleur;
elle se trompait.
Le sixième accusé venait de se lever; noble et superbe, il avait
écarté les cheveux qui couvraient son visage, et aux questions que le
président lui avait adressées, il avait répondu d’une voix ferme et
haute:
—Je m’appelle Ordener Guldenlew, baron de Thorvick, chevalier de
Dannebrog.
Un cri de surprise échappa au secrétaire:
—Le fils du vice-roi!
—Le fils du vice-roi! répétèrent toutes les voix, comme si la salle
eût eu en ce moment mille échos.
Le président avait reculé sur son siège; les juges, jusqu’alors
immobiles dans le tribunal, se penchaient tumultueusement les uns vers
les autres, ainsi que des arbres qui seraient battus à la fois de
vents opposés. L’agitation était plus grande encore dans l’auditoire;
les spectateurs montaient sur les corniches de pierre et les grilles
de fer; la foule entière parlait comme d’une seule bouche; et les
gardes, oubliant de réclamer le silence, mêlaient leurs paroles de
surprise à la rumeur universelle.
Quelle âme assez accoutumée aux soudaines émotions de la vie pourrait
concevoir ce qui se passa dans l'âme d’Éthel? Qui pourrait rendre ce
mélange inouï de joie déchirante et de délicieuse douleur? cette
attente inquiète, qui était à la fois de la crainte et de l’espérance,
et n’en était cependant pas?—Il était devant elle, sans qu’elle fût
devant lui! c’était lui qu’elle voyait et qui ne la voyait pas!
c’était son bien-aimé Ordener, son Ordener, qu’elle avait cru mort,
qu’elle savait perdu pour elle, son ami qui l’avait trompée et qu’elle
adorait comme d’une adoration nouvelle. Il était là; oui, il était là.
Un vain songe ne l’abusait pas; oh! c’était bien lui, cet Ordener,
hélas! qu’elle avait rêvé plus souvent encore qu’elle ne l’avait vu.
—Mais apparaissait-il dans cette enceinte solennelle comme un ange
sauveur ou comme un fatal génie? Devait-elle espérer en lui ou
trembler pour lui?—Mille conjectures oppressaient à la fois sa pensée
et l’étouffaient comme une flamme que trop d’aliment éteint; toutes
les idées, toutes les sensations que nous venons d’indiquer
parcoururent son esprit comme un éclair, au moment où le fils du
vice-roi de Norvège prononça son nom. Elle fut la première à le
reconnaître, et les autres ne l’avaient pas encore reconnu, qu’elle
était évanouie.
Elle reprit bientôt ses sens, pour la seconde fois, grâce aux soins de
sa mystérieuse voisine. Pâle, elle rouvrit ses yeux dans lesquels les
larmes s’étaient subitement taries. Elle jeta avidement sur le jeune
homme, toujours debout et calme dans le tumulte général, un de ces
regards qui embrassent tout un être; et le trouble avait cessé dans le
tribunal et le peuple, que le nom d’Ordener Guldenlew retentissait
encore à son oreille. Elle remarqua avec une douloureuse inquiétude
qu’il portait son bras en écharpe, et que ses mains étaient chargées
de fers; elle remarqua que son manteau était déchiré en plusieurs
endroits, que son sabre fidèle ne pendait plus à sa ceinture. Rien
n’échappa à sa sollicitude; car l’œil d’une amante ressemble à l’œil
d’une mère. Elle environna de toute son âme celui qu’elle ne pouvait
couvrir de tout son corps; et, il faut le dire à la honte et à la
gloire de l’amour, dans cette salle qui renfermait son père et les
persécuteurs de son père, Éthel ne vit plus qu’un seul homme.
Le silence s’était rétabli peu à peu. Le président se mit en devoir de
commencer l’interrogatoire du fils du vice-roi.
—Seigneur baron.... dit-il d’une voix tremblante.
—Je ne m’appelle point ici seigneur baron, répondit Ordener d’une
voix ferme, je m’appelle Ordener Guldenlew, comme celui qui a été
comte de Griffenfeld s’appelle Jean Schumacker.
Le président resta un moment comme interdit.
—Eh bien donc! reprit-il, Ordener Guldenlew, c’est sans doute par un
hasard malheureux que vous êtes amené devant nous. Les rebelles vous
auront pris voyageant, vous auront forcé de les suivre, et c’est
ainsi, sans doute, que vous avez été trouvé dans leurs rangs.
Le secrétaire se leva:
—Nobles juges, le nom seul du fils du vice-roi de Norvège est un
plaidoyer suffisant pour lui. Le baron Ordener Guldenlew ne peut être
un rebelle. Notre illustre président a parfaitement expliqué sa
fâcheuse arrestation parmi les rebelles. Le seul tort du noble
prisonnier est de n’avoir pas dit plus tôt son nom. Nous demandons
qu’il soit mis sur-le-champ en liberté, abandonnant toute accusation à
son égard, et regrettant qu’il se soit assis sur le banc souillé par
le criminel Schumacker et ses complices.
—Que faites-vous donc? s’écria Ordener.
—Le secrétaire intime, dit le président, se désiste de toute
poursuite à votre égard.
—Il a tort, répliqua Ordener, d’une voix haute et sonore; je dois ici
être seul accusé, seul jugé, et seul condamné.—Il s’arrêta un moment,
et ajouta d’un accent moins ferme:—Car je suis seul coupable.
—Seul coupable! s’écria le président.
—Seul coupable! répéta le secrétaire intime.
Une nouvelle explosion de surprise se manifesta dans l’auditoire. La
malheureuse Éthel frémit; elle ne songeait pas que cette déclaration
de son amant sauvait son père. Elle avait devant les yeux la mort de
son Ordener.
—Hallebardiers, qu’on fasse silence! dit le président, profitant
peut-être du moment de rumeur pour rallier ses idées et reprendre sa
présence d’esprit.—Ordener Guldenlew, reprit-il, expliquez-vous.
Le jeune homme resta, un instant rêveur, puis soupira avec effort,
puis prononça ces paroles d’un ton calme et résigné:
—Oui, je sais qu’une mort infâme m’attend; je sais que la vie
pourrait m'être belle et glorieuse. Mais Dieu lira au fond de mon
cœur! à la vérité, Dieu seul!—Je vais accomplir le premier devoir de
mon existence; je vais lui sacrifier mon sang, mon honneur peut-être;
mais je sens que je mourrai sans remords et sans repentir. Ne vous
étonnez pas de mes paroles, seigneurs juges; il y a dans l'âme et dans
la destinée humaine des mystères que vous ne pouvez pénétrer et qui ne
sont jugés qu’au ciel. Écoutez-moi donc; et agissez envers moi selon
vos consciences, quand vous aurez absous ces infortunés, et surtout ce
déplorable Schumacker, qui a déjà, dans sa captivité, expié bien plus
de crimes qu’un homme n’en peut commettre.—Oui, je suis coupable,
nobles juges, et seul coupable. Schumacker est innocent; ces autres
malheureux ne sont qu’égarés. L’auteur de la rébellion des mineurs,
c’est moi.
—Vous! s’écrièrent à la fois, et avec une expression étrange, le
président et le secrétaire intime.
—Moi! et ne m’interrompez plus, seigneurs. Je suis pressé de
terminer, car en m’accusant je justifie ces infortunés. C’est moi qui
ai soulevé les mineurs au nom de Schumacker; c’est moi qui ai fait
distribuer aux rebelles des bannières; qui leur ai envoyé, au nom du
prisonnier de Munckholm, de l’or et des armes. Hacket était mon agent.
À ce nom de Hacket, le secrétaire intime fit un geste de stupeur.
Ordener continua:
—J’épargne vos moments, seigneurs. J’ai été pris dans les rangs des
mineurs, que j’avais poussés à la révolte. J’ai seul tout fait.
Maintenant, jugez. Si j’ai prouvé mon crime, j’ai prouvé également
l’innocence de Schumacker et celle des pauvres misérables que vous
croyez ses complices.
Le jeune homme parlait ainsi, les yeux levés au ciel. Éthel, presque
inanimée, respirait à peine; il lui semblait seulement qu’Ordener,
tout en justifiant son père, prononçait bien amèrement son nom. Les
discours du jeune homme l’étonnaient et l’épouvantaient, sans qu’elle
pût les comprendre. Dans tout ce qui frappait ses sens, elle ne voyait
clairement que le malheur.
