XXXVIII
16 novembre soir
(avant de quitter Mozafrane).
Je ne devrais plus rien ajouter au volume compact
de ces notes, car « l’histoire » est achevée…
Et le dénouement banal et sans grâce va se trouver
juste celui que j’avais prédit : je fais boucler mes
valises et je pars à l’aube prochaine « voir l’état de
ma destinée sur le chemin d’Allah ».
Mais je crains de rester sur l’impression pénible
dont je suis désormais hanté. Ce matin, après la
nuit passée, — mauvaise nuit, — ce cauchemar de
l’idée fixe horrifiait encore mes préparatifs de
bagages. Certains détails m’y ramenaient, du reste :
les grands tellis de laine rayée, où l’on engouffre
pêle-mêle les objets de chargement, sont pareils,
trop pareils au terrible sac d’hier ; et je me demande
si plus tard, lors de l’arrivée, je n’y retrouverai
pas quelques têtes.
Un emballage moins impressionnant, certes,
mais peu facile, ce fut l’installation de Faffa la
gazelle en sa belle cage de djérid qu’on va percher
par-dessus les tellis, au sommet d’un chameau.
Peut-être, pauvre Faffa, mal habituée à ces
secousses, à ce roulis, à ce tangage, va-t-elle souffrir
du mal de mer.
Plaignons Faffa, et parlons d’autre chose ; mais
ne recommençons point à nous hypnotiser devant
le côté tragique d’usages rouges, tout sahariens ; et
puisque je veille ce soir, je vais écrire — ultime
griffonnage — les grandes scènes religieuses d’aujourd’hui,
la zaouïa débordante de cris et d’enthousiasmes
et toutes les impressions successives de ces
heures suprêmes, hallucinantes à leur façon. Le
brave Si-Kaddour, heureusement, redevenait mon
inséparable — pour la dernière fois, et c’était là de
la mélancolie sur l’allégresse ambiante autour de
moi, depuis le Fedjeur…
Pauvre vieux, qui cherche mille détours afin
d’excuser les faiblesses de « l’Ordre » ou celles
de la famille chériffienne. Comme les fidèles répandus
à travers le monde, il supporterait au besoin
les vexations, les spoliations, les mauvais traitements ;
il les appellerait défaillance momentanée
des saints — ou du chériff.
— Ya Sidi !
Dès les minutes matinales, Si-Kaddour venait
me chercher pour me « faire voir » l’affiliation des
nouveaux khouan[11]. Le chériff me l’avait promis la
veille. Et je me hâtai, selon l’objurgation du taleb.
J’appelais aux échos Bou-Haousse ; il fallait bien
lui donner mes instructions d’emballage. Quelle
fièvre, tous ces paquets, un jour de grande fête et
de vie au dehors.
— Ya Sidi, viens, par ta tête chérie, et ne t’inquiète
point de ton serviteur ! Pressons-nous, car…
Il avait un bizarre sourire. Il savait, en m’entraînant
du côté de la mosquée, que le plus particulier
de la cérémonie serait passé. Instructions du
cheikh aux prosélytes (pieuses, matérielles, politiques,
secrètes surtout), tout ce qui pouvait trop
m’éclairer sur des intentions cachées, on venait de
l’escamoter pour moi avec une maëstria parfaite, en
m’envoyant avertir trop tard par le vieux taleb. Et
la diligence qu’il avait déployée me permettait
seule d’entendre les dernières phrases, les derniers
aâmine servant de point final.
— Console-toi, Sidi, voici maintenant l’initiation…
Je me tenais le visage collé à la grille d’un petit
guichet ; nous n’étions pas dans la mosquée même,
mais en un réduit contigu, plein de fatras multiformes :
tapis roulés, bouts de cierges, vieux
balustres cassés — le rebut dont s’environnent, en
tous pays, les sacristies de tous les cultes.
— Ya Sidi, les nouveaux fidèles vont réciter
ensemble le dikhr sacré, la « rose » de notre Ordre…
La « rose », prière spéciale, différente pour chaque
Confrérie, récitée en suivant les grains sériés du
chapelet. Et les postulants la disaient, assis en
cercle. Ils la scandaient à haute voix, seule fois en
leur vie, car le dikhr ne se répète plus tard que
« dans le silence du cœur et de l’âme », par les
« lèvres de l’esprit ».
Et les formules changeaient, se succédaient. Cinquante
fois revenait cette phrase :
O mon Dieu, que la prière soit sur Notre-Seigneur Mohammed
qui a ouvert ce qui était fermé, qui a mis le sceau à ce
qui a précédé, qui a conduit dans une voie droite. Sa puissance
et son pouvoir ont pour base le bien.
Puis trente fois le début de la Sourate suffisante :
Louange à Dieu, Maître de l’Univers, le Clément, le Miséricordieux,
Souverain au Jour de la Rétribution.
Puis cent fois :
Puis enfin, pour finir, vingt fois :
O mon Dieu, bénissez-moi au moment de la mort et dans
les épreuves qui suivent la mort… Répandez vos bénédictions
sur Notre-Seigneur Mohammed, en nombre aussi incommensurable
que l’horizon de votre science… Et qu’il en vienne
quelques-unes jusqu’à nous, amen…
Ainsi les aspirants Djazertïa, les postulants,
récitaient le dikhr dans la mosquée de Sidi-Bou-Saad,
près des tombes saintes, à l’ombre des étendards.
Puis, l’un après l’autre, ils se levèrent, et,
s’étant prosternés trois fois, vinrent baiser le genou
du Cheikh. Celui-ci leur dit à l’oreille les obligations,
les bases et les règles de la Voie, qui
sont chacune sept… Ou plutôt il les leur dit aux
oreilles — car (m’expliquait Si-Kaddour en chuchotant)
il leur soufflait six des règlements en l’oreille
droite, puis le septième en l’oreille gauche. Et
c’était recueilli, étouffé dans la fumée de benjoin
dont l’odeur était si violente que je devais quitter
ma petite grille, de minute à minute, pour respirer.
