XIV
Au lever de la lune les coolies se mirent en
route avec circonspection. Le lama, que le
sommeil et l’eau-de-vie avaient remis sur pied, n’eut
besoin que de l’épaule de Kim pour le soutenir —
et il s’avança, silencieux homme au grand pas
rapide. Ils marchèrent une heure durant sur le
gazon semé de schiste, contournèrent vivement
le contrefort d’une falaise immortelle, et grimpèrent
dans un pays nouveau, entièrement caché
à tout regard venant de la vallée de Chini. Un
immense pâturage se déployait en forme d’éventail
jusque la neige vive. À sa base se trouvait
une demi-acre peut-être de terrain plat, sur
lequel s’élevaient quelques huttes faites de
fumier et de troncs d’arbres. Derrière ces huttes —
car, à la mode de la montagne elles étaient
perchées au bord du monde — le sol s’ouvrait
soudain en un abîme de deux mille pieds sur le dépotoir de Shamlegh, où âme qui vive jamais ne
mit le pied.
Les hommes ne parlèrent pas du partage du
butin tant qu’ils n’eurent pas vu le lama couché
dans la meilleure chambre de l’endroit, avec Kim
en train de lui masser les pieds, selon l’usage
mahométan.
« Nous allons envoyer à manger, dit l’homme
d’Ao-chung, ainsi que le kilta au couvercle rouge.
À l’aube il ne restera plus de preuves, quelles
qu’elles soient. S’il y a la moindre chose inutile
dans le kilta — tu vois ! »
Il brandit le doigt par la fenêtre — ouverte
sur l’espace que remplissait le clair de lune
reflété des neiges — et lança une bouteille à
whisky vide.
« Pas besoin d’écouter si elle tombe. C’est le
bout du monde, » dit-il.
Et il s’éloigna, la tête haute.
Le lama regarda dans le vide, les deux mains
sur l’appui de la fenêtre, avec des yeux où
passaient des lueurs jaunes d’opale. De l’abîme
énorme se dressaient devant lui des pics blancs
implorant le clair de lune. Le reste ne présentait
que l’obscurité de l’espace interstellaire.
« Voici, dit-il lentement, voici donc mes
Montagnes. C’est ici que l’homme devrait demeurer, les pieds au-dessus du monde, loin des plaisirs,
examinant de grands problèmes.
— Oui ; s’il a un chela pour lui préparer son
thé, pour lui plier une couverture sous la tête,
et pour chasser les vaches en train de vêler. »
Une lampe fumeuse brûlait dans une niche,
éclipsée par le clair de lune ; à côté de ce mélange
de lumière, se baissant sur le sac de vivres et les
tasses, Kim allait et venait comme un grand fantôme.
« Aïe ! Quoique mon sang ait eu le temps de
s’apaiser, ma tête bat encore le tambour, et j’ai
comme une corde autour de la nuque.
— Pas étonnant. C’était un rude coup. Puisse
celui qui l’a donné…
— Mais si moi-même ne m’étais pas abandonné
à la colère, il n’y aurait pas eu de mal.
— Quel mal ? Tu as sauvé les Sahibs d’une
mort qu’ils méritaient cent fois.
— La leçon n’est pas bien apprise, chela. (Le
lama vint s’étendre sur une couverture pliée,
tandis que Kim continuait sa besogne de chaque
soir.) Le coup n’a été qu’une ombre. Le mal en lui-même
— mes jambes se fatiguent à vue d’œil ces
jours-ci ! — a rencontré le mal en moi — colère,
rage, désir de rendre le mal. Tout cela a fermenté
dans mon sang, a fait naître le trouble dans mon cœur, et a bourdonné dans mes oreilles. (Ici prenant
la tasse brûlante que lui tendait Kim, il but
du thé bouillant selon toutes les formes du cérémonial.)
Si j’avais été de sens rassis, ce mauvais
coup n’aurait fait de mal qu’à mon corps — balafre
ou meurtrissure — ce qui est illusion. Mais
mon esprit, alors, n’était pas suffisamment détaché,
car le désir m’envahit sur-le-champ de
laisser les hommes de Spiti tuer. Qu’auraient été
mille coups auprès de mon âme déchirée et tordue
dans le combat qu’elle soutint contre ce
désir ? Je n’obtins le calme que lorsque j’eus répété
le Bénédicité (il voulait dire les Béatitudes
bouddhistes). Mais le mal implanté en moi par
cette négligence d’un instant arrive à sa fin. Juste
est la Roue, qui ne s’écarte pas d’un cheveu ! Retiens
la leçon, chela.
— C’est trop fort pour moi, murmura Kim. Je
suis encore tout secoué. Je suis content d’avoir
fait du mal à l’homme.
— J’ai senti ça en dormant sur tes genoux,
dans le bois au-dessous. Mes rêves en ont été
troublés — le mal en ton âme passant dans
la mienne. D’autre part, pourtant (il détacha
son rosaire), je me suis acquis du mérite
en sauvant deux vies — les vies de ceux qui
m’ont lésé. Maintenant, il me faut regarder dans la Cause des Choses. La nef de mon âme
vacille.
— Dors pour reprendre des forces. C’est le plus sage.
— Je médite : il en est plus besoin que tu ne crois. »
Jusqu’à l’aube, au cours des longues heures,
alors que le clair de lune pâlissait sur les grands
pics, et que ce qui avait été ténèbres bouclées
là-bas sur les flancs des montagnes lointaines se
révélait une forêt d’un vert tendre, le lama tint
fixés au mur ses grands yeux ouverts. De temps
en temps il gémissait. De l’autre côté de la porte
fermée à la barre, où le bétail dérouté venait
réclamer son ancienne étable, Shamlegh et les
coolies se livraient au pillage et à l’orgie. L’homme
d’Ao-chung était à leur tête, et une fois qu’ils
eurent ouvert les bottes de conserves des Sahibs
et trouvées fort bonnes, ils n’osèrent plus retourner.
Le dépotoir de Shamlegh eut le fardage.
Lorsque Kim, après une nuit de mauvais rêves,
sortit à pas de loup dans le frisson du matin pour
se brosser les dents, une femme au teint blanc,
coiffée d’un réseau de turquoises, le tira à l’écart.
« Les autres sont partis. Ils t’ont laissé ce
kilta, selon ce qui a été promis. Je n’aime pas
les Sahibs, mais tu vas en retour nous accorder un charme. Nous ne voudrions pas que ce — cet
accident vaille au petit Shamlegh une mauvaise
réputation. Je suis la Femme de Shamlegh. »
Elle l’examina d’un œil hardi, brillant,
différent du coup d’œil furtif des montagnardes.
« Assurément. Mais cela demande à être fait
en secret. »
Elle souleva le lourd kilta comme un jouet, et
le lança dans sa propre hutte.
« Sors et barre la porte. Que personne
n’approche jusqu’à ce que ce soit fini.
— Mais ensuite — nous pourrons causer ? »
Kim vida le kilta sur le plancher — ce fut une
cascade d’instruments d’arpentage, de livres, de
notes journalières, de lettres, de cartes et de
correspondance indigène singulièrement parfumée.
Tout au fond se trouvait un sac brodé, lequel
enveloppait un document scellé, doré, enluminé, tel
que les Rois s’en envoient entre eux. Kim respira
avec délices, et passa en revue la situation, en se
plaçant au point de vue d’un Sahib.
« Les livres, je n’en ai que faire. En outre, ce
sont des logarithmes — pour la topographie, je
suppose. (Il les déposa de côté.) Les lettres, je ne
les comprends pas, mais le Colonel Creighton les
comprendra. Il faut les garder toutes. Les cartes
— ils dessinent les cartes mieux que moi — cela va sans dire. Toutes les lettres indigènes — oh,
oh ! — et en particulier le murasla. (Il renifla le
sac brodé.) Cela doit venir de Hilâs ou de Bunâr,
et Hurree Babu a dit vrai. Ma parole ! C’est un
beau coup de filet. Je voudrais que Hurree sache…
Le reste doit aller par la fenêtre. »
Il fit jouer entre ses doigts une superbe boussole
et le bout brillant d’un théodolithe. Mais,
après tout, un Sahib ne pouvait vraiment pas
voler, et c’étaient choses qui plus tard pouvaient
être d’une évidence gênante. Il réunit les moindres
bribes de manuscrit, les cartes et les lettres
indigènes. Cela fit un paquet plat et flexible.
Quant aux trois livres à solides reliures
cadenassées, ainsi que cinq portefeuilles usés, il les
mit à part.
« Les lettres et le murasla, il faut que je les
porte dans mes vêtements et sous ma ceinture, et
les livres écrits à la main, que je les mette dans
le sac aux provisions. Cela va être bien lourd.
Non. Je ne crois pas qu’il y ait autre chose. Si oui,
les coolies l’ont jeté en bas du khud, de sorte
que… tout va bien. Vous, maintenant, vous allez
les rejoindre. »
Il rempaqueta le kilta avec tout ce qu’il
voulait détruire, et le souleva sur l’appui de la
fenêtre. À mille pieds au-dessous gisait un long banc de brouillard nonchalant aux
contours arrondis, que n’avait pas encore touché
le soleil du matin. À mille autres pieds plus
bas, c’était une forêt de pins séculaires. Il en
voyait les cimes vertes, tel un lit de mousse,
quand un tourbillon de vent amincissait le
nuage.
« Non ! Je ne crois pas que personne aille
courir après vous ! »
Dans les tours qu’il faisait sur lui-même en
tombant, le panier vomit son contenu. Le
théodolithe alla frapper sur une saillie de roche où il
éclata comme bombe ; les livres, encriers, boîtes
à peintures, boussoles et règles prirent, l’espace
de quelques secondes, l’apparence d’un essaim
d’abeilles. Puis, s’évanouirent. Et, bien que Kim,
penché presque à mi-corps en dehors de la fenêtre,
tendît sa jeune oreille, nul son ne remonta
du gouffre.
« Cinq cents — mille roupies ne suffiraient
pas pour les acheter, pensa-t-il avec chagrin.
C’est un vrai gaspillage, mais j’ai tout le reste —
tout ce qu’ils ont fait — j’espère. Maintenant,
comment diable correspondre avec Hurree Babu,
et que diable vais-je faire ? Et mon vieux qui est
malade. Il faut que j’enveloppe les lettres dans de
la toile cirée. C’est à faire d’abord — autrement,
elles seraient pleines de sueur… Et je suis tout
seul ! »
Il en fit un paquet propret, prenant soin de
rabattre les coins de la toile cirée, raide et collante,
car sa vie errante l’avait rendu aussi méticuleux
qu’un vieux chasseur en ce qui concerne les
précautions de la route. Puis, avec deux fois plus de
soin, il emballa les livres au fond du sac à provisions.
La femme frappa à la porte.
« Mais tu n’as pas fait de charme, dit-elle, en
regardant de tous côtés.
— Pas besoin. »
La nécessité de laisser entendre un petit
murmure de paroles avait complètement échappé à
Kim. La femme se mit à rire de la façon la plus
irrévérencieuse devant sa confusion.
