III
LE PARADIS RETROUVÉ ICI-BAS
Il aperçut Dea. Elle venait de se dresser toute droite sur le
matelas. Elle avait une longue robe soigneusement fermée,
blanche, qui ne laissait voir que la naissance des épaules et
l’attache délicate de son cou. Les manches cachaient ses bras,
les plis couvraient ses pieds. On voyait ses mains où se
gonflait en embranchements bleuâtres le réseau des veines chaudes
de fièvre. Elle était frissonnante, et oscillait plutôt qu’elle
ne chancelait, comme un roseau. La lanterne l’éclairait d’en
bas. Son beau visage était indicible. Ses cheveux dénoués
flottaient. Aucune larme ne coulait sur ses joues. Il y avait
dans ses prunelles du feu, et de la nuit. Elle était pâle de
cette pâleur qui ressemble à la transparence de la vie divine sur
une figure terrestre. Son corps exquis et frêle était comme mêlé
et fondu dans le plissement de sa robe. Elle ondoyait tout
entière avec le tremblement d’une flamme. Et en même temps on
sentait qu’elle commençait à n’être plus que de l’ombre. Ses
yeux, tout grands ouverts, resplendissaient. On eût dit une
sortie de sépulcre et une âme debout dans une aurore.
Ursus, dont Gwynplaine ne voyait que le dos, levait des bras
effarés.
—Ma fille! ah! mon Dieu, voilà le délire qui la prend! le
délire! c’est ce que je craignais. Il ne faudrait pas de
secousse, car cela pourrait la tuer, et il en faudrait une pour
l’empêcher de devenir folle. Morte, ou folle! quelle situation!
que faire, mon Dieu? Ma fille, recouche-toi!
Cependant Dea parlait. Sa voix était presque indistincte, comme
si une épaisseur céleste était déjà interposée entre elle et la
terre.
—Père, vous vous trompez. Je n’ai aucun délire. J’entends très
bien tout ce que vous me dites. Vous me dites qu’il y a beaucoup
de monde, qu’on attend, et qu’il faut que je joue ce soir, je
veux bien, vous voyez que j’ai ma raison, mais je ne sais pas
comment faire, puisque je suis morte et puisque Gwynplaine est
mort. Moi, je viens tout de même. Je consens à jouer. Me
voici; mais Gwynplaine n’y est plus.
—Mon enfant, répéta Ursus, allons, obéis-moi. Remets-toi sur
ton lit.
—Il n’y est plus! il n’y est plus! oh! comme il fait noir!
—Noir! balbutia Ursus, voilà la première fois qu’elle dit ce
mot!
Gwynplaine, sans plus de bruit qu’un glissement, monta le
marchepied de la baraque, y entra, décrocha son capingot et son
esclavine, endossa le capingot, mit l’esclavine à son cou et
redescendit de la cahute, toujours caché par l’espèce
d’encombrement que faisaient la cabane, les agrès et le mât.
Dea continuait de murmurer, elle remuait les lèvres, et peu à peu
ce murmure devint une mélodie. Elle ébaucha, avec les
intermittences et les lacunes du délire, le mystérieux appel
qu’elle avait tant de fois adressé à Gwynplaine dans Chaos
vaincu. Elle se mit à chanter, et ce chant était vague et
faible comme un bourdonnement d’abeille:
Noche, quita te de alli,
La alba canta...[33]
[33] Nuit, va-t’en. L’aube chante.
Elle s’interrompit:
—Non, ce n’est pas vrai, je ne suis pas morte. Qu’est-ce que je
disais donc? Hélas! je suis vivante. Je suis vivante, et il
est mort. Je suis en bas, et il est en haut. Il est parti, et
moi je reste. Je ne l’entendrai plus parler et marcher. Dieu
nous avait donné un peu de paradis sur la terre, il nous l’a
retiré. Gwynplaine! c’est fini. Je ne le sentirai plus près de
moi. Jamais. Sa voix! je n’entendrai plus sa voix.
Et elle chanta:
Es menester a cielos ir...[34]
... Dexa, quiero,
A tu negro
Caparazon.
[34] Il faut aller au ciel... ...Quitte, je le veux, Ta noire
enveloppe!
