CHAPITRE PREMIER.
Pourquoi les droits féodaux
étaient devenus plus odieux au peuple
en France que partout ailleurs.
Une chose surprend au premier abord: la Révolution,
dont l'objet propre était, comme nous l'avons vu, d'abolir
partout le reste des institutions du moyen âge, n'a
pas éclaté dans les contrées où ces institutions, mieux
conservées, faisaient le plus sentir au peuple leur gêne
et leur rigueur, mais, au contraire, dans celles où elles
le lui faisaient sentir le moins; de telle sorte que leur
joug a paru le plus insupportable là où il était en réalité
le moins lourd.
Dans presque aucune partie de l'Allemagne,
à la fin du dix-huitième siècle, le servage n'était encore complétement
aboli, et, dans la plupart, le peuple demeurait
positivement attaché à la glèbe, comme au moyen âge.
Presque tous les soldats qui composaient les armées de
Frédéric II et de Marie-Thérèse ont été de véritables
serfs.
Dans la plupart des États d'Allemagne, en 1788, le
paysan ne peut quitter la seigneurie, et s'il la quitte
on peut le poursuivre partout où il se trouve et l'y ramener
de force. Il y est soumis à la justice dominicale,
qui surveille sa vie privée et punit son intempérance et
sa paresse. Il ne peut ni s'élever dans sa position, ni
changer de profession, ni se marier sans le bon plaisir
du maître. Une grande partie de son temps doit être
consacrée au service de celui-ci. La corvée seigneuriale
existe dans toute sa force, et peut s'étendre, dans certains
pays, jusqu'à trois jours par semaine. C'est le paysan
qui rebâtit et entretient les bâtiments du seigneur,
mène les denrées de celui-ci au marché, le conduit lui-même,
et est chargé de porter ses messages. Plusieurs années
de sa jeunesse doivent s'écouler dans la domesticité
du manoir. Le serf peut cependant devenir propriétaire
foncier, mais sa propriété reste toujours très-imparfaite.
Il est obligé de cultiver son champ d'une certaine manière,
sous l'œil du seigneur; il ne peut ni l'aliéner ni
l'hypothéquer à sa volonté. Dans certains cas on le force
d'en vendre les produits; dans d'autres on l'empêche
de les vendre; pour lui, la culture est toujours obligatoire.
Sa succession même ne passe pas tout entière à
ses enfants: une partie en est d'ordinaire retenue par
la seigneurie.
Je ne recherche pas ces dispositions dans des lois
surannées, je les rencontre jusque dans le code préparé
par le grand Frédéric
et promulgué par son successeur,
au moment même où la révolution française vient d'éclater.
Rien de semblable n'existait plus en France depuis
longtemps: le paysan allait, venait, achetait, vendait,
traitait, travaillait à sa guise. Les derniers vestiges du
servage ne se faisait plus voir que dans une ou deux
provinces de l'Est, provinces conquises; partout ailleurs
il avait entièrement disparu, et même son abolition remontait
à une époque si éloignée que la date en était
oubliée. Des recherches savantes, faites de nos jours, ont
prouvé que, dès le treizième siècle, on ne le rencontre
plus en Normandie.
Mais il s'était fait dans la condition du peuple, en
France, une bien autre révolution encore: le paysan
n'avait pas seulement cessé d'être serf; il était devenu
propriétaire foncier. Ce fait est encore aujourd'hui si
mal établi, et il a eu, comme on le verra, tant de conséquences,
qu'on me permettra de m'arrêter un moment
ici pour le considérer.
On a cru longtemps que la division de la propriété
foncière datait de la Révolution et n'avait été produite
que par elle; le contraire est prouvé par toutes sortes
de témoignages.
Vingt ans au moins avant cette révolution, on rencontre
des sociétés d'agriculture qui déplorent déjà que
le sol se morcelle outre mesure. «La division des héritages,
dit Turgot vers le même temps, est telle que
celui qui suffisait pour une seule famille se partage
entre cinq ou six enfants. Ces enfants et leurs familles
ne peuvent plus dès lors subsister uniquement de la
terre.» Necker disait, quelques années plus tard, qu'il
y a en France une immensité de petites propriétés rurales.
Je trouve, dans un rapport secret fait à un intendant
peu d'années avant la Révolution: «Les successions se
subdivisent d'une manière égale et inquiétante, et,
chacun voulant avoir de tout et partout, les pièces
de terre se trouvent divisées à l'infini et se subdivisent
sans cesse.» Ne croirait-on pas que ceci est écrit de
nos jours?
J'ai pris moi-même des peines infinies pour reconstruire
en quelque sorte le cadastre de l'ancien régime,
et j'y suis quelquefois parvenu. D'après la loi de 1790
qui a établi l'impôt foncier, chaque paroisse a dû dresser
un état des propriétés alors existantes sur son territoire.
Ces états ont disparu pour la plupart; néanmoins
je les ai retrouvés dans un certain nombre de
villages, et, en les comparant avec les rôles de nos
jours, j'ai vu que, dans ces villages-là, le nombre des
propriétaires fonciers s'élevait à la moitié, souvent aux
deux tiers du nombre actuel; ce qui paraîtra bien remarquable
si l'on pense que la population totale de la
France s'est accrue de plus d'un quart depuis ce temps.