« Non — pour toi. Tu peux jeter un sort d’un
simple clignement d’œil. Mais pense à nous,
pauvres gens, quand tu seras parti ! Ils étaient tous
trop ivres la nuit dernière pour entendre une
femme. Tu n’es pas ivre, toi ?
— Je suis un prêtre. »
Kim avait repris possession de lui-même, et la
femme étant rien moins que dépourvue d’attraits,
il pensait que le mieux était de s’en tenir à son
emploi.
« Je les ai avertis que les Sahibs vont être en
colère, qu’ils vont faire une enquête et adresser
un rapport au rajah. Il y a aussi le Babu avec
eux. Les commis ont la langue longue.
— Est-ce là tout ce qui t’inquiète ? »
Kim vit son plan tout tracé, et il sourit de
son air engageant.
« Pas tout, dit la femme, en tendant une main
brune et rude chargée de turquoises serties d’argent.
— Je peux terminer cela dans l’instant,
continua-t-il rapidement. Le Babu n’est autre que le
hakim — tu as entendu parler de lui — qui
errait dans les montagnes du côté de Ziglaur. Je le
connais.
— Il parlera contre récompense. Les Sahibs ne
sont pas capables de distinguer un montagnard
d’un autre, mais les Babus ont des yeux pour les
hommes — et les femmes.
— Porte-lui un mot de ma part.
— Il n’y a rien que je ne fasse pour toi. »
Il accepta le compliment avec calme, comme le
doivent faire les hommes dans les pays où ce sont
les femmes qui font l’amour, déchira une feuille
d’un calepin, et, à l’aide d’un crayon ineffaçable
breveté, écrivit en grosse écriture shikast — celle
qu’emploient les mauvais garnements pour écrire des saletés sur les murs : « J’ai tout ce qu’ils ont écrit : leurs dessins du pays et beaucoup de lettres. Spécialement le murasla. Dis-moi ce qu’il faut faire. Je suis à Shamlegh-sous-les-Neiges. Le vieux est malade. »
« Porte-lui ceci, qui lui fermera pour de bon
la bouche. Il ne peut être allé loin.
— Bien sûr. Ils sont encore dans la forêt, de
l’autre côté du contrefort. Nos enfants sont allés
les épier quand le jour a paru, et ont crié les
nouvelles de leurs mouvements. »
Kim laissa voir son étonnement ; mais, au bord
du pâturage où paissent les moutons, flottait un
cri aigu, un trille de vautour. Quelque enfant,
en train de garder du bétail, l’avait repris à
quelque frère ou quelque sœur sur l’autre côté de la
rampe qui commandait la vallée de Chini.
« Mes maris sont au dehors, là-bas, en train
de ramasser du bois. »
Elle tira de son sein une poignée de noix, en
fendit une proprement, et se mit à la manger.
Kim affecta la plus complète ignorance.
« Est-ce que tu ne connais pas le sens de la
noix — prêtre ? » dit-elle d’un air prude.
Et elle lui tendit les moitiés de coquilles.
« C’est une bonne idée. (Il glissa rapidement entre elles le morceau de papier.) As-tu un peu
de cire pour les serrer sur cette lettre ? »
La femme soupira tout haut, et Kim se sentit
attendri.
« Il n’y aura pas de paiement tant que le service
n’aura pas été rendu. Porte ceci au Babu, et
dis que c’est le Fils du Charme qui l’envoie.
— Oui ! Vraiment ! Vraiment ! Je dirai que
c’est un magicien — qui ressemble à un Sahib.
— Non, Fils du Charme ; et demande-lui s’il y
a une réponse.
— Mais s’il fait quelque proposition grossière ?
J’ai — j’ai peur. »
Kim partit à rire.
« Il est, je n’en doute pas, aussi fatigué qu’affamé.
Les Montagnes font de tristes compagnons
de lit. Hai, ma — (il avait le mot Mère sur le
bout de la langue, mais le changea en Sœur) tu
es une femme sage et avisée. Tous les villages
savent maintenant ce qui est arrivé aux Sahibs — hein ?
— Oui-da. La nouvelle en était a Ziglaur vers
minuit, et demain elle sera à Kotgarh. Les villages
sont à la fois effrayés et furieux.
— Il n’y a pas de quoi. Dis aux villages de
donner à manger aux Sahibs et de se les passer
en paix. Il faut que nous les éloignions tranquillement de nos vallées. Voler est une chose —
tuer, une autre. Le Babu comprendra, et il ne
surviendra pas de plaintes dans l’avenir. Sois
prompte. Il faut que je prenne soin de mon maître
quand il va s’éveiller.
— Soit. Après le service — tu l’as dit ? — vient
la récompense. Je suis la Femme de Shamlegh, et
je relève du rajah. Je ne suis pas une vulgaire
porteuse de nourrissons. Shamlegh est tien :
sabot, corne et peau, lait et beurre. Prends ou
laisse. »
Elle se tourna résolument vers la montagne,
ses colliers d’argent cliquetant sur sa large
poitrine, pour aller rencontrer le soleil du
matin à cinq cents pieds au-dessus d’eux. Cette
fois Kim pensa en indigène, tout en enduisant
de cire les bords de la toile qui enveloppait les
paquets.
« Comment un homme peut-il suivre la Voie
ou le Grand Jeu quand il est éternellement
tourmenté par les femmes ? Il y a eu cette fille à Akrola
du Gué, et il y a eu la femme du laveur de
vaisselle derrière le colombier — sans compter
les autres — et maintenant arrive celle-ci ! Quand
j’étais un enfant, c’était bon, mais maintenant
que je suis un homme, il faut que cela finisse et
qu’elles me traitent en homme. Des noix, vraiment ! Oh, oh ! dans les plaines ce sont des
amandes ! »
Il sortit pour lever un impôt sur le village —
non pas avec la sébile du mendiant, qui pouvait
aller pour le pays d’en bas, mais à la manière
d’un prince. La population d’été de Shamlegh ne
comprend que trois familles — quatre femmes
et huit ou neuf hommes. Elles étaient toutes
repues de viandes de conserve — et de boissons
mélangées, depuis la quinine ammoniaquée
jusqu’au vodka blanc — car elles avaient pris leur
belle part dans le butin de la nuit précédente.
Les gentilles tentes européennes étaient dépecées
et partagées depuis longtemps, et il y avait déjà
partout des casseroles en aluminium breveté.
Mais ces gens considéraient la présence du
lama comme une parfaite sauvegarde contre toutes
conséquences, et avec la plus parfaite
impénitence ils apportèrent à Kim de ce qu’ils
avaient de mieux — jusqu’à une bolée de
chang — la bière d’orge qui vient du côté de
Ladaki. Puis ils se dégourdirent au soleil, assis les
jambes pendantes sur d’insondables abîmes, à
bavarder, rire et fumer. Ils jugeaient l’Inde et son
gouvernement au seul point de vue de leur expérience
des Sahibs errants qui les avaient
employés, eux et leurs amis, comme shikarris. Kim entendit des histoires de coups manqués sur
le bouquetin, le serow ou le mouflon par des
Sahibs enterrés depuis vingt ans — chaque détail
mis aussi clairement en lumière que le fin bout
des branches à la cime des arbres sur la fulgurance
d’un éclair. Ils lui parlèrent de leurs maladies,
et, chose plus importante, des maladies de
leur bétail minuscule au pied sûr, d’excursions
qui allaient jusqu’à Kotgarh, où habitent les
missionnaires étrangers, et même au delà, jusqu’à la
merveilleuse Simla, où les rues sont pavées
d’argent et où n’importe qui, écoutez bien, peut
prendre du service auprès des Sahibs qui se
promènent en charrette à deux roues et jettent l’or
à la pelle. Tout à coup, grave et paraissant à cent
lieues de là, le lama, la démarche lourde, se
joignit à ce caquetage sous les larmiers, et on lui
fit large place. L’air raréfié le reposa, et il s’assit
au bord des précipices avec les meilleurs d’entre
eux, s’amusant, quand la conversation languissait,
à lancer des cailloux dans le vide. À trente
milles plus loin, à vol d’oiseau, s’étendait la
chaîne voisine, couturée, sillonnée, grêlée de
petites taches de broussailles, — des forêts,
chacune d’un jour de marche obscure. Derrière le
village, la montagne de Shamlegh elle-même
coupait toute espèce de vue du côté du sud. C’était comme si l’on fût assis dans un nid
d’hirondelles sous les larmiers des toits du monde.
De temps en temps le lama étendait la main, et,
sur le nom qu’on lui rappelait en le lui soufflant
à mi-voix, montrait la route de Spiti et du nord
de l’autre côté de Parungla.
« Là-bas, où les montagnes s’entassent le plus,
se trouve De-ch’en (il voulait dire Han-Lé), le
grand Monastère. C’est s’Tag-stan-ras-ch’en qui
l’a bâti, et on raconte de lui cette histoire… »
Sur quoi il racontait. Récit fantastique, compilation
d’enchantements et de miracles, qui tenait
tout Shamlegh bouche bée. Tournant un peu
à l’Ouest, il fouilla du regard les vertes
montagnes de Kulu, cherchant Kailung sous les glaciers.
« C’est là que j’arrivai jadis, au temps jadis.
J’arrivai de Leh, de l’autre côté du Baralachi.
— Oui, oui ; nous savons, dirent les gens de
Shamlegh, qui savent ce que c’est que les
marches lointaines.
— Et j’ai dormi deux nuits sous le toit des prêtres
de Kailung. Ce sont mes montagnes de prédilection !
Ombres bénies par-dessus toutes les ombres !
C’est là que mes yeux s’ouvrirent sur ce
monde ; là qu’ils s’ouvrirent à ce monde ; là que
je trouvai la Lumière ; et là que je ceignis mes reins pour ma Recherche. C’est des Montagnes
que je suis venu — des hautes Montagnes et des
vents vigoureux. Oh ! juste est la Roue ! »
Il les bénit en détail — les grands glaciers, les
rocs dénudés, les moraines entassées et le schiste
écroulé ; et, l’un après l’autre, le plateau aride, le
lac salé caché aux regards, la haute futaie séculaire
et la fertile vallée où l’eau se précipite, il
les bénit comme un homme mourant bénit les
siens, et Kim s’émerveilla de son ardeur.
« Oui — oui. Nul endroit ne vaut nos Montagnes, »
dirent les gens de Shamlegh.
Et ils en vinrent à s’étonner qu’un homme pût
vivre dans ces terribles Plaines brûlantes, où le
bétail prend la taille des éléphants et est
impropre à labourer sur un versant de montagne ;
où les villages se touchent, leur avait-on dit, sur
des centaines de milles ; où les gens s’en allaient
voler en bandes, et où, pour finir, la Police
emportait ce que les voleurs avaient épargné.
Ainsi se passa la calme matinée, vers la fin de
laquelle reparut au bas du pâturage escarpé la
messagère de Kim, aussi reposée que lorsqu’elle
partit.
