II
Ils pénétrèrent dans la gare à l’aspect de citadelle,
noire dans la fin de nuit. Au crépitement
des becs électriques sous les hangars peinait le
lourd trafic de grains du nord.
« Ceci est œuvre de démon ! dit le lama avec
un recul devant l’ombre creuse et sonore, le
miroitement des rails entre les quais de béton et
l’enchevêtrement des traverses du toit. »
Il se trouvait dans un hall de pierre, gigantesque,
pavé, eût-on dit, de morts en leur linceul
— voyageurs de troisième classe qui avaient pris
leurs billets dans la soirée et dormaient dans les
salles d’attente. Des vingt-quatre heures du jour,
toutes se valent pour dormir, au point de vue
oriental, et le transport des voyageurs se règle en
conséquence.
« C’est là qu’arrivent les voitures à feu. Il y a derrière ce trou un homme (Kim montra le guichet
des billets) qui te remettra un papier pour
te mener à Umballa.
— Mais nous allons à Bénarès, répondit-il, d’un
ton pétulant.
— C’est tout un. Bénarès, alors. Vite : il arrive !
— Prends la bourse. »
Le lama, à vrai dire, moins accoutumé aux
trains qu’il ne l’avait assuré, tressaillit comme le
sud-express de trois heures vingt-cinq du matin
arrivait en rugissant. Les dormeurs revinrent
d’un bond à la vie, et la gare s’emplit de clameurs
et d’appels, cris des marchands d’eau et
de sucreries, vociférations de policemen
indigènes, et glapissements aigus de femmes
rassemblant paniers, famille et maris.
« C’est le train, rien que le te-rain. Il ne va pas
entrer ici. Attends ! »
Confondu de la simplicité sans bornes du lama (il venait de lui tendre un petit sac rempli de roupies), Kim demanda et paya un billet pour Bénarès. Un employé somnolent grommela et jeta un billet pour la plus prochaine station, distante
d’à peu près six milles.
« Non, dit Kim, en l’examinant avec un sourire. Cela peut prendre avec des fermiers, mais moi, je suis de Lahore. Tu as bien fait ça, babu. Donne-moi maintenant un billet pour Umballa. »
Le babu se renfrogna et donna le billet demandé.
« Maintenant un autre pour Amritzar, dit
Kim, peu soucieux de dépenser l’argent de Mahbub
Ali à rien d’aussi peu substantiel qu’un parcours
payant Jusqu’à Umballa. Le prix est tant.
La monnaie en retour revient au juste à tant. Je
m’y connais en matière de te-rain… Jamais yogi
n’eut autant besoin que toi d’un chela, continua-t-il
gaiement en s’adressant au lama ahuri. Sans
moi, on te descendait à Mian Mir. Par ici ! Viens ! »
Il rendit l’argent, ne gardant qu’un anna par
roupie sur le prix du billet d’Umballa, pour la
commission, l’immémoriale commission d’Asie.
Le lama recula devant la portière ouverte
d’une voiture de troisième classe bondée.
« Ne vaudrait-il pas mieux marcher ? » dit-il
d’une voix faible.
Un solide ouvrier sikh sortit sa tête barbue.
« Est-ce qu’il a peur ? Ne crains rien. Je me
rappelle le temps où le train me faisait peur
aussi. Entre ! Cette chose est l’ouvrage du gouvernement.
— Je n’ai pas peur, dit le lama. Est-ce qu’il y a
place pour deux ?
— Il n’y a pas de place seulement pour une souris, cria d’une voix aiguë la femme d’un cultivateur aisé — jat hindou du riche district de Jullundur. Nos trains de nuit ne sont pas aussi bien surveillés que ceux de jour, où les sexes occupent des voitures strictement distinctes.
— Oh ! mère de mon fils, on peut faire de la
place, dit le mari, enturbanné de bleu. Ramasse
l’enfant. C’est un saint homme, ne vois-tu pas ?
— Moi, qui ai déjà sur les genoux soixante-dix
fois sept paquets ! Pourquoi ne lui dis-tu pas de
s’y asseoir aussi, homme sans honte ? Mais ils
sont tous les mêmes ! »
Elle quêta du regard l’assentiment de la galerie.
Une courtisane d’Amritzar, assise près de la
fenêtre, renifla derrière son voile.
« Entre ! entre ! cria un gros usurier hindou,
son livre de comptes enveloppé d’une toile sous le
bras. (Puis, avec un sourire huileux :) On mérite
à bien traiter les pauvres.
— Oui, à sept pour cent par mois avec hypothèque
sur le veau qui va naître, » dit un jeune
soldat dogra qui s’en allait en permission dans le
sud.
Tout le monde se mit à rire.
« Est-ce que le te-rain voyagera jusqu’à Bénarès ? demanda le lama.
— Sans doute. Autrement, pourquoi venir ?
— Entre, ou on nous laisse, cria Kim.
— Voyez donc ! flûta la fille d’Amritzar. Il n’est
jamais monté dans un train. Mais voyez donc !
— Aidez plutôt, dit le cultivateur, en avançant
une large main brune et hissant le vieillard à
l’intérieur. Ainsi fait-on, mon père.
— Mais — mais — je m’assois par terre. C’est
contre la règle de s’asseoir sur un banc, dit le
lama. En outre, cela me donne des crampes.
— Je vous le dis, commença le prêteur, avec
un froncement de lèvres. Il n’y a pas une seule
règle de la vie honorable que ces te-rains ne vous
obligent à enfreindre. Par exemple, on s’assoit
côte à côte avec toutes sortes de gens et de castes.
— Oui, et avec les pires éhontées, dit l’épouse,
qui fronça le sourcil vers la demoiselle d’Amritzar
en train de faire de l’œil au jeune cipaye.
— Je t’ai dit que nous aurions pu faire la route
en charrette, dit le mari, afin d’épargner l’argent.
— Oui-da — pour dépenser le double à se
nourrir en route. Ç’a été débattu dix mille fois.
— Oui, par dix mille langues, grommela-t-il.
— Que les dieux nous viennent en aide, à nous
pauvres femmes, si nous ne pouvons plus parler !
Oh ! oh ! c’en est un de ceux qui n’ont pas le droit
de regarder une femme ni lui répondre. (Car le
lama, lié par sa règle, ne faisait pas la moindre attention à elle.) Et son disciple est comme lui.
— Non pas, ma mère, répliqua Kim très promptement.
Pas lorsque la femme est bonne à voir et
surtout charitable envers ceux qui ont faim.
— Une réponse de mendiant, dit le Sikh, en
riant. Tu te l’es attirée, ma sœur ! »
Les doigts de Kim s’infléchissaient déjà dans
un geste de suppliant.
« Et où vas-tu ? dit la femme en lui tendant
la moitié d’un gâteau qu’elle tira d’un papier
graisseux.
— Jusqu’à Bénarès.
— Jongleurs, peut-être ? suggéra le jeune soldat.
Vous n’auriez pas quelques tours de votre
façon pour passer le temps ? Pourquoi cet homme
jaune-là ne répond-il pas ?
— Parce que c’est un saint, dit Kim vaillamment,
et qu’il pense à des choses qui te sont cachées.
— Cela se peut bien. Nous autres Sikhs de
Loodhiana (il roula très haut les syllabes sonores),
nous ne nous troublons pas la tête d’affaires de doctrine. Nous nous battons.
— Le fils du frère de ma sœur est naik (caporal) dans ce régiment-là, » dit tranquillement l’ouvrier sikh. Il y a là aussi des compagnies de
dogras.
Le soldat déconfit se tut, car un dogra est de
plus basse caste qu’un Sikh, et le banquier eut un
petit rire.
« Ils se valent tous pour moi, dit la fille d’Amritzar.
— Nous n’en doutons pas, renâcla perfidement
la femme du cultivateur.
— Non, mais tous ceux qui servent le Sirkar[1] les armes à la main forment pour ainsi dire une seule et même confrérie. Il y a la fraternité de caste, mais au delà encore (elle tourna la tête timidement) il y a le lien du Pulton — le régiment — eh ?
— Mon frère est dans un régiment jat, dit le
cultivateur. Les dogras sont des braves.
— Tes Sikhs du moins furent de cette opinion,
dit le soldat en fronçant le sourcil vers le coin
du placide vieillard. Tes Sikhs l’ont prouvé le
jour où nos deux compagnies vinrent à leur aide
à Pirzai Kotal, en face de huit étendards afridis
qui garnissaient la crête, il n’y a pas trois mois. »
Il conta l’histoire d’une compagnie de frontière
dans laquelle les compagnies dogras des Sikhs
de Loodhiana avaient bien fait leur devoir. La
fille d’Amritzar sourit ; car elle savait que l’histoire
ne visait qu’à gagner son approbation.
« Hélas ! dit à la fin du récit la femme du cultivateur.
Ainsi, on a brûlé leurs villages, et laissé
sans abri leurs petits enfants ?
— Ils avaient marqué nos morts au couteau.
Ils payèrent une lourde dette, après que nous
autres Sikhs leur eûmes fait la leçon. C’est ainsi.
Est-ce Amritzar ?
— Oui, et ici on coupe nos billets », dit le banquier en fouillant sa ceinture.
Les lampes pâlissaient dans le petit jour quand
le contrôleur eurasien arriva au wagon. Le recensement
des billets n’est pas une petite affaire en
Orient, où les gens cachent leurs tickets dans
les endroits les plus singuliers de leur personne.
Kim présenta le sien et fut prié de descendre. Il
protesta :
« Mais je vais à Umballa, je vais avec ce saint
homme.