Un sentiment du même genre paraissait préoccuper le président. On eût
dit qu’il ne pouvait croire à ce qu’il entendait de ses oreilles. Il
adressa néanmoins la parole au fils du vice-roi:
—Si vous êtes en effet l’unique auteur de cette révolte, dans quel
but l’avez-vous excitée?
—Je ne puis le dire.
Un frisson saisit Éthel, lorsqu’elle entendit le président répliquer
d’une voix presque irritée:
—N’aviez-vous point une intrigue avec la fille de Schumacker?
Mais Ordener, enchaîné, avait fait un pas vers le tribunal, et s’était
écrié, avec l’accent de l’indignation:
—Chancelier d’Ahlefeld, contentez-vous de ma vie que je vous livre;
respectez une noble et innocente fille. Ne tentez pas de la déshonorer
une seconde fois.
La pauvre Éthel, qui avait senti son sang remonter à son visage, ne
comprit pas ce que signifiaient ces mots, une seconde fois, sur
lesquels son défenseur appuyait avec énergie; mais à la colère qui se
peignait sur les traits du président, on eût dit qu’il les comprenait.
—Ordener Guldenlew, n’oubliez pas vous-même le respect que vous devez
à la justice du roi et à ses suprêmes officiers. Je vous réprimande au
nom du tribunal.—À présent, je vous somme de nouveau de me déclarer
dans quel but vous avez commis le crime dont vous vous accusez.
—Je vous répète que je ne puis vous le dire.
—N’était-ce pas, reprit le secrétaire, pour délivrer Schumacker?
Ordener garda le silence.
—Ne soyez pas muet, accusé Ordener, dit le président; il est prouvé
que vous entreteniez des intelligences avec Schumacker, et l’aveu de
votre culpabilité accuse, plus qu’il ne justifie, le prisonnier de
Munckholm. Vous alliez souvent à Munckholm, et certes vous attachiez à
ces visites plus qu’un intérêt de curiosité ordinaire. Témoin cette
boucle de diamants.
Le président prit sur le bureau, et montra à Ordener une boucle de
brillants qui y était déposée.
—La reconnaissez-vous pour vous avoir appartenu?
—Oui. Par quel hasard?....
—Eh bien! un des rebelles l’a remise, avant d’expirer, à notre
secrétaire intime, en déclarant qu’il l’avait reçue de vous en
paiement, pour vous avoir transporté du port de Drontheim à la
forteresse de Munckholm. Or, je vous le demande, seigneurs juges, un
pareil salaire donné à un simple matelot n’annoncet-il pas quelle
importance l’accusé Ordener Guldenlew attachait à parvenir jusqu’à
cette prison, qui est celle de Schumacker?
—Ah! s’écria l’accusé Kennybol, ce que dit sa courtoisie est vrai, je
reconnais la boucle; c’est l’histoire de notre pauvre frère Guldon
Stayper.
—Silence, dit le président, laissez répondre Ordener Guldenlew.
—Je ne cacherai pas, repartit Ordener, que je désirais voir
Schumacker. Mais cette boucle ne signifie rien. On ne peut entrer avec
des diamants dans le fort; le matelot qui m’avait amené s’était
plaint, dans la traversée, de sa misère; je lui ai jeté cette boucle,
que je ne pouvais garder sur moi.
—Pardon, votre courtoisie, interrompit le secrétaire intime, le
règlement excepte de cette mesure le fils du vice-roi. Vous pouviez
donc....
—Je ne voulais pas me nommer.
—Pourquoi? demanda le président.
—C’est ce que je ne puis dire.
—Vos intelligences avec Schumacker et sa fille prouvent que le but de
votre complot était de les délivrer.
Schumacker, qui, jusqu’alors, n’avait donné d’autre signe d’attention
que de dédaigneux mouvements d’épaules, se leva:
—Me délivrer! Le but de cette infernale trame était de me
compromettre et de me perdre, comme il l’est encore. Croyez-vous
qu’Ordener Guldenlew eût avoué sa participation au crime, s’il n’eût
été pris parmi les révoltés? Oh! je vois qu’il a hérité de la haine de
son père pour moi. Et quant aux intelligences qu’on lui suppose avec
moi et ma fille, qu’il sache, cet exécré Guldenlew, que ma fille a
hérité aussi de ma haine pour lui, pour la race des Guldenlew et des
d’Ahlefeld!
Ordener soupira profondément, tandis qu’Éthel désavouait tout bas son
père, et que celui-ci retombait sur son banc, palpitant encore de
colère.
—Le tribunal jugera, dit le président.
Ordener, qui, aux paroles de Schumacker, avait baissé les yeux en
silence, parut se réveiller:
—Oh! nobles juges, écoutez. Vous allez descendre dans vos
consciences; n’oubliez pas qu’Ordener Guldenlew est coupable seul;
Schumacker est innocent. Ces autres infortunés ont été trompés par
Hacket, qui était mon agent. J’ai fait tout le reste.
Kennybol l’interrompit:
—Sa courtoisie dit vrai, seigneurs juges; car c’est elle qui s’est
chargée de nous amener le fameux Han d’Islande, dont je souhaite que
le nom ne me porte pas malheur. Je sais que c’est ce jeune seigneur
qui a osé l’aller trouver dans la caverne de Walderhog, pour lui
proposer d'être notre chef. Il m’a confié le secret de son entreprise
au hameau de Surb, chez mon frère Braall. Et, pour le reste encore, le
jeune seigneur dit vrai; nous avons été abusés par ce Hacket maudit;
d’où il suit que nous ne méritons pas la mort.
—Seigneur secrétaire intime, dit le président, les débats sont clos.
Quelles sont vos conclusions?
Le secrétaire se leva, salua plusieurs fois le tribunal, passa quelque
temps la main entre les plis de son rabat de dentelle, sans quitter un
moment des yeux les yeux du président. Enfin, il fit entendre ces
paroles d’une voix sourde et lugubre:
—Seigneur président, respectables juges! l’accusation demeure
victorieuse. Ordener Guldenlew, qui ternit à jamais la splendeur de
son glorieux nom, n’a réussi qu’à prouver sa culpabilité sans
démontrer l’innocence de l’ex-chancelier Schumacker, et de ses
complices Han d’Islande, Wilfrid Kennybol, Jonas et Norbith.—Je
demande à la justice du tribunal que les six accusés soient déclarés
coupables du crime de haute-trahison et de lèse-majesté, au premier
chef.
Un murmure vague s’éleva de la foule. Le président allait proclamer la
formule de clôture, quand l’évêque réclama un moment d’attention.
—Doctes juges, il est convenable que la défense des accusés se fasse
entendre la dernière. Je souhaiterais qu’elle eût un meilleur organe;
car je suis vieux et faible, et je n’ai plus en moi d’autre force que
celle qui me vient de Dieu.—Je m’étonne des sévères requêtes du
secrétaire intime. Rien ici ne prouve le crime de mon client
Schumacker. On ne peut établir contre lui aucune participation directe
à l’insurrection des mineurs; et puisque mon autre client Ordener
Guldenlew déclare avoir abusé du nom de Schumacker, et, de plus, être
l’unique auteur de cette condamnable sédition, toutes les présomptions
qui pesaient sur Schumacker s’évanouissent; vous devez donc
l’absoudre. Je recommande à votre indulgence chrétienne les autres
accusés, qui n’ont été qu’égarés, comme la brebis du bon pasteur; et
même le jeune Ordener Guldenlew, qui a du moins le mérite, bien grand
devant le Seigneur, de confesser son crime. Songez, seigneurs juges,
qu’il est encore dans l'âge où l’homme peut faillir, et même tomber,
sans que Dieu refuse de le soutenir ou de le relever. Ordener
Guldenlew porte à peine le quart de ce fardeau de l’existence qui pèse
déjà presque entier sur ma tête. Mettez dans la balance de vos
jugements sa jeunesse et son inexpérience, et ne lui retirez pas si
tôt cette vie que le Seigneur vient à peine de lui donner.
Le vieillard se tut et se plaça près d’Ordener, qui souriait; tandis
qu’à l’invitation du président, les juges se levaient du tribunal, et
passaient en silence le seuil de la formidable salle de leurs
délibérations.