« J’ai envoyé un mot au hakim, expliqua Kim
au lama, pendant qu’elle faisait une révérence.
— Il s’est joint aux idolâtres ? Non, je me rappelle qu’il a opéré sur l’un d’eux une guérison.
Il s’est acquis du mérite, quoique le guéri ait
employé sa force au mal. Juste est la Roue !
Qu’y a-t-il au sujet du hakim ?
— Je craignais que tu ne fusses meurtri et —
et je savais que c’était un homme habile. »
Kim prit la coquille de noix enduite de cire, et
lut en anglais au revers de sa note : « Reçu votre honorée. Ne peux pas quitter à présent mes compagnons actuels, et vais les emmener à Simla. Après quoi, espère vous rejoindre. Inopportun suivre des gentlemen furieux. Reprenez la route par laquelle vous êtes venus, et vous rejoindrai. Grandement satisfait à propos correspondance due à mes prévisions. »
« Il dit, Saint Homme, qu’il échappera aux
idolâtres et reviendra vers nous. Attendrons-nous
alors quelque temps à Shamlegh ? »
Le lama jeta un long regard d’amour sur les
montagnes, et secoua la tête.
« Cela ne se peut, chela. De toutes les fibres
de mon être je le désire, mais c’est chose
défendue. J’ai vu la Cause des Choses.
— Pourquoi ? Lorsque les Montagnes, de jour
en jour, t’ont rendu la force ? Rappelle-toi que
nous étions faibles et tombions en défaillance là
au-dessous dans le Doon.
— Je ne suis devenu fort que pour le mal et
l’oubli. Sur les versants des montagnes je me suis
montré querelleur et bretteur. (Kim réprima un
sourire.) Juste et parfaite est la Roue, sans
s’écarter d’un cheveu. Quand j’étais un homme —
il y a longtemps — je fis un pèlerinage à Guru
Ch’wan parmi les peupliers (il brandit le doigt
dans la direction de Bhotan), où l’on garde le
Cheval Sacré.
« Silence ! Taisez-vous tous ! dit tout Shamlegh
en ligne. Il parle de Jam-lin-nin-k’or, le Cheval
qui Peut Faire le Tour du Monde en Un Jour.
— C’est à mon chela que je parle, dit le lama
sur un ton de doux reproche. »
Et ils se dissipèrent comme le givre au rebord
des toits du sud un matin.
« En ce temps-là ce n’était pas la vérité que je
cherchais, mais les entretiens de la doctrine. Rien
qu’illusion ! Je bus la bière et mangeai le pain
de Guru Ch’wan. Le jour suivant, quelqu’un dit :
« Nous allons nous battre contre Sangor Gutok
au bas de la vallée pour voir (remarque une fois
de plus comme la Convoitise est liée à la Fureur !)
quel sera l’abbé qui fera la loi dans la
vallée et aura le profit des prières qu’on imprime
à Sangor Gutok. » J’y allai, et nous combattîmes
tout un jour.
— Mais comment, Saint Homme ?
— Avec nos longues écritoires, comme j’aurais
pu le montrer. Je dis donc que nous combattîmes
sous les peupliers, les deux abbés et tous
les moines, et que l’un d’eux m’ouvrit le front
jusqu’à l’os. Regarde ! (Il tira son bonnet en
arrière et montra une cicatrice aux rides argentées.)
Juste et parfaite est la Roue ! Hier, la
cicatrice m’a démangé, et, cinquante années
après, je me suis rappelé à quoi je la devais et
les traits de celui à qui je la devais ; tout en
restant encore un peu dans l’illusion. Suivit ce que
tu as vu — dispute et sottise. Juste est la Roue !
Le coup de l’idolâtre porta sur la cicatrice. Alors,
je fus secoué jusqu’en mon âme ; mon âme
s’assombrit et la nef de mon âme se balança sur les
eaux d’illusion. Et ce n’est qu’en arrivant à
Shamlegh que je pus méditer sur la Cause des
Choses, ou remonter aux radicelles du Mal. J’ai
passé toute une longue nuit d’efforts.
— Mais, Saint Homme, tu es innocent de tout
mal. Puissé-je servir d’holocauste ! »
Le chagrin du vieillard désolait naturellement
Kim, auquel échappa inconsciemment la phrase
de Mahbub Ali.
« À l’aurore, poursuivit plus gravement le
lama, tandis que le rosaire tout prêt cliquetait entre les lentes phrases, arriva la lumière. C’est ici…
je suis un vieillard… élevé dans les Montagnes,
nourri dans les Montagnes, destiné à ne jamais
m’asseoir parmi mes Montagnes. J’ai voyagé trois
ans à travers Hind, mais — est-il une terre plus
forte que la Terre-Mère ? De là-bas au-dessous,
mon corps, mon stupide corps, soupirait après
les Montagnes et la neige des Montagnes. Je l’ai
dit, et c’est vrai, ma Recherche est sûre. De sorte
que, en quittant la maison de la femme de Kulu,
j’ai pris le chemin des Montagnes, plus que
persuadé en moi-même. Il n’y a pas de la faute du
hakim. Il m’a — poursuivant le Désir — prédit
que les Montagnes me rendraient fort. Elles m’ont
fortifié pour faire le mal, pour oublier ma
Recherche. J’ai pris plaisir à la vie et à la soif de
vie. J’ai désiré de forts versants à grimper. Je
me suis mis en quête de les trouver. J’ai mesuré
la force de mon corps, qui est le mal, aux hautes
montagnes. J’ai fait de toi un objet de risée
quand ta respiration est devenue courte sous le
Jamnotri. J’ai plaisanté quand tu n’osais te risquer
sur la neige de la passe.
— Mais où est le mal ? C’est vrai que j’avais
peur. C’était juste. Je ne suis pas montagnard ;
et j’aimais chez toi ce renouveau de force.
— Plus d’une fois, je me rappelle (il appuya sa joue d’un air douloureux sur sa main), j’ai
recherché ta louange et celle du hakim sur la
simple force de mes jambes. Le mal s’est ainsi
ajouté au mal, jusqu’à ce que la coupe fût
pleine. Juste est la Roue ! Tout Hind, trois années
durant, m’a comblé d’honneurs. Depuis la Fontaine
de Sagesse dans la Maison des Merveilles
jusqu’à (il sourit) un petit enfant en train de
jouer près d’un gros canon — le monde a préparé
ma route. Et pourquoi ?
— Parce que nous t’aimions. Ne fais pas attention,
ce n’est que la fièvre du coup que tu as
reçu. Moi-même je suis encore malade et tout
ébranlé.
— Non ! C’était que je me trouvais sur la Voie
— aussi bien accordé dans l’intérêt de la Loi que
le sont des si-nen (cymbales). Je me suis départi
de cette condition. L’accord fut brisé : suivit le
châtiment. Dans mes propres montagnes, au bord
de mon propre pays, au lieu même de mon mauvais
désir, arrive le soufflet — ici ! (Il se toucha
le sourcil.) Comme on bat un novice lorsqu’il
place mal les coupes, ainsi ai-je été battu, moi
qui fus Abbé de Such-zen. Pas un mot, remarque
bien, rien qu’un coup, chela.
— Mais les Sahibs ne te connaissaient pas,
Saint Homme ?
— Nous étions de force égale. L’Ignorance et
la Convoitise ont rencontré sur la route l’Ignorance
et la Convoitise, et elles ont engendré la
Colère. Le coup a été pour moi, qui ne vaux
guère mieux qu’un yak égaré, le signe que ma
place n’est pas ici. Qui peut lire la Cause d’un
acte est à mi-chemin de la Liberté ! « Retourne
sur le sentier », dit le coup. « Les Montagnes ne
sont pas pour toi. Tu ne peux à la fois choisir la
Liberté et te faire l’esclave du plaisir de vivre. »
— Si nous n’avions pas rencontré ce Russe
trois fois maudit !
— Notre Seigneur lui-même ne peut pas faire
tourner la Roue en arrière. Et grâce au mérite
que je me suis acquis je remporte encore une
autre épreuve. (Il mit la main dans son sein et en
tira la Roue de Vie.) Regarde ! Après avoir
médité, j’ai considéré ceci. L’idolâtre n’en a laissé
d’intact que la largeur de mon ongle.
— Je vois.
— Autant donc équivaut l’importance de ma
vie en ce corps. J’ai mis chacun de mes jours au
service de la Roue. Mais sans le mérite que je
me suis acquis en te guidant sur la Voie, je me
serais vu ajouter une autre vie avant de trouver
ma Rivière. Est-ce clair, chela ? »
Kim fixa les yeux sur la carte brutalement défigurée. La déchirure courait en diagonale de
gauche à droite — de la Onzième Maison, où le
Désir donne naissance à l’Enfant (telle que les
Thibétains la dessinent) — en passant par le
monde humain et le monde animal, jusqu’à la
Cinquième Maison — la Maison vide des Sens. La
logique était sans réplique.
« Avant que notre Seigneur arrivât à la
lumière (le lama replia le tout avec vénération), il
fut tenté. Moi aussi j’ai été tenté, mais c’est fini.
La Flèche est tombée dans les Plaines — non pas
dans les Monts. En conséquence, que faisons-nous ici ?
— Attendrons-nous au moins le hakim ?
— Je sais la longueur de ma vie en ce corps.
Qu’est-ce qu’un hakim[1] peut faire ?
— Mais tu es tout malade et tout secoué. Tu ne
peux pas marcher.
— Comment puis-je être malade si je vois la
Liberté ? »
Il se redressa sur ses pieds en vacillant.
« Alors il faut que j’aille au village chercher
de quoi manger. Oh, la fatigante Route ! »
Kim sentit que lui aussi avait besoin de repos.
« C’est légitime. Mangeons, et allons-nous-en. La Flèche est tombée dans les Plaines… mais j’ai
cédé au Désir. Apprête-toi, chela. »
Kim retourna vers la femme à la coiffe de
turquoises, laquelle avait passé son temps à jeter
paresseusement des pierres par-dessus la falaise.
Elle sourit d’un air plein de bonté.
« Je l’ai trouvé — le Babu, comme un buffle
égaré dans un champ de blé ; il s’ébrouait et éternuait
de froid. Il avait tellement faim qu’il oublia
sa dignité jusqu’à me donner de doux noms. Les
Sahibs n’ont plus rien. (Elle projeta la paume de
sa main vide.) L’un d’eux a très mal du côté du
ventre. Ton ouvrage ? »
Kim, l’œil brillant, fit un signe affirmatif.
« J’ai parlé au Bengali d’abord — et ensuite
aux gens d’un village tout près de là. On donnera
aux Sahibs la nourriture dont ils ont besoin —
on ne leur demandera pas d’argent. Le butin est
déjà distribué. Ce Babu adresse aux Sahibs des
discours menteurs. Pourquoi ne les quitte-t-il pas ?
— À cause de son grand cœur.
