(16)
LES ORAISONS
La prière en soi — c’est-à-dire l’élan de celui qui
croit vers le Souverain Bien auquel il croit — me semble
la plus belle, la plus haute chose du monde, et la plus
respectable. Aussi voudrais-je, en indiquant quelques-unes
des invocations spéciales aux confréries musulmanes,
qu’on ne vît pas dans mes phrases du dénigrement
ni de l’ironie ; plutôt de l’inquiétude, analogue à
celle qu’inspire toute grande force mystérieuse et de
perpétuelle menace — par exemple, la proximité d’un
volcan.
Les puissances de la Nature sont belles aussi, et très
augustes — mais elles enferment les cataclysmes, les
dangers latents d’effrayante mort…
Ceci posé, j’entre aux explications sur le dikhr, l’ouerd,
l’oudifa, et la tarika qui comprend le tout. La tarika,
c’est la « Voie » dont j’ai parlé si souvent au cours de ce
livre ; c’est l’ensemble des moyens spirituels pour obtenir
le « rapprochement » de Dieu, autrement dit l’extase ;
et ces moyens, en dehors de la sacro-sainte « aumône », — inévitable
et indispensable — se rattachent soit à
l’ardeur mystique, au jeûne (rare aujourd’hui, du moins
volontairement), soit à la prière de forme particulière,
surajoutée aux devoirs pieux de tout musulman, et qui
prépare au grand élan vers la fusion en Dieu.
Lorsque cette prière consiste en une oraison qu’on
prononce « une seule fois à la fois », elle se nomme
oudifa. Lorsqu’elle prend au contraire le caractère
d’une formule répétée quantité de fois sans interruption,
par nombres précisés, elle porte le titre d’ouerd (rose ou
fleur) et se récite en suivant des doigts le dikhr ou chapelet,
dont les grains sériés correspondent, pour chaque
ordre, aux combinaisons de son ouerd. Les populations
sahariennes — chez lesquelles les confusions de mots
sont une habitude ancienne qui fait le désespoir des
philologues — résument souvent tous ces termes en
celui seul de dikhr, y mettant jusqu’à l’idée générale de
la Voie, ou tarika. Même la conception abstraite de la
baraka du chériff, étincelle divine héréditaire, se mêle
au sens de la syllabe dikhr pour ces esprits simplificateurs.
Et le joli terme de fleur — la « rose » des mystiques
chrétiens, celle aussi du primitif rosaire — n’est
guère employé que par des fidèles très instruits.
Quand le moudden ou muezzen appelle à la prière,
cinq fois par jour ; quand sa voix suavement modulée se
mêle à la tendresse des aubes (es-salat-el-Fedjeur), à
l’ardeur farouche des midis (es-salat-ed-D’ohor), à la torpeur
plus quiète des heures suivantes (es-salat-el-Aasser),
puis à la magique splendeur du couchant (es-salat-el-Moghreb)
et finalement à la nuit calmée, mais dont
l’ombre fait peur (es-salat-el-Aâcha), les khouan récitent
d’abord les prières régulières de la religion musulmane,
la fatah ou fatihah, premier chapitre du Koran, qu’on
nomme aussi el-Sourat-el-Kafiyé, la sourate suffisante,
parce que sa récitation suffit pour être sauvé. Puis vient
l’oraison liturgique propre à chaque heure du jour. Et
c’est ensuite, seulement, qu’interviennent les prières
spéciales à l’ordre, les prières par lesquelles le disciple
suit la Voie de son Saint.
L’oudifa isolée[44] se prononce le plus souvent à volonté,
selon le besoin d’effusion. Elle gagne aux fidèles des
joies supplémentaires dans les futurs Jardins — ou
encore l’inscription, sur le livre du ciel, de bonnes
actions bien qu’on ne les ait pas faites, et l’« effaçage »
de mauvaises actions qu’on a pourtant commises. Car
toute « écriture » passée par l’ange-scribe aux feuillets
« Doit » du Registre Évident amène sa contre-partie
dans les feuillets « Avoir ».
Au contraire, les récitations de l’ouerd sont réglées
par une stricte discipline. Certains ordres le prescrivent
après chacune des cinq prières orthodoxes quotidiennes ;
d’autres ne l’exigent qu’à la prière d’El-Fedjeur (aurore)
et à celle d’El-Moghreb (couchant) ; d’autres, encore,
permettent de le réciter un nombre de fois déterminé
« entre l’aube et le crépuscule », mais à des heures
variées selon les occupations ; certains, enfin, les plus
ascétiques, commandent de le réciter la nuit, « si l’on
possède un esclave qui vous puisse réveiller[45] » — sinon,
le fidèle « accomplira ce devoir l’instant avant de s’endormir
par la grâce du Clément et du Miséricordieux[46] ».
Les mokaddèmes[47] sont chargés d’apprendre aux futurs
affiliés ces diverses oraisons, qui doivent se garder secrètes.