La haute taille du chériff se penchait vers ces
nouveaux fils qui venaient à lui, qui seraient dorénavant
« son bien et sa chose ». Tour à tour, il
leur prit les mains dans les siennes, paume contre
paume, les doigts du disciple dans les doigts du
Maître. Et réellement il les « prenait » en leur
prenant les mains. Il prenait non seulement les
initiatives et les âmes, mais la chair de leur corps
et la chair de leurs enfants, et leurs épouses et
leurs possessions de ce monde. Tout ce qu’il leur
laisserait en propre deviendrait une faveur de sa
magnanimité…
— O Maître !…
Et ce fut un murmure qui monta suavement
sous la coupole de l’ancêtre. Le Maître et l’initié
prononçaient ensemble :
« Implorons le pardon de Dieu, le Puissant,
l’Unique… »
Puis le disciple seul :
« Allah, Dieu Unique, je te prends à témoin, et
tes Prophètes, que je reconnais ce Maître pour le
possesseur de moi-même. Il m’indiquera la bonne
Voie. »
Et voici que derrière les hommes des femmes
aussi s’approchèrent — des vieilles — puisque aux
plus jeunes la prière ne serait pas permise. Leur
affiliation fut semblable aux autres en tant que
paroles. Seulement le grand chériff, d’un geste un
peu plus austère, interposait entre ses mains et les
vieilles mains de ces croyantes l’épaisse étoffe de
ses deux beurnouss — afin que soit évité le contact
impur…
— O Maître !…
Et voici qu’après les femmes s’avançaient encore
d’autres hommes, et encore, le front grave et l’œil
noyé. Et parmi ceux-ci se trouvait mon Bou-Haousse.
J’eus un sursaut, comme une envie de rire. Cependant
ce spectacle n’était point risible en soi. Ma
bouche frémit soudain d’une impression toute contraire,
faite de défiance, et d’une crainte inconnue,
et d’émotion. J’eusse été femme que sans doute
j’aurais pleuré.
— O Maître ! ô Maître !…
O Maître des esprits, Maître des cœurs, Maître
des vouloirs, Maître des petites ou grandes richesses,
Maître des bienfaits ou des crimes.
— O Maître… Nous t’adorons… O Maître.
Opposition à ce mysticisme contenu, silencieux
presque, la foi des foules se déchaîna l’après-midi
en indicibles emportements.
Le soleil, oublieux de la saison, surchauffait le
Sahara d’automne. Il flamboyait implacable, excitateur
des ivresses et des folies ardentes ; et de
l’horizon lointain, là-bas, là-bas, venait une démence
qui se ruait ici, devant les murailles — puisque ni
places, ni cours, ni même l’oasis ne pouvaient contenir
la masse de ces croyants.
— Ya Sidi, Notre Sublime Grand Chériff sera
forcé de les bénir dehors.
Dehors, c’était à perte de vue le sable roux, tiède
et stérile. C’était le cadre pour cette crise où se pâmait
l’amour des khouan.
O Bonté de Dieu !
O Pôle de Dieu !
O Prodige de Dieu !
O Merveille de Dieu !
Les mains se levaient implorantes vers la poterne
du Sud par où, disait-on, peut-être Il allait sortir…
Les yeux se fixaient, déjà déviés sous l’extase
proche…
O Sultan saint !
O Père des étendards !
O Foudroyeur des Infidèles !
O chéri d’Allah, qui lui feras passer notre prière, avec l’intercession du Sublime Sidi-Bou-Saad !…
Une voix jeta, suraiguë :
— Le sabre du Prophète arme son bras !…
Et les milliers de voix répétèrent cette louange,
grisées d’amour, éperdues de ferveur adorante. Et
tout à coup, des premières jusqu’aux dernières,
elles s’unirent en une autre clameur rauque qui
grossit, qui monta, qui rugit vers le ciel :
« Houa ! Houa !!… Lui ! Lui !… »
Et ce ne fut plus rien qu’un flot roulant, hurlant,
qui se jetait à terre sous les semelles sacrées, et
qui baisait hystériquement les vêtements du grand
chériff, ces blanches draperies de pure et fine laine.
Lui ! Lui !!… Le Miracle ! La Baraka sainte incarnée !
Le Sauveur des embarrassés ! Le Sanctifiant
des sanctifiés !
« Houa ! Houa !!… Lui ! Lui !!… »
Lui !!! Sid’Amar-ben-Mohammed-ben-El-Aïd-ben-Taïeb-ben-Ahmed-Bou-Saad-ed-Djazerti…
Il fit un geste — et la tempête de cris s’apaisa.
Ce fut d’une prodigieuse soudaineté.
— Silence ! Il va parler ! Silence ! Eskout ! Liez
la bouche de vos chameaux !
Alors le grand chériff, dans ce calme qu’on
« entendait », plus impressionnant que l’agitation
et le tumulte, s’avança lentement vers une petite
éminence d’où l’on dominait l’assemblée. Les Djazerti
le suivaient, processionnellement, sphinx
mouvants et hiératiques — et le cheikh des tolbas,
et le grand oukil, et les khodjahs variés. Mais seul
il monta sur la butte, seul au-dessus des siens,
porteur de la baraka sainte — seul au-dessus de
ce luxe, seul au-dessus de ces loques plus loin — seul
au-dessus des corps et des âmes. Et le moudden
de la mosquée se mit à chanter l’appel à la
prière, cette mélopée qui supplie en notes de tendresse
plaintive. Et quand l’appel fut terminé, le
Maître de tous étendit la main :
— O frères du tapis, ô frères de la Voie, c’est
l’heure ! Implorons Allah…
Tous, suivant son mouvement, se jetèrent le
visage au sol. La prière muette dura, dura… Le
soleil brûlait, le vent soufflait, le silence planait.
