V
Élisabeth Prokofievna était fière de sa naissance. Que devint-elle lorsque, de but en blanc sans la moindre préparation, on lui apprit que le dernier représentant de sa race, ce prince Muichkine dont elle avait déjà entendu parler quelque
peu, n’était guère autre chose qu’un malheureux idiot et un
pauvre hère vivant d’aumônes ? Le général avait prémédité
ce coup de théâtre : craignant un interrogatoire au sujet
des perles, il avait voulu détourner sur un autre objet
l’attention de sa femme.
D’ordinaire, dans les circonstances exceptionnelles, Élisabeth Prokofievna ouvrait de grands yeux, et, le corps un peu
rejeté en arrière, regardait vaguement devant elle, sans
proférer un mot. C’était une femme grande et maigre, avec
un nez légèrement bossu, des joues jaunes et avalées, des
lèvres minces et creuses. Sa chevelure grisonnante était
encore épaisse. Son front était haut, mais étroit. Ses yeux
gris et assez grands avaient parfois l’expression la plus
inattendue. Ayant eu jadis la faiblesse de croire que son
regard produisait un effet extraordinaire, elle restait inébranlable dans cette conviction.
— Le recevoir ? Vous me parlez de le recevoir, maintenant,
tout de suite ?
Et, roulant les yeux le plus possible, la générale regardait
son mari, qui allait et venait en face d’elle.
— Oh ! tu n’as pas à te gêner le moins du monde, ma
chère : c’est seulement dans le cas où il te plairait de le
voir, se hâta d’expliquer Ivan Fédorovitch. — C’est tout à
fait un enfant, et même un enfant à plaindre ; il est sujet
aux accès d’une certaine maladie ; en ce moment il arrive de
Suisse ; il s’est rendu ici au sortir du wagon ; sa mise est
étrange, c’est un peu le costume allemand, et, qui plus est,
il n’a pas un kopek ; je n’exagère pas ; il a presque les larmes
aux yeux. Je lui ai donné vingt-cinq roubles et je veux lui
procurer un petit emploi de scribe dans notre chancellerie.
Vous, mesdames, je vous prie de le régaler un peu, car il
paraît avoir faim…
— Vous m’étonnez, répondit sans changer de ton la générale ; — il a faim et il est sujet à des accès ! Quels sont ces
accès ?
— Oh ! ils ne se renouvellent pas si souvent, et, d’ailleurs,
il est presque comme un baby ; du reste, il a reçu de l’éducation. Je voulais vous prier, mesdames, de lui faire subir
un examen, ajouta le général en s’adressant de nouveau à
ses filles, — il serait bon de savoir à quoi il est apte.
— Lui faire subir un examen ? répéta d’une voix traînante
Élisabeth Prokofievna, tandis que son regard profondément
étonné allait de ses filles à son mari et vice versa.
— Oh ! ma chère, ne donne pas un tel sens… du reste,
comme il te plaira ; je me proposais de le traiter avec bienveillance et de l’introduire auprès de vous, parce que c’est
presque une bonne action.
— L’introduire auprès de nous ? Et il arrive de la Suisse ?
— Qu’est-ce que cela fait qu’il arrive de la Suisse ? Mais,
je le répète, ce sera comme tu voudras. Cette idée m’était
venue, d’abord parce que c’est un homonyme et peut-être
même un parent, ensuite parce qu’il ne sait où reposer sa
tête. J’avais même pensé que, comme membre de notre
famille, il éveillerait en toi quelque intérêt.
— Cela va de soi, maman, s’il n’y a pas à se gêner avec
lui, dit Alexandra ; — de plus, il arrive de voyage, il a faim,
pourquoi ne pas le nourrir, s’il ne sait où aller ?
— Et puis c’est tout à fait un enfant, on peut encore jouer
à cligne-musette avec lui.
— Jouer à cligne-musette ? Comment ?
— Ah ! maman, cessez de poser, je vous en prie ! fit avec
colère Aglaé.
Adélaïde, qui était d’un caractère gai, se mit à rire.
— Appelez-le, papa, maman permet, décida Aglaé.
Ivan Fédorovitch sonna et donna ordre d’introduire le
prince.
— Mais à condition qu’on lui nouera une serviette autour
du cou, lorsqu’il se mettra à table, déclara la générale ; — il
faudra dire à Fédor ou à Marc de se tenir derrière sa chaise
et d’avoir l’œil sur lui pendant le repas. Est-il tranquille,
au moins, dans ses accès ? Ne fait-il pas de gestes ?
— Au contraire, il est même très-bien élevé et il a de fort
bonnes façons. Un peu trop simple parfois… Mais le voilà
lui-même ! Je vous présente le dernier des princes Muichkine,
un homonyme et peut-être même un parent ; faites-lui bon
accueil. Ces dames vont déjeuner, prince ; ainsi, faites-leur
l’honneur… Mais, pardon, je suis en retard, je me sauve…
— On sait où vous vous sauvez, observa d’un ton significatif Élisabeth Prokofievna.
— Je me sauve, je me sauve, ma chère, je suis en retard !
Mais, mesdames, donnez-lui vos albums pour qu’il y écrive
quelque chose, vous verrez quel talent il a ! C’est un calligraphe hors ligne ! Tout à l’heure il a reproduit sous mes
yeux un spécimen de l’écriture d’autrefois : « L’igoumène
Pafnoutii a apposé sa signature… » Allons, au revoir.
— Pafnoutii ? L’igoumène ? Mais attendez un peu, attendez,
où allez-vous donc et qu’est-ce que c’est que ce Pafnoutii ?
cria la générale prise de colère et presque d’inquiétude,
tandis que son mari gagnait rapidement la porte.
— Oui, oui, ma chère, c’était un igoumène du temps passé…
Mais je vais chez le comte, il m’attend depuis longtemps,
lui-même m’avait donné rendez-vous… Prince, au revoir !
Le général partit au plus vite.
— Je sais chez quel comte il va ! dit d’un ton âpre Élisabeth Prokofievna, et ses yeux se reportèrent sur le prince
avec une expression de mécontentement. — Quoi donc !
grommela ensuite l’irascible générale en faisant appel à ses
souvenirs ; — eh bien, qu’est-ce que c’est ? Ah ! oui ; eh bien,
quel igoumène ?
— Maman… commença Alexandra.
Aglaé frappa du pied.
— Laissez-moi parler, Alexandra Ivanovna, interrompit
sèchement la mère, — moi aussi je veux savoir. Asseyez-vous ici, prince, tenez, sur ce fauteuil, en face de moi, non,
ici, au soleil ; mettez-vous plus près de la lumière, que je
puisse vous voir. Eh bien, quel igoumène ?
— L’igoumène Pafnoutii, répondit sérieusement le prince.
— Pafnoutii ? C’est intéressant ; eh bien, qu’est-ce qu’il a
fait ?
Élisabeth Prokofievna questionnait d’une voix brusque et
impatiente, les yeux toujours fixés sur le prince. Lorsque
celui-ci répondit, elle l’écouta en hochant la tête après
chacune de ses paroles.
— L’igoumène Pafnoutii vivait au quatorzième siècle, commença le prince, — son monastère était situé sur les bords
du Volga, dans la contrée qui s’appelle maintenant le gouvernement de Kostroma. Il était célèbre par la sainteté de
sa vie ; il est allé à la Horde, a aidé à arranger certaines
affaires et a mis sa signature au bas d’un papier. J’ai vu un
fac-similé de ce seing, l’écriture m’a plu et je me suis appliqué à l’imiter. Tantôt, comme le général voulait voir si
j’ai une assez belle main pour pouvoir être employé quelque
part, j’ai tracé plusieurs phrases offrant chacune un type
d’écriture différent. Entre autres phrases se trouvait celle-ci :
« L’igoumène Pafnoutii a apposé sa signature », dans laquelle
j’avais reproduit l’écriture même du moine. Cela a beaucoup
plu au général, voilà pourquoi il en a parlé tout à l’heure.
— Aglaé, dit Élisabeth Prokofievna, — rappelle-toi : Pafnoutii, ou plutôt prends-en note, autrement je suis sûre
d’oublier. Du reste, je croyais que ce serait plus intéressant.
Où est donc cette signature ?
— Elle est restée, je crois, dans le cabinet du général, sur
la table.
— Qu’on aille la chercher tout de suite.
— Ce n’est pas la peine, je puis vous la récrire, si vous
voulez.
— Sans doute, maman, dit Alexandra, — à présent il
vaudrait mieux déjeuner. Nous avons faim.
— Soit, décida la générale. — Venez, prince ; vous devez
être très-affamé ?
— Oui, maintenant je mangerais volontiers, et je vous
suis bien reconnaissant.
— C’est très-bien d’être poli, et je m’aperçois que vous n’êtes pas, à beaucoup près, aussi… original qu’on me l’avait
dit en m’annonçant votre visite. Venez, asseyez-vous ici,
vis-à-vis de moi, poursuivit la générale quand on arriva
dans la salle à manger, et elle indiqua une place au prince,
— je veux vous avoir sous les yeux. Alexandra, Adélaïde,
ayez soin du prince. N’est-ce pas qu’il est loin d’être si…
malade ? Peut-être même la serviette n’est-elle pas nécessaire… Prince, est-ce qu’on vous noue une serviette sous le
menton quand vous êtes à table ?
— Je crois qu’on le faisait autrefois, lorsque j’avais sept
ans ; mais maintenant, quand je mange, je déploye ma serviette sur mes genoux.
— C’est ainsi qu’il faut faire. Et les accès ?
— Les accès ? répéta le prince un peu étonné : — à présent ils sont assez rares chez moi. Du reste, je ne sais pas ;
on dit que le climat de la Russie me sera nuisible.
Élisabeth Prokofievna continuait à incliner la tête après
chaque parole prononcée par le visiteur.
— Il parle bien, fit-elle observer à ses filles ; — j’en suis
même surprise. Ainsi, ce n’étaient que des fadaises et des
mensonges, comme toujours. Mangez, prince, et racontez-nous votre existence : où êtes-vous né ? où avez-vous été
élevé ? Je veux tout savoir ; vous m’intéressez extrêmement.
Le prince remercia, et, tout en mangeant avec beaucoup
d’appétit, il recommença le récit qu’il avait dû faire plusieurs
fois déjà dans cette matinée. La générale était de plus en
plus satisfaite. Les demoiselles écoutaient aussi avec assez
d’attention. On rechercha si l’on était parents. Le prince
connaissait assez bien la série de ses ascendants, mais on
eut beau conférer les tables généalogiques, il se trouva
qu’entre lui et la générale la parenté était presque nulle.
Les grands-pères et les grands-mères auraient encore pu, à
la rigueur, cousiner ensemble. Cette aride conversation plut
fort à la générale, qui aimait beaucoup à parler de ses ancêtres,
mais n’avait presque jamais l’occasion de le faire. Aussi
était-elle de très-bonne humeur quand elle quitta la table.
— Allons tous à notre chambre de réunion, dit-elle, — on
nous y apportera le café. Nous avons une pièce commune,
expliqua-t-elle au prince, tandis qu’elle sortait avec lui de la
salle à manger, — c’est tout bonnement mon petit salon, où
nous nous réunissons, quand nous sommes seules, et où
chacune s’occupe de son affaire. Alexandra, ma fille ainée,
joue du piano, lit ou brode ; Adélaïde peint des paysages et
des portraits, seulement elle ne peut rien finir ; quant à Aglaé,
elle reste là sans rien faire. Moi, je ne travaille guère non
plus, je laisse mon ouvrage s’échapper de mes mains. Allons,
nous voici arrivés, asseyez-vous, prince, ici, près de la cheminée, et racontez. Je veux savoir comment vous faites un
récit. Je tiens à être parfaitement édifiée là-dessus, et, quand
je verrai la princesse Biélokonsky, je raconterai à la vieille
tout ce qui vous concerne. Je veux aussi que vous les intéressiez toutes. Eh bien, parlez donc.