Déjà, comme de nos jours, l'amour du paysan pour
la propriété foncière est extrême, et toutes les passions
qui naissent chez lui de la possession du sol sont allumées.
«Les terres se vendent toujours au delà de leur
valeur, dit un excellent observateur contemporain; ce
qui tient à la passion qu'ont tous les habitants pour
devenir propriétaires. Toutes les épargnes des basses
classes, qui ailleurs sont placées sur des particuliers
et dans les fonds publics, sont destinées en France à
l'achat de terres.»
Parmi toutes les choses nouvelles qu'Arthur Young
aperçoit chez nous, quand il nous visite pour la première
fois, il n'y en a aucune qui le frappe davantage
que la grande division du sol parmi les paysans; il affirme
que la moitié du sol de la France leur appartient
en propre. «Je n'avais nulle idée, dit-il souvent, d'un
pareil état de choses;» et, en effet, un pareil état de
choses ne se trouvait alors nulle part qu'en France, ou
dans son voisinage le plus proche.
En Angleterre il y avait eu des paysans propriétaires,
mais on en rencontrait déjà beaucoup moins. En Allemagne
on avait vu, de tout temps et partout, un certain
nombre de paysans libres et qui possédaient
en toute
propriété des portions du sol. Les lois particulières, et
souvent bizarres, qui régissaient la propriété du paysan,
se retrouvent dans les plus vieilles coutumes germaniques;
mais cette sorte de propriété a toujours été un
fait exceptionnel, et le nombre de ces petits propriétaires
fonciers fort petit.
Les contrées
de l'Allemagne où, à la fin du dix-huitième
siècle, le paysan était propriétaire et à peu près
aussi libre qu'en France, sont situées, la plupart, le
long du Rhin; c'est aussi là que les passions révolutionnaires
de la France se sont le plus tôt répandues et ont
été toujours les plus vives. Les portions de l'Allemagne
qui ont été, au contraire, le plus longtemps impénétrables
à ces passions, sont celles où rien de semblable
ne se voyait encore. Remarque digne d'être faite.
C'est donc suivre une erreur commune que de croire
que la division de la propriété foncière date en France
de la Révolution; le fait est bien plus vieux qu'elle. La
Révolution a, il est vrai, vendu toutes les terres du
clergé et une grande partie de celles des nobles; mais, si
l'on veut consulter les procès-verbaux mêmes de ces
ventes, comme j'ai eu quelquefois la patience de le faire,
on verra que la plupart de ces terres ont été achetées
par des gens qui en possédaient déjà d'autres; de sorte
que, si la propriété a changé de mains, le nombre des propriétaires
s'est bien moins accru qu'on ne l'imagine.
Il y
avait déjà en France une immensité de ceux-ci, suivant
l'expression ambitieuse, mais juste, cette fois, de
M. Necker.
L'effet de la Révolution n'a pas été de diviser le sol,
mais de le libérer pour un moment. Tous ces petits
propriétaires étaient, en effet, fort gênés dans l'exploitation
de leurs terres, et supportaient beaucoup de servitudes
dont il ne leur était pas permis de se délivrer.
Ces charges étaient pesantes sans doute; mais ce qui
les leur faisait paraître insupportables était précisément
la circonstance qui aurait dû, ce semble, leur en alléger
le poids: ces mêmes paysans avaient été soustraits,
plus que nulle part ailleurs en Europe, au gouvernement
de leurs seigneurs; autre révolution non moins grande
que celle qui les avait rendus propriétaires.
Quoique l'ancien régime soit encore bien près de
nous, puisque nous rencontrons tous les jours des hommes
qui sont nés sous ses lois, il semble déjà se perdre
dans la nuit des temps. La Révolution radicale qui
nous en sépare a produit l'effet des siècles: elle a obscurci
tout ce qu'elle ne détruisait pas. Il y a donc peu
de gens qui puissent répondre aujourd'hui exactement
à cette simple question: Comment s'administraient les
campagnes avant 1789? Et, en effet, on ne saurait le
dire avec précision et avec détail sans avoir étudié,
non pas les livres, mais les archives administratives de
ce temps-là.
J'ai souvent entendu dire: la noblesse, qui depuis
longtemps cessait de prendre part au gouvernement de
l'État, avait conservé jusqu'au bout l'administration
des campagnes; le seigneur en gouvernait les paysans.
Ceci encore ressemble bien à une erreur.
Au dix-huitième siècle, toutes les affaires de la paroisse
étaient conduites par un certain nombre de fonctionnaires
qui n'étaient plus les agents de la seigneurie
et que le seigneur ne choisissait plus; les uns étaient
nommés par l'intendant de la province, les autres élus
par les paysans eux-mêmes. C'était à ces autorités à répartir
l'impôt, à réparer les églises, à bâtir les écoles,
à rassembler et à présider l'assemblée de la paroisse.
Elles veillaient sur le bien communal et en réglaient
l'usage, intentaient et soutenaient au nom de la communauté
les procès. Non-seulement le seigneur ne dirigeait
plus l'administration de toutes ces petites affaires
locales, mais il ne la surveillait pas. Tous les fonctionnaires
de la paroisse étaient sous le gouvernement ou
sous le contrôle du pouvoir central, comme nous le
montrerons dans le chapitre suivant. Bien plus, on ne
voit presque plus le seigneur agir comme le représentant
du roi dans la paroisse, comme l'intermédiaire
entre celui-ci et les habitants. Ce n'est plus lui qui est
chargé d'y appliquer les lois générales de l'État, d'y
assembler les milices, d'y lever les taxes, d'y publier
les mandements du prince, d'en distribuer les secours.