Et elle étendit la main comme si elle cherchait où s’appuyer dans
l’infini.
Gwynplaine, surgissant à côté d’Ursus brusquement pétrifié,
s’agenouilla devant elle.
—Jamais! dit Dea. Jamais! je ne l’entendrai plus!
Et elle se remit à chanter, égarée:
Dexa, quiero,
A tu negro
Caparazon!
Alors elle entendit une voix, la voix bien-aimée, qui répondait:
O ven! ama![34A]
Eres aima,
Soy corazon.
[34A] Oh! viens! aime! Tu es âme, Je suis cœur.
Et en même temps Dea sentit sous sa main la tête de Gwynplaine.
Elle jeta un cri inexprimable:
—Gwynplaine!
Une clarté d’astre apparut sur sa figure pâle, et elle chancela.
Gwynplaine la reçut dans ses bras.
—Vivant! cria Ursus.
Dea répéta:—Gwynplaine!
Et sa tête se ploya contre la joue de Gwynplaine. Elle dit, tout
bas:
—Tu redescends! merci.
Et, relevant le front, assise sur le genou de Gwynplaine, enlacée
dans son étreinte, elle tourna vers lui son doux visage, et fixa
sur les yeux de Gwynplaine ses yeux pleins de ténèbres et de
rayons, comme si elle le regardait.
—C’est toi! dit-elle.
Gwynplaine couvrait sa robe de baisers. Il y a des paroles qui
sont à la fois des mots, des cris et des sanglots. Toute
l’extase et toute la douleur s’y fondent et éclatent pêle-mêle.
Cela n’a aucun sens, et cela dit tout.
—Oui, moi! c’est moi! moi Gwynplaine! celui dont tu es l’âme,
entends-tu? moi dont tu es l’enfant, l’épouse, l’étoile, le
souffle! moi dont tu es l’éternité! C’est moi! je suis là, je
te tiens dans mes bras. Je suis vivant. Je suis à toi. Ah!
quand je pense que j’étais au moment d’en finir! Une minute de
plus! Sans Homo! Je te dirai cela. Comme c’est près de la joie
le désespoir! Dea, vivons! Dea, pardonne-moi! Oui! à toi à
jamais! Tu as raison, touche mon front, assure-toi que c’est
moi. Si tu savais! Mais rien ne peut plus nous séparer. Je
sors de l’enfer et je remonte au ciel. Tu dis que je redescends,
non, je remonte. Me revoici avec toi. A jamais, te dis-je!
Ensemble! nous sommes ensemble! qui aurait dit cela? Nous nous
retrouvons. Tout le mal est fini. Il n’y a plus devant nous que
de l’enchantement. Nous recommencerons notre vie heureuse, et
nous en fermerons si bien la porte que le mauvais sort n’y pourra
plus rentrer. Je te conterai tout. Tu seras étonnée. Le bateau
est parti. Personne ne peut faire que le bateau ne soit pas
parti. Nous sommes en route, et en liberté. Nous allons en
Hollande, nous nous marierons, je ne suis pas embarrassé pour
gagner ma vie, qui est-ce qui pourrait empêcher cela? Il n’y a
plus rien à craindre. Je t’adore.
—Pas si vite! balbutia Ursus.
Dea, tremblante, et avec le frémissement d’un toucher céleste,
promenait sa main sur le profil de Gwynplaine. Il l’entendit qui
se disait à elle-même:
—C’est comme cela que Dieu est fait.
Puis elle toucha ses vêtements.
—L’esclavine, dit-elle. Le capingot. Il n’y a rien de changé.
Tout est comme auparavant.
Ursus, stupéfait, épanoui, riant, inondé de larmes, les regardait
et s’adressait à lui-même un aparté.
—Je ne comprends pas du tout. Je suis un absurde idiot. Moi
qui l’ai vu porter en terre! Je pleure et je ris. Voilà tout ce
que je sais. Je suis aussi bête que si, moi aussi, j’étais
amoureux. Mais c’est que je le suis. Je suis amoureux des deux.