— Mais, maman, il est fort étrange de raconter ainsi,
observa Adélaïde en disposant son chevalet ; puis la jeune
fille prit ses pinceaux et sa palette pour travailler à un
tableau commencé depuis longtemps déjà ; c’était un paysage
qu’elle copiait d’après une estampe. Alexandra et Aglaé s’assirent toutes deux sur un petit divan, et, croisant les bras, se
préparèrent à écouter la conversation. Le prince remarqua
qu’il était l’objet de l’attention générale.
— Je ne raconterais rien, si on me l’ordonnait ainsi, dit
Aglaé.
— Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il y a là d’étrange ? Pourquoi ne
raconterait-il pas ? Il a une langue. Je veux savoir comment
il parle. Eh bien, dites quelque chose. Racontez comment
vous avez trouvé la Suisse, quelle a été votre première
impression. Vous verrez, il va commencer et il entrera très-bien en matière.
— L’impression a été forte… fit le prince.
— Vous voyez, vous voyez ! Il a commencé ! interrompit
Élisabeth Prokofievna en s’adressant à ses filles.
— Laissez-le, du moins, parler, maman ! dit Alexandra. — Ce prince est peut-être un fin matois et pas du tout un idiot,
murmura-t-elle à l’oreille d’Aglaé.
— C’est probable, il y a longtemps que je m’en doute,
répondit celle-ci. — Et c’est une lâcheté à lui de jouer cette
comédie. Dans quel intérêt fait-il cela ?
— La première impression a été très-forte, répéta le prince.
— Quand on m’eut emmené à l’étranger, dans les différentes
villes d’Allemagne par où nous passions, je me bornais à
regarder en silence, et, je m’en souviens, je ne faisais même
aucune question. Je venais d’avoir une série d’accès très-violents ; or chaque retour de ces attaques, chaque recrudescence de ma maladie avait pour effet de me plonger
ensuite dans une hébétude complète. Je perdais alors toute
mémoire, l’esprit travaillait encore, mais le développement
logique de la pensée était, pour ainsi dire, interrompu. Je
ne pouvais pas lier l’une à l’autre plus de deux ou trois idées.
Quand les accès étaient passés, je redevenais bien portant et
fort, comme vous me voyez en ce moment. Je me rappelle
que j’éprouvais un chagrin insupportable ; j’avais même envie
de pleurer ; j’étais toujours étonné et inquiet. Je me sentais
au milieu de toutes choses étrangères et cela me tuait. Je me
rappelle que ce marasme se dissipa entièrement à mon arrivée
en Suisse. La circonstance qui y mit fin fut le braiement d’un
âne entendu sur le marché de Bâle. L’âne m’impressionna extrêmement, il me causa, je ne sais pourquoi, un plaisir extraordinaire et mon cerveau recouvra soudain toute sa lucidité.
— Un âne ? C’est étrange, observa la générale. — Du reste,
il n’y a là rien d’étrange, certaines de nous s’éprennent
d’amour pour des ânes, ajouta-t-elle en regardant avec colère
ses filles, qui s’étaient mises à rire. — Cela se voyait déjà
dans les temps mythologiques. Continuez, prince.
— Depuis lors j’aime terriblement les ânes. C’est même
chez moi une sorte de sympathie. Je commençai à me renseigner sur eux, car auparavant je ne les connaissais pas. Je
ne tardai pas à constater que ce sont des animaux fort utiles :
laborieux, robustes, patients, économiques. Bref, cet âne me fit soudain prendre goût à la Suisse tout entière, si bien
que ma tristesse disparut comme par enchantement.
— Tout cela est fort étrange, mais il n’est pas absolument
nécessaire de s’étendre sur l’âne ; passons à un autre sujet.
Pourquoi ris-tu toujours, Aglaé ? Et toi, Adélaïde ? Le prince
a très-bien parlé de l’âne. Il l’a vu personnellement, et toi
qu’est-ce que tu as vu ? Tu n’es pas allée à l’étranger ?
— J’ai déjà vu un âne, maman, dit Adélaïde.
— Et moi j’en ai même entendu un, ajouta Aglaé.
Ce furent de nouveaux rires ; le prince fit chorus avec les
trois jeunes filles.
— C’est très-mal de votre part, déclara Élisabeth Prokofievna ; — excusez-les, prince, cela ne les empêche pas d’être
bonnes. Je dispute continuellement avec elles, mais je les
aime. Elles sont légères, étourdies, folles.
— Pourquoi donc ? répliqua en riant le prince : — à leur
place, moi non plus je n’aurais pas laissé échapper l’occasion. Mais je maintiens mon éloge de l’âne : l’âne est un
homme bon et utile.
— Mais vous êtes bon, prince ? C’est par curiosité que je
demande cela, questionna la générale.
Ces mots provoquèrent une nouvelle explosion d’hilarité.
— C’est encore ce maudit âne qui leur est revenu à l’esprit :
je n’y pensais pas du tout ! s’écria Élisabeth Prokofievna. — Croyez-moi, je vous prie, prince, je n’ai voulu faire aucune…
— Allusion ? Oh ! je n’ai pas de peine à le croire.
Et le prince riait de bon cœur.
— Vous faites fort bien de rire. Je vois que vous êtes un très-bon jeune homme, dit la générale.
— Je suis quelquefois méchant, répondit-il.
— Et moi je suis bonne, déclara inopinément Élisabeth
Prokofievna, — et, si vous voulez, je suis toujours bonne ;
c’est mon seul défaut, car il ne faut pas être toujours bonne.
Je m’emporte trés-fréquemment, par exemple, contre elles,
et surtout contre Ivan Fédorovitch, mais ce qu’il y a de dégoûtant, c’est que je suis on ne peut meilleure quand je me fâche. Tantôt, avant votre arrivée, je m’étais mise en colère,
je faisais semblant de ne rien comprendre et de ne pouvoir
pas comprendre. Cela m’arrive ; je suis comme une enfant.
Aglaé m’a donné une leçon ; je te remercie, Aglaé. Du reste,
tout cela ne signifie rien. Je ne suis pas encore aussi bête que
j’en ai l’air et que mes filles voudraient le faire croire. J’ai
du caractère et je ne suis pas trop honteuse. Du reste, je dis
cela sans amertume. Viens ici, Aglaé, embrasse-moi. Allons…
assez de mignardises, dit-elle ensuite à sa fille, qui lui baisait
tendrement les lèvres et la main. — Continuez, prince ; peut-être vous rappellerez-vous quelque chose de plus intéressant
encore que l’âne.
— Encore une fois, observa de nouveau Adélaïde, — je ne
comprends pas qu’on puisse raconter, quand on est si brusquement sommé de le faire. Moi je resterais interloquée.
— Mais le prince ne restera pas interloqué, parce que le
prince est extrêmement intelligent, au moins dix fois plus
intelligent que toi, et peut-être même douze. J’espère que tu
le sentiras après cela. Prouvez-le-leur, prince ; continuez. Au fait, on peut maintenant laisser l’âne de côté. Eh bien, qu’est-ce que vous avez vu à l’étranger, indépendamment de l’âne ?
— Mais ce que le prince a dit de l’âne était déjà intelligent,
remarqua Alexandra : — il a décrit d’une façon fort intéressante son état maladif et le rassérénement qui s’est produit en lui à la suite d’un choc extérieur. J’ai toujours été
curieuse de savoir comment les gens perdent la raison, puis
la recouvrent. Surtout quand cela a lieu tout d’un coup.
— N’est-ce pas ? n’est-ce pas ? fit vivement la générale ; — je vois que toi aussi, tu es parfois intelligente ; allons, qu’on
en finisse avec les rires ! Vous en étiez resté, je crois, prince,
à la nature suisse ; eh bien ?
Le prince poursuivit son récit :
— Nous arrivâmes à Lucerne, et on me fit faire une promenade sur le lac. J’en admirai la beauté, mais en même
temps j’avais un poids sur le cœur.
— Pourquoi ? demanda Alexandra.
— Je n’en sais rien. Je me sens toujours oppressé et inquiet
quand je contemple pour la première fois une telle nature :
elle me plaît et elle me trouble. Du reste, à cette époque,
j’étais encore malade.
— Eh bien, non, moi je désirerais beaucoup la voir,
dit Adélaïde. — Je ne comprends même pas pourquoi nous
n’allons pas à l’étranger. Voilà deux ans que je cherche en
vain un sujet de tableau :
« L’Orient et le Sud à présent sont usés… »
Trouvez-moi un sujet de tableau, prince.
— Je n’y entends rien. Il suffit, me semble-t-il, de regarder, et ensuite on peint.
— Je ne sais pas regarder.
— Mais pourquoi ce langage énigmatique ? Je ne comprends
rien ! fit brusquement Élisabeth Prokofievna : — « Je ne sais pas
regarder », dis-tu ? Qu’est-ce que cela signifie ? Tu as des yeux,
tu n’as qu’à les ouvrir. Si tu ne sais pas regarder ici, ce
n’est pas à l’étranger que tu apprendras. Racontez plutôt
comment vous-même avez regardé, prince.
— Oui, cela vaudra mieux, ajouta la jeune artiste. — À
l’étranger le prince a appris à regarder.
— Je ne sais pas ; j’y ai seulement rétabli ma santé ; j’ignore
si j’ai appris à regarder. Du reste, presque tout le temps, j’ai
été fort heureux.
— Heureux ! Vous savez être heureux ? questionna Aglaé :
— alors, comment donc dites-vous que vous n’avez pas appris
à regarder ? Il faut que vous nous instruisiez.
— Instruisez-nous, s’il vous plaît, dit en riant Adélaïde.
— Je ne puis rien enseigner, répondit le prince, qui riait
lui-même ; — pendant mon séjour à l’étranger, je n’ai guère
quitté ce village suisse ; je sortais rarement et je n’allais que
dans le voisinage ; qu’est-ce que je vous apprendrais donc ?
D’abord, je cessai seulement de m’ennuyer ; je recouvrai
bientôt la santé ; puis chaque journée me devint chère et
acquit, à mesure que le temps s’écoulait, un prix de plus en plus grand à mes yeux, si bien que je commençai à m’en apercevoir. Je me couchais fort content et me levais plus heureux encore. Mais d’où cela venait-il ? il serait assez difficile de le dire.
— En sorte que vous n’aviez envie d’aller nulle part et n’éprouviez aucun besoin de déplacement ? demanda Alexandra.
— Au commencement, si, j’avais l’humeur inquiète et vagabonde. Je pensais toujours à mon existence future ; je voulais faire l’épreuve de ma destinée ; à certains moments surtout le repos m’était pénible. Vous savez, on a de ces moments-là, surtout quand on est seul. Il y avait chez nous une cascade, ou, pour mieux dire, un mince filet d’eau qui tombait d’une montagne presque perpendiculairement, une eau blanche, bruyante, écumeuse. Elle se trouvait à une demi-verste de notre habitation, et il me semblait qu’elle n’en était qu’à cinquante pas. La nuit, j’aimais à l’entendre bruire ; tenez, dans ces moments-là, une grande agitation s’emparait quelquefois de moi. De temps à autre il m’arrivait aussi de me trouver seul dans les montagnes au milieu du jour ; autour de moi se dressaient de grands pins séculaires exhalant une odeur de résine ; sur le haut d’un rocher apparaissaient les ruines d’un vieux castel féodal ; notre petit village, perdu dans la vallée, se voyait à peine ; le soleil était vif, le ciel bleu ; partout régnait un effrayant silence. Eh bien, là aussi je me sentais pris du besoin de voyager ; il me semblait que si j’allais toujours tout droit devant moi, si je franchissais la ligne où le ciel se confond avec la terre, je trouverais au delà le mot de l’énigme, une vie nouvelle mille fois plus mouvementée que la nôtre ; je rêvais d’une grande ville comme Naples, pleine de palais, de bruit, d’agitation, de vie… Oui, j’avais bien des aspirations ! Mais, ensuite, il me parut qu’on pouvait, même dans une prison, trouver énormément de vie.
