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L’Éducation sentimentale, éd. Conard, 1910Chapitre 20 / 30

I


Un des grands chagrins de Flaubert fut l’échec de l’Éducation sentimentale. D’abord les circonstances se prêtèrent assez mal à un succès ; on était à la veille des événements de 1870, et Flaubert a pu dire que la guerre avait « tué » son livre[1]. Il y eut aussi un véritable courant d’hostilité. La critique fut presque unanimement malveillante.

« Votre vieux troubadour est fortement dénigré par les feuilles, écrivait Flaubert à George Sand. Lisez le Constitutionnel de lundi dernier, le Gaulois de ce matin, c’est carré et net. On me traite de crétin et de canaille. L’article de Barbey d’Aurevilly (Constitutionnel) est, en ce genre, un modèle, et celui du bon Sarcey, quoique moins violent, ne lui cède en rien. Ces messieurs réclament au nom de la morale et de l’idéal ! J’ai eu aussi des éreintements dans le Figaro et dans Paris par Cesena et Duranty. Je m’en fiche profondément ! Ce qui n’empêche pas que je suis étonné par tant de haine et de mauvaise foi. La Tribune, le Pays et l’Opinion nationale m’ont en revanche fort exalté… »[2].

Dans une seconde lettre à George Sand :

« Votre vieux troubadour est trépigné et d’une façon inouïe. Les gens, qui ont lu mon roman, craignent de m’en parler, par peur de se compromettre ou par pitié pour moi. Les plus indulgents trouvent que je n’ai fait que des tableaux et que la composition, le dessin manquent absolument. Saint-Victor, qui prône les livres d’Arsène Houssaye, ne veut pas faire d’article sur le mien, le trouvant trop mauvais. » Et il termine avec amertume : « Voilà. Théo est absent, et personne, absolument personne, ne prend ma défense. »[3]

« Sans méconnaître les qualités, qui font de M. Flaubert un écrivain d’une certaine originalité, écrivait Saint-René-Taillandier dans la Revue des Deux Mondes, nous n’admirons sans réserves ni son art, ni son style. Qu’est-ce qu’un art dont le résultat est de supprimer la composition, de rendre l’unité impossible, de substituer une série d’esquisses à un tableau… ?

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« Oui certes M. Flaubert est un artiste, il sait peindre, il sait graver à l’eau-forte, il a des touches puissantes, qui font saillir en plein relief certains aspects de la réalité, mais il écrit comme ceux qui possèdent le don du style, sans en connaître suffisamment les lois[4]. »

Cuvillier-Fleury, dans le Journal des Débats, disait que Flaubert n’avait pas fait un roman, mais une satire ; encore trouvait-il la satire bien exagérée[5].

Schérer, dans le Temps, reprenait la même accusation sous une autre forme : « Son livre n’est pas un roman, c’est un récit d’aventures, ce sont des mémoires. À force d’être réaliste il est réel, sans doute, mais à force d’être réel il cesse de nous intéresser[6]. »

Dans le Figaro, Amédée de Cesena faisait grief à Flaubert de « ses fréquentes excursions dans le domaine de la politique », et concluait : « Ce n’est pas pour y retrouver les déclamations des réunions publiques que les femmes ouvrent un roman »[7].

George Sand avait le courage de prendre la défense du livre ainsi attaqué : « Il n’y a pas de question morale, comme on l’entend, soulevée dans ce livre, écrivait-elle dans la Liberté. Toutes les questions solidaires les unes des autres s’y présentent en bloc à l’esprit, et chaque opinion s’y juge elle-même. Quand il sait si bien faire vivre les figures de sa création, l’auteur n’a que faire de montrer la sienne. Chaque pensée, chaque parole, chaque geste de chaque rôle exprime clairement à chaque conscience l’erreur ou la vérité qu’il porte en soi. Dans un travail si bien fouillé, la lumière jaillit de partout et se passe d’un résumé dogmatique. Ce n’est pas être sceptique que de se dispenser d’être pédant.

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« Il (Flaubert) a mis devant nos yeux un miroir en disant : « Regardez-vous ; si votre image n’est pas ressemblante, celle de « votre voisin le sera peut-être. » Et en effet nous avons tous trouvé le voisin ressemblant. C’est à vous de conclure et de vous demander si notre époque est effectivement médiocre, ridicule et condamnée à l’éternel avortement de ses aspirations »[8].

Et en réalité l’opinion de George Sand n’était pas aussi favorable qu’elle voulait bien le dire aux lecteurs de la Liberté. Elle ne s’en cachait pas à Flaubert :

« Il n’est pas inutile, lui écrivait-elle le 9 janvier 1870, de savoir l’opinion des bonnes gens et des jeunes gens. Les jeunes disent que l’Éducation sentimentale les a rendus tristes.

« Ils ne s’y sont pas reconnus, eux qui n’ont pas encore vécu, mais ils ont des illusions et disent : « Pourquoi cet homme si bon, si aimable, si gai, si simple, si sympathique, veut-il nous décourager de vivre ». C’est mal raisonné, ce qu’ils disent, mais comme c’est instinctif, il faut peut-être en tenir compte[9]. »

Cinq années plus tard (19 décembre 1875) George Sand revenait encore sur ce sujet ; elle reprochait au roman le manque d’action des personnages sur eux-mêmes : « On est homme avant tout. On veut trouver l’homme au fond de toute histoire et de tout fait. Ç’a été le défaut de l’Éducation sentimentale, à laquelle j’ai tant réfléchi depuis, me demandant pourquoi tant d’humeur contre un ouvrage si bien fait et si solide. Ce défaut, c’était l’absence d’action des personnages sur eux-mêmes. Ils subissent les faits et ne s’en emparent jamais »[10].

Rappelons pour mémoire les violentes attaques de Barbey d’Aurevilly qui peuvent se résumer dans cette phrase : « Je dis enfin qu’il n’y a plus à s’occuper de Flaubert qu’au seul cas où il changerait de système et de manière, et il n’en changera pas »[11].

Depuis, la critique a été plus favorable. M. Faguet, sans se ranger au nombre de ceux qu’il appelle « les fanatiques de l’Éducation », a reconnu que « si Flaubert n’avait pas écrit Madame Bovary, il aurait cependant son chef-d’œuvre. Il faut bien qu’un auteur en ait un. Et je ne crois pas que ce fût Salammbô, et je crois que ce serait l’Éducation »[12].

Flaubert eut toujours un faible pour cet ouvrage. Il en était même arrivé à regretter Madame Bovary, que l’on accolait toujours à son nom. « Un jour, raconte Maxime Du Camp, il (Flaubert) me dit : « Je voudrais faire un coup de bourse et gagner une grosse somme. Pourquoi ? Pour racheter, n’importe à quel prix, tous les exemplaires de la Bovary, les jeter au feu et ne plus jamais en entendre parler. » En revanche il a toujours cru que l’Éducation sentimentale était un chef-d’œuvre »[13]