— Il n’y a jamais eu encore de Bengali qui
en eût un plus gros qu’une noix sèche. Mais cela
ne fait rien… Maintenant, pour ce qui est des
noix. Après le service vient la récompense. J’ai
dit que le village est tien.
— C’est ce qui m’embarrasse, commença Kim.
Tout à l’heure j’avais formé des projets charmants
qui… (nul besoin d’achever le détail des
compliments de circonstance. Il soupira
profondément…) Mais mon maître, guidé par une vision —
— Peuh ! que peuvent des yeux usés voir
d’autre qu’une sébile de mendiant bien pleine ?
— — quitte ce village pour retourner dans les Plaines.
— Prie-le de rester. »
Kim secoua la tête.
« Je connais mon Saint Homme, et sa fureur
s’il était contrarié, répondit-il d’un air entendu.
Ses malédictions ébranlent les Montagnes.
— Dommage qu’elles ne lui épargnent pas les
coups à la tête ! J’ai entendu dire que tu étais
l’homme au cœur de tigre qui a frappé le Sahib.
Laisse-le rêver encore un peu. Reste !
— Femme de la Montagne, dit Kim, avec une
austérité qui ne parvenait pas à durcir l’ovale de
son jeune visage, ces choses-là sont trop élevées
pour toi.
— Que les Dieux nous soient propices ! Depuis
quand hommes et femmes sont-ils autres que
hommes et femmes ?
— Un prêtre est un prêtre. Il déclare qu’il veut partir sur l’heure. Je suis son chela, et je pars
avec lui. Il nous faut à manger pour la Route.
C’est un hôte que tous les villages tiennent en
honneur, mais (il acheva par une véritable grimace
de gamin) la nourriture, ici, est bonne.
Donne-m’en.
— Et si je ne t’en donne pas ? Je suis la femme
de ce village.
— Alors, je te maudis — un peu — pas beaucoup,
mais assez pour que tu t’en souviennes. »
Il ne put réprimer un sourire.
« Tu m’as déjà maudite, grâce à ta façon de
baisser les cils et de lever le menton. Des
malédictions ? Pourquoi irais-je me soucier de simples
paroles ? (Elle referma nerveusement les mains
sur son sein.) Mais je ne voudrais pas que tu
partes fâché, en pensant mal de moi — une
ramasseuse d’herbe et de bouses de vaches de
Shamlegh, quoiqu’une femme aisée.
— Je ne pense rien, dit Kim, sinon que je suis
fâché de m’en aller, car je suis très fatigué, et
qu’il nous faut à manger. Voici le sac. »
La femme s’en empara avec colère.
« J’étais une sotte, dit-elle. Qui est ta femme
dans les Plaines ! Blonde ou brune ? Je fus blonde,
jadis. Tu ris ? Jadis, il y a longtemps, si tu veux
m’en croire, un Sahib jeta sur moi un regard de faveur. Jadis, il y a longtemps, je portai des
vêtements européens là-bas à la Maison des
Missions. (Elle brandit le doigt dans la direction de
Kotgarh.) Jadis, il y a longtemps, je fus
Ker-lis-ti-an[2] et parlai anglais — comme les Sahibs le
parlent. Oui. Mon Sahib disait qu’il reviendrait et
qu’il m’épouserait — oui, m’épouserait. Il partit
— j’avais pris soin de lui quand il avait été
malade — et ne revint jamais. Alors je m’aperçus
que les Dieux des Kerlistians mentaient, et je
retournai parmi les miens. Jamais depuis je n’ai
arrêté mes yeux sur un Sahib. Ne ris pas de moi.
La crise est passée, petit prêtreau. Ta figure, ta
démarche, ta façon de parler m’ont rappelé mon
Sahib, bien que tu ne sois qu’un mendiant vagabond
que je gratifie de mes dons. Me maudire ?
Tu ne peux pas plus maudire que bénir ! (Elle
mit ses mains sur ses hanches et partit à rire
amèrement.) Tes Dieux ne sont que mensonges ;
tes œuvres, que mensonges ; tes paroles, que
mensonges. Il n’y a pas de Dieux sous toute la
surface du ciel. Je le sais. Mais un instant j’ai
cru que c’était mon Sahib de retour, et il
était mon Dieu. Oui, jadis, je faisais de la
musique sur un pianno dans la Maison des Missions à Kotgarh. Maintenant je fais des aumônes aux prêtres qui sont heatthen[3]. »
Elle conclut sur ce mot anglais, et noua l’ouverture du sac jusqu’au bord.
« Je t’attends, chela, » dit le lama, en s’appuyant
sur le montant de la porte.
La femme inspecta le grand corps du haut en bas.
« Lui, marcher ! Il est incapable de faire la
moitié d’un mille. Où irait cette vieille carcasse ? »
Là-dessus Kim, rendu déjà perplexe par
l’affaissement du lama, et prévoyant le poids du sac,
perdit franchement patience.
« Qu’est-ce que cela te fait, où il va, femme
de mauvais augure ?
— Rien — mais à toi quelque chose, prêtre à
figure de Sahib. Vas-tu le porter sur tes épaules ?
— Je m’en vais aux Plaines. Nul ne doit mettre
obstacle à mon retour. J’ai lutté avec mon
âme jusqu’à ce que je n’aie plus de force. Le
corps stupide est épuisé, et nous sommes loin des
Plaines.
— Regardez-moi cela ! dit-elle simplement. (Et
s’effaça pour permettre à Kim de contempler
sa propre et suprême détresse.) Maudis-moi. Peut-être cela lui rendra-t-il de la force. Fais un
charme ! Conjure ton grand Dieu. Tu es un
prêtre. »
Elle s’en alla.
Le lama s’était accroupi mollement, en continuant
de se tenir au montant de la porte. On ne
saurait assommer un vieillard pour le voir revenir
à lui en une nuit comme un jeune garçon. La
faiblesse le courbait jusqu’à terre, mais ses yeux,
qu’il attachait sur Kim, étaient pleins de vie et
de supplication.
« Tout va bien, dit Kim. C’est la rareté de
l’air qui t’affaiblit. Dans un moment nous allons
partir ! C’est le mal de montagne. Moi aussi j’ai
l’estomac un peu malade. »
Il s’agenouilla et essaya de le consoler à l’aide
des pauvres paroles qui lui venaient aux lèvres.
Alors la femme revint, plus bombée que jamais.
« Tes Dieux sont inutiles, hein ? Essaie des
miens. Je suis, moi, la Femme de Shamlegh. »
Elle héla d’une voix rauque, et voici que
sortirent d’un parc à vaches ses deux maris et trois
autres hommes avec une dooli, la primitive litière
indigène des Montagnes, dont on se sert pour
transporter les malades et pour faire des visites
d’État.
« Ce bétail (elle ne daigna pas jeter sur eux
un regard) est à toi pour aussi longtemps que tu
en auras besoin.
— Mais nous n’allons pas prendre la route de
Simla. Nous n’allons pas approcher des Sahibs,
s’écria le premier mari.
— Ils ne s’enfuiront pas comme les autres,
plus qu’ils ne voleront le bagage. Il y en a deux
que je connais comme des hommes débiles.
Tenez-vous au brancard d’arrière, Sonoo et Taree.
(Ils obéirent promptement.) Plus bas maintenant,
et hissez dedans ce saint homme. Je veillerai
au village et à vos vertueuses femmes jusqu’à
votre retour.
— Quand sera-ce ?
— Demande aux prêtres. Ne m’ennuie pas.
Place le sac de provisions au pied, l’équilibre est
meilleur.
— Oh ! Saint Homme, tes Montagnes sont plus
aimables que nos Plaines ! s’écria Kim soulagé,
tandis que le lama gagnait en chancelant la litière.
C’est un vrai lit de roi — un lieu d’honneur
et d’aise. Nous le devons à —
— Une femme de mauvais augure. J’ai besoin
autant de tes bénédictions que de tes malédictions.
C’est mon ordre et non le tien. Levez et en route ! Attends ! As-tu de l’argent pour le
voyage ? »
Elle fit signe à Kim de venir dans sa hutte, et
se pencha sur une cassette anglaise toute bossuée
qu’elle gardait sous sa couche.
« Je n’ai besoin de rien, dit Kim, irrité quand
il aurait dû être reconnaissant. Je suis déjà assez
rudement chargé de faveurs. »
Elle leva les yeux avec un sourire curieux et
lui posa la main sur l’épaule :
« Au moins, remercie-moi. J’ai une figure
odieuse et je suis montagnarde, mais, comme tu
le dis si bien, je me suis acquis du mérite. Te
ferai-je voir comment les Sahibs remercient ? »
Et ses yeux durs s’adoucirent.
« Je ne suis qu’un prêtre vagabond, dit Kim,
dont les yeux s’allumèrent en réponse. Tu n’as
besoin ni de mes bénédictions, ni de mes malédictions.
— Non. Rien qu’un petit moment — tu peux
rejoindre la dooli en dix enjambées — si tu étais
un Sahib, faut-il te montrer ce que tu ferais ?
— Et si je devinais, pourtant ? » dit Kim.
Et lui entourant la taille de son bras, il la
baisa sur la joue, ajoutant en anglais :
« Mille remerciemins, ma chère. »
Le baiser, en pratique, est inconnu chez les Asiatiques, ce qui fut peut-être la raison pour
laquelle elle se renversa en arrière, les yeux
larges ouverts et les traits apeurés.
« La prochaine fois, continua Kim, il ne faudra
pas vous montrer aussi sûre de vos prêtres
païens. Maintenant, au revoir. (Il tendit la main
à l’anglaise.) Elle la prit machinalement. Au
revoir, ma chère.
— Au revoir, et — et — (elle était en train de
se rappeler un à un ses mots anglais) vous
reviendrez ? Au revoir et — Dieu te protège. »
Une demi-heure plus tard, et comme la litière
grimpait au milieu des craquements et des cahots
le sentier de montagne qui part de Shamlegh
dans la direction sud-est, Kim vit à la porte de
la hutte une forme minuscule qui agitait un lambeau blanc.
« Elle s’est acquis du mérite plus que tous
autres, dit le lama. Car mettre un homme sur le
chemin de la Liberté est presque aussi grand que
si elle-même l’avait trouvée.
— Hum ! fit Kim pensivement en réfléchissant
à ce qui s’était passé. Il se peut que, moi aussi,
je me sois acquis du mérite. En tout cas, elle ne
m’a pas traité en enfant. »
Il rajusta le devant de sa robe où reposait le
paquet plat des documents et des cartes, assujettit le précieux sac de provisions aux pieds du
lama, posa sa main sur le bord de la litière, et
s’appliqua à descendre à la lente allure des maris
grommelants.
« Eux aussi s’acquièrent du mérite, dit le
lama, au bout de trois milles.
— En outre, on les paiera en argent, » dit Kim.
La Femme de Shamlegh le lui avait donné ; et
il n’était que convenable, raisonnait-il, que ses
hommes le gagnassent en retour.