Là-haut, entre les cimes des palmiers nombreux,
apparaissait un coin de l’humble grotte d’où
vinrent tant d’amour et tant de domination…
J’aurais voulu sténographier le sermon d’ensuite
sur « l’aumône » nécessaire ; mosaïque de passages
du Koran, d’axiomes de Sidi-Bou-Saad et d’exhortations
personnelles du grand chériff Sid’Amar — spectacle
prononcé, détaillé, joué, mimé noblement
par lui, orateur incomparable.
Mais mon oreille conserve encore ses paroles de
persuasion et de force. Et mes yeux voient encore
sa silhouette magnifique, si noble, si blanche sur
le bleu du ciel. Et j’ai deviné son dédain pour les
très humbles qu’il incite à payer, toujours et davantage…
Et j’ai senti son orgueil, atteignant l’extrême
volupté dont certains pourraient mourir — cet
orgueil supérieur et grandiose qu’avaient prévu
les malédictions bibliques dirigées contre Lucifer.
Il était le cheikh. Il était le prêtre. Il était le
dieu. Chacun buvait ses paroles, ainsi qu’on boit
au puits du Désert après six jours de marche.
Chacun avait présents les miracles admirables — dont
la tradition se transmet des rivages de la
Caspienne jusqu’à ceux de la mer des Atlantes, et
du grand lac barbaresque jusqu’à l’océan Indien.
O frères du tapis ! ô frères de la Voie !
Au nom du Clément et du Miséricordieux !
Il n’y a de Dieu que Dieu. Il est l’entendant, le voyant, le
meilleur défenseur, le meilleur seigneur, le meilleur aide. Ses
bienfaits sont innombrables et sa générosité sans fin. Tout vient
de lui et tout retourne à lui, vos prières, vos bonnes actions, vos
aumônes. Et il vous rendra tout : les prières septante-sept fois,
les bonnes actions cent fois septante-sept fois, et les aumônes
mille fois septante-sept fois ! Les béatitudes de ceux dont la
main aura été grande ouverte seront infinies, ô frères de la
Voie ! Mais, je le sais, il y en a parmi les nomades qui laissent
entrer l’erreur dans leur esprit. Ils regardent la ziara comme
une contribution terrestre. C’est là un péché sans bornes !
De terribles vicissitudes les attendent, car Dieu sait tout et
connaît tout. Qu’êtes-vous donc ? Que voulez-vous ? Qu’espérez-vous,
pour ne point dépenser vos biens périssables dans
le sentier du Tout-Puissant ? O frères du tapis, ô croyants,
donnez l’aumône des biens que Dieu vous a répartis !
Vous apportez la ziara. C’est votre devoir moral, votre
devoir strict, qui, bien accompli, vous mérite la faveur
divine. Dieu est riche et comblé de gloire. Mais si quelqu’un
d’entre vous désire une grâce particulière, supplémentaire,
ne sent-il pas qu’il doit offrir une aumône supplémentaire ?
Un enfant même comprend ceci.
Les riches doivent donner, et les pauvres doivent donner,
parce que l’aumône est sainte et vous ouvre les Jardins Célestes.
L’indulgence du Seigneur descend sur ceux qui
sacrifient de leur aisance et sur ceux qui sacrifient de leur
gêne. Il les purifie. Il est le Généreux. Il est le Clairvoyant.
Il est l’immuablement Sage. O frères de la Voie, écoutez
quelques fragments de la Divine Parole, celle que chaque
musulman devrait avoir gravée dans le cœur en traits brûlés
au feu — celle que reçut de l’ange Djébril Notre-Seigneur
Mohammed (Dieu lui conserve le salut, et à tous les siens !) :
Au nom du Clément et du Miséricordieux !
Dieu a dit :
J’en jure par le Soleil et sa clarté, par la Lune quand
elle le suit de près : celui qui a son âme pure sera l’heureux ;
celui qui la laisse se corrompre sera le maudit…
Dieu a dit :
J’en jure par la Matinée vermeille, la vie future vaut mieux
pour toi que la vie présente, et les biens futurs valent mieux
que les biens présents…
Dieu a dit :
J’en jure par la Nuit quand elle étend son voile : celui qui
donne et qui craint, et qui ajoute foi aux paroles, à celui-là
nous rendrons facile la route du bonheur…
Dieu a dit :
J’en jure par l’Heure de l’Après-Midi, l’homme entêté travaille
à sa perte ; mais j’excepterai ceux qui croient et dont
les doigts sont prompts à donner…
Dieu a dit :
J’en jure par le Point du Jour et les dix Aurores : quand
pour éprouver l’homme je le couvre de bienfaits, l’homme
s’écrie : « Le Seigneur m’a témoigné des égards ! » Mais quand
pour éprouver l’homme je lui mesure mes dons, l’homme
s’écrie : « Le Seigneur me fait un affront ! » Et ses doigts
méchants cessent de préparer l’aumône…
Dieu a dit sur le même sujet :
J’en jure par les Coursiers haletants de la Guerre, qui font
voler la poussière sous leurs pas : en vérité, l’homme est ingrat
envers son Seigneur, et certes il le voit lui-même…
Dieu a dit encore :
J’en jure par le Figuier et l’Olivier de la Paix : j’avais créé
l’homme de la plus belle façon, et pour être heureux ; mais
je le précipiterai au bas de l’échelle, cet ingrat, excepté celui
qui donnera et fera le bien !…
O frères du tapis ! ô frères de la Voie ! je pourrais longtemps
vous instruire en vous répétant les Paroles, car le Seigneur
nous a enseigné :
Au nom du Clément et du Miséricordieux !
Dis :
Si la mer se changeait en encre pour écrire les paroles de
Dieu, la mer se tarirait avant les paroles de Dieu, quand même
nous y emploierions une autre mer pareille.
Je ne puis, hélas ! en ces mots traduits, mettre
l’accent de la belle voix sonore, le frémissement
des fidèles, ni l’auguste splendeur du décor. Cependant
j’y trouverai plus tard de quoi revivre ce spectacle.