Pendant que quelques hommes décidaient de six destinées dans ce
terrible sanctuaire, les accusés immobiles étaient restés assis sur
leur banc entre deux rangs de hallebardiers. Schumacker, la tête sur
sa poitrine, paraissait endormi dans une rêverie profonde; le géant
promenait à droite et à gauche des regards où se peignait une
assurance stupide; Jonas et Kennybol, les mains jointes, priaient à
voix basse, tandis que leur camarade Norbith frappait par intervalles
la terre du pied, ou secouait ses chaînes avec des tressaillements
convulsifs. Entre lui et le vénérable évêque, qui lisait les psaumes
de la pénitence, se tenait Ordener, les bras croisés et les yeux levés
au ciel.
Derrière eux on entendait le bruit de la foule, qui avait
impétueusement éclaté à la sortie des juges. C’était le fameux captif
de Munckholm, c’était le redoutable démon d’Islande, c’était surtout
le fils du vice-roi, qui occupaient toutes les pensées, toutes les
paroles, tous les regards. La rumeur, mêlée de plaintes, de rires et
de cris confus, qui s’échappait de l’auditoire, s’abaissait et
s’élevait comme une flamme qui ondoie sous le vent.
Ainsi se passèrent plusieurs heures d’attente, si longues que chacun
s’étonnait qu’elles fussent contenues dans la même nuit. De temps en
temps on jetait un regard vers la porte de la chambre des
délibérations; mais on n’y voyait rien, que les deux soldats qui se
promenaient avec leurs pertuisanes étincelantes devant le seuil fatal,
comme deux fantômes muets.
Enfin, les torches et les lampes commençaient à pâlir, et quelques
rayons blancs de l’aube traversaient les vitraux étroits de la salle,
quand la porte redoutable s’ouvrit. Un silence profond remplaça
sur-le-champ, comme par magie, tout le tumulte du peuple, et l’on
n’entendit plus que le bruit des respirations pressées et le mouvement
vague et sourd de la foule en suspens.
Les juges, sortant à pas lents de la chambre des délibérations,
reprirent place au tribunal, le président à leur tête.
Le secrétaire intime, qui avait paru absorbé dans ses réflexions
pendant leur absence, s’inclina:
—Seigneur président, quel est l’arrêt que le tribunal, jugeant sans
appel, a rendu au nom du roi? Nous sommes prêts à l’entendre avec un
respect religieux. Le juge placé à droite du président se leva, tenant
un parchemin dans ses mains:
—Sa grâce, notre glorieux président, fatigué par la longueur de cette
audience, daigne nous charger, nous, haut-syndic du Drontheimhus,
président naturel de ce tribunal respectable, de lire à sa place la
sentence rendue au nom du roi. Nous allons remplir ce devoir honorable
et pénible, rappelant à l’auditoire de se taire devant l’infaillible
justice du roi.
Alors la voix du haut-syndic prit une inflexion solennelle et grave,
et tous les cœurs palpitèrent.
—Au nom de notre vénéré maître et légitime seigneur Christiern,
roi!—voici l’arrêt que nous, juges du haut tribunal du Drontheimhus,
nous rendons dans nos consciences, touchant Jean Schumacker,
prisonnier d’État; Wilfrid Kennybol, habitant des montagnes de Kole;
Jonas, mineur royal; Norbith, mineur royal; Han, de Klipstadur, en
Islande; et Ordener Guldenlew, baron de Thorvick, chevalier de
Dannebrog; tous accusés des crimes de haute trahison et de
lèse-majesté au premier chef; Han d’Islande étant de plus prévenu des
crimes d’assassinat, d’incendie et de brigandage.
1° Jean Schumacker n’est point coupable;
2° Wilfrid Kennybol, Jonas et Norbith sont coupables; mais le tribunal
les excuse, parce qu’ils ont été égarés;
3° Han d’Islande est coupable de tous les crimes qu’on lui impute;
4° Ordener Guldenlew est coupable de haute trahison et de lèse-majesté
au premier chef.» Le juge s’arrêta un moment comme pour prendre
haleine. Ordener attachait sur lui un regard plein d’une joie céleste.
—Jean Schumacker, continua le juge, le tribunal vous absout et vous
renvoie dans votre prison.
Kennybol, Jonas et Norbith, le tribunal réduit la peine que vous avez
encourue à une détention perpétuelle et à l’amende de mille écus
royaux chacun.
Han, de Klipstadur, assassin et incendiaire, vous serez ce soir
conduit sur la place d’armes de Munckholm, et pendu par le cou jusqu’à
ce que mort s’ensuive.
Ordener Guldenlew, traître, après avoir été dégradé de vos titres
devant ce tribunal, vous serez conduit ce soir au même lieu, avec un
flambeau à la main, pour y avoir la tête tranchée, le corps brûlé, et
pour que vos cendres soient jetées au vent et votre tête exposée sur
la claie.
Retirez-vous tous. Tel est l’arrêt rendu par la justice du roi.—
À peine le haut-syndic avait-il achevé cette funèbre lecture, qu’on
entendit dans la salle un cri. Ce cri glaça les assistants plus même
que l’effrayant appareil de la sentence de mort; ce cri fit pâlir un
moment le front serein et radieux d’Ordener condamné.
XLIII
Est-ce ainsi qu’on traite un homme de ma charge?
est-ce ainsi qu’on perd le respect dû à la
justice?
CALDERON. Louis Perez de Galice
La tremblante Éthel, que les gardes ont séparée de son père à la
sortie du donjon du Lion de Slesvig, a été conduite, à travers de
ténébreux corridors, jusqu’alors inconnus d’elle, dans une sorte de
cellule obscure, qu’on a refermée sur son entrée. Du côté de la
cellule opposée à la porte est une grande ouverture grillée, à travers
laquelle pénètre une lumière de torches et de flambeaux. Devant cette
ouverture est une banquette sur laquelle est placée une femme voilée
et vêtue de noir, qui lui fait signe de s’asseoir auprès d’elle. Elle
obéit en silence et interdite.
Ses yeux se portent au delà de l’ouverture grillée. Un tableau sombre
et imposant est devant elle.
À l’extrémité d’une salle, tendue de noir, et faiblement éclairée par
des lampes de cuivre suspendues à la voûte, s’élève un tribunal noir
arrondi en fer à cheval, occupé par sept juges vêtus de robes noires,
dont l’un, placé au centre sur un siège plus élevé, porte sur sa
poitrine des chaînes de diamants et des plaques d’or qui étincellent.
Le juge assis à la droite de celui-ci se distingue des autres par une
ceinture blanche et un manteau d’hermine, insigne du haut-syndic de la
province. À droite du tribunal est une estrade couverte d’un dais, où
siège un vieillard, revêtu d’habits pontificaux; à gauche, une table
chargée de papiers, derrière laquelle se tient debout un homme de
petite taille, coiffé d’une énorme perruque, et enveloppé des plis
d’une longue robe noire.
On remarque, en face des juges, un banc de bois entouré de
hallebardiers qui portent des torches, dont la lueur, réfléchie par
une forêt de piques, de mousquets et de pertuisanes, répand de vagues
rayons sur les têtes tumultueuses d’une foule de spectateurs, pressés
contre la grille de fer qui les sépare du tribunal.
Éthel observait ce spectacle comme si elle eût assisté éveillée à un
rêve; cependant elle était loin de se sentir indifférente à ce qui
allait se passer sous ses yeux. Elle entendait en elle comme une voix
intime qui l’avertissait d'être attentive, parce qu’elle touchait à
l’une des crises de sa vie. Son cœur était en proie à deux agitations
différentes en même temps; elle eût voulu savoir sur-le-champ en quoi
elle était intéressée à la scène qu’elle contemplait, ou ne le savoir
jamais. Depuis plusieurs jours, l’idée que son Ordener était perdu
pour elle lui avait inspiré le désir désespéré d’en finir d’une fois
avec l’existence, et de pouvoir lire d’un coup d’œil tout le livre de
sa destinée. C’est pourquoi, comprenant qu’elle entrait dans l’heure
décisive de son sort, elle examina le tableau lugubre qui s’offrait à
elle, moins avec répugnance qu’avec une sorte de joie impatiente et
funèbre.
Elle vit le président se lever, en proclamant, au nom du roi, que
l’audience de justice était ouverte.
Elle entendit le petit homme noir, placé à la gauche du tribunal,
lire, d’une voix basse et rapide, un long discours où le nom de son
père, mêlé aux mots de conspiration, de révolte des mines, de
haute-trahison, revenait fréquemment. Alors elle se rappela ce que
la fatale inconnue lui avait dit, dans le jardin du donjon, de
l’accusation dont son père était menacé; et elle frémit quand elle
entendit l’homme à la robe noire terminer son discours par le mot de
mort, fortement articulé.
