VIII
« Alors, pour l’amour de Dieu, change ce bleu
pour du rouge, » dit Mahbub, faisant allusion à
la nuance hindoue du mauvais turban que portait Kim.
Celui-ci riposta par le vieux proverbe :
« Je veux bien changer de croyance et de
linge, pourvu que ce soit toi qui paies. »
Le marchand faillit tomber de cheval à force de
rire. L’échange s’opéra dans une boutique du
faubourg, d’où Kim ressortit transformé, du
moins quant au dehors, en mahométan.
Mahbub loua une chambre contre la gare,
envoya chercher un repas cuit des plus
somptueux avec des confiseries de crème aux amandes
(des balushai, comme nous les appelons) et du
tabac de Lucknow haché fin.
« Cela vaut mieux que certaine autre viande que me faisait manger le Sikh, dit Kim avec un
rire, en s’asseyant sur ses talons, et pour sûr on
ne sert pas de plats pareils à mon madrissah.
— Il me plairait d’entendre parler de ce fameux
madrissah. (Mahbub se fourrait de grosses
boulettes de mouton aux épices frit dans la
graisse avec des choux et des oignons dorés.)
Mais raconte-moi d’abord, d’un bout à l’autre et
sans mentir, comment tu t’es enfui. Car, ô Ami
de Tout au Monde (il relâcha sa ceinture qui
craquait), je ne pense pas qu’on voie souvent un
Sahib et le fils d’un Sahib s’échapper de là.
— Comment pourraient-ils ? Ils ne connaissent
pas le pays. Ce n’était rien à faire, » dit Kim.
Et il commença son récit. Quand il en arriva
au déguisement et à l’entrevue avec la fille dans
le bazar, Mahbub Ali perdit toute gravité. Il rit
tout haut et se donna des claques sur la cuisse.
— Shabash ! Shabash ! Oh ! bien joué, petit !
Qu’est-ce que le médecin des turquoises va dire
de cela ? Maintenant, ne va pas si vite, écoutons
ce qui arriva ensuite — pas à pas, sans rien
omettre. »
Pas à pas donc, Kim narra ses aventures,
entrecoupées d’accès de toux quand le tabac
fortement parfumé le prenait aux bronches.
« Je le disais bien, grogna tout bas Mahbub
Ali, je le disais bien que c’était le poney qui s’échappe pour jouer au polo. Le voilà déjà mûr
— il n’a plus qu’à apprendre ses distances et ses
allures. Écoute, maintenant. J’ai détourné de ta
peau le fouet du Colonel, et ce n’est pas un mince
service.
— C’est vrai. (Kim lança trois bouffées avec
sérénité.) C’est tout à fait vrai.
— Mais ce n’est pas une raison pour croire que
cette manière de s’échapper et de rentrer vaille
rien de bon.
— C’était mes vacances, Hadji. J’avais été
esclave pendant tant de semaines. Pourquoi
n’aurais-je pas décampé, l’école une fois fermée ?
Note aussi qu’en vivant de mes amis ou en
travaillant pour gagner mon pain, comme avec le
Sikh, j’ai épargné de la dépense au Colonel
Sahib. »
Les lèvres de Mahbub, se contractèrent sous sa
moustache soigneusement taillée à la musulmane.
« Que font quelques roupies (le Pathan tendit
sa main ouverte d’un geste négligent) au Colonel
Sahib ? Il les dépense à bon escient, et nullement
par affection pour toi.
— Ça, dit Kim d’une voix lente, il y a longtemps que je le sais.
— Qui te l’a dit ?
— Le Colonel Sahib lui-même. Pas en tant de
mots, mais assez clairement, quand on n’est pas tout à fait une bête. Oui-da, il me l’a dit dans le
te-rain en descendant à Lucknow.
— Soit. Eh bien, alors, je vais t’en dire plus
long, Ami de Tout au Monde, quoiqu’en te le
disant je joue ma tête.
— Je l’ai tenue déjà en gage à Umballa, dit
Kim, en savourant ses mots, le jour où tu m’as
enlevé sur ton cheval après que le tambour m’eut
battu.
— Parle un peu plus clairement. Tout le monde
peut mentir, sauf nous deux. Car ta vie est également en mon pouvoir. Je n’aurais qu’à lever
le doigt que voici.
— Voilà une chose que je sais bien aussi, dit
Kim, en rajustant le charbon rouge sur la tige de
bambou. C’est un lien très sûr entre nous. Je
reconnais que tu me tiens encore plus sûrement ;
qui s’inquiéterait en effet d’un gamin assommé,
ou bien jeté dans un puits au bord de la route ?
Mais, d’autre part, bien des gens, ici comme à
Simla et comme dans les passes derrière les
montagnes, diraient : « Qu’est-il arrivé à Mahbub
Ali ? » si on le trouvait mort parmi ses chevaux.
Le Colonel Sahib aussi ferait sûrement une enquête.
Mais pourtant (le visage de Kim se plissa
de malice), il ne la prolongerait pas trop, son
enquête, de peur que les gens ne disent :
« Qu’est-ce que ce Colonel Sahib peut bien avoir à faire avec ce maquignon ? » Tandis que moi —
si je vivais —
— Comme tu mourrais assurément —
— Cela se peut ; mais je te dis, si je vivais, moi,
et moi seul, saurais qu’on est venu la nuit, — un
simple voleur peut-être — à l’entrepôt de Mahbub
Ali, au Sérail, et qu’on l’a tué, avant de fouiller en
règle dans ses sacs d’arçon et entre les semelles
de ses babouches, ou après l’avoir fait. Faudrait-il
raconter ces choses au Colonel, et ne me dirait-il
pas — je n’ai pas oublié le jour où il m’envoya
chercher un étui à cigares qu’il n’avait pas égaré :
« Que me fait Mahbub Ali ? »
Une volute de fumée lourde monta lentement.
Il y eut une longue pause ; puis Mahbub Ali,
d’une voix altérée par l’admiration, dit :
« Et c’est avec ces choses-là dans l’esprit que
tu te couches et lèves au milieu des fils de Sahibs,
au madrissah — et que tu reçois avec humilité les
leçons de tes professeurs ?
— C’est l’ordre, dit Kim débonnairement. Qui
suis-je pour discuter un ordre ?
— Un fils d’Iblis de la pire espèce, dit Mahbub
Ali. Mais qu’est-ce que cette histoire de voleur
et de fouille ?
— Ce que j’ai vu, dit Kim, la nuit où mon lama
et moi nous avons couché près de ta loge dans le
Sérail de Kashmir. La porte en resta ouverte, ce qui, je crois, n’est pas ta coutume, Mahbub. Il
entra comme un homme assuré que tu ne
reviendrais pas de si tôt. J’avais l’œil collé à un
trou formé par un nœud du bois dans la cloison.
Il cherchait, semblait-il, quelque chose — il ne
s’agissait ni de tapis, ni d’étriers, ni de bride, ni
de vases de cuivre — quelque chose de petit et de
très soigneusement caché. Autrement, pourquoi
aurait-il passé une lame de fer entre les semelles
de tes babouches ?
— Ah ! sourit paisiblement Mahbub Ali. En
voyant cela, quelle histoire as-tu imaginée, ô
Puits de Vérité ?
— Aucune. J’ai mis ma main sur mon amulette,
elle touche toujours ma peau, et me rappelant
certain pedigree d’étalon blanc qui m’était
tombé sous la dent en mangeant un morceau de
pain musulman, je partis pour Umballa, me
doutant fort que je portais un secret lourd. À ce
moment-là, s’il m’avait plu, ta tête m’appartenait.
Il n’y avait qu’à dire à cet homme : « J’ai ici un
papier concernant un cheval, lequel papier je ne
puis lire. » Et alors ?
Kim épia Mahbub en dessous.
— Alors tu aurais bu de l’eau deux fois encore —
peut-être trois, après cela. Pas plus de
trois fois, je pense, dit Mahbub simplement.
— C’est vrai. J’y ai un peu pensé, mais j’ai surtout beaucoup pensé que je t’aimais, Mahbub.
En conséquence je suis allé à Umballa, comme tu
sais, mais (et voici ce que tu ne sais pas) je suis
resté caché dans l’herbe du jardin pour voir ce
que ferait le Colonel Creighton Sahib en lisant le
pedigree de l’étalon blanc —
— Et qu’a-t-il fait ? »
Car Kim avait coupé court à l’entretien.
« Donnes-tu, toi, des nouvelles pour le plaisir,
ou si tu les vends ? demanda Kim.
— Je vends et — j’achète. »
Mahbub sortit une pièce de quatre annas de sa
ceinture et la leva entre ses doigts.
« Huit, dit Kim, obéissant machinalement à
l’instinct d’enchère de l’Orient. »
Mahbub rit et serra la pièce.
« Trop facile, ce marché-là, Ami de Tout au
Monde. Parle donc pour l’amour. Chacun de nous
tient la vie de l’autre dans ses mains.
— Très bien. J’ai vu le Jang-i-Lat Sahib arriver
pour un grand dîner. Je l’ai vu dans le bureau de
Creighton Sahib. Je les ai vus tous deux lire le
pedigree de l’étalon blanc. J’ai entendu jusqu’aux
ordres donnés pour les préparatifs d’une grande guerre.
— Hah ! (Mahbub hocha la tête, une flamme au
profond de ses orbites). Le jeu est bien joué.
Cette guerre est bien finie maintenant, et le mal, il faut l’espérer, écrasé dans l’œuf — grâce à moi
— et à toi. Qu’as-tu fait ensuite ?
— Je me servis de ces nouvelles comme d’un
hameçon pour pêcher des vivres et de l’honneur
parmi les habitants d’un village dont le prêtre
drogua mon lama. Mais j’avais pris la bourse du
vieux, et le brahmane ne trouva rien. Il n’était
pas content, le matin. Ho ! Ho ! Et je me servis
aussi des nouvelles quand je tombai entre les
mains du régiment blanc, celui du Taureau !
— C’était de la folie, dit Mahbub en fronçant le
sourcil. On ne jette pas des secrets de droite et de
gauche, comme les bouses sèches au feu, cela se
ménage — comme le bhang[1].
— C’est ce que je pense maintenant, et du reste
cela ne m’a fait aucun bien. Mais voilà très longtemps
(il fit le geste de balayer tout cela d’un
revers de main brune), et depuis lors, la nuit
surtout sous le punkah, au madrissah, j’ai pensé
très profondément.
— Est-il permis de demander où les pensées du
Nourrisson Céleste ont bien pu le conduire ?
dit Mahbub, sur un ton de sarcasme incisif, en
caressant sa barbe écarlate.
— C’est permis, dit Kim, sur le même diapason.
On prétend à Nucklao qu’un Sahib ne doit jamais avouer à un homme noir une faute commise. »
Comme un éclair, la main de Mahbub fila vers
sa poitrine, car appeler un Pathan « homme
noir » (kala admi) est une sanglante injure. Puis,
il se rappela et rit :
« Parle, Sahib ; ton homme noir écoute.