— Tu peux aller à Géhenne, pour ce que je
m’en soucie. Ce billet n’est bon que pour Amritzar. Descends ! »
Kim fondit en un déluge de larmes, attestant
que le lama était son père et sa mère, qu’il était
lui-même l’unique appui des jours chancelants
du lama, lequel, loin de ses soins, ne manquerait
pas de mourir. Tout le wagon fit appel à la compassion du contrôleur — le banquier se montra très particulièrement éloquent pour la circonstance
— mais le contrôleur expulsa Kim et le
jeta sur le quai comme un paquet. Le lama battait
des paupières sans arriver à comprendre la
situation, et Kim, élevant la voix, sanglota au
revers de la portière :
« Je suis très pauvre. Mon père est mort, ma
mère est morte. Oh ! gens charitables, si on me
laisse ici, qui prendra soin de ce vieillard ?
— Quoi ? Qu’est ceci ? répétait le lama, il
faut qu’il aille à Bénarès. Il faut qu’il vienne avec
moi. C’est mon chela. S’il y a quelque chose à
payer…
— Oh ! tais-toi, murmura Kim ; est-ce que nous
sommes des rajahs pour gaspiller du bon argent,
quand le monde est si charitable ? »
La fille d’Amritzar sortait du wagon avec ses
paquets, et c’est sur elle que Kim fixait son œil
vigilant. Les dames de ce caractère, il le savait,
sont généreuses.
« Un billet — un petit billet pour Umballa. —
Ô toi qui brises les cœurs (elle se mit à rire),
n’as-tu point de charité ?
— Est-ce que le saint homme vient du Nord ?
— C’est de loin, très loin dans le Nord qu’il
vient, pleura Kim, du fond des montagnes.
— Il y a de la neige parmi les pins dans le Nord — dans les montagnes il y de la neige. Ma
mère était de Kulu. Va te chercher un billet. Et
demande-lui sa bénédiction pour moi.
— Dix mille bénédictions, piaula Kim. Ô saint
homme ! une femme nous a fait la charité afin
que je puisse venir avec toi — une femme au
cœur d’or. Je cours chercher le billet. »
La fille leva les yeux sur le lama qui,
machinalement, avait suivi Kim sur le quai. Il inclina
la tête de façon à ne pas la voir, et murmura
des paroles en thibétain au moment où elle disparaissait,
reprise dans le courant de la foule.
« Venu sans peine, parti de même, dit la femme du cultivateur, non sans malice.
— Elle s’est acquis des mérites, répliqua le
lama. Sans nul doute, c’était une nonne.
— Il y a dix mille nonnes comme elle rien que
dans Amritzar. Remonte, vieux, ou le train va
partir sans toi, cria le banquier.
— C’était assez, non seulement pour le billet,
mais aussi pour un peu à manger, dit Kim en
reprenant sa place d’un bond. Maintenant, mange,
Saint Homme. Regarde. Voici le jour. »
De pourpre pâle, d’or, de safran et de rose,
les brumes du matin fumaient en s’élevant du
front des vertes plaines. Le riche Punjab se révélait
en entier sous la splendeur du chaud soleil. Le lama tressauta légèrement à la fuite balancée
des poteaux télégraphiques.
« Grande est la vitesse du train, dit le banquier
avec un sourire protecteur. Nous avons
parcouru plus de chemin depuis Lahore que tu
n’en pourrais faire en deux jours de marche. Nous
entrerons dans Umballa à la chute du jour.
— Et c’est encore loin de Bénarès, dit le lama
avec lassitude, » en marmottant des oraisons sur
les gâteaux que Kim lui offrait.
Tous alors ouvrirent leurs paquets et se disposèrent
à leur repas matinal. Après quoi le
Sikh, le cultivateur et le soldat bourrèrent leurs
pipes et enveloppèrent le compartiment d’âcre et
suffocante fumée, crachant, toussant et enchantés.
Le banquier et la femme du cultivateur mâchèrent
du pan[2] ; le lama renifla une prise et
dit son chapelet, pendant que Kim, les jambes
croisées, souriait à la béatitude de son ventre
plein.
« Quelles rivières avez-vous du côté de Bénarès ?
demanda soudain le lama, en s’adressant
collectivement à tout le wagon.
— Nous avons Gunga, répondit le banquier,
quand le petit rire se fut calmé.
— Quelles encore ?
— Autres que Gunga ?
— Non, mais j’avais dans l’esprit l’idée d’une
certaine Rivière dont l’eau guérit.
— C’est Gunga. Qui s’y baigne en sort pur et
monte aux dieux. J’ai fait autrefois le pèlerinage
de Gunga. »
Il lança un regard d’orgueil à la ronde.
« Il était temps, » dit froidement le jeune cipaye.
Les rieurs ne furent plus du côté du banquier.
« Pur — pour retourner aux Dieux, murmura
le lama. Et puis de nouveau continuer le cycle des
existences — toujours enchaîné à la Roue. (Il
secoua la tête d’un air chagrin.) Mais il se peut
qu’il y ait erreur. Qui donc fit Gunga au commencement ?
— Les Dieux. De quelle religion reconnue es-tu ?
dit le banquier consterné.
— Je suis la Loi — la Très Excellente Loi.
Ainsi, ce sont les Dieux qui ont fait Gunga.
Quelle manière de Dieux était-ce ?
Tout le wagon le regarda avec stupeur. Il était
inconcevable que quelqu’un ignorât la sainteté
du Gange.
« Quel — quel est ton Dieu ? finit par demander le prêteur.
— Écoutez ! dit le lama en serrant le rosaire dans sa main. Écoutez : car je parle de Lui ! Ô
peuple de Hind, entends. »
Il commença en urdu l’histoire du Seigneur
Bouddha, mais, entraîné par sa propre pensée,
glissa sans prendre garde à des phrases en
thibétain, coupées de textes psalmodiés, empruntée
à une biographie chinoise de Bouddha. Débonnaire et tolérant, son auditoire le contempla
avec révérence. L’Inde est pleine de saints hommes qui balbutient en d’étranges idiomes des évangiles inconnus ; prophètes courbés comme
des sarments dans la flamme de leur propre zèle ;
rêveurs, discoureurs et visionnaires : tels qu’il
en a été dès le commencement et qu’il en sera
jusqu’à la fin.
« Hum ! dit le soldat des Sikhs de Loodhiana.
Il y avait un régiment mahométan campé auprès
de nous au Pirzai Kotal, et un de leurs prêtres —
c’était, si je me rappelle bien, un naik —
se mettait, quand la crise le prenait, à faire des prophéties.
Mais les insensés sont tous sous la garde
de Dieu. Les officiers en passaient beaucoup à cet
homme. »
Le lama reprit en urdu, se rappelant qu’il était
en pays étranger.
« Écoutez l’histoire de la Flèche que notre
Seigneur décocha de l’Arc, » dit-il.
Ceci flattait leur goût bien davantage et ils
prêtèrent l’oreille avec curiosité.
« Or, ô peuple de Hind, je vais chercher cette
Rivière. Savez-vous rien qui puisse me guider,
car tous pareillement nous ne sommes que des
hommes et des femmes en proie au mauvais destin.
— Il y a Gunga, Gunga seule, qui lave du
péché. »
La réponse courut comme un murmure tout
autour du wagon.
« Tout de même, nous avons aussi des Dieux
secourables du côté de Jullundur, dit la femme
du cultivateur, en regardant par la fenêtre.
Regardez comme ils ont béni les récoltes.
— Ce n’est pas une petite affaire que de
découvrir chacune des rivières du Punjab, dit son
mari. Pour moi, le courant qui laisse du bon
limon sur mes terres me suffit bien, et j’en
remercie Bhumia, le Dieu du Foyer. »
Il haussa son épaule noueuse et bronzée.
« Penses-tu que notre Seigneur soit venu
si loin dans le Nord ? demanda le lama, en se
tournant vers Kim.
— Cela se pourrait, répliqua Kim avec
urbanité, en lançant sur le plancher un jet de
salive rougi par le pan.
— Le dernier des Grands Hommes, dit le Sikh
avec autorité, fut Sikander Julkarn (Alexandre
le Grand). C’est lui qui pava les rues de Jullundur
et bâtit un grand réservoir près d’Umballa.
Ce pavé dure encore aujourd’hui, et le
réservoir est là aussi. Je n’ai jamais entendu
parler de ton Dieu.
— Laisse pousser tes cheveux et parle punjabi,
plaisanta le Jeune soldat en s’adressant à
Kim, et citant un proverbe du Nord. Il n’en faut
pas plus pour faire un Sikh. »
Mais il ne dit pas cela trop haut.
Le lama soupira et se recroquevilla sur
lui-même en une masse terne et informe. Pendant
les pauses de la conversation on pouvait entendre
le sourd bourdonnement des : Om mane pudme hum ! Om mane pudme hum[3] ! — et le cliquetis mat du rosaire de bois.
« Cela me fatigue, dit-il enfin. La vitesse et
le bruit me fatiguent. De plus, mon chela, je
crains que nous n’ayons passé cette Rivière.
— Patience, patience, dit Kim. Est-ce que la
Rivière n’était pas près de Bénarès ? Nous en
sommes loin encore.
— Mais, si notre Seigneur vint dans le pays du Nord, c’est peut-être une de ces petites que
nous avons traversées.
— Je n’en sais rien.
— Mais tu m’as été envoyé, est-ce vrai ? à
cause des mérites que je m’étais acquis là-bas à
Such-zen. Tu t’es levé aux flancs du canon —
portant deux visages — et deux vêtements.
— Paix. Il ne faut pas parler de ces choses-là
ici, dit Kim tout bas. Je n’étais qu’un, —
réfléchis bien et tu vas te rappeler, — un enfant, un
petit Hindou auprès du grand canon vert.
— Mais n’y avait-il pas aussi un Anglais à
barbe blanche — assis parmi les images — dont
les assurances raffermirent ma croyance à la
Rivière de la Flèche ?