Épouvantée, elle se tourna vers la femme voilée, pour laquelle un
sentiment qu’elle ne s’expliquait pas lui inspirait de la crainte:
—Où sommes-nous? qu’est-ce que tout ceci? demanda-t-elle timidement.
Un geste de sa mystérieuse compagne l’invita au silence et à
l’attention. Elle reporta sa vue dans la salle du tribunal.
Le vieillard vénérable, en habits épiscopaux, venait de se lever; et
Éthel recueillit ces paroles, qu’il prononça distinctement:
—Au nom du Dieu tout-puissant et miséricordieux,—moi,
Pamphile-Éleuthère, évêque de la royale ville de Drontheim et de la
royale province du Drontheimhus, je salue le respectable tribunal qui
juge au nom du roi, notre seigneur après Dieu;
Et je dis—qu’ayant remarqué que les prisonniers amenés devant ce
tribunal étaient des hommes et des chrétiens, et qu’ils n’avaient
point de procureurs, je déclare aux respectables juges que mon
intention est de les assister de mon faible secours, dans la cruelle
position où le ciel les a voulu mettre;
Priant Dieu de daigner donner sa force à notre infirme faiblesse, et
sa lumière à notre profonde cécité.
C’est ainsi que moi, évêque de ce royal diocèse, je salue le
respectable et judicieux tribunal.—
Après avoir parlé ainsi, l’évêque descendit de son trône pontifical,
et alla s’asseoir sur le banc de bois destiné aux accusés, tandis
qu’un murmure d’approbation éclatait parmi le peuple.
Le président se leva, et dit d’une voix sèche:
—Hallebardiers, qu’on fasse silence!—Seigneur évêque, le tribunal
remercie votre révérence, au nom des prisonniers.—Habitants du
Drontheimhus, soyez attentifs à la haute justice du roi; le tribunal
va juger sans appel. Archers,—qu’on amène les accusés.
Il se fit dans l’auditoire un silence d’attente et de terreur;
seulement toutes les têtes s’agitèrent dans l’ombre, comme les sombres
vagues d’une mer orageuse, sur laquelle le tonnerre s’apprête à
gronder.
Bientôt Éthel entendit une rumeur sourde et un mouvement
extraordinaire se prolonger au-dessous d’elle, dans les sinistres
avenues de la salle; puis l’auditoire se rangea avec un frémissement
d’impatience et de curiosité; des pas multipliés retentirent; des
hallebardes et des mousquets brillèrent; et bientôt six hommes
enchaînés et entourés de gardes pénétrèrent, la tête nue, dans
l’enceinte du tribunal. Éthel ne vit que le premier de ces six
prisonniers; c’était un vieillard à barbe blanche, vêtu d’une simarre
noire; c’était son père.
Elle s’appuya défaillante sur la balustrade de pierre qui était devant
sa banquette; les objets roulaient sous ses yeux comme dans un nuage
confus, et il lui semblait que son cœur palpitait à son oreille.
Elle-dit d’une voix faible:
—O Dieu, secourez-moi!
La femme voilée se pencha vers elle, et lui fit respirer des sels qui
la réveillèrent de sa léthargie.
—Noble dame, dit-elle ranimée, de grâce, un mot de votre voix pour me
convaincre que je ne suis pas ici le jouet des fantômes de l’enfer.
Mais l’inconnue, sourde à sa prière, avait retourné sa tête vers le
tribunal; et la pauvre Éthel, qui avait retrouvé quelque force, se
résigna à l’imiter en silence.
Le président s’était levé, et avait dit d’une voix lente et
solennelle:
—Prisonniers, on vous amène devant nous pour que nous ayons à
examiner si vous êtes coupables de haute-trahison, de conspiration, de
révolte par les armes contre l’autorité du roi notre souverain
seigneur. Méditez maintenant dans vos consciences, car une accusation
de lèse-majesté au premier chef pèse sur vos têtes.
En ce moment un rayon de lumière tomba sur le visage d’un des six
accusés, d’un jeune homme qui tenait sa tête penchée sur sa poitrine,
comme pour dérober ses traits sous les boucles pendantes de ses longs
cheveux. Éthel tressaillit, et une sueur froide sortit de tous ses
membres; elle avait cru reconnaître....—Mais non, c’était une cruelle
illusion; la salle était faiblement éclairée, et les hommes s’y
mouvaient comme des ombres; à peine distinguait-on le grand christ
d’ébène poli, placé au-dessus du fauteuil du président.
Cependant ce jeune homme était enveloppé d’un manteau qui de loin
paraissait vert, ses cheveux en désordre avaient des reflets châtains,
et le rayon inattendu qui avait dessiné ses traits.... Mais non, cela
n’était pas, cela ne pouvait être! c’était une horrible illusion.
Les prisonniers étaient assis sur le banc où était descendu l’évêque.
Schumacker s’était placé à l’une des extrémités; il était séparé du
jeune homme aux cheveux châtains par ses quatre compagnons
d’infortune, qui portaient des vêtements grossiers, et au nombre
desquels on remarquait une espèce de géant. L’évêque siégeait à
l’autre extrémité du banc.
Éthel vit le président se tourner vers son père.
—Vieillard, dit-il d’une voix sévère, dites-nous votre nom et qui
vous êtes.
Le vieillard souleva sa tête vénérable.
—Autrefois, répondit-il en regardant fixement le président, on
m’appelait comte de Griffenfeld et de Tongsberg, prince de Wollin,
prince du Saint-Empire, chevalier de l’ordre royal de l’éléphant,
chevalier de l’ordre royal de Dannebrog; chevalier de la toison d’or
d’Allemagne et de la jarretière d’Angleterre, premier ministre,
inspecteur général des universités, grand-chancelier de Danemark et
de....
Le président l’interrompit.
—Accusé, le tribunal ne vous demande ni comment on vous a nommé, ni
ce que vous avez été, mais comment on vous nomme, et ce que vous êtes.
—Eh bien, reprit vivement le vieillard, maintenant je m’appelle Jean
Schumacker, j’ai soixante-neuf ans, et je ne suis rien, que votre
ancien bienfaiteur, chancelier d’Ahlefeld.
Le président parut interdit.
—Je vous ai reconnu, seigneur comte, ajouta l’ex-chancelier, et comme
j’ai cru voir qu’il n’en était pas de même à mon égard de votre côté,
j’ai pris la liberté de rappeler à votre grâce que nous sommes de
vieilles connaissances.
—Schumacker, dit le président d’un ton où l’on sentait l’accent de la
colère concentrée, épargnez les moments du tribunal.
Le vieux captif l’interrompit encore:
—Nous avons changé de rôle, noble chancelier; autrefois c’était moi
qui vous appelais simplement d’Ahlefeld, et vous qui me disiez
seigneur comte.
—Accusé, répliqua le président, vous nuisez à votre cause en
rappelant le jugement infamant dont vous êtes déjà flétri.
—Si ce jugement est infamant pour quelqu’un, comte d’Ahlefeld, ce
n’est pas pour moi.
Le vieillard s’était levé à demi en prononçant ces paroles avec force.
Le président étendit la main vers lui.
—Asseyez-vous. N’insultez pas, devant un tribunal, et aux juges qui
vous ont condamné, et au roi qui vous a donné ces juges. Rappelez-vous
que sa majesté a daigné vous accorder la vie, et bornez-vous ici à
vous défendre.
Schumacker ne répondit qu’en haussant les épaules.
—Avez-vous, demanda le président, quelques aveux à faire au tribunal
touchant le crime capital dont vous êtes accusé?
Voyant que Schumacker gardait le silence, le président répéta sa
question.
—Est-ce que c’est à moi que vous parlez? dit l’ex-grand-chancelier.
Je croyais, noble comte d’Ahlefeld, que vous vous parliez à vous-même.
De quel crime m’entretenez-vous? Est-ce que j’ai jamais donné le
baiser d’Iscariote à un ami? Ai-je emprisonné, condamné, déshonoré un
bienfaiteur? dépouillé celui à qui je devais tout? J’ignore, en
vérité, seigneur chancelier actuel, pourquoi l’on m’amène ici. C’est
sans doute pour juger de votre habileté à faire tomber des têtes
innocentes. Je ne serai point fâché en effet de voir si vous saurez
aussi bien me perdre que vous perdez le royaume, et s’il vous suffira
d’une virgule pour causer ma mort, comme il vous a suffi d’une lettre
de l’alphabet pour provoquer la guerre avec la Suède.[*]
[*] Il y avait eu en effet de très graves différends entre le
Danemark et la Suède, parce que le comte d’Ahlefeld avait exigé,
dans une négociation, qu’un traité entre les deux états donnât au
roi de Danemark le titre de rex Gothorum, ce qui semblait
attribuer au monarque danois la souveraineté de la Gothie, province
suédoise; tandis que les Suédois ne voulaient lui accorder que la
qualité de rex Gotorum, dénomination vague qui équivalait à
l’ancien titre des souverains danois, roi des Gots.