XIV
Au lever de la lune les coolies se mirent en
route avec circonspection. Le lama, que le
sommeil et l’eau-de-vie avaient remis sur pied, n’eut
besoin que de l’épaule de Kim pour le soutenir —
et il s’avança, silencieux homme au grand pas
rapide. Ils marchèrent une heure durant sur le
gazon semé de schiste, contournèrent vivement
le contrefort d’une falaise immortelle, et grimpèrent
dans un pays nouveau, entièrement caché
à tout regard venant de la vallée de Chini. Un
immense pâturage se déployait en forme d’éventail
jusque la neige vive. À sa base se trouvait
une demi-acre peut-être de terrain plat, sur
lequel s’élevaient quelques huttes faites de
fumier et de troncs d’arbres. Derrière ces huttes —
car, à la mode de la montagne elles étaient
perchées au bord du monde — le sol s’ouvrait
soudain en un abîme de deux mille pieds sur le dépotoir de Shamlegh, où âme qui vive jamais ne
mit le pied.
Les hommes ne parlèrent pas du partage du
butin tant qu’ils n’eurent pas vu le lama couché
dans la meilleure chambre de l’endroit, avec Kim
en train de lui masser les pieds, selon l’usage
mahométan.
« Nous allons envoyer à manger, dit l’homme
d’Ao-chung, ainsi que le kilta au couvercle rouge.
À l’aube il ne restera plus de preuves, quelles
qu’elles soient. S’il y a la moindre chose inutile
dans le kilta — tu vois ! »
Il brandit le doigt par la fenêtre — ouverte
sur l’espace que remplissait le clair de lune
reflété des neiges — et lança une bouteille à
whisky vide.
« Pas besoin d’écouter si elle tombe. C’est le
bout du monde, » dit-il.
Et il s’éloigna, la tête haute.
Le lama regarda dans le vide, les deux mains
sur l’appui de la fenêtre, avec des yeux où
passaient des lueurs jaunes d’opale. De l’abîme
énorme se dressaient devant lui des pics blancs
implorant le clair de lune. Le reste ne présentait
que l’obscurité de l’espace interstellaire.
« Voici, dit-il lentement, voici donc mes
Montagnes. C’est ici que l’homme devrait demeurer, les pieds au-dessus du monde, loin des plaisirs,
examinant de grands problèmes.
— Oui ; s’il a un chela pour lui préparer son
thé, pour lui plier une couverture sous la tête,
et pour chasser les vaches en train de vêler. »
Une lampe fumeuse brûlait dans une niche,
éclipsée par le clair de lune ; à côté de ce mélange
de lumière, se baissant sur le sac de vivres et les
tasses, Kim allait et venait comme un grand fantôme.
« Aïe ! Quoique mon sang ait eu le temps de
s’apaiser, ma tête bat encore le tambour, et j’ai
comme une corde autour de la nuque.
— Pas étonnant. C’était un rude coup. Puisse
celui qui l’a donné…
— Mais si moi-même ne m’étais pas abandonné
à la colère, il n’y aurait pas eu de mal.
— Quel mal ? Tu as sauvé les Sahibs d’une
mort qu’ils méritaient cent fois.
— La leçon n’est pas bien apprise, chela. (Le
lama vint s’étendre sur une couverture pliée,
tandis que Kim continuait sa besogne de chaque
soir.) Le coup n’a été qu’une ombre. Le mal en lui-même
— mes jambes se fatiguent à vue d’œil ces
jours-ci ! — a rencontré le mal en moi — colère,
rage, désir de rendre le mal. Tout cela a fermenté
dans mon sang, a fait naître le trouble dans mon cœur, et a bourdonné dans mes oreilles. (Ici prenant
la tasse brûlante que lui tendait Kim, il but
du thé bouillant selon toutes les formes du cérémonial.)
Si j’avais été de sens rassis, ce mauvais
coup n’aurait fait de mal qu’à mon corps — balafre
ou meurtrissure — ce qui est illusion. Mais
mon esprit, alors, n’était pas suffisamment détaché,
car le désir m’envahit sur-le-champ de
laisser les hommes de Spiti tuer. Qu’auraient été
mille coups auprès de mon âme déchirée et tordue
dans le combat qu’elle soutint contre ce
désir ? Je n’obtins le calme que lorsque j’eus répété
le Bénédicité (il voulait dire les Béatitudes
bouddhistes). Mais le mal implanté en moi par
cette négligence d’un instant arrive à sa fin. Juste
est la Roue, qui ne s’écarte pas d’un cheveu ! Retiens
la leçon, chela.
— C’est trop fort pour moi, murmura Kim. Je
suis encore tout secoué. Je suis content d’avoir
fait du mal à l’homme.
— J’ai senti ça en dormant sur tes genoux,
dans le bois au-dessous. Mes rêves en ont été
troublés — le mal en ton âme passant dans
la mienne. D’autre part, pourtant (il détacha
son rosaire), je me suis acquis du mérite
en sauvant deux vies — les vies de ceux qui
m’ont lésé. Maintenant, il me faut regarder dans la Cause des Choses. La nef de mon âme
vacille.
— Dors pour reprendre des forces. C’est le plus sage.
— Je médite : il en est plus besoin que tu ne crois. »
Jusqu’à l’aube, au cours des longues heures,
alors que le clair de lune pâlissait sur les grands
pics, et que ce qui avait été ténèbres bouclées
là-bas sur les flancs des montagnes lointaines se
révélait une forêt d’un vert tendre, le lama tint
fixés au mur ses grands yeux ouverts. De temps
en temps il gémissait. De l’autre côté de la porte
fermée à la barre, où le bétail dérouté venait
réclamer son ancienne étable, Shamlegh et les
coolies se livraient au pillage et à l’orgie. L’homme
d’Ao-chung était à leur tête, et une fois qu’ils
eurent ouvert les bottes de conserves des Sahibs
et trouvées fort bonnes, ils n’osèrent plus retourner.
Le dépotoir de Shamlegh eut le fardage.
Lorsque Kim, après une nuit de mauvais rêves,
sortit à pas de loup dans le frisson du matin pour
se brosser les dents, une femme au teint blanc,
coiffée d’un réseau de turquoises, le tira à l’écart.
« Les autres sont partis. Ils t’ont laissé ce
kilta, selon ce qui a été promis. Je n’aime pas
les Sahibs, mais tu vas en retour nous accorder un charme. Nous ne voudrions pas que ce — cet
accident vaille au petit Shamlegh une mauvaise
réputation. Je suis la Femme de Shamlegh. »
Elle l’examina d’un œil hardi, brillant,
différent du coup d’œil furtif des montagnardes.
« Assurément. Mais cela demande à être fait
en secret. »
Elle souleva le lourd kilta comme un jouet, et
le lança dans sa propre hutte.
« Sors et barre la porte. Que personne
n’approche jusqu’à ce que ce soit fini.
— Mais ensuite — nous pourrons causer ? »
Kim vida le kilta sur le plancher — ce fut une
cascade d’instruments d’arpentage, de livres, de
notes journalières, de lettres, de cartes et de
correspondance indigène singulièrement parfumée.
Tout au fond se trouvait un sac brodé, lequel
enveloppait un document scellé, doré, enluminé, tel
que les Rois s’en envoient entre eux. Kim respira
avec délices, et passa en revue la situation, en se
plaçant au point de vue d’un Sahib.
« Les livres, je n’en ai que faire. En outre, ce
sont des logarithmes — pour la topographie, je
suppose. (Il les déposa de côté.) Les lettres, je ne
les comprends pas, mais le Colonel Creighton les
comprendra. Il faut les garder toutes. Les cartes
— ils dessinent les cartes mieux que moi — cela va sans dire. Toutes les lettres indigènes — oh,
oh ! — et en particulier le murasla. (Il renifla le
sac brodé.) Cela doit venir de Hilâs ou de Bunâr,
et Hurree Babu a dit vrai. Ma parole ! C’est un
beau coup de filet. Je voudrais que Hurree sache…
Le reste doit aller par la fenêtre. »
Il fit jouer entre ses doigts une superbe boussole
et le bout brillant d’un théodolithe. Mais,
après tout, un Sahib ne pouvait vraiment pas
voler, et c’étaient choses qui plus tard pouvaient
être d’une évidence gênante. Il réunit les moindres
bribes de manuscrit, les cartes et les lettres
indigènes. Cela fit un paquet plat et flexible.
Quant aux trois livres à solides reliures
cadenassées, ainsi que cinq portefeuilles usés, il les
mit à part.
« Les lettres et le murasla, il faut que je les
porte dans mes vêtements et sous ma ceinture, et
les livres écrits à la main, que je les mette dans
le sac aux provisions. Cela va être bien lourd.
Non. Je ne crois pas qu’il y ait autre chose. Si oui,
les coolies l’ont jeté en bas du khud, de sorte
que… tout va bien. Vous, maintenant, vous allez
les rejoindre. »
Il rempaqueta le kilta avec tout ce qu’il
voulait détruire, et le souleva sur l’appui de la
fenêtre. À mille pieds au-dessous gisait un long banc de brouillard nonchalant aux
contours arrondis, que n’avait pas encore touché
le soleil du matin. À mille autres pieds plus
bas, c’était une forêt de pins séculaires. Il en
voyait les cimes vertes, tel un lit de mousse,
quand un tourbillon de vent amincissait le
nuage.
« Non ! Je ne crois pas que personne aille
courir après vous ! »
Dans les tours qu’il faisait sur lui-même en
tombant, le panier vomit son contenu. Le
théodolithe alla frapper sur une saillie de roche où il
éclata comme bombe ; les livres, encriers, boîtes
à peintures, boussoles et règles prirent, l’espace
de quelques secondes, l’apparence d’un essaim
d’abeilles. Puis, s’évanouirent. Et, bien que Kim,
penché presque à mi-corps en dehors de la fenêtre,
tendît sa jeune oreille, nul son ne remonta
du gouffre.
« Cinq cents — mille roupies ne suffiraient
pas pour les acheter, pensa-t-il avec chagrin.
C’est un vrai gaspillage, mais j’ai tout le reste —
tout ce qu’ils ont fait — j’espère. Maintenant,
comment diable correspondre avec Hurree Babu,
et que diable vais-je faire ? Et mon vieux qui est
malade. Il faut que j’enveloppe les lettres dans de
la toile cirée. C’est à faire d’abord — autrement,
elles seraient pleines de sueur… Et je suis tout
seul ! »
Il en fit un paquet propret, prenant soin de
rabattre les coins de la toile cirée, raide et collante,
car sa vie errante l’avait rendu aussi méticuleux
qu’un vieux chasseur en ce qui concerne les
précautions de la route. Puis, avec deux fois plus de
soin, il emballa les livres au fond du sac à provisions.
La femme frappa à la porte.
« Mais tu n’as pas fait de charme, dit-elle, en
regardant de tous côtés.
— Pas besoin. »
La nécessité de laisser entendre un petit
murmure de paroles avait complètement échappé à
Kim. La femme se mit à rire de la façon la plus
irrévérencieuse devant sa confusion.