— Il — nous — sommes allés à l’Ajaib-Gher de
Lahore pour y prier devant les Dieux, expliqua
Kim à l’assistance qui écoutait sans feinte. Et le
Sahib de la Maison des Merveilles lui a parlé —
oui, c’est la vérité — comme à un frère. C’est
un très saint homme, de très loin au delà des
montagnes. Tiens-toi en repos. Nous arriverons
à temps à Umballa.
— Mais ma Rivière — la Rivière qui doit me
guérir ?
— Et alors, selon qu’il te plaira, nous irons à
pied à la recherche de cette Rivière. De manière à ne rien omettre — pas même la plus petite
rigole au bord d’un champ.
— Mais tu cherches aussi quelque chose pour
ton compte ? »
Le lama, tout heureux de si bien se souvenir,
redressa la taille.
« Ouais, » dit Kim, qui le laissait venir.
L’enfant jouissait dans toutes ses fibres d’être
en route à chiquer du pan parmi des figures
nouvelles et la bonhomie du vaste univers.
« C’était un taureau — un Taureau Rouge —
qui viendra à ton aide et te portera — où ?
j’ai oublié. Un Taureau Rouge sur un champ
vert, n’est-ce pas ?
— Non, il ne me portera nulle part, dit Kim.
Ce n’est qu’une histoire que je t’ai racontée.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda la femme du
cultivateur, qui se pencha en faisant cliqueter
les bracelets de son bras. Rêvez-vous tous les
deux des rêves ? Un Taureau Rouge sur un champ
vert, qui t’emportera au Ciel, ou quoi ? Est-ce
une vision que tu as eue ? Quelqu’un t’a fait une
prophétie ? Nous avons un Taureau Rouge dans
notre village derrière la ville de Jullundur, et il
paît de préférence dans les plus verts de nos
champs.
— Donnez à une femme un conte de grand’mère et à l’oiseau-tailleur une feuille et un fil,
ils vous tisseront des merveilles, dit le Sikh.
Tous les saints hommes font des rêves, et à
force de les suivre, leurs disciples acquièrent le
même pouvoir.
— Un Taureau Rouge sur un champ vert,
n’est-ce pas ? répéta le lama. Il se peut que,
dans une vie antérieure, tu te sois acquis des
mérites, et le Taureau viendra pour te récompenser.
— Non, non, ce n’est qu’une histoire qu’on
m’a racontée, probablement pour rire. Mais je
chercherai le Taureau du côté d’Umballa, et tu
pourras chercher ta Rivière et te reposer après
le fracas du te-rain.
— Il se peut que le Taureau sache qu’il soit
envoyé pour nous guider tous deux, » dit le lama,
plein d’espoir enfantin.
Puis, s’adressant à la compagnie, et désignant
Kim :
« Celui-ci ne me fut envoyé qu’hier. Il
n’appartient pas, je crois, à ce monde.
— J’ai rencontré bien des mendiants, et des
saints hommes pas moins, mais jamais yogi ni
disciples pareils, » dit la femme.
Son mari se toucha légèrement le front du
doigt, et sourit. Mais quand le lama voulut manger de nouveau, ils prirent soin de lui donner ce
qu’ils avaient de meilleur.
Enfin, harassés, las et poudreux, ils atteignirent la station d’Umballa.
« Nous restons ici à cause d’un procès, dit
la femme du cultivateur à Kim. Nous logeons
chez le frère cadet du cousin de mon mari. Il y
a place aussi dans la cour pour ton yogi et pour
toi. Est-ce que — crois-tu qu’il me donnera sa
bénédiction ?
— Ô Saint Homme ! Une femme au cœur d’or
nous offre un logis pour la nuit. C’est une terre
hospitalière que ce pays du Sud. Vois comme on
est venu à notre aide depuis le lever du jour ! »
Le lama inclina la tête en un geste d’action de
grâces.
« Quant à remplir la maison du frère cadet
de mon cousin de vagabonds — commença le
mari, en posant sur son épaule son lourd gourdin de
bambou.
— Le frère cadet de ton cousin doit encore
quelque chose au cousin de mon père pour la
fête du mariage de sa fille, dit la bonne femme
sèchement. Qu’il mette leur repas à ce compte-là.
Le yogi demandera, je n’en doute pas.
— Oui, je mendie pour lui, dit Kim, uniquement
occupé de trouver au lama un abri pour la nuit, afin lui-même de rechercher l’Anglais
de Mahbub Ali et lui remettre le pedigree de
l’étalon blanc.
— Maintenant, dit-il, une fois le lama remisé
dans la cour intérieure d’une maison hindoue
de décente apparence, derrière les cantonnements,
je m’absente un instant — pour — pour
nous acheter des vivres au bazar. Ne sors pas,
crainte de t’égarer avant que je revienne.
— Tu reviendras ? Tu reviendras sûrement (le
vieillard lui saisit le poignet) ? Et tu reviendras
sous cette même forme ? Est-ce qu’il est trop tard
pour chercher la Rivière ce soir ?
— Il est trop tard et il fait trop sombre. Ne
t’inquiète pas, pense à la route que nous avons
parcourue — cent kos déjà depuis Lahore !
— Oui — et plus loin encore de mon monastère.
Hélas ! Ce monde est grand et terrible. »
Kim se glissa dehors à la dérobée et jamais
personnage d’aspect moins notable n’emporta pendu
au cou le mot de son destin et de celui de quelques
milliers d’autres. Les indications de Mahbub Ali
ne lui laissaient guère de doutes sur la maison
que son Anglais habitait, et la vue d’un groom
qui rentrait du club avec un dog-cart, leva pour
lui toute hésitation. Il ne restait qu’à reconnaître
son homme, et Kim se coula dans le jardin en passant par la haie et se blottit dans une touffe
d’herbes des Pampas à toucher la verandah. La
maison resplendissait de lumières, et des serviteurs
s’activaient autour de tables chargées de
fleurs, de cristaux et d’argenterie. Alors s’avança
un Anglais, habillé de noir et de blanc, qui
fredonnait un air. Il faisait trop noir pour voir
son visage ; aussi, Kim, en vrai mendiant, risqua-t-il une épreuve.
« Protecteur du Pauvre ! »
L’Anglais recula vers la voix.
« Mahbub Ali dit —
— Ah ! que dit Mahbub Ali ? »
Il ne cherchait pas à distinguer son interlocuteur,
et Kim vit par là qu’il savait.
« Le pedigree de l’étalon blanc est pleinement
établi.
— Quelle preuve en a-t-on ? »
L’Anglais cingla de sa canne la haie de roses
qui bordait l’allée.
« Mahbub Ali m’a donné la preuve. »
Kim lança en l’air le papier plié qui tomba sur
le sentier à côté de l’homme. Celui-ci posa le
pied dessus, car un jardinier venait de tourner
le coin de la maison. Le serviteur passé, l’homme
ramassa le billet, laissa tomber une roupie (Kim l’entendit tinter) et sans se retourner rentra à
grands pas. Prestement Kim ramassa la pièce,
mais, en dépit de son éducation, son sang irlandais
parlait trop haut pour que l’argent comptât
jamais à ses yeux comme enjeu valable d’une
partie. Ce qu’il lui fallait, c’était l’effet visible de
l’acte ; de sorte qu’au lieu de s’esquiver il rampa
dans l’herbe et se rapprocha de la maison.
Il vit — les bungalows, dans l’Inde, sont ouverts
de toutes parts — l’Anglais rentrer dans
une petite pièce au coin de la verandah, moitié
chambre, moitié bureau, vrai fouillis de papiers
et de valises à dépêches, puis s’asseoir pour
déchiffrer le message de Mahbub Ali. Son visage,
sous la pleine clarté de la lampe à pétrole,
s’altéra, soudain rembruni, et Kim, habitué, comme
c’est le métier de tout mendiant, à scruter les
physionomies, en prit bonne note.
« Will ! Will, mon ami ! appela une voix de
femme. Vous devriez être au salon. Ils vont être
ici dans un instant. »
L’homme continua de lire avec attention.
« Will ? dit la voix, cinq minutes plus tard.
Le voici ! J’entends les cavaliers dans l’allée. »
L’homme se précipita dehors tête nue au moment où un grand landau suivi de quatre troupiers indigènes à cheval s’arrêtait à la verandah, tandis qu’un personnage de haute taille, à chevelure
noire, droit comme une lance, en descendait,
précédé d’un jeune officier qui riait gaiement.
Kim, à plat ventre, touchait presque les roues.
Son homme et l’étranger brun échangèrent deux
mots.
« Certainement, sir, dit promptement le
jeune officier. Tout doit attendre quand il est question d’un cheval.
— Nous ne serons pas plus de vingt minutes,
dit l’homme de Kim. Vous pouvez faire les
honneurs. Tâchez de les amuser et de les tenir en
haleine.
— Dites à l’un des cavaliers d’attendre, » dit
l’homme de haute taille.
Ils passèrent tous deux dans la chambre tandis
que le landau s’éloignait. Kim vit leurs têtes
penchées sur le message de Mahbub Ali, et entendit
leurs voix, l’une basse et déférente, l’autre claire
et décidée.
« Ce n’est pas une question de semaines.
C’est une question de jours, presque d’heures,
dit le plus âgé. Je m’y attendais depuis quelque
temps, mais voilà (il frappa sur le papier de
Mahbub Ali) qui tranche tout. Grogan dîne ici
ce soir, n’est-ce pas ?
— Oui, sir, Macklin aussi.
— Très bien. Je leur parlerai moi-même. L’affaire
sera déférée au conseil, cela va de soi ; mais
c’est un cas qui justifie l’action immédiate.
Avertissez les brigades de Pindi et de Peshawer. Cela
va désorganiser toutes les relèves d’été, mais nous
n’y pouvons rien. Voilà ce que c’est que de ne
pas les avoir complètement écrasés la première
fois. Huit mille hommes suffiront, je pense.
— Et l’artillerie ?
— Il faut que je consulte Macklin.
— Alors c’est la guerre, sir ?