— Mais, dit Kim, je ne suis pas un Sahib, et je
déclare que j’ai fait une faute quand je t’ai
maudit, Mahbub Ali, le jour où j’ai cru, à
Umballa, qu’un Pathan me trahissait. J’avais perdu
mon bon sens ; car je venais alors seulement
d’être pris, et je voulais tuer ce tambour de basse
caste. Je le dis maintenant, Hadji, ce fut bien fait ;
et je vois ma route libre devant moi. Je resterai
dans le madrissah jusqu’à ce que je sois mûr.
— Bien dit. C’est surtout les distances et les
chiffres et la manière de se servir de la boussole
qu’il faut apprendre pour jouer ce jeu. Quelqu’un
attend là-haut dans les Montagnes pour te montrer.
— J’apprendrai leur leçon à une condition —
c’est que mon temps me soit accordé sans
conteste quand le madrissah est fermé. Demande
cela pour moi au Colonel.
— Mais pourquoi ne pas demander toi-même
au Colonel dans la langue des Sahibs ?
— Le Colonel est le serviteur du Gouvernement. On l’envoie ici ou là, il ne faut qu’un mot, et il a
son propre avancement à considérer. (Vois
combien j’ai déjà appris à Nucklao !) En outre, le
Colonel, je ne le connais que depuis trois mois
seulement. Je connais un certain Mahbub Ali
depuis six ans. Tu vois ! Au madrissah j’irai. Au
madrissah j’apprendrai. Au madrissah je serai
un Sahib. Mais quand le madrissah est fermé,
alors, il me faut être libre et m’en aller parmi les
miens. Autrement, je meurs !
— Et qui sont donc les tiens, Ami de Tout au
Monde ?
— Tout le grand beau pays, dit Kim en promenant
sa patte autour des murs de glaise de la
petite pièce où dans l’huile, au fond de ta niche,
la mèche de chanvre brûlait lourdement à travers
la fumée de tabac. Et, de plus, je voudrais
revoir mon lama. Et, de plus, j’ai besoin d’argent.
— C’est le besoin de tout le monde, dit Mahbub
gravement. Je te donnerai huit annas, car on ne
ramasse pas beaucoup d’argent sous les pieds des
chevaux, et il faudra que cela te fasse quelque
temps. Quant à tout le reste, je suis content,
inutile d’en dire plus. Dépêche-toi d’apprendre, et,
dans trois ans, ou peut-être moins, tu pourras
nous aider — même moi.
— Ai-je donc jusqu’aujourd’hui été si grande
gêne ? dit Kim avec un rire gamin.
— Ne réponds pas, grogna Mahbub. Tu es mon
nouveau garçon d’écurie. Va te coucher au milieu
de mes gens. Ils sont au bas bout de la gare avec
les chevaux.
— Ils me ramèneront à coups de bâton jusqu’à
l’autre bout, si je me présente sans laissez-passer. »
Mahbub chercha dans sa ceinture, mouilla son
pouce sur un bâton d’encre de chine, et l’appuya
sur un morceau de souple papier indigène. De
Balk à Bombay tout le monde connaît l’empreinte
aux frustes contours que raye en diagonale une
vieille cicatrice.
« En voilà assez pour montrer au chef de mes
hommes. Je viendrai dans la matinée.
— Par quelle route ? demanda Kim.
— Par la route qui vient de la ville. Il n’y en a
qu’une, et puis nous retournerons chez Creighton
Sahib. Je t’ai sauvé d’une raclée.
— Allah ! Qu’est-ce que cela quand la tête tient
à peine aux épaules ? »
Kim se glissa dehors doucement dans la nuit,
fit à demi le tour de la maison en rasant les
murs, et, tournant le dos à la gare, marcha un
mille ou à peu près. Puis, dessinant un vaste
circuit, il revint sans se presser, car il lui fallait le
temps d’inventer une histoire en prévision d’une question possible de la part d’un membre de la
suite de Mahbub.
Celle-ci campait dans un terrain vague, à côté
du chemin de fer, et, en vrais indigènes, ceux qui
la composaient n’avaient naturellement pas
déchargé les deux wagons qui contenaient les
animaux de Mahbub mêlés avec des bêtes du pays,
acquisition récente de la Compagnie des tramways
de Bombay. Le chef de caravane, Mahométan
affalé, à mine de phtisique, héla Kim incontinent,
mais s’adoucit à la vue du sceau-manuel
de Mahbub.
« Le Hadji, par faveur propre, m’engage, dit
Kim avec sécheresse. Si on en doute, qu’on
l’attende jusqu’à demain matin. Pour le quart
d’heure, une place auprès du feu. »
S’ensuivit une minute de l’inévitable et gratuit
bavardage que les indigènes de basse caste
croient devoir faire entendre en toute occasion.
Le bruit s’éteignit, et Kim se coucha derrière le
petit groupe des gens de Mahbub, presque sous
les roues d’un wagon à chevaux, roulé dans une
couverture d’emprunt. Or, une couche au milieu
de briques et de rebuts de ballast, par une nuit
humide, entre des chevaux trop serrés et des
Baltis mal lavés, ne charmerait guère la plupart
des adolescents d’Europe ; mais Kim se sentait
parfaitement heureux. Changement de décor, de service, d’entourage, tout cela formait l’air même
que humaient avec volupté ses jeunes narines, et
la pensée des petits lits blancs de Saint-Xavier,
tous alignés sous le punkah, lui procurait à peu
près la même joie que de se réciter la table de
multiplication en anglais.
« Je suis très vieux, songeait-il à travers le
sommeil commençant. Chaque mois je vieillis
d’une année. J’étais très jeune, et bête par-dessus
le marché, quand j’ai porté le message de Mahbub
à Umballa. Même au temps où je joignis ce régiment
blanc, j’étais très jeune, très gosse et n’avais
point de sagesse. Mais maintenant j’apprends
chaque jour, et, dans trois ans, le colonel me fera
sortir du madrissah et me laissera aller sur la
route avec Mahbub à la chasse de pedigrees de
chevaux, ou peut-être bien j’irai pour mon propre
compte ; ou bien encore, je trouverai le lama et
cheminerai avec lui. Oui ; cela vaut mieux. De
nouveau, comme chela, accompagner mon lama
quand il reviendra à Bénarès. »
Les idées bientôt se suivirent, plus lentes et
moins associées. Il se sentait glisser dans la
féerie des songes, quand un chuchotement frappa
ses oreilles, mince et coupant, dominant le babil
monotone qui bruissait autour du feu. Cela venait
de derrière le wagon à chevaux bardé de fer.
« Il n’est pas ici, alors ?
— Où peut-il être ailleurs que dans la cité, à
quelque débauche. On ne cherche pat un rat dans
une mare à grenouilles ! Viens donc. Ce n’est pas
notre homme.
— Il ne doit pas franchir les Passes une
seconde fois. C’est l’ordre.
— Achète quelque femme pour le droguer.
Cela coûte une poignée de roupies, et pas de
témoins à craindre.
— Sauf la femme. Il faut quelque chose de plus
sûr ; et souviens-toi que sa tête est à prix.
— Oui, mais la police a le bras long, et nous
sommes loin de la frontière. Si c’était à Peshawer
à l’heure qu’il est !
— Oui — à Peshawer, ricana la seconde voix.
Peshawer, où il n’a que des parents —
des terriers à vingt issues et des femmes pour se cacher
derrière leurs jupes. Oui, Peshawer ou Jehan-num[2]
nous iraient aussi bien.
— Alors, quel est le plan ?
— Imbécile, ne l’ai-je pas dit cent fois ? Attends
qu’il vienne se coucher, et alors une balle, bien
logée. Les wagons sont entre nous et la poursuite.
Nous n’avons qu’à retraverser les voies au galop
et suivre notre route. Attends ici au moins jusqu’à
l’aube. Quelle espèce de fakir es-tu pour
grelotter à l’idée d’une petite veille ?
— Oh ! oh ! pensa Kim derrière ses yeux clos. Il
s’agit de Mahbub encore. Décidément, ce n’est pas
une bonne marchandise à colporter aux Sahibs
que des pedigrees d’étalon blanc ! Ou peut-être
Mahbub a-t-il vendu d’autres nouvelles. Maintenant
que faire, Kim ? Je ne sais pas où Mahbub
gîte, et s’il vient ici avant le jour, ils le tueront.
Tu n’y gagnerais rien, Kim. Avec cela, ce n’est
pas une affaire qui regarde la police. Là, c’est
Mahbub qui n’y gagnerait rien ; et (il ricana presque
à voix haute) je ne me rappelle pas une seule
leçon de Nucklao qui puisse m’aider présentement.
Allah ! Kim est ici, et là-bas c’est eux.
Donc tout d’abord Kim doit s’éveiller et partir,
de façon qu’ils ne soupçonnent rien. Un mauvais
rêve éveille un homme — ainsi —
Il rejeta la couverture de son visage, et se
dressa soudain en poussant le hurlement terrible,
gargouillant et inarticulé, de l’Asiatique qu’un
cauchemar réveille en sursaut.
— Urr-urr-urr-urr ! Ya-la-la-la-la ! Narain ! Le
churel ! Le churel ! »
Un churel, c’est le fantôme particulièrement
dangereux d’une femme morte en couches. Il
hante les routes solitaires, ses pieds sont tournés
à l’envers sur ses chevilles, et il mène les hommes
au tourment.
On entendit chevroter en gamme ascendante le hurlement de Kim, jusqu’au moment où il se mit
debout d’un saut, et s’éloigna encore titubant de
sommeil, tandis que le camp le couvrait
d’imprécations pour les avoir réveillés. À quelque vingt
mètres plus loin en remontant la voie, il se coucha
de nouveau, en prenant soin que les deux
confidents l’entendissent gémir et grommeler à
mesure qu’il se remettait. Au bout de quelques
minutes il se boula du côté de la route, et
s’éclipsa dans l’ombre épaisse.
Il trotta prestement jusqu’à ce qu’il arrivât à
un égout. Il reparut derrière, son menton au
niveau de la pierre qui en recouvrait l’entrée. De
là, invisible, rien ne pouvait lui échapper du
trafic nocturne.
Deux ou trois chars avec un bruit de ferrailles
passèrent, dans la direction des faubourgs ;
ensuite un policeman qui toussait, et un piéton
ou deux, pressés, qui chantaient pour éloigner les
mauvais esprits. Puis sonna le bruit sec d’un
sabot ferré.
« Ah ! voilà qui ressemble davantage à
Mahbub, pensa Kim, tandis que la bête tiquait devant
la petite tête au-dessus de la pierre.
— Ohé, Mahbub Ali, murmura-t-il, prends
garde ! »
Le cheval, brusquement arrêté, fléchit sur
l’arrière-train et recula vers la pierre.
« Du diable si jamais, dit Mahbub, je prends
encore un cheval ferré pour une course de nuit.
Ils ramassent tous les os et tous les clous de la
ville. »
Il se pencha pour lever le pied de devant de la
bête, et ce mouvement mit sa tête à un pied de
celle de Kim.