Et je me félicite, maintenant, d’avoir « vu »
ceci… d’avoir entendu ce que nul autre Européen
de ma caste n’a jamais entendu encore — car les
rares maçons italiens qui parfois peuvent se glisser
en ces parages religieux y sont confinés entre
leur truelle et leur mortier. Ils n’éprouveraient
peut-être pas d’ailleurs cette fièvre qui me saisit
malgré mon scepticisme, alors qu’après les commerciales
demandes de fonds vint la « grande
prière » annuelle, « l’invocation » clamée une fois
l’an, celle où la bouche étouffant peut crier son
élan vers les Cieux.
Qu’il était superbe, le grand chériff, debout sur
sa butte de sable… Son geste était large et splendide,
magnifiant son appel en haut. Preneur de
volontés… preneur d’âmes…
Et tous répétaient les phrases, par bribes haletantes — tous
les khouan, tous les frères. Et Si-Kaddour,
à mon côté, les soupirait aussi, telles des
secousses de spasme. Et tous étaient éperdus ;
tous éprouvaient, jusqu’à la douleur, l’aiguë jouissance
d’adoration…
O Dieu, Père de l’Univers !
Nous implorons ton secours et ta grâce. Ne nous fais point
passer sur le pont de Sirath qui mène aux géhennes. Pardonne,
ô Dieu ! Pardonne, ô Puissant ! Tout retourne à toi, ô Dieu
qui accorde la Victoire !
Sois exalté, ô Dieu le plus élevé !
Sois exalté ! Nous ne te connaissons pas comme tu mérites !
Sois exalté ! Nous ne t’adorons pas comme tu mérites !
Je veux te connaître, ô Dieu, ô Dieu !
Et tu as dit, ô mon Dieu, que par les Saints nous parviendrions
à toi !
Et tu as envoyé la Lumière à ton fils chéri Sidi-Bou-Saad !
Et ses fils ont la Lumière ! Ils me montrent la Voie ! Ils
sont comme des rois, des prophètes !
Ils me teindront sans teinture. Qui les aimera brillera !
Qui les verra guérira ! Qui viendra vers eux boira l’eau de
la source, ô Dieu immuable, ô Dieu, ô Dieu !
O Dieu, par le Vénéré Sidi-Bou-Saad, favorise-moi !
Guéris celui qui souffre !
Éclaire nos cœurs !
Purifie nos âmes !
Donne-nous de ta science !
Abreuve-nous de l’eau inconnue !
Tu m’as créé pour être enseigné. Je suis ton esclave !
O Dieu, ô Bienfaiteur, je serai résigné. Fais ce qu’il te plaît !
O Dieu, fais frémir mon cœur du bonheur de t’invoquer
pour t’aimer ! Consume-le d’amour avant que le soleil ne
parte !
O Dieu, ô Miséricordieux, ô Père de Sidi-Bou-Saad, saint
de Dieu !
Sois exalté !
Sois exalté !
Sois exalté !
Sois exalté ! ô Dieu, ô Dieu !…
Et tous hurlaient leur foi djazertique. On eût dit
les fauves du nord d’Afrique en amour au fond
d’une forêt. Et les cris rauques se croisaient,
s’élevaient plaintivement, sombraient dans un
râle. Pour beaucoup l’extase arrivait, l’extase subite
des pèlerinages, crise sensuelle qui renverse
l’homme pantelant d’abord, puis inerte et comme
évanoui.
« O Dieu ! ô Dieu ! ô Dieu !… »
Mais avant cette extase, avant du moins qu’elle
ne soit générale, devait se recevoir la grande bénédiction
du Maître, par quoi vient aux disciples
une parcelle de la baraka, et qu’on remporte précieusement
à ceux « dont les pieds sont restés
là-bas »…
Le temps pressait.
« O Dieu ! ô Dieu !… »
Alors le chériff, son visage transfiguré par l’éclairage
du soleil baissant, les galvanisa brusquement
d’un sursum corda.
— O frères du tapis ! Élargissez vos âmes !…
Adorez le Seigneur autant que les sables sont
étendus !…
Et les sables s’étendaient dans une magique
gloire pourprée. Et cette religion devenait ce
qu’elle est, la religion des espaces cruels. L’astre du
jour baignait de rouge la plaine infinie, et la zaouïa
tout entière, et la koubba de Sidi-Bou-Saad, et
les têtes pâles des rebelles, des Beni-Mezreug
d’hier, alignées sur les créneaux…
Elle tombait maintenant, syllabes lentes, la
baraka suprême, la bénédiction :
Je bénis les malades, qu’ils soient guéris !
Je bénis les affligés, qu’ils soient consolés !
Je bénis les absents, qu’ils soient sanctifiés si leur foi
demeure entière !
Je bénis l’eau de vos puits, les dattes de vos palmiers, les
orges de vos oasis et les petits de vos chamelles !
Je bénis vos biens ! Je bénis votre sang !
Je vous bénis, ô frères du tapis, ô pèlerins !
A ce moment, des voix affolées réclamèrent, et
des corps prostrés se relevèrent, pour s’élancer,
ruisselants de larmes farouches.
— Et moi, Sidi ? Et moi ?… Et moi ?…
Mais le chériff les cloua sur place, d’une domination
pareille à celle de nos magnétiseurs.
— O pèlerins, soyez en paix ! La baraka est pour
tous et pour chacun !
Et sa main restait levée, sa main qui les possédait,
sa main de Maître tenant en bride tous les
Djazertïa de ce monde. Puis il la laissa retomber — et
les râles agonisèrent de nouveau, cris de tigres
en rut, comme voulus par lui — et ce fut l’ultime
folie, l’extase déchaînée, les ivresses, les délires,
l’apothéose de Mozafrane parmi la démence voluptueuse,
parmi les magnificences du couchant de
rubis et d’or.
Et demain, ils repartiront, ces khouan, ces fanatiques
d’Islam, porter à travers l’Afrique et l’Asie
ce qu’on leur aura dit de porter : des pardons pour
les péchés, ou des avis insurrectionnels. Une âme
autre que la leur animera leurs courages.
Ils repartiront.
Je m’en vais avec ceux d’Ouargla, dans bien peu
de temps (car il est minuit)…
Dans cinq heures.