— Non. Un simple châtiment. Quand un homme
est lié par les actes de son prédécesseur —
— Mais C. 25 peut avoir menti.
— Il confirme les renseignements de l’autre.
La vérité, c’est qu’ils ont été pris sur le fait il y a
déjà six mois. Mais Devenish tenait absolument
à ce qu’il restât chance de paix. Naturellement
ils en ont profité pour se renforcer. Envoyez ces
télégrammes tout de suite — le nouveau chiffre,
pas l’ancien — le nôtre, à Wharton et moi.
Inutile de faire attendre les dames plus longtemps.
Nous règlerons le reste au fumoir. Je m’y attendais. C’est un châtiment —
ce n’est pas la guerre. »
Pendant que le cavalier s’éloignait au galop,
Kim gagna en rampant les derrières de la maison où, suivant l’expérience acquise à Lahore,
il jugeait qu’il trouverait à manger et des
nouvelles. La cuisine était encombrée de marmitons
affolés, dont l’un lui donna un coup de pied.
« Aïe ! dit Kim en feignant les larmes. Je
venais seulement pour laver les plats en retour
d’un morceau à manger.
— Tout Umballa est venu pour la même chose.
Sors d’ici ! Ils en sont encore à la soupe. Crois-tu
que nous, qui mangeons le sel de Creighton Sahib,
nous avons besoin de marmitons étrangers pour
servir un grand dîner ?
— C’est un très grand dîner, dit Kim en
regardant les assiettes.
— Le beau miracle ! Le convive de marque
n’est pas un autre que le Jang-i-Lat Sahib (le
Commandant en Chef).
— Oh ! » dit Kim avec l’intonation gutturale de
rigueur pour exprimer l’étonnement.
Il savait ce qu’il voulait. Et, quand le marmiton
se retourna, il ne vit plus personne.
« Et tant d’embarras pour le pedigree d’un
cheval ! se dit Kim à lui-même, réfléchissant
comme d’habitude en hindoustani. Mahbub Ali
aurait dû me demander des leçons pour apprendre
un peu à mentir. Toutes les fois, auparavant, que
j’ai porté un message, il concernait une femme. Maintenant, il s’agit d’hommes. J’aime mieux
cela. Le plus grand a dit qu’ils allaient envoyer
une grande armée pour punir quelqu’un — quelque
part — les ordres vont à Pindi et à Peshawer.
Il s’agit aussi de canons. J’aurais dû m’approcher
plus près. Ce sont de grosses nouvelles. »
Il trouva, au retour, le frère cadet du cousin du
cultivateur en train de discuter le procès de
famille et tous ses aboutissants avec le cultivateur,
sa femme et quelques amis, pendant que le lama
somnolait. Après le repas du soir, quelqu’un lui
passa une pipe à eau ; et Kim se sentit tout à fait
homme, à fumer ainsi la noix de coco polie du
fourneau entre ses jambes allongées de-ci de-là
sous le clair de lune, avec, de temps en temps, le
déclic d’une remarque au bout de la langue. Ses
hôtes lui montraient la plus grande politesse ;
car la femme du cultivateur leur avait parlé du
Taureau Rouge apparu à Kim, et de sa descente
probable d’un autre monde. De plus, le lama
constituait une singulière et vénérable curiosité.
Le prêtre de la maison, vieux Brahmane Sarsut
tolérant, se présenta dans la soirée, et naturellement
souleva une discussion théologique pour
impressionner la famille. Il va sans dire que, par
principe, ils tenaient tous pour leur prêtre, mais
le lama était l’hôte et la nouveauté. Sa douceur bienveillante, l’imprévu de ses citations chinoises,
qui sonnaient comme des charmes, les enchantaient : et là, dans cette atmosphère sympathique et simple où il semblait s’épanouir comme le lotus même de Bodhisat, il parla de sa vie parmi les grandes montagnes de Such-zen, avant,
comme il le disait, « que je me lève pour aller à
la lumière ».
Sur ces entrefaites, il fut amené à convenir
qu’en ces jours encore prisonniers du siècle il
avait été maître en l’art de tirer des présages et
des horoscopes ; sur quoi le prêtre de la famille
l’induisit peu à peu à décrire sa méthode, chacun
d’eux donnant aux planètes des noms que
l’autre ne pouvait comprendre, et obligé de les
désigner dans le ciel, où les grandes étoiles
voguaient parmi les ténèbres. Les enfants de la
maison purent, sans crainte, tirer les grains du
rosaire, et l’ascète oublia tout net la règle qui
interdit de regarder les femmes comme il contait ses épreuves, neiges, avalanches, passes bloquées, par les pays lointains où la roche mûrit
le saphir et la turquoise, et que parcourt la route
de merveilles et de vertiges qui mène enfin jusqu’à la grande Chine.
« Que penses-tu de cet homme ? demanda en
aparté le cultivateur au prêtre.
— C’est un saint homme — un saint en vérité.
Ses Dieux ne sont pas les Dieux, mais ses pieds
foulent la Voie, telle fut la réponse. Et ses méthodes
d’horoscopes, quoique cette matière dépasse
ta portée, sont pleines de sagesse et de sécurité.
— Dis-moi, lui demanda Kim d’un ton nonchalant,
si je trouverai mon Taureau Rouge sur
un champ vert, comme cela m’a été promis.
— Quelle connaissance as-tu de l’heure de ta
nativité ? demanda le prêtre en se gonflant d’importance.
— Entre le premier et le second chant du coq,
dans la première nuit de mai.
— De quelle année ?
— Je ne sais pas ; mais à l’heure où je jetai
mon premier cri eut lieu le grand tremblement
de terre à Srinagar qui est en Kashmir. »
Ceci, Kim le tenait de la femme qui l’avait
élevé, laquelle à son tour le tenait de Kimbal
O’Hara. Le tremblement de terre avait été ressenti
dans l’Inde, et pendant longtemps, dans le
Punjab, avait marqué une date importante.
« Aï ! dit une femme enthousiasmée. »
La rencontre semblait attester l’origine surnaturelle de Kim.
« Est-ce que la fille d’un tel n’est pas née
à ce moment-là ?…
— Et sa mère a donné à son mari quatre fils
en quatre ans, oui, tous garçons, s’écria la femme
du cultivateur du fond de l’ombre où elle se tenait
assise en dehors du cercle.
— Nul homme élevé dans la science des astres,
reprit le chapelain, ne doit oublier quelles places
occupaient les planètes dans les Maisons (les
signes) du Zodiaque cette nuit-là. »
Il se mit à tracer des lignes dans la poussière
de la cour.
« Tu as tout au moins des droits sur la moitié
de la Maison du Taureau. Que dit ta prophétie ?
— Qu’un jour, dit Kim, ravi de l’effet qu’il
produisait, je deviendrai puissant par la vertu
d’un Taureau Rouge sur un champ vert, mais que
deux hommes viendront d’abord qui prépareront
les choses.
— Oui, ainsi arrive-t-il au début d’une vision.
Une ombre épaisse qui lentement se dissipe ; puis
quelqu’un entre avec un balai pour préparer la
place. Alors commence le spectacle. Deux
hommes, dis-tu ? Oui, oui. Le Soleil, quittant la
Maison du Taureau, entre dans celle des Gémeaux.
Voilà les deux hommes de la prophétie. Considérons
maintenant. Donne-moi une baguette, petit. »
Il plissa le front, gratta, effaça, pour gratter de nouveau dans la poussière des signes mystérieux,
à l’ébahissement de tous, sauf du lama, qui, par
délicatesse, ne se permettait pas d’intervenir.
Au bout d’une demi-heure, il jeta loin de lui
la baguette en grommelant.
« Hum, ainsi l’annoncent les étoiles. Dans
moins de trois jours arrivent les deux hommes
qui préparent tes choses. Après eux, vient le
Taureau ; mais le signe en opposition avec le
sien est un signe de Guerre et d’hommes armés.
— Il y avait bien un homme des Sikhs de
Loodhiana dans le wagon pour venir de Lahore,
dit la femme du cultivateur, aisément convaincue.
— Tck ! des hommes armés — par centaines.
Que peux-tu bien avoir à faire avec la guerre ?
dit le prêtre à Kim. Ton signe est rouge et furieux,
il présage une Guerre prompte à se déchaîner.
— Non pas — non pas, dit vivement le lama.
Nous ne cherchons que la paix et notre Rivière. »
Kim sourit, se souvenant de ce que le hasard
lui avait donné de surprendre au bord de la
verandah. Décidément c’était un favori des étoiles.
Le prêtre effaça du pied le naïf horoscope.
« Je ne puis en discerner davantage : dans
trois jours, enfant, tu verras le Taureau.
— Et ma Rivière, ma Rivière, implora le lama.
J’avais espéré que son Taureau nous mènerait
tous deux vers la Rivière.
— Hélas ! pour ce qui est de cette Rivière
merveilleuse, mon frère… Telles choses ne sont point
communes. »
Le matin, quoiqu’on le pressât de demeurer,
le lama insista pour partir. Kim reçut un lourd
paquet de succulentes victuailles et environ trois
annas de billon pour les besoins de la route, et
force bénédictions accompagnèrent les pèlerins
comme ils prenaient dans la première aurore le
chemin du Sud.
« C’est pitié de ne pouvoir affranchir ceux-là
et d’autres qui leur ressemblent de la Roue des
Choses, dit le lama.
— Non, car alors il n’y aurait plus que des
méchants sur la terre, et qui nous donnerait
alors le vivre et le couvert ? répondit Kim, tout
en cheminant d’un pas allègre sous son fardeau.
— Voici là-bas un petit cours d’eau. Allons
voir, » dit le lama.
Et, devançant son compagnon, il quitta la
route blanche pour prendre à travers champs,
et tomber incontinent au milieu d’un véritable
guêpier de chiens parias.