Tous ces devoirs et tous ces droits appartiennent à
d'autres. Le seigneur n'est plus en réalité qu'un habitant
que des immunités et des priviléges séparent et
isolent de tous les autres; sa condition est différente, non
son pouvoir. Le seigneur n'est qu'un premier habitant,
ont soin de dire les intendants dans leurs lettres à leurs
subdélégués.
Si vous sortez de la paroisse et que vous considériez
le canton, vous reverrez le même spectacle. Nulle part
les nobles n'administrent ensemble, non plus qu'individuellement;
cela était particulier à la France. Partout ailleurs
le trait caractéristique de la vieille société féodale
s'était en partie conservé: la possession de la terre et le
gouvernement des habitants demeuraient encore mêlés.
L'Angleterre était administrée aussi bien que gouvernée
par les principaux propriétaires du sol. Dans les
portions mêmes de l'Allemagne où les princes étaient le
mieux parvenus, comme en Prusse et en Autriche, à se
soustraire à la tutelle des nobles dans les affaires générales
de l'État, ils leur avaient en grande partie conservé
l'administration des campagnes, et, s'ils étaient allés
dans certains endroits jusqu'à contrôler le seigneur,
nulle part ils n'avaient encore pris sa place.
A vrai dire, les nobles français ne touchaient plus
depuis longtemps à l'administration publique que par
un seul point, la justice. Les principaux d'entre eux
avaient conservé le droit d'avoir des juges qui décidaient
certains procès en leur nom, et faisaient encore
de temps en temps des règlements de police dans les
limites de la seigneurie; mais le pouvoir royal avait
graduellement écourté, limité, subordonné la justice
seigneuriale, à ce point que les seigneurs qui l'exerçaient
encore la considéraient moins comme un pouvoir
que comme un revenu.
Il en était ainsi de tous les droits particuliers de la
noblesse. La partie politique avait disparu; la portion
pécuniaire seule était restée, et quelquefois s'était fort
accrue.
Je ne veux parler en ce moment que de cette portion
des priviléges utiles qui portait par excellence le nom
de droits féodaux, parce que ce sont ceux-là particulièrement
qui touchent le peuple.
Il est malaisé de dire aujourd'hui en quoi ces droits
consistaient encore en 1789, car leur nombre avait été
immense et leur diversité prodigieuse, et, parmi eux,
plusieurs avaient déjà disparu ou s'étaient transformés;
de sorte que le sens des mots qui les désignaient, déjà
confus pour les contemporains, est devenu pour nous
fort obscur. Néanmoins, quand on consulte les livres
des feudistes du dix-huitième siècle et qu'on recherche
avec attention les usages locaux, on s'aperçoit que tous
les droits encore existants peuvent se réduire à un petit
nombre d'espèces principales; tous les autres subsistent,
il est vrai, mais ils ne sont plus que des individus
isolés.
Les traces de la corvée seigneuriale se retrouvent
presque partout à demi effacées. La plupart des droits
de péage sur les chemins sont modérés ou détruits;
néanmoins, il n'y a que peu de provinces où l'on n'en
rencontre encore plusieurs. Dans toutes, les seigneurs
prélèvent des droits sur les foires et dans les marchés.
On sait que dans la France entière ils jouissaient du
droit exclusif de chasse. En général, ils possèdent seuls
des colombiers et des pigeons; presque partout ils obligent
le paysan à faire moudre à leur moulin et vendanger
à leur pressoir. Un droit universel et très-onéreux
est celui des lods et ventes; c'est un impôt qu'on paye
au seigneur toutes les fois qu'on vend ou qu'on achète
des terres dans les limites de la seigneurie. Sur toute
la surface du territoire, enfin, la terre est chargée de
cens, de rentes foncières et de redevances en argent ou
en nature, qui sont dues au seigneur par le propriétaire,
et dont celui-ci ne peut se racheter. A travers toutes ces
diversités, un trait commun se présente: tous ces droits
se rattachent plus ou moins au sol ou à ses produits;
tous atteignent celui qui le cultive.
On sait que les seigneurs ecclésiastiques jouissaient
des mêmes avantages; car l'Eglise, qui avait une autre
origine, une autre destination et une autre nature que la
féodalité, avait fini néanmoins par se mêler intimement
à elle, et, bien qu'elle ne se fût jamais complétement incorporée
à cette substance étrangère, elle y avait si profondément
pénétré qu'elle y demeurait comme incrustée.
Des évêques,
des chanoines, des abbés possédaient
donc des fiefs ou des censives en vertu de leurs fonctions
ecclésiastiques;
le couvent
avait, d'ordinaire, la seigneurie du village sur le territoire duquel il était
placé. Il avait des serfs dans la seule partie de la France
où il y en eût encore; il employait la corvée, levait des
droits sur les foires et marchés, avait son four, son moulin,
son pressoir, son taureau banal. Le clergé jouissait,
de plus, en France, comme dans tout le monde chrétien,
du droit de dîme.