Quand le postulant les sait, seulement alors, on
lui donne l’initiation, soit sur place, soit lors qu’il vient en
pèlerinage à la zaouïa-mère — et la remise solennelle du
dikhr ou chapelet s’opère en même temps. D’ailleurs, on
vend les chapelets (différents pour chaque confrérie) aux
marchés de nomades ; et, plus d’une fois, un khouan
ou un chériff a fait don d’un de ces rangs de perles à
tel ou tel Européen, sans que la portée du cadeau
dépasse celle d’une politesse. Il n’y a rien de plus dans
les soi-disant « agrégations » de certains voyageurs.
Le chapelet n’est qu’un objet, une chose de peu ; l’ouerd
mystique et mystérieux est beaucoup plus, et les instructions
secrètes qui se joignent à la tarika, les « directions »
socialo-politiques, sont davantage encore.
Lorsqu’ils enseignent aux fidèles les règles de la
tarika, les mokaddèmes leur communiquent aussi maints
détails utiles : le nombre de génuflexions pendant les
prières, la façon de prononcer le nom d’Allah, en appuyant
plus ou moins sur les syllabes ; le meilleur moyen
de l’invoquer, en criant Hou ! (pour certains ordres) ou
en balbutiements rapides, à peine proférés, au moment
où l’on sent venir l’extase. Ils préconisent aussi les litanies
du saint fondateur de l’ordre, très salutaires en ce
qu’elles mettent davantage le disciple sous la bonne influence
de la baraka du ouali.
Voici quelques mots de litanies recueillies par moi
à des réunions de khouan Khadrïa :
O Chose d’Allah !
O Lumière d’Allah !
O Sabre d’Allah !
O Argument d’Allah !
O Sultan des Saints,
Toi qui montais une jument rouge,
Toi le chéri du Seigneur,
Fais-lui passer notre prière !
L’ordre des Aroussïa-Selamïa, au lieu de la louange
de son « saint », célèbre en ces litanies le Seigneur lui-même :
Sois glorifié ! ô Dieu Unique !
Sois glorifié ! ta promesse est vraie !
Sois glorifié ! tu es notre courage !
Sois glorifié ! tu fortifies notre bras !
Sois glorifié ! tu nous assures la victoire !
Sois glorifié ! tu nous délivres des Infidèles !…
O Dieu Unique !
Et longtemps, longtemps continue cet appel un peu
menaçant, parmi le bourdonnement musical et scandé de
la mélopée bizarre :
Tu nous délivres des Infidèles !
Sois glorifié !
(16)
LES ORAISONS
La prière en soi — c’est-à-dire l’élan de celui qui
croit vers le Souverain Bien auquel il croit — me semble
la plus belle, la plus haute chose du monde, et la plus
respectable. Aussi voudrais-je, en indiquant quelques-unes
des invocations spéciales aux confréries musulmanes,
qu’on ne vît pas dans mes phrases du dénigrement
ni de l’ironie ; plutôt de l’inquiétude, analogue à
celle qu’inspire toute grande force mystérieuse et de
perpétuelle menace — par exemple, la proximité d’un
volcan.
Les puissances de la Nature sont belles aussi, et très
augustes — mais elles enferment les cataclysmes, les
dangers latents d’effrayante mort…
Ceci posé, j’entre aux explications sur le dikhr, l’ouerd,
l’oudifa, et la tarika qui comprend le tout. La tarika,
c’est la « Voie » dont j’ai parlé si souvent au cours de ce
livre ; c’est l’ensemble des moyens spirituels pour obtenir
le « rapprochement » de Dieu, autrement dit l’extase ;
et ces moyens, en dehors de la sacro-sainte « aumône », — inévitable
et indispensable — se rattachent soit à
l’ardeur mystique, au jeûne (rare aujourd’hui, du moins
volontairement), soit à la prière de forme particulière,
surajoutée aux devoirs pieux de tout musulman, et qui
prépare au grand élan vers la fusion en Dieu.
Lorsque cette prière consiste en une oraison qu’on
prononce « une seule fois à la fois », elle se nomme
oudifa. Lorsqu’elle prend au contraire le caractère
d’une formule répétée quantité de fois sans interruption,
par nombres précisés, elle porte le titre d’ouerd (rose ou
fleur) et se récite en suivant des doigts le dikhr ou chapelet,
dont les grains sériés correspondent, pour chaque
ordre, aux combinaisons de son ouerd. Les populations
sahariennes — chez lesquelles les confusions de mots
sont une habitude ancienne qui fait le désespoir des
philologues — résument souvent tous ces termes en
celui seul de dikhr, y mettant jusqu’à l’idée générale de
la Voie, ou tarika. Même la conception abstraite de la
baraka du chériff, étincelle divine héréditaire, se mêle
au sens de la syllabe dikhr pour ces esprits simplificateurs.
Et le joli terme de fleur — la « rose » des mystiques
chrétiens, celle aussi du primitif rosaire — n’est
guère employé que par des fidèles très instruits.