C’est à cette h, cause, non d’une guerre, mais de longues et
menaçantes négociations, que Schumacker faisait sans doute allusion.
À peine achevait-il cette raillerie amère, que l’homme placé devant la
table à gauche du tribunal se leva.
—Seigneur président, dit-il, après s'être incliné profondément,
seigneurs juges, je demande que la parole soit interdite à Jean
Schumacker, s’il continue d’injurier ainsi sa grâce le président de ce
respectable tribunal.
La voix calme de l’évêque s’éleva:
—Seigneur secrétaire intime, on ne peut interdire la parole à un
accusé.
—Vous avez raison, révérend évêque, s’écria le président avec
précipitation. Notre intention est de laisser le plus de liberté
possible à la défense.—J’engage seulement l’accusé à modérer son
langage, s’il comprend ses véritables intérêts.
Schumacker secoua la tête et dit froidement:
—Il parait que le comte d’Ahlefeld est plus sûr de son fait qu’en
1677.
—Taisez-vous, dit le président; et s’adressant sur-le-champ au
prisonnier voisin du vieillard, il lui demanda quel était son nom.
C’était un montagnard d’une taille colossale, dont le front était
entouré de bandages, qui se leva en disant:
—Je suis Han, de Klipstadur, en Islande.
Un frémissement d’épouvante erra quelque temps dans la foule, et
Schumacker, soulevant sa tête pensive déjà retombée sur sa poitrine,
jeta un brusque regard sur son formidable voisin, dont tous les autres
co-accusés se tenaient éloignés.
—Han d’Islande, demanda le président quand le trouble fut dissipé,
qu’avez-vous à dire au tribunal?
De tous les spectateurs, Éthel n’avait pas été la moins frappée de la
présence du brigand fameux qui, depuis si longtemps, lui apparaissait
dans toutes ses terreurs. Elle attacha avec une avidité craintive son
regard sur le géant monstrueux que son Ordener avait peut-être
combattu, dont il avait peut-être été la victime. Cette idée se
retourna dans son cœur sous toutes ses formes douloureuses. Aussi,
entièrement absorbée par une foule d’émotions déchirantes, elle
entendit à peine la réponse qu’adressait au président, dans un langage
grossier et embarrassé, ce Han d’Islande, en qui elle voyait presque
le meurtrier de son Ordener. Elle comprit seulement que le brigand se
déclarait le chef des bandes rebelles.
—Est-ce de vous-même, demanda le président, ou par une instigation
étrangère, que vous avez pris le commandement des insurgés?
Le brigand répondit:
—Ce n’est pas de moi-même.
—Qui vous a provoqué à ce crime?
—Un homme qui s’appelait Hacket.
—Quel était ce Hacket?
—Un agent de Schumacker, qu’il nommait aussi comte de Griffenfeld.
Le président s’adressa à Schumacker:
—Schumacker, connaissez-vous ce Hacket?
—Vous m’avez prévenu, comte d’Ahlefeld, repartit le vieillard;
j’allais vous adresser la même question.
—Jean Schumacker, dit le président, vous êtes mal conseillé par votre
haine. Le tribunal appréciera votre système de défense.
L’évêque prit la parole.
—Seigneur secrétaire intime, dit-il en se tournant vers l’homme de
petite taille, qui paraissait faire les fonctions de greffier et
d’accusateur, ce Hacket est-il parmi mes clients?
—Non, votre révérence, répondit le secrétaire.
—Sait-on ce qu’il est devenu?
—On n’a pu le saisir; il a disparu.
On eût dit qu’en parlant ainsi le seigneur secrétaire intime composait
sa voix.
—Je crois plutôt qu’il s’est évanoui, dit Schumacker.
L’évêque continua:
—Seigneur secrétaire, fait-on poursuivre ce Hacket? A-t-on son
signalement?
Avant que le secrétaire intime eût pu répondre, un des prisonniers se
leva; c’était un jeune mineur d’un visage âpre et fier.
—Il serait aisé de l’avoir, dit-il d’une voix forte. Ce misérable
Hacket, l’agent de Schumacker, est un homme de petite stature, d’une
figure ouverte, mais ouverte comme une bouche de l’enfer.—Tenez,
seigneur évêque, sa voix ressemble beaucoup à celle de ce seigneur qui
écrit là sur cette table, et que votre révérence appelle, je crois,
secrétaire intime. Et même, si cette salle était moins sombre, et que
le seigneur secrétaire intime eût moins de cheveux pour lui cacher le
visage, j’assurerais presque qu’il y a dans ses traits quelque
ressemblance avec ceux du traître Hacket.
—Notre frère dit vrai, s’écrièrent les deux prisonniers voisins du
jeune mineur.
—Vraiment! murmura Schumacker avec une expression de triomphe.
Cependant le secrétaire avait fait un mouvement involontaire, soit de
crainte, soit de l’indignation qu’il ressentait d'être comparé à ce
Hacket. Le président, qui lui-même avait paru troublé, se hâta
d’élever la voix.
—Prisonniers, n’oubliez pas que vous ne devez parler que lorsque le
tribunal vous interroge; et surtout n’outragez pas les ministres de la
justice par d’indignes comparaisons.
—Cependant, seigneur président, dit l’évêque, ceci n’est qu’une
question de signalement. Si le coupable Hacket offre quelques points
de ressemblance avec le secrétaire, cela pourrait être utile.
Le président l’interrompit.
—Han d’Islande, vous qui avez eu tant de rapports avec Hacket,
dites-nous, pour satisfaire le révérend évêque, si cet homme ressemble
en effet à notre très honoré secrétaire intime.
—Nullement, seigneur, répondit le géant sans hésiter.
—Vous voyez, seigneur évêque, ajouta le président.
L’évêque prononça d’un signe de tête qu’il était satisfait; et le
président, s’adressant à un autre accusé, prononça la formule usitée:
—Quel est votre nom?
—Wilfrid Kennybol, des montagnes de Kole.
—Étiez-vous parmi les insurgés?
—Oui, seigneur; la vérité vaut mieux que la vie. J’ai été pris dans
les gorges maudites du Pilier-Noir. J’étais le chef des montagnards.
—Qui vous a poussé au crime de rébellion?
—Nos frères les mineurs se plaignaient de la tutelle royale, et cela
était tout simple, n’est-ce pas, votre courtoisie? Vous n’auriez
qu’une hutte de boue et deux mauvaises peaux de renard, que vous ne
seriez pas fâché d’en être le maître. Le gouvernement n’a pas écouté
leurs prières. Alors, seigneur, ils ont songé à se révolter, et nous
ont priés de les aider. Un si petit service ne se refuse pas entre
frères qui récitent les mêmes oraisons et chôment les mêmes saints.
Voilà tout.
—Personne, dit le président, n’a-t-il éveillé, encouragé et dirigé
votre insurrection?
—C’était un seigneur Hacket, qui nous parlait sans cesse de délivrer
un comte prisonnier à Munckholm, dont il se disait l’envoyé. Nous le
lui avons promis, parce qu’une liberté de plus ne nous coûtait rien.
—Ce comte ne s’appelait-il pas Schumacker ou Griffenfeld?
—Justement, votre courtoisie.
—Vous ne l’avez jamais vu?
—Non, seigneur; mais si c’est ce vieillard qui vous a dit tout à
l’heure tant de noms, je ne puis faire autrement que de convenir....
—De quoi? interrompit le président.
—Qu’il a une bien belle barbe blanche, seigneur, presque aussi belle
que celle du père du mari de ma sœur Maase, de la bourgade de Surb,
lequel a vécu jusqu’à cent vingt ans.
L’ombre répandue dans la salle empêcha de voir si le président
paraissait désappointé de la naïve réponse du montagnard. Il ordonna
aux archers de déployer quelques bannières couleur de feu déposées
devant le tribunal.
—Wilfrid Kennybol, dit-il, reconnaissez-vous ces bannières?