Mais ce qui m'importe ici, c'est de remarquer que,
dans toute l'Europe alors, les mêmes droits féodaux,
précisément les mêmes, se retrouvaient, et que, dans la
plupart des contrées du continent, ils étaient bien plus
lourds. Je citerai seulement la corvée seigneuriale. En
France, elle était rare et douce; en Allemagne, elle
était encore universelle et dure.
Bien plus, plusieurs des droits d'origine féodale qui
ont le plus révolté nos pères, qu'ils considéraient non-seulement
comme contraires à la justice, mais à la civilisation;
la dîme, les rentes foncières inaliénables, les
redevances perpétuelles, les lods et ventes, ce qu'ils appelaient,
dans la langue un peu emphatique du dix-huitième
siècle, la servitude de la terre, toutes ces choses
se retrouvaient alors, en partie, chez les Anglais; plusieurs
s'y voient encore aujourd'hui même. Elles n'empêchent
pas l'agriculture anglaise d'être la plus perfectionnée
et la plus riche du monde, et le peuple anglais
s'aperçoit à peine de leur existence.
Pourquoi donc les mêmes droits féodaux ont-ils excité
dans le cœur du peuple en France une haine si forte qu'elle
survit à son objet même et semble ainsi inextinguible?
La cause de ce phénomène est, d'une part, que le paysan
français était devenu propriétaire foncier, et, de
l'autre, qu'il avait entièrement échappé au gouvernement
de son seigneur. Il y a bien d'autres causes encore, sans
doute, mais je pense que celles-ci sont les principales.
Si le paysan n'avait pas possédé le sol, il eût été
comme insensible à plusieurs des charges que le système
féodal faisait peser sur la propriété foncière. Qu'importe
la dîme à celui qui n'est que fermier? Il la prélève sur
le produit du fermage. Qu'importe la rente foncière à
celui qui n'est pas propriétaire du fonds? Qu'importent
même les gênes de l'exploitation à celui qui exploite
pour un autre?
D'un autre côté, si le paysan français avait encore
été administré par son seigneur, les droits féodaux lui
eussent paru bien moins insupportables, parce qu'il n'y
aurait vu qu'une conséquence naturelle de la constitution
du pays.
Quand la noblesse possède non-seulement des priviléges,
mais des pouvoirs; quand elle gouverne et administre,
ses droits particuliers peuvent être tout à la
fois plus grands et moins aperçus. Dans les temps féodaux,
on considérait la noblesse à peu près du même
œil dont on considère aujourd'hui le gouvernement: on
supportait les charges qu'elle imposait en vue des garanties
qu'elle donnait. Les nobles avaient des priviléges
gênants, ils possédaient des droits onéreux; mais ils assuraient
l'ordre public, distribuaient la justice, faisaient
exécuter la loi, venaient au secours du faible, menaient
les affaires communes. A mesure que la noblesse cesse
de faire ces choses, le poids de ses priviléges paraît plus
pesant, et leur existence même finit par ne plus se comprendre.
Imaginez-vous, je vous prie, le paysan français du
dix-huitième siècle, ou plutôt celui que vous connaissez;
car c'est toujours le même: sa condition a changé,
mais non son humeur. Voyez-le tel que les documents
que j'ai cités l'ont dépeint, si passionnément épris de
la terre qu'il consacre à l'acheter toutes ses épargnes
et l'achète à tout prix. Pour l'acquérir il lui faut d'abord
payer un droit, non au gouvernement, mais à
d'autres propriétaires du voisinage, aussi étrangers que
lui à l'administration des affaires publiques, presque
aussi impuissants que lui. Il la possède enfin; il y enterre
son cœur avec son grain. Ce petit coin du sol qui
lui appartient en propre dans ce vaste univers le remplit
d'orgueil et d'indépendance. Surviennent pourtant
les mêmes voisins qui l'arrachent à son champ et l'obligent
à venir travailler ailleurs sans salaire. Veut-il défendre
sa semence contre leur gibier: les mêmes l'en
empêchent; les mêmes l'attendent au passage de la
rivière pour lui demander un droit de péage. Il les retrouve
au marché, où ils lui vendent le droit de vendre
ses propres denrées; et quand, rentré au logis, il veut
employer à son usage le reste de son blé, de ce blé qui
a crû sous ses yeux et par ses mains, il ne peut le faire
qu'après l'avoir envoyé moudre dans le moulin et cuire
dans le four de ces mêmes hommes. C'est à leur faire
des rentes que passe une partie du revenu de son petit
domaine, et ces rentes sont imprescriptibles et irrachetables.
Quoi qu'il fasse, il rencontre partout sur son chemin
ces voisins incommodes, pour troubler son plaisir, gêner
son travail, manger ses produits; et, quand il a fini avec
ceux-ci, d'autres, vêtus de noir, se présentent, qui lui
prennent le plus clair de sa récolte. Figurez-vous la
condition, les besoins, le caractère, les passions de cet
homme, et calculez, si vous le pouvez, les trésors de
haine et d'envie qui se sont amassés dans son cœur.
La féodalité
était demeurée la plus grande de toutes
nos institutions civiles en cessant d'être une institution
politique. Ainsi réduite, elle excitait bien plus de haines
encore, et c'est avec vérité qu'on peut dire qu'en détruisant
une partie des institutions du moyen âge on
avait rendu cent fois plus odieux ce qu'on en laissait.