II
Ils pénétrèrent dans la gare à l’aspect de citadelle,
noire dans la fin de nuit. Au crépitement
des becs électriques sous les hangars peinait le
lourd trafic de grains du nord.
« Ceci est œuvre de démon ! dit le lama avec
un recul devant l’ombre creuse et sonore, le
miroitement des rails entre les quais de béton et
l’enchevêtrement des traverses du toit. »
Il se trouvait dans un hall de pierre, gigantesque,
pavé, eût-on dit, de morts en leur linceul
— voyageurs de troisième classe qui avaient pris
leurs billets dans la soirée et dormaient dans les
salles d’attente. Des vingt-quatre heures du jour,
toutes se valent pour dormir, au point de vue
oriental, et le transport des voyageurs se règle en
conséquence.
« C’est là qu’arrivent les voitures à feu. Il y a derrière ce trou un homme (Kim montra le guichet
des billets) qui te remettra un papier pour
te mener à Umballa.
— Mais nous allons à Bénarès, répondit-il, d’un
ton pétulant.
— C’est tout un. Bénarès, alors. Vite : il arrive !
— Prends la bourse. »
Le lama, à vrai dire, moins accoutumé aux
trains qu’il ne l’avait assuré, tressaillit comme le
sud-express de trois heures vingt-cinq du matin
arrivait en rugissant. Les dormeurs revinrent
d’un bond à la vie, et la gare s’emplit de clameurs
et d’appels, cris des marchands d’eau et
de sucreries, vociférations de policemen
indigènes, et glapissements aigus de femmes
rassemblant paniers, famille et maris.
« C’est le train, rien que le te-rain. Il ne va pas
entrer ici. Attends ! »
Confondu de la simplicité sans bornes du lama (il venait de lui tendre un petit sac rempli de roupies), Kim demanda et paya un billet pour Bénarès. Un employé somnolent grommela et jeta un billet pour la plus prochaine station, distante
d’à peu près six milles.
« Non, dit Kim, en l’examinant avec un sourire. Cela peut prendre avec des fermiers, mais moi, je suis de Lahore. Tu as bien fait ça, babu. Donne-moi maintenant un billet pour Umballa. »
Le babu se renfrogna et donna le billet demandé.
« Maintenant un autre pour Amritzar, dit
Kim, peu soucieux de dépenser l’argent de Mahbub
Ali à rien d’aussi peu substantiel qu’un parcours
payant Jusqu’à Umballa. Le prix est tant.
La monnaie en retour revient au juste à tant. Je
m’y connais en matière de te-rain… Jamais yogi
n’eut autant besoin que toi d’un chela, continua-t-il
gaiement en s’adressant au lama ahuri. Sans
moi, on te descendait à Mian Mir. Par ici ! Viens ! »
Il rendit l’argent, ne gardant qu’un anna par
roupie sur le prix du billet d’Umballa, pour la
commission, l’immémoriale commission d’Asie.
Le lama recula devant la portière ouverte
d’une voiture de troisième classe bondée.
« Ne vaudrait-il pas mieux marcher ? » dit-il
d’une voix faible.
Un solide ouvrier sikh sortit sa tête barbue.
« Est-ce qu’il a peur ? Ne crains rien. Je me
rappelle le temps où le train me faisait peur
aussi. Entre ! Cette chose est l’ouvrage du gouvernement.
— Je n’ai pas peur, dit le lama. Est-ce qu’il y a
place pour deux ?
— Il n’y a pas de place seulement pour une souris, cria d’une voix aiguë la femme d’un cultivateur aisé — jat hindou du riche district de Jullundur. Nos trains de nuit ne sont pas aussi bien surveillés que ceux de jour, où les sexes occupent des voitures strictement distinctes.
— Oh ! mère de mon fils, on peut faire de la
place, dit le mari, enturbanné de bleu. Ramasse
l’enfant. C’est un saint homme, ne vois-tu pas ?
— Moi, qui ai déjà sur les genoux soixante-dix
fois sept paquets ! Pourquoi ne lui dis-tu pas de
s’y asseoir aussi, homme sans honte ? Mais ils
sont tous les mêmes ! »
Elle quêta du regard l’assentiment de la galerie.
Une courtisane d’Amritzar, assise près de la
fenêtre, renifla derrière son voile.
« Entre ! entre ! cria un gros usurier hindou,
son livre de comptes enveloppé d’une toile sous le
bras. (Puis, avec un sourire huileux :) On mérite
à bien traiter les pauvres.
— Oui, à sept pour cent par mois avec hypothèque
sur le veau qui va naître, » dit un jeune
soldat dogra qui s’en allait en permission dans le
sud.
Tout le monde se mit à rire.
« Est-ce que le te-rain voyagera jusqu’à Bénarès ? demanda le lama.
— Sans doute. Autrement, pourquoi venir ?
— Entre, ou on nous laisse, cria Kim.
— Voyez donc ! flûta la fille d’Amritzar. Il n’est
jamais monté dans un train. Mais voyez donc !
— Aidez plutôt, dit le cultivateur, en avançant
une large main brune et hissant le vieillard à
l’intérieur. Ainsi fait-on, mon père.
— Mais — mais — je m’assois par terre. C’est
contre la règle de s’asseoir sur un banc, dit le
lama. En outre, cela me donne des crampes.
— Je vous le dis, commença le prêteur, avec
un froncement de lèvres. Il n’y a pas une seule
règle de la vie honorable que ces te-rains ne vous
obligent à enfreindre. Par exemple, on s’assoit
côte à côte avec toutes sortes de gens et de castes.
— Oui, et avec les pires éhontées, dit l’épouse,
qui fronça le sourcil vers la demoiselle d’Amritzar
en train de faire de l’œil au jeune cipaye.
— Je t’ai dit que nous aurions pu faire la route
en charrette, dit le mari, afin d’épargner l’argent.
— Oui-da — pour dépenser le double à se
nourrir en route. Ç’a été débattu dix mille fois.
— Oui, par dix mille langues, grommela-t-il.
— Que les dieux nous viennent en aide, à nous
pauvres femmes, si nous ne pouvons plus parler !
Oh ! oh ! c’en est un de ceux qui n’ont pas le droit
de regarder une femme ni lui répondre. (Car le
lama, lié par sa règle, ne faisait pas la moindre attention à elle.) Et son disciple est comme lui.
— Non pas, ma mère, répliqua Kim très promptement.
Pas lorsque la femme est bonne à voir et
surtout charitable envers ceux qui ont faim.
— Une réponse de mendiant, dit le Sikh, en
riant. Tu te l’es attirée, ma sœur ! »
Les doigts de Kim s’infléchissaient déjà dans
un geste de suppliant.
« Et où vas-tu ? dit la femme en lui tendant
la moitié d’un gâteau qu’elle tira d’un papier
graisseux.
— Jusqu’à Bénarès.
— Jongleurs, peut-être ? suggéra le jeune soldat.
Vous n’auriez pas quelques tours de votre
façon pour passer le temps ? Pourquoi cet homme
jaune-là ne répond-il pas ?
— Parce que c’est un saint, dit Kim vaillamment,
et qu’il pense à des choses qui te sont cachées.
— Cela se peut bien. Nous autres Sikhs de
Loodhiana (il roula très haut les syllabes sonores),
nous ne nous troublons pas la tête d’affaires de doctrine. Nous nous battons.
— Le fils du frère de ma sœur est naik (caporal) dans ce régiment-là, » dit tranquillement l’ouvrier sikh. Il y a là aussi des compagnies de
dogras.
Le soldat déconfit se tut, car un dogra est de
plus basse caste qu’un Sikh, et le banquier eut un
petit rire.
« Ils se valent tous pour moi, dit la fille d’Amritzar.
— Nous n’en doutons pas, renâcla perfidement
la femme du cultivateur.
— Non, mais tous ceux qui servent le Sirkar[1] les armes à la main forment pour ainsi dire une seule et même confrérie. Il y a la fraternité de caste, mais au delà encore (elle tourna la tête timidement) il y a le lien du Pulton — le régiment — eh ?
— Mon frère est dans un régiment jat, dit le
cultivateur. Les dogras sont des braves.
— Tes Sikhs du moins furent de cette opinion,
dit le soldat en fronçant le sourcil vers le coin
du placide vieillard. Tes Sikhs l’ont prouvé le
jour où nos deux compagnies vinrent à leur aide
à Pirzai Kotal, en face de huit étendards afridis
qui garnissaient la crête, il n’y a pas trois mois. »
Il conta l’histoire d’une compagnie de frontière
dans laquelle les compagnies dogras des Sikhs
de Loodhiana avaient bien fait leur devoir. La
fille d’Amritzar sourit ; car elle savait que l’histoire
ne visait qu’à gagner son approbation.
« Hélas ! dit à la fin du récit la femme du cultivateur.
Ainsi, on a brûlé leurs villages, et laissé
sans abri leurs petits enfants ?
— Ils avaient marqué nos morts au couteau.
Ils payèrent une lourde dette, après que nous
autres Sikhs leur eûmes fait la leçon. C’est ainsi.
Est-ce Amritzar ?
— Oui, et ici on coupe nos billets », dit le banquier en fouillant sa ceinture.
Les lampes pâlissaient dans le petit jour quand
le contrôleur eurasien arriva au wagon. Le recensement
des billets n’est pas une petite affaire en
Orient, où les gens cachent leurs tickets dans
les endroits les plus singuliers de leur personne.
Kim présenta le sien et fut prié de descendre. Il
protesta :
« Mais je vais à Umballa, je vais avec ce saint
homme.