— J’ai lu cette louable pensée dans ma Chrestomathie,
quand j’avais douze ans, dit Aglaé.
— C’est toujours de la philosophie, observa Adélaïde ; — vous êtes philosophe, et vous êtes venu nous instruire.
— Vous avez peut-être raison, répondit le prince en souriant, — je suis philosophe en effet, et, qui sait ? il se peut
aussi que j’aie l’idée d’instruire… C’est possible ; vraiment,
cela se peut.
— Et votre philosophie, reprit Aglaé, — est tout à fait
celle d’Eulampia Nikolaïevna, une veuve d’employé qui vient
chez nous comme pique-assiette. Pour elle, tout le problème
de la vie se réduit au bon marché ; elle ne s’applique qu’à
dépenser le moins possible, elle ne parle même que de
kopeks, et notez qu’elle a de l’argent, c’est une rusée commère. Il en est de même de votre vie énorme dans une prison, et peut-être aussi de votre bonheur de quatre ans dans
un village ; bonheur pour lequel vous avez vendu votre ville
de Naples, et, paraît-il, avec bénéfice, quoiqu’il ne vaille
qu’un kopek.
— Pour ce qui est de la vie en prison, on peut encore
n’être pas de cet avis, répliqua le prince ; — j’ai connu un
homme qui avait subi douze ans de captivité ; c’était un des
malades en traitement chez mon professeur. Il avait des
attaques ; on le voyait parfois s’agiter, fondre en larmes ;
une fois même il tenta de se suicider. Sa vie en prison était
fort triste, je vous l’assure, mais certainement elle valait
plus d’un kopek. Toutes ses connaissances se réduisaient à
une araignée et à un arbuste qui poussait sous sa fenêtre…
Mais j’aime mieux vous parler d’un autre homme avec qui
je me suis rencontré l’année dernière. Il y avait dans son
cas une circonstance fort étrange, — étrange surtout en ce
sens qu’elle se produit très-rarement. Cet homme avait été
un jour conduit à l’échafaud et on lui avait lu la sentence
qui le condamnait à être fusillé comme criminel politique.
Vingt minutes après, arriva la grâce de ce malheureux : une
commutation de peine lui était accordée. Mais, entre la lecture de l’arrêt de mort et celle de l’édit abaissant la peine
d’un degré, il s’écoula vingt minutes, ou, tout au moins, un
quart d’heure durant lequel l’infortuné vécut persuadé qu’il
allait mourir dans quelques instants. J’étais très-avide de savoir quelles avaient été alors ses impressions, et plus d’une
fois je le questionnai à ce sujet. Il se rappelait tout avec
une netteté extraordinaire et il disait que rien de ce qui
s’était passé durant ces quelques minutes ne s’effacerait
jamais de sa mémoire. À vingt pas de l’échafaud autour
duquel se tenaient les soldats et le peuple, on avait planté
trois poteaux parce qu’il y avait un certain nombre de condamnés. On attacha les trois premiers à ces poteaux, on les
revêtit du costume d’usage en pareil cas (une longue blouse
blanche), et on enfonça sur leurs yeux un bonnet de nuit
pour qu’ils ne vissent pas les fusils ; ensuite un peloton de
soldats s’aligna devant chacun de ces malheureux. L’homme
dont je vous parle figurait le huitième sur la liste des condamnés, par conséquent il devait être exécuté dans la troisième série. Un prêtre, tenant une croix dans sa main,
s’approcha tour à tour de chacun d’eux. Il ne leur restait
plus que cinq minutes à vivre, pas davantage. Mon ami disait
que ces cinq minutes lui avaient fait l’effet d’une éternité,
d’une richesse immense : tant de vies lui paraissaient contenues dans ces cinq minutes qu’il avait jugé inutile de penser
tout de suite au dernier moment ; il avait donc partagé son
temps de la manière suivante : deux minutes pour dire
adieu à ses compagnons, deux minutes pour se recueillir
en lui-même, une minute pour jeter un dernier regard autour
de lui. Il se rappelait très-bien avoir pris ces dispositions
suprêmes. Il mourait à vingt-sept ans, plein de santé et de
force. En disant adieu à ses amis, il se souvenait d’avoir
adressé à l’un d’eux une question assez indifférente et d’avoir écouté la réponse avec un véritable intérêt. Les adieux
terminés, arrivèrent les deux minutes qu’il avait résolu de
consacrer à une méditation ; il savait d’avance à quoi il penserait, voici quel devait être l’objet de ses réflexions : à présent
je vis, mais, dans trois minutes, que serai-je et où serai-je ?
Telles étaient les questions qu’il se proposait de trancher
durant ce court laps de temps ! Non loin de là il y avait une
église dont le soleil faisait rayonner la coupole dorée. Il se rappelait avoir tenu ses yeux obstinément fixés sur cette
coupole et sur les rayons qu’elle répercutait ; il ne pouvait
en détacher ses regards, il lui semblait que ces rayons étaient
sa nouvelle nature, que, dans trois minutes, il allait se confondre avec eux… L’incertitude, l’horreur de l’inconnu qu’il
sentait si proche étaient quelque chose d’épouvantable,
mais rien, disait-il, ne lui avait été alors plus pénible que
cette incessante pensée : « Si je ne mourais pas ? Si la vie
m’était rendue ? Quelle éternité ! Et tout cela serait à moi !
Oh ! alors, chaque minute serait pour moi comme une existence entière, je n’en perdrais pas une seule, je tiendrais
compte de tous mes instants pour n’en dépenser aucun inutilement ! » À la fin, l’obsession de cette idée l’avait tellement
irrité qu’il aurait voulu être fusillé le plus vite possible
Le prince s’arrêta tout à coup ; son auditoire croyait qu’il
allait continuer et conclure.
— Vous avez fini ? demanda Aglaé.
— Quoi ! j’ai fini ? répondit le prince, qui depuis une minute était devenu rêveur.
— Mais pourquoi donc avez-vous raconté cela ?
— Pour rien… parce que cela m’était revenu à l’esprit…
une chose en appelle une autre…
— Votre récit manque de conclusion, observa Alexandra :
— vous avez certainement voulu prouver, prince, qu’il n’est
pas de moment qui ne vaille plus d’un kopek, et que, parfois,
cinq minutes sont plus précieuses qu’un trésor. Tout cela
est louable, mais permettez pourtant : cet ami qui vous a
raconté ses transes… on a commué sa peine, par conséquent
on lui a donné cete « vie éternelle ». Eh bien, quel usage
a-t-il fait ensuite de ce trésor ? A-t-il vécu en « tenant
compte » de chaque minute ?
— Oh ! non, je lui ai demandé s’il avait mis son programme
à exécution, et lui-même a reconnu qu’il n’avait pas du tout
vécu ainsi, qu’au contraire il avait perdu beaucoup, beaucoup de minutes.
— Eh bien, voilà une expérience décisive. Cela prouve qu’en effet on ne peut pas vivre en tenant compte de tous
les instants. C’est impossible.
— Oui, c’est impossible, reprit le prince, — moi-même je
me suis dit cela… Et pourtant comment ne pas croire ?…
— C’est-à-dire que vous croyez vivre plus intelligemment
que tout le monde ? interrogea Aglaé.
— Oui, j’ai eu parfois cette idée.
— Et vous l’avez encore ?
— Et… je l’ai encore, répondit le prince.
Jusqu’alors il avait contemplé Aglaé avec un sourire doux
et même timide, mais, après avoir prononcé ces mots, il se
mit à rire et regarda gaiement la jeune fille.
— On n’est pas plus modeste ! dit-elle, légèrement agacée.
— Mais que vous êtes braves tout de même ! Voilà que
vous riez, et moi, le récit de cet homme m’a tellement
impressionné que j’en ai rêvé ensuite ; oui, j’ai vu en songe
ces cinq minutes…
De nouveau, il promena sur ses auditrices un regard sérieux
et scrutateur.
— Vous n’êtes pas fâchées contre moi ? demanda-t-il tout
à coup avec une sorte de confusion, quoiqu’il regardât carrément les trois jeunes filles en pleine figure.
— Pourquoi ? s’écrièrent-elles, étonnées.
— Mais parce que j’ai toujours l’air d’instruire…
Toutes se mirent à rire.
— Si vous êtes fâchées, ne le soyez plus, reprit le prince ; —
je le sais moi-même, j’ai moins vécu qu’un autre et j’ai moins
que personne l’intelligence de la vie. Il peut m’arriver quelquefois de dire des choses fort étranges…
En achevant ces mots, il était fort troublé.
— Puisque vous dites que vous avez été heureux, par conséquent vous avez vécu non pas moins, mais plus que les
autres ; pourquoi donc ces excuses embarrassées ? commença
Aglaé d’un ton aigre. — D’ailleurs, vous n’avez pas à vous
poser en triomphateur modeste, car ici vous ne triomphez
pas du tout. Avec votre quiétisme, on peut remplir de bonheur une vie même de cent années. Qu’on vous montre une exécution capitale ou qu’on vous montre le petit doigt, de l’un
et de l’autre cas vous tirerez une pensée également louable
et vous resterez content. Comme cela, l’existence est facile.
— Pourquoi te mets-tu toujours en colère ? je ne le comprends pas, dit la générale, qui depuis longtemps écoutait la
discussion en observant les visages des interlocuteurs, — et
je ne puis comprendre non plus de quoi vous parlez. Que vient
faire ici ce petit doigt ? Qu’est-ce que cela signifie ? Le prince
parle bien, seulement ce qu’il dit n’est pas très-gai. Pourquoi l’intimides-tu ? Quand il a commencé, il riait, et maintenant il est tout soucieux.
— Laissez donc, maman. — C’est dommage, prince, que
vous n’ayez pas vu d’exécution capitale, je vous demanderais une chose.
— J’ai vu une exécution, répondit le prince.
— Vous en avez vu une ? s’écria Aglaé ; — j’aurais dû m’en
douter ! Cela couronne toute l’affaire. Si vous avez vu une
exécution, comment donc dites-vous que vous avez toujours
vécu heureusement ? Eh bien, ne vous ai-je pas dit la vérité ?
— Mais est-ce qu’on exécute dans votre village ? demanda
Adélaïde.
— C’est à Lyon que j’ai vu cela, j’y étais allé avec Schneider,
il m’avait pris avec lui. Le hasard a voulu qu’en arrivant
j’assistasse à cette scène.
— Eh bien, cela vous a beaucoup plu ? C’est fort édifiant ?
fort utile ? voulut savoir Aglaé.
— Cela ne m’a pas plu du tout et j’ai été un peu malade à
la suite de ce spectacle, mais j’avoue qu’il a exercé sur moi
une sorte de fascination, je ne pouvais en détacher mes yeux.
— Je ne l’aurais pas pu non plus, dit Aglaé.
— Là, on n’aime pas que les femmes aillent voir des exécutions, et même les journaux blâment ensuite celles qui ont
eu cette curiosité.
— S’ils trouvent que ce n’est pas l’affaire des femmes, ils
veulent dire par là que c’est celle des hommes. Je les félicite de leur logique. Et, sans doute, vous êtes aussi de cet avis.
