VIII
Un escalier clair, large et propre conduisait au logement
de Gania, qui était situé au troisième étage et se composait
de six ou sept pièces, les unes grandes, les autres petites.
Sans rien avoir d’extraordinaire, cet appartement dépassait,
en tout cas, les moyens d’un employé chargé de famille, en
supposant même à ce dernier un traitement de deux mille
roubles. Mais Gania et les siens n’étaient installés là que
depuis deux mois, et ils avaient choisi ce local exprès pour
pouvoir y héberger des pensionnaires. Cette résolution avait
été prise sur les instances de Nina Alexandrovna et de
Barbara Ardalionovna, qui voulaient se rendre utiles et contribuer dans quelque mesure aux ressources du ménage.
Gania trouvait qu’il était de très mauvais ton de louer des
chambres ; aussi avait-il combattu de tout son pouvoir le
projet de sa mère et de sa sœur, mais il avait dû s’incliner
devant le désir formel des deux femmes, et, depuis lors, quand le jeune homme allait dans le monde, son amour-propre
souffrait cruellement. Toutes ces concessions à la nécessité
étaient pour lui de profondes blessures morales. Les moindres niaiseries l’irritaient à l’excès et si, pour le moment, il consentait encore à accepter la situation, c’était seulement parce qu’il était décidé à la modifier du tout au tout dans
le plus bref délai. Mais le moyen qu’il avait en vue pour faire
cesser cet état de choses constituait lui-même un gros problème dont la solution risquait de susciter à Gania des ennuis pires que les précédents.
Le logis était coupé en deux par un corridor qui commençait à partir de l’antichambre. D’un côté se trouvaient les
trois pièces qu’on louait à des personnes « particulièrement
recommandées » ; il y avait en outre sur le même rang, tout
au bout du corridor, près de la cuisine, une quatrième pièce,
celle-ci plus petite que les autres, dans laquelle logeait le
général Ivolguine lui-même, le chef de la famille ; il couchait
là sur un large divan ; pour entrer dans l’appartement ou
pour en sortir, il était obligé de passer par la cuisine et de
prendre l’escalier de service. En même temps, ce réduit
servait de chambre à Kolia, le jeune frère de Gabriel Ardalionovitch : c’était là que ce collégien de treize ans faisait
ses devoirs, c’était là qu’il dormait sur un vieux divan,
petit, étroit et couvert d’un drap troué. Mais la principale
tâche de l’enfant consistait à avoir l’œil sur son père, qui de
jour en jour avait plus besoin d’être surveillé. On donna au
prince la chambre du milieu, située entre celle de Ferdychtchenko à droite, et une pièce encore inoccupée à gauche.
Auparavant Gania introduisit Muichkine dans la partie de
l’appartement que les Ivolguine s’étaient réservée. Le logement particulier de la famille se composait de trois pièces :
une salle qui se transformait, quand il le fallait, en salle à
manger ; un salon qui, le soir venu, servait à Gania de
cabinet et de chambre à coucher ; enfin, une petite pièce
toujours fermée où couchaient Nina Alexandrovna et Barbara
Ardalionovna. En un mot, on était excessivement à l’étroit
dans ce local ; Gania se contentait de bougonner à part soi ;
quoiqu’il fût et voulût être respectueux pour sa mère, on
pouvait s’apercevoir à première vue qu’il était le grand
despote de la famille.
Nina Alexandrovna n’était pas seule au salon ; avec elle se trouvait Barbara Ardalionovna ; elles s’occupaient toutes
deux d’un ouvrage de femme en causant avec un visiteur,
Ivan Pétrovitch Ptitzine. Nina Alexandrovna, qui paraissait
âgée de cinquante ans, avait un visage maigre et défait ; un
cercle noir était très-marqué au-dessous de ses yeux. Quoiqu’elle eût l’air maladif et un peu triste, sa physionomie et
son regard étaient assez agréables ; dès ses premières paroles
se révélait un caractère sérieux et plein d’une véritable dignité.
Nonobstant sa mine affligée, on pressentait en elle de la fermeté et même de la résolution. Vêtus fort modestement, tout
à fait comme une vieille femme, elle portait une robe de
couleur sombre ; mais son maintien, sa conversation, l’ensemble de ses manières prouvaient qu’elle avait vécu dans
la meilleure société.
Barbara Ardalionovna avait vingt-trois ans. Assez maigre,
de taille moyenne, elle était dotée d’un de ces visages qui,
sans être précisément beaux, ont néanmoins le privilège de
plaire et même de fasciner presque à l’égal de la beauté. Cette
demoiselle ressemblait fort à sa mère, aussi bien physiquement que dans sa mise, car elle n’aimait pas du tout à faire
de la toilette. Le regard de ses yeux gris pouvait parfois être
très-gai et très-affable, mais le plus souvent il était sérieux
et pensif ; depuis quelque temps surtout, la physionomie de
la jeune fille avait pris une expression particulièrement soucieuse. La fermeté et la résolution se lisaient sur son visage
comme sur celui de Nina Alexandrovna ; mais on devinait
chez la fille un caractère plus énergique encore et plus entreprenant que chez la mère. Barbara Ardalionovna s’emportait
assez facilement, et son frère lui-même avait parfois une
certaine peur de sa colère. Quelqu’un qui la craignait aussi,
c’était Ivan Pétrovitch Ptitzine, maintenant en visite chez
les dames Ivolguine. Ce monsieur approchait de la trentaine ;
il était vêtu avec une élégante simplicité, et ses façons étaient
agréables, bien qu’un peu compassées. Nonobstant la gravité
de ses manières, on ne pouvait le prendre pour un fonctionnaire public, car il portait une petite barbe châtain. Il savait causer avec esprit et agrément, mais d’ordinaire il
parlait peu. En général, l’impression qu’il produisait lui était
favorable. Il éprouvait évidemment autre chose que de
l’indifférence pour Barbara Ardalionovna, et il ne faisait pas
mystère de ses sentiments. La jeune fille, de son côté, le
traitait en ami, sans toutefois répondre encore à certaines
questions qu’il lui avait posées et dont elle s’était même
montrée mécontente. Cela, du reste, n’avait nullement découragé Ptitzine. Nina Alexandrovna l’accueillait avec beaucoup d’amabilité et, depuis quelque temps, lui témoignait
une grande confiance. On savait, d’ailleurs, qu’il exerçait
la profession de prêteur sur gages. Il était fort lié avec
Gania.