Vieille brute, va! Trop d’émotions. Trop d’émotions. C’est ce
que je craignais. Non, c’est ce que je voulais. Gwynplaine,
ménage-la. Au fait, qu’ils s’embrassent. Cela ne me regarde
pas. J’assiste à l’incident. Ce que j’éprouve est drôle. Je
suis le parasite de leur bonheur et j’en prends ma part. Je n’y
suis pour rien, et il me semble que j’y suis pour quelque chose.
Mes enfants, je vous bénis.
Et pendant qu’Ursus monologuait, Gwynplaine s’écriait:
—Dea, tu es trop belle. Je ne sais pas où j’avais l’esprit ces
jours-ci. Il n’y a absolument que toi sur la terre. Je te
revois, et je n’y crois pas encore. Sur cette barque! Mais,
dis-moi, que s’est-il donc passé? Et voilà l’état où l’on vous a
mis! Où donc est la Green-Box? On vous a volés, on vous a
chassés. C’est infâme. Ah! je vous vengerai! je te vengerai,
Dea! on aura affaire à moi. Je suis pair d’Angleterre.
Ursus, comme heurté par une planète en pleine poitrine, recula et
considéra Gwynplaine attentivement.
—Il n’est pas mort, c’est clair, mais serait-il fou?
Et il tendit l’oreille avec défiance.
Gwynplaine reprit:
—Sois tranquille, Dea. Je porterai ma plainte à la chambre des
lords.
Ursus l’examina encore, et se frappa le milieu du front avec le
petit bout de son doigt.
Puis, prenant son parti:
—Ça m’est égal, murmura-t-il. Cela ira tout de même. Sois fou,
si tu veux, mon Gwynplaine. C’est le droit de l’homme. Moi, je
suis heureux. Mais qu’est-ce que c’est que tout cela?
Le navire continuait de fuir mollement et vite, la nuit était de
plus en plus obscure, des brumes qui venaient de l’océan
envahissaient le zénith d’où aucun vent ne les balayait, quelques
grosses étoiles à peine étaient visibles et s’estompaient l’une
après l’autre, et au bout de quelque temps il n’y en eut plus du
tout, et tout le ciel fut noir, infini et doux. Le fleuve
s’élargissait, et ses deux rives à droite et à gauche n’étaient
plus que deux minces lignes brunes presque amalgamées à la nuit.
De toute cette ombre sortait un profond apaisement. Gwynplaine
s’était assis à demi, tenant Dea embrassée. Ils parlaient,
s’écriaient, jasaient, chuchotaient. Dialogue éperdu. Comment
vous peindre, ô joie?
—Ma vie!
—Mon ciel!
—Mon amour!
—Tout mon bonheur!
—Gwynplaine!
—Dea! je suis ivre. Laisse-moi baiser tes pieds.
—C’est toi donc!
—En ce moment-ci, j’ai trop à dire à la fois. Je ne sais par où
commencer.
—Un baiser!
—O ma femme!
—Gwynplaine, ne me dis pas que je suis belle. C’est toi qui es
beau.
—Je te retrouve, je t’ai sur mon cœur. Cela est. Tu es à moi.
Je ne rêve pas. C’est bien toi. Est-ce possible? oui. Je
reprends possession de la vie. Si tu savais, il y a eu toutes
sortes d’événements. Dea!
—Gwynplaine!
—Je t’aime!
Et Ursus murmurait:
—J’ai une joie de grand-père.
Homo était sorti de dessous la cahute, et, allant de l’un à
l’autre, discrètement, n’exigeant pas qu’on fit attention à lui,
il donnait des coups de langue à tort et à travers, tantôt aux
gros souliers d’Ursus, tantôt au capingot de Gwynplaine, tantôt à
la robe de Dea, tantôt au matelas. C’était sa façon à lui de
bénir.
On avait dépassé Chatham et l’embouchure de la Medway. On
approchait de la mer. La sérénité ténébreuse de l’étendue était
telle que la descente de la Tamise se faisait sans complication;
aucune manœuvre n’était nécessaire, et aucun matelot n’avait été
appelé sur le pont. A l’autre extrémité du navire, le patron,
toujours seul à la barre, gouvernait. A l’arrière, il n’y avait
que cet homme; à l’avant, la lanterne éclairait l’heureux groupe
de ces êtres qui venaient de faire, au fond du malheur subitement
changé en félicité, cette jonction inespérée.