XXXVIII
16 novembre soir
(avant de quitter Mozafrane).
Je ne devrais plus rien ajouter au volume compact
de ces notes, car « l’histoire » est achevée…
Et le dénouement banal et sans grâce va se trouver
juste celui que j’avais prédit : je fais boucler mes
valises et je pars à l’aube prochaine « voir l’état de
ma destinée sur le chemin d’Allah ».
Mais je crains de rester sur l’impression pénible
dont je suis désormais hanté. Ce matin, après la
nuit passée, — mauvaise nuit, — ce cauchemar de
l’idée fixe horrifiait encore mes préparatifs de
bagages. Certains détails m’y ramenaient, du reste :
les grands tellis de laine rayée, où l’on engouffre
pêle-mêle les objets de chargement, sont pareils,
trop pareils au terrible sac d’hier ; et je me demande
si plus tard, lors de l’arrivée, je n’y retrouverai
pas quelques têtes.
Un emballage moins impressionnant, certes,
mais peu facile, ce fut l’installation de Faffa la
gazelle en sa belle cage de djérid qu’on va percher
par-dessus les tellis, au sommet d’un chameau.
Peut-être, pauvre Faffa, mal habituée à ces
secousses, à ce roulis, à ce tangage, va-t-elle souffrir
du mal de mer.
Plaignons Faffa, et parlons d’autre chose ; mais
ne recommençons point à nous hypnotiser devant
le côté tragique d’usages rouges, tout sahariens ; et
puisque je veille ce soir, je vais écrire — ultime
griffonnage — les grandes scènes religieuses d’aujourd’hui,
la zaouïa débordante de cris et d’enthousiasmes
et toutes les impressions successives de ces
heures suprêmes, hallucinantes à leur façon. Le
brave Si-Kaddour, heureusement, redevenait mon
inséparable — pour la dernière fois, et c’était là de
la mélancolie sur l’allégresse ambiante autour de
moi, depuis le Fedjeur…
Pauvre vieux, qui cherche mille détours afin
d’excuser les faiblesses de « l’Ordre » ou celles
de la famille chériffienne. Comme les fidèles répandus
à travers le monde, il supporterait au besoin
les vexations, les spoliations, les mauvais traitements ;
il les appellerait défaillance momentanée
des saints — ou du chériff.
— Ya Sidi !
Dès les minutes matinales, Si-Kaddour venait
me chercher pour me « faire voir » l’affiliation des
nouveaux khouan[11]. Le chériff me l’avait promis la
veille. Et je me hâtai, selon l’objurgation du taleb.
J’appelais aux échos Bou-Haousse ; il fallait bien
lui donner mes instructions d’emballage. Quelle
fièvre, tous ces paquets, un jour de grande fête et
de vie au dehors.
— Ya Sidi, viens, par ta tête chérie, et ne t’inquiète
point de ton serviteur ! Pressons-nous, car…
Il avait un bizarre sourire. Il savait, en m’entraînant
du côté de la mosquée, que le plus particulier
de la cérémonie serait passé. Instructions du
cheikh aux prosélytes (pieuses, matérielles, politiques,
secrètes surtout), tout ce qui pouvait trop
m’éclairer sur des intentions cachées, on venait de
l’escamoter pour moi avec une maëstria parfaite, en
m’envoyant avertir trop tard par le vieux taleb. Et
la diligence qu’il avait déployée me permettait
seule d’entendre les dernières phrases, les derniers
aâmine servant de point final.
— Console-toi, Sidi, voici maintenant l’initiation…
Je me tenais le visage collé à la grille d’un petit
guichet ; nous n’étions pas dans la mosquée même,
mais en un réduit contigu, plein de fatras multiformes :
tapis roulés, bouts de cierges, vieux
balustres cassés — le rebut dont s’environnent, en
tous pays, les sacristies de tous les cultes.
— Ya Sidi, les nouveaux fidèles vont réciter
ensemble le dikhr sacré, la « rose » de notre Ordre…
La « rose », prière spéciale, différente pour chaque
Confrérie, récitée en suivant les grains sériés du
chapelet. Et les postulants la disaient, assis en
cercle. Ils la scandaient à haute voix, seule fois en
leur vie, car le dikhr ne se répète plus tard que
« dans le silence du cœur et de l’âme », par les
« lèvres de l’esprit ».
Et les formules changeaient, se succédaient. Cinquante
fois revenait cette phrase :
O mon Dieu, que la prière soit sur Notre-Seigneur Mohammed
qui a ouvert ce qui était fermé, qui a mis le sceau à ce
qui a précédé, qui a conduit dans une voie droite. Sa puissance
et son pouvoir ont pour base le bien.
Puis trente fois le début de la Sourate suffisante :
Louange à Dieu, Maître de l’Univers, le Clément, le Miséricordieux,
Souverain au Jour de la Rétribution.
Puis cent fois :
Puis enfin, pour finir, vingt fois :
O mon Dieu, bénissez-moi au moment de la mort et dans
les épreuves qui suivent la mort… Répandez vos bénédictions
sur Notre-Seigneur Mohammed, en nombre aussi incommensurable
que l’horizon de votre science… Et qu’il en vienne
quelques-unes jusqu’à nous, amen…
Ainsi les aspirants Djazertïa, les postulants,
récitaient le dikhr dans la mosquée de Sidi-Bou-Saad,
près des tombes saintes, à l’ombre des étendards.
Puis, l’un après l’autre, ils se levèrent, et,
s’étant prosternés trois fois, vinrent baiser le genou
du Cheikh. Celui-ci leur dit à l’oreille les obligations,
les bases et les règles de la Voie, qui
sont chacune sept… Ou plutôt il les leur dit aux
oreilles — car (m’expliquait Si-Kaddour en chuchotant)
il leur soufflait six des règlements en l’oreille
droite, puis le septième en l’oreille gauche. Et
c’était recueilli, étouffé dans la fumée de benjoin
dont l’odeur était si violente que je devais quitter
ma petite grille, de minute à minute, pour respirer.