Ce dernier souhaita un bonjour très-sec à sa mère, ne dit
pas une parole à sa sœur, et se hâta d’emmener Ptitzine hors
du salon. Avant de se retirer, Gania présenta le prince en
quelques mots saccadés, mais suffisamment explicites. Nina
Alexandrovna fit un aimable accueil à Muichkine, et, apercevant Kolia qui venait d’entre-bâiller la porte, elle lui
ordonna de conduire le locataire à la chambre du milieu.
Kolia était un jeune garçon au visage souriant et assez joli ;
ses manières franches et naïves respiraient la confiance.
— Où est donc votre bagage ? demanda-t-il en introduisant le prince dans la chambre.
— J’ai un petit paquet ; je l’ai laissé dans l’antichambre.
— Je vais vous le chercher. Nous n’avons, en fait de domestiques, que la cuisinière et Matréna, de sorte que je m’occupe
aussi du service. Varia nous surveille tous et gronde. Vous
êtes arrivé de Suisse aujourd’hui, à ce que dit Gania ?
— Oui.
— C’est beau, la Suisse ?
— Fort beau.
— Il y a des montagnes ?
— Oui.
— Je vous apporte à l’instant vos paquets.
Entra Barbara Ardalionovna.
— Matréna va mettre des draps à votre lit. Vous avez une
malle ?
— Non, un petit paquet. Votre frère est allé le chercher ;
il est dans l’antichambre.
— Il n’y a là aucun paquet, sauf ce petit-ci ; où avez-vous
mis vos bagages, demanda Kolia, de retour dans la chambre.
— Mais je n’en ai pas d’autres que celui-là, répondit le
prince en prenant son minuscule paquet.
— A-ah ! Je me demandais si Ferdychtchenko ne les avait
pas subtilisés.
— Ne dis pas de sottises ! fit sévèrement Varia, qui parlait
aussi au prince d’un ton fort sec et à peine poli.
— Chère Babette, tu pourrais me parler plus gentiment :
je ne suis pas Ptitzine, moi, tu sais.
— On pourrait encore te donner le fouet, Kolia, tant tu es
encore bête. Pour tout ce dont vous aurez besoin, vous pouvez
vous adresser à Matréna. On dîne à quatre heures et demie.
Vous pouvez diner avec nous ou vous faire servir dans votre
chambre ; c’est comme vous voudrez. Allons, viens, Kolia,
ne le dérange pas.
— Je m’en vais. Quel caractère décidé !
Au moment où ils se retiraient, ils se croisèrent avec Gania.
— Le père est à la maison ? demanda-t-il à Kolia, et celui-ci
ayant répondu affirmativement, son frère lui dit quelque
chose à l’oreille.
Kolia inclina la tête et sortit à la suite de Barbara Ardalionovna.
— Deux mots, prince : j’avais oublié de vous parler au
sujet de ces… affaires. J’ai une demande à vous adresser.
Si ce n’est pas vous imposer une trop grande gêne, veuillez,
je vous prie, ne pas ébruiter ici ce qui s’est passé tout à
l’heure entre moi et Aglaé, et ne pas raconter là ce que
vous trouverez ici ; car, ici aussi, il y a pas mal de vilaines
choses. Du reste, je m’en moque… Aujourd’hui, du moins,
tâchez de ne pas bavarder.
— Je vous assure que j’ai beaucoup moins bavardé que vous ne le croyez, dit le prince, un peu blessé des reproches
de Gania. Les rapports entre les deux jeunes gens ne s’amélioraient pas, au contraire.
— Eh bien, mais vous m’avez déjà attiré assez de désagréments aujourd’hui. En un mot, c’est une prière que je
vous adresse.
— Notez encore ceci, Gabriel Ardalionovitch, que tantôt
je ne m’étais nullement engagé au silence : pourquoi donc
ne pouvais-je pas parler du portrait ? Vous ne m’aviez pas
prié de me taire à ce sujet.
— Oh ! quelle affreuse chambre ! observa Gania en promenant autour de lui un regard méprisant, — on n’y voit pas
clair et les fenêtres donnent sur la cour. À tous les égards,
vous arrivez mal à propos chez nous… Du reste, ce n’est pas
mon affaire, je ne m’occupe pas de la location des chambres.
Ptitzine vint appeler Gania ; ce dernier quitta aussitôt le
prince ; il aurait pourtant voulu dire encore quelque chose,
mais une sorte de honte l’avait retenu, il se sentait embarrassé, et c’était sans doute pour se donner une contenance
qu’il avait maugréé contre la chambre.
Le prince venait à peine de se lever et de faire un bout
de toilette, lorsque sa porte s’ouvrit pour laisser apparaître
un nouveau personnage.