« Baisse-toi — reste baissé, murmura-t-il. La
nuit est pleine d’yeux.
— Deux hommes attendent
ton retour derrière les wagons aux chevaux. Ils
t’enverront une balle aussitôt couché, parce que
ta tête est à prix. J’ai entendu, je dormais près
des chevaux.
— Les as-tu vus ? — Holà, Grand’père du
Diable ! »
Cela crié au cheval sur un ton de fureur.
« Non.
— Est-ce qu’il n’y en avait pas un habillé à peu
près comme un fakir ?
— L’un a dit à l’autre : « Quelle espèce de
fakir es-tu pour grelotter à l’idée d’une petite
veille ? »
— Bon. Retourne au camp et couche-toi. Je ne
mourrai pas cette nuit. »
Mahbub fit tourner son cheval, et disparut.
Kim revint ventre à terre en arrière, sans quitter
le fond du fossé, jusqu’à ce qu’il atteignît un
point en face du lieu où il s’était étendu pour la seconde fois, franchit la route comme une
belette, et s’enroula de nouveau dans la couverture.
— En tout cas, Mahbub sait, pensa-t-il avec
satisfaction. Et il a certainement parlé du ton d’un
homme qui s’y attendait. Je doute que ces deux-là
profitent beaucoup à cette veille. »
Une heure passa, et, malgré la meilleure
volonté du monde de se tenir éveillé toute la nuit,
il dormit profondément. De temps en temps un
train de nuit rugissait le long des rails, à moins
de vingt pieds de lui ; mais il avait pour le bruit
pur et simple toute l’indifférence de l’Oriental.
Cela ne tissait pas même un rêve dans la trame
de son sommeil.
Mahbub, lui, n’était rien moins qu’endormi.
Il ressentait un ennui véhément à ce que des gens
étrangers à sa tribu et que ne touchaient en rien
ses amours de hasard le poursuivissent dans un
but de mort. D’instinct, son premier mouvement
fut de traverser la ligne plus bas, de remonter, et,
surprenant ses bons amis par derrière, de les
expédier sommairement. Mais, ici, il y réfléchit avec
chagrin, une autre branche du Gouvernement,
sans rapports aucuns avec le Colonel Creighton,
pourrait exiger des explications difficiles à
fournir ; et il savait qu’au sud de la frontière on fait
les plus ridicules affaires d’un cadavre ou deux.
Il n’avait éprouvé aucun ennui de ce genre depuis l’envoi de Kim à Umballa avec le message, et il se
flattait d’avoir finalement détourné les soupçons.
Alors, une très brillante idée lui traversa l’esprit.
« Les Anglais disent éternellement la vérité,
dit-il, c’est pourquoi nous autres, gens du pays,
nous nous faisons duper éternellement. Par
Allah ! je dirai la vérité à un Anglais ! À quoi sert
la police du Gouvernement si un pauvre Kabouli
se fait voler ses chevaux jusque dans leurs
wagons. On se croirait à Peshawer ! Je devrais
déposer une plainte à la gare. Mieux encore, parler
à quelque jeune Sahib du chemin de fer ! Ils font
du zèle, et s’ils attrapent des voleurs, on leur en
tient compte. »
Il attacha son cheval hors de la gare et entra
sur le quai.
« Hullo, Mahbub Ali ! s’écria un jeune surveillant
en second du service des marchandises, qui
attendait pour descendre la ligne — un grand
gars aux cheveux d’étoupe, aux allures d’homme
de cheval, en toile blanche défraîchie. — Qu’est-ce
que vous faites ici ? À vendre des cigares — hein ?
— Non, je ne suis pas inquiet de mes chevaux.
Je viens chercher Lutuf Ullah. J’ai un wagon
chargé là-haut en gare. Est-ce qu’on pourrait les
faire sortir à l’insu du chemin de fer ?
— Je ne pense pas, Mahbub. Vous avez droit
de porter plainte contre nous, si cela arrive.
— J’ai vu deux hommes tapis sous les roues
de l’un des trucs depuis le commencement de la
nuit. Les fakirs n’ont pas pour habitude de voler
les chevaux, et je n’y ai plus pensé. Je voudrais
trouver Lutuf Ullah, mon associé.
— Hein ? Vraiment ? Vous les avez vus ? Et vous
ne vous êtes pas cassé la tête à leur sujet ? Ma
parole, il vaut autant que je vous aie rencontré.
Quel air avaient-ils, hein ?
— Ce n’étaient que des fakirs. Ils ne veulent
que prendre un peu de grain peut-être dans l’un
des wagons. Il y en a beaucoup le long de la ligne.
L’État ne s’en apercevra même pas. Je venais ici
chercher mon associé Lutuf Ullah —
— Pour tout à l’heure, l’associé. Où sont vos
wagons ?
— Un peu de ce côté-ci de l’endroit le plus
éloigné où l’on fait des lampes pour les trains.
— La guérite aux signaux. Oui.
— Et sur la voie qui longe la route à droite —
en suivant la ligne dans ce sens. Mais quant à
Lutuf Ullah — un homme de haute taille avec le
nez cassé et un lévrier persan — Aïe ! »
Le jeune homme avait filé en quête de quelque
policeman jeune et enthousiaste, car, comme il
disait, la compagnie avait eu beaucoup à souffrir de déprédations dans ses entrepôts. Mahbub
Ali eut un petit rire dans sa barbe teinte.
« Ils vont arriver avec leurs souliers, en faisant
du bruit, et ils se demanderont pourquoi il
n’y a pas de fakirs. Ce sont des garçons très
intelligents que Barton Sahib et Young Sahib. »
Il attendit immobile quelques minutes, prêt à
les voir remonter la ligne au pas de course et
ceints pour l’action. Une locomotive isolée
traversa la gare, et il entrevit le jeune Barton dans
le tender.
« Je n’ai pas été juste pour cet enfant. Ce
n’est pas tout à fait un âne, dit Mahbub Ali. Une
voiture à feu pour prendre un voleur, c’est nouveau ! »
Quand Mahbub Ali rentra à son camp au petit
jour, personne ne crut utile de lui donner des
nouvelles de la nuit. Personne du moins qu’un
petit palefrenier nouvellement promu au service
du grand homme, que Mahbub fit venir dans sa
minuscule tente pour l’aider à ficeler des paquets.
« Je sais tout, murmura Kim, courbé sur les
sacs d’arçon. Il est venu deux Sahibs sur un te-rain.
J’ai couru dans l’obscurité le long de la voie,
de ce côté des wagons, tandis que le te-rain montait
et descendait lentement. Ils sont tombés sur
deux hommes cachés sous ce truc — Hadji, que
faut-il faire de ce morceau de tabac ? L’envelopper dans du papier et le mettre sous le sac de
sel ? Oui — et les ont terrassés. Mais un des
hommes a frappé un Sahib avec un bois de daim
de fakir (Kim voulait parler du massacre de daim
noir qui forme la seule arme temporelle d’un
fakir) ; il est venu du sang. Alors l’autre Sahib,
après avoir étourdi son propre adversaire, frappa
le meurtrier à l’aide d’un fusil court échappé à la
main du premier homme. Ils faisaient un train
enragé tous ensemble, comme si ce fussent des
fous. »
Mahbub sourit avec un air de résignation angélique.
« Non ! Il s’agit moins de dewanee (démence
ou poursuite correctionnelle, le mot se prête à
un double calembour) que de nizamut (délit
criminel). Un fusil, dis-tu ? Dix bonnes années de
prison.
— Puis ils se sont tenus tous les deux tranquilles,
mais je crois qu’ils étaient presque morts
quand on les a mis sur le te-rain. Leurs têtes
allaient comme ceci. Et il y a beaucoup de sang
sur la ligne. Viens voir ?
— J’ai déjà vu du sang. La prison, c’est un lieu
sûr — fort probablement ils donneront de faux
noms, et certes nul ne les découvrira d’ici
longtemps. C’était le contraire d’amis à moi. Ton
destin et le mien semblent pendre au même fil. Quelle histoire pour le médecin des perles !
Maintenant, vite aux sacs d’arçon et à la batterie de
cuisine. Nous allons sortir les chevaux, et en
route pour Simla. »
Promptement — dans l’acception orientale du
terme — à renfort d’explications interminables,
d’injures et de mots inutiles, insouciamment,
après cent arrêts pour cause d’oublis futiles, le
camp tant bien que mal s’ébranla derrière la
demi-douzaine de chevaux courbatus et rétifs, et
prit la route de Kalka dans la fraîcheur de l’aube
lavée de pluie. Kim, considéré comme le favori de
Mahbub Ali par tous ceux qui désiraient les
bonnes grâces du Pathan, ne fut pas réclamé
pour le travail. Ils s’en allèrent flânant, égrenant
les faciles étapes, faisant halte toutes les quelques
heures à quelque abri du bord de la route.
Les Sahibs voyagent en grand nombre sur la
route de Kalka ; et, comme dit Mahbub Ali, le
moindre jeune Sahib se croit tenu à se montrer
connaisseur en chevaux, et, fût-il endetté
jusqu’au cou, à faire comme s’il allait acheter. C’est
pourquoi, l’un après l’autre, les Sahibs, qui passaient
seuls dans les voitures à relais, s’arrêtaient
pour engager la conversation. Quelques-uns
même descendaient de leurs véhicules pour
tâter les jambes des chevaux, avec des questions
ineptes, ou bien, par pure ignorance du langage du pays, insultant grossièrement l’imperturbable
marchand.
« La première fois que j’ai eu affaire à des
Sahibs, du temps où le Colonel Soady Sahib, alors
gouverneur de Fort Abazai, inonda un jour le
camp du Commissaire par malveillance, confia
Mahbub à Kim, tandis que le gamin bourrait sa
pipe sous un arbre, je ne savais pas à quel point
c’étaient des imbéciles, et leurs paroles me
rendaient furieux. Par exemple — (et il raconta à
Kim une histoire d’expression employée à contre-sens,
quoique en toute innocence, dont celui-ci se
tint les côtes). Aujourd’hui, je vois, cependant
(il exhala lentement sa fumée), qu’il en est d’eux
comme de tous les hommes — sages en certaines
matières, en d’autres tout à fait fous. C’est très
absurde d’employer le mot qu’il ne faut pas
vis-à-vis d’un étranger ; car le cœur a beau être pur
de toute offense, comment l’étranger peut-il le
savoir ? Il y a plus de chances qu’il cherche la
vérité du bout de son couteau.
— C’est vrai, dit Kim, d’un ton solennel.
— C’est pourquoi, dans ta situation, il sied
particulièrement de te rappeler ceci avec les deux
sortes de visages. Parmi les Sahibs, n’oublier
jamais que tu es un Sahib ; parmi les gens de Hind,
toujours te rappeler que tu es — »
Il s’interrompit avec un sourire perplexe.
« Que suis-je, au fait ? Musulman, Hindou,
Jain, ou Bouddhiste ? Voilà le chiendent.