CHAPITRE PREMIER.
Pourquoi les droits féodaux
étaient devenus plus odieux au peuple
en France que partout ailleurs.
Une chose surprend au premier abord: la Révolution,
dont l'objet propre était, comme nous l'avons vu, d'abolir
partout le reste des institutions du moyen âge, n'a
pas éclaté dans les contrées où ces institutions, mieux
conservées, faisaient le plus sentir au peuple leur gêne
et leur rigueur, mais, au contraire, dans celles où elles
le lui faisaient sentir le moins; de telle sorte que leur
joug a paru le plus insupportable là où il était en réalité
le moins lourd.
Dans presque aucune partie de l'Allemagne,
à la fin du dix-huitième siècle, le servage n'était encore complétement
aboli, et, dans la plupart, le peuple demeurait
positivement attaché à la glèbe, comme au moyen âge.
Presque tous les soldats qui composaient les armées de
Frédéric II et de Marie-Thérèse ont été de véritables
serfs.
Dans la plupart des États d'Allemagne, en 1788, le
paysan ne peut quitter la seigneurie, et s'il la quitte
on peut le poursuivre partout où il se trouve et l'y ramener
de force. Il y est soumis à la justice dominicale,
qui surveille sa vie privée et punit son intempérance et
sa paresse. Il ne peut ni s'élever dans sa position, ni
changer de profession, ni se marier sans le bon plaisir
du maître. Une grande partie de son temps doit être
consacrée au service de celui-ci. La corvée seigneuriale
existe dans toute sa force, et peut s'étendre, dans certains
pays, jusqu'à trois jours par semaine. C'est le paysan
qui rebâtit et entretient les bâtiments du seigneur,
mène les denrées de celui-ci au marché, le conduit lui-même,
et est chargé de porter ses messages. Plusieurs années
de sa jeunesse doivent s'écouler dans la domesticité
du manoir. Le serf peut cependant devenir propriétaire
foncier, mais sa propriété reste toujours très-imparfaite.
Il est obligé de cultiver son champ d'une certaine manière,
sous l'œil du seigneur; il ne peut ni l'aliéner ni
l'hypothéquer à sa volonté. Dans certains cas on le force
d'en vendre les produits; dans d'autres on l'empêche
de les vendre; pour lui, la culture est toujours obligatoire.
Sa succession même ne passe pas tout entière à
ses enfants: une partie en est d'ordinaire retenue par
la seigneurie.
Je ne recherche pas ces dispositions dans des lois
surannées, je les rencontre jusque dans le code préparé
par le grand Frédéric
et promulgué par son successeur,
au moment même où la révolution française vient d'éclater.
Rien de semblable n'existait plus en France depuis
longtemps: le paysan allait, venait, achetait, vendait,
traitait, travaillait à sa guise. Les derniers vestiges du
servage ne se faisait plus voir que dans une ou deux
provinces de l'Est, provinces conquises; partout ailleurs
il avait entièrement disparu, et même son abolition remontait
à une époque si éloignée que la date en était
oubliée. Des recherches savantes, faites de nos jours, ont
prouvé que, dès le treizième siècle, on ne le rencontre
plus en Normandie.
Mais il s'était fait dans la condition du peuple, en
France, une bien autre révolution encore: le paysan
n'avait pas seulement cessé d'être serf; il était devenu
propriétaire foncier. Ce fait est encore aujourd'hui si
mal établi, et il a eu, comme on le verra, tant de conséquences,
qu'on me permettra de m'arrêter un moment
ici pour le considérer.
On a cru longtemps que la division de la propriété
foncière datait de la Révolution et n'avait été produite
que par elle; le contraire est prouvé par toutes sortes
de témoignages.
Vingt ans au moins avant cette révolution, on rencontre
des sociétés d'agriculture qui déplorent déjà que
le sol se morcelle outre mesure. «La division des héritages,
dit Turgot vers le même temps, est telle que
celui qui suffisait pour une seule famille se partage
entre cinq ou six enfants. Ces enfants et leurs familles
ne peuvent plus dès lors subsister uniquement de la
terre.» Necker disait, quelques années plus tard, qu'il
y a en France une immensité de petites propriétés rurales.
Je trouve, dans un rapport secret fait à un intendant
peu d'années avant la Révolution: «Les successions se
subdivisent d'une manière égale et inquiétante, et,
chacun voulant avoir de tout et partout, les pièces
de terre se trouvent divisées à l'infini et se subdivisent
sans cesse.» Ne croirait-on pas que ceci est écrit de
nos jours?
J'ai pris moi-même des peines infinies pour reconstruire
en quelque sorte le cadastre de l'ancien régime,
et j'y suis quelquefois parvenu. D'après la loi de 1790
qui a établi l'impôt foncier, chaque paroisse a dû dresser
un état des propriétés alors existantes sur son territoire.
Ces états ont disparu pour la plupart; néanmoins
je les ai retrouvés dans un certain nombre de
villages, et, en les comparant avec les rôles de nos
jours, j'ai vu que, dans ces villages-là, le nombre des
propriétaires fonciers s'élevait à la moitié, souvent aux
deux tiers du nombre actuel; ce qui paraîtra bien remarquable
si l'on pense que la population totale de la
France s'est accrue de plus d'un quart depuis ce temps.