—Oui, votre courtoisie; elles nous ont été données par Hacket, au nom
du comte Schumacker. Le comte fit distribuer aussi des armes aux
mineurs; car nous n’en avions pas besoin, nous autres montagnards, qui
vivons de la carabine et de la gibecière. Et moi, seigneur, tel que
vous me voyez, attaché ici comme une méchante poule qu’on va rôtir,
j’ai plus d’une fois, du fond de nos vallées, atteint de vieux aigles,
lorsqu’au plus haut de leur vol ils ne semblaient que des alouettes ou
des grives.
—Vous entendez, seigneurs juges, observa le secrétaire intime;
l’accusé Schumacker a fait distribuer par Hacket des armes et des
drapeaux aux rebelles.
—Kennybol, reprit le président, n’avez-vous plus rien à déclarer?
—Rien, votre courtoisie, sinon que je ne mérite pas la mort. Je n’ai
fait que prêter assistance, en bon frère, aux mineurs, et j’ose
affirmer à toutes vos courtoisies que le plomb de ma carabine, tout
vieux chasseur que je suis, n’a jamais touché un daim du roi.
Le président, sans répondre à ce plaidoyer, interrogea les deux
compagnons de Kennybol. C’étaient des chefs de mineurs. Le plus vieux,
qui déclara se nommer Jonas, répéta, en d’autres termes, ce qu’avait
avoué Kennybol. L’autre, qui était le jeune homme dont les yeux
avaient saisi tant de ressemblance entre le secrétaire intime et le
perfide Hacket, dit s’appeler Norbith, confessa fièrement sa part dans
la révolte, mais refusa de rien révéler touchant Hacket et Schumacker.
Il avait, disait-il, prêté serment de se taire, et ne se souvenait
plus que de ce serment. Le président eut beau l’interroger par toutes
les menaces et par toutes les prières, l’obstiné jeune homme resta
inflexible. D’ailleurs il assurait ne point s'être révolté pour
Schumacker, mais seulement parce que sa vieille mère avait faim et
froid. Il ne niait point qu’il n’eût peut-être mérité la mort; mais il
affirmait que l’on commettrait une injustice en le condamnant, parce
qu’en le tuant on tuerait aussi sa pauvre mère, qui ne l’avait pas
mérité.
Quand Norbith eut cessé de parler, le secrétaire intime résuma en peu
de mots les charges accablantes qui pesaient jusqu’à ce moment sur les
accusés, surtout sur Schumacker. Il lut quelques-unes des devises
séditieuses inscrites sur les bannières, et fit ressortir contre
l’ex-grand-chancelier l’unanimité des réponses de ses complices, et
jusqu’au silence de ce jeune Norbith, lié par un serment
fanatique.—Il ne reste plus, ajouta-t-il en terminant, qu’un accusé à
interroger, et nous avons de hautes raisons de le croire agent secret
de l’autorité qui a si mal veillé à la tranquillité du Drontheimhus.
Cette autorité a favorisé, sinon par sa connivence coupable, du moins
par sa fatale négligence, l’explosion de la révolte qui va perdre tous
ces malheureux, et rendre à l’échafaud ce Schumacker, que la clémence
du roi en avait si généreusement sauvé.
Éthel, qui de ses craintes pour Ordener était revenue, par une cruelle
transition, à ses craintes pour son père, frémit à ce langage
sinistre, et un torrent de larmes s’échappa de ses yeux, quand elle
vit son père se lever, en disant d’une voix tranquille:—Chancelier
d’Ahlefeld, j’admire tout ceci. Avez-vous eu la prévoyance de faire
mander le bourreau?
L’infortunée crut en ce moment qu’elle épuisait sa dernière douleur;
elle se trompait.
Le sixième accusé venait de se lever; noble et superbe, il avait
écarté les cheveux qui couvraient son visage, et aux questions que le
président lui avait adressées, il avait répondu d’une voix ferme et
haute:
—Je m’appelle Ordener Guldenlew, baron de Thorvick, chevalier de
Dannebrog.
Un cri de surprise échappa au secrétaire:
—Le fils du vice-roi!
—Le fils du vice-roi! répétèrent toutes les voix, comme si la salle
eût eu en ce moment mille échos.
Le président avait reculé sur son siège; les juges, jusqu’alors
immobiles dans le tribunal, se penchaient tumultueusement les uns vers
les autres, ainsi que des arbres qui seraient battus à la fois de
vents opposés. L’agitation était plus grande encore dans l’auditoire;
les spectateurs montaient sur les corniches de pierre et les grilles
de fer; la foule entière parlait comme d’une seule bouche; et les
gardes, oubliant de réclamer le silence, mêlaient leurs paroles de
surprise à la rumeur universelle.
Quelle âme assez accoutumée aux soudaines émotions de la vie pourrait
concevoir ce qui se passa dans l'âme d’Éthel? Qui pourrait rendre ce
mélange inouï de joie déchirante et de délicieuse douleur? cette
attente inquiète, qui était à la fois de la crainte et de l’espérance,
et n’en était cependant pas?—Il était devant elle, sans qu’elle fût
devant lui! c’était lui qu’elle voyait et qui ne la voyait pas!
c’était son bien-aimé Ordener, son Ordener, qu’elle avait cru mort,
qu’elle savait perdu pour elle, son ami qui l’avait trompée et qu’elle
adorait comme d’une adoration nouvelle. Il était là; oui, il était là.
Un vain songe ne l’abusait pas; oh! c’était bien lui, cet Ordener,
hélas! qu’elle avait rêvé plus souvent encore qu’elle ne l’avait vu.
—Mais apparaissait-il dans cette enceinte solennelle comme un ange
sauveur ou comme un fatal génie? Devait-elle espérer en lui ou
trembler pour lui?—Mille conjectures oppressaient à la fois sa pensée
et l’étouffaient comme une flamme que trop d’aliment éteint; toutes
les idées, toutes les sensations que nous venons d’indiquer
parcoururent son esprit comme un éclair, au moment où le fils du
vice-roi de Norvège prononça son nom. Elle fut la première à le
reconnaître, et les autres ne l’avaient pas encore reconnu, qu’elle
était évanouie.
Elle reprit bientôt ses sens, pour la seconde fois, grâce aux soins de
sa mystérieuse voisine. Pâle, elle rouvrit ses yeux dans lesquels les
larmes s’étaient subitement taries. Elle jeta avidement sur le jeune
homme, toujours debout et calme dans le tumulte général, un de ces
regards qui embrassent tout un être; et le trouble avait cessé dans le
tribunal et le peuple, que le nom d’Ordener Guldenlew retentissait
encore à son oreille. Elle remarqua avec une douloureuse inquiétude
qu’il portait son bras en écharpe, et que ses mains étaient chargées
de fers; elle remarqua que son manteau était déchiré en plusieurs
endroits, que son sabre fidèle ne pendait plus à sa ceinture. Rien
n’échappa à sa sollicitude; car l’œil d’une amante ressemble à l’œil
d’une mère. Elle environna de toute son âme celui qu’elle ne pouvait
couvrir de tout son corps; et, il faut le dire à la honte et à la
gloire de l’amour, dans cette salle qui renfermait son père et les
persécuteurs de son père, Éthel ne vit plus qu’un seul homme.
Le silence s’était rétabli peu à peu. Le président se mit en devoir de
commencer l’interrogatoire du fils du vice-roi.
—Seigneur baron.... dit-il d’une voix tremblante.
—Je ne m’appelle point ici seigneur baron, répondit Ordener d’une
voix ferme, je m’appelle Ordener Guldenlew, comme celui qui a été
comte de Griffenfeld s’appelle Jean Schumacker.
Le président resta un moment comme interdit.
—Eh bien donc! reprit-il, Ordener Guldenlew, c’est sans doute par un
hasard malheureux que vous êtes amené devant nous. Les rebelles vous
auront pris voyageant, vous auront forcé de les suivre, et c’est
ainsi, sans doute, que vous avez été trouvé dans leurs rangs.
Le secrétaire se leva:
—Nobles juges, le nom seul du fils du vice-roi de Norvège est un
plaidoyer suffisant pour lui. Le baron Ordener Guldenlew ne peut être
un rebelle. Notre illustre président a parfaitement expliqué sa
fâcheuse arrestation parmi les rebelles. Le seul tort du noble
prisonnier est de n’avoir pas dit plus tôt son nom. Nous demandons
qu’il soit mis sur-le-champ en liberté, abandonnant toute accusation à
son égard, et regrettant qu’il se soit assis sur le banc souillé par
le criminel Schumacker et ses complices.