— Tu es sans conteste un mécréant, et c’est
pourquoi tu seras damné. Ainsi dit ma Loi — du
moins je le crois. Mais tu es aussi mon Petit Ami
de Tout au Monde, et je t’aime. Ainsi dit mon
cœur. Il en est en matière de croyances comme
en matière de cheval. L’homme sage sait que les
chevaux sont bons — qu’il y a à gagner avec tous ;
et quant à moi — sauf que je suis un bon Sunni
et que je hais les gens de Tirah — je croirais
volontiers la même chose de toutes les religions.
Maintenant, il va de soi qu’une jument de Kattiawar,
fraîche émoulue des sables de son pays, se
claquera si on l’emmène à l’ouest du Bengale, de
même qu’un étalon de Balkh (et il n’y aurait pas
de meilleurs chevaux que ceux de Balkh, s’ils
n’étaient pas si lourds du garrot) ne servirait de
rien dans les grands déserts du Nord, comparé
aux chameaux des neiges que j’ai vus là-haut.
Aussi, dis-je en mon cœur : les religions sont
comme les chevaux. Chacune a son mérite dans
son propre pays.
— Mais mon lama parlait tout autrement.
— Oh ! c’est un vieux rêveur de rêves du
Bhotiyal. Mon cœur s’irrite un peu, Ami de Tout au
Monde, à te voir faire autant de cas d’un homme
si peu connu.
— C’est vrai, Hadji ; mais je vois qu’il y a lieu ;
et puis mon cœur se sent entraîné vers lui.
— Et le sien vers toi, paraît-il. Les cœurs sont
comme les chevaux ; ils viennent et vont contre
mors ou molette. Crie à Gul Sher Khan là-bas
d’enfoncer plus solidement les piquets de l’étalon
bai. Nous n’avons pas besoin d’une bataille de
chevaux par étape ; l’isabelle et le noir vont se
frapper à la gorge dans un moment… Maintenant,
écoute-moi. Est-il nécessaire au repos de ton
cœur de voir ce lama ?
— C’est la moitié de mon dessein, dit Kim. Si
je ne le revois, ou si on me le prend, je m’en irai
de ce madrissah de Nucklao et — et une fois
parti, qui me retrouvera ?
— C’est vrai. Jamais poulain n’eut entrave
plus frêle. »
Mahbub hocha la tête.
« N’aie pas peur (Kim parlait comme s’il eût
pu se volatiliser sur l’heure.) Mon lama m’a dit
qu’il viendrait me voir au madrissah.
— Un mendiant et sa sébile devant ces jeunes Sa —
— Pas tous ! (Kim interrompit abruptement.)
Ils ont le blanc de l’œil teinté de bleu et du noir
à la racine des ongles, du sang de basse caste,
beaucoup d’entre eux. Fils de metheeranees —
beaux-frères du bhungi (balayeur). »
Il est inutile de suivre le reste du pedigree ;
mais Kim dévida son petit rouleau clairement,
sans s’échauffer, tout en mâchant une canne à
sucre.
« Ami de Tout au Monde, dit Mahbub, en
poussant sa pipe vers le gamin pour qu’il la
nettoyât, j’ai rencontré nombre d’hommes, de
femmes, et d’enfants, et pas mal de Sahibs. Je n’ai
jamais de ma vie rencontré un petit drôle
comme toi.
— Pourquoi donc ? Puisque je te dis toujours
la vérité.
— C’est la raison peut-être, car ce monde
foisonne de dangers pour les honnêtes gens. »
Mahbub Ali se leva pesamment, rajusta sa
ceinture, et se dirigea vers les chevaux.
« À moins que je la vende ? »
Le ton dont la phrase fut lancée arrêta
Mahbub, qui fit demi-tour.
« Quelle nouvelle diablerie ?
— Huit annas, et je dirai, dit Kim avec une
grimace réjouie. Cela intéresse ton repos.
— Ô Shaitan ! »
Mahbub donna l’argent.
« Te rappelles-tu la petite histoire des voleurs
cette nuit, là-bas, à Umballa ?
— Comme ils en voulaient à ma vie, je n’ai
pas tout à fait oublié. Pourquoi ?
— Te rappelles-tu le sérail de Kashmir ?
— Je vais te tirer les oreilles d’ici un moment, Sahib.
— Inutile — Pathan. Seulement, le second
fakir que les Sahibs ont laissé assommé sur place
était l’homme qui vint fouiller ton entrepôt à
Lahore. J’ai vu sa figure comme on le hissait sur
la locomotive. C’est le même homme.
— Pourquoi ne m’as-tu pas dit cela plus tôt ?
— Oh ! il ira en prison, on te le gardera quelques
années. Il est inutile d’en conter plus qu’il
n’en faut d’un seul coup. En outre, je n’avais pas
besoin alors d’argent pour acheter des sucreries.
— Allah Kerim ! dit Mahbub Ali, vendras-tu
donc un jour ma tête pour des sucreries si l’idée
t’en prend ? »
Kim se souviendra toute sa vie du long et nonchalant
voyage qu’ils firent d’Umballa, par Kalka
et les jardins qui touchent la ville, jusqu’à Simla.
Une crue subite de la Rivière Gugger emporta un
des chevaux (le meilleur, soyez-en sûr) et faillit
noyer Kim parmi les galets bondissants. Plus
haut sur la route les bêtes s’emballèrent à la vue
d’un éléphant du Gouvernement, et, bien nourris
d’herbes qu’ils étaient, il en coûta un jour et
demi pour les rassembler de nouveau. Puis on
rencontra Sikandar Khan, qui ramenait cinq ou six rosses invendables, — le reste de son fonds,
— et il fallut que Mahbub, qui a plus de sens
maquignon dans l’ongle de son petit doigt que
Sikandar Khan dans toutes ses tentes, achetât de
toute nécessité deux des pires canards, ce qui
représente huit heures de diplomatie laborieuse et
des pipes à n’en plus finir. Mais quelles délices !
— la route vagabonde, tantôt grimpant, tantôt
plongeant, rasant les premières pentes des
éperons montagnards les rougeurs du matin sur les
neiges lointaines ; les candélabres des cactus
étagés en gradins aux flancs des ravins pierreux ;
les murmures de mille fontaines ; les jacasseries
des singes ; les déodars solennels, s’élevant l’un
derrière l’autre, avec leurs rameaux penchants ;
le panorama des plaines se déroulant immense
leurs pieds ; l’incessant cornement des trompettes
des tongas[3], et l’élan fou des chevaux
maîtrisés quand une tonga doublait un tournant ;
les haltes pour les prières (Mahbub se montrait
fort scrupuleux en fait d’ablutions à sec et de
meuglements, quand le temps ne pressait pas) ;
les colloques du soir aux haltes, où chameaux et
bœufs ruminaient gravement de concert tandis
qu’indifférents les conducteurs échangeaient les
nouvelles de la route — toutes ces choses faisaient chanter d’allégresse le cœur de Kim.
« Mais le jour où ce sera fini de danser et de
rire, dit Mahbub Ali, viendra le Colonel Sahib, et
ce sera moins drôle.
— Le beau pays — le merveilleux pays que la
terre de Hind ! — et le pays des Cinq-Rivières est
plus beau que tout (Kim chantait presque). Là je
retournerai si Mahbub Ali ou le Colonel lèvent
main ou pied contre moi. Une fois parti, qui me
trouvera ? Regarde, Hadji, n’est-ce point là-bas la
ville de Simla ? Allah, quelle ville !
— Le frère de mon père, et c’était un vieillard
du temps qu’on creusait à Peshawer le puits de
Mackerson Sahib, se rappelait les jours où elle ne
comptait que deux maisons. »
Il mena les chevaux, par un chemin qui
s’embranchait au-dessous de la route principale, au
bazar de la ville basse — véritable garenne
encombrée qui escalade la vallée jusqu’à l’Hôtel de
Ville à l’angle de quarante-cinq degrés. Un
homme qui connaît son chemin dans ce dédale
peut y défier toute la police de la capitale d’été
indienne, tant verandah communique astucieusement
avec verandah, ruelle avec ruelle, entrée
avec issue. Ici habitent ceux qui pourvoient aux
besoins de la cité joyeuse — jhampanis qui
traînent la nuit les rickshaws des belles dames et
jouent jusqu’au petit jour ; marchands d’huile, de curiosités ou de bois de chauffage ; prêtres,
voleurs et employés indigènes du Gouvernement ;
ici peut-on entendre des courtisanes discuter des
choses que l’on pourrait compter parmi les plus
profonds secrets du Conseil Suprême de l’Inde ;
et c’est ici que s’assemblent tous les sous-agents
de la moitié des États indigènes. C’est ici également
que Mahbub Ali loua une chambre, pourvue
d’une serrure beaucoup plus solide que celle
de son entrepôt à Lahore, dans la maison d’un
marchand de bœufs mahométan. C’était aussi
une maison de miracles, car il y entra, vers la
tombée du jour, un petit palefrenier mahométan,
et il en ressortit une heure plus tard un jeune
eurasien — la teinture fournie par la fille de
Lucknow était de qualité supérieure — en
vêtements de confection mal ajustés.
« J’ai causé avec Creighton Sahib, dit Mahbub
Ali, et pour la seconde fois la Main de l’Amitié
a détourné le Fouet de la Calamité. Il dit
qu’ayant entièrement perdu soixante jours sur
la Route, il est trop tard bien entendu pour
t’envoyer à une école dans la montagne.
— J’ai dit que mes vacances sont à moi. Je ne
vais pas au collège deux fois. C’est la première
moitié de mon contrat.
— Le Colonel Sahib n’a pas encore eu vent du
pacte. Il faut que tu loges dans la maison de Lurgan Sahib jusqu’au moment de retourner à Nucklao.
— Je préférerais loger avec toi, Mahbub.
— Tu ne sais pas quel honneur on te fait. Lurgan
Sahib lui-même t’a demandé. Tu monteras
la côte et suivras la route à la crête, et là il faut
que tu oublies pour quelque temps m’avoir
jamais vu ou entretenu, moi, Mahbub Ali, qui
vends des chevaux à Creighton Sahib, que tu ne
connais pas. Souviens-toi de cet ordre. »
Kim inclina la tête.
« Bien, dit-il, et qui est Lurgan Sahib ? Non —
(il croisa le regard acéré de Mahbub) ; en vérité
je n’ai jamais entendu son nom. Est-ce par hasard
(il baissa la voix) l’un de nous ?
— Que vient faire ce nous, Sahib ? répondit
Mahbub Ali du ton dont il usait envers les
Européens. Je suis un Pathan ; tu es un Sahib et le
fils d’un Sahib. Lurgan Sahib tient boutique parmi
les magasins européens. Tout Simla le sait.
Tu demanderas là… et puis, Ami de Tout au
Monde, c’est quelqu’un à qui il faut obéir
jusqu’au moindre battement de ses cils. On prétend
qu’il fait de la magie, mais cela te sera égal.