Déjà, comme de nos jours, l'amour du paysan pour
la propriété foncière est extrême, et toutes les passions
qui naissent chez lui de la possession du sol sont allumées.
«Les terres se vendent toujours au delà de leur
valeur, dit un excellent observateur contemporain; ce
qui tient à la passion qu'ont tous les habitants pour
devenir propriétaires. Toutes les épargnes des basses
classes, qui ailleurs sont placées sur des particuliers
et dans les fonds publics, sont destinées en France à
l'achat de terres.»
Parmi toutes les choses nouvelles qu'Arthur Young
aperçoit chez nous, quand il nous visite pour la première
fois, il n'y en a aucune qui le frappe davantage
que la grande division du sol parmi les paysans; il affirme
que la moitié du sol de la France leur appartient
en propre. «Je n'avais nulle idée, dit-il souvent, d'un
pareil état de choses;» et, en effet, un pareil état de
choses ne se trouvait alors nulle part qu'en France, ou
dans son voisinage le plus proche.
En Angleterre il y avait eu des paysans propriétaires,
mais on en rencontrait déjà beaucoup moins. En Allemagne
on avait vu, de tout temps et partout, un certain
nombre de paysans libres et qui possédaient
en toute
propriété des portions du sol. Les lois particulières, et
souvent bizarres, qui régissaient la propriété du paysan,
se retrouvent dans les plus vieilles coutumes germaniques;
mais cette sorte de propriété a toujours été un
fait exceptionnel, et le nombre de ces petits propriétaires
fonciers fort petit.
Les contrées
de l'Allemagne où, à la fin du dix-huitième
siècle, le paysan était propriétaire et à peu près
aussi libre qu'en France, sont situées, la plupart, le
long du Rhin; c'est aussi là que les passions révolutionnaires
de la France se sont le plus tôt répandues et ont
été toujours les plus vives. Les portions de l'Allemagne
qui ont été, au contraire, le plus longtemps impénétrables
à ces passions, sont celles où rien de semblable
ne se voyait encore. Remarque digne d'être faite.
C'est donc suivre une erreur commune que de croire
que la division de la propriété foncière date en France
de la Révolution; le fait est bien plus vieux qu'elle. La
Révolution a, il est vrai, vendu toutes les terres du
clergé et une grande partie de celles des nobles; mais, si
l'on veut consulter les procès-verbaux mêmes de ces
ventes, comme j'ai eu quelquefois la patience de le faire,
on verra que la plupart de ces terres ont été achetées
par des gens qui en possédaient déjà d'autres; de sorte
que, si la propriété a changé de mains, le nombre des propriétaires
s'est bien moins accru qu'on ne l'imagine.
Il y
avait déjà en France une immensité de ceux-ci, suivant
l'expression ambitieuse, mais juste, cette fois, de
M. Necker.
L'effet de la Révolution n'a pas été de diviser le sol,
mais de le libérer pour un moment. Tous ces petits
propriétaires étaient, en effet, fort gênés dans l'exploitation
de leurs terres, et supportaient beaucoup de servitudes
dont il ne leur était pas permis de se délivrer.
Ces charges étaient pesantes sans doute; mais ce qui
les leur faisait paraître insupportables était précisément
la circonstance qui aurait dû, ce semble, leur en alléger
le poids: ces mêmes paysans avaient été soustraits,
plus que nulle part ailleurs en Europe, au gouvernement
de leurs seigneurs; autre révolution non moins grande
que celle qui les avait rendus propriétaires.
Quoique l'ancien régime soit encore bien près de
nous, puisque nous rencontrons tous les jours des hommes
qui sont nés sous ses lois, il semble déjà se perdre
dans la nuit des temps. La Révolution radicale qui
nous en sépare a produit l'effet des siècles: elle a obscurci
tout ce qu'elle ne détruisait pas. Il y a donc peu
de gens qui puissent répondre aujourd'hui exactement
à cette simple question: Comment s'administraient les
campagnes avant 1789? Et, en effet, on ne saurait le
dire avec précision et avec détail sans avoir étudié,
non pas les livres, mais les archives administratives de
ce temps-là.
J'ai souvent entendu dire: la noblesse, qui depuis
longtemps cessait de prendre part au gouvernement de
l'État, avait conservé jusqu'au bout l'administration
des campagnes; le seigneur en gouvernait les paysans.
Ceci encore ressemble bien à une erreur.
Au dix-huitième siècle, toutes les affaires de la paroisse
étaient conduites par un certain nombre de fonctionnaires
qui n'étaient plus les agents de la seigneurie
et que le seigneur ne choisissait plus; les uns étaient
nommés par l'intendant de la province, les autres élus
par les paysans eux-mêmes. C'était à ces autorités à répartir
l'impôt, à réparer les églises, à bâtir les écoles,
à rassembler et à présider l'assemblée de la paroisse.
Elles veillaient sur le bien communal et en réglaient
l'usage, intentaient et soutenaient au nom de la communauté
les procès. Non-seulement le seigneur ne dirigeait
plus l'administration de toutes ces petites affaires
locales, mais il ne la surveillait pas. Tous les fonctionnaires
de la paroisse étaient sous le gouvernement ou
sous le contrôle du pouvoir central, comme nous le
montrerons dans le chapitre suivant. Bien plus, on ne
voit presque plus le seigneur agir comme le représentant
du roi dans la paroisse, comme l'intermédiaire
entre celui-ci et les habitants. Ce n'est plus lui qui est
chargé d'y appliquer les lois générales de l'État, d'y
assembler les milices, d'y lever les taxes, d'y publier
les mandements du prince, d'en distribuer les secours.