— Tu peux aller à Géhenne, pour ce que je
m’en soucie. Ce billet n’est bon que pour Amritzar. Descends ! »
Kim fondit en un déluge de larmes, attestant
que le lama était son père et sa mère, qu’il était
lui-même l’unique appui des jours chancelants
du lama, lequel, loin de ses soins, ne manquerait
pas de mourir. Tout le wagon fit appel à la compassion du contrôleur — le banquier se montra très particulièrement éloquent pour la circonstance
— mais le contrôleur expulsa Kim et le
jeta sur le quai comme un paquet. Le lama battait
des paupières sans arriver à comprendre la
situation, et Kim, élevant la voix, sanglota au
revers de la portière :
« Je suis très pauvre. Mon père est mort, ma
mère est morte. Oh ! gens charitables, si on me
laisse ici, qui prendra soin de ce vieillard ?
— Quoi ? Qu’est ceci ? répétait le lama, il
faut qu’il aille à Bénarès. Il faut qu’il vienne avec
moi. C’est mon chela. S’il y a quelque chose à
payer…
— Oh ! tais-toi, murmura Kim ; est-ce que nous
sommes des rajahs pour gaspiller du bon argent,
quand le monde est si charitable ? »
La fille d’Amritzar sortait du wagon avec ses
paquets, et c’est sur elle que Kim fixait son œil
vigilant. Les dames de ce caractère, il le savait,
sont généreuses.
« Un billet — un petit billet pour Umballa. —
Ô toi qui brises les cœurs (elle se mit à rire),
n’as-tu point de charité ?
— Est-ce que le saint homme vient du Nord ?
— C’est de loin, très loin dans le Nord qu’il
vient, pleura Kim, du fond des montagnes.
— Il y a de la neige parmi les pins dans le Nord — dans les montagnes il y de la neige. Ma
mère était de Kulu. Va te chercher un billet. Et
demande-lui sa bénédiction pour moi.
— Dix mille bénédictions, piaula Kim. Ô saint
homme ! une femme nous a fait la charité afin
que je puisse venir avec toi — une femme au
cœur d’or. Je cours chercher le billet. »
La fille leva les yeux sur le lama qui,
machinalement, avait suivi Kim sur le quai. Il inclina
la tête de façon à ne pas la voir, et murmura
des paroles en thibétain au moment où elle disparaissait,
reprise dans le courant de la foule.
« Venu sans peine, parti de même, dit la femme du cultivateur, non sans malice.
— Elle s’est acquis des mérites, répliqua le
lama. Sans nul doute, c’était une nonne.
— Il y a dix mille nonnes comme elle rien que
dans Amritzar. Remonte, vieux, ou le train va
partir sans toi, cria le banquier.
— C’était assez, non seulement pour le billet,
mais aussi pour un peu à manger, dit Kim en
reprenant sa place d’un bond. Maintenant, mange,
Saint Homme. Regarde. Voici le jour. »
De pourpre pâle, d’or, de safran et de rose,
les brumes du matin fumaient en s’élevant du
front des vertes plaines. Le riche Punjab se révélait
en entier sous la splendeur du chaud soleil. Le lama tressauta légèrement à la fuite balancée
des poteaux télégraphiques.
« Grande est la vitesse du train, dit le banquier
avec un sourire protecteur. Nous avons
parcouru plus de chemin depuis Lahore que tu
n’en pourrais faire en deux jours de marche. Nous
entrerons dans Umballa à la chute du jour.
— Et c’est encore loin de Bénarès, dit le lama
avec lassitude, » en marmottant des oraisons sur
les gâteaux que Kim lui offrait.
Tous alors ouvrirent leurs paquets et se disposèrent
à leur repas matinal. Après quoi le
Sikh, le cultivateur et le soldat bourrèrent leurs
pipes et enveloppèrent le compartiment d’âcre et
suffocante fumée, crachant, toussant et enchantés.
Le banquier et la femme du cultivateur mâchèrent
du pan[2] ; le lama renifla une prise et
dit son chapelet, pendant que Kim, les jambes
croisées, souriait à la béatitude de son ventre
plein.
« Quelles rivières avez-vous du côté de Bénarès ?
demanda soudain le lama, en s’adressant
collectivement à tout le wagon.
— Nous avons Gunga, répondit le banquier,
quand le petit rire se fut calmé.
— Quelles encore ?
— Autres que Gunga ?
— Non, mais j’avais dans l’esprit l’idée d’une
certaine Rivière dont l’eau guérit.
— C’est Gunga. Qui s’y baigne en sort pur et
monte aux dieux. J’ai fait autrefois le pèlerinage
de Gunga. »
Il lança un regard d’orgueil à la ronde.
« Il était temps, » dit froidement le jeune cipaye.
Les rieurs ne furent plus du côté du banquier.
« Pur — pour retourner aux Dieux, murmura
le lama. Et puis de nouveau continuer le cycle des
existences — toujours enchaîné à la Roue. (Il
secoua la tête d’un air chagrin.) Mais il se peut
qu’il y ait erreur. Qui donc fit Gunga au commencement ?
— Les Dieux. De quelle religion reconnue es-tu ?
dit le banquier consterné.
— Je suis la Loi — la Très Excellente Loi.
Ainsi, ce sont les Dieux qui ont fait Gunga.
Quelle manière de Dieux était-ce ?
Tout le wagon le regarda avec stupeur. Il était
inconcevable que quelqu’un ignorât la sainteté
du Gange.
« Quel — quel est ton Dieu ? finit par demander le prêteur.
— Écoutez ! dit le lama en serrant le rosaire dans sa main. Écoutez : car je parle de Lui ! Ô
peuple de Hind, entends. »
Il commença en urdu l’histoire du Seigneur
Bouddha, mais, entraîné par sa propre pensée,
glissa sans prendre garde à des phrases en
thibétain, coupées de textes psalmodiés, empruntée
à une biographie chinoise de Bouddha. Débonnaire et tolérant, son auditoire le contempla
avec révérence. L’Inde est pleine de saints hommes qui balbutient en d’étranges idiomes des évangiles inconnus ; prophètes courbés comme
des sarments dans la flamme de leur propre zèle ;
rêveurs, discoureurs et visionnaires : tels qu’il
en a été dès le commencement et qu’il en sera
jusqu’à la fin.
« Hum ! dit le soldat des Sikhs de Loodhiana.
Il y avait un régiment mahométan campé auprès
de nous au Pirzai Kotal, et un de leurs prêtres —
c’était, si je me rappelle bien, un naik —
se mettait, quand la crise le prenait, à faire des prophéties.
Mais les insensés sont tous sous la garde
de Dieu. Les officiers en passaient beaucoup à cet
homme. »
Le lama reprit en urdu, se rappelant qu’il était
en pays étranger.
« Écoutez l’histoire de la Flèche que notre
Seigneur décocha de l’Arc, » dit-il.
Ceci flattait leur goût bien davantage et ils
prêtèrent l’oreille avec curiosité.
« Or, ô peuple de Hind, je vais chercher cette
Rivière. Savez-vous rien qui puisse me guider,
car tous pareillement nous ne sommes que des
hommes et des femmes en proie au mauvais destin.
— Il y a Gunga, Gunga seule, qui lave du
péché. »
La réponse courut comme un murmure tout
autour du wagon.
« Tout de même, nous avons aussi des Dieux
secourables du côté de Jullundur, dit la femme
du cultivateur, en regardant par la fenêtre.
Regardez comme ils ont béni les récoltes.
— Ce n’est pas une petite affaire que de
découvrir chacune des rivières du Punjab, dit son
mari. Pour moi, le courant qui laisse du bon
limon sur mes terres me suffit bien, et j’en
remercie Bhumia, le Dieu du Foyer. »
Il haussa son épaule noueuse et bronzée.
« Penses-tu que notre Seigneur soit venu
si loin dans le Nord ? demanda le lama, en se
tournant vers Kim.
— Cela se pourrait, répliqua Kim avec
urbanité, en lançant sur le plancher un jet de
salive rougi par le pan.
— Le dernier des Grands Hommes, dit le Sikh
avec autorité, fut Sikander Julkarn (Alexandre
le Grand). C’est lui qui pava les rues de Jullundur
et bâtit un grand réservoir près d’Umballa.
Ce pavé dure encore aujourd’hui, et le
réservoir est là aussi. Je n’ai jamais entendu
parler de ton Dieu.
— Laisse pousser tes cheveux et parle punjabi,
plaisanta le Jeune soldat en s’adressant à
Kim, et citant un proverbe du Nord. Il n’en faut
pas plus pour faire un Sikh. »
Mais il ne dit pas cela trop haut.
Le lama soupira et se recroquevilla sur
lui-même en une masse terne et informe. Pendant
les pauses de la conversation on pouvait entendre
le sourd bourdonnement des : Om mane pudme hum ! Om mane pudme hum[3] ! — et le cliquetis mat du rosaire de bois.
« Cela me fatigue, dit-il enfin. La vitesse et
le bruit me fatiguent. De plus, mon chela, je
crains que nous n’ayons passé cette Rivière.
— Patience, patience, dit Kim. Est-ce que la
Rivière n’était pas près de Bénarès ? Nous en
sommes loin encore.
— Mais, si notre Seigneur vint dans le pays du Nord, c’est peut-être une de ces petites que
nous avons traversées.
— Je n’en sais rien.
— Mais tu m’as été envoyé, est-ce vrai ? à
cause des mérites que je m’étais acquis là-bas à
Such-zen. Tu t’es levé aux flancs du canon —
portant deux visages — et deux vêtements.
— Paix. Il ne faut pas parler de ces choses-là
ici, dit Kim tout bas. Je n’étais qu’un, —
réfléchis bien et tu vas te rappeler, — un enfant, un
petit Hindou auprès du grand canon vert.
— Mais n’y avait-il pas aussi un Anglais à
barbe blanche — assis parmi les images — dont
les assurances raffermirent ma croyance à la
Rivière de la Flèche ?
— Il — nous — sommes allés à l’Ajaib-Gher de
Lahore pour y prier devant les Dieux, expliqua
Kim à l’assistance qui écoutait sans feinte. Et le
Sahib de la Maison des Merveilles lui a parlé —
oui, c’est la vérité — comme à un frère. C’est
un très saint homme, de très loin au delà des
montagnes. Tiens-toi en repos. Nous arriverons
à temps à Umballa.