C’était un monsieur de trente ans, plutôt grand que petit,
dont les larges épaules supportaient une énorme tête frisée
et roussâtre. Il avait un visage rouge et charnu, des lèvres
épaisses, un nez large et aplati, de petits yeux moqueurs qui
semblaient toujours adresser des signes d’intelligence à quelqu’un. En somme, l’impudence dominait dans cette physionomie. Les vêtements du nouveau venu étaient assez malpropres.
Il avait commencé par entre-bâiller la porte juste assez
pour pouvoir passer sa tête dans l’ouverture ; allongeant le
cou, il examina la chambre durant cinq secondes. Puis, lentement, la porte s’ouvrit toute grande et sur le seuil apparut
en pied le visiteur. Mais celui-ci n’entra pas tout de suite et il continua à observer le prince en clignant les yeux. À la
fin, il ferma la porte derrière lui, s’approcha, prit une chaise,
et, saisissant avec force le bras du prince, obligea ce dernier
à s’asseoir sur le divan,
— Ferdychtchenko, fit-il, tandis qu’il attachait sur Muichkine un regard sondeur.
— Eh bien, quoi ? demanda le prince presque gaiement.
— Un locataire, reprit Ferdychtchenko, les yeux toujours
fixés sur le nouvel hôte des Ivolguine.
— Vous voulez faire connaissance avec moi ?
— E-eh ! — proféra le visiteur en ébouriffant ses cheveux
et en soupirant, après quoi il se mit à regarder dans le coin
opposé. — Vous avez de l’argent ? ajouta-t-il soudain.
— Un peu.
— Combien au juste ?
— Vingt-cinq roubles.
— Montrez.
Le prince prit son billet de vingt-cinq roubles dans la
poche de son gilet et le passa à Ferdychtchenko. Celui-ci le
déplia, l’examina, le retourna dans l’autre sens et ensuite
l’exposa au jour.
— C’est assez étrange, remarqua-t-il d’un air songeur :
— je me demande pourquoi ils brunissent. Il y a de ces billets
de vingt-cinq roubles qui deviennent très-foncés tandis que
d’autres, au contraire, se décolorent complètement. Tenez.
Le prince reprit son billet. Ferdychtchenko se leva.
— Je suis venu d’abord pour vous avertir de ne point me
prêter d’argent, parce que je ne manquerai pas de vous en
demander.
— Bien.
— Vous avez l’intention de payer ici ?
— Oui.
— Moi pas ; merci. Je demeure ici près de chez vous, ma
porte est la première à droite, vous l’avez vue ? Tâchez de
ne pas venir chez moi trop souvent ; je viendrai chez vous,
soyez tranquille. Vous avez vu le général ?
— Non.
— Et vous ne l’avez pas entendu ?
— Pas davantage.
— Eh bien, vous le verrez et vous l’entendrez : même
à moi il demande de l’argent à prêter ! Avis au lecteur !
Adieu. Est-ce qu’on peut vivre quand on s’appelle Ferdychtchenko ?
— Pourquoi pas ?
— Adieu.
Et il se dirigea vers la porte. Le prince sut plus tard que
ce monsieur considérait en quelque sorte comme un devoir
pour lui d’étonner tout le monde par son originalité et son
enjouement ; malheureusement il n’y réussissait jamais. Sur
certains il produisait même une impression désagréable, ce
qui le désolait sincèrement, sans toutefois lui faire abandonner sa tâche. Au moment où il allait sortir, le hasard
lui procura une petite revanche. Près de la porte il heurta
un monsieur qui entrait et que le prince ne connaissait pas :
Ferdychtchenko se rangea pour laisser passer le nouveau
venu, et, tandis que ce dernier pénétrait dans la chambre,
il cligna les yeux derrière lui à plusieurs reprises en manière
d’avertissement ; après quoi il se retira satisfait.
Le nouvel arrivant était un homme de haute taille et de
belle corpulence qui paraissait avoir cinquante-cinq ans au
moins. Ses yeux étaient grands et un peu à fleur de tête ;
d’épais favoris blancs encadraient son visage charnu, flasque
et d’un rouge vif ; il avait aussi des moustaches. Sans un je
ne sais quoi de fatigué, de flétri, d’avachi même qui se
remarquait dans toute sa personne, l’extérieur de ce monsieur aurait été assez imposant. Il portait une vieille redingote plus ou moins trouée aux coudes et son linge était loin
d’être propre. En s’approchant de lui, on pouvait s’apercevoir qu’il sentait l’eau-de-vie, mais ses manières, d’une
distinction un peu étudiée, trahissaient l’innocent désir de
frapper par un grand air de dignité. Lentement, le sourire
aux lèvres, ce visiteur s’avança vers le prince, lui prit la main sans rien dire et la garda dans la sienne ; en même
temps il considérait avec attention le visage de Muichkine
comme pour y retrouver des traits connus.
— C’est lui ! c’est lui ! fit-il d’un ton solennel, mais sans
élever la voix : — il me semble le revoir vivant ! J’ai entendu
prononcer à plusieurs reprises un nom connu, un nom cher,
et je me suis rappelé un passé à jamais évanoui… Le prince
Muichkine ?
— Lui-même.
— Le général Ivolguine, démissionnaire et malheureux.
Oserais-je vous demander votre prénom et celui de votre
père ?
— Léon Nikolaïévitch.
— C’est cela, c’est cela ! Le fils de mon ami, je puis dire,
de mon camarade d’enfance, Nicolas Pétrovitch !
— Mon père s’appelait Nicolas Lvovitch.
