V
MAUVAIS LIEU
Le wapentake entra après Gwynplaine.
Puis le justicier-quorum.
Puis toute l’escouade.
Le guichet se referma.
La pesante porte revint s’appliquer hermétiquement sur ses
chambranles de pierre sans qu’on vît qui l’avait ouverte ni qui
la refermait. Il semblait que les verrous rentrassent
d’eux-mêmes dans leurs alvéoles. Quelques-uns de ces mécanismes
inventés par l’antique intimidation existent encore dans les très
vieilles maisons de force. Porte dont on ne voyait pas le
portier. Cela faisait ressembler le seuil de la prison au seuil
de la tombe.
Ce guichet était la porte basse de la geôle de Southwark.
Rien dans cet édifice vermoulu et revêche ne démentait la mine
discourtoise propre à une prison.
Un temple paien, construit par les vieux cattieuchlans pour les
Mogons qui sont d’anciens dieux anglais, devenu palais pour
Ethelulfe et forteresse pour saint Edouard, puis élevé à la
dignité de prison en 1199 par Jean sans Terre, c’était là la
geôle de Southwark. Cette geôle, d’abord traversée par une rue,
comme Chenonceaux l’est par une rivière, avait été pendant un
siècle ou deux une gate, c’est-à-dire une porte de faubourg;
puis on avait muré le passage. Il reste en Angleterre quelques
prisons de ce genre; ainsi, à Londres, Newgate; à Cantorbéry,
Westgate; à Edimbourg, Canongate. En France la Bastille a
d’abord été une porte.
Presque toutes les geôles d’Angleterre offraient le même aspect,
grand mur au dehors, au dedans une ruche de cachots. Rien de
funèbre comme ces gothiques prisons où l’araignée et la justice
tendaient leurs toiles, et où John Howard, ce rayon, n’avait pas
encore pénétré. Toutes, comme l’antique géhenne de Bruxelles,
eussent pu être appelées Treurenberg, maison des pleurs.
On éprouvait, en présence de ces constructions inclémentes et
sauvages, la même angoisse que ressentaient les navigateurs
antiques devant les enfers d’esclaves dont parle Plaute, îles
ferricrépitantes, ferricrepiditae insulae, lorsqu’ils passaient
assez près pour entendre le bruit des chaînes.
La geôle de Southwark, ancien lieu d’exorcismes et de tourments,
avait d abord eu pour spécialité les sorciers, ainsi que
l’indiquaient ces deux vers gravés sur une pierre fruste
au-dessus du guichet:
Sunt arreptitii vexati daemone multo.
Est energumenus quem daemon possidet unus.[24A]
[24A] Dans le démoniaque un enfer se démène. Avec un simple diable, on n’est qu’énergumène.
Vers qui fixent la nuance délicate entre le démoniaque et
l’énergumène.
Au-dessus de cette inscription était clouée à plat contre le mur,
signe de haute justice, une échelle de pierre, laquelle avait été
de bois jadis, mais changée en pierre par l’enfouissement dans la
terre pétrifiante du lieu nommé Aspley-Gowis, près l’abbaye de
Woburn.
La prison de Southwark, aujourd’hui démolie, donnait sur deux
rues, auxquelles, comme gate, elle avait autrefois servi de
communication, et avait deux portes; sur la grande rue, la porte
d’apparat, destinée aux autorités, et, sur la ruette, la porte de
souffrance, destinée au reste des vivants. Et aux trépassés
aussi; car lorsqu’il mourait un prisonnier dans la geôle, c’était
par là que le cadavre sortait. Une libération comme une autre.
La mort, c’est l’élargissement dans l’infini.
C’est par l’entrée de souffrance que Gwynplaine venait d’être
introduit dans la prison.
La ruette, nous l’avons dit, n’était autre chose qu’un petit
chemin caillouté, serré entre deux murs se faisant face. Il y a
en ce genre à Bruxelles le passage dit: Rue d’une personne.
Les deux murs étaient inégaux; le haut mur était la prison, le
mur bas était le cimetière. Ce mur bas, clôture du pourrissoir
mortuaire de la geôle, ne dépassait guère la stature d’un homme.
Il était percé d’une porte, vis-à-vis le guichet de la geôle.
Les morts n’avaient que la peine de traverser la rue. Il
suffisait de longer le mur une vingtaine de pas pour entrer au
cimetière. Sur la muraille haute était appliquée une échelle
patibulaire, en face sur la muraille basse était sculptée une
tête de mort. L’un de ces murs n’égayait pas l’autre.