— Racontez-nous l’exécution dont vous avez été témoin,
fit brusquement Adélaïde.
Cette demande parut causer un certain embarras au prince,
son visage se renfrogna.
— À présent je n’en aurais guère envie, répondit-il.
— On dirait que vous ne vous sentez pas la force de nous
faire ce récit, remarqua Aglaé d’un ton moqueur.
— Non, c’est parce que j’ai déjà raconté tantôt cette même
exécution.
— À qui l’avez-vous racontée ?
— À votre valet de chambre, pendant que j’attendais…
— À quel valet de chambre ? fit-on en chœur.
— Eh bien, mais à cet homme aux cheveux blancs et au
visage rouge qui se tient dans l’antichambre ; je suis resté là
jusqu’au moment où j’ai été reçu par Ivan Fédorovitch,
— C’est étrange, observa la générale.
— Le prince est un démocrate, dit malignement Aglaé,
— voyons, du moment que vous avez fait ce récit à Alexis,
vous ne pouvez pas nous le refuser.
— Je veux absolument l’entendre, insista Adélaïde.
— Tout à l’heure, reprit avec animation le prince en
s’adressant à la jeune fille, — quand vous m’avez demandé
un sujet de tableau, l’idée m’est venue de vous en proposer
un : représenter le visage d’un condamné à mort dans la
minute qui précède la chute du couperet, au moment où le
malheureux va être bouclé sur la bascule.
— Comment ! le visage ? rien que le visage ? demanda Adélaïde ; — ce sera un singulier sujet, et quel tableau y a-t-il
donc là ?
— Je ne sais pas ; pourquoi donc ? répliqua vivement le
prince. — J’ai vu dernièrement à Bâle un tableau comme
cela. Je voudrais bien vous le décrire… Je vous en parlerai
un jour… il m’a beaucoup frappé.
— Plus tard, certainement, il faudra que vous me parliez
du tableau de Bâle, — dit Adélaïde, — mais, à présent, expliquez-moi celui qu’il y a à faire avec cette exécution.
Pouvez-vous me retracer les choses comme vous vous les
représentez ? Comment donc peindre ce visage ? Ainsi un
visage seulement ? Quel visage est-ce ?
— C’était juste une minute avant la mort, s’empressa de
commencer le prince, qui, entraîné par ses souvenirs, semblait
avoir oublié tout le reste, — au moment où le condamné
venait de monter les degrés de l’échafaud et mettait le pied
sur la plate-forme. Il tourna les yeux de mon côté ; je regardai
son visage et je compris tout… Du reste, comment raconter
cela ? Je désirerais de tout mon cœur que vous ou quelqu’un
en fissiez un tableau ; il vaudrait mieux que ce fût vous !
Alors déjà je me disais qu’une semblable peinture serait
utile. Vous savez, il faudrait ici représenter tout ce qui a
précédé, tout, tout. Il était en prison, et, comptant que les
formalités habituelles seraient observées, il croyait avoir
encore au moins huit jours devant lui. Mais, par suite de je
ne sais quelle circonstance, les délais d’usage furent abrégés.
À cinq heures du matin il dormait. C’était à la fin d’octobre ;
À cinq heures il fait encore froid, et le jour n’est pas levé.
Le directeur de la prison, accompagné d’un geôlier, entra
sans bruit et posa sa main sur l’épaule du détenu. Celui-ci
se mit sur son séant. « Qu’est-ce qu’il y a ? » demanda-t-il
en voyant de la lumière. « C’est aujourd’hui, entre neuf et
dix heures, que vous subirez votre peine. » Encore à moitié
endormi, le prisonnier ne pouvait croire à cette nouvelle, il
prétendait que l’ordre d’exécution n’arriverait que dans huit
jours, mais, quand il fut bien éveillé, il cessa de discuter et
garda le silence, — tels sont les détails qu’on a racontés.
Ensuite il dit : « N’importe, si brusquement, c’est pénible… »
Puis il se tut de nouveau et ne voulut plus proférer un mot.
On sait comment les choses se passent durant les trois ou
quatre heures qui suivent : c’est la visite du prêtre, c’est le
déjeuner qui se compose de bœuf, de vin et de café (eh bien,
n’est-ce pas une dérision ? Que cela est cruel ! pensez-vous ;
mais ces gens-là n’y entendent pas malice, ils sont très-naïvement convaincus qu’en agissant de la sorte, ils font
preuve d’humanité), ensuite la toilette (vous savez ce que
c’est que la toilette d’un condamné à mort ?), finalement on
le fait monter dans une charrette et on le conduit à l’échafaud… Lui aussi, je pense, s’est figuré, pendant le trajet,
qu’il avait encore un temps infini à vivre. En chemin, sans
doute, il devait se dire : « Il me reste trois rues à vivre, c’est
encore long. Quand je serai arrivé au bout de cette rue-ci,
j’en aurai encore une autre à suivre, et puis une troisième
où il y a à droite une boutique de boulanger… Il se passera
encore du temps avant que nous arrivions à cette boutique ».
Autour de la charrette une foule bruyante, dix mille têtes,
dix mille paires d’yeux, — il faut subir tout cela et, surtout,
cette pensée : « Ils sont là dix mille et on n’exécutera aucun
d’eux, c’est moi qui vais mourir ! » Eh bien, voilà pour les
préliminaires. Un escalier donne accès à la guillotine, devant
cet escalier le condamné se mit soudain à pleurer, et c’était
un homme fort, un caractère énergique ; il avait été, dit-on,
un grand scélérat. Le prêtre qui avait pris place à côté de
lui dans la charrette ne le quittait pas d’un instant et lui
parlait toujours : je présume que le malheureux ne l’entendait pas : il essayait probablement d’écouter, mais, dès le
troisième mot, ne comprenait plus. À la fin, il commença à
monter l’escalier ; les liens qui entravaient ses pieds l’obligeaient à faire de petits pas. L’ecclésiastique, un homme
intelligent, sans doute, cessa ses exhortations et se contenta
de lui donner continuellement la croix à baiser. Au bas de
l’escalier le criminel était déjà très-pâle, mais lorsqu’il se
trouva sur l’échafaud, son visage devint tout à coup blanc
comme une feuille de papier. Assurément ses jambes fléchissaient sous lui et il avait mal au cœur comme si quelque
chose le serrait à la gorge en lui donnant la sensation d’un
chatouillement. C’est un phénomène qui se produit dans la
frayeur, dans ces moments terribles où la raison subsiste
tout entière, mais n’a plus aucun empire. Si, par exemple,
votre perte est inévitable, si une maison va s’écrouler sur vous, tout d’un coup vous éprouvez une irrésistible envie de
vous asseoir, de fermer les yeux et d’attendre, — advienne
que pourra !… Le voyant dans cet état de faiblesse, le prêtre,
silencieusement et d’un geste rapide, lui approcha la croix
des lèvres, une petite croix latine, en argent. Il fit cela à
plusieurs reprises. À ce contact, le condamné paraissait se
ranimer durant quelques secondes, il ouvrait les yeux et
marchait. Il baisait la croix avidement, avec la précipitation inquiète d’un homme qui, avant de partir en voyage, a
peur d’oublier un objet dont il est dans le cas d’avoir besoin,
mais il est à croire que toute idée religieuse était absente de
sa conscience. Et il en fut ainsi jusqu’au moment où on
l’attacha sur la planche… Il est étrange que, dans ces dernières secondes, la syncope se produise rarement ! Au contraire, la tête garde une vie très-intense et travaille sans
doute avec une force extrême, comme une machine en mouvement. J’imagine que toutes sortes d’idées bourdonnent
alors sous le crâne, des idées ébauchées, peut-être même
ridicules, nullement en situation, dans le genre de celles-ci :
« Tiens, ce spectateur a une verrue sur le front, le bourreau a
un bouton rouillé à son habit »… Et pourtant vous savez tout,
vous vous rappelez tout ; il y a un point qu’il est impossible
d’oublier, on ne peut pas s’évanouir, et tout gravite autour
de ce point. Et penser que cela dure ainsi jusqu’au dernier
quart de seconde, lorsque la tête, déjà passée dans la lunette,
attend, sait, et tout d’un coup entend le fer glisser au-dessus
d’elle ! On doit certainement l’entendre ! Moi, si j’étais couché
sur la bascule, je prêterais l’oreille exprès et je percevrais
ce son ! Il ne se produit peut-être que pendant la dixième
partie d’un instant, mais on ne peut pas ne pas l’entendre ! Et,
figurez-vous, c’est encore aujourd’hui une question de savoir
si, pendant la première seconde qui suit le supplice, la tête
n’a pas conscience de sa décollation, — quelle idée ! Et si cet
état persiste durant cinq secondes… Peignez l’échafaud de
façon à ne mettre en évidence que la dernière marche : le
criminel vient de la gravir, son visage est pâle comme un morceau de papier, le prêtre présente la croix, le condamné
tend avidement ses lèvres blêmes, il regarde et — sait tout.
Une croix et une tête, voilà le tableau ; le prêtre, le bourreau et ses deux aides, dans le bas quelques figures de spectateurs, — tout cela, on peut le laisser, pour ainsi dire, au
troisième plan, dans un brouillard, ce n’est que l’accessoire… Voilà comment je conçois le tableau.
Le prince se tut et regarda toute la société.
— Cela, sans doute, ne ressemble pas au quiétisme,
murmura Alexandra, comme se parlant à elle-même.
— Eh bien, maintenant, racontez vos amours, dit Adélaïde.
Le prince fixa sur elle un regard étonné.
— Écoutez, reprit la jeune fille avec une sorte de précipitation, — vous parlerez plus tard du tableau que vous avez vu
à Bâle, maintenant je veux entendre l’histoire de vos amours ;
ne niez pas, vous avez été amoureux. D’ailleurs, dès que vous
commencerez à raconter, vous cesserez d’être philosophe.
— Dès que votre récit est terminé, vous êtes honteux de
l’avoir fait, observa brusquement Aglaé. — Pourquoi cela ?
— Comme c’est bête, à la fin ! dit la générale en regardant
Aglaé avec indignation.
— Ce n’est pas spirituel, fit à son tour Alexandra.
— Ne la croyez pas, prince, poursuivit Élisabeth Prokofievna en s’adressant à Muichkine, — elle fait cela exprès,
par entêtement ; elle n’a pas été si sottement élevée ; n’allez
pas vous figurer je ne sais quoi parce qu’elles vous taquinent
ainsi. Assurément elles ont ourdi quelque chose, mais elles
vous aiment ; je connais leurs visages.
— Je les connais aussi, répondit le prince en accentuant
ces mots de façon à leur donner une signification particulière.
— Comment cela ? demanda Adélaïde intriguée.
— Qu’est-ce que vous savez de nos visages ? questionnèrent
également les deux autres.
Mais le prince se taisait et avait pris un air sérieux ; les
trois jeunes filles attendaient sa réponse.
— Je vous le dirai plus tard, prononça-t-il à voix basse et
d’un ton grave.
— Décidément vous voulez piquer notre curiosité, cria Aglaé : — et quelle solennité !
— Allons, c’est bien, reprit vivement Adélaïde, — mais si vous êtes un si bon physionomiste, certainement aussi vous
avez été amoureux ; par conséquent j’ai deviné juste. Racontez donc.
— Je n’ai pas été amoureux, répondit le prince, parlant
toujours du même ton bas et sérieux, — je… j’ai été heureux
autrement.
— Comme donc ? Par quoi ?
— Eh bien, je vais vous le dire, fit-il.
Son visage avait pris une expression de profonde rêverie.