— Lvovitch, se rectifia le général ; mais il fit cela sans se
hâter et avec une assurance parfaite, comme un homme
dont la mémoire n’est nullement en défaut et qui a commis
un simple lapsus linguæ. Il s’assit et, prenant aussi le prince
par le bras, l’obligea à s’asseoir à côté de lui. — Je vous ai
porté sur mes bras.
— Est-ce possible ? demanda Muichkine ; — il y a déjà
vingt ans que mon père est mort.
— Oui, vingt ans ; vingt ans et trois mois. Nous avons
fait nos études ensemble ; aussitôt après avoir terminé mon
éducation, je suis entré au service militaire…
— Mon père a servi aussi dans l’armée ; il était sous-lieutenant dans le régiment Vasilkovsky.
— Biélomirsky. Il a passé dans ce régiment presque la
veille de sa mort. J’étais là et je lui ai rendu les derniers
devoirs. Votre mère…
Le général s’arrêta comme pour laisser se calmer l’émotion qu’un triste souvenir éveillait en lui.
— Mais elle est morte six mois après ; elle a été enlevée
par un refroidissement, dit le prince.
— Pas par un refroidissement, croyez-en un vieillard.
J’étais là et je l’ai aussi enterrée… Ce qui l’a tuée, ce n’est
pas un refroidissement, mais le chagrin d’avoir perdu son
prince. Oui, je me souviens aussi de la princesse ! Ce que
c’est que d’être jeune ! Pour elle, le prince et moi, qui étions
deux amis d’enfance, nous avons failli nous égorger.
Muichkine commençait à écouter avec un certain scepticisme.
— Je fus passionnément amoureux de votre mère avant
son mariage, lorsqu’elle était fiancée à mon ami. Celui-ci le
remarqua et en fut bouleversé. Il arrive chez moi un
matin avant sept heures et m’éveille. Je m’habille, me
demandant ce que cela signifie ; silence de part et d’autre ;
je comprends tout. Le prince sort de sa poche deux pistolets. Il est convenu que nous nous battrons séparés par un
mouchoir, sans témoins. À quoi bon des témoins quand,
dans cinq minutes, nous devons nous envoyer l’un l’autre
ad patres ? Les armes sont chargées, le mouchoir est étendu,
et chacun de nous, regardant l’autre en plein visage, lui
applique son pistolet sur la poitrine. Soudain de grosses
larmes jaillissent de nos yeux, nos mains tremblent. Chez
tous deux, chez tous deux à la fois ! Alors, naturellement,
nous nous jetons dans les bras l’un de l’autre, et entre nous
s’engage un combat de générosité. « Elle est à toi ! » s’écrie
le prince. « Elle est à toi ! » m’écrié-je à mon tour. En
un mot… en un mot… vous êtes venu… loger chez nous ?
— Oui, pour quelque temps, peut-être, répondit le prince
d’une voix un peu hésitante.
— Prince, maman vous demande, cria Kolia en entr’ouvrant la porte.
Muichkine se levait pour sortir, quand le général lui mit
la main sur l’épaule et l’obligea, par une douce violence, à
se rasseoir.
— Comme véritable ami de votre père, je désire vous prévenir, poursuivit le vieillard, — vous le voyez vous-même,
j’ai souffert, par suite d’une catastrophe tragique ; mais sans jugement ! Sans jugement ! Nina Alexandrovna est une
femme rare. Barbara Ardalionovna, ma fille, est une fille
rare ! Les circonstances nous forcent à louer des chambres !
C’est une chute inouïe !… Moi qui étais en passe de devenir
gouverneur général !… Mais nous sommes toujours bien
aises de vous avoir. Et pourtant il y a une tragédie dans
ma maison !
À ces mots, le prince considéra son interlocuteur avec une
curiosité plus marquée.
— Il se prépare un mariage, et un mariage rare, le
mariage d’une femme équivoque et d’un jeune homme qui
pourrait être gentilhomme de la chambre. On introduira cette
femme dans la maison où habitent mon épouse et ma fille !
Mais tant que j’aurai un souffle de vie, elle n’y entrera pas !
Je me coucherai en travers de la porte, et il faudra qu’elle
me passe sur le corps !… À présent, je ne parle presque plus
à Gania ; j’évite même de me rencontrer avec lui. Je vous
préviens exprès. Du reste, ce que je vous dis, vous le verrez
vous-même, puisque vous allez demeurer chez nous. Mais
vous êtes le fils de mon ami, et je suis en droit d’espérer…
— Prince, veuillez, je vous prie, venir un instant au salon
avec moi, interrompit Nina Alexandrovna, se montrant elle-même à l’entrée de la chambre.
— Figure-toi, ma chère, s’écria le général, — il se trouve
que jadis j’ai porté le prince sur mes bras !
La vieille dame lança à son mari un coup d’œil sévère et
fixa ensuite sur le prince un regard scrutateur, mais elle
ne proféra pas un mot, Muichkine la suivit. Tous deux se
rendirent au salon, et, quand ils furent assis, Nina Alexandrovna se hâta d’engager avec son locataire une conversation à demi-voix. Mais à peine avait-elle commencé à parler que le général entra brusquement dans la chambre.
Nina Alexandrovna se tut aussitôt et, avec un dépit visible,
se pencha sur son ouvrage. Le général remarqua peut-être
le mécontentement de sa femme ; quoi qu’il en fût, il ne s’en
affecta nullement.
— Le fils de mon ami ! cria-t-il en s’adressant à Nina
Alexandrovna ; — et cette rencontre est si inattendue ! Depuis
longtemps j’avais même cessé de croire la chose possible.