Monte la côte et demande. Ici commence le Grand Jeu. »
fin du premier volume
VIII
« Alors, pour l’amour de Dieu, change ce bleu
pour du rouge, » dit Mahbub, faisant allusion à
la nuance hindoue du mauvais turban que portait Kim.
Celui-ci riposta par le vieux proverbe :
« Je veux bien changer de croyance et de
linge, pourvu que ce soit toi qui paies. »
Le marchand faillit tomber de cheval à force de
rire. L’échange s’opéra dans une boutique du
faubourg, d’où Kim ressortit transformé, du
moins quant au dehors, en mahométan.
Mahbub loua une chambre contre la gare,
envoya chercher un repas cuit des plus
somptueux avec des confiseries de crème aux amandes
(des balushai, comme nous les appelons) et du
tabac de Lucknow haché fin.
« Cela vaut mieux que certaine autre viande que me faisait manger le Sikh, dit Kim avec un
rire, en s’asseyant sur ses talons, et pour sûr on
ne sert pas de plats pareils à mon madrissah.
— Il me plairait d’entendre parler de ce fameux
madrissah. (Mahbub se fourrait de grosses
boulettes de mouton aux épices frit dans la
graisse avec des choux et des oignons dorés.)
Mais raconte-moi d’abord, d’un bout à l’autre et
sans mentir, comment tu t’es enfui. Car, ô Ami
de Tout au Monde (il relâcha sa ceinture qui
craquait), je ne pense pas qu’on voie souvent un
Sahib et le fils d’un Sahib s’échapper de là.
— Comment pourraient-ils ? Ils ne connaissent
pas le pays. Ce n’était rien à faire, » dit Kim.
Et il commença son récit. Quand il en arriva
au déguisement et à l’entrevue avec la fille dans
le bazar, Mahbub Ali perdit toute gravité. Il rit
tout haut et se donna des claques sur la cuisse.
— Shabash ! Shabash ! Oh ! bien joué, petit !
Qu’est-ce que le médecin des turquoises va dire
de cela ? Maintenant, ne va pas si vite, écoutons
ce qui arriva ensuite — pas à pas, sans rien
omettre. »
Pas à pas donc, Kim narra ses aventures,
entrecoupées d’accès de toux quand le tabac
fortement parfumé le prenait aux bronches.
« Je le disais bien, grogna tout bas Mahbub
Ali, je le disais bien que c’était le poney qui s’échappe pour jouer au polo. Le voilà déjà mûr
— il n’a plus qu’à apprendre ses distances et ses
allures. Écoute, maintenant. J’ai détourné de ta
peau le fouet du Colonel, et ce n’est pas un mince
service.
— C’est vrai. (Kim lança trois bouffées avec
sérénité.) C’est tout à fait vrai.
— Mais ce n’est pas une raison pour croire que
cette manière de s’échapper et de rentrer vaille
rien de bon.
— C’était mes vacances, Hadji. J’avais été
esclave pendant tant de semaines. Pourquoi
n’aurais-je pas décampé, l’école une fois fermée ?
Note aussi qu’en vivant de mes amis ou en
travaillant pour gagner mon pain, comme avec le
Sikh, j’ai épargné de la dépense au Colonel
Sahib. »
Les lèvres de Mahbub, se contractèrent sous sa
moustache soigneusement taillée à la musulmane.
« Que font quelques roupies (le Pathan tendit
sa main ouverte d’un geste négligent) au Colonel
Sahib ? Il les dépense à bon escient, et nullement
par affection pour toi.
— Ça, dit Kim d’une voix lente, il y a longtemps que je le sais.
— Qui te l’a dit ?
— Le Colonel Sahib lui-même. Pas en tant de
mots, mais assez clairement, quand on n’est pas tout à fait une bête. Oui-da, il me l’a dit dans le
te-rain en descendant à Lucknow.
— Soit. Eh bien, alors, je vais t’en dire plus
long, Ami de Tout au Monde, quoiqu’en te le
disant je joue ma tête.
— Je l’ai tenue déjà en gage à Umballa, dit
Kim, en savourant ses mots, le jour où tu m’as
enlevé sur ton cheval après que le tambour m’eut
battu.
— Parle un peu plus clairement. Tout le monde
peut mentir, sauf nous deux. Car ta vie est également en mon pouvoir. Je n’aurais qu’à lever
le doigt que voici.
— Voilà une chose que je sais bien aussi, dit
Kim, en rajustant le charbon rouge sur la tige de
bambou. C’est un lien très sûr entre nous. Je
reconnais que tu me tiens encore plus sûrement ;
qui s’inquiéterait en effet d’un gamin assommé,
ou bien jeté dans un puits au bord de la route ?
Mais, d’autre part, bien des gens, ici comme à
Simla et comme dans les passes derrière les
montagnes, diraient : « Qu’est-il arrivé à Mahbub
Ali ? » si on le trouvait mort parmi ses chevaux.
Le Colonel Sahib aussi ferait sûrement une enquête.
Mais pourtant (le visage de Kim se plissa
de malice), il ne la prolongerait pas trop, son
enquête, de peur que les gens ne disent :
« Qu’est-ce que ce Colonel Sahib peut bien avoir à faire avec ce maquignon ? » Tandis que moi —
si je vivais —
— Comme tu mourrais assurément —
— Cela se peut ; mais je te dis, si je vivais, moi,
et moi seul, saurais qu’on est venu la nuit, — un
simple voleur peut-être — à l’entrepôt de Mahbub
Ali, au Sérail, et qu’on l’a tué, avant de fouiller en
règle dans ses sacs d’arçon et entre les semelles
de ses babouches, ou après l’avoir fait. Faudrait-il
raconter ces choses au Colonel, et ne me dirait-il
pas — je n’ai pas oublié le jour où il m’envoya
chercher un étui à cigares qu’il n’avait pas égaré :
« Que me fait Mahbub Ali ? »
Une volute de fumée lourde monta lentement.
Il y eut une longue pause ; puis Mahbub Ali,
d’une voix altérée par l’admiration, dit :
« Et c’est avec ces choses-là dans l’esprit que
tu te couches et lèves au milieu des fils de Sahibs,
au madrissah — et que tu reçois avec humilité les
leçons de tes professeurs ?
— C’est l’ordre, dit Kim débonnairement. Qui
suis-je pour discuter un ordre ?
— Un fils d’Iblis de la pire espèce, dit Mahbub
Ali. Mais qu’est-ce que cette histoire de voleur
et de fouille ?
— Ce que j’ai vu, dit Kim, la nuit où mon lama
et moi nous avons couché près de ta loge dans le
Sérail de Kashmir. La porte en resta ouverte, ce qui, je crois, n’est pas ta coutume, Mahbub. Il
entra comme un homme assuré que tu ne
reviendrais pas de si tôt. J’avais l’œil collé à un
trou formé par un nœud du bois dans la cloison.
Il cherchait, semblait-il, quelque chose — il ne
s’agissait ni de tapis, ni d’étriers, ni de bride, ni
de vases de cuivre — quelque chose de petit et de
très soigneusement caché. Autrement, pourquoi
aurait-il passé une lame de fer entre les semelles
de tes babouches ?
— Ah ! sourit paisiblement Mahbub Ali. En
voyant cela, quelle histoire as-tu imaginée, ô
Puits de Vérité ?
— Aucune. J’ai mis ma main sur mon amulette,
elle touche toujours ma peau, et me rappelant
certain pedigree d’étalon blanc qui m’était
tombé sous la dent en mangeant un morceau de
pain musulman, je partis pour Umballa, me
doutant fort que je portais un secret lourd. À ce
moment-là, s’il m’avait plu, ta tête m’appartenait.
Il n’y avait qu’à dire à cet homme : « J’ai ici un
papier concernant un cheval, lequel papier je ne
puis lire. » Et alors ?
Kim épia Mahbub en dessous.
— Alors tu aurais bu de l’eau deux fois encore —
peut-être trois, après cela. Pas plus de
trois fois, je pense, dit Mahbub simplement.
— C’est vrai. J’y ai un peu pensé, mais j’ai surtout beaucoup pensé que je t’aimais, Mahbub.
En conséquence je suis allé à Umballa, comme tu
sais, mais (et voici ce que tu ne sais pas) je suis
resté caché dans l’herbe du jardin pour voir ce
que ferait le Colonel Creighton Sahib en lisant le
pedigree de l’étalon blanc —
— Et qu’a-t-il fait ? »
Car Kim avait coupé court à l’entretien.
« Donnes-tu, toi, des nouvelles pour le plaisir,
ou si tu les vends ? demanda Kim.
— Je vends et — j’achète. »
Mahbub sortit une pièce de quatre annas de sa
ceinture et la leva entre ses doigts.
« Huit, dit Kim, obéissant machinalement à
l’instinct d’enchère de l’Orient. »
Mahbub rit et serra la pièce.
« Trop facile, ce marché-là, Ami de Tout au
Monde. Parle donc pour l’amour. Chacun de nous
tient la vie de l’autre dans ses mains.
— Très bien. J’ai vu le Jang-i-Lat Sahib arriver
pour un grand dîner. Je l’ai vu dans le bureau de
Creighton Sahib. Je les ai vus tous deux lire le
pedigree de l’étalon blanc. J’ai entendu jusqu’aux
ordres donnés pour les préparatifs d’une grande guerre.
— Hah ! (Mahbub hocha la tête, une flamme au
profond de ses orbites). Le jeu est bien joué.
Cette guerre est bien finie maintenant, et le mal, il faut l’espérer, écrasé dans l’œuf — grâce à moi
— et à toi. Qu’as-tu fait ensuite ?
— Je me servis de ces nouvelles comme d’un
hameçon pour pêcher des vivres et de l’honneur
parmi les habitants d’un village dont le prêtre
drogua mon lama. Mais j’avais pris la bourse du
vieux, et le brahmane ne trouva rien. Il n’était
pas content, le matin. Ho ! Ho ! Et je me servis
aussi des nouvelles quand je tombai entre les
mains du régiment blanc, celui du Taureau !
— C’était de la folie, dit Mahbub en fronçant le
sourcil. On ne jette pas des secrets de droite et de
gauche, comme les bouses sèches au feu, cela se
ménage — comme le bhang[1].
— C’est ce que je pense maintenant, et du reste
cela ne m’a fait aucun bien. Mais voilà très longtemps
(il fit le geste de balayer tout cela d’un
revers de main brune), et depuis lors, la nuit
surtout sous le punkah, au madrissah, j’ai pensé
très profondément.
— Est-il permis de demander où les pensées du
Nourrisson Céleste ont bien pu le conduire ?
dit Mahbub, sur un ton de sarcasme incisif, en
caressant sa barbe écarlate.
— C’est permis, dit Kim, sur le même diapason.
On prétend à Nucklao qu’un Sahib ne doit jamais avouer à un homme noir une faute commise. »
Comme un éclair, la main de Mahbub fila vers
sa poitrine, car appeler un Pathan « homme
noir » (kala admi) est une sanglante injure. Puis,
il se rappela et rit :
« Parle, Sahib ; ton homme noir écoute.