III
LE PARADIS RETROUVÉ ICI-BAS
Il aperçut Dea. Elle venait de se dresser toute droite sur le
matelas. Elle avait une longue robe soigneusement fermée,
blanche, qui ne laissait voir que la naissance des épaules et
l’attache délicate de son cou. Les manches cachaient ses bras,
les plis couvraient ses pieds. On voyait ses mains où se
gonflait en embranchements bleuâtres le réseau des veines chaudes
de fièvre. Elle était frissonnante, et oscillait plutôt qu’elle
ne chancelait, comme un roseau. La lanterne l’éclairait d’en
bas. Son beau visage était indicible. Ses cheveux dénoués
flottaient. Aucune larme ne coulait sur ses joues. Il y avait
dans ses prunelles du feu, et de la nuit. Elle était pâle de
cette pâleur qui ressemble à la transparence de la vie divine sur
une figure terrestre. Son corps exquis et frêle était comme mêlé
et fondu dans le plissement de sa robe. Elle ondoyait tout
entière avec le tremblement d’une flamme. Et en même temps on
sentait qu’elle commençait à n’être plus que de l’ombre. Ses
yeux, tout grands ouverts, resplendissaient. On eût dit une
sortie de sépulcre et une âme debout dans une aurore.
Ursus, dont Gwynplaine ne voyait que le dos, levait des bras
effarés.
—Ma fille! ah! mon Dieu, voilà le délire qui la prend! le
délire! c’est ce que je craignais. Il ne faudrait pas de
secousse, car cela pourrait la tuer, et il en faudrait une pour
l’empêcher de devenir folle. Morte, ou folle! quelle situation!
que faire, mon Dieu? Ma fille, recouche-toi!
Cependant Dea parlait. Sa voix était presque indistincte, comme
si une épaisseur céleste était déjà interposée entre elle et la
terre.
—Père, vous vous trompez. Je n’ai aucun délire. J’entends très
bien tout ce que vous me dites. Vous me dites qu’il y a beaucoup
de monde, qu’on attend, et qu’il faut que je joue ce soir, je
veux bien, vous voyez que j’ai ma raison, mais je ne sais pas
comment faire, puisque je suis morte et puisque Gwynplaine est
mort. Moi, je viens tout de même. Je consens à jouer. Me
voici; mais Gwynplaine n’y est plus.
—Mon enfant, répéta Ursus, allons, obéis-moi. Remets-toi sur
ton lit.
—Il n’y est plus! il n’y est plus! oh! comme il fait noir!
—Noir! balbutia Ursus, voilà la première fois qu’elle dit ce
mot!
Gwynplaine, sans plus de bruit qu’un glissement, monta le
marchepied de la baraque, y entra, décrocha son capingot et son
esclavine, endossa le capingot, mit l’esclavine à son cou et
redescendit de la cahute, toujours caché par l’espèce
d’encombrement que faisaient la cabane, les agrès et le mât.
Dea continuait de murmurer, elle remuait les lèvres, et peu à peu
ce murmure devint une mélodie. Elle ébaucha, avec les
intermittences et les lacunes du délire, le mystérieux appel
qu’elle avait tant de fois adressé à Gwynplaine dans Chaos
vaincu. Elle se mit à chanter, et ce chant était vague et
faible comme un bourdonnement d’abeille:
Noche, quita te de alli,
La alba canta...[33]
[33] Nuit, va-t’en. L’aube chante.
Elle s’interrompit:
—Non, ce n’est pas vrai, je ne suis pas morte. Qu’est-ce que je
disais donc? Hélas! je suis vivante. Je suis vivante, et il
est mort. Je suis en bas, et il est en haut. Il est parti, et
moi je reste. Je ne l’entendrai plus parler et marcher. Dieu
nous avait donné un peu de paradis sur la terre, il nous l’a
retiré. Gwynplaine! c’est fini. Je ne le sentirai plus près de
moi. Jamais. Sa voix! je n’entendrai plus sa voix.
Et elle chanta:
Es menester a cielos ir...[34]
... Dexa, quiero,
A tu negro
Caparazon.
[34] Il faut aller au ciel... ...Quitte, je le veux, Ta noire
enveloppe!