Mais, ma chère, se peut-il que tu ne te souviennes pas de
feu Nicolas Lvovitch ? Tu l’as encore trouvé… à Tver ?
— Je ne me souviens pas de Nicolas Lvovitch. C’est votre
père ? demanda-t-elle au prince.
— Oui, mais, à ce qu’il paraît, il est mort à Élisabethgrad
et non à Tver, observa timidement le prince. — Je le tiens
de Pavlichtcheff…
— À Tver, soutint le général ; — il a été transféré dans cette
ville peu de temps avant sa mort, et même sa maladie ne
faisait alors que commencer. Le voyage n’a pas pu laisser
de traces dans votre mémoire ; vous étiez encore si petit
quand il a eu lieu ! Pavlichtcheff a pu se tromper, quoique
ce fût un homme du plus grand mérite.
— Vous avez aussi connu Pavlichtcheff ?
— C’était un homme rare, mais mon attestation est celle
d’un témoin oculaire. J’ai béni sur son lit de mort…
— Mon père allait passer en jugement quand il est mort,
reprit le prince, — quoique je n’aie jamais pu savoir de quoi
il était accusé ; il est décédé à l’hôpital.
— Oh ! c’était pour l’affaire du soldat Kolpakoff, et, sans
doute, le prince aurait été acquitté.
— Oui ? Vous savez positivement cela ? demanda le prince,
dont la curiosité avait été vivement excitée par les dernières
paroles du général.
— Je crois bien ! s’écria celui-ci. — Le conseil de guerre s’est
dissous sans avoir rien décidé. C’est une affaire impossible,
une affaire mystérieuse même, on peut le dire ! Le capitaine en second Larionoff, commandant de la compagnie,
vient à mourir ; l’emploi du défunt est momentanément
confié au prince ; bien. Le soldat Kolpakoff commet un
larcin au préjudice d’un de ses camarades, il vole du cuir
pour le vendre et boire ensuite l’argent ; bien. Le prince,
— notez que cela a eu lieu en présence d’un sergent-major et d’un caporal, — le prince tance vertement Kolpakoff et
le menace des verges ; très-bien. Kolpakoff va à la caserne,
se couche sur un lit de camp et, un quart d’heure après, il
meurt ; parfait. Mais c’est un cas étrange, presque impossible. N’importe, on enterre Kolpakoff ; le prince fait son
rapport, puis le défunt est rayé des contrôles. Rien de mieux,
n’est-ce pas ? Mais, juste six mois après, quand on inspecte
la brigade, le soldat Kolpakoff, comme si de rien n’était,
est retrouvé dans la troisième compagnie du deuxième
bataillon du régiment d’infanterie Novozemliansky, appartenant à la même brigade et à la même division !
— Comment ! fit le prince, au comble de l’étonnement.
— Cela ne s’est pas passé ainsi, c’est une erreur ! lui dit
soudain Nina Alexandrovna en le regardant avec une sorte
d’anxiété. — Mon mari se trompe, ajouta-t-elle en français.
— Ma chère, « se trompe », c’est facile à dire, mais résous
toi-même un cas pareil ! Tout le monde y a perdu son latin.
Je serais le premier à dire « qu’on se trompe » ; mais, par
malheur, j’ai été témoin du fait et j’ai moi-même fait partie
de la commission. Toutes les confrontations ont prouvé que
c’était bien lui, que c’était ce même soldat Kolpakoff,
enterré six mois auparavant avec le cérémonial accoutumé
et au son du tambour. Certes le cas est rare, presque impossible, je le reconnais, mais…
— Papa, votre dîner est servi, vint annoncer Barbara Ardalionovna.
— Ah ! c’est très-bien, parfait ! Je mourais de faim… Mais
le cas, on peut le dire, est même psychologique…
— Le potage va encore se refroidir, gronda Varia.
— Tout de suite, tout de suite, murmura le général en
sortant de la chambre, — et on a eu beau multiplier les
enquêtes… acheva-t-il dans le corridor.
— Il vous faudra pardonner bien des choses à Ardalion
Alexandrovitch, si vous restez chez nous, dit Nina Alexandrovna au prince ; — du reste, il ne vous dérangera pas
beaucoup ; il dîne même seul. Vous en conviendrez vous-même, chacun a ses défauts et ses… travers particuliers ; les
gens qu’on a coutume de montrer au doigt en ont peut-être
encore moins que d’autres. J’ai une prière à vous adresser :
si mon mari vous demandait le loyer de votre chambre,
dites-lui que vous m’avez remis l’argent. Bien entendu, que
vous régliez avec Ardalion Alexandrovitch ou avec moi,
c’est la même chose pour vous ; mais je vous demande cela
seulement pour la bonne règle… Qu’est-ce qu’il y a, Varia ?
Varia rentra dans la chambre et présenta silencieusement
à sa mère le portrait de Nastasia Philippovna. La vieille
dame frissonna et pendant quelque temps considéra la photographie, d’abord avec effroi, puis avec une sensation de
douleur amère. À la fin, elle leva les yeux sur Varia comme
pour solliciter une explication.
— Elle-même lui en a fait cadeau aujourd’hui, dit la jeune
fille, — et ce soir tout sera décidé pour eux.
— Ce soir ! répéta à demi-voix Nina Alexandrovna avec un
accent désespéré ; — pourquoi ? dès maintenant il n’y a plus
de doute et il ne reste non plus aucune espérance ; le don de
ce portrait est un indice suffisamment clair… Et c’est lui-même qui t’a montré cela ? ajouta-t-elle d’un air surpris.