—Que faites-vous donc? s’écria Ordener.
—Le secrétaire intime, dit le président, se désiste de toute
poursuite à votre égard.
—Il a tort, répliqua Ordener, d’une voix haute et sonore; je dois ici
être seul accusé, seul jugé, et seul condamné.—Il s’arrêta un moment,
et ajouta d’un accent moins ferme:—Car je suis seul coupable.
—Seul coupable! s’écria le président.
—Seul coupable! répéta le secrétaire intime.
Une nouvelle explosion de surprise se manifesta dans l’auditoire. La
malheureuse Éthel frémit; elle ne songeait pas que cette déclaration
de son amant sauvait son père. Elle avait devant les yeux la mort de
son Ordener.
—Hallebardiers, qu’on fasse silence! dit le président, profitant
peut-être du moment de rumeur pour rallier ses idées et reprendre sa
présence d’esprit.—Ordener Guldenlew, reprit-il, expliquez-vous.
Le jeune homme resta, un instant rêveur, puis soupira avec effort,
puis prononça ces paroles d’un ton calme et résigné:
—Oui, je sais qu’une mort infâme m’attend; je sais que la vie
pourrait m'être belle et glorieuse. Mais Dieu lira au fond de mon
cœur! à la vérité, Dieu seul!—Je vais accomplir le premier devoir de
mon existence; je vais lui sacrifier mon sang, mon honneur peut-être;
mais je sens que je mourrai sans remords et sans repentir. Ne vous
étonnez pas de mes paroles, seigneurs juges; il y a dans l'âme et dans
la destinée humaine des mystères que vous ne pouvez pénétrer et qui ne
sont jugés qu’au ciel. Écoutez-moi donc; et agissez envers moi selon
vos consciences, quand vous aurez absous ces infortunés, et surtout ce
déplorable Schumacker, qui a déjà, dans sa captivité, expié bien plus
de crimes qu’un homme n’en peut commettre.—Oui, je suis coupable,
nobles juges, et seul coupable. Schumacker est innocent; ces autres
malheureux ne sont qu’égarés. L’auteur de la rébellion des mineurs,
c’est moi.
—Vous! s’écrièrent à la fois, et avec une expression étrange, le
président et le secrétaire intime.
—Moi! et ne m’interrompez plus, seigneurs. Je suis pressé de
terminer, car en m’accusant je justifie ces infortunés. C’est moi qui
ai soulevé les mineurs au nom de Schumacker; c’est moi qui ai fait
distribuer aux rebelles des bannières; qui leur ai envoyé, au nom du
prisonnier de Munckholm, de l’or et des armes. Hacket était mon agent.
À ce nom de Hacket, le secrétaire intime fit un geste de stupeur.
Ordener continua:
—J’épargne vos moments, seigneurs. J’ai été pris dans les rangs des
mineurs, que j’avais poussés à la révolte. J’ai seul tout fait.
Maintenant, jugez. Si j’ai prouvé mon crime, j’ai prouvé également
l’innocence de Schumacker et celle des pauvres misérables que vous
croyez ses complices.
Le jeune homme parlait ainsi, les yeux levés au ciel. Éthel, presque
inanimée, respirait à peine; il lui semblait seulement qu’Ordener,
tout en justifiant son père, prononçait bien amèrement son nom. Les
discours du jeune homme l’étonnaient et l’épouvantaient, sans qu’elle
pût les comprendre. Dans tout ce qui frappait ses sens, elle ne voyait
clairement que le malheur.
Un sentiment du même genre paraissait préoccuper le président. On eût
dit qu’il ne pouvait croire à ce qu’il entendait de ses oreilles. Il
adressa néanmoins la parole au fils du vice-roi:
—Si vous êtes en effet l’unique auteur de cette révolte, dans quel
but l’avez-vous excitée?
—Je ne puis le dire.
Un frisson saisit Éthel, lorsqu’elle entendit le président répliquer
d’une voix presque irritée:
—N’aviez-vous point une intrigue avec la fille de Schumacker?
Mais Ordener, enchaîné, avait fait un pas vers le tribunal, et s’était
écrié, avec l’accent de l’indignation:
—Chancelier d’Ahlefeld, contentez-vous de ma vie que je vous livre;
respectez une noble et innocente fille. Ne tentez pas de la déshonorer
une seconde fois.
La pauvre Éthel, qui avait senti son sang remonter à son visage, ne
comprit pas ce que signifiaient ces mots, une seconde fois, sur
lesquels son défenseur appuyait avec énergie; mais à la colère qui se
peignait sur les traits du président, on eût dit qu’il les comprenait.
—Ordener Guldenlew, n’oubliez pas vous-même le respect que vous devez
à la justice du roi et à ses suprêmes officiers. Je vous réprimande au
nom du tribunal.—À présent, je vous somme de nouveau de me déclarer
dans quel but vous avez commis le crime dont vous vous accusez.
—Je vous répète que je ne puis vous le dire.
—N’était-ce pas, reprit le secrétaire, pour délivrer Schumacker?
Ordener garda le silence.
—Ne soyez pas muet, accusé Ordener, dit le président; il est prouvé
que vous entreteniez des intelligences avec Schumacker, et l’aveu de
votre culpabilité accuse, plus qu’il ne justifie, le prisonnier de
Munckholm. Vous alliez souvent à Munckholm, et certes vous attachiez à
ces visites plus qu’un intérêt de curiosité ordinaire. Témoin cette
boucle de diamants.
Le président prit sur le bureau, et montra à Ordener une boucle de
brillants qui y était déposée.
—La reconnaissez-vous pour vous avoir appartenu?
—Oui. Par quel hasard?....
—Eh bien! un des rebelles l’a remise, avant d’expirer, à notre
secrétaire intime, en déclarant qu’il l’avait reçue de vous en
paiement, pour vous avoir transporté du port de Drontheim à la
forteresse de Munckholm. Or, je vous le demande, seigneurs juges, un
pareil salaire donné à un simple matelot n’annoncet-il pas quelle
importance l’accusé Ordener Guldenlew attachait à parvenir jusqu’à
cette prison, qui est celle de Schumacker?
—Ah! s’écria l’accusé Kennybol, ce que dit sa courtoisie est vrai, je
reconnais la boucle; c’est l’histoire de notre pauvre frère Guldon
Stayper.
—Silence, dit le président, laissez répondre Ordener Guldenlew.
—Je ne cacherai pas, repartit Ordener, que je désirais voir
Schumacker. Mais cette boucle ne signifie rien. On ne peut entrer avec
des diamants dans le fort; le matelot qui m’avait amené s’était
plaint, dans la traversée, de sa misère; je lui ai jeté cette boucle,
que je ne pouvais garder sur moi.
—Pardon, votre courtoisie, interrompit le secrétaire intime, le
règlement excepte de cette mesure le fils du vice-roi. Vous pouviez
donc....
—Je ne voulais pas me nommer.
—Pourquoi? demanda le président.
—C’est ce que je ne puis dire.
—Vos intelligences avec Schumacker et sa fille prouvent que le but de
votre complot était de les délivrer.
Schumacker, qui, jusqu’alors, n’avait donné d’autre signe d’attention
que de dédaigneux mouvements d’épaules, se leva:
—Me délivrer! Le but de cette infernale trame était de me
compromettre et de me perdre, comme il l’est encore. Croyez-vous
qu’Ordener Guldenlew eût avoué sa participation au crime, s’il n’eût
été pris parmi les révoltés? Oh! je vois qu’il a hérité de la haine de
son père pour moi. Et quant aux intelligences qu’on lui suppose avec
moi et ma fille, qu’il sache, cet exécré Guldenlew, que ma fille a
hérité aussi de ma haine pour lui, pour la race des Guldenlew et des
d’Ahlefeld!
Ordener soupira profondément, tandis qu’Éthel désavouait tout bas son
père, et que celui-ci retombait sur son banc, palpitant encore de
colère.
—Le tribunal jugera, dit le président.
Ordener, qui, aux paroles de Schumacker, avait baissé les yeux en
silence, parut se réveiller:
—Oh! nobles juges, écoutez. Vous allez descendre dans vos
consciences; n’oubliez pas qu’Ordener Guldenlew est coupable seul;
Schumacker est innocent. Ces autres infortunés ont été trompés par
Hacket, qui était mon agent. J’ai fait tout le reste.