« Non — pour toi. Tu peux jeter un sort d’un
simple clignement d’œil. Mais pense à nous,
pauvres gens, quand tu seras parti ! Ils étaient tous
trop ivres la nuit dernière pour entendre une
femme. Tu n’es pas ivre, toi ?
— Je suis un prêtre. »
Kim avait repris possession de lui-même, et la
femme étant rien moins que dépourvue d’attraits,
il pensait que le mieux était de s’en tenir à son
emploi.
« Je les ai avertis que les Sahibs vont être en
colère, qu’ils vont faire une enquête et adresser
un rapport au rajah. Il y a aussi le Babu avec
eux. Les commis ont la langue longue.
— Est-ce là tout ce qui t’inquiète ? »
Kim vit son plan tout tracé, et il sourit de
son air engageant.
« Pas tout, dit la femme, en tendant une main
brune et rude chargée de turquoises serties d’argent.
— Je peux terminer cela dans l’instant,
continua-t-il rapidement. Le Babu n’est autre que le
hakim — tu as entendu parler de lui — qui
errait dans les montagnes du côté de Ziglaur. Je le
connais.
— Il parlera contre récompense. Les Sahibs ne
sont pas capables de distinguer un montagnard
d’un autre, mais les Babus ont des yeux pour les
hommes — et les femmes.
— Porte-lui un mot de ma part.
— Il n’y a rien que je ne fasse pour toi. »
Il accepta le compliment avec calme, comme le
doivent faire les hommes dans les pays où ce sont
les femmes qui font l’amour, déchira une feuille
d’un calepin, et, à l’aide d’un crayon ineffaçable
breveté, écrivit en grosse écriture shikast — celle
qu’emploient les mauvais garnements pour écrire des saletés sur les murs : « J’ai tout ce qu’ils ont écrit : leurs dessins du pays et beaucoup de lettres. Spécialement le murasla. Dis-moi ce qu’il faut faire. Je suis à Shamlegh-sous-les-Neiges. Le vieux est malade. »
« Porte-lui ceci, qui lui fermera pour de bon
la bouche. Il ne peut être allé loin.
— Bien sûr. Ils sont encore dans la forêt, de
l’autre côté du contrefort. Nos enfants sont allés
les épier quand le jour a paru, et ont crié les
nouvelles de leurs mouvements. »
Kim laissa voir son étonnement ; mais, au bord
du pâturage où paissent les moutons, flottait un
cri aigu, un trille de vautour. Quelque enfant,
en train de garder du bétail, l’avait repris à
quelque frère ou quelque sœur sur l’autre côté de la
rampe qui commandait la vallée de Chini.
« Mes maris sont au dehors, là-bas, en train
de ramasser du bois. »
Elle tira de son sein une poignée de noix, en
fendit une proprement, et se mit à la manger.
Kim affecta la plus complète ignorance.
« Est-ce que tu ne connais pas le sens de la
noix — prêtre ? » dit-elle d’un air prude.
Et elle lui tendit les moitiés de coquilles.
« C’est une bonne idée. (Il glissa rapidement entre elles le morceau de papier.) As-tu un peu
de cire pour les serrer sur cette lettre ? »
La femme soupira tout haut, et Kim se sentit
attendri.
« Il n’y aura pas de paiement tant que le service
n’aura pas été rendu. Porte ceci au Babu, et
dis que c’est le Fils du Charme qui l’envoie.
— Oui ! Vraiment ! Vraiment ! Je dirai que
c’est un magicien — qui ressemble à un Sahib.
— Non, Fils du Charme ; et demande-lui s’il y
a une réponse.
— Mais s’il fait quelque proposition grossière ?
J’ai — j’ai peur. »
Kim partit à rire.
« Il est, je n’en doute pas, aussi fatigué qu’affamé.
Les Montagnes font de tristes compagnons
de lit. Hai, ma — (il avait le mot Mère sur le
bout de la langue, mais le changea en Sœur) tu
es une femme sage et avisée. Tous les villages
savent maintenant ce qui est arrivé aux Sahibs — hein ?
— Oui-da. La nouvelle en était a Ziglaur vers
minuit, et demain elle sera à Kotgarh. Les villages
sont à la fois effrayés et furieux.
— Il n’y a pas de quoi. Dis aux villages de
donner à manger aux Sahibs et de se les passer
en paix. Il faut que nous les éloignions tranquillement de nos vallées. Voler est une chose —
tuer, une autre. Le Babu comprendra, et il ne
surviendra pas de plaintes dans l’avenir. Sois
prompte. Il faut que je prenne soin de mon maître
quand il va s’éveiller.
— Soit. Après le service — tu l’as dit ? — vient
la récompense. Je suis la Femme de Shamlegh, et
je relève du rajah. Je ne suis pas une vulgaire
porteuse de nourrissons. Shamlegh est tien :
sabot, corne et peau, lait et beurre. Prends ou
laisse. »
Elle se tourna résolument vers la montagne,
ses colliers d’argent cliquetant sur sa large
poitrine, pour aller rencontrer le soleil du
matin à cinq cents pieds au-dessus d’eux. Cette
fois Kim pensa en indigène, tout en enduisant
de cire les bords de la toile qui enveloppait les
paquets.
« Comment un homme peut-il suivre la Voie
ou le Grand Jeu quand il est éternellement
tourmenté par les femmes ? Il y a eu cette fille à Akrola
du Gué, et il y a eu la femme du laveur de
vaisselle derrière le colombier — sans compter
les autres — et maintenant arrive celle-ci ! Quand
j’étais un enfant, c’était bon, mais maintenant
que je suis un homme, il faut que cela finisse et
qu’elles me traitent en homme. Des noix, vraiment ! Oh, oh ! dans les plaines ce sont des
amandes ! »
Il sortit pour lever un impôt sur le village —
non pas avec la sébile du mendiant, qui pouvait
aller pour le pays d’en bas, mais à la manière
d’un prince. La population d’été de Shamlegh ne
comprend que trois familles — quatre femmes
et huit ou neuf hommes. Elles étaient toutes
repues de viandes de conserve — et de boissons
mélangées, depuis la quinine ammoniaquée
jusqu’au vodka blanc — car elles avaient pris leur
belle part dans le butin de la nuit précédente.
Les gentilles tentes européennes étaient dépecées
et partagées depuis longtemps, et il y avait déjà
partout des casseroles en aluminium breveté.
Mais ces gens considéraient la présence du
lama comme une parfaite sauvegarde contre toutes
conséquences, et avec la plus parfaite
impénitence ils apportèrent à Kim de ce qu’ils
avaient de mieux — jusqu’à une bolée de
chang — la bière d’orge qui vient du côté de
Ladaki. Puis ils se dégourdirent au soleil, assis les
jambes pendantes sur d’insondables abîmes, à
bavarder, rire et fumer. Ils jugeaient l’Inde et son
gouvernement au seul point de vue de leur expérience
des Sahibs errants qui les avaient
employés, eux et leurs amis, comme shikarris. Kim entendit des histoires de coups manqués sur
le bouquetin, le serow ou le mouflon par des
Sahibs enterrés depuis vingt ans — chaque détail
mis aussi clairement en lumière que le fin bout
des branches à la cime des arbres sur la fulgurance
d’un éclair. Ils lui parlèrent de leurs maladies,
et, chose plus importante, des maladies de
leur bétail minuscule au pied sûr, d’excursions
qui allaient jusqu’à Kotgarh, où habitent les
missionnaires étrangers, et même au delà, jusqu’à la
merveilleuse Simla, où les rues sont pavées
d’argent et où n’importe qui, écoutez bien, peut
prendre du service auprès des Sahibs qui se
promènent en charrette à deux roues et jettent l’or
à la pelle. Tout à coup, grave et paraissant à cent
lieues de là, le lama, la démarche lourde, se
joignit à ce caquetage sous les larmiers, et on lui
fit large place. L’air raréfié le reposa, et il s’assit
au bord des précipices avec les meilleurs d’entre
eux, s’amusant, quand la conversation languissait,
à lancer des cailloux dans le vide. À trente
milles plus loin, à vol d’oiseau, s’étendait la
chaîne voisine, couturée, sillonnée, grêlée de
petites taches de broussailles, — des forêts,
chacune d’un jour de marche obscure. Derrière le
village, la montagne de Shamlegh elle-même
coupait toute espèce de vue du côté du sud. C’était comme si l’on fût assis dans un nid
d’hirondelles sous les larmiers des toits du monde.
De temps en temps le lama étendait la main, et,
sur le nom qu’on lui rappelait en le lui soufflant
à mi-voix, montrait la route de Spiti et du nord
de l’autre côté de Parungla.
« Là-bas, où les montagnes s’entassent le plus,
se trouve De-ch’en (il voulait dire Han-Lé), le
grand Monastère. C’est s’Tag-stan-ras-ch’en qui
l’a bâti, et on raconte de lui cette histoire… »
Sur quoi il racontait. Récit fantastique, compilation
d’enchantements et de miracles, qui tenait
tout Shamlegh bouche bée. Tournant un peu
à l’Ouest, il fouilla du regard les vertes
montagnes de Kulu, cherchant Kailung sous les glaciers.
« C’est là que j’arrivai jadis, au temps jadis.
J’arrivai de Leh, de l’autre côté du Baralachi.
— Oui, oui ; nous savons, dirent les gens de
Shamlegh, qui savent ce que c’est que les
marches lointaines.
— Et j’ai dormi deux nuits sous le toit des prêtres
de Kailung. Ce sont mes montagnes de prédilection !
Ombres bénies par-dessus toutes les ombres !
C’est là que mes yeux s’ouvrirent sur ce
monde ; là qu’ils s’ouvrirent à ce monde ; là que
je trouvai la Lumière ; et là que je ceignis mes reins pour ma Recherche. C’est des Montagnes
que je suis venu — des hautes Montagnes et des
vents vigoureux. Oh ! juste est la Roue ! »
Il les bénit en détail — les grands glaciers, les
rocs dénudés, les moraines entassées et le schiste
écroulé ; et, l’un après l’autre, le plateau aride, le
lac salé caché aux regards, la haute futaie séculaire
et la fertile vallée où l’eau se précipite, il
les bénit comme un homme mourant bénit les
siens, et Kim s’émerveilla de son ardeur.
« Oui — oui. Nul endroit ne vaut nos Montagnes, »
dirent les gens de Shamlegh.
Et ils en vinrent à s’étonner qu’un homme pût
vivre dans ces terribles Plaines brûlantes, où le
bétail prend la taille des éléphants et est
impropre à labourer sur un versant de montagne ;
où les villages se touchent, leur avait-on dit, sur
des centaines de milles ; où les gens s’en allaient
voler en bandes, et où, pour finir, la Police
emportait ce que les voleurs avaient épargné.
Ainsi se passa la calme matinée, vers la fin de
laquelle reparut au bas du pâturage escarpé la
messagère de Kim, aussi reposée que lorsqu’elle
partit.