V
Élisabeth Prokofievna était fière de sa naissance. Que devint-elle lorsque, de but en blanc sans la moindre préparation, on lui apprit que le dernier représentant de sa race, ce prince Muichkine dont elle avait déjà entendu parler quelque
peu, n’était guère autre chose qu’un malheureux idiot et un
pauvre hère vivant d’aumônes ? Le général avait prémédité
ce coup de théâtre : craignant un interrogatoire au sujet
des perles, il avait voulu détourner sur un autre objet
l’attention de sa femme.
D’ordinaire, dans les circonstances exceptionnelles, Élisabeth Prokofievna ouvrait de grands yeux, et, le corps un peu
rejeté en arrière, regardait vaguement devant elle, sans
proférer un mot. C’était une femme grande et maigre, avec
un nez légèrement bossu, des joues jaunes et avalées, des
lèvres minces et creuses. Sa chevelure grisonnante était
encore épaisse. Son front était haut, mais étroit. Ses yeux
gris et assez grands avaient parfois l’expression la plus
inattendue. Ayant eu jadis la faiblesse de croire que son
regard produisait un effet extraordinaire, elle restait inébranlable dans cette conviction.
— Le recevoir ? Vous me parlez de le recevoir, maintenant,
tout de suite ?
Et, roulant les yeux le plus possible, la générale regardait
son mari, qui allait et venait en face d’elle.
— Oh ! tu n’as pas à te gêner le moins du monde, ma
chère : c’est seulement dans le cas où il te plairait de le
voir, se hâta d’expliquer Ivan Fédorovitch. — C’est tout à
fait un enfant, et même un enfant à plaindre ; il est sujet
aux accès d’une certaine maladie ; en ce moment il arrive de
Suisse ; il s’est rendu ici au sortir du wagon ; sa mise est
étrange, c’est un peu le costume allemand, et, qui plus est,
il n’a pas un kopek ; je n’exagère pas ; il a presque les larmes
aux yeux. Je lui ai donné vingt-cinq roubles et je veux lui
procurer un petit emploi de scribe dans notre chancellerie.
Vous, mesdames, je vous prie de le régaler un peu, car il
paraît avoir faim…
— Vous m’étonnez, répondit sans changer de ton la générale ; — il a faim et il est sujet à des accès ! Quels sont ces
accès ?
— Oh ! ils ne se renouvellent pas si souvent, et, d’ailleurs,
il est presque comme un baby ; du reste, il a reçu de l’éducation. Je voulais vous prier, mesdames, de lui faire subir
un examen, ajouta le général en s’adressant de nouveau à
ses filles, — il serait bon de savoir à quoi il est apte.
— Lui faire subir un examen ? répéta d’une voix traînante
Élisabeth Prokofievna, tandis que son regard profondément
étonné allait de ses filles à son mari et vice versa.
— Oh ! ma chère, ne donne pas un tel sens… du reste,
comme il te plaira ; je me proposais de le traiter avec bienveillance et de l’introduire auprès de vous, parce que c’est
presque une bonne action.
— L’introduire auprès de nous ? Et il arrive de la Suisse ?
— Qu’est-ce que cela fait qu’il arrive de la Suisse ? Mais,
je le répète, ce sera comme tu voudras. Cette idée m’était
venue, d’abord parce que c’est un homonyme et peut-être
même un parent, ensuite parce qu’il ne sait où reposer sa
tête. J’avais même pensé que, comme membre de notre
famille, il éveillerait en toi quelque intérêt.
— Cela va de soi, maman, s’il n’y a pas à se gêner avec
lui, dit Alexandra ; — de plus, il arrive de voyage, il a faim,
pourquoi ne pas le nourrir, s’il ne sait où aller ?
— Et puis c’est tout à fait un enfant, on peut encore jouer
à cligne-musette avec lui.
— Jouer à cligne-musette ? Comment ?
— Ah ! maman, cessez de poser, je vous en prie ! fit avec
colère Aglaé.
Adélaïde, qui était d’un caractère gai, se mit à rire.
— Appelez-le, papa, maman permet, décida Aglaé.
Ivan Fédorovitch sonna et donna ordre d’introduire le
prince.
— Mais à condition qu’on lui nouera une serviette autour
du cou, lorsqu’il se mettra à table, déclara la générale ; — il
faudra dire à Fédor ou à Marc de se tenir derrière sa chaise
et d’avoir l’œil sur lui pendant le repas. Est-il tranquille,
au moins, dans ses accès ? Ne fait-il pas de gestes ?
— Au contraire, il est même très-bien élevé et il a de fort
bonnes façons. Un peu trop simple parfois… Mais le voilà
lui-même ! Je vous présente le dernier des princes Muichkine,
un homonyme et peut-être même un parent ; faites-lui bon
accueil. Ces dames vont déjeuner, prince ; ainsi, faites-leur
l’honneur… Mais, pardon, je suis en retard, je me sauve…
— On sait où vous vous sauvez, observa d’un ton significatif Élisabeth Prokofievna.
— Je me sauve, je me sauve, ma chère, je suis en retard !
Mais, mesdames, donnez-lui vos albums pour qu’il y écrive
quelque chose, vous verrez quel talent il a ! C’est un calligraphe hors ligne ! Tout à l’heure il a reproduit sous mes
yeux un spécimen de l’écriture d’autrefois : « L’igoumène
Pafnoutii a apposé sa signature… » Allons, au revoir.
— Pafnoutii ? L’igoumène ? Mais attendez un peu, attendez,
où allez-vous donc et qu’est-ce que c’est que ce Pafnoutii ?
cria la générale prise de colère et presque d’inquiétude,
tandis que son mari gagnait rapidement la porte.
— Oui, oui, ma chère, c’était un igoumène du temps passé…
Mais je vais chez le comte, il m’attend depuis longtemps,
lui-même m’avait donné rendez-vous… Prince, au revoir !
Le général partit au plus vite.
— Je sais chez quel comte il va ! dit d’un ton âpre Élisabeth Prokofievna, et ses yeux se reportèrent sur le prince
avec une expression de mécontentement. — Quoi donc !
grommela ensuite l’irascible générale en faisant appel à ses
souvenirs ; — eh bien, qu’est-ce que c’est ? Ah ! oui ; eh bien,
quel igoumène ?
— Maman… commença Alexandra.
Aglaé frappa du pied.
— Laissez-moi parler, Alexandra Ivanovna, interrompit
sèchement la mère, — moi aussi je veux savoir. Asseyez-vous ici, prince, tenez, sur ce fauteuil, en face de moi, non,
ici, au soleil ; mettez-vous plus près de la lumière, que je
puisse vous voir. Eh bien, quel igoumène ?
— L’igoumène Pafnoutii, répondit sérieusement le prince.
— Pafnoutii ? C’est intéressant ; eh bien, qu’est-ce qu’il a
fait ?
Élisabeth Prokofievna questionnait d’une voix brusque et
impatiente, les yeux toujours fixés sur le prince. Lorsque
celui-ci répondit, elle l’écouta en hochant la tête après
chacune de ses paroles.
— L’igoumène Pafnoutii vivait au quatorzième siècle, commença le prince, — son monastère était situé sur les bords
du Volga, dans la contrée qui s’appelle maintenant le gouvernement de Kostroma. Il était célèbre par la sainteté de
sa vie ; il est allé à la Horde, a aidé à arranger certaines
affaires et a mis sa signature au bas d’un papier. J’ai vu un
fac-similé de ce seing, l’écriture m’a plu et je me suis appliqué à l’imiter. Tantôt, comme le général voulait voir si
j’ai une assez belle main pour pouvoir être employé quelque
part, j’ai tracé plusieurs phrases offrant chacune un type
d’écriture différent. Entre autres phrases se trouvait celle-ci :
« L’igoumène Pafnoutii a apposé sa signature », dans laquelle
j’avais reproduit l’écriture même du moine. Cela a beaucoup
plu au général, voilà pourquoi il en a parlé tout à l’heure.
— Aglaé, dit Élisabeth Prokofievna, — rappelle-toi : Pafnoutii, ou plutôt prends-en note, autrement je suis sûre
d’oublier. Du reste, je croyais que ce serait plus intéressant.
Où est donc cette signature ?
— Elle est restée, je crois, dans le cabinet du général, sur
la table.
— Qu’on aille la chercher tout de suite.
— Ce n’est pas la peine, je puis vous la récrire, si vous
voulez.
— Sans doute, maman, dit Alexandra, — à présent il
vaudrait mieux déjeuner. Nous avons faim.
— Soit, décida la générale. — Venez, prince ; vous devez
être très-affamé ?
— Oui, maintenant je mangerais volontiers, et je vous
suis bien reconnaissant.
— C’est très-bien d’être poli, et je m’aperçois que vous n’êtes pas, à beaucoup près, aussi… original qu’on me l’avait
dit en m’annonçant votre visite. Venez, asseyez-vous ici,
vis-à-vis de moi, poursuivit la générale quand on arriva
dans la salle à manger, et elle indiqua une place au prince,
— je veux vous avoir sous les yeux. Alexandra, Adélaïde,
ayez soin du prince. N’est-ce pas qu’il est loin d’être si…
malade ? Peut-être même la serviette n’est-elle pas nécessaire… Prince, est-ce qu’on vous noue une serviette sous le
menton quand vous êtes à table ?
— Je crois qu’on le faisait autrefois, lorsque j’avais sept
ans ; mais maintenant, quand je mange, je déploye ma serviette sur mes genoux.
— C’est ainsi qu’il faut faire. Et les accès ?
— Les accès ? répéta le prince un peu étonné : — à présent ils sont assez rares chez moi. Du reste, je ne sais pas ;
on dit que le climat de la Russie me sera nuisible.
Élisabeth Prokofievna continuait à incliner la tête après
chaque parole prononcée par le visiteur.
— Il parle bien, fit-elle observer à ses filles ; — j’en suis
même surprise. Ainsi, ce n’étaient que des fadaises et des
mensonges, comme toujours. Mangez, prince, et racontez-nous votre existence : où êtes-vous né ? où avez-vous été
élevé ? Je veux tout savoir ; vous m’intéressez extrêmement.
Le prince remercia, et, tout en mangeant avec beaucoup
d’appétit, il recommença le récit qu’il avait dû faire plusieurs
fois déjà dans cette matinée. La générale était de plus en
plus satisfaite. Les demoiselles écoutaient aussi avec assez
d’attention. On rechercha si l’on était parents. Le prince
connaissait assez bien la série de ses ascendants, mais on
eut beau conférer les tables généalogiques, il se trouva
qu’entre lui et la générale la parenté était presque nulle.
Les grands-pères et les grands-mères auraient encore pu, à
la rigueur, cousiner ensemble. Cette aride conversation plut
fort à la générale, qui aimait beaucoup à parler de ses ancêtres,
mais n’avait presque jamais l’occasion de le faire. Aussi
était-elle de très-bonne humeur quand elle quitta la table.
— Allons tous à notre chambre de réunion, dit-elle, — on
nous y apportera le café. Nous avons une pièce commune,
expliqua-t-elle au prince, tandis qu’elle sortait avec lui de la
salle à manger, — c’est tout bonnement mon petit salon, où
nous nous réunissons, quand nous sommes seules, et où
chacune s’occupe de son affaire. Alexandra, ma fille ainée,
joue du piano, lit ou brode ; Adélaïde peint des paysages et
des portraits, seulement elle ne peut rien finir ; quant à Aglaé,
elle reste là sans rien faire. Moi, je ne travaille guère non
plus, je laisse mon ouvrage s’échapper de mes mains. Allons,
nous voici arrivés, asseyez-vous, prince, ici, près de la cheminée, et racontez. Je veux savoir comment vous faites un
récit. Je tiens à être parfaitement édifiée là-dessus, et, quand
je verrai la princesse Biélokonsky, je raconterai à la vieille
tout ce qui vous concerne. Je veux aussi que vous les intéressiez toutes. Eh bien, parlez donc.