La haute taille du chériff se penchait vers ces
nouveaux fils qui venaient à lui, qui seraient dorénavant
« son bien et sa chose ». Tour à tour, il
leur prit les mains dans les siennes, paume contre
paume, les doigts du disciple dans les doigts du
Maître. Et réellement il les « prenait » en leur
prenant les mains. Il prenait non seulement les
initiatives et les âmes, mais la chair de leur corps
et la chair de leurs enfants, et leurs épouses et
leurs possessions de ce monde. Tout ce qu’il leur
laisserait en propre deviendrait une faveur de sa
magnanimité…
— O Maître !…
Et ce fut un murmure qui monta suavement
sous la coupole de l’ancêtre. Le Maître et l’initié
prononçaient ensemble :
« Implorons le pardon de Dieu, le Puissant,
l’Unique… »
Puis le disciple seul :
« Allah, Dieu Unique, je te prends à témoin, et
tes Prophètes, que je reconnais ce Maître pour le
possesseur de moi-même. Il m’indiquera la bonne
Voie. »
Et voici que derrière les hommes des femmes
aussi s’approchèrent — des vieilles — puisque aux
plus jeunes la prière ne serait pas permise. Leur
affiliation fut semblable aux autres en tant que
paroles. Seulement le grand chériff, d’un geste un
peu plus austère, interposait entre ses mains et les
vieilles mains de ces croyantes l’épaisse étoffe de
ses deux beurnouss — afin que soit évité le contact
impur…
— O Maître !…
Et voici qu’après les femmes s’avançaient encore
d’autres hommes, et encore, le front grave et l’œil
noyé. Et parmi ceux-ci se trouvait mon Bou-Haousse.
J’eus un sursaut, comme une envie de rire. Cependant
ce spectacle n’était point risible en soi. Ma
bouche frémit soudain d’une impression toute contraire,
faite de défiance, et d’une crainte inconnue,
et d’émotion. J’eusse été femme que sans doute
j’aurais pleuré.
— O Maître ! ô Maître !…
O Maître des esprits, Maître des cœurs, Maître
des vouloirs, Maître des petites ou grandes richesses,
Maître des bienfaits ou des crimes.
— O Maître… Nous t’adorons… O Maître.
Opposition à ce mysticisme contenu, silencieux
presque, la foi des foules se déchaîna l’après-midi
en indicibles emportements.
Le soleil, oublieux de la saison, surchauffait le
Sahara d’automne. Il flamboyait implacable, excitateur
des ivresses et des folies ardentes ; et de
l’horizon lointain, là-bas, là-bas, venait une démence
qui se ruait ici, devant les murailles — puisque ni
places, ni cours, ni même l’oasis ne pouvaient contenir
la masse de ces croyants.
— Ya Sidi, Notre Sublime Grand Chériff sera
forcé de les bénir dehors.
Dehors, c’était à perte de vue le sable roux, tiède
et stérile. C’était le cadre pour cette crise où se pâmait
l’amour des khouan.
O Bonté de Dieu !
O Pôle de Dieu !
O Prodige de Dieu !
O Merveille de Dieu !
Les mains se levaient implorantes vers la poterne
du Sud par où, disait-on, peut-être Il allait sortir…
Les yeux se fixaient, déjà déviés sous l’extase
proche…
O Sultan saint !
O Père des étendards !
O Foudroyeur des Infidèles !
O chéri d’Allah, qui lui feras passer notre prière, avec l’intercession du Sublime Sidi-Bou-Saad !…
Une voix jeta, suraiguë :
— Le sabre du Prophète arme son bras !…
Et les milliers de voix répétèrent cette louange,
grisées d’amour, éperdues de ferveur adorante. Et
tout à coup, des premières jusqu’aux dernières,
elles s’unirent en une autre clameur rauque qui
grossit, qui monta, qui rugit vers le ciel :
« Houa ! Houa !!… Lui ! Lui !… »
Et ce ne fut plus rien qu’un flot roulant, hurlant,
qui se jetait à terre sous les semelles sacrées, et
qui baisait hystériquement les vêtements du grand
chériff, ces blanches draperies de pure et fine laine.
Lui ! Lui !!… Le Miracle ! La Baraka sainte incarnée !
Le Sauveur des embarrassés ! Le Sanctifiant
des sanctifiés !
« Houa ! Houa !!… Lui ! Lui !!… »
Lui !!! Sid’Amar-ben-Mohammed-ben-El-Aïd-ben-Taïeb-ben-Ahmed-Bou-Saad-ed-Djazerti…
Il fit un geste — et la tempête de cris s’apaisa.
Ce fut d’une prodigieuse soudaineté.
— Silence ! Il va parler ! Silence ! Eskout ! Liez
la bouche de vos chameaux !
Alors le grand chériff, dans ce calme qu’on
« entendait », plus impressionnant que l’agitation
et le tumulte, s’avança lentement vers une petite
éminence d’où l’on dominait l’assemblée. Les Djazerti
le suivaient, processionnellement, sphinx
mouvants et hiératiques — et le cheikh des tolbas,
et le grand oukil, et les khodjahs variés. Mais seul
il monta sur la butte, seul au-dessus des siens,
porteur de la baraka sainte — seul au-dessus de
ce luxe, seul au-dessus de ces loques plus loin — seul
au-dessus des corps et des âmes. Et le moudden
de la mosquée se mit à chanter l’appel à la
prière, cette mélopée qui supplie en notes de tendresse
plaintive. Et quand l’appel fut terminé, le
Maître de tous étendit la main :
— O frères du tapis, ô frères de la Voie, c’est
l’heure ! Implorons Allah…
Tous, suivant son mouvement, se jetèrent le
visage au sol. La prière muette dura, dura… Le
soleil brûlait, le vent soufflait, le silence planait.