Tous ces devoirs et tous ces droits appartiennent à
d'autres. Le seigneur n'est plus en réalité qu'un habitant
que des immunités et des priviléges séparent et
isolent de tous les autres; sa condition est différente, non
son pouvoir. Le seigneur n'est qu'un premier habitant,
ont soin de dire les intendants dans leurs lettres à leurs
subdélégués.
Si vous sortez de la paroisse et que vous considériez
le canton, vous reverrez le même spectacle. Nulle part
les nobles n'administrent ensemble, non plus qu'individuellement;
cela était particulier à la France. Partout ailleurs
le trait caractéristique de la vieille société féodale
s'était en partie conservé: la possession de la terre et le
gouvernement des habitants demeuraient encore mêlés.
L'Angleterre était administrée aussi bien que gouvernée
par les principaux propriétaires du sol. Dans les
portions mêmes de l'Allemagne où les princes étaient le
mieux parvenus, comme en Prusse et en Autriche, à se
soustraire à la tutelle des nobles dans les affaires générales
de l'État, ils leur avaient en grande partie conservé
l'administration des campagnes, et, s'ils étaient allés
dans certains endroits jusqu'à contrôler le seigneur,
nulle part ils n'avaient encore pris sa place.
A vrai dire, les nobles français ne touchaient plus
depuis longtemps à l'administration publique que par
un seul point, la justice. Les principaux d'entre eux
avaient conservé le droit d'avoir des juges qui décidaient
certains procès en leur nom, et faisaient encore
de temps en temps des règlements de police dans les
limites de la seigneurie; mais le pouvoir royal avait
graduellement écourté, limité, subordonné la justice
seigneuriale, à ce point que les seigneurs qui l'exerçaient
encore la considéraient moins comme un pouvoir
que comme un revenu.
Il en était ainsi de tous les droits particuliers de la
noblesse. La partie politique avait disparu; la portion
pécuniaire seule était restée, et quelquefois s'était fort
accrue.
Je ne veux parler en ce moment que de cette portion
des priviléges utiles qui portait par excellence le nom
de droits féodaux, parce que ce sont ceux-là particulièrement
qui touchent le peuple.
Il est malaisé de dire aujourd'hui en quoi ces droits
consistaient encore en 1789, car leur nombre avait été
immense et leur diversité prodigieuse, et, parmi eux,
plusieurs avaient déjà disparu ou s'étaient transformés;
de sorte que le sens des mots qui les désignaient, déjà
confus pour les contemporains, est devenu pour nous
fort obscur. Néanmoins, quand on consulte les livres
des feudistes du dix-huitième siècle et qu'on recherche
avec attention les usages locaux, on s'aperçoit que tous
les droits encore existants peuvent se réduire à un petit
nombre d'espèces principales; tous les autres subsistent,
il est vrai, mais ils ne sont plus que des individus
isolés.
Les traces de la corvée seigneuriale se retrouvent
presque partout à demi effacées. La plupart des droits
de péage sur les chemins sont modérés ou détruits;
néanmoins, il n'y a que peu de provinces où l'on n'en
rencontre encore plusieurs. Dans toutes, les seigneurs
prélèvent des droits sur les foires et dans les marchés.
On sait que dans la France entière ils jouissaient du
droit exclusif de chasse. En général, ils possèdent seuls
des colombiers et des pigeons; presque partout ils obligent
le paysan à faire moudre à leur moulin et vendanger
à leur pressoir. Un droit universel et très-onéreux
est celui des lods et ventes; c'est un impôt qu'on paye
au seigneur toutes les fois qu'on vend ou qu'on achète
des terres dans les limites de la seigneurie. Sur toute
la surface du territoire, enfin, la terre est chargée de
cens, de rentes foncières et de redevances en argent ou
en nature, qui sont dues au seigneur par le propriétaire,
et dont celui-ci ne peut se racheter. A travers toutes ces
diversités, un trait commun se présente: tous ces droits
se rattachent plus ou moins au sol ou à ses produits;
tous atteignent celui qui le cultive.
On sait que les seigneurs ecclésiastiques jouissaient
des mêmes avantages; car l'Eglise, qui avait une autre
origine, une autre destination et une autre nature que la
féodalité, avait fini néanmoins par se mêler intimement
à elle, et, bien qu'elle ne se fût jamais complétement incorporée
à cette substance étrangère, elle y avait si profondément
pénétré qu'elle y demeurait comme incrustée.
Des évêques,
des chanoines, des abbés possédaient
donc des fiefs ou des censives en vertu de leurs fonctions
ecclésiastiques;
le couvent
avait, d'ordinaire, la seigneurie du village sur le territoire duquel il était
placé. Il avait des serfs dans la seule partie de la France
où il y en eût encore; il employait la corvée, levait des
droits sur les foires et marchés, avait son four, son moulin,
son pressoir, son taureau banal. Le clergé jouissait,
de plus, en France, comme dans tout le monde chrétien,
du droit de dîme.