« J’ai envoyé un mot au hakim, expliqua Kim
au lama, pendant qu’elle faisait une révérence.
— Il s’est joint aux idolâtres ? Non, je me rappelle qu’il a opéré sur l’un d’eux une guérison.
Il s’est acquis du mérite, quoique le guéri ait
employé sa force au mal. Juste est la Roue !
Qu’y a-t-il au sujet du hakim ?
— Je craignais que tu ne fusses meurtri et —
et je savais que c’était un homme habile. »
Kim prit la coquille de noix enduite de cire, et
lut en anglais au revers de sa note : « Reçu votre honorée. Ne peux pas quitter à présent mes compagnons actuels, et vais les emmener à Simla. Après quoi, espère vous rejoindre. Inopportun suivre des gentlemen furieux. Reprenez la route par laquelle vous êtes venus, et vous rejoindrai. Grandement satisfait à propos correspondance due à mes prévisions. »
« Il dit, Saint Homme, qu’il échappera aux
idolâtres et reviendra vers nous. Attendrons-nous
alors quelque temps à Shamlegh ? »
Le lama jeta un long regard d’amour sur les
montagnes, et secoua la tête.
« Cela ne se peut, chela. De toutes les fibres
de mon être je le désire, mais c’est chose
défendue. J’ai vu la Cause des Choses.
— Pourquoi ? Lorsque les Montagnes, de jour
en jour, t’ont rendu la force ? Rappelle-toi que
nous étions faibles et tombions en défaillance là
au-dessous dans le Doon.
— Je ne suis devenu fort que pour le mal et
l’oubli. Sur les versants des montagnes je me suis
montré querelleur et bretteur. (Kim réprima un
sourire.) Juste et parfaite est la Roue, sans
s’écarter d’un cheveu. Quand j’étais un homme —
il y a longtemps — je fis un pèlerinage à Guru
Ch’wan parmi les peupliers (il brandit le doigt
dans la direction de Bhotan), où l’on garde le
Cheval Sacré.
« Silence ! Taisez-vous tous ! dit tout Shamlegh
en ligne. Il parle de Jam-lin-nin-k’or, le Cheval
qui Peut Faire le Tour du Monde en Un Jour.
— C’est à mon chela que je parle, dit le lama
sur un ton de doux reproche. »
Et ils se dissipèrent comme le givre au rebord
des toits du sud un matin.
« En ce temps-là ce n’était pas la vérité que je
cherchais, mais les entretiens de la doctrine. Rien
qu’illusion ! Je bus la bière et mangeai le pain
de Guru Ch’wan. Le jour suivant, quelqu’un dit :
« Nous allons nous battre contre Sangor Gutok
au bas de la vallée pour voir (remarque une fois
de plus comme la Convoitise est liée à la Fureur !)
quel sera l’abbé qui fera la loi dans la
vallée et aura le profit des prières qu’on imprime
à Sangor Gutok. » J’y allai, et nous combattîmes
tout un jour.
— Mais comment, Saint Homme ?
— Avec nos longues écritoires, comme j’aurais
pu le montrer. Je dis donc que nous combattîmes
sous les peupliers, les deux abbés et tous
les moines, et que l’un d’eux m’ouvrit le front
jusqu’à l’os. Regarde ! (Il tira son bonnet en
arrière et montra une cicatrice aux rides argentées.)
Juste et parfaite est la Roue ! Hier, la
cicatrice m’a démangé, et, cinquante années
après, je me suis rappelé à quoi je la devais et
les traits de celui à qui je la devais ; tout en
restant encore un peu dans l’illusion. Suivit ce que
tu as vu — dispute et sottise. Juste est la Roue !
Le coup de l’idolâtre porta sur la cicatrice. Alors,
je fus secoué jusqu’en mon âme ; mon âme
s’assombrit et la nef de mon âme se balança sur les
eaux d’illusion. Et ce n’est qu’en arrivant à
Shamlegh que je pus méditer sur la Cause des
Choses, ou remonter aux radicelles du Mal. J’ai
passé toute une longue nuit d’efforts.
— Mais, Saint Homme, tu es innocent de tout
mal. Puissé-je servir d’holocauste ! »
Le chagrin du vieillard désolait naturellement
Kim, auquel échappa inconsciemment la phrase
de Mahbub Ali.
« À l’aurore, poursuivit plus gravement le
lama, tandis que le rosaire tout prêt cliquetait entre les lentes phrases, arriva la lumière. C’est ici…
je suis un vieillard… élevé dans les Montagnes,
nourri dans les Montagnes, destiné à ne jamais
m’asseoir parmi mes Montagnes. J’ai voyagé trois
ans à travers Hind, mais — est-il une terre plus
forte que la Terre-Mère ? De là-bas au-dessous,
mon corps, mon stupide corps, soupirait après
les Montagnes et la neige des Montagnes. Je l’ai
dit, et c’est vrai, ma Recherche est sûre. De sorte
que, en quittant la maison de la femme de Kulu,
j’ai pris le chemin des Montagnes, plus que
persuadé en moi-même. Il n’y a pas de la faute du
hakim. Il m’a — poursuivant le Désir — prédit
que les Montagnes me rendraient fort. Elles m’ont
fortifié pour faire le mal, pour oublier ma
Recherche. J’ai pris plaisir à la vie et à la soif de
vie. J’ai désiré de forts versants à grimper. Je
me suis mis en quête de les trouver. J’ai mesuré
la force de mon corps, qui est le mal, aux hautes
montagnes. J’ai fait de toi un objet de risée
quand ta respiration est devenue courte sous le
Jamnotri. J’ai plaisanté quand tu n’osais te risquer
sur la neige de la passe.
— Mais où est le mal ? C’est vrai que j’avais
peur. C’était juste. Je ne suis pas montagnard ;
et j’aimais chez toi ce renouveau de force.
— Plus d’une fois, je me rappelle (il appuya sa joue d’un air douloureux sur sa main), j’ai
recherché ta louange et celle du hakim sur la
simple force de mes jambes. Le mal s’est ainsi
ajouté au mal, jusqu’à ce que la coupe fût
pleine. Juste est la Roue ! Tout Hind, trois années
durant, m’a comblé d’honneurs. Depuis la Fontaine
de Sagesse dans la Maison des Merveilles
jusqu’à (il sourit) un petit enfant en train de
jouer près d’un gros canon — le monde a préparé
ma route. Et pourquoi ?
— Parce que nous t’aimions. Ne fais pas attention,
ce n’est que la fièvre du coup que tu as
reçu. Moi-même je suis encore malade et tout
ébranlé.
— Non ! C’était que je me trouvais sur la Voie
— aussi bien accordé dans l’intérêt de la Loi que
le sont des si-nen (cymbales). Je me suis départi
de cette condition. L’accord fut brisé : suivit le
châtiment. Dans mes propres montagnes, au bord
de mon propre pays, au lieu même de mon mauvais
désir, arrive le soufflet — ici ! (Il se toucha
le sourcil.) Comme on bat un novice lorsqu’il
place mal les coupes, ainsi ai-je été battu, moi
qui fus Abbé de Such-zen. Pas un mot, remarque
bien, rien qu’un coup, chela.
— Mais les Sahibs ne te connaissaient pas,
Saint Homme ?
— Nous étions de force égale. L’Ignorance et
la Convoitise ont rencontré sur la route l’Ignorance
et la Convoitise, et elles ont engendré la
Colère. Le coup a été pour moi, qui ne vaux
guère mieux qu’un yak égaré, le signe que ma
place n’est pas ici. Qui peut lire la Cause d’un
acte est à mi-chemin de la Liberté ! « Retourne
sur le sentier », dit le coup. « Les Montagnes ne
sont pas pour toi. Tu ne peux à la fois choisir la
Liberté et te faire l’esclave du plaisir de vivre. »
— Si nous n’avions pas rencontré ce Russe
trois fois maudit !
— Notre Seigneur lui-même ne peut pas faire
tourner la Roue en arrière. Et grâce au mérite
que je me suis acquis je remporte encore une
autre épreuve. (Il mit la main dans son sein et en
tira la Roue de Vie.) Regarde ! Après avoir
médité, j’ai considéré ceci. L’idolâtre n’en a laissé
d’intact que la largeur de mon ongle.
— Je vois.
— Autant donc équivaut l’importance de ma
vie en ce corps. J’ai mis chacun de mes jours au
service de la Roue. Mais sans le mérite que je
me suis acquis en te guidant sur la Voie, je me
serais vu ajouter une autre vie avant de trouver
ma Rivière. Est-ce clair, chela ? »
Kim fixa les yeux sur la carte brutalement défigurée. La déchirure courait en diagonale de
gauche à droite — de la Onzième Maison, où le
Désir donne naissance à l’Enfant (telle que les
Thibétains la dessinent) — en passant par le
monde humain et le monde animal, jusqu’à la
Cinquième Maison — la Maison vide des Sens. La
logique était sans réplique.
« Avant que notre Seigneur arrivât à la
lumière (le lama replia le tout avec vénération), il
fut tenté. Moi aussi j’ai été tenté, mais c’est fini.
La Flèche est tombée dans les Plaines — non pas
dans les Monts. En conséquence, que faisons-nous ici ?
— Attendrons-nous au moins le hakim ?
— Je sais la longueur de ma vie en ce corps.
Qu’est-ce qu’un hakim[1] peut faire ?
— Mais tu es tout malade et tout secoué. Tu ne
peux pas marcher.
— Comment puis-je être malade si je vois la
Liberté ? »
Il se redressa sur ses pieds en vacillant.
« Alors il faut que j’aille au village chercher
de quoi manger. Oh, la fatigante Route ! »
Kim sentit que lui aussi avait besoin de repos.
« C’est légitime. Mangeons, et allons-nous-en. La Flèche est tombée dans les Plaines… mais j’ai
cédé au Désir. Apprête-toi, chela. »
Kim retourna vers la femme à la coiffe de
turquoises, laquelle avait passé son temps à jeter
paresseusement des pierres par-dessus la falaise.
Elle sourit d’un air plein de bonté.
« Je l’ai trouvé — le Babu, comme un buffle
égaré dans un champ de blé ; il s’ébrouait et éternuait
de froid. Il avait tellement faim qu’il oublia
sa dignité jusqu’à me donner de doux noms. Les
Sahibs n’ont plus rien. (Elle projeta la paume de
sa main vide.) L’un d’eux a très mal du côté du
ventre. Ton ouvrage ? »
Kim, l’œil brillant, fit un signe affirmatif.
« J’ai parlé au Bengali d’abord — et ensuite
aux gens d’un village tout près de là. On donnera
aux Sahibs la nourriture dont ils ont besoin —
on ne leur demandera pas d’argent. Le butin est
déjà distribué. Ce Babu adresse aux Sahibs des
discours menteurs. Pourquoi ne les quitte-t-il pas ?
— À cause de son grand cœur.
— Il n’y a jamais eu encore de Bengali qui
en eût un plus gros qu’une noix sèche. Mais cela
ne fait rien… Maintenant, pour ce qui est des
noix. Après le service vient la récompense. J’ai
dit que le village est tien.