— Mais ma Rivière — la Rivière qui doit me
guérir ?
— Et alors, selon qu’il te plaira, nous irons à
pied à la recherche de cette Rivière. De manière à ne rien omettre — pas même la plus petite
rigole au bord d’un champ.
— Mais tu cherches aussi quelque chose pour
ton compte ? »
Le lama, tout heureux de si bien se souvenir,
redressa la taille.
« Ouais, » dit Kim, qui le laissait venir.
L’enfant jouissait dans toutes ses fibres d’être
en route à chiquer du pan parmi des figures
nouvelles et la bonhomie du vaste univers.
« C’était un taureau — un Taureau Rouge —
qui viendra à ton aide et te portera — où ?
j’ai oublié. Un Taureau Rouge sur un champ
vert, n’est-ce pas ?
— Non, il ne me portera nulle part, dit Kim.
Ce n’est qu’une histoire que je t’ai racontée.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda la femme du
cultivateur, qui se pencha en faisant cliqueter
les bracelets de son bras. Rêvez-vous tous les
deux des rêves ? Un Taureau Rouge sur un champ
vert, qui t’emportera au Ciel, ou quoi ? Est-ce
une vision que tu as eue ? Quelqu’un t’a fait une
prophétie ? Nous avons un Taureau Rouge dans
notre village derrière la ville de Jullundur, et il
paît de préférence dans les plus verts de nos
champs.
— Donnez à une femme un conte de grand’mère et à l’oiseau-tailleur une feuille et un fil,
ils vous tisseront des merveilles, dit le Sikh.
Tous les saints hommes font des rêves, et à
force de les suivre, leurs disciples acquièrent le
même pouvoir.
— Un Taureau Rouge sur un champ vert,
n’est-ce pas ? répéta le lama. Il se peut que,
dans une vie antérieure, tu te sois acquis des
mérites, et le Taureau viendra pour te récompenser.
— Non, non, ce n’est qu’une histoire qu’on
m’a racontée, probablement pour rire. Mais je
chercherai le Taureau du côté d’Umballa, et tu
pourras chercher ta Rivière et te reposer après
le fracas du te-rain.
— Il se peut que le Taureau sache qu’il soit
envoyé pour nous guider tous deux, » dit le lama,
plein d’espoir enfantin.
Puis, s’adressant à la compagnie, et désignant
Kim :
« Celui-ci ne me fut envoyé qu’hier. Il
n’appartient pas, je crois, à ce monde.
— J’ai rencontré bien des mendiants, et des
saints hommes pas moins, mais jamais yogi ni
disciples pareils, » dit la femme.
Son mari se toucha légèrement le front du
doigt, et sourit. Mais quand le lama voulut manger de nouveau, ils prirent soin de lui donner ce
qu’ils avaient de meilleur.
Enfin, harassés, las et poudreux, ils atteignirent la station d’Umballa.
« Nous restons ici à cause d’un procès, dit
la femme du cultivateur à Kim. Nous logeons
chez le frère cadet du cousin de mon mari. Il y
a place aussi dans la cour pour ton yogi et pour
toi. Est-ce que — crois-tu qu’il me donnera sa
bénédiction ?
— Ô Saint Homme ! Une femme au cœur d’or
nous offre un logis pour la nuit. C’est une terre
hospitalière que ce pays du Sud. Vois comme on
est venu à notre aide depuis le lever du jour ! »
Le lama inclina la tête en un geste d’action de
grâces.
« Quant à remplir la maison du frère cadet
de mon cousin de vagabonds — commença le
mari, en posant sur son épaule son lourd gourdin de
bambou.
— Le frère cadet de ton cousin doit encore
quelque chose au cousin de mon père pour la
fête du mariage de sa fille, dit la bonne femme
sèchement. Qu’il mette leur repas à ce compte-là.
Le yogi demandera, je n’en doute pas.
— Oui, je mendie pour lui, dit Kim, uniquement
occupé de trouver au lama un abri pour la nuit, afin lui-même de rechercher l’Anglais
de Mahbub Ali et lui remettre le pedigree de
l’étalon blanc.
— Maintenant, dit-il, une fois le lama remisé
dans la cour intérieure d’une maison hindoue
de décente apparence, derrière les cantonnements,
je m’absente un instant — pour — pour
nous acheter des vivres au bazar. Ne sors pas,
crainte de t’égarer avant que je revienne.
— Tu reviendras ? Tu reviendras sûrement (le
vieillard lui saisit le poignet) ? Et tu reviendras
sous cette même forme ? Est-ce qu’il est trop tard
pour chercher la Rivière ce soir ?
— Il est trop tard et il fait trop sombre. Ne
t’inquiète pas, pense à la route que nous avons
parcourue — cent kos déjà depuis Lahore !
— Oui — et plus loin encore de mon monastère.
Hélas ! Ce monde est grand et terrible. »
Kim se glissa dehors à la dérobée et jamais
personnage d’aspect moins notable n’emporta pendu
au cou le mot de son destin et de celui de quelques
milliers d’autres. Les indications de Mahbub Ali
ne lui laissaient guère de doutes sur la maison
que son Anglais habitait, et la vue d’un groom
qui rentrait du club avec un dog-cart, leva pour
lui toute hésitation. Il ne restait qu’à reconnaître
son homme, et Kim se coula dans le jardin en passant par la haie et se blottit dans une touffe
d’herbes des Pampas à toucher la verandah. La
maison resplendissait de lumières, et des serviteurs
s’activaient autour de tables chargées de
fleurs, de cristaux et d’argenterie. Alors s’avança
un Anglais, habillé de noir et de blanc, qui
fredonnait un air. Il faisait trop noir pour voir
son visage ; aussi, Kim, en vrai mendiant, risqua-t-il une épreuve.
« Protecteur du Pauvre ! »
L’Anglais recula vers la voix.
« Mahbub Ali dit —
— Ah ! que dit Mahbub Ali ? »
Il ne cherchait pas à distinguer son interlocuteur,
et Kim vit par là qu’il savait.
« Le pedigree de l’étalon blanc est pleinement
établi.
— Quelle preuve en a-t-on ? »
L’Anglais cingla de sa canne la haie de roses
qui bordait l’allée.
« Mahbub Ali m’a donné la preuve. »
Kim lança en l’air le papier plié qui tomba sur
le sentier à côté de l’homme. Celui-ci posa le
pied dessus, car un jardinier venait de tourner
le coin de la maison. Le serviteur passé, l’homme
ramassa le billet, laissa tomber une roupie (Kim l’entendit tinter) et sans se retourner rentra à
grands pas. Prestement Kim ramassa la pièce,
mais, en dépit de son éducation, son sang irlandais
parlait trop haut pour que l’argent comptât
jamais à ses yeux comme enjeu valable d’une
partie. Ce qu’il lui fallait, c’était l’effet visible de
l’acte ; de sorte qu’au lieu de s’esquiver il rampa
dans l’herbe et se rapprocha de la maison.
Il vit — les bungalows, dans l’Inde, sont ouverts
de toutes parts — l’Anglais rentrer dans
une petite pièce au coin de la verandah, moitié
chambre, moitié bureau, vrai fouillis de papiers
et de valises à dépêches, puis s’asseoir pour
déchiffrer le message de Mahbub Ali. Son visage,
sous la pleine clarté de la lampe à pétrole,
s’altéra, soudain rembruni, et Kim, habitué, comme
c’est le métier de tout mendiant, à scruter les
physionomies, en prit bonne note.
« Will ! Will, mon ami ! appela une voix de
femme. Vous devriez être au salon. Ils vont être
ici dans un instant. »
L’homme continua de lire avec attention.
« Will ? dit la voix, cinq minutes plus tard.
Le voici ! J’entends les cavaliers dans l’allée. »
L’homme se précipita dehors tête nue au moment où un grand landau suivi de quatre troupiers indigènes à cheval s’arrêtait à la verandah, tandis qu’un personnage de haute taille, à chevelure
noire, droit comme une lance, en descendait,
précédé d’un jeune officier qui riait gaiement.
Kim, à plat ventre, touchait presque les roues.
Son homme et l’étranger brun échangèrent deux
mots.
« Certainement, sir, dit promptement le
jeune officier. Tout doit attendre quand il est question d’un cheval.
— Nous ne serons pas plus de vingt minutes,
dit l’homme de Kim. Vous pouvez faire les
honneurs. Tâchez de les amuser et de les tenir en
haleine.
— Dites à l’un des cavaliers d’attendre, » dit
l’homme de haute taille.
Ils passèrent tous deux dans la chambre tandis
que le landau s’éloignait. Kim vit leurs têtes
penchées sur le message de Mahbub Ali, et entendit
leurs voix, l’une basse et déférente, l’autre claire
et décidée.
« Ce n’est pas une question de semaines.
C’est une question de jours, presque d’heures,
dit le plus âgé. Je m’y attendais depuis quelque
temps, mais voilà (il frappa sur le papier de
Mahbub Ali) qui tranche tout. Grogan dîne ici
ce soir, n’est-ce pas ?
— Oui, sir, Macklin aussi.
— Très bien. Je leur parlerai moi-même. L’affaire
sera déférée au conseil, cela va de soi ; mais
c’est un cas qui justifie l’action immédiate.
Avertissez les brigades de Pindi et de Peshawer. Cela
va désorganiser toutes les relèves d’été, mais nous
n’y pouvons rien. Voilà ce que c’est que de ne
pas les avoir complètement écrasés la première
fois. Huit mille hommes suffiront, je pense.
— Et l’artillerie ?
— Il faut que je consulte Macklin.
— Alors c’est la guerre, sir ?
— Non. Un simple châtiment. Quand un homme
est lié par les actes de son prédécesseur —
— Mais C. 25 peut avoir menti.