Kennybol l’interrompit:
—Sa courtoisie dit vrai, seigneurs juges; car c’est elle qui s’est
chargée de nous amener le fameux Han d’Islande, dont je souhaite que
le nom ne me porte pas malheur. Je sais que c’est ce jeune seigneur
qui a osé l’aller trouver dans la caverne de Walderhog, pour lui
proposer d'être notre chef. Il m’a confié le secret de son entreprise
au hameau de Surb, chez mon frère Braall. Et, pour le reste encore, le
jeune seigneur dit vrai; nous avons été abusés par ce Hacket maudit;
d’où il suit que nous ne méritons pas la mort.
—Seigneur secrétaire intime, dit le président, les débats sont clos.
Quelles sont vos conclusions?
Le secrétaire se leva, salua plusieurs fois le tribunal, passa quelque
temps la main entre les plis de son rabat de dentelle, sans quitter un
moment des yeux les yeux du président. Enfin, il fit entendre ces
paroles d’une voix sourde et lugubre:
—Seigneur président, respectables juges! l’accusation demeure
victorieuse. Ordener Guldenlew, qui ternit à jamais la splendeur de
son glorieux nom, n’a réussi qu’à prouver sa culpabilité sans
démontrer l’innocence de l’ex-chancelier Schumacker, et de ses
complices Han d’Islande, Wilfrid Kennybol, Jonas et Norbith.—Je
demande à la justice du tribunal que les six accusés soient déclarés
coupables du crime de haute-trahison et de lèse-majesté, au premier
chef.
Un murmure vague s’éleva de la foule. Le président allait proclamer la
formule de clôture, quand l’évêque réclama un moment d’attention.
—Doctes juges, il est convenable que la défense des accusés se fasse
entendre la dernière. Je souhaiterais qu’elle eût un meilleur organe;
car je suis vieux et faible, et je n’ai plus en moi d’autre force que
celle qui me vient de Dieu.—Je m’étonne des sévères requêtes du
secrétaire intime. Rien ici ne prouve le crime de mon client
Schumacker. On ne peut établir contre lui aucune participation directe
à l’insurrection des mineurs; et puisque mon autre client Ordener
Guldenlew déclare avoir abusé du nom de Schumacker, et, de plus, être
l’unique auteur de cette condamnable sédition, toutes les présomptions
qui pesaient sur Schumacker s’évanouissent; vous devez donc
l’absoudre. Je recommande à votre indulgence chrétienne les autres
accusés, qui n’ont été qu’égarés, comme la brebis du bon pasteur; et
même le jeune Ordener Guldenlew, qui a du moins le mérite, bien grand
devant le Seigneur, de confesser son crime. Songez, seigneurs juges,
qu’il est encore dans l'âge où l’homme peut faillir, et même tomber,
sans que Dieu refuse de le soutenir ou de le relever. Ordener
Guldenlew porte à peine le quart de ce fardeau de l’existence qui pèse
déjà presque entier sur ma tête. Mettez dans la balance de vos
jugements sa jeunesse et son inexpérience, et ne lui retirez pas si
tôt cette vie que le Seigneur vient à peine de lui donner.
Le vieillard se tut et se plaça près d’Ordener, qui souriait; tandis
qu’à l’invitation du président, les juges se levaient du tribunal, et
passaient en silence le seuil de la formidable salle de leurs
délibérations.
Pendant que quelques hommes décidaient de six destinées dans ce
terrible sanctuaire, les accusés immobiles étaient restés assis sur
leur banc entre deux rangs de hallebardiers. Schumacker, la tête sur
sa poitrine, paraissait endormi dans une rêverie profonde; le géant
promenait à droite et à gauche des regards où se peignait une
assurance stupide; Jonas et Kennybol, les mains jointes, priaient à
voix basse, tandis que leur camarade Norbith frappait par intervalles
la terre du pied, ou secouait ses chaînes avec des tressaillements
convulsifs. Entre lui et le vénérable évêque, qui lisait les psaumes
de la pénitence, se tenait Ordener, les bras croisés et les yeux levés
au ciel.
Derrière eux on entendait le bruit de la foule, qui avait
impétueusement éclaté à la sortie des juges. C’était le fameux captif
de Munckholm, c’était le redoutable démon d’Islande, c’était surtout
le fils du vice-roi, qui occupaient toutes les pensées, toutes les
paroles, tous les regards. La rumeur, mêlée de plaintes, de rires et
de cris confus, qui s’échappait de l’auditoire, s’abaissait et
s’élevait comme une flamme qui ondoie sous le vent.
Ainsi se passèrent plusieurs heures d’attente, si longues que chacun
s’étonnait qu’elles fussent contenues dans la même nuit. De temps en
temps on jetait un regard vers la porte de la chambre des
délibérations; mais on n’y voyait rien, que les deux soldats qui se
promenaient avec leurs pertuisanes étincelantes devant le seuil fatal,
comme deux fantômes muets.
Enfin, les torches et les lampes commençaient à pâlir, et quelques
rayons blancs de l’aube traversaient les vitraux étroits de la salle,
quand la porte redoutable s’ouvrit. Un silence profond remplaça
sur-le-champ, comme par magie, tout le tumulte du peuple, et l’on
n’entendit plus que le bruit des respirations pressées et le mouvement
vague et sourd de la foule en suspens.
Les juges, sortant à pas lents de la chambre des délibérations,
reprirent place au tribunal, le président à leur tête.
Le secrétaire intime, qui avait paru absorbé dans ses réflexions
pendant leur absence, s’inclina:
—Seigneur président, quel est l’arrêt que le tribunal, jugeant sans
appel, a rendu au nom du roi? Nous sommes prêts à l’entendre avec un
respect religieux. Le juge placé à droite du président se leva, tenant
un parchemin dans ses mains:
—Sa grâce, notre glorieux président, fatigué par la longueur de cette
audience, daigne nous charger, nous, haut-syndic du Drontheimhus,
président naturel de ce tribunal respectable, de lire à sa place la
sentence rendue au nom du roi. Nous allons remplir ce devoir honorable
et pénible, rappelant à l’auditoire de se taire devant l’infaillible
justice du roi.
Alors la voix du haut-syndic prit une inflexion solennelle et grave,
et tous les cœurs palpitèrent.
—Au nom de notre vénéré maître et légitime seigneur Christiern,
roi!—voici l’arrêt que nous, juges du haut tribunal du Drontheimhus,
nous rendons dans nos consciences, touchant Jean Schumacker,
prisonnier d’État; Wilfrid Kennybol, habitant des montagnes de Kole;
Jonas, mineur royal; Norbith, mineur royal; Han, de Klipstadur, en
Islande; et Ordener Guldenlew, baron de Thorvick, chevalier de
Dannebrog; tous accusés des crimes de haute trahison et de
lèse-majesté au premier chef; Han d’Islande étant de plus prévenu des
crimes d’assassinat, d’incendie et de brigandage.
1° Jean Schumacker n’est point coupable;
2° Wilfrid Kennybol, Jonas et Norbith sont coupables; mais le tribunal
les excuse, parce qu’ils ont été égarés;
3° Han d’Islande est coupable de tous les crimes qu’on lui impute;
4° Ordener Guldenlew est coupable de haute trahison et de lèse-majesté
au premier chef.» Le juge s’arrêta un moment comme pour prendre
haleine. Ordener attachait sur lui un regard plein d’une joie céleste.
—Jean Schumacker, continua le juge, le tribunal vous absout et vous
renvoie dans votre prison.
Kennybol, Jonas et Norbith, le tribunal réduit la peine que vous avez
encourue à une détention perpétuelle et à l’amende de mille écus
royaux chacun.
Han, de Klipstadur, assassin et incendiaire, vous serez ce soir
conduit sur la place d’armes de Munckholm, et pendu par le cou jusqu’à
ce que mort s’ensuive.
Ordener Guldenlew, traître, après avoir été dégradé de vos titres
devant ce tribunal, vous serez conduit ce soir au même lieu, avec un
flambeau à la main, pour y avoir la tête tranchée, le corps brûlé, et
pour que vos cendres soient jetées au vent et votre tête exposée sur
la claie.
Retirez-vous tous. Tel est l’arrêt rendu par la justice du roi.—
À peine le haut-syndic avait-il achevé cette funèbre lecture, qu’on
entendit dans la salle un cri. Ce cri glaça les assistants plus même
que l’effrayant appareil de la sentence de mort; ce cri fit pâlir un
moment le front serein et radieux d’Ordener condamné.