Et elle étendit la main comme si elle cherchait où s’appuyer dans
l’infini.
Gwynplaine, surgissant à côté d’Ursus brusquement pétrifié,
s’agenouilla devant elle.
—Jamais! dit Dea. Jamais! je ne l’entendrai plus!
Et elle se remit à chanter, égarée:
Dexa, quiero,
A tu negro
Caparazon!
Alors elle entendit une voix, la voix bien-aimée, qui répondait:
O ven! ama![34A]
Eres aima,
Soy corazon.
[34A] Oh! viens! aime! Tu es âme, Je suis cœur.
Et en même temps Dea sentit sous sa main la tête de Gwynplaine.
Elle jeta un cri inexprimable:
—Gwynplaine!
Une clarté d’astre apparut sur sa figure pâle, et elle chancela.
Gwynplaine la reçut dans ses bras.
—Vivant! cria Ursus.
Dea répéta:—Gwynplaine!
Et sa tête se ploya contre la joue de Gwynplaine. Elle dit, tout
bas:
—Tu redescends! merci.
Et, relevant le front, assise sur le genou de Gwynplaine, enlacée
dans son étreinte, elle tourna vers lui son doux visage, et fixa
sur les yeux de Gwynplaine ses yeux pleins de ténèbres et de
rayons, comme si elle le regardait.
—C’est toi! dit-elle.
Gwynplaine couvrait sa robe de baisers. Il y a des paroles qui
sont à la fois des mots, des cris et des sanglots. Toute
l’extase et toute la douleur s’y fondent et éclatent pêle-mêle.
Cela n’a aucun sens, et cela dit tout.
—Oui, moi! c’est moi! moi Gwynplaine! celui dont tu es l’âme,
entends-tu? moi dont tu es l’enfant, l’épouse, l’étoile, le
souffle! moi dont tu es l’éternité! C’est moi! je suis là, je
te tiens dans mes bras. Je suis vivant. Je suis à toi. Ah!
quand je pense que j’étais au moment d’en finir! Une minute de
plus! Sans Homo! Je te dirai cela. Comme c’est près de la joie
le désespoir! Dea, vivons! Dea, pardonne-moi! Oui! à toi à
jamais! Tu as raison, touche mon front, assure-toi que c’est
moi. Si tu savais! Mais rien ne peut plus nous séparer. Je
sors de l’enfer et je remonte au ciel. Tu dis que je redescends,
non, je remonte. Me revoici avec toi. A jamais, te dis-je!
Ensemble! nous sommes ensemble! qui aurait dit cela? Nous nous
retrouvons. Tout le mal est fini. Il n’y a plus devant nous que
de l’enchantement. Nous recommencerons notre vie heureuse, et
nous en fermerons si bien la porte que le mauvais sort n’y pourra
plus rentrer. Je te conterai tout. Tu seras étonnée. Le bateau
est parti. Personne ne peut faire que le bateau ne soit pas
parti. Nous sommes en route, et en liberté. Nous allons en
Hollande, nous nous marierons, je ne suis pas embarrassé pour
gagner ma vie, qui est-ce qui pourrait empêcher cela? Il n’y a
plus rien à craindre. Je t’adore.
—Pas si vite! balbutia Ursus.
Dea, tremblante, et avec le frémissement d’un toucher céleste,
promenait sa main sur le profil de Gwynplaine. Il l’entendit qui
se disait à elle-même:
—C’est comme cela que Dieu est fait.
Puis elle toucha ses vêtements.
—L’esclavine, dit-elle. Le capingot. Il n’y a rien de changé.
Tout est comme auparavant.
Ursus, stupéfait, épanoui, riant, inondé de larmes, les regardait
et s’adressait à lui-même un aparté.
—Je ne comprends pas du tout. Je suis un absurde idiot. Moi
qui l’ai vu porter en terre! Je pleure et je ris. Voilà tout ce
que je sais. Je suis aussi bête que si, moi aussi, j’étais
amoureux. Mais c’est que je le suis. Je suis amoureux des deux.