— Mais, dit Kim, je ne suis pas un Sahib, et je
déclare que j’ai fait une faute quand je t’ai
maudit, Mahbub Ali, le jour où j’ai cru, à
Umballa, qu’un Pathan me trahissait. J’avais perdu
mon bon sens ; car je venais alors seulement
d’être pris, et je voulais tuer ce tambour de basse
caste. Je le dis maintenant, Hadji, ce fut bien fait ;
et je vois ma route libre devant moi. Je resterai
dans le madrissah jusqu’à ce que je sois mûr.
— Bien dit. C’est surtout les distances et les
chiffres et la manière de se servir de la boussole
qu’il faut apprendre pour jouer ce jeu. Quelqu’un
attend là-haut dans les Montagnes pour te montrer.
— J’apprendrai leur leçon à une condition —
c’est que mon temps me soit accordé sans
conteste quand le madrissah est fermé. Demande
cela pour moi au Colonel.
— Mais pourquoi ne pas demander toi-même
au Colonel dans la langue des Sahibs ?
— Le Colonel est le serviteur du Gouvernement. On l’envoie ici ou là, il ne faut qu’un mot, et il a
son propre avancement à considérer. (Vois
combien j’ai déjà appris à Nucklao !) En outre, le
Colonel, je ne le connais que depuis trois mois
seulement. Je connais un certain Mahbub Ali
depuis six ans. Tu vois ! Au madrissah j’irai. Au
madrissah j’apprendrai. Au madrissah je serai
un Sahib. Mais quand le madrissah est fermé,
alors, il me faut être libre et m’en aller parmi les
miens. Autrement, je meurs !
— Et qui sont donc les tiens, Ami de Tout au
Monde ?
— Tout le grand beau pays, dit Kim en promenant
sa patte autour des murs de glaise de la
petite pièce où dans l’huile, au fond de ta niche,
la mèche de chanvre brûlait lourdement à travers
la fumée de tabac. Et, de plus, je voudrais
revoir mon lama. Et, de plus, j’ai besoin d’argent.
— C’est le besoin de tout le monde, dit Mahbub
gravement. Je te donnerai huit annas, car on ne
ramasse pas beaucoup d’argent sous les pieds des
chevaux, et il faudra que cela te fasse quelque
temps. Quant à tout le reste, je suis content,
inutile d’en dire plus. Dépêche-toi d’apprendre, et,
dans trois ans, ou peut-être moins, tu pourras
nous aider — même moi.
— Ai-je donc jusqu’aujourd’hui été si grande
gêne ? dit Kim avec un rire gamin.
— Ne réponds pas, grogna Mahbub. Tu es mon
nouveau garçon d’écurie. Va te coucher au milieu
de mes gens. Ils sont au bas bout de la gare avec
les chevaux.
— Ils me ramèneront à coups de bâton jusqu’à
l’autre bout, si je me présente sans laissez-passer. »
Mahbub chercha dans sa ceinture, mouilla son
pouce sur un bâton d’encre de chine, et l’appuya
sur un morceau de souple papier indigène. De
Balk à Bombay tout le monde connaît l’empreinte
aux frustes contours que raye en diagonale une
vieille cicatrice.
« En voilà assez pour montrer au chef de mes
hommes. Je viendrai dans la matinée.
— Par quelle route ? demanda Kim.
— Par la route qui vient de la ville. Il n’y en a
qu’une, et puis nous retournerons chez Creighton
Sahib. Je t’ai sauvé d’une raclée.
— Allah ! Qu’est-ce que cela quand la tête tient
à peine aux épaules ? »
Kim se glissa dehors doucement dans la nuit,
fit à demi le tour de la maison en rasant les
murs, et, tournant le dos à la gare, marcha un
mille ou à peu près. Puis, dessinant un vaste
circuit, il revint sans se presser, car il lui fallait le
temps d’inventer une histoire en prévision d’une question possible de la part d’un membre de la
suite de Mahbub.
Celle-ci campait dans un terrain vague, à côté
du chemin de fer, et, en vrais indigènes, ceux qui
la composaient n’avaient naturellement pas
déchargé les deux wagons qui contenaient les
animaux de Mahbub mêlés avec des bêtes du pays,
acquisition récente de la Compagnie des tramways
de Bombay. Le chef de caravane, Mahométan
affalé, à mine de phtisique, héla Kim incontinent,
mais s’adoucit à la vue du sceau-manuel
de Mahbub.
« Le Hadji, par faveur propre, m’engage, dit
Kim avec sécheresse. Si on en doute, qu’on
l’attende jusqu’à demain matin. Pour le quart
d’heure, une place auprès du feu. »
S’ensuivit une minute de l’inévitable et gratuit
bavardage que les indigènes de basse caste
croient devoir faire entendre en toute occasion.
Le bruit s’éteignit, et Kim se coucha derrière le
petit groupe des gens de Mahbub, presque sous
les roues d’un wagon à chevaux, roulé dans une
couverture d’emprunt. Or, une couche au milieu
de briques et de rebuts de ballast, par une nuit
humide, entre des chevaux trop serrés et des
Baltis mal lavés, ne charmerait guère la plupart
des adolescents d’Europe ; mais Kim se sentait
parfaitement heureux. Changement de décor, de service, d’entourage, tout cela formait l’air même
que humaient avec volupté ses jeunes narines, et
la pensée des petits lits blancs de Saint-Xavier,
tous alignés sous le punkah, lui procurait à peu
près la même joie que de se réciter la table de
multiplication en anglais.
« Je suis très vieux, songeait-il à travers le
sommeil commençant. Chaque mois je vieillis
d’une année. J’étais très jeune, et bête par-dessus
le marché, quand j’ai porté le message de Mahbub
à Umballa. Même au temps où je joignis ce régiment
blanc, j’étais très jeune, très gosse et n’avais
point de sagesse. Mais maintenant j’apprends
chaque jour, et, dans trois ans, le colonel me fera
sortir du madrissah et me laissera aller sur la
route avec Mahbub à la chasse de pedigrees de
chevaux, ou peut-être bien j’irai pour mon propre
compte ; ou bien encore, je trouverai le lama et
cheminerai avec lui. Oui ; cela vaut mieux. De
nouveau, comme chela, accompagner mon lama
quand il reviendra à Bénarès. »
Les idées bientôt se suivirent, plus lentes et
moins associées. Il se sentait glisser dans la
féerie des songes, quand un chuchotement frappa
ses oreilles, mince et coupant, dominant le babil
monotone qui bruissait autour du feu. Cela venait
de derrière le wagon à chevaux bardé de fer.
« Il n’est pas ici, alors ?
— Où peut-il être ailleurs que dans la cité, à
quelque débauche. On ne cherche pat un rat dans
une mare à grenouilles ! Viens donc. Ce n’est pas
notre homme.
— Il ne doit pas franchir les Passes une
seconde fois. C’est l’ordre.
— Achète quelque femme pour le droguer.
Cela coûte une poignée de roupies, et pas de
témoins à craindre.
— Sauf la femme. Il faut quelque chose de plus
sûr ; et souviens-toi que sa tête est à prix.
— Oui, mais la police a le bras long, et nous
sommes loin de la frontière. Si c’était à Peshawer
à l’heure qu’il est !
— Oui — à Peshawer, ricana la seconde voix.
Peshawer, où il n’a que des parents —
des terriers à vingt issues et des femmes pour se cacher
derrière leurs jupes. Oui, Peshawer ou Jehan-num[2]
nous iraient aussi bien.
— Alors, quel est le plan ?
— Imbécile, ne l’ai-je pas dit cent fois ? Attends
qu’il vienne se coucher, et alors une balle, bien
logée. Les wagons sont entre nous et la poursuite.
Nous n’avons qu’à retraverser les voies au galop
et suivre notre route. Attends ici au moins jusqu’à
l’aube. Quelle espèce de fakir es-tu pour
grelotter à l’idée d’une petite veille ?
— Oh ! oh ! pensa Kim derrière ses yeux clos. Il
s’agit de Mahbub encore. Décidément, ce n’est pas
une bonne marchandise à colporter aux Sahibs
que des pedigrees d’étalon blanc ! Ou peut-être
Mahbub a-t-il vendu d’autres nouvelles. Maintenant
que faire, Kim ? Je ne sais pas où Mahbub
gîte, et s’il vient ici avant le jour, ils le tueront.
Tu n’y gagnerais rien, Kim. Avec cela, ce n’est
pas une affaire qui regarde la police. Là, c’est
Mahbub qui n’y gagnerait rien ; et (il ricana presque
à voix haute) je ne me rappelle pas une seule
leçon de Nucklao qui puisse m’aider présentement.
Allah ! Kim est ici, et là-bas c’est eux.
Donc tout d’abord Kim doit s’éveiller et partir,
de façon qu’ils ne soupçonnent rien. Un mauvais
rêve éveille un homme — ainsi —
Il rejeta la couverture de son visage, et se
dressa soudain en poussant le hurlement terrible,
gargouillant et inarticulé, de l’Asiatique qu’un
cauchemar réveille en sursaut.
— Urr-urr-urr-urr ! Ya-la-la-la-la ! Narain ! Le
churel ! Le churel ! »
Un churel, c’est le fantôme particulièrement
dangereux d’une femme morte en couches. Il
hante les routes solitaires, ses pieds sont tournés
à l’envers sur ses chevilles, et il mène les hommes
au tourment.
On entendit chevroter en gamme ascendante le hurlement de Kim, jusqu’au moment où il se mit
debout d’un saut, et s’éloigna encore titubant de
sommeil, tandis que le camp le couvrait
d’imprécations pour les avoir réveillés. À quelque vingt
mètres plus loin en remontant la voie, il se coucha
de nouveau, en prenant soin que les deux
confidents l’entendissent gémir et grommeler à
mesure qu’il se remettait. Au bout de quelques
minutes il se boula du côté de la route, et
s’éclipsa dans l’ombre épaisse.
Il trotta prestement jusqu’à ce qu’il arrivât à
un égout. Il reparut derrière, son menton au
niveau de la pierre qui en recouvrait l’entrée. De
là, invisible, rien ne pouvait lui échapper du
trafic nocturne.
Deux ou trois chars avec un bruit de ferrailles
passèrent, dans la direction des faubourgs ;
ensuite un policeman qui toussait, et un piéton
ou deux, pressés, qui chantaient pour éloigner les
mauvais esprits. Puis sonna le bruit sec d’un
sabot ferré.
« Ah ! voilà qui ressemble davantage à
Mahbub, pensa Kim, tandis que la bête tiquait devant
la petite tête au-dessus de la pierre.
— Ohé, Mahbub Ali, murmura-t-il, prends
garde ! »
Le cheval, brusquement arrêté, fléchit sur
l’arrière-train et recula vers la pierre.
« Du diable si jamais, dit Mahbub, je prends
encore un cheval ferré pour une course de nuit.
Ils ramassent tous les os et tous les clous de la
ville. »
Il se pencha pour lever le pied de devant de la
bête, et ce mouvement mit sa tête à un pied de
celle de Kim.