— C’est ce qui m’embarrasse, commença Kim.
Tout à l’heure j’avais formé des projets charmants
qui… (nul besoin d’achever le détail des
compliments de circonstance. Il soupira
profondément…) Mais mon maître, guidé par une vision —
— Peuh ! que peuvent des yeux usés voir
d’autre qu’une sébile de mendiant bien pleine ?
— — quitte ce village pour retourner dans les Plaines.
— Prie-le de rester. »
Kim secoua la tête.
« Je connais mon Saint Homme, et sa fureur
s’il était contrarié, répondit-il d’un air entendu.
Ses malédictions ébranlent les Montagnes.
— Dommage qu’elles ne lui épargnent pas les
coups à la tête ! J’ai entendu dire que tu étais
l’homme au cœur de tigre qui a frappé le Sahib.
Laisse-le rêver encore un peu. Reste !
— Femme de la Montagne, dit Kim, avec une
austérité qui ne parvenait pas à durcir l’ovale de
son jeune visage, ces choses-là sont trop élevées
pour toi.
— Que les Dieux nous soient propices ! Depuis
quand hommes et femmes sont-ils autres que
hommes et femmes ?
— Un prêtre est un prêtre. Il déclare qu’il veut partir sur l’heure. Je suis son chela, et je pars
avec lui. Il nous faut à manger pour la Route.
C’est un hôte que tous les villages tiennent en
honneur, mais (il acheva par une véritable grimace
de gamin) la nourriture, ici, est bonne.
Donne-m’en.
— Et si je ne t’en donne pas ? Je suis la femme
de ce village.
— Alors, je te maudis — un peu — pas beaucoup,
mais assez pour que tu t’en souviennes. »
Il ne put réprimer un sourire.
« Tu m’as déjà maudite, grâce à ta façon de
baisser les cils et de lever le menton. Des
malédictions ? Pourquoi irais-je me soucier de simples
paroles ? (Elle referma nerveusement les mains
sur son sein.) Mais je ne voudrais pas que tu
partes fâché, en pensant mal de moi — une
ramasseuse d’herbe et de bouses de vaches de
Shamlegh, quoiqu’une femme aisée.
— Je ne pense rien, dit Kim, sinon que je suis
fâché de m’en aller, car je suis très fatigué, et
qu’il nous faut à manger. Voici le sac. »
La femme s’en empara avec colère.
« J’étais une sotte, dit-elle. Qui est ta femme
dans les Plaines ! Blonde ou brune ? Je fus blonde,
jadis. Tu ris ? Jadis, il y a longtemps, si tu veux
m’en croire, un Sahib jeta sur moi un regard de faveur. Jadis, il y a longtemps, je portai des
vêtements européens là-bas à la Maison des
Missions. (Elle brandit le doigt dans la direction de
Kotgarh.) Jadis, il y a longtemps, je fus
Ker-lis-ti-an[2] et parlai anglais — comme les Sahibs le
parlent. Oui. Mon Sahib disait qu’il reviendrait et
qu’il m’épouserait — oui, m’épouserait. Il partit
— j’avais pris soin de lui quand il avait été
malade — et ne revint jamais. Alors je m’aperçus
que les Dieux des Kerlistians mentaient, et je
retournai parmi les miens. Jamais depuis je n’ai
arrêté mes yeux sur un Sahib. Ne ris pas de moi.
La crise est passée, petit prêtreau. Ta figure, ta
démarche, ta façon de parler m’ont rappelé mon
Sahib, bien que tu ne sois qu’un mendiant vagabond
que je gratifie de mes dons. Me maudire ?
Tu ne peux pas plus maudire que bénir ! (Elle
mit ses mains sur ses hanches et partit à rire
amèrement.) Tes Dieux ne sont que mensonges ;
tes œuvres, que mensonges ; tes paroles, que
mensonges. Il n’y a pas de Dieux sous toute la
surface du ciel. Je le sais. Mais un instant j’ai
cru que c’était mon Sahib de retour, et il
était mon Dieu. Oui, jadis, je faisais de la
musique sur un pianno dans la Maison des Missions à Kotgarh. Maintenant je fais des aumônes aux prêtres qui sont heatthen[3]. »
Elle conclut sur ce mot anglais, et noua l’ouverture du sac jusqu’au bord.
« Je t’attends, chela, » dit le lama, en s’appuyant
sur le montant de la porte.
La femme inspecta le grand corps du haut en bas.
« Lui, marcher ! Il est incapable de faire la
moitié d’un mille. Où irait cette vieille carcasse ? »
Là-dessus Kim, rendu déjà perplexe par
l’affaissement du lama, et prévoyant le poids du sac,
perdit franchement patience.
« Qu’est-ce que cela te fait, où il va, femme
de mauvais augure ?
— Rien — mais à toi quelque chose, prêtre à
figure de Sahib. Vas-tu le porter sur tes épaules ?
— Je m’en vais aux Plaines. Nul ne doit mettre
obstacle à mon retour. J’ai lutté avec mon
âme jusqu’à ce que je n’aie plus de force. Le
corps stupide est épuisé, et nous sommes loin des
Plaines.
— Regardez-moi cela ! dit-elle simplement. (Et
s’effaça pour permettre à Kim de contempler
sa propre et suprême détresse.) Maudis-moi. Peut-être cela lui rendra-t-il de la force. Fais un
charme ! Conjure ton grand Dieu. Tu es un
prêtre. »
Elle s’en alla.
Le lama s’était accroupi mollement, en continuant
de se tenir au montant de la porte. On ne
saurait assommer un vieillard pour le voir revenir
à lui en une nuit comme un jeune garçon. La
faiblesse le courbait jusqu’à terre, mais ses yeux,
qu’il attachait sur Kim, étaient pleins de vie et
de supplication.
« Tout va bien, dit Kim. C’est la rareté de
l’air qui t’affaiblit. Dans un moment nous allons
partir ! C’est le mal de montagne. Moi aussi j’ai
l’estomac un peu malade. »
Il s’agenouilla et essaya de le consoler à l’aide
des pauvres paroles qui lui venaient aux lèvres.
Alors la femme revint, plus bombée que jamais.
« Tes Dieux sont inutiles, hein ? Essaie des
miens. Je suis, moi, la Femme de Shamlegh. »
Elle héla d’une voix rauque, et voici que
sortirent d’un parc à vaches ses deux maris et trois
autres hommes avec une dooli, la primitive litière
indigène des Montagnes, dont on se sert pour
transporter les malades et pour faire des visites
d’État.
« Ce bétail (elle ne daigna pas jeter sur eux
un regard) est à toi pour aussi longtemps que tu
en auras besoin.
— Mais nous n’allons pas prendre la route de
Simla. Nous n’allons pas approcher des Sahibs,
s’écria le premier mari.
— Ils ne s’enfuiront pas comme les autres,
plus qu’ils ne voleront le bagage. Il y en a deux
que je connais comme des hommes débiles.
Tenez-vous au brancard d’arrière, Sonoo et Taree.
(Ils obéirent promptement.) Plus bas maintenant,
et hissez dedans ce saint homme. Je veillerai
au village et à vos vertueuses femmes jusqu’à
votre retour.
— Quand sera-ce ?
— Demande aux prêtres. Ne m’ennuie pas.
Place le sac de provisions au pied, l’équilibre est
meilleur.
— Oh ! Saint Homme, tes Montagnes sont plus
aimables que nos Plaines ! s’écria Kim soulagé,
tandis que le lama gagnait en chancelant la litière.
C’est un vrai lit de roi — un lieu d’honneur
et d’aise. Nous le devons à —
— Une femme de mauvais augure. J’ai besoin
autant de tes bénédictions que de tes malédictions.
C’est mon ordre et non le tien. Levez et en route ! Attends ! As-tu de l’argent pour le
voyage ? »
Elle fit signe à Kim de venir dans sa hutte, et
se pencha sur une cassette anglaise toute bossuée
qu’elle gardait sous sa couche.
« Je n’ai besoin de rien, dit Kim, irrité quand
il aurait dû être reconnaissant. Je suis déjà assez
rudement chargé de faveurs. »
Elle leva les yeux avec un sourire curieux et
lui posa la main sur l’épaule :
« Au moins, remercie-moi. J’ai une figure
odieuse et je suis montagnarde, mais, comme tu
le dis si bien, je me suis acquis du mérite. Te
ferai-je voir comment les Sahibs remercient ? »
Et ses yeux durs s’adoucirent.
« Je ne suis qu’un prêtre vagabond, dit Kim,
dont les yeux s’allumèrent en réponse. Tu n’as
besoin ni de mes bénédictions, ni de mes malédictions.
— Non. Rien qu’un petit moment — tu peux
rejoindre la dooli en dix enjambées — si tu étais
un Sahib, faut-il te montrer ce que tu ferais ?
— Et si je devinais, pourtant ? » dit Kim.
Et lui entourant la taille de son bras, il la
baisa sur la joue, ajoutant en anglais :
« Mille remerciemins, ma chère. »
Le baiser, en pratique, est inconnu chez les Asiatiques, ce qui fut peut-être la raison pour
laquelle elle se renversa en arrière, les yeux
larges ouverts et les traits apeurés.
« La prochaine fois, continua Kim, il ne faudra
pas vous montrer aussi sûre de vos prêtres
païens. Maintenant, au revoir. (Il tendit la main
à l’anglaise.) Elle la prit machinalement. Au
revoir, ma chère.
— Au revoir, et — et — (elle était en train de
se rappeler un à un ses mots anglais) vous
reviendrez ? Au revoir et — Dieu te protège. »
Une demi-heure plus tard, et comme la litière
grimpait au milieu des craquements et des cahots
le sentier de montagne qui part de Shamlegh
dans la direction sud-est, Kim vit à la porte de
la hutte une forme minuscule qui agitait un lambeau blanc.
« Elle s’est acquis du mérite plus que tous
autres, dit le lama. Car mettre un homme sur le
chemin de la Liberté est presque aussi grand que
si elle-même l’avait trouvée.
— Hum ! fit Kim pensivement en réfléchissant
à ce qui s’était passé. Il se peut que, moi aussi,
je me sois acquis du mérite. En tout cas, elle ne
m’a pas traité en enfant. »
Il rajusta le devant de sa robe où reposait le
paquet plat des documents et des cartes, assujettit le précieux sac de provisions aux pieds du
lama, posa sa main sur le bord de la litière, et
s’appliqua à descendre à la lente allure des maris
grommelants.
« Eux aussi s’acquièrent du mérite, dit le
lama, au bout de trois milles.
— En outre, on les paiera en argent, » dit Kim.
La Femme de Shamlegh le lui avait donné ; et
il n’était que convenable, raisonnait-il, que ses
hommes le gagnassent en retour.
- ↑ Hakim — médecin.
- ↑ Chrétienne.
- ↑ Pour « heathen », mot anglais qui signifie « païen ».