Quand le moudden ou muezzen appelle à la prière,
cinq fois par jour ; quand sa voix suavement modulée se
mêle à la tendresse des aubes (es-salat-el-Fedjeur), à
l’ardeur farouche des midis (es-salat-ed-D’ohor), à la torpeur
plus quiète des heures suivantes (es-salat-el-Aasser),
puis à la magique splendeur du couchant (es-salat-el-Moghreb)
et finalement à la nuit calmée, mais dont
l’ombre fait peur (es-salat-el-Aâcha), les khouan récitent
d’abord les prières régulières de la religion musulmane,
la fatah ou fatihah, premier chapitre du Koran, qu’on
nomme aussi el-Sourat-el-Kafiyé, la sourate suffisante,
parce que sa récitation suffit pour être sauvé. Puis vient
l’oraison liturgique propre à chaque heure du jour. Et
c’est ensuite, seulement, qu’interviennent les prières
spéciales à l’ordre, les prières par lesquelles le disciple
suit la Voie de son Saint.
L’oudifa isolée[44] se prononce le plus souvent à volonté,
selon le besoin d’effusion. Elle gagne aux fidèles des
joies supplémentaires dans les futurs Jardins — ou
encore l’inscription, sur le livre du ciel, de bonnes
actions bien qu’on ne les ait pas faites, et l’« effaçage »
de mauvaises actions qu’on a pourtant commises. Car
toute « écriture » passée par l’ange-scribe aux feuillets
« Doit » du Registre Évident amène sa contre-partie
dans les feuillets « Avoir ».
Au contraire, les récitations de l’ouerd sont réglées
par une stricte discipline. Certains ordres le prescrivent
après chacune des cinq prières orthodoxes quotidiennes ;
d’autres ne l’exigent qu’à la prière d’El-Fedjeur (aurore)
et à celle d’El-Moghreb (couchant) ; d’autres, encore,
permettent de le réciter un nombre de fois déterminé
« entre l’aube et le crépuscule », mais à des heures
variées selon les occupations ; certains, enfin, les plus
ascétiques, commandent de le réciter la nuit, « si l’on
possède un esclave qui vous puisse réveiller[45] » — sinon,
le fidèle « accomplira ce devoir l’instant avant de s’endormir
par la grâce du Clément et du Miséricordieux[46] ».
Les mokaddèmes[47] sont chargés d’apprendre aux futurs
affiliés ces diverses oraisons, qui doivent se garder secrètes.
Quand le postulant les sait, seulement alors, on
lui donne l’initiation, soit sur place, soit lors qu’il vient en
pèlerinage à la zaouïa-mère — et la remise solennelle du
dikhr ou chapelet s’opère en même temps. D’ailleurs, on
vend les chapelets (différents pour chaque confrérie) aux
marchés de nomades ; et, plus d’une fois, un khouan
ou un chériff a fait don d’un de ces rangs de perles à
tel ou tel Européen, sans que la portée du cadeau
dépasse celle d’une politesse. Il n’y a rien de plus dans
les soi-disant « agrégations » de certains voyageurs.
Le chapelet n’est qu’un objet, une chose de peu ; l’ouerd
mystique et mystérieux est beaucoup plus, et les instructions
secrètes qui se joignent à la tarika, les « directions »
socialo-politiques, sont davantage encore.
Lorsqu’ils enseignent aux fidèles les règles de la
tarika, les mokaddèmes leur communiquent aussi maints
détails utiles : le nombre de génuflexions pendant les
prières, la façon de prononcer le nom d’Allah, en appuyant
plus ou moins sur les syllabes ; le meilleur moyen
de l’invoquer, en criant Hou ! (pour certains ordres) ou
en balbutiements rapides, à peine proférés, au moment
où l’on sent venir l’extase. Ils préconisent aussi les litanies
du saint fondateur de l’ordre, très salutaires en ce
qu’elles mettent davantage le disciple sous la bonne influence
de la baraka du ouali.
Voici quelques mots de litanies recueillies par moi
à des réunions de khouan Khadrïa :
O Chose d’Allah !
O Lumière d’Allah !
O Sabre d’Allah !
O Argument d’Allah !
O Sultan des Saints,
Toi qui montais une jument rouge,
Toi le chéri du Seigneur,
Fais-lui passer notre prière !
L’ordre des Aroussïa-Selamïa, au lieu de la louange
de son « saint », célèbre en ces litanies le Seigneur lui-même :
Sois glorifié ! ô Dieu Unique !
Sois glorifié ! ta promesse est vraie !
Sois glorifié ! tu es notre courage !
Sois glorifié ! tu fortifies notre bras !
Sois glorifié ! tu nous assures la victoire !
Sois glorifié ! tu nous délivres des Infidèles !…
O Dieu Unique !
Et longtemps, longtemps continue cet appel un peu
menaçant, parmi le bourdonnement musical et scandé de
la mélopée bizarre :
Tu nous délivres des Infidèles !
Sois glorifié !