« Baisse-toi — reste baissé, murmura-t-il. La
nuit est pleine d’yeux.
— Deux hommes attendent
ton retour derrière les wagons aux chevaux. Ils
t’enverront une balle aussitôt couché, parce que
ta tête est à prix. J’ai entendu, je dormais près
des chevaux.
— Les as-tu vus ? — Holà, Grand’père du
Diable ! »
Cela crié au cheval sur un ton de fureur.
« Non.
— Est-ce qu’il n’y en avait pas un habillé à peu
près comme un fakir ?
— L’un a dit à l’autre : « Quelle espèce de
fakir es-tu pour grelotter à l’idée d’une petite
veille ? »
— Bon. Retourne au camp et couche-toi. Je ne
mourrai pas cette nuit. »
Mahbub fit tourner son cheval, et disparut.
Kim revint ventre à terre en arrière, sans quitter
le fond du fossé, jusqu’à ce qu’il atteignît un
point en face du lieu où il s’était étendu pour la seconde fois, franchit la route comme une
belette, et s’enroula de nouveau dans la couverture.
— En tout cas, Mahbub sait, pensa-t-il avec
satisfaction. Et il a certainement parlé du ton d’un
homme qui s’y attendait. Je doute que ces deux-là
profitent beaucoup à cette veille. »
Une heure passa, et, malgré la meilleure
volonté du monde de se tenir éveillé toute la nuit,
il dormit profondément. De temps en temps un
train de nuit rugissait le long des rails, à moins
de vingt pieds de lui ; mais il avait pour le bruit
pur et simple toute l’indifférence de l’Oriental.
Cela ne tissait pas même un rêve dans la trame
de son sommeil.
Mahbub, lui, n’était rien moins qu’endormi.
Il ressentait un ennui véhément à ce que des gens
étrangers à sa tribu et que ne touchaient en rien
ses amours de hasard le poursuivissent dans un
but de mort. D’instinct, son premier mouvement
fut de traverser la ligne plus bas, de remonter, et,
surprenant ses bons amis par derrière, de les
expédier sommairement. Mais, ici, il y réfléchit avec
chagrin, une autre branche du Gouvernement,
sans rapports aucuns avec le Colonel Creighton,
pourrait exiger des explications difficiles à
fournir ; et il savait qu’au sud de la frontière on fait
les plus ridicules affaires d’un cadavre ou deux.
Il n’avait éprouvé aucun ennui de ce genre depuis l’envoi de Kim à Umballa avec le message, et il se
flattait d’avoir finalement détourné les soupçons.
Alors, une très brillante idée lui traversa l’esprit.
« Les Anglais disent éternellement la vérité,
dit-il, c’est pourquoi nous autres, gens du pays,
nous nous faisons duper éternellement. Par
Allah ! je dirai la vérité à un Anglais ! À quoi sert
la police du Gouvernement si un pauvre Kabouli
se fait voler ses chevaux jusque dans leurs
wagons. On se croirait à Peshawer ! Je devrais
déposer une plainte à la gare. Mieux encore, parler
à quelque jeune Sahib du chemin de fer ! Ils font
du zèle, et s’ils attrapent des voleurs, on leur en
tient compte. »
Il attacha son cheval hors de la gare et entra
sur le quai.
« Hullo, Mahbub Ali ! s’écria un jeune surveillant
en second du service des marchandises, qui
attendait pour descendre la ligne — un grand
gars aux cheveux d’étoupe, aux allures d’homme
de cheval, en toile blanche défraîchie. — Qu’est-ce
que vous faites ici ? À vendre des cigares — hein ?
— Non, je ne suis pas inquiet de mes chevaux.
Je viens chercher Lutuf Ullah. J’ai un wagon
chargé là-haut en gare. Est-ce qu’on pourrait les
faire sortir à l’insu du chemin de fer ?
— Je ne pense pas, Mahbub. Vous avez droit
de porter plainte contre nous, si cela arrive.
— J’ai vu deux hommes tapis sous les roues
de l’un des trucs depuis le commencement de la
nuit. Les fakirs n’ont pas pour habitude de voler
les chevaux, et je n’y ai plus pensé. Je voudrais
trouver Lutuf Ullah, mon associé.
— Hein ? Vraiment ? Vous les avez vus ? Et vous
ne vous êtes pas cassé la tête à leur sujet ? Ma
parole, il vaut autant que je vous aie rencontré.
Quel air avaient-ils, hein ?
— Ce n’étaient que des fakirs. Ils ne veulent
que prendre un peu de grain peut-être dans l’un
des wagons. Il y en a beaucoup le long de la ligne.
L’État ne s’en apercevra même pas. Je venais ici
chercher mon associé Lutuf Ullah —
— Pour tout à l’heure, l’associé. Où sont vos
wagons ?
— Un peu de ce côté-ci de l’endroit le plus
éloigné où l’on fait des lampes pour les trains.
— La guérite aux signaux. Oui.
— Et sur la voie qui longe la route à droite —
en suivant la ligne dans ce sens. Mais quant à
Lutuf Ullah — un homme de haute taille avec le
nez cassé et un lévrier persan — Aïe ! »
Le jeune homme avait filé en quête de quelque
policeman jeune et enthousiaste, car, comme il
disait, la compagnie avait eu beaucoup à souffrir de déprédations dans ses entrepôts. Mahbub
Ali eut un petit rire dans sa barbe teinte.
« Ils vont arriver avec leurs souliers, en faisant
du bruit, et ils se demanderont pourquoi il
n’y a pas de fakirs. Ce sont des garçons très
intelligents que Barton Sahib et Young Sahib. »
Il attendit immobile quelques minutes, prêt à
les voir remonter la ligne au pas de course et
ceints pour l’action. Une locomotive isolée
traversa la gare, et il entrevit le jeune Barton dans
le tender.
« Je n’ai pas été juste pour cet enfant. Ce
n’est pas tout à fait un âne, dit Mahbub Ali. Une
voiture à feu pour prendre un voleur, c’est nouveau ! »
Quand Mahbub Ali rentra à son camp au petit
jour, personne ne crut utile de lui donner des
nouvelles de la nuit. Personne du moins qu’un
petit palefrenier nouvellement promu au service
du grand homme, que Mahbub fit venir dans sa
minuscule tente pour l’aider à ficeler des paquets.
« Je sais tout, murmura Kim, courbé sur les
sacs d’arçon. Il est venu deux Sahibs sur un te-rain.
J’ai couru dans l’obscurité le long de la voie,
de ce côté des wagons, tandis que le te-rain montait
et descendait lentement. Ils sont tombés sur
deux hommes cachés sous ce truc — Hadji, que
faut-il faire de ce morceau de tabac ? L’envelopper dans du papier et le mettre sous le sac de
sel ? Oui — et les ont terrassés. Mais un des
hommes a frappé un Sahib avec un bois de daim
de fakir (Kim voulait parler du massacre de daim
noir qui forme la seule arme temporelle d’un
fakir) ; il est venu du sang. Alors l’autre Sahib,
après avoir étourdi son propre adversaire, frappa
le meurtrier à l’aide d’un fusil court échappé à la
main du premier homme. Ils faisaient un train
enragé tous ensemble, comme si ce fussent des
fous. »
Mahbub sourit avec un air de résignation angélique.
« Non ! Il s’agit moins de dewanee (démence
ou poursuite correctionnelle, le mot se prête à
un double calembour) que de nizamut (délit
criminel). Un fusil, dis-tu ? Dix bonnes années de
prison.
— Puis ils se sont tenus tous les deux tranquilles,
mais je crois qu’ils étaient presque morts
quand on les a mis sur le te-rain. Leurs têtes
allaient comme ceci. Et il y a beaucoup de sang
sur la ligne. Viens voir ?
— J’ai déjà vu du sang. La prison, c’est un lieu
sûr — fort probablement ils donneront de faux
noms, et certes nul ne les découvrira d’ici
longtemps. C’était le contraire d’amis à moi. Ton
destin et le mien semblent pendre au même fil. Quelle histoire pour le médecin des perles !
Maintenant, vite aux sacs d’arçon et à la batterie de
cuisine. Nous allons sortir les chevaux, et en
route pour Simla. »
Promptement — dans l’acception orientale du
terme — à renfort d’explications interminables,
d’injures et de mots inutiles, insouciamment,
après cent arrêts pour cause d’oublis futiles, le
camp tant bien que mal s’ébranla derrière la
demi-douzaine de chevaux courbatus et rétifs, et
prit la route de Kalka dans la fraîcheur de l’aube
lavée de pluie. Kim, considéré comme le favori de
Mahbub Ali par tous ceux qui désiraient les
bonnes grâces du Pathan, ne fut pas réclamé
pour le travail. Ils s’en allèrent flânant, égrenant
les faciles étapes, faisant halte toutes les quelques
heures à quelque abri du bord de la route.
Les Sahibs voyagent en grand nombre sur la
route de Kalka ; et, comme dit Mahbub Ali, le
moindre jeune Sahib se croit tenu à se montrer
connaisseur en chevaux, et, fût-il endetté
jusqu’au cou, à faire comme s’il allait acheter. C’est
pourquoi, l’un après l’autre, les Sahibs, qui passaient
seuls dans les voitures à relais, s’arrêtaient
pour engager la conversation. Quelques-uns
même descendaient de leurs véhicules pour
tâter les jambes des chevaux, avec des questions
ineptes, ou bien, par pure ignorance du langage du pays, insultant grossièrement l’imperturbable
marchand.
« La première fois que j’ai eu affaire à des
Sahibs, du temps où le Colonel Soady Sahib, alors
gouverneur de Fort Abazai, inonda un jour le
camp du Commissaire par malveillance, confia
Mahbub à Kim, tandis que le gamin bourrait sa
pipe sous un arbre, je ne savais pas à quel point
c’étaient des imbéciles, et leurs paroles me
rendaient furieux. Par exemple — (et il raconta à
Kim une histoire d’expression employée à contre-sens,
quoique en toute innocence, dont celui-ci se
tint les côtes). Aujourd’hui, je vois, cependant
(il exhala lentement sa fumée), qu’il en est d’eux
comme de tous les hommes — sages en certaines
matières, en d’autres tout à fait fous. C’est très
absurde d’employer le mot qu’il ne faut pas
vis-à-vis d’un étranger ; car le cœur a beau être pur
de toute offense, comment l’étranger peut-il le
savoir ? Il y a plus de chances qu’il cherche la
vérité du bout de son couteau.
— C’est vrai, dit Kim, d’un ton solennel.
— C’est pourquoi, dans ta situation, il sied
particulièrement de te rappeler ceci avec les deux
sortes de visages. Parmi les Sahibs, n’oublier
jamais que tu es un Sahib ; parmi les gens de Hind,
toujours te rappeler que tu es — »
Il s’interrompit avec un sourire perplexe.
« Que suis-je, au fait ? Musulman, Hindou,
Jain, ou Bouddhiste ? Voilà le chiendent.