— Mais, maman, il est fort étrange de raconter ainsi,
observa Adélaïde en disposant son chevalet ; puis la jeune
fille prit ses pinceaux et sa palette pour travailler à un
tableau commencé depuis longtemps déjà ; c’était un paysage
qu’elle copiait d’après une estampe. Alexandra et Aglaé s’assirent toutes deux sur un petit divan, et, croisant les bras, se
préparèrent à écouter la conversation. Le prince remarqua
qu’il était l’objet de l’attention générale.
— Je ne raconterais rien, si on me l’ordonnait ainsi, dit
Aglaé.
— Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il y a là d’étrange ? Pourquoi ne
raconterait-il pas ? Il a une langue. Je veux savoir comment
il parle. Eh bien, dites quelque chose. Racontez comment
vous avez trouvé la Suisse, quelle a été votre première
impression. Vous verrez, il va commencer et il entrera très-bien en matière.
— L’impression a été forte… fit le prince.
— Vous voyez, vous voyez ! Il a commencé ! interrompit
Élisabeth Prokofievna en s’adressant à ses filles.
— Laissez-le, du moins, parler, maman ! dit Alexandra. — Ce prince est peut-être un fin matois et pas du tout un idiot,
murmura-t-elle à l’oreille d’Aglaé.
— C’est probable, il y a longtemps que je m’en doute,
répondit celle-ci. — Et c’est une lâcheté à lui de jouer cette
comédie. Dans quel intérêt fait-il cela ?
— La première impression a été très-forte, répéta le prince.
— Quand on m’eut emmené à l’étranger, dans les différentes
villes d’Allemagne par où nous passions, je me bornais à
regarder en silence, et, je m’en souviens, je ne faisais même
aucune question. Je venais d’avoir une série d’accès très-violents ; or chaque retour de ces attaques, chaque recrudescence de ma maladie avait pour effet de me plonger
ensuite dans une hébétude complète. Je perdais alors toute
mémoire, l’esprit travaillait encore, mais le développement
logique de la pensée était, pour ainsi dire, interrompu. Je
ne pouvais pas lier l’une à l’autre plus de deux ou trois idées.
Quand les accès étaient passés, je redevenais bien portant et
fort, comme vous me voyez en ce moment. Je me rappelle
que j’éprouvais un chagrin insupportable ; j’avais même envie
de pleurer ; j’étais toujours étonné et inquiet. Je me sentais
au milieu de toutes choses étrangères et cela me tuait. Je me
rappelle que ce marasme se dissipa entièrement à mon arrivée
en Suisse. La circonstance qui y mit fin fut le braiement d’un
âne entendu sur le marché de Bâle. L’âne m’impressionna extrêmement, il me causa, je ne sais pourquoi, un plaisir extraordinaire et mon cerveau recouvra soudain toute sa lucidité.
— Un âne ? C’est étrange, observa la générale. — Du reste,
il n’y a là rien d’étrange, certaines de nous s’éprennent
d’amour pour des ânes, ajouta-t-elle en regardant avec colère
ses filles, qui s’étaient mises à rire. — Cela se voyait déjà
dans les temps mythologiques. Continuez, prince.
— Depuis lors j’aime terriblement les ânes. C’est même
chez moi une sorte de sympathie. Je commençai à me renseigner sur eux, car auparavant je ne les connaissais pas. Je
ne tardai pas à constater que ce sont des animaux fort utiles :
laborieux, robustes, patients, économiques. Bref, cet âne me fit soudain prendre goût à la Suisse tout entière, si bien
que ma tristesse disparut comme par enchantement.
— Tout cela est fort étrange, mais il n’est pas absolument
nécessaire de s’étendre sur l’âne ; passons à un autre sujet.
Pourquoi ris-tu toujours, Aglaé ? Et toi, Adélaïde ? Le prince
a très-bien parlé de l’âne. Il l’a vu personnellement, et toi
qu’est-ce que tu as vu ? Tu n’es pas allée à l’étranger ?
— J’ai déjà vu un âne, maman, dit Adélaïde.
— Et moi j’en ai même entendu un, ajouta Aglaé.
Ce furent de nouveaux rires ; le prince fit chorus avec les
trois jeunes filles.
— C’est très-mal de votre part, déclara Élisabeth Prokofievna ; — excusez-les, prince, cela ne les empêche pas d’être
bonnes. Je dispute continuellement avec elles, mais je les
aime. Elles sont légères, étourdies, folles.
— Pourquoi donc ? répliqua en riant le prince : — à leur
place, moi non plus je n’aurais pas laissé échapper l’occasion. Mais je maintiens mon éloge de l’âne : l’âne est un
homme bon et utile.
— Mais vous êtes bon, prince ? C’est par curiosité que je
demande cela, questionna la générale.
Ces mots provoquèrent une nouvelle explosion d’hilarité.
— C’est encore ce maudit âne qui leur est revenu à l’esprit :
je n’y pensais pas du tout ! s’écria Élisabeth Prokofievna. — Croyez-moi, je vous prie, prince, je n’ai voulu faire aucune…
— Allusion ? Oh ! je n’ai pas de peine à le croire.
Et le prince riait de bon cœur.
— Vous faites fort bien de rire. Je vois que vous êtes un très-bon jeune homme, dit la générale.
— Je suis quelquefois méchant, répondit-il.
— Et moi je suis bonne, déclara inopinément Élisabeth
Prokofievna, — et, si vous voulez, je suis toujours bonne ;
c’est mon seul défaut, car il ne faut pas être toujours bonne.
Je m’emporte trés-fréquemment, par exemple, contre elles,
et surtout contre Ivan Fédorovitch, mais ce qu’il y a de dégoûtant, c’est que je suis on ne peut meilleure quand je me fâche. Tantôt, avant votre arrivée, je m’étais mise en colère,
je faisais semblant de ne rien comprendre et de ne pouvoir
pas comprendre. Cela m’arrive ; je suis comme une enfant.
Aglaé m’a donné une leçon ; je te remercie, Aglaé. Du reste,
tout cela ne signifie rien. Je ne suis pas encore aussi bête que
j’en ai l’air et que mes filles voudraient le faire croire. J’ai
du caractère et je ne suis pas trop honteuse. Du reste, je dis
cela sans amertume. Viens ici, Aglaé, embrasse-moi. Allons…
assez de mignardises, dit-elle ensuite à sa fille, qui lui baisait
tendrement les lèvres et la main. — Continuez, prince ; peut-être vous rappellerez-vous quelque chose de plus intéressant
encore que l’âne.
— Encore une fois, observa de nouveau Adélaïde, — je ne
comprends pas qu’on puisse raconter, quand on est si brusquement sommé de le faire. Moi je resterais interloquée.
— Mais le prince ne restera pas interloqué, parce que le
prince est extrêmement intelligent, au moins dix fois plus
intelligent que toi, et peut-être même douze. J’espère que tu
le sentiras après cela. Prouvez-le-leur, prince ; continuez. Au fait, on peut maintenant laisser l’âne de côté. Eh bien, qu’est-ce que vous avez vu à l’étranger, indépendamment de l’âne ?
— Mais ce que le prince a dit de l’âne était déjà intelligent,
remarqua Alexandra : — il a décrit d’une façon fort intéressante son état maladif et le rassérénement qui s’est produit en lui à la suite d’un choc extérieur. J’ai toujours été
curieuse de savoir comment les gens perdent la raison, puis
la recouvrent. Surtout quand cela a lieu tout d’un coup.
— N’est-ce pas ? n’est-ce pas ? fit vivement la générale ; — je vois que toi aussi, tu es parfois intelligente ; allons, qu’on
en finisse avec les rires ! Vous en étiez resté, je crois, prince,
à la nature suisse ; eh bien ?
Le prince poursuivit son récit :
— Nous arrivâmes à Lucerne, et on me fit faire une promenade sur le lac. J’en admirai la beauté, mais en même
temps j’avais un poids sur le cœur.
— Pourquoi ? demanda Alexandra.
— Je n’en sais rien. Je me sens toujours oppressé et inquiet
quand je contemple pour la première fois une telle nature :
elle me plaît et elle me trouble. Du reste, à cette époque,
j’étais encore malade.
— Eh bien, non, moi je désirerais beaucoup la voir,
dit Adélaïde. — Je ne comprends même pas pourquoi nous
n’allons pas à l’étranger. Voilà deux ans que je cherche en
vain un sujet de tableau :
« L’Orient et le Sud à présent sont usés… »
Trouvez-moi un sujet de tableau, prince.
— Je n’y entends rien. Il suffit, me semble-t-il, de regarder, et ensuite on peint.
— Je ne sais pas regarder.
— Mais pourquoi ce langage énigmatique ? Je ne comprends
rien ! fit brusquement Élisabeth Prokofievna : — « Je ne sais pas
regarder », dis-tu ? Qu’est-ce que cela signifie ? Tu as des yeux,
tu n’as qu’à les ouvrir. Si tu ne sais pas regarder ici, ce
n’est pas à l’étranger que tu apprendras. Racontez plutôt
comment vous-même avez regardé, prince.
— Oui, cela vaudra mieux, ajouta la jeune artiste. — À
l’étranger le prince a appris à regarder.
— Je ne sais pas ; j’y ai seulement rétabli ma santé ; j’ignore
si j’ai appris à regarder. Du reste, presque tout le temps, j’ai
été fort heureux.
— Heureux ! Vous savez être heureux ? questionna Aglaé :
— alors, comment donc dites-vous que vous n’avez pas appris
à regarder ? Il faut que vous nous instruisiez.
— Instruisez-nous, s’il vous plaît, dit en riant Adélaïde.
— Je ne puis rien enseigner, répondit le prince, qui riait
lui-même ; — pendant mon séjour à l’étranger, je n’ai guère
quitté ce village suisse ; je sortais rarement et je n’allais que
dans le voisinage ; qu’est-ce que je vous apprendrais donc ?
D’abord, je cessai seulement de m’ennuyer ; je recouvrai
bientôt la santé ; puis chaque journée me devint chère et
acquit, à mesure que le temps s’écoulait, un prix de plus en plus grand à mes yeux, si bien que je commençai à m’en apercevoir. Je me couchais fort content et me levais plus heureux encore. Mais d’où cela venait-il ? il serait assez difficile de le dire.
— En sorte que vous n’aviez envie d’aller nulle part et n’éprouviez aucun besoin de déplacement ? demanda Alexandra.
— Au commencement, si, j’avais l’humeur inquiète et vagabonde. Je pensais toujours à mon existence future ; je voulais faire l’épreuve de ma destinée ; à certains moments surtout le repos m’était pénible. Vous savez, on a de ces moments-là, surtout quand on est seul. Il y avait chez nous une cascade, ou, pour mieux dire, un mince filet d’eau qui tombait d’une montagne presque perpendiculairement, une eau blanche, bruyante, écumeuse. Elle se trouvait à une demi-verste de notre habitation, et il me semblait qu’elle n’en était qu’à cinquante pas. La nuit, j’aimais à l’entendre bruire ; tenez, dans ces moments-là, une grande agitation s’emparait quelquefois de moi. De temps à autre il m’arrivait aussi de me trouver seul dans les montagnes au milieu du jour ; autour de moi se dressaient de grands pins séculaires exhalant une odeur de résine ; sur le haut d’un rocher apparaissaient les ruines d’un vieux castel féodal ; notre petit village, perdu dans la vallée, se voyait à peine ; le soleil était vif, le ciel bleu ; partout régnait un effrayant silence. Eh bien, là aussi je me sentais pris du besoin de voyager ; il me semblait que si j’allais toujours tout droit devant moi, si je franchissais la ligne où le ciel se confond avec la terre, je trouverais au delà le mot de l’énigme, une vie nouvelle mille fois plus mouvementée que la nôtre ; je rêvais d’une grande ville comme Naples, pleine de palais, de bruit, d’agitation, de vie… Oui, j’avais bien des aspirations ! Mais, ensuite, il me parut qu’on pouvait, même dans une prison, trouver énormément de vie.