— Vous savez que depuis un grand mois nous ne nous
parlons presque plus. J’ai tout su par Ptitzine ; quant au
portrait, il traînait là à terre près de la table ; je l’ai ramassé.
— Prince, dit tout à coup Nina Alexandrovna à son locataire, — je voulais vous poser une question (c’est pour cela
surtout que je vous ai prié de venir ici), y a-t-il longtemps
que vous connaissez mon fils ? Il a dit, je crois, que vous
étiez arrivé aujourd’hui seulement de l’étranger ?
Le prince donna sur lui-même quelques explications très-sommaires dont les deux dames ne perdirent pas un mot.
— Veuillez être persuadé qu’en vous interrogeant je ne
cherche pas à connaître les affaires de Gabriel Ardalionovitch, observa Nina Alexandrovna. — S’il y a des choses
que lui-même ne peut m’avouer, moi, de mon côté, je ne
veux pas les apprendre d’une autre bouche. Seulement, vous savez ce que Gania a dit tantôt en votre présence ; quand
ensuite vous êtes sorti et que je l’ai questionné sur votre
compte, il m’a répondu : « Il sait tout, il n’y a pas à se
gêner ! » Qu’est-ce que cela signifie ? C’est-à-dire que je voudrais savoir dans quelle mesure…
Gania et Ptitzine entrèrent tout à coup ; Nina Alexandrovna s’interrompit immédiatement. Le prince resta assis
auprès d’elle, mais Varia se retira à l’écart. Le portrait de
Nastasia Philippovna reposait, parfaitement en évidence,
sur la petite table à ouvrage de Nina Alexandrovna, juste
sous les yeux de la vieille dame. À sa vue, la mine de Gania
se refrogna ; il le prit avec colère et le lança sur son bureau,
qui se trouvait à l’autre bout de la chambre.
— C’est aujourd’hui, Gania ? demanda brusquement Nina
Alexandrovna.
Le jeune homme tressaillit.
— Quoi, aujourd’hui ? fit-il, et tout à coup il s’emporta
contre le prince : — ah ! je comprends, vous êtes ici !… Mais
c’est donc une maladie chez vous ? Vous ne pouvez pas retenir votre langue ? Comprenez donc enfin, Altesse…
— Ici, la faute est à moi, Gania, et à moi seul, interrompit
Ptitzine.
Gania le regarda avec étonnement.
— Mais, voyons, cela vaut mieux, Gania, d’autant plus
que, d’un côté, l’affaire est finie, marmotta entre ses dents
Ptitzine ; puis il alla s’asseoir près d’une table à l’écart, et,
tirant de sa poche un morceau de papier couvert d’une écriture tracée au crayon, il se mit à l’examiner attentivement.
Gania, toujours sombre, attendait avec inquiétude une scène
de famille, il ne pensa même pas à faire des excuses au
prince.
— Si tout est fini, assurément Ivan Pétrovitch a bien fait,
dit Nina Alexandrovna. — Ne fronce pas le sourcil, je te prie,
et ne te fâche pas, Gania ; je m’abstiendrai de toute question
sur ce que toi-même tu ne veux pas dire, et je t’assure que
je me suis complètement soumise ; sois tranquille, je t’en prie.
Elle prononça ces mots sans interrompre son ouvrage et
d’un ton qui semblait fort calme. Gania fut surpris, mais,
par prudence, il se tut et, les yeux fixés sur sa mère, attendit
qu’elle s’expliquât plus nettement. Les querelles domestiques lui étaient fort désagréables. Nina Alexandrovna
remarqua la circonspection de son fils et ajouta avec un
sourire amer :
— Tu n’es pas encore rassuré et tu ne me crois pas ; sois
sans inquiétude, il n’y aura, de mon côté du moins, ni
larmes ni prières, comme autrefois. Tout mon désir est que
tu sois heureux, et tu le sais ; je me suis soumise à la destinée, mais mon cœur sera toujours avec toi, soit que nous
restions ensemble, soit que nous nous séparions. Naturellement, je ne réponds que pour moi ; tu ne peux pas exiger la
même chose de ta sœur…
— Ah ! encore elle ! s’écria Gania en lançant un regard
fielleux à Barbara Ardalionovna. — Maman ! je vous l’ai déjà
juré et je vous en donne de nouveau ma parole : nul n’osera
jamais vous manquer, aussi longtemps que je serai là, aussi
longtemps que je vivrai. Quelque personne qui franchisse
notre seuil, je réclamerai d’elle le plus entier respect pour
vous…
La satisfaction de Gania était telle qu’il regardait sa mère
d’un air presque apaisé, presque tendre.
— Je ne craignais rien pour moi, Gania, tu le sais ; ce
n’est pas à mon sujet que j’ai été inquiète et tourmentée
tous ces temps-ci. On dit qu’aujourd’hui tout va être terminé pour vous. Qu’est-ce donc qui sera terminé ?
— Elle a promis de déclarer ce soir, chez elle, si elle consent, oui ou non, répondit Gania.
— Depuis près de trois semaines nous évitions ce sujet
d’entretien, et cela valait mieux. Maintenant que tout est
fini, je me permettrai seulement de t’adresser une question :
comment a-t-elle pu agréer la recherche et même te faire
cadeau de son portrait, quand tu ne l’aimes pas ? Est-il possible qu’elle si… si…
— Si expérimentée, n’est-ce pas ?
— Ce n’est pas ainsi que je voulais m’exprimer. Comment
se fait-il que tu aies pu l’abuser à ce point sur tes sentiments ?
