I
SOLIDITÉ DES CHOSES FRAGILES
La destinée nous tend parfois un verre de folie à boire. Une
main sort du nuage et nous offre brusquement la coupe sombre où
est l’ivresse inconnue.
Gwynplaine ne comprit pas.
Il regarda derrière lui pour voir à qui l’on parlait.
Le son trop aigu n’est plus perceptible à l’oreille; l’émotion
trop aiguë n’est plus perceptible à l’intelligence. Il y a une
limite pour comprendre comme pour entendre.
Le wapentake et le justicier-quorum s’approchèrent de Gwynplaine
et le prirent sous le bras, et il sentit qu’on l’asseyait dans le
fauteuil d’où le shériff s’était levé.
Il se laissa faire, sans s’expliquer comment cela se pouvait.
Quand Gwynplaine fut assis, le justicier-quorum et le wapentake
reculèrent de quelques pas et se tinrent droits et immobiles en
arrière du fauteuil.
Alors le shériff posa son bouquet de roses sur la dalle, mit des
lunettes que lui présenta le greffier, tira de dessous les
dossiers qui encombraient la table une feuille de parchemin
tachée, jaunie, verdie, rongée et cassée par places, qui semblait
avoir été pliée à plis très étroits, et dont un côté était
couvert d’écriture, et, debout sous la lumière de la lanterne,
rapprochant de ses yeux cette feuille, de sa voix la plus
solennelle, il lut ceci:
«Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.
«Ce jourd’hui vingt-neuvième de janvier mil six cent
quatrevingt-dix de Notre Seigneur.
«A été méchamment abandonné, sur la côte déserte de Portland,
dans l’intention de l’y laisser périr de faim, de froid et de
solitude, un enfant âgé de dix ans.
«Cet enfant a été vendu à l’âge de deux ans par ordre de sa très
gracieuse majesté le roi Jacques deuxième.
«Cet enfant est lord Fermain Clancharlie, fils légitime unique de
lord Linnaeus Clancharlie, baron Clancharlie et Hunkerville,
marquis de Corleone en Italie, pair du royaume d’Angleterre,
défunt, et d’Ann Bradshaw, son épouse, défunte.
«Cet enfant est héritier des biens et titres de son père. C’est
pourquoi il a été vendu, mutilé, défiguré et disparu par la
volonté de sa très gracieuse majesté.
«Cet enfant a été élevé et dressé pour être bateleur dans les
marchés et foires.
«Il a été vendu à l’âge de deux ans après la mort du seigneur son
père, et dix livres sterling ont été données au roi pour l’achat
de cet enfant, ainsi que pour diverses concessions, tolérances et
immunités.
«Lord Fermain Clancharlie, âgé de deux ans, a été acheté par moi
soussigné qui écris ces lignes, et mutilé et défiguré par un
flamand de Flandre nommé Hardquanonne, lequel est seul en
possession des secrets et procédés du docteur Conquest.
«L’enfant était destiné par nous à être un masque de rire.
Masca ridens.
«A cette intention, Hardquanonne lui a pratiqué l’opération
Bucca fissa usque ad aures, qui met sur la face un rire
éternel.
«L’enfant, par un moyen connu de Hardquanonne seul, ayant été
endormi et fait insensible pendant ce travail, ignore l’opération
qu’il a subie.
«Il ignore qu’il est lord Clancharlie.
«Il répond au nom de Gwynplaine.
«Cela tient à la bassesse de l’âge et à la petitesse de mémoire
qu’il avait quand il a été vendu et acheté, étant à peine âgé de
deux ans.
«Hardquanonne est le seul qui sache faire l’opération Bucca
fissa, et cet enfant est le seul vivant à qui elle ait été
faite.
«Cette opération est unique et singulière à ce point que, même
après de longues années, cet enfant, fût-il un vieillard au lieu
d’être un enfant, et ses cheveux noirs fussent-ils devenus des
cheveux blancs, serait immédiatement reconnu par Hardquanonne.
«A l’heure où nous écrivons ceci, Hardquanonne, lequel sait
pertinemment tous ces faits et y a participé comme auteur
principal, est détenu dans les prisons de son altesse le prince
d’Orange, vulgairement appelé le roi Guillaume III. Hardquanonne
a été appréhendé et saisi comme étant de ceux dits les
Comprachicos ou Cheylas. Il est enfermé dans le donjon de
Chatham.
«C’est en Suisse, près du lac de Genève, entre Lausanne et Vevey,
dans la maison même où son père et sa mère étaient morts, que
l’enfant nous a été, conformément aux commandements du roi, vendu
et livré par le dernier domestique du feu lord Linnaeus, lequel
domestique a trépassé peu après comme ses maîtres, de sorte que
cette affaire délicate et secrète n’est plus connue à cette heure
de personne ici-bas, si ce n’est de Hardquanonne, qui est au
cachot dans Chatham, et de nous, qui allons mourir.
«Nous soussignés, avons élevé et gardé huit ans, pour en tirer
parti dans notre industrie, le petit seigneur acheté par nous au
roi.
«Ce jour d’huy, fuyant l’Angleterre pour ne point partager le
mauvais sort de Hardquanonne, nous avons, par timidité et
crainte, à cause des inhibitions et fulminations pénales édictées
en parlement, abandonné, à la nuit tombante, sur la côte de
Portland, ledit enfant Gwynplaine, qui est lord Fermain
Clancharlie.
«Or, avons juré le secret au roi, mais pas à Dieu.
«Cette nuit, en mer, assaillis d’une sévère tempête par la
volonté de la providence, en plein désespoir et détresse,
agenouillés devant celui qui peut sauver nos vies et qui voudra
peut-être sauver nos âmes, n’ayant plus rien à attendre des
hommes et tout à craindre de Dieu, ayant pour ancre et ressource
le repentir de nos actions mauvaises, résignés à mourir, et
contents si la justice d’en haut se satisfait, humbles et
pénitents et nous frappant la poitrine, faisons cette déclaration
et la confions et remettons à la mer furieuse pour qu’elle en use
selon le bien à l’obéissance de Dieu. Et que la Très Sainte
Vierge nous soit en aide. Ainsi soit-il. Et avons signé.»
Le shériff, s’interrompant, dit:
—Voici les signatures. Toutes d’écritures diverses.
Et il se remit à lire:
—«Doctor Gernardus Geestemunde.—Asuncion.—Une croix, et à
côté: Barbara Fermoy, de l’île Tyrryf, dans les
Ebudes.—Gaïzdorra, captal.—Giangirate.—Jacques Quatourze, dit
le Narbonnais.—Luc-Pierre Capgaroupe, du bagne de Mahon.»
Le shériff, s’arrêtant encore, dit:
—Note écrite de la même main que le texte et que la première
signature.
Et il lut:
—«De trois hommes d’équipage, le patron ayant été enlevé par un
coup de mer, il ne reste que deux. Et ont
signé.—Galdeazun.—Ave-Maria, voleur.»
Le shériff, mêlant la lecture et les interruptions, continua:
—Au bas de la feuille est écrit: «En mer, à bord de la
Matutina, ourque de Biscaye, du golfe de Pasages.»
—Cette feuille, ajouta le shériff, est un parchemin de
chancellerie qui porte le filigrane du roi Jacques deuxième. En
marge de la déclaration, et de la même écriture, il y a cette
note:
—«La présente déclaration est écrite par nous au verso de
l’ordre royal qui nous a été remis pour notre décharge d’avoir
acheté l’enfant. Qu’on retourne la feuille, on verra l’ordre.»
Le shériff retourna le parchemin, et l’éleva dans sa main droite
en l’exposant à la lumière. On vit une page blanche, si le mot
page blanche peut s’appliquer à une telle moisissure, et au
milieu de la page trois mots écrits: deux mots latins, jussu
regis, et une signature, Jeffreys.
—Jussu regis. Jeffreys, dit le shériff, passant de la voix
grave à la voix haute.
Un homme à qui il vient de tomber sur la tête une tuile du palais
des rêves, c’était là Gwynplaine.
Il se mit à parler comme on parle dans l’inconscience:
—Gernardus, oui, le docteur. Un homme vieux et triste. J’en
avais peur. Gaizdorra, captal, cela veut dire le chef. Il y
avait des femmes, Asuncion, et l’autre. Et puis le provençal.
C’était Capgaroupe. Il buvait dans une bouteille plate sur
laquelle il y avait un nom écrit en rouge.
—La voici, dit le shériff.
Et il posa sur la table une chose que le greffier venait de tirer
du sac de justice.
C’était une gourde à oreillons, revêtue d’osier. Cette bouteille
avait visiblement eu des aventures. Elle avait dû séjourner dans
l’eau. Des coquillages et des conferves y adhéraient. Elle
était incrustée et damasquinée de toutes les rouilles de l’océan.
Le goulot avait un collet de goudron indiquant qu’elle avait été
hermétiquement bouchée. Elle était décachetée et ouverte. On
avait toutefois replacé dans le goulot une sorte de tampon de
funin goudronné qui avait été le bouchon.
—C’est dans cette bouteille, dit le shériff, qu’avait été
enfermée, par les gens qui allaient mourir, la déclaration dont
il vient d’être donné lecture. Ce message adressé à la justice
lui a été fidèlement remis par la mer.
Le shériff augmenta la majesté de son intonation, et continua:
—De même que la montagne Harrow est excellente au blé et fournit
la fine fleur de farine dont on cuit le pain pour la table
royale, de même la mer rend à l’Angleterre tous les services
qu’elle peut, et, quand un lord se perd, elle le retrouve et le
rapporte.
Puis il reprit:
—Sur cette gourde il y a en effet un nom écrit en rouge.
Et haussant la voix, il se tourna vers le patient immobile:
—Votre nom à vous, malfaiteur qui êtes ici. Car telles sont les
voies obscures par où la vérité, engloutie dans le gouffre des
actions humaines, arrive du fond à la surface.
Le shériff prit la gourde et présenta à la lumière un des côtés
de l’épave qui avait été nettoyé, probablement pour les besoins
de la justice. On y voyait serpenter dans les entrelacements de
l’osier un mince ruban de jonc rouge, devenu noir par endroits,
travail de l’eau et du temps. Ce jonc, malgré quelques cassures,
traçait distinctement dans l’osier ces douze lettres:
Hardquanonne.
Alors le shériff, reprenant ce son de voix particulier qui ne
ressemble à rien et qu’on pourrait qualifier l’accent de justice,
se tourna vers le patient:
—Hardquanonne! quand, par nous, shériff, cette gourde, sur
laquelle est votre nom, vous a été, pour la première fois,
montrée, exhibée et présentée, vous l’avez tout d’abord et de
bonne grâce reconnue comme vous ayant appartenu; puis, lecture
vous ayant été faite, en sa teneur, du parchemin qui y était
ployé et enfermé, vous n’avez pas voulu en dire davantage, et,
dans l’espoir sans doute que l’enfant perdu ne serait pas
retrouvé et que vous échapperiez au châtiment, vous avez refusé
de répondre. A la suite duquel refus, vous avez été appliqué à
la peine forte et dure, et deuxième lecture dudit parchemin, où
est consignée la déclaration et confession de vos complices, vous
a été donnée. Inutilement. Aujourd’hui, qui est le jour
quatrième et le jour légalement voulu de la confrontation, ayant
été mis en présence de celui qui a été abandonné à Portland le
vingt-neuf janvier mil six cent quatrevingt-dix, l’espérance
diabolique s’est évanouie en vous, et vous avez rompu le silence
et reconnu votre victime...
Le patient ouvrit les yeux, dressa la tète, et d’une voix où il y
avait la sonorité étrange de l’agonie, avec on ne sait quel calme
mêlé à son râle, prononçant tragiquement sous cet amas de pierres
des mots pour chacun desquels il lui fallait soulever l’espèce de
couvercle de tombe posé sur lui, il se mit à parler:
—J’ai juré le secret, et je l’ai gardé le plus que j’ai pu. Les
hommes sombres sont les hommes fidèles, et il existe une
honnêteté dans l’enfer. Aujourd’hui le silence est devenu
inutile. Soit. C’est pourquoi je parle. Eh bien, oui. C’est
lui. Nous l’avons fait à nous deux le roi; le roi par sa
volonté, moi par mon art.
Et, regardant Gwynplaine, il ajouta:
—Maintenant ris à jamais.
Et lui-même il se mit à rire.
Ce second rire, plus farouche encore que le premier, aurait pu
être pris pour un sanglot.
Le rire cessa, et l’homme se recoucha. Ses paupières se
refermèrent.
Le shériff, qui avait laissé la parole au supplicié, poursuivit:
—De tout quoi il est pris acte.
Il donna au greffier le temps d’écrire, puis il dit:
—Hardquanonne, aux termes de la loi, après confrontation suivie
d’effet, après troisième lecture de la déclaration de vos
complices, désormais confirmée par votre reconnaissance et
confession, après votre aveu itératif, vous allez être dégagé de
ces entraves, et remis au bon plaisir de sa majesté pour être
pendu comme plagiaire.
—Plagiaire, fit le sergent de la coiffe. C’est-à-dire acheteur
et vendeur d’enfants. Loi visigothe, livre sept, titre trois,
paragraphe Usurpaverit; et Loi salique, titre quarante et un,
paragraphe deux; et Loi des Frisons, titre vingt et un, De
Plagio. Et Alexandre Nequam dit:
Qui pueros vendis, plagiarius est tibi nomen[26].
[26] Toi qui vends des enfants, ton nom est plagiaire.
Le shériff posa le parchemin sur la table, ôta ses lunettes,
ressaisit le bouquet, et dit:
—Fin de la peine forte et dure. Hardquanonne, remerciez sa
majesté.
D’un signe, le justicier-quorum mit en mouvement l’homme habillé
de cuir.
Cet homme, qui était un valet de bourreau, «groom du gibet»,
disent les vieilles chartes, alla au patient,
lui ôta l’une après l’autre les pierres qu’il avait sur le
ventre, enleva la plaque de fer qui laissa voir les côtes
déformées du misérable, puis lui défît des poignets et des
chevilles les quatre carcans qui le liaient aux piliers.
Le patient, déchargé des pierres et délivré des chaînes, resta à
plat sur la terre, les yeux fermés, les bras et les jambes
écartés, comme un crucifié décloué.
—Hardquanonne, dit le shériff, levez-vous.
Le patient ne remua point.
Le groom du gibet lui prit une main et la lâcha; la main retomba.
L’autre main, soulevée, retomba de même. Le valet de bourreau
saisit un pied, puis l’autre, les talons revinrent frapper le
sol. Les doigts restèrent inertes et les orteils immobiles. Les
pieds nus d’un corps gisant ont on ne sait quoi de hérissé.
Le médecin s’approcha, tira d’une poche de sa robe un petit
miroir d’acier et le mit devant la bouche béante de Hardquanonne;
puis du doigt il lui ouvrit les paupières. Elle ne s’abaissèrent
point. Les prunelles vitreuses demeurèrent fixes.
Le médecin se redressa et dit:
—Il est mort.
Et il ajouta:
—Il a ri, cela l’a tué.
—Peu importe, dit le shériff. Après l’aveu, vivre ou mourir
n’est plus qu’une formalité.
Puis, désignant Hardquanonne d’un geste de son bouquet de roses,
le shériff jeta cet ordre au wapentake:
—Carcasse à emporter d’ici cette nuit.
Le wapentake adhéra d’un hochement de tête.
Et le shériff ajouta:
—Le cimetière de la prison est en face.
Le wapentake fit un nouveau signe d’adhésion.
Le greffier écrivait.
Le shériff, ayant dans sa main gauche le bouquet, prit dans
l’autre main sa baguette blanche, se plaça droit devant
Gwynplaine toujours assis, lui fit une révérence profonde, puis,
autre attitude de solennité, renversa sa tête en arrière, et,
regardant Gwynplaine en face, lui dit:
—A vous qui êtes ici présent, nous Philippe Deuzill Parsons,
chevalier, shériff du comté de Surrey, assisté d’Aubrie
Docminique, écuyer, notre clerc et greffier, et de nos officiers
ordinaires, dûment pourvu de commandements directs et spéciaux de
sa majesté, en vertu de notre commission, et des droits et
devoirs de notre charge, et avec le congé du lord chancelier
d’Angleterre, procès-verbaux dressés et actes pris, vu les pièces
communiquées par l’amirauté, après vérification des attestations
et signatures, après déclarations lues et ouïes, après
confrontation faite, toutes les constatations et informations
légales étant complétées, épuisées, et menées à bonne et juste
fin, nous vous signifions et déclarons, afin qu’il en advienne ce
que de droit, que vous êtes Fermain Clancharlie, baron
Clancharlie et Hunkerville, marquis de Corleone en Sicile, pair
d’Angleterre, et que Dieu garde votre seigneurie.
Et il salua.
Le sergent en droit, le docteur, le justicier-quorum, le
wapentake, le greffier, tous les assistants, excepté le bourreau,
répétèrent ce salut plus profondément encore, et s’inclinèrent
jusqu’à terre devant Gwynplaine.
—Ah çà, cria Gwynplaine, réveillez-moi!
Et il se dressa debout, tout pâle.
—Je viens vous réveiller en effet, dit une voix qu’on n’avait
pas encore entendue.
Un homme sortit de derrière un des piliers. Comme personne
n’avait pénétré dans la cave depuis que la lame de fer avait
livré passage à l’arrivée du cortège de police, il était visible
que cet homme était dans cette ombre avant l’entrée de
Gwynplaine, qu’il avait un rôle régulier d’observation, et qu’il
avait mission et fonction de se tenir là. Cet homme était gros
et replet, en perruque de cour et en manteau de voyage, plutôt
vieux que jeune, et très correct.
Il salua Gwynplaine avec respect et aisance, avec l’élégance d’un
gentleman domestique, et sans gaucherie de magistrat.
—Oui, dit-il, je viens vous réveiller. Depuis vingt-cinq ans,
vous dormez. Vous faites un songe, et il faut en sortir. Vous
vous croyez Gwynplaine, vous êtes Clancharlie. Vous vous croyez
du peuple, vous êtes de la seigneurie. Vous vous croyez au
dernier rang, vous êtes au premier. Vous vous croyez histrion,
vous êtes sénateur. Vous vous croyez pauvre, vous êtes opulent.
Vous vous croyez petit, vous êtes grand. Réveillez-vous, milord!
Gwynplaine, d’une voix très basse, et où il y avait une certaine
terreur, murmura:
—Qu’est-ce que tout cela veut dire?
—Cela veut dire, milord, répondit le gros homme, que je
m’appelle Barkilphedro, que’ je suis officier de l’amirauté, que
cette épave, la gourde de Hardquanonne, a été trouvée au bord de
la mer, qu’elle m’a été apportée pour être décachetée par moi,
comme c’est la sujétion et la prérogative de ma charge, que je
l’ai ouverte en présence des deux jurés assermentés de l’office
Jetson, lesquels sont tous deux membres du parlement, William
Blathwaith, pour la ville de Bath, et Thomas Jervoise pour
Southampton, que les deux jurés ont décrit et certifié le contenu
de la gourde, et signé le procès-verbal d’ouverture,
conjointement avec moi, que j’ai fait mon rapport à sa majesté,
que, par l’ordre de la reine, toutes les formalités légales
nécessaires ont été remplies avec la discrétion que commande une
si délicate matière, et que la dernière, la confrontation, vient
d’avoir lieu; cela veut dire que vous avez un million de rentes;
cela veut dire que vous êtes lord du Royaume-Uni de la
Grande-Bretagne, législateur et juge, juge suprême, législateur
souverain, vêtu de la pourpre et de l’hermine, égal aux princes,
semblable aux empereurs, que vous avez sur la tête la couronne de
pair, et que vous allez épouser une duchesse, fille d’un roi.
Sous cette transfiguration croulant sur lui à coups de tonnerre,
Gwynplaine s’évanouit.
I
SOLIDITÉ DES CHOSES FRAGILES
La destinée nous tend parfois un verre de folie à boire. Une
main sort du nuage et nous offre brusquement la coupe sombre où
est l’ivresse inconnue.
Gwynplaine ne comprit pas.
Il regarda derrière lui pour voir à qui l’on parlait.
Le son trop aigu n’est plus perceptible à l’oreille; l’émotion
trop aiguë n’est plus perceptible à l’intelligence. Il y a une
limite pour comprendre comme pour entendre.
Le wapentake et le justicier-quorum s’approchèrent de Gwynplaine
et le prirent sous le bras, et il sentit qu’on l’asseyait dans le
fauteuil d’où le shériff s’était levé.
Il se laissa faire, sans s’expliquer comment cela se pouvait.
Quand Gwynplaine fut assis, le justicier-quorum et le wapentake
reculèrent de quelques pas et se tinrent droits et immobiles en
arrière du fauteuil.
Alors le shériff posa son bouquet de roses sur la dalle, mit des
lunettes que lui présenta le greffier, tira de dessous les
dossiers qui encombraient la table une feuille de parchemin
tachée, jaunie, verdie, rongée et cassée par places, qui semblait
avoir été pliée à plis très étroits, et dont un côté était
couvert d’écriture, et, debout sous la lumière de la lanterne,
rapprochant de ses yeux cette feuille, de sa voix la plus
solennelle, il lut ceci:
«Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.
«Ce jourd’hui vingt-neuvième de janvier mil six cent
quatrevingt-dix de Notre Seigneur.
«A été méchamment abandonné, sur la côte déserte de Portland,
dans l’intention de l’y laisser périr de faim, de froid et de
solitude, un enfant âgé de dix ans.
«Cet enfant a été vendu à l’âge de deux ans par ordre de sa très
gracieuse majesté le roi Jacques deuxième.
«Cet enfant est lord Fermain Clancharlie, fils légitime unique de
lord Linnaeus Clancharlie, baron Clancharlie et Hunkerville,
marquis de Corleone en Italie, pair du royaume d’Angleterre,
défunt, et d’Ann Bradshaw, son épouse, défunte.
«Cet enfant est héritier des biens et titres de son père. C’est
pourquoi il a été vendu, mutilé, défiguré et disparu par la
volonté de sa très gracieuse majesté.
«Cet enfant a été élevé et dressé pour être bateleur dans les
marchés et foires.
«Il a été vendu à l’âge de deux ans après la mort du seigneur son
père, et dix livres sterling ont été données au roi pour l’achat
de cet enfant, ainsi que pour diverses concessions, tolérances et
immunités.
«Lord Fermain Clancharlie, âgé de deux ans, a été acheté par moi
soussigné qui écris ces lignes, et mutilé et défiguré par un
flamand de Flandre nommé Hardquanonne, lequel est seul en
possession des secrets et procédés du docteur Conquest.
«L’enfant était destiné par nous à être un masque de rire.
Masca ridens.
«A cette intention, Hardquanonne lui a pratiqué l’opération
Bucca fissa usque ad aures, qui met sur la face un rire
éternel.
«L’enfant, par un moyen connu de Hardquanonne seul, ayant été
endormi et fait insensible pendant ce travail, ignore l’opération
qu’il a subie.
«Il ignore qu’il est lord Clancharlie.
«Il répond au nom de Gwynplaine.
«Cela tient à la bassesse de l’âge et à la petitesse de mémoire
qu’il avait quand il a été vendu et acheté, étant à peine âgé de
deux ans.
«Hardquanonne est le seul qui sache faire l’opération Bucca
fissa, et cet enfant est le seul vivant à qui elle ait été
faite.
«Cette opération est unique et singulière à ce point que, même
après de longues années, cet enfant, fût-il un vieillard au lieu
d’être un enfant, et ses cheveux noirs fussent-ils devenus des
cheveux blancs, serait immédiatement reconnu par Hardquanonne.
«A l’heure où nous écrivons ceci, Hardquanonne, lequel sait
pertinemment tous ces faits et y a participé comme auteur
principal, est détenu dans les prisons de son altesse le prince
d’Orange, vulgairement appelé le roi Guillaume III. Hardquanonne
a été appréhendé et saisi comme étant de ceux dits les
Comprachicos ou Cheylas. Il est enfermé dans le donjon de
Chatham.
«C’est en Suisse, près du lac de Genève, entre Lausanne et Vevey,
dans la maison même où son père et sa mère étaient morts, que
l’enfant nous a été, conformément aux commandements du roi, vendu
et livré par le dernier domestique du feu lord Linnaeus, lequel
domestique a trépassé peu après comme ses maîtres, de sorte que
cette affaire délicate et secrète n’est plus connue à cette heure
de personne ici-bas, si ce n’est de Hardquanonne, qui est au
cachot dans Chatham, et de nous, qui allons mourir.
«Nous soussignés, avons élevé et gardé huit ans, pour en tirer
parti dans notre industrie, le petit seigneur acheté par nous au
roi.
«Ce jour d’huy, fuyant l’Angleterre pour ne point partager le
mauvais sort de Hardquanonne, nous avons, par timidité et
crainte, à cause des inhibitions et fulminations pénales édictées
en parlement, abandonné, à la nuit tombante, sur la côte de
Portland, ledit enfant Gwynplaine, qui est lord Fermain
Clancharlie.
«Or, avons juré le secret au roi, mais pas à Dieu.
«Cette nuit, en mer, assaillis d’une sévère tempête par la
volonté de la providence, en plein désespoir et détresse,
agenouillés devant celui qui peut sauver nos vies et qui voudra
peut-être sauver nos âmes, n’ayant plus rien à attendre des
hommes et tout à craindre de Dieu, ayant pour ancre et ressource
le repentir de nos actions mauvaises, résignés à mourir, et
contents si la justice d’en haut se satisfait, humbles et
pénitents et nous frappant la poitrine, faisons cette déclaration
et la confions et remettons à la mer furieuse pour qu’elle en use
selon le bien à l’obéissance de Dieu. Et que la Très Sainte
Vierge nous soit en aide. Ainsi soit-il. Et avons signé.»
Le shériff, s’interrompant, dit:
—Voici les signatures. Toutes d’écritures diverses.
Et il se remit à lire:
—«Doctor Gernardus Geestemunde.—Asuncion.—Une croix, et à
côté: Barbara Fermoy, de l’île Tyrryf, dans les
Ebudes.—Gaïzdorra, captal.—Giangirate.—Jacques Quatourze, dit
le Narbonnais.—Luc-Pierre Capgaroupe, du bagne de Mahon.»
Le shériff, s’arrêtant encore, dit:
—Note écrite de la même main que le texte et que la première
signature.
Et il lut:
—«De trois hommes d’équipage, le patron ayant été enlevé par un
coup de mer, il ne reste que deux. Et ont
signé.—Galdeazun.—Ave-Maria, voleur.»
Le shériff, mêlant la lecture et les interruptions, continua:
—Au bas de la feuille est écrit: «En mer, à bord de la
Matutina, ourque de Biscaye, du golfe de Pasages.»
—Cette feuille, ajouta le shériff, est un parchemin de
chancellerie qui porte le filigrane du roi Jacques deuxième. En
marge de la déclaration, et de la même écriture, il y a cette
note:
—«La présente déclaration est écrite par nous au verso de
l’ordre royal qui nous a été remis pour notre décharge d’avoir
acheté l’enfant. Qu’on retourne la feuille, on verra l’ordre.»
Le shériff retourna le parchemin, et l’éleva dans sa main droite
en l’exposant à la lumière. On vit une page blanche, si le mot
page blanche peut s’appliquer à une telle moisissure, et au
milieu de la page trois mots écrits: deux mots latins, jussu
regis, et une signature, Jeffreys.
—Jussu regis. Jeffreys, dit le shériff, passant de la voix
grave à la voix haute.
Un homme à qui il vient de tomber sur la tête une tuile du palais
des rêves, c’était là Gwynplaine.
Il se mit à parler comme on parle dans l’inconscience:
—Gernardus, oui, le docteur. Un homme vieux et triste. J’en
avais peur. Gaizdorra, captal, cela veut dire le chef. Il y
avait des femmes, Asuncion, et l’autre. Et puis le provençal.
C’était Capgaroupe. Il buvait dans une bouteille plate sur
laquelle il y avait un nom écrit en rouge.
—La voici, dit le shériff.
Et il posa sur la table une chose que le greffier venait de tirer
du sac de justice.
C’était une gourde à oreillons, revêtue d’osier. Cette bouteille
avait visiblement eu des aventures. Elle avait dû séjourner dans
l’eau. Des coquillages et des conferves y adhéraient. Elle
était incrustée et damasquinée de toutes les rouilles de l’océan.
Le goulot avait un collet de goudron indiquant qu’elle avait été
hermétiquement bouchée. Elle était décachetée et ouverte. On
avait toutefois replacé dans le goulot une sorte de tampon de
funin goudronné qui avait été le bouchon.
—C’est dans cette bouteille, dit le shériff, qu’avait été
enfermée, par les gens qui allaient mourir, la déclaration dont
il vient d’être donné lecture. Ce message adressé à la justice
lui a été fidèlement remis par la mer.
Le shériff augmenta la majesté de son intonation, et continua:
—De même que la montagne Harrow est excellente au blé et fournit
la fine fleur de farine dont on cuit le pain pour la table
royale, de même la mer rend à l’Angleterre tous les services
qu’elle peut, et, quand un lord se perd, elle le retrouve et le
rapporte.
Puis il reprit:
—Sur cette gourde il y a en effet un nom écrit en rouge.
Et haussant la voix, il se tourna vers le patient immobile:
—Votre nom à vous, malfaiteur qui êtes ici. Car telles sont les
voies obscures par où la vérité, engloutie dans le gouffre des
actions humaines, arrive du fond à la surface.
Le shériff prit la gourde et présenta à la lumière un des côtés
de l’épave qui avait été nettoyé, probablement pour les besoins
de la justice. On y voyait serpenter dans les entrelacements de
l’osier un mince ruban de jonc rouge, devenu noir par endroits,
travail de l’eau et du temps. Ce jonc, malgré quelques cassures,
traçait distinctement dans l’osier ces douze lettres:
Hardquanonne.
Alors le shériff, reprenant ce son de voix particulier qui ne
ressemble à rien et qu’on pourrait qualifier l’accent de justice,
se tourna vers le patient:
—Hardquanonne! quand, par nous, shériff, cette gourde, sur
laquelle est votre nom, vous a été, pour la première fois,
montrée, exhibée et présentée, vous l’avez tout d’abord et de
bonne grâce reconnue comme vous ayant appartenu; puis, lecture
vous ayant été faite, en sa teneur, du parchemin qui y était
ployé et enfermé, vous n’avez pas voulu en dire davantage, et,
dans l’espoir sans doute que l’enfant perdu ne serait pas
retrouvé et que vous échapperiez au châtiment, vous avez refusé
de répondre. A la suite duquel refus, vous avez été appliqué à
la peine forte et dure, et deuxième lecture dudit parchemin, où
est consignée la déclaration et confession de vos complices, vous
a été donnée. Inutilement. Aujourd’hui, qui est le jour
quatrième et le jour légalement voulu de la confrontation, ayant
été mis en présence de celui qui a été abandonné à Portland le
vingt-neuf janvier mil six cent quatrevingt-dix, l’espérance
diabolique s’est évanouie en vous, et vous avez rompu le silence
et reconnu votre victime...
Le patient ouvrit les yeux, dressa la tète, et d’une voix où il y
avait la sonorité étrange de l’agonie, avec on ne sait quel calme
mêlé à son râle, prononçant tragiquement sous cet amas de pierres
des mots pour chacun desquels il lui fallait soulever l’espèce de
couvercle de tombe posé sur lui, il se mit à parler:
—J’ai juré le secret, et je l’ai gardé le plus que j’ai pu. Les
hommes sombres sont les hommes fidèles, et il existe une
honnêteté dans l’enfer. Aujourd’hui le silence est devenu
inutile. Soit. C’est pourquoi je parle. Eh bien, oui. C’est
lui. Nous l’avons fait à nous deux le roi; le roi par sa
volonté, moi par mon art.
Et, regardant Gwynplaine, il ajouta:
—Maintenant ris à jamais.
Et lui-même il se mit à rire.
Ce second rire, plus farouche encore que le premier, aurait pu
être pris pour un sanglot.
Le rire cessa, et l’homme se recoucha. Ses paupières se
refermèrent.
Le shériff, qui avait laissé la parole au supplicié, poursuivit:
—De tout quoi il est pris acte.
Il donna au greffier le temps d’écrire, puis il dit:
—Hardquanonne, aux termes de la loi, après confrontation suivie
d’effet, après troisième lecture de la déclaration de vos
complices, désormais confirmée par votre reconnaissance et
confession, après votre aveu itératif, vous allez être dégagé de
ces entraves, et remis au bon plaisir de sa majesté pour être
pendu comme plagiaire.
—Plagiaire, fit le sergent de la coiffe. C’est-à-dire acheteur
et vendeur d’enfants. Loi visigothe, livre sept, titre trois,
paragraphe Usurpaverit; et Loi salique, titre quarante et un,
paragraphe deux; et Loi des Frisons, titre vingt et un, De
Plagio. Et Alexandre Nequam dit:
Qui pueros vendis, plagiarius est tibi nomen[26].
[26] Toi qui vends des enfants, ton nom est plagiaire.
Le shériff posa le parchemin sur la table, ôta ses lunettes,
ressaisit le bouquet, et dit:
—Fin de la peine forte et dure. Hardquanonne, remerciez sa
majesté.
D’un signe, le justicier-quorum mit en mouvement l’homme habillé
de cuir.
Cet homme, qui était un valet de bourreau, «groom du gibet»,
disent les vieilles chartes, alla au patient,
lui ôta l’une après l’autre les pierres qu’il avait sur le
ventre, enleva la plaque de fer qui laissa voir les côtes
déformées du misérable, puis lui défît des poignets et des
chevilles les quatre carcans qui le liaient aux piliers.
Le patient, déchargé des pierres et délivré des chaînes, resta à
plat sur la terre, les yeux fermés, les bras et les jambes
écartés, comme un crucifié décloué.
—Hardquanonne, dit le shériff, levez-vous.
Le patient ne remua point.
Le groom du gibet lui prit une main et la lâcha; la main retomba.
L’autre main, soulevée, retomba de même. Le valet de bourreau
saisit un pied, puis l’autre, les talons revinrent frapper le
sol. Les doigts restèrent inertes et les orteils immobiles. Les
pieds nus d’un corps gisant ont on ne sait quoi de hérissé.
Le médecin s’approcha, tira d’une poche de sa robe un petit
miroir d’acier et le mit devant la bouche béante de Hardquanonne;
puis du doigt il lui ouvrit les paupières. Elle ne s’abaissèrent
point. Les prunelles vitreuses demeurèrent fixes.
Le médecin se redressa et dit:
—Il est mort.
Et il ajouta:
—Il a ri, cela l’a tué.
—Peu importe, dit le shériff. Après l’aveu, vivre ou mourir
n’est plus qu’une formalité.
Puis, désignant Hardquanonne d’un geste de son bouquet de roses,
le shériff jeta cet ordre au wapentake:
—Carcasse à emporter d’ici cette nuit.
Le wapentake adhéra d’un hochement de tête.
Et le shériff ajouta:
—Le cimetière de la prison est en face.
Le wapentake fit un nouveau signe d’adhésion.
Le greffier écrivait.
Le shériff, ayant dans sa main gauche le bouquet, prit dans
l’autre main sa baguette blanche, se plaça droit devant
Gwynplaine toujours assis, lui fit une révérence profonde, puis,
autre attitude de solennité, renversa sa tête en arrière, et,
regardant Gwynplaine en face, lui dit:
—A vous qui êtes ici présent, nous Philippe Deuzill Parsons,
chevalier, shériff du comté de Surrey, assisté d’Aubrie
Docminique, écuyer, notre clerc et greffier, et de nos officiers
ordinaires, dûment pourvu de commandements directs et spéciaux de
sa majesté, en vertu de notre commission, et des droits et
devoirs de notre charge, et avec le congé du lord chancelier
d’Angleterre, procès-verbaux dressés et actes pris, vu les pièces
communiquées par l’amirauté, après vérification des attestations
et signatures, après déclarations lues et ouïes, après
confrontation faite, toutes les constatations et informations
légales étant complétées, épuisées, et menées à bonne et juste
fin, nous vous signifions et déclarons, afin qu’il en advienne ce
que de droit, que vous êtes Fermain Clancharlie, baron
Clancharlie et Hunkerville, marquis de Corleone en Sicile, pair
d’Angleterre, et que Dieu garde votre seigneurie.
Et il salua.
Le sergent en droit, le docteur, le justicier-quorum, le
wapentake, le greffier, tous les assistants, excepté le bourreau,
répétèrent ce salut plus profondément encore, et s’inclinèrent
jusqu’à terre devant Gwynplaine.
—Ah çà, cria Gwynplaine, réveillez-moi!
Et il se dressa debout, tout pâle.
—Je viens vous réveiller en effet, dit une voix qu’on n’avait
pas encore entendue.
Un homme sortit de derrière un des piliers. Comme personne
n’avait pénétré dans la cave depuis que la lame de fer avait
livré passage à l’arrivée du cortège de police, il était visible
que cet homme était dans cette ombre avant l’entrée de
Gwynplaine, qu’il avait un rôle régulier d’observation, et qu’il
avait mission et fonction de se tenir là. Cet homme était gros
et replet, en perruque de cour et en manteau de voyage, plutôt
vieux que jeune, et très correct.
Il salua Gwynplaine avec respect et aisance, avec l’élégance d’un
gentleman domestique, et sans gaucherie de magistrat.
—Oui, dit-il, je viens vous réveiller. Depuis vingt-cinq ans,
vous dormez. Vous faites un songe, et il faut en sortir. Vous
vous croyez Gwynplaine, vous êtes Clancharlie. Vous vous croyez
du peuple, vous êtes de la seigneurie. Vous vous croyez au
dernier rang, vous êtes au premier. Vous vous croyez histrion,
vous êtes sénateur. Vous vous croyez pauvre, vous êtes opulent.
Vous vous croyez petit, vous êtes grand. Réveillez-vous, milord!
Gwynplaine, d’une voix très basse, et où il y avait une certaine
terreur, murmura:
—Qu’est-ce que tout cela veut dire?
—Cela veut dire, milord, répondit le gros homme, que je
m’appelle Barkilphedro, que’ je suis officier de l’amirauté, que
cette épave, la gourde de Hardquanonne, a été trouvée au bord de
la mer, qu’elle m’a été apportée pour être décachetée par moi,
comme c’est la sujétion et la prérogative de ma charge, que je
l’ai ouverte en présence des deux jurés assermentés de l’office
Jetson, lesquels sont tous deux membres du parlement, William
Blathwaith, pour la ville de Bath, et Thomas Jervoise pour
Southampton, que les deux jurés ont décrit et certifié le contenu
de la gourde, et signé le procès-verbal d’ouverture,
conjointement avec moi, que j’ai fait mon rapport à sa majesté,
que, par l’ordre de la reine, toutes les formalités légales
nécessaires ont été remplies avec la discrétion que commande une
si délicate matière, et que la dernière, la confrontation, vient
d’avoir lieu; cela veut dire que vous avez un million de rentes;
cela veut dire que vous êtes lord du Royaume-Uni de la
Grande-Bretagne, législateur et juge, juge suprême, législateur
souverain, vêtu de la pourpre et de l’hermine, égal aux princes,
semblable aux empereurs, que vous avez sur la tête la couronne de
pair, et que vous allez épouser une duchesse, fille d’un roi.
Sous cette transfiguration croulant sur lui à coups de tonnerre,
Gwynplaine s’évanouit.