Vieille brute, va! Trop d’émotions. Trop d’émotions. C’est ce
que je craignais. Non, c’est ce que je voulais. Gwynplaine,
ménage-la. Au fait, qu’ils s’embrassent. Cela ne me regarde
pas. J’assiste à l’incident. Ce que j’éprouve est drôle. Je
suis le parasite de leur bonheur et j’en prends ma part. Je n’y
suis pour rien, et il me semble que j’y suis pour quelque chose.
Mes enfants, je vous bénis.
Et pendant qu’Ursus monologuait, Gwynplaine s’écriait:
—Dea, tu es trop belle. Je ne sais pas où j’avais l’esprit ces
jours-ci. Il n’y a absolument que toi sur la terre. Je te
revois, et je n’y crois pas encore. Sur cette barque! Mais,
dis-moi, que s’est-il donc passé? Et voilà l’état où l’on vous a
mis! Où donc est la Green-Box? On vous a volés, on vous a
chassés. C’est infâme. Ah! je vous vengerai! je te vengerai,
Dea! on aura affaire à moi. Je suis pair d’Angleterre.
Ursus, comme heurté par une planète en pleine poitrine, recula et
considéra Gwynplaine attentivement.
—Il n’est pas mort, c’est clair, mais serait-il fou?
Et il tendit l’oreille avec défiance.
Gwynplaine reprit:
—Sois tranquille, Dea. Je porterai ma plainte à la chambre des
lords.
Ursus l’examina encore, et se frappa le milieu du front avec le
petit bout de son doigt.
Puis, prenant son parti:
—Ça m’est égal, murmura-t-il. Cela ira tout de même. Sois fou,
si tu veux, mon Gwynplaine. C’est le droit de l’homme. Moi, je
suis heureux. Mais qu’est-ce que c’est que tout cela?
Le navire continuait de fuir mollement et vite, la nuit était de
plus en plus obscure, des brumes qui venaient de l’océan
envahissaient le zénith d’où aucun vent ne les balayait, quelques
grosses étoiles à peine étaient visibles et s’estompaient l’une
après l’autre, et au bout de quelque temps il n’y en eut plus du
tout, et tout le ciel fut noir, infini et doux. Le fleuve
s’élargissait, et ses deux rives à droite et à gauche n’étaient
plus que deux minces lignes brunes presque amalgamées à la nuit.
De toute cette ombre sortait un profond apaisement. Gwynplaine
s’était assis à demi, tenant Dea embrassée. Ils parlaient,
s’écriaient, jasaient, chuchotaient. Dialogue éperdu. Comment
vous peindre, ô joie?
—Ma vie!
—Mon ciel!
—Mon amour!
—Tout mon bonheur!
—Gwynplaine!
—Dea! je suis ivre. Laisse-moi baiser tes pieds.
—C’est toi donc!
—En ce moment-ci, j’ai trop à dire à la fois. Je ne sais par où
commencer.
—Un baiser!
—O ma femme!
—Gwynplaine, ne me dis pas que je suis belle. C’est toi qui es
beau.
—Je te retrouve, je t’ai sur mon cœur. Cela est. Tu es à moi.
Je ne rêve pas. C’est bien toi. Est-ce possible? oui. Je
reprends possession de la vie. Si tu savais, il y a eu toutes
sortes d’événements. Dea!
—Gwynplaine!
—Je t’aime!
Et Ursus murmurait:
—J’ai une joie de grand-père.
Homo était sorti de dessous la cahute, et, allant de l’un à
l’autre, discrètement, n’exigeant pas qu’on fit attention à lui,
il donnait des coups de langue à tort et à travers, tantôt aux
gros souliers d’Ursus, tantôt au capingot de Gwynplaine, tantôt à
la robe de Dea, tantôt au matelas. C’était sa façon à lui de
bénir.
On avait dépassé Chatham et l’embouchure de la Medway. On
approchait de la mer. La sérénité ténébreuse de l’étendue était
telle que la descente de la Tamise se faisait sans complication;
aucune manœuvre n’était nécessaire, et aucun matelot n’avait été
appelé sur le pont. A l’autre extrémité du navire, le patron,
toujours seul à la barre, gouvernait. A l’arrière, il n’y avait
que cet homme; à l’avant, la lanterne éclairait l’heureux groupe
de ces êtres qui venaient de faire, au fond du malheur subitement
changé en félicité, cette jonction inespérée.