— Il confirme les renseignements de l’autre.
La vérité, c’est qu’ils ont été pris sur le fait il y a
déjà six mois. Mais Devenish tenait absolument
à ce qu’il restât chance de paix. Naturellement
ils en ont profité pour se renforcer. Envoyez ces
télégrammes tout de suite — le nouveau chiffre,
pas l’ancien — le nôtre, à Wharton et moi.
Inutile de faire attendre les dames plus longtemps.
Nous règlerons le reste au fumoir. Je m’y attendais. C’est un châtiment —
ce n’est pas la guerre. »
Pendant que le cavalier s’éloignait au galop,
Kim gagna en rampant les derrières de la maison où, suivant l’expérience acquise à Lahore,
il jugeait qu’il trouverait à manger et des
nouvelles. La cuisine était encombrée de marmitons
affolés, dont l’un lui donna un coup de pied.
« Aïe ! dit Kim en feignant les larmes. Je
venais seulement pour laver les plats en retour
d’un morceau à manger.
— Tout Umballa est venu pour la même chose.
Sors d’ici ! Ils en sont encore à la soupe. Crois-tu
que nous, qui mangeons le sel de Creighton Sahib,
nous avons besoin de marmitons étrangers pour
servir un grand dîner ?
— C’est un très grand dîner, dit Kim en
regardant les assiettes.
— Le beau miracle ! Le convive de marque
n’est pas un autre que le Jang-i-Lat Sahib (le
Commandant en Chef).
— Oh ! » dit Kim avec l’intonation gutturale de
rigueur pour exprimer l’étonnement.
Il savait ce qu’il voulait. Et, quand le marmiton
se retourna, il ne vit plus personne.
« Et tant d’embarras pour le pedigree d’un
cheval ! se dit Kim à lui-même, réfléchissant
comme d’habitude en hindoustani. Mahbub Ali
aurait dû me demander des leçons pour apprendre
un peu à mentir. Toutes les fois, auparavant, que
j’ai porté un message, il concernait une femme. Maintenant, il s’agit d’hommes. J’aime mieux
cela. Le plus grand a dit qu’ils allaient envoyer
une grande armée pour punir quelqu’un — quelque
part — les ordres vont à Pindi et à Peshawer.
Il s’agit aussi de canons. J’aurais dû m’approcher
plus près. Ce sont de grosses nouvelles. »
Il trouva, au retour, le frère cadet du cousin du
cultivateur en train de discuter le procès de
famille et tous ses aboutissants avec le cultivateur,
sa femme et quelques amis, pendant que le lama
somnolait. Après le repas du soir, quelqu’un lui
passa une pipe à eau ; et Kim se sentit tout à fait
homme, à fumer ainsi la noix de coco polie du
fourneau entre ses jambes allongées de-ci de-là
sous le clair de lune, avec, de temps en temps, le
déclic d’une remarque au bout de la langue. Ses
hôtes lui montraient la plus grande politesse ;
car la femme du cultivateur leur avait parlé du
Taureau Rouge apparu à Kim, et de sa descente
probable d’un autre monde. De plus, le lama
constituait une singulière et vénérable curiosité.
Le prêtre de la maison, vieux Brahmane Sarsut
tolérant, se présenta dans la soirée, et naturellement
souleva une discussion théologique pour
impressionner la famille. Il va sans dire que, par
principe, ils tenaient tous pour leur prêtre, mais
le lama était l’hôte et la nouveauté. Sa douceur bienveillante, l’imprévu de ses citations chinoises,
qui sonnaient comme des charmes, les enchantaient : et là, dans cette atmosphère sympathique et simple où il semblait s’épanouir comme le lotus même de Bodhisat, il parla de sa vie parmi les grandes montagnes de Such-zen, avant,
comme il le disait, « que je me lève pour aller à
la lumière ».
Sur ces entrefaites, il fut amené à convenir
qu’en ces jours encore prisonniers du siècle il
avait été maître en l’art de tirer des présages et
des horoscopes ; sur quoi le prêtre de la famille
l’induisit peu à peu à décrire sa méthode, chacun
d’eux donnant aux planètes des noms que
l’autre ne pouvait comprendre, et obligé de les
désigner dans le ciel, où les grandes étoiles
voguaient parmi les ténèbres. Les enfants de la
maison purent, sans crainte, tirer les grains du
rosaire, et l’ascète oublia tout net la règle qui
interdit de regarder les femmes comme il contait ses épreuves, neiges, avalanches, passes bloquées, par les pays lointains où la roche mûrit
le saphir et la turquoise, et que parcourt la route
de merveilles et de vertiges qui mène enfin jusqu’à la grande Chine.
« Que penses-tu de cet homme ? demanda en
aparté le cultivateur au prêtre.
— C’est un saint homme — un saint en vérité.
Ses Dieux ne sont pas les Dieux, mais ses pieds
foulent la Voie, telle fut la réponse. Et ses méthodes
d’horoscopes, quoique cette matière dépasse
ta portée, sont pleines de sagesse et de sécurité.
— Dis-moi, lui demanda Kim d’un ton nonchalant,
si je trouverai mon Taureau Rouge sur
un champ vert, comme cela m’a été promis.
— Quelle connaissance as-tu de l’heure de ta
nativité ? demanda le prêtre en se gonflant d’importance.
— Entre le premier et le second chant du coq,
dans la première nuit de mai.
— De quelle année ?
— Je ne sais pas ; mais à l’heure où je jetai
mon premier cri eut lieu le grand tremblement
de terre à Srinagar qui est en Kashmir. »
Ceci, Kim le tenait de la femme qui l’avait
élevé, laquelle à son tour le tenait de Kimbal
O’Hara. Le tremblement de terre avait été ressenti
dans l’Inde, et pendant longtemps, dans le
Punjab, avait marqué une date importante.
« Aï ! dit une femme enthousiasmée. »
La rencontre semblait attester l’origine surnaturelle de Kim.
« Est-ce que la fille d’un tel n’est pas née
à ce moment-là ?…
— Et sa mère a donné à son mari quatre fils
en quatre ans, oui, tous garçons, s’écria la femme
du cultivateur du fond de l’ombre où elle se tenait
assise en dehors du cercle.
— Nul homme élevé dans la science des astres,
reprit le chapelain, ne doit oublier quelles places
occupaient les planètes dans les Maisons (les
signes) du Zodiaque cette nuit-là. »
Il se mit à tracer des lignes dans la poussière
de la cour.
« Tu as tout au moins des droits sur la moitié
de la Maison du Taureau. Que dit ta prophétie ?
— Qu’un jour, dit Kim, ravi de l’effet qu’il
produisait, je deviendrai puissant par la vertu
d’un Taureau Rouge sur un champ vert, mais que
deux hommes viendront d’abord qui prépareront
les choses.
— Oui, ainsi arrive-t-il au début d’une vision.
Une ombre épaisse qui lentement se dissipe ; puis
quelqu’un entre avec un balai pour préparer la
place. Alors commence le spectacle. Deux
hommes, dis-tu ? Oui, oui. Le Soleil, quittant la
Maison du Taureau, entre dans celle des Gémeaux.
Voilà les deux hommes de la prophétie. Considérons
maintenant. Donne-moi une baguette, petit. »
Il plissa le front, gratta, effaça, pour gratter de nouveau dans la poussière des signes mystérieux,
à l’ébahissement de tous, sauf du lama, qui, par
délicatesse, ne se permettait pas d’intervenir.
Au bout d’une demi-heure, il jeta loin de lui
la baguette en grommelant.
« Hum, ainsi l’annoncent les étoiles. Dans
moins de trois jours arrivent les deux hommes
qui préparent tes choses. Après eux, vient le
Taureau ; mais le signe en opposition avec le
sien est un signe de Guerre et d’hommes armés.
— Il y avait bien un homme des Sikhs de
Loodhiana dans le wagon pour venir de Lahore,
dit la femme du cultivateur, aisément convaincue.
— Tck ! des hommes armés — par centaines.
Que peux-tu bien avoir à faire avec la guerre ?
dit le prêtre à Kim. Ton signe est rouge et furieux,
il présage une Guerre prompte à se déchaîner.
— Non pas — non pas, dit vivement le lama.
Nous ne cherchons que la paix et notre Rivière. »
Kim sourit, se souvenant de ce que le hasard
lui avait donné de surprendre au bord de la
verandah. Décidément c’était un favori des étoiles.
Le prêtre effaça du pied le naïf horoscope.
« Je ne puis en discerner davantage : dans
trois jours, enfant, tu verras le Taureau.
— Et ma Rivière, ma Rivière, implora le lama.
J’avais espéré que son Taureau nous mènerait
tous deux vers la Rivière.
— Hélas ! pour ce qui est de cette Rivière
merveilleuse, mon frère… Telles choses ne sont point
communes. »
Le matin, quoiqu’on le pressât de demeurer,
le lama insista pour partir. Kim reçut un lourd
paquet de succulentes victuailles et environ trois
annas de billon pour les besoins de la route, et
force bénédictions accompagnèrent les pèlerins
comme ils prenaient dans la première aurore le
chemin du Sud.
« C’est pitié de ne pouvoir affranchir ceux-là
et d’autres qui leur ressemblent de la Roue des
Choses, dit le lama.
— Non, car alors il n’y aurait plus que des
méchants sur la terre, et qui nous donnerait
alors le vivre et le couvert ? répondit Kim, tout
en cheminant d’un pas allègre sous son fardeau.
— Voici là-bas un petit cours d’eau. Allons
voir, » dit le lama.
Et, devançant son compagnon, il quitta la
route blanche pour prendre à travers champs,
et tomber incontinent au milieu d’un véritable
guêpier de chiens parias.
- ↑ Le Gouvernement.
- ↑ Bétel.
- ↑ Oh : le joyau dans le lotus !