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Iphigénie en Aulide (Racine), Didot, 1854Chapitre 15 / 38

Scène première.

AGAMEMNON, CLYTEMNESTRE.
CLYTEMNESTRE.

Oui, seigneur, nous partions ; et mon juste courroux
Laissait bientôt Achille et le camp loin de nous :
Ma fille dans Argos courait pleurer sa honte.
Mais lui-même, étonné d’une fuite si prompte,
Par combien de serments, dont je n’ai pu douter,
Vient-il de me convaincre, et de nous arrêter !
Il presse cet hymen qu’on prétend qu’il diffère,
Et vous cherche, brûlant d’amour et de colère :
Près d’imposer silence à ce bruit imposteur,
Achille en veut connaître et confondre l’auteur.
Bannissez ces soupçons qui troublaient notre joie.

AGAMEMNON.

Madame, c’est assez : je consens qu’on le croie.
Je reconnais l’erreur qui nous avait séduits,
Et ressens votre joie autant que je le puis.
Vous voulez que Calchas l’unisse à ma famille ;
Vous pouvez à l’autel envoyer votre fille :
Je l’attends. Mais, avant que de passer plus loin,
J’ai voulu vous parler un moment sans témoin.
Vous voyez en quels lieux vous l’avez amenée :
Tout y ressent la guerre, et non point l’hyménée.
Le tumulte d’un camp, soldats et matelots,
Un autel hérissé de dards, de javelots,
Tout ce spectacle enfin, pompe digne d’Achille,
Pour attirer vos yeux n’est point assez tranquille ;
Et les Grecs y verraient l’épouse de leur roi
Dans un état indigne et de vous et de moi.
M’en croirez-vous ? Laissez, de vos femmes suivie,
À cet hymen, sans vous, marcher Iphigénie.

CLYTEMNESTRE.

Qui ? moi ! que, remettant ma fille en d’autres bras,
Ce que j’ai commencé, je ne l’achève pas !
Qu’après l’avoir d’Argos amenée en Aulide,
Je refuse à l’autel de lui servir de guide !
Dois-je donc de Calchas être moins près que vous ?
Et qui présentera ma fille à son époux ?
Quelle autre ordonnera cette pompe sacrée ?

AGAMEMNON.

Vous n’êtes point ici dans le palais d’Atrée :
Vous êtes dans un camp…

CLYTEMNESTRE.

Vous êtes dans un camp… Où tout vous est soumis ;
Où le sort de l’Asie en vos mains est remis ;
Où je vois sous vos lois marcher la Grèce entière ;
Où le fils de Thétis va m’appeler sa mère.
Dans quel palais superbe et plein de ma grandeur
Puis-je jamais paraître avec plus de splendeur ?

AGAMEMNON.

Madame, au nom des dieux auteurs de notre race,
Daignez à mon amour accorder cette grâce.
J’ai mes raisons.

CLYTEMNESTRE.

J’ai mes raisons. Seigneur, au nom des mêmes dieux,
D’un spectacle si doux ne privez point mes yeux.
Daignez ne point ici rougir de ma présence.

AGAMEMNON.

J’avais plus espéré de votre complaisance.
Mais puisque la raison ne vous peut émouvoir,
Puisque enfin ma prière a si peu de pouvoir,
Vous avez entendu ce que je vous demande,
Madame : je le veux, et je vous le commande.
Obéissez.