V
MAUVAIS LIEU
Le wapentake entra après Gwynplaine.
Puis le justicier-quorum.
Puis toute l’escouade.
Le guichet se referma.
La pesante porte revint s’appliquer hermétiquement sur ses
chambranles de pierre sans qu’on vît qui l’avait ouverte ni qui
la refermait. Il semblait que les verrous rentrassent
d’eux-mêmes dans leurs alvéoles. Quelques-uns de ces mécanismes
inventés par l’antique intimidation existent encore dans les très
vieilles maisons de force. Porte dont on ne voyait pas le
portier. Cela faisait ressembler le seuil de la prison au seuil
de la tombe.
Ce guichet était la porte basse de la geôle de Southwark.
Rien dans cet édifice vermoulu et revêche ne démentait la mine
discourtoise propre à une prison.
Un temple paien, construit par les vieux cattieuchlans pour les
Mogons qui sont d’anciens dieux anglais, devenu palais pour
Ethelulfe et forteresse pour saint Edouard, puis élevé à la
dignité de prison en 1199 par Jean sans Terre, c’était là la
geôle de Southwark. Cette geôle, d’abord traversée par une rue,
comme Chenonceaux l’est par une rivière, avait été pendant un
siècle ou deux une gate, c’est-à-dire une porte de faubourg;
puis on avait muré le passage. Il reste en Angleterre quelques
prisons de ce genre; ainsi, à Londres, Newgate; à Cantorbéry,
Westgate; à Edimbourg, Canongate. En France la Bastille a
d’abord été une porte.
Presque toutes les geôles d’Angleterre offraient le même aspect,
grand mur au dehors, au dedans une ruche de cachots. Rien de
funèbre comme ces gothiques prisons où l’araignée et la justice
tendaient leurs toiles, et où John Howard, ce rayon, n’avait pas
encore pénétré. Toutes, comme l’antique géhenne de Bruxelles,
eussent pu être appelées Treurenberg, maison des pleurs.
On éprouvait, en présence de ces constructions inclémentes et
sauvages, la même angoisse que ressentaient les navigateurs
antiques devant les enfers d’esclaves dont parle Plaute, îles
ferricrépitantes, ferricrepiditae insulae, lorsqu’ils passaient
assez près pour entendre le bruit des chaînes.
La geôle de Southwark, ancien lieu d’exorcismes et de tourments,
avait d abord eu pour spécialité les sorciers, ainsi que
l’indiquaient ces deux vers gravés sur une pierre fruste
au-dessus du guichet:
Sunt arreptitii vexati daemone multo.
Est energumenus quem daemon possidet unus.[24A]
[24A] Dans le démoniaque un enfer se démène. Avec un simple diable, on n’est qu’énergumène.
Vers qui fixent la nuance délicate entre le démoniaque et
l’énergumène.
Au-dessus de cette inscription était clouée à plat contre le mur,
signe de haute justice, une échelle de pierre, laquelle avait été
de bois jadis, mais changée en pierre par l’enfouissement dans la
terre pétrifiante du lieu nommé Aspley-Gowis, près l’abbaye de
Woburn.
La prison de Southwark, aujourd’hui démolie, donnait sur deux
rues, auxquelles, comme gate, elle avait autrefois servi de
communication, et avait deux portes; sur la grande rue, la porte
d’apparat, destinée aux autorités, et, sur la ruette, la porte de
souffrance, destinée au reste des vivants. Et aux trépassés
aussi; car lorsqu’il mourait un prisonnier dans la geôle, c’était
par là que le cadavre sortait. Une libération comme une autre.
La mort, c’est l’élargissement dans l’infini.
C’est par l’entrée de souffrance que Gwynplaine venait d’être
introduit dans la prison.
La ruette, nous l’avons dit, n’était autre chose qu’un petit
chemin caillouté, serré entre deux murs se faisant face. Il y a
en ce genre à Bruxelles le passage dit: Rue d’une personne.
Les deux murs étaient inégaux; le haut mur était la prison, le
mur bas était le cimetière. Ce mur bas, clôture du pourrissoir
mortuaire de la geôle, ne dépassait guère la stature d’un homme.
Il était percé d’une porte, vis-à-vis le guichet de la geôle.
Les morts n’avaient que la peine de traverser la rue. Il
suffisait de longer le mur une vingtaine de pas pour entrer au
cimetière. Sur la muraille haute était appliquée une échelle
patibulaire, en face sur la muraille basse était sculptée une
tête de mort. L’un de ces murs n’égayait pas l’autre.