Mais ce qui m'importe ici, c'est de remarquer que,
dans toute l'Europe alors, les mêmes droits féodaux,
précisément les mêmes, se retrouvaient, et que, dans la
plupart des contrées du continent, ils étaient bien plus
lourds. Je citerai seulement la corvée seigneuriale. En
France, elle était rare et douce; en Allemagne, elle
était encore universelle et dure.
Bien plus, plusieurs des droits d'origine féodale qui
ont le plus révolté nos pères, qu'ils considéraient non-seulement
comme contraires à la justice, mais à la civilisation;
la dîme, les rentes foncières inaliénables, les
redevances perpétuelles, les lods et ventes, ce qu'ils appelaient,
dans la langue un peu emphatique du dix-huitième
siècle, la servitude de la terre, toutes ces choses
se retrouvaient alors, en partie, chez les Anglais; plusieurs
s'y voient encore aujourd'hui même. Elles n'empêchent
pas l'agriculture anglaise d'être la plus perfectionnée
et la plus riche du monde, et le peuple anglais
s'aperçoit à peine de leur existence.
Pourquoi donc les mêmes droits féodaux ont-ils excité
dans le cœur du peuple en France une haine si forte qu'elle
survit à son objet même et semble ainsi inextinguible?
La cause de ce phénomène est, d'une part, que le paysan
français était devenu propriétaire foncier, et, de
l'autre, qu'il avait entièrement échappé au gouvernement
de son seigneur. Il y a bien d'autres causes encore, sans
doute, mais je pense que celles-ci sont les principales.
Si le paysan n'avait pas possédé le sol, il eût été
comme insensible à plusieurs des charges que le système
féodal faisait peser sur la propriété foncière. Qu'importe
la dîme à celui qui n'est que fermier? Il la prélève sur
le produit du fermage. Qu'importe la rente foncière à
celui qui n'est pas propriétaire du fonds? Qu'importent
même les gênes de l'exploitation à celui qui exploite
pour un autre?
D'un autre côté, si le paysan français avait encore
été administré par son seigneur, les droits féodaux lui
eussent paru bien moins insupportables, parce qu'il n'y
aurait vu qu'une conséquence naturelle de la constitution
du pays.
Quand la noblesse possède non-seulement des priviléges,
mais des pouvoirs; quand elle gouverne et administre,
ses droits particuliers peuvent être tout à la
fois plus grands et moins aperçus. Dans les temps féodaux,
on considérait la noblesse à peu près du même
œil dont on considère aujourd'hui le gouvernement: on
supportait les charges qu'elle imposait en vue des garanties
qu'elle donnait. Les nobles avaient des priviléges
gênants, ils possédaient des droits onéreux; mais ils assuraient
l'ordre public, distribuaient la justice, faisaient
exécuter la loi, venaient au secours du faible, menaient
les affaires communes. A mesure que la noblesse cesse
de faire ces choses, le poids de ses priviléges paraît plus
pesant, et leur existence même finit par ne plus se comprendre.
Imaginez-vous, je vous prie, le paysan français du
dix-huitième siècle, ou plutôt celui que vous connaissez;
car c'est toujours le même: sa condition a changé,
mais non son humeur. Voyez-le tel que les documents
que j'ai cités l'ont dépeint, si passionnément épris de
la terre qu'il consacre à l'acheter toutes ses épargnes
et l'achète à tout prix. Pour l'acquérir il lui faut d'abord
payer un droit, non au gouvernement, mais à
d'autres propriétaires du voisinage, aussi étrangers que
lui à l'administration des affaires publiques, presque
aussi impuissants que lui. Il la possède enfin; il y enterre
son cœur avec son grain. Ce petit coin du sol qui
lui appartient en propre dans ce vaste univers le remplit
d'orgueil et d'indépendance. Surviennent pourtant
les mêmes voisins qui l'arrachent à son champ et l'obligent
à venir travailler ailleurs sans salaire. Veut-il défendre
sa semence contre leur gibier: les mêmes l'en
empêchent; les mêmes l'attendent au passage de la
rivière pour lui demander un droit de péage. Il les retrouve
au marché, où ils lui vendent le droit de vendre
ses propres denrées; et quand, rentré au logis, il veut
employer à son usage le reste de son blé, de ce blé qui
a crû sous ses yeux et par ses mains, il ne peut le faire
qu'après l'avoir envoyé moudre dans le moulin et cuire
dans le four de ces mêmes hommes. C'est à leur faire
des rentes que passe une partie du revenu de son petit
domaine, et ces rentes sont imprescriptibles et irrachetables.
Quoi qu'il fasse, il rencontre partout sur son chemin
ces voisins incommodes, pour troubler son plaisir, gêner
son travail, manger ses produits; et, quand il a fini avec
ceux-ci, d'autres, vêtus de noir, se présentent, qui lui
prennent le plus clair de sa récolte. Figurez-vous la
condition, les besoins, le caractère, les passions de cet
homme, et calculez, si vous le pouvez, les trésors de
haine et d'envie qui se sont amassés dans son cœur.
La féodalité
était demeurée la plus grande de toutes
nos institutions civiles en cessant d'être une institution
politique. Ainsi réduite, elle excitait bien plus de haines
encore, et c'est avec vérité qu'on peut dire qu'en détruisant
une partie des institutions du moyen âge on
avait rendu cent fois plus odieux ce qu'on en laissait.