Là-haut, entre les cimes des palmiers nombreux,
apparaissait un coin de l’humble grotte d’où
vinrent tant d’amour et tant de domination…
J’aurais voulu sténographier le sermon d’ensuite
sur « l’aumône » nécessaire ; mosaïque de passages
du Koran, d’axiomes de Sidi-Bou-Saad et d’exhortations
personnelles du grand chériff Sid’Amar — spectacle
prononcé, détaillé, joué, mimé noblement
par lui, orateur incomparable.
Mais mon oreille conserve encore ses paroles de
persuasion et de force. Et mes yeux voient encore
sa silhouette magnifique, si noble, si blanche sur
le bleu du ciel. Et j’ai deviné son dédain pour les
très humbles qu’il incite à payer, toujours et davantage…
Et j’ai senti son orgueil, atteignant l’extrême
volupté dont certains pourraient mourir — cet
orgueil supérieur et grandiose qu’avaient prévu
les malédictions bibliques dirigées contre Lucifer.
Il était le cheikh. Il était le prêtre. Il était le
dieu. Chacun buvait ses paroles, ainsi qu’on boit
au puits du Désert après six jours de marche.
Chacun avait présents les miracles admirables — dont
la tradition se transmet des rivages de la
Caspienne jusqu’à ceux de la mer des Atlantes, et
du grand lac barbaresque jusqu’à l’océan Indien.
O frères du tapis ! ô frères de la Voie !
Au nom du Clément et du Miséricordieux !
Il n’y a de Dieu que Dieu. Il est l’entendant, le voyant, le
meilleur défenseur, le meilleur seigneur, le meilleur aide. Ses
bienfaits sont innombrables et sa générosité sans fin. Tout vient
de lui et tout retourne à lui, vos prières, vos bonnes actions, vos
aumônes. Et il vous rendra tout : les prières septante-sept fois,
les bonnes actions cent fois septante-sept fois, et les aumônes
mille fois septante-sept fois ! Les béatitudes de ceux dont la
main aura été grande ouverte seront infinies, ô frères de la
Voie ! Mais, je le sais, il y en a parmi les nomades qui laissent
entrer l’erreur dans leur esprit. Ils regardent la ziara comme
une contribution terrestre. C’est là un péché sans bornes !
De terribles vicissitudes les attendent, car Dieu sait tout et
connaît tout. Qu’êtes-vous donc ? Que voulez-vous ? Qu’espérez-vous,
pour ne point dépenser vos biens périssables dans
le sentier du Tout-Puissant ? O frères du tapis, ô croyants,
donnez l’aumône des biens que Dieu vous a répartis !
Vous apportez la ziara. C’est votre devoir moral, votre
devoir strict, qui, bien accompli, vous mérite la faveur
divine. Dieu est riche et comblé de gloire. Mais si quelqu’un
d’entre vous désire une grâce particulière, supplémentaire,
ne sent-il pas qu’il doit offrir une aumône supplémentaire ?
Un enfant même comprend ceci.
Les riches doivent donner, et les pauvres doivent donner,
parce que l’aumône est sainte et vous ouvre les Jardins Célestes.
L’indulgence du Seigneur descend sur ceux qui
sacrifient de leur aisance et sur ceux qui sacrifient de leur
gêne. Il les purifie. Il est le Généreux. Il est le Clairvoyant.
Il est l’immuablement Sage. O frères de la Voie, écoutez
quelques fragments de la Divine Parole, celle que chaque
musulman devrait avoir gravée dans le cœur en traits brûlés
au feu — celle que reçut de l’ange Djébril Notre-Seigneur
Mohammed (Dieu lui conserve le salut, et à tous les siens !) :
Au nom du Clément et du Miséricordieux !
Dieu a dit :
J’en jure par le Soleil et sa clarté, par la Lune quand
elle le suit de près : celui qui a son âme pure sera l’heureux ;
celui qui la laisse se corrompre sera le maudit…
Dieu a dit :
J’en jure par la Matinée vermeille, la vie future vaut mieux
pour toi que la vie présente, et les biens futurs valent mieux
que les biens présents…
Dieu a dit :
J’en jure par la Nuit quand elle étend son voile : celui qui
donne et qui craint, et qui ajoute foi aux paroles, à celui-là
nous rendrons facile la route du bonheur…
Dieu a dit :
J’en jure par l’Heure de l’Après-Midi, l’homme entêté travaille
à sa perte ; mais j’excepterai ceux qui croient et dont
les doigts sont prompts à donner…
Dieu a dit :
J’en jure par le Point du Jour et les dix Aurores : quand
pour éprouver l’homme je le couvre de bienfaits, l’homme
s’écrie : « Le Seigneur m’a témoigné des égards ! » Mais quand
pour éprouver l’homme je lui mesure mes dons, l’homme
s’écrie : « Le Seigneur me fait un affront ! » Et ses doigts
méchants cessent de préparer l’aumône…
Dieu a dit sur le même sujet :
J’en jure par les Coursiers haletants de la Guerre, qui font
voler la poussière sous leurs pas : en vérité, l’homme est ingrat
envers son Seigneur, et certes il le voit lui-même…
Dieu a dit encore :
J’en jure par le Figuier et l’Olivier de la Paix : j’avais créé
l’homme de la plus belle façon, et pour être heureux ; mais
je le précipiterai au bas de l’échelle, cet ingrat, excepté celui
qui donnera et fera le bien !…
O frères du tapis ! ô frères de la Voie ! je pourrais longtemps
vous instruire en vous répétant les Paroles, car le Seigneur
nous a enseigné :
Au nom du Clément et du Miséricordieux !
Dis :
Si la mer se changeait en encre pour écrire les paroles de
Dieu, la mer se tarirait avant les paroles de Dieu, quand même
nous y emploierions une autre mer pareille.
Je ne puis, hélas ! en ces mots traduits, mettre
l’accent de la belle voix sonore, le frémissement
des fidèles, ni l’auguste splendeur du décor. Cependant
j’y trouverai plus tard de quoi revivre ce spectacle.