Dans ces paroles perçait une irritation aussi soudaine que
violente. Après un moment de réflexion, Gania répliqua d’un
ton franchement sarcastique :
— Cette fois encore, maman, vous n’avez pas su vous contenir, la patience vous a échappé ; c’est ainsi qu’ont toujours
commencé toutes les querelles entre nous. Vous aviez promis de m’épargner toute interrogation, tout reproche, et
voilà que vous oubliez déjà votre promesse ! Nous ferons
mieux de laisser cela ; oui, mieux vaut n’en plus parler. Du
moins, votre intention était bonne… Jamais, pour rien au
monde, je ne vous quitterai ; un autre, à ma place fuirait
du moins une pareille sœur. Voyez comme elle me regarde
à présent ! Restons-en là ! J’étais déjà si content… Et qui
vous dit que je trompe Nastasia Philippovna ? Quant à Varia,
elle fera comme il lui plaira. En voilà assez ! Allons, il est
plus que temps d’en finir !
À mesure qu’il parlait, Gania s’échauffait davantage. Obéissant à un inconscient besoin d’activité, il marchait à grands
pas dans la chambre. Chaque fois que cette question délicate
était mise sur le tapis, la conversation tournait aussitôt à
l’aigre.
— J’ai dit que, si elle entrait ici, j’en sortirais, et je tiendrai parole, déclara Varia.
— Par entêtement ! vociféra Gania. — C’est aussi par entêtement que tu ne te maries pas ! Pourquoi as-tu l’air de me
narguer ? Je me moque bien de cela, Barbara Ardalionovna ;
vous pouvez même, si le cœur vous en dit, mettre votre
projet à exécution séance tenante. Ce sera un fameux débarras pour moi ! Comment ! vous vous décidez enfin à nous
laisser, prince, cria-t-il à Muichkine, voyant que celui-ci se
disposait à sortir.
Comme l’indiquait le son de sa voix, Gania en était arrivé à ce degré d’irritation où l’homme, se complaisant, pour
ainsi dire, dans sa colère, s’y abandonne sans aucune retenue
et avec une satisfaction croissante, quelles qu’en doivent
être les conséquences. Le prince, qui était déjà près de la
porte, se retourna pour répondre ; mais le visage affolé de son
insulteur lui prouva qu’il ne manquait plus que cette goutte
pour faire déborder le vase ; aussi crut-il devoir se retirer
sans rien dire. Lui parti, la discussion reprit son cours, plus
bruyante et plus animée que jamais.
Pour regagner sa chambre, le prince devait traverser la
salle, puis la pièce d’entrée, et ensuite s’engager dans le corridor. Arrivé dans l’antichambre, il s’aperçut, en passant
devant la porte de sortie, que quelqu’un faisait tous ses
efforts pour sonner ; mais assurément il était survenu un
accident à la sonnette, car elle s’agitait sans rendre aucun
son. Le prince ôta le verrou, ouvrit la porte et recula
d’étonnement ; un frisson même parcourut tous ses membres : devant lui se trouvait Nastasia Philippovna. Il la reconnut immédiatement d’après son portrait. À la vue de
Muichkine, la colère étincela dans les yeux de la visiteuse ;
elle entra vivement dans l’antichambre en poussant le prince
d’un coup d’épaule et dit d’une voix irritée, tandis qu’elle se
débarrassait de sa pelisse :
— Si tu es trop paresseux pour raccommoder la sonnette,
tu devrais du moins rester dans l’antichambre pour ouvrir
quand on frappe. Allons, voilà que maintenant il a laissé
tomber ma pelisse ! Quel lourdaud !
La pelisse, en effet, était par terre. Nastasia Philippovna,
au lieu d’attendre qu’on la lui ôtât, s’en était dépouillée elle-même, puis, sans regarder, l’avait jetée derrière elle au
prince, qui n’avait pas su la saisir au vol.
— Tu mérites d’être mis à la porte. Va m’annoncer !
Le prince voulut parler, mais son trouble était tel qu’il ne
put proférer un mot ; tenant toujours dans ses mains la pelisse
qu’il venait de ramasser, il se dirigea vers le salon.
— Eh bien ! voilà qu’à présent il s’en va avec la pelisse ! Pourquoi emportes-tu la pelisse ? Ha, ha, ha ! Mais tu es fou, sans doute ?
Le prince revint sur ses pas et regarda Nastasia Philippovna avec stupéfaction. En la voyant rire, il sourit lui-même, mais sa langue restait toujours comme collée à son palais. Au moment où il avait ouvert la porte à la jeune femme, il était devenu pâle ; maintenant le sang lui montait tout à coup au visage.
— Mais qu’est-ce que c’est que cet idiot ? cria-t-elle en
trépignant de colère. — Eh bien, où vas-tu ? Qui donc annonceras-tu ?
— Nastasia Philippovna, balbutia le prince.
— Comment me connais-tu ? lui demanda-t-elle vivement : — je ne t’ai jamais tant vu qu’aujourd’hui ! Va m’annoncer… Pourquoi crie-t-on là ?
— Ils se disputent, répondit le prince, et il se rendit au salon.
Au moment où il y entra, les choses menaçaient de prendre une mauvaise tournure ; Nina Alexandrovna était sur le point d’oublier complètement qu’elle s’était « soumise à tout » ; du reste, elle défendait Varia. Ptitzine, qui avait remis
son papier dans sa poche, se tenait aussi du côté de la jeune
fille. Celle-ci, dont la timidité n’était pas le défaut, recevait d’ailleurs sans sourciller les grossièretés de plus en plus brutales de son frère. D’ordinaire, en pareil cas, elle se taisait et se contentait de fixer Gania d’un air moqueur. Elle savait que la persistance de ce regard avait le don de l’exaspérer. Telle était la situation lorsque le prince, entrant dans la chambre, annonça :
— Nastasia Philippovna !
VIII
Un escalier clair, large et propre conduisait au logement
de Gania, qui était situé au troisième étage et se composait
de six ou sept pièces, les unes grandes, les autres petites.
Sans rien avoir d’extraordinaire, cet appartement dépassait,
en tout cas, les moyens d’un employé chargé de famille, en
supposant même à ce dernier un traitement de deux mille
roubles. Mais Gania et les siens n’étaient installés là que
depuis deux mois, et ils avaient choisi ce local exprès pour
pouvoir y héberger des pensionnaires. Cette résolution avait
été prise sur les instances de Nina Alexandrovna et de
Barbara Ardalionovna, qui voulaient se rendre utiles et contribuer dans quelque mesure aux ressources du ménage.
Gania trouvait qu’il était de très mauvais ton de louer des
chambres ; aussi avait-il combattu de tout son pouvoir le
projet de sa mère et de sa sœur, mais il avait dû s’incliner
devant le désir formel des deux femmes, et, depuis lors, quand le jeune homme allait dans le monde, son amour-propre
souffrait cruellement. Toutes ces concessions à la nécessité
étaient pour lui de profondes blessures morales. Les moindres niaiseries l’irritaient à l’excès et si, pour le moment, il consentait encore à accepter la situation, c’était seulement parce qu’il était décidé à la modifier du tout au tout dans
le plus bref délai. Mais le moyen qu’il avait en vue pour faire
cesser cet état de choses constituait lui-même un gros problème dont la solution risquait de susciter à Gania des ennuis pires que les précédents.
Le logis était coupé en deux par un corridor qui commençait à partir de l’antichambre. D’un côté se trouvaient les
trois pièces qu’on louait à des personnes « particulièrement
recommandées » ; il y avait en outre sur le même rang, tout
au bout du corridor, près de la cuisine, une quatrième pièce,
celle-ci plus petite que les autres, dans laquelle logeait le
général Ivolguine lui-même, le chef de la famille ; il couchait
là sur un large divan ; pour entrer dans l’appartement ou
pour en sortir, il était obligé de passer par la cuisine et de
prendre l’escalier de service. En même temps, ce réduit
servait de chambre à Kolia, le jeune frère de Gabriel Ardalionovitch : c’était là que ce collégien de treize ans faisait
ses devoirs, c’était là qu’il dormait sur un vieux divan,
petit, étroit et couvert d’un drap troué. Mais la principale
tâche de l’enfant consistait à avoir l’œil sur son père, qui de
jour en jour avait plus besoin d’être surveillé. On donna au
prince la chambre du milieu, située entre celle de Ferdychtchenko à droite, et une pièce encore inoccupée à gauche.
Auparavant Gania introduisit Muichkine dans la partie de
l’appartement que les Ivolguine s’étaient réservée. Le logement particulier de la famille se composait de trois pièces :
une salle qui se transformait, quand il le fallait, en salle à
manger ; un salon qui, le soir venu, servait à Gania de
cabinet et de chambre à coucher ; enfin, une petite pièce
toujours fermée où couchaient Nina Alexandrovna et Barbara
Ardalionovna. En un mot, on était excessivement à l’étroit
dans ce local ; Gania se contentait de bougonner à part soi ;
quoiqu’il fût et voulût être respectueux pour sa mère, on
pouvait s’apercevoir à première vue qu’il était le grand
despote de la famille.
Nina Alexandrovna n’était pas seule au salon ; avec elle se trouvait Barbara Ardalionovna ; elles s’occupaient toutes
deux d’un ouvrage de femme en causant avec un visiteur,
Ivan Pétrovitch Ptitzine. Nina Alexandrovna, qui paraissait
âgée de cinquante ans, avait un visage maigre et défait ; un
cercle noir était très-marqué au-dessous de ses yeux. Quoiqu’elle eût l’air maladif et un peu triste, sa physionomie et
son regard étaient assez agréables ; dès ses premières paroles
se révélait un caractère sérieux et plein d’une véritable dignité.
Nonobstant sa mine affligée, on pressentait en elle de la fermeté et même de la résolution. Vêtus fort modestement, tout
à fait comme une vieille femme, elle portait une robe de
couleur sombre ; mais son maintien, sa conversation, l’ensemble de ses manières prouvaient qu’elle avait vécu dans
la meilleure société.
Barbara Ardalionovna avait vingt-trois ans. Assez maigre,
de taille moyenne, elle était dotée d’un de ces visages qui,
sans être précisément beaux, ont néanmoins le privilège de
plaire et même de fasciner presque à l’égal de la beauté. Cette
demoiselle ressemblait fort à sa mère, aussi bien physiquement que dans sa mise, car elle n’aimait pas du tout à faire
de la toilette. Le regard de ses yeux gris pouvait parfois être
très-gai et très-affable, mais le plus souvent il était sérieux
et pensif ; depuis quelque temps surtout, la physionomie de
la jeune fille avait pris une expression particulièrement soucieuse. La fermeté et la résolution se lisaient sur son visage
comme sur celui de Nina Alexandrovna ; mais on devinait
chez la fille un caractère plus énergique encore et plus entreprenant que chez la mère. Barbara Ardalionovna s’emportait
assez facilement, et son frère lui-même avait parfois une
certaine peur de sa colère. Quelqu’un qui la