— Tu es sans conteste un mécréant, et c’est
pourquoi tu seras damné. Ainsi dit ma Loi — du
moins je le crois. Mais tu es aussi mon Petit Ami
de Tout au Monde, et je t’aime. Ainsi dit mon
cœur. Il en est en matière de croyances comme
en matière de cheval. L’homme sage sait que les
chevaux sont bons — qu’il y a à gagner avec tous ;
et quant à moi — sauf que je suis un bon Sunni
et que je hais les gens de Tirah — je croirais
volontiers la même chose de toutes les religions.
Maintenant, il va de soi qu’une jument de Kattiawar,
fraîche émoulue des sables de son pays, se
claquera si on l’emmène à l’ouest du Bengale, de
même qu’un étalon de Balkh (et il n’y aurait pas
de meilleurs chevaux que ceux de Balkh, s’ils
n’étaient pas si lourds du garrot) ne servirait de
rien dans les grands déserts du Nord, comparé
aux chameaux des neiges que j’ai vus là-haut.
Aussi, dis-je en mon cœur : les religions sont
comme les chevaux. Chacune a son mérite dans
son propre pays.
— Mais mon lama parlait tout autrement.
— Oh ! c’est un vieux rêveur de rêves du
Bhotiyal. Mon cœur s’irrite un peu, Ami de Tout au
Monde, à te voir faire autant de cas d’un homme
si peu connu.
— C’est vrai, Hadji ; mais je vois qu’il y a lieu ;
et puis mon cœur se sent entraîné vers lui.
— Et le sien vers toi, paraît-il. Les cœurs sont
comme les chevaux ; ils viennent et vont contre
mors ou molette. Crie à Gul Sher Khan là-bas
d’enfoncer plus solidement les piquets de l’étalon
bai. Nous n’avons pas besoin d’une bataille de
chevaux par étape ; l’isabelle et le noir vont se
frapper à la gorge dans un moment… Maintenant,
écoute-moi. Est-il nécessaire au repos de ton
cœur de voir ce lama ?
— C’est la moitié de mon dessein, dit Kim. Si
je ne le revois, ou si on me le prend, je m’en irai
de ce madrissah de Nucklao et — et une fois
parti, qui me retrouvera ?
— C’est vrai. Jamais poulain n’eut entrave
plus frêle. »
Mahbub hocha la tête.
« N’aie pas peur (Kim parlait comme s’il eût
pu se volatiliser sur l’heure.) Mon lama m’a dit
qu’il viendrait me voir au madrissah.
— Un mendiant et sa sébile devant ces jeunes Sa —
— Pas tous ! (Kim interrompit abruptement.)
Ils ont le blanc de l’œil teinté de bleu et du noir
à la racine des ongles, du sang de basse caste,
beaucoup d’entre eux. Fils de metheeranees —
beaux-frères du bhungi (balayeur). »
Il est inutile de suivre le reste du pedigree ;
mais Kim dévida son petit rouleau clairement,
sans s’échauffer, tout en mâchant une canne à
sucre.
« Ami de Tout au Monde, dit Mahbub, en
poussant sa pipe vers le gamin pour qu’il la
nettoyât, j’ai rencontré nombre d’hommes, de
femmes, et d’enfants, et pas mal de Sahibs. Je n’ai
jamais de ma vie rencontré un petit drôle
comme toi.
— Pourquoi donc ? Puisque je te dis toujours
la vérité.
— C’est la raison peut-être, car ce monde
foisonne de dangers pour les honnêtes gens. »
Mahbub Ali se leva pesamment, rajusta sa
ceinture, et se dirigea vers les chevaux.
« À moins que je la vende ? »
Le ton dont la phrase fut lancée arrêta
Mahbub, qui fit demi-tour.
« Quelle nouvelle diablerie ?
— Huit annas, et je dirai, dit Kim avec une
grimace réjouie. Cela intéresse ton repos.
— Ô Shaitan ! »
Mahbub donna l’argent.
« Te rappelles-tu la petite histoire des voleurs
cette nuit, là-bas, à Umballa ?
— Comme ils en voulaient à ma vie, je n’ai
pas tout à fait oublié. Pourquoi ?
— Te rappelles-tu le sérail de Kashmir ?
— Je vais te tirer les oreilles d’ici un moment, Sahib.
— Inutile — Pathan. Seulement, le second
fakir que les Sahibs ont laissé assommé sur place
était l’homme qui vint fouiller ton entrepôt à
Lahore. J’ai vu sa figure comme on le hissait sur
la locomotive. C’est le même homme.
— Pourquoi ne m’as-tu pas dit cela plus tôt ?
— Oh ! il ira en prison, on te le gardera quelques
années. Il est inutile d’en conter plus qu’il
n’en faut d’un seul coup. En outre, je n’avais pas
besoin alors d’argent pour acheter des sucreries.
— Allah Kerim ! dit Mahbub Ali, vendras-tu
donc un jour ma tête pour des sucreries si l’idée
t’en prend ? »
Kim se souviendra toute sa vie du long et nonchalant
voyage qu’ils firent d’Umballa, par Kalka
et les jardins qui touchent la ville, jusqu’à Simla.
Une crue subite de la Rivière Gugger emporta un
des chevaux (le meilleur, soyez-en sûr) et faillit
noyer Kim parmi les galets bondissants. Plus
haut sur la route les bêtes s’emballèrent à la vue
d’un éléphant du Gouvernement, et, bien nourris
d’herbes qu’ils étaient, il en coûta un jour et
demi pour les rassembler de nouveau. Puis on
rencontra Sikandar Khan, qui ramenait cinq ou six rosses invendables, — le reste de son fonds,
— et il fallut que Mahbub, qui a plus de sens
maquignon dans l’ongle de son petit doigt que
Sikandar Khan dans toutes ses tentes, achetât de
toute nécessité deux des pires canards, ce qui
représente huit heures de diplomatie laborieuse et
des pipes à n’en plus finir. Mais quelles délices !
— la route vagabonde, tantôt grimpant, tantôt
plongeant, rasant les premières pentes des
éperons montagnards les rougeurs du matin sur les
neiges lointaines ; les candélabres des cactus
étagés en gradins aux flancs des ravins pierreux ;
les murmures de mille fontaines ; les jacasseries
des singes ; les déodars solennels, s’élevant l’un
derrière l’autre, avec leurs rameaux penchants ;
le panorama des plaines se déroulant immense
leurs pieds ; l’incessant cornement des trompettes
des tongas[3], et l’élan fou des chevaux
maîtrisés quand une tonga doublait un tournant ;
les haltes pour les prières (Mahbub se montrait
fort scrupuleux en fait d’ablutions à sec et de
meuglements, quand le temps ne pressait pas) ;
les colloques du soir aux haltes, où chameaux et
bœufs ruminaient gravement de concert tandis
qu’indifférents les conducteurs échangeaient les
nouvelles de la route — toutes ces choses faisaient chanter d’allégresse le cœur de Kim.
« Mais le jour où ce sera fini de danser et de
rire, dit Mahbub Ali, viendra le Colonel Sahib, et
ce sera moins drôle.
— Le beau pays — le merveilleux pays que la
terre de Hind ! — et le pays des Cinq-Rivières est
plus beau que tout (Kim chantait presque). Là je
retournerai si Mahbub Ali ou le Colonel lèvent
main ou pied contre moi. Une fois parti, qui me
trouvera ? Regarde, Hadji, n’est-ce point là-bas la
ville de Simla ? Allah, quelle ville !
— Le frère de mon père, et c’était un vieillard
du temps qu’on creusait à Peshawer le puits de
Mackerson Sahib, se rappelait les jours où elle ne
comptait que deux maisons. »
Il mena les chevaux, par un chemin qui
s’embranchait au-dessous de la route principale, au
bazar de la ville basse — véritable garenne
encombrée qui escalade la vallée jusqu’à l’Hôtel de
Ville à l’angle de quarante-cinq degrés. Un
homme qui connaît son chemin dans ce dédale
peut y défier toute la police de la capitale d’été
indienne, tant verandah communique astucieusement
avec verandah, ruelle avec ruelle, entrée
avec issue. Ici habitent ceux qui pourvoient aux
besoins de la cité joyeuse — jhampanis qui
traînent la nuit les rickshaws des belles dames et
jouent jusqu’au petit jour ; marchands d’huile, de curiosités ou de bois de chauffage ; prêtres,
voleurs et employés indigènes du Gouvernement ;
ici peut-on entendre des courtisanes discuter des
choses que l’on pourrait compter parmi les plus
profonds secrets du Conseil Suprême de l’Inde ;
et c’est ici que s’assemblent tous les sous-agents
de la moitié des États indigènes. C’est ici également
que Mahbub Ali loua une chambre, pourvue
d’une serrure beaucoup plus solide que celle
de son entrepôt à Lahore, dans la maison d’un
marchand de bœufs mahométan. C’était aussi
une maison de miracles, car il y entra, vers la
tombée du jour, un petit palefrenier mahométan,
et il en ressortit une heure plus tard un jeune
eurasien — la teinture fournie par la fille de
Lucknow était de qualité supérieure — en
vêtements de confection mal ajustés.
« J’ai causé avec Creighton Sahib, dit Mahbub
Ali, et pour la seconde fois la Main de l’Amitié
a détourné le Fouet de la Calamité. Il dit
qu’ayant entièrement perdu soixante jours sur
la Route, il est trop tard bien entendu pour
t’envoyer à une école dans la montagne.
— J’ai dit que mes vacances sont à moi. Je ne
vais pas au collège deux fois. C’est la première
moitié de mon contrat.
— Le Colonel Sahib n’a pas encore eu vent du
pacte. Il faut que tu loges dans la maison de Lurgan Sahib jusqu’au moment de retourner à Nucklao.
— Je préférerais loger avec toi, Mahbub.
— Tu ne sais pas quel honneur on te fait. Lurgan
Sahib lui-même t’a demandé. Tu monteras
la côte et suivras la route à la crête, et là il faut
que tu oublies pour quelque temps m’avoir
jamais vu ou entretenu, moi, Mahbub Ali, qui
vends des chevaux à Creighton Sahib, que tu ne
connais pas. Souviens-toi de cet ordre. »
Kim inclina la tête.
« Bien, dit-il, et qui est Lurgan Sahib ? Non —
(il croisa le regard acéré de Mahbub) ; en vérité
je n’ai jamais entendu son nom. Est-ce par hasard
(il baissa la voix) l’un de nous ?
— Que vient faire ce nous, Sahib ? répondit
Mahbub Ali du ton dont il usait envers les
Européens. Je suis un Pathan ; tu es un Sahib et le
fils d’un Sahib. Lurgan Sahib tient boutique parmi
les magasins européens. Tout Simla le sait.
Tu demanderas là… et puis, Ami de Tout au
Monde, c’est quelqu’un à qui il faut obéir
jusqu’au moindre battement de ses cils. On prétend
qu’il fait de la magie, mais cela te sera égal.
Monte la côte et demande. Ici commence le Grand Jeu. »
fin du premier volume
- ↑ Haschisch.
- ↑ La Géhenne.
- ↑ Voitures à bâches.