Et je me félicite, maintenant, d’avoir « vu »
ceci… d’avoir entendu ce que nul autre Européen
de ma caste n’a jamais entendu encore — car les
rares maçons italiens qui parfois peuvent se glisser
en ces parages religieux y sont confinés entre
leur truelle et leur mortier. Ils n’éprouveraient
peut-être pas d’ailleurs cette fièvre qui me saisit
malgré mon scepticisme, alors qu’après les commerciales
demandes de fonds vint la « grande
prière » annuelle, « l’invocation » clamée une fois
l’an, celle où la bouche étouffant peut crier son
élan vers les Cieux.
Qu’il était superbe, le grand chériff, debout sur
sa butte de sable… Son geste était large et splendide,
magnifiant son appel en haut. Preneur de
volontés… preneur d’âmes…
Et tous répétaient les phrases, par bribes haletantes — tous
les khouan, tous les frères. Et Si-Kaddour,
à mon côté, les soupirait aussi, telles des
secousses de spasme. Et tous étaient éperdus ;
tous éprouvaient, jusqu’à la douleur, l’aiguë jouissance
d’adoration…
O Dieu, Père de l’Univers !
Nous implorons ton secours et ta grâce. Ne nous fais point
passer sur le pont de Sirath qui mène aux géhennes. Pardonne,
ô Dieu ! Pardonne, ô Puissant ! Tout retourne à toi, ô Dieu
qui accorde la Victoire !
Sois exalté, ô Dieu le plus élevé !
Sois exalté ! Nous ne te connaissons pas comme tu mérites !
Sois exalté ! Nous ne t’adorons pas comme tu mérites !
Je veux te connaître, ô Dieu, ô Dieu !
Et tu as dit, ô mon Dieu, que par les Saints nous parviendrions
à toi !
Et tu as envoyé la Lumière à ton fils chéri Sidi-Bou-Saad !
Et ses fils ont la Lumière ! Ils me montrent la Voie ! Ils
sont comme des rois, des prophètes !
Ils me teindront sans teinture. Qui les aimera brillera !
Qui les verra guérira ! Qui viendra vers eux boira l’eau de
la source, ô Dieu immuable, ô Dieu, ô Dieu !
O Dieu, par le Vénéré Sidi-Bou-Saad, favorise-moi !
Guéris celui qui souffre !
Éclaire nos cœurs !
Purifie nos âmes !
Donne-nous de ta science !
Abreuve-nous de l’eau inconnue !
Tu m’as créé pour être enseigné. Je suis ton esclave !
O Dieu, ô Bienfaiteur, je serai résigné. Fais ce qu’il te plaît !
O Dieu, fais frémir mon cœur du bonheur de t’invoquer
pour t’aimer ! Consume-le d’amour avant que le soleil ne
parte !
O Dieu, ô Miséricordieux, ô Père de Sidi-Bou-Saad, saint
de Dieu !
Sois exalté !
Sois exalté !
Sois exalté !
Sois exalté ! ô Dieu, ô Dieu !…
Et tous hurlaient leur foi djazertique. On eût dit
les fauves du nord d’Afrique en amour au fond
d’une forêt. Et les cris rauques se croisaient,
s’élevaient plaintivement, sombraient dans un
râle. Pour beaucoup l’extase arrivait, l’extase subite
des pèlerinages, crise sensuelle qui renverse
l’homme pantelant d’abord, puis inerte et comme
évanoui.
« O Dieu ! ô Dieu ! ô Dieu !… »
Mais avant cette extase, avant du moins qu’elle
ne soit générale, devait se recevoir la grande bénédiction
du Maître, par quoi vient aux disciples
une parcelle de la baraka, et qu’on remporte précieusement
à ceux « dont les pieds sont restés
là-bas »…
Le temps pressait.
« O Dieu ! ô Dieu !… »
Alors le chériff, son visage transfiguré par l’éclairage
du soleil baissant, les galvanisa brusquement
d’un sursum corda.
— O frères du tapis ! Élargissez vos âmes !…
Adorez le Seigneur autant que les sables sont
étendus !…
Et les sables s’étendaient dans une magique
gloire pourprée. Et cette religion devenait ce
qu’elle est, la religion des espaces cruels. L’astre du
jour baignait de rouge la plaine infinie, et la zaouïa
tout entière, et la koubba de Sidi-Bou-Saad, et
les têtes pâles des rebelles, des Beni-Mezreug
d’hier, alignées sur les créneaux…
Elle tombait maintenant, syllabes lentes, la
baraka suprême, la bénédiction :
Je bénis les malades, qu’ils soient guéris !
Je bénis les affligés, qu’ils soient consolés !
Je bénis les absents, qu’ils soient sanctifiés si leur foi
demeure entière !
Je bénis l’eau de vos puits, les dattes de vos palmiers, les
orges de vos oasis et les petits de vos chamelles !
Je bénis vos biens ! Je bénis votre sang !
Je vous bénis, ô frères du tapis, ô pèlerins !
A ce moment, des voix affolées réclamèrent, et
des corps prostrés se relevèrent, pour s’élancer,
ruisselants de larmes farouches.
— Et moi, Sidi ? Et moi ?… Et moi ?…
Mais le chériff les cloua sur place, d’une domination
pareille à celle de nos magnétiseurs.
— O pèlerins, soyez en paix ! La baraka est pour
tous et pour chacun !
Et sa main restait levée, sa main qui les possédait,
sa main de Maître tenant en bride tous les
Djazertïa de ce monde. Puis il la laissa retomber — et
les râles agonisèrent de nouveau, cris de tigres
en rut, comme voulus par lui — et ce fut l’ultime
folie, l’extase déchaînée, les ivresses, les délires,
l’apothéose de Mozafrane parmi la démence voluptueuse,
parmi les magnificences du couchant de
rubis et d’or.
Et demain, ils repartiront, ces khouan, ces fanatiques
d’Islam, porter à travers l’Afrique et l’Asie
ce qu’on leur aura dit de porter : des pardons pour
les péchés, ou des avis insurrectionnels. Une âme
autre que la leur animera leurs courages.
Ils repartiront.
Je m’en vais avec ceux d’Ouargla, dans bien peu
de temps (car il est minuit)…
Dans cinq heures.