— J’ai lu cette louable pensée dans ma Chrestomathie,
quand j’avais douze ans, dit Aglaé.
— C’est toujours de la philosophie, observa Adélaïde ; — vous êtes philosophe, et vous êtes venu nous instruire.
— Vous avez peut-être raison, répondit le prince en souriant, — je suis philosophe en effet, et, qui sait ? il se peut
aussi que j’aie l’idée d’instruire… C’est possible ; vraiment,
cela se peut.
— Et votre philosophie, reprit Aglaé, — est tout à fait
celle d’Eulampia Nikolaïevna, une veuve d’employé qui vient
chez nous comme pique-assiette. Pour elle, tout le problème
de la vie se réduit au bon marché ; elle ne s’applique qu’à
dépenser le moins possible, elle ne parle même que de
kopeks, et notez qu’elle a de l’argent, c’est une rusée commère. Il en est de même de votre vie énorme dans une prison, et peut-être aussi de votre bonheur de quatre ans dans
un village ; bonheur pour lequel vous avez vendu votre ville
de Naples, et, paraît-il, avec bénéfice, quoiqu’il ne vaille
qu’un kopek.
— Pour ce qui est de la vie en prison, on peut encore
n’être pas de cet avis, répliqua le prince ; — j’ai connu un
homme qui avait subi douze ans de captivité ; c’était un des
malades en traitement chez mon professeur. Il avait des
attaques ; on le voyait parfois s’agiter, fondre en larmes ;
une fois même il tenta de se suicider. Sa vie en prison était
fort triste, je vous l’assure, mais certainement elle valait
plus d’un kopek. Toutes ses connaissances se réduisaient à
une araignée et à un arbuste qui poussait sous sa fenêtre…
Mais j’aime mieux vous parler d’un autre homme avec qui
je me suis rencontré l’année dernière. Il y avait dans son
cas une circonstance fort étrange, — étrange surtout en ce
sens qu’elle se produit très-rarement. Cet homme avait été
un jour conduit à l’échafaud et on lui avait lu la sentence
qui le condamnait à être fusillé comme criminel politique.
Vingt minutes après, arriva la grâce de ce malheureux : une
commutation de peine lui était accordée. Mais, entre la lecture de l’arrêt de mort et celle de l’édit abaissant la peine
d’un degré, il s’écoula vingt minutes, ou, tout au moins, un
quart d’heure durant lequel l’infortuné vécut persuadé qu’il
allait mourir dans quelques instants. J’étais très-avide de savoir quelles avaient été alors ses impressions, et plus d’une
fois je le questionnai à ce sujet. Il se rappelait tout avec
une netteté extraordinaire et il disait que rien de ce qui
s’était passé durant ces quelques minutes ne s’effacerait
jamais de sa mémoire. À vingt pas de l’échafaud autour
duquel se tenaient les soldats et le peuple, on avait planté
trois poteaux parce qu’il y avait un certain nombre de condamnés. On attacha les trois premiers à ces poteaux, on les
revêtit du costume d’usage en pareil cas (une longue blouse
blanche), et on enfonça sur leurs yeux un bonnet de nuit
pour qu’ils ne vissent pas les fusils ; ensuite un peloton de
soldats s’aligna devant chacun de ces malheureux. L’homme
dont je vous parle figurait le huitième sur la liste des condamnés, par conséquent il devait être exécuté dans la troisième série. Un prêtre, tenant une croix dans sa main,
s’approcha tour à tour de chacun d’eux. Il ne leur restait
plus que cinq minutes à vivre, pas davantage. Mon ami disait
que ces cinq minutes lui avaient fait l’effet d’une éternité,
d’une richesse immense : tant de vies lui paraissaient contenues dans ces cinq minutes qu’il avait jugé inutile de penser
tout de suite au dernier moment ; il avait donc partagé son
temps de la manière suivante : deux minutes pour dire
adieu à ses compagnons, deux minutes pour se recueillir
en lui-même, une minute pour jeter un dernier regard autour
de lui. Il se rappelait très-bien avoir pris ces dispositions
suprêmes. Il mourait à vingt-sept ans, plein de santé et de
force. En disant adieu à ses amis, il se souvenait d’avoir
adressé à l’un d’eux une question assez indifférente et d’avoir écouté la réponse avec un véritable intérêt. Les adieux
terminés, arrivèrent les deux minutes qu’il avait résolu de
consacrer à une méditation ; il savait d’avance à quoi il penserait, voici quel devait être l’objet de ses réflexions : à présent
je vis, mais, dans trois minutes, que serai-je et où serai-je ?
Telles étaient les questions qu’il se proposait de trancher
durant ce court laps de temps ! Non loin de là il y avait une
église dont le soleil faisait rayonner la coupole dorée. Il se rappelait avoir tenu ses yeux obstinément fixés sur cette
coupole et sur les rayons qu’elle répercutait ; il ne pouvait
en détacher ses regards, il lui semblait que ces rayons étaient
sa nouvelle nature, que, dans trois minutes, il allait se confondre avec eux… L’incertitude, l’horreur de l’inconnu qu’il
sentait si proche étaient quelque chose d’épouvantable,
mais rien, disait-il, ne lui avait été alors plus pénible que
cette incessante pensée : « Si je ne mourais pas ? Si la vie
m’était rendue ? Quelle éternité ! Et tout cela serait à moi !
Oh ! alors, chaque minute serait pour moi comme une existence entière, je n’en perdrais pas une seule, je tiendrais
compte de tous mes instants pour n’en dépenser aucun inutilement ! » À la fin, l’obsession de cette idée l’avait tellement
irrité qu’il aurait voulu être fusillé le plus vite possible
Le prince s’arrêta tout à coup ; son auditoire croyait qu’il
allait continuer et conclure.
— Vous avez fini ? demanda Aglaé.
— Quoi ! j’ai fini ? répondit le prince, qui depuis une minute était devenu rêveur.
— Mais pourquoi donc avez-vous raconté cela ?
— Pour rien… parce que cela m’était revenu à l’esprit…
une chose en appelle une autre…
— Votre récit manque de conclusion, observa Alexandra :
— vous avez certainement voulu prouver, prince, qu’il n’est
pas de moment qui ne vaille plus d’un kopek, et que, parfois,
cinq minutes sont plus précieuses qu’un trésor. Tout cela
est louable, mais permettez pourtant : cet ami qui vous a
raconté ses transes… on a commué sa peine, par conséquent
on lui a donné cete « vie éternelle ». Eh bien, quel usage
a-t-il fait ensuite de ce trésor ? A-t-il vécu en « tenant
compte » de chaque minute ?
— Oh ! non, je lui ai demandé s’il avait mis son programme
à exécution, et lui-même a reconnu qu’il n’avait pas du tout
vécu ainsi, qu’au contraire il avait perdu beaucoup, beaucoup de minutes.
— Eh bien, voilà une expérience décisive. Cela prouve qu’en effet on ne peut pas vivre en tenant compte de tous
les instants. C’est impossible.
— Oui, c’est impossible, reprit le prince, — moi-même je
me suis dit cela… Et pourtant comment ne pas croire ?…
— C’est-à-dire que vous croyez vivre plus intelligemment
que tout le monde ? interrogea Aglaé.
— Oui, j’ai eu parfois cette idée.
— Et vous l’avez encore ?
— Et… je l’ai encore, répondit le prince.
Jusqu’alors il avait contemplé Aglaé avec un sourire doux
et même timide, mais, après avoir prononcé ces mots, il se
mit à rire et regarda gaiement la jeune fille.
— On n’est pas plus modeste ! dit-elle, légèrement agacée.
— Mais que vous êtes braves tout de même ! Voilà que
vous riez, et moi, le récit de cet homme m’a tellement
impressionné que j’en ai rêvé ensuite ; oui, j’ai vu en songe
ces cinq minutes…
De nouveau, il promena sur ses auditrices un regard sérieux
et scrutateur.
— Vous n’êtes pas fâchées contre moi ? demanda-t-il tout
à coup avec une sorte de confusion, quoiqu’il regardât carrément les trois jeunes filles en pleine figure.
— Pourquoi ? s’écrièrent-elles, étonnées.
— Mais parce que j’ai toujours l’air d’instruire…
Toutes se mirent à rire.
— Si vous êtes fâchées, ne le soyez plus, reprit le prince ; —
je le sais moi-même, j’ai moins vécu qu’un autre et j’ai moins
que personne l’intelligence de la vie. Il peut m’arriver quelquefois de dire des choses fort étranges…
En achevant ces mots, il était fort troublé.
— Puisque vous dites que vous avez été heureux, par conséquent vous avez vécu non pas moins, mais plus que les
autres ; pourquoi donc ces excuses embarrassées ? commença
Aglaé d’un ton aigre. — D’ailleurs, vous n’avez pas à vous
poser en triomphateur modeste, car ici vous ne triomphez
pas du tout. Avec votre quiétisme, on peut remplir de bonheur une vie même de cent années. Qu’on vous montre une exécution capitale ou qu’on vous montre le petit doigt, de l’un
et de l’autre cas vous tirerez une pensée également louable
et vous resterez content. Comme cela, l’existence est facile.
— Pourquoi te mets-tu toujours en colère ? je ne le comprends pas, dit la générale, qui depuis longtemps écoutait la
discussion en observant les visages des interlocuteurs, — et
je ne puis comprendre non plus de quoi vous parlez. Que vient
faire ici ce petit doigt ? Qu’est-ce que cela signifie ? Le prince
parle bien, seulement ce qu’il dit n’est pas très-gai. Pourquoi l’intimides-tu ? Quand il a commencé, il riait, et maintenant il est tout soucieux.
— Laissez donc, maman. — C’est dommage, prince, que
vous n’ayez pas vu d’exécution capitale, je vous demanderais une chose.
— J’ai vu une exécution, répondit le prince.
— Vous en avez vu une ? s’écria Aglaé ; — j’aurais dû m’en
douter ! Cela couronne toute l’affaire. Si vous avez vu une
exécution, comment donc dites-vous que vous avez toujours
vécu heureusement ? Eh bien, ne vous ai-je pas dit la vérité ?
— Mais est-ce qu’on exécute dans votre village ? demanda
Adélaïde.
— C’est à Lyon que j’ai vu cela, j’y étais allé avec Schneider,
il m’avait pris avec lui. Le hasard a voulu qu’en arrivant
j’assistasse à cette scène.
— Eh bien, cela vous a beaucoup plu ? C’est fort édifiant ?
fort utile ? voulut savoir Aglaé.
— Cela ne m’a pas plu du tout et j’ai été un peu malade à
la suite de ce spectacle, mais j’avoue qu’il a exercé sur moi
une sorte de fascination, je ne pouvais en détacher mes yeux.
— Je ne l’aurais pas pu non plus, dit Aglaé.
— Là, on n’aime pas que les femmes aillent voir des exécutions, et même les journaux blâment ensuite celles qui ont
eu cette curiosité.
— S’ils trouvent que ce n’est pas l’affaire des femmes, ils
veulent dire par là que c’est celle des hommes. Je les félicite de leur logique. Et, sans doute, vous êtes aussi de cet avis.
— Racontez-nous l’exécution dont vous avez été témoin,
fit brusquement Adélaïde.
Cette demande parut causer un certain embarras au prince,
son visage se renfrogna.
— À présent je n’en aurais guère envie, répondit-il.
— On dirait que vous ne vous sentez pas la force de nous
faire ce récit, remarqua Aglaé d’un ton moqueur.
— Non, c’est parce que j’ai déjà raconté tantôt cette même
exécution.
— À qui l’avez-vous racontée ?
— À votre valet de chambre, pendant que j’attendais…
— À quel valet de chambre ? fit-on en chœur.
— Eh bien, mais à cet homme aux cheveux blancs et au
visage rouge qui se tient dans l’antichambre ; je suis resté là
jusqu’au moment où j’ai été reçu par Ivan Fédorovitch,
— C’est étrange, observa la générale.
— Le prince est un démocrate, dit malignement Aglaé,
— voyons, du moment que vous avez fait ce récit à Alexis,
vous ne pouvez pas nous le refuser.
— Je veux absolument l’entendre, insista Adélaïde.
— Tout à l’heure, reprit avec animation le prince en
s’adressant à la jeune fille, — quand vous m’avez demandé
un sujet de tableau, l’idée m’est venue de vous en proposer
un : représenter le visage d’un condamné à mort dans la
minute qui précède la chute du couperet, au moment où le
malheureux va être bouclé sur la bascule.
— Comment ! le visage ? rien que le visage ? demanda Adélaïde ; — ce sera un singulier sujet, et quel tableau y a-t-il
donc là ?
— Je ne sais pas ; pourquoi donc ? répliqua vivement le
prince. — J’ai vu dernièrement à Bâle un tableau comme
cela. Je voudrais bien vous le décrire… Je vous en parlerai
un jour… il m’a beaucoup frappé.
— Plus tard, certainement, il faudra que vous me parliez
du tableau de Bâle, — dit Adélaïde, — mais, à présent, expliquez-moi celui qu’il y a à faire avec cette exécution.
Pouvez-vous me retracer les choses comme vous vous les
représentez ? Comment donc peindre ce visage ? Ainsi un
visage seulement ? Quel visage est-ce ?
— C’était juste une minute avant la mort, s’empressa de
commencer le prince, qui, entraîné par ses souvenirs, semblait
avoir oublié tout le reste, — au moment où le condamné
venait de monter les degrés de l’échafaud et mettait le pied
sur la plate-forme. Il tourna les yeux de mon côté ; je regardai
son visage et je compris tout… Du reste, comment raconter
cela ? Je désirerais de tout mon cœur que vous ou quelqu’un
en fissiez un tableau ; il vaudrait mieux que ce fût vous !
Alors déjà je me disais qu’une semblable peinture serait
utile. Vous savez, il faudrait ici représenter tout ce qui a
précédé, tout, tout. Il était en prison, et, comptant que les
formalités habituelles seraient observées, il croyait avoir
encore au moins huit jours devant lui. Mais, par suite de je
ne sais quelle circonstance, les délais d’usage furent abrégés.
À cinq heures du matin il dormait. C’était à la fin d’octobre ;
À cinq heures il fait encore froid, et le jour n’est pas levé.
Le directeur de la prison, accompagné d’un geôlier, entra
sans bruit et posa sa main sur l’épaule du détenu. Celui-ci
se mit sur son séant. « Qu’est-ce qu’il y a ? » demanda-t-il
en voyant de la lumière. « C’est aujourd’hui, entre neuf et
dix heures, que vous subirez votre peine. » Encore à moitié
endormi, le prisonnier ne pouvait croire à cette nouvelle, il
prétendait que l’ordre d’exécution n’arriverait que dans huit
jours, mais, quand il fut bien éveillé, il cessa de discuter et
garda le silence, — tels sont les détails qu’on a racontés.
Ensuite il dit : « N’importe, si brusquement, c’est pénible… »
Puis il se tut de nouveau et ne voulut plus proférer un mot.
On sait comment les choses se passent durant les trois ou
quatre heures qui suivent : c’est la visite du prêtre, c’est le
déjeuner qui se compose de bœuf, de vin et de café (eh bien,
n’est-ce pas une dérision ? Que cela est cruel ! pensez-vous ;
mais ces gens-là n’y entendent pas malice, ils sont très-naïvement convaincus qu’en agissant de la sorte, ils font
preuve d’humanité), ensuite la toilette (vous savez ce que
c’est que la toilette d’un condamné à mort ?), finalement on
le fait monter dans une charrette et on le conduit à l’échafaud… Lui aussi, je pense, s’est figuré, pendant le trajet,
qu’il avait encore un temps infini à vivre. En chemin, sans
doute, il devait se dire : « Il me reste trois rues à vivre, c’est
encore long. Quand je serai arrivé au bout de cette rue-ci,
j’en aurai encore une autre à suivre, et puis une troisième
où il y a à droite une boutique de boulanger… Il se passera
encore du temps avant que nous arrivions à cette boutique ».
Autour de la charrette une foule bruyante, dix mille têtes,
dix mille paires d’yeux, — il faut subir tout cela et, surtout,
cette pensée : « Ils sont là dix mille et on n’exécutera aucun
d’eux, c’est moi qui vais mourir ! » Eh bien, voilà pour les
préliminaires. Un escalier donne accès à la guillotine, devant
cet escalier le condamné se mit soudain à pleurer, et c’était
un homme fort, un caractère énergique ; il avait été, dit-on,
un grand scélérat. Le prêtre qui avait pris place à côté de
lui dans la charrette ne le quittait pas d’un instant et lui
parlait toujours : je présume que le malheureux ne l’entendait pas : il essayait probablement d’écouter, mais, dès le
troisième mot, ne comprenait plus. À la fin, il commença à
monter l’escalier ; les liens qui entravaient ses pieds l’obligeaient à faire de petits pas. L’ecclésiastique, un homme
intelligent, sans doute, cessa ses exhortations et se contenta
de lui donner continuellement la croix à baiser. Au bas de
l’escalier le criminel était déjà très-pâle, mais lorsqu’il se
trouva sur l’échafaud, son visage devint tout à coup blanc
comme une feuille de papier. Assurément ses jambes fléchissaient sous lui et il avait mal au cœur comme si quelque
chose le serrait à la gorge en lui donnant la sensation d’un
chatouillement. C’est un phénomène qui se produit dans la
frayeur, dans ces moments terribles où la raison subsiste
tout entière, mais n’a plus aucun empire. Si, par exemple,
votre perte est inévitable, si une maison va s’écrouler sur vous, tout d’un coup vous éprouvez une irrésistible envie de
vous asseoir, de fermer les yeux et d’attendre, — advienne
que pourra !… Le voyant dans cet état de faiblesse, le prêtre,
silencieusement et d’un geste rapide, lui approcha la croix
des lèvres, une petite croix latine, en argent. Il fit cela à
plusieurs reprises. À ce contact, le condamné paraissait se
ranimer durant quelques secondes, il ouvrait les yeux et
marchait. Il baisait la croix avidement, avec la précipitation inquiète d’un homme qui, avant de partir en voyage, a
peur d’oublier un objet dont il est dans le cas d’avoir besoin,
mais il est à croire que toute idée religieuse était absente de
sa conscience. Et il en fut ainsi jusqu’au moment où on
l’attacha sur la planche… Il est étrange que, dans ces dernières secondes, la syncope se produise rarement ! Au contraire, la tête garde une vie très-intense et travaille sans
doute avec une force extrême, comme une machine en mouvement. J’imagine que toutes sortes d’idées bourdonnent
alors sous le crâne, des idées ébauchées, peut-être même
ridicules, nullement en situation, dans le genre de celles-ci :
« Tiens, ce spectateur a une verrue sur le front, le bourreau a
un bouton rouillé à son habit »… Et pourtant vous savez tout,
vous vous rappelez tout ; il y a un point qu’il est impossible
d’oublier, on ne peut pas s’évanouir, et tout gravite autour
de ce point. Et penser que cela dure ainsi jusqu’au dernier
quart de seconde, lorsque la tête, déjà passée dans la lunette,
attend, sait, et tout d’un coup entend le fer glisser au-dessus
d’elle ! On doit certainement l’entendre ! Moi, si j’étais couché
sur la bascule, je prêterais l’oreille exprès et je percevrais
ce son ! Il ne se produit peut-être que pendant la dixième
partie d’un instant, mais on ne peut pas ne pas l’entendre ! Et,
figurez-vous, c’est encore aujourd’hui une question de savoir
si, pendant la première seconde qui suit le supplice, la tête
n’a pas conscience de sa décollation, — quelle idée ! Et si cet
état persiste durant cinq secondes… Peignez l’échafaud de
façon à ne mettre en évidence que la dernière marche : le
criminel vient de la gravir, son visage est pâle comme un morceau de papier, le prêtre présente la croix, le condamné
tend avidement ses lèvres blêmes, il regarde et — sait tout.
Une croix et une tête, voilà le tableau ; le prêtre, le bourreau et ses deux aides, dans le bas quelques figures de spectateurs, — tout cela, on peut le laisser, pour ainsi dire, au
troisième plan, dans un brouillard, ce n’est que l’accessoire… Voilà comment je conçois le tableau.
Le prince se tut et regarda toute la société.
— Cela, sans doute, ne ressemble pas au quiétisme,
murmura Alexandra, comme se parlant à elle-même.
— Eh bien, maintenant, racontez vos amours, dit Adélaïde.
Le prince fixa sur elle un regard étonné.
— Écoutez, reprit la jeune fille avec une sorte de précipitation, — vous parlerez plus tard du tableau que vous avez vu
à Bâle, maintenant je veux entendre l’histoire de vos amours ;
ne niez pas, vous avez été amoureux. D’ailleurs, dès que vous
commencerez à raconter, vous cesserez d’être philosophe.
— Dès que votre récit est terminé, vous êtes honteux de
l’avoir fait, observa brusquement Aglaé. — Pourquoi cela ?
— Comme c’est bête, à la fin ! dit la générale en regardant
Aglaé avec indignation.
— Ce n’est pas spirituel, fit à son tour Alexandra.
— Ne la croyez pas, prince, poursuivit Élisabeth Prokofievna en s’adressant à Muichkine, — elle fait cela exprès,
par entêtement ; elle n’a pas été si sottement élevée ; n’allez
pas vous figurer je ne sais quoi parce qu’elles vous taquinent
ainsi. Assurément elles ont ourdi quelque chose, mais elles
vous aiment ; je connais leurs visages.
— Je les connais aussi, répondit le prince en accentuant
ces mots de façon à leur donner une signification particulière.
— Comment cela ? demanda Adélaïde intriguée.
— Qu’est-ce que vous savez de nos visages ? questionnèrent
également les deux autres.
Mais le prince se taisait et avait pris un air sérieux ; les
trois jeunes filles attendaient sa réponse.
— Je vous le dirai plus tard, prononça-t-il à voix basse et
d’un ton grave.
— Décidément vous voulez piquer notre curiosité, cria Aglaé : — et quelle solennité !
— Allons, c’est bien, reprit vivement Adélaïde, — mais si vous êtes un si bon physionomiste, certainement aussi vous
avez été amoureux ; par conséquent j’ai deviné juste. Racontez donc.
— Je n’ai pas été amoureux, répondit le prince, parlant
toujours du même ton bas et sérieux, — je… j’ai été heureux
autrement.
— Comme donc ? Par quoi ?
— Eh bien, je vais vous le dire, fit-il.
Son visage avait pris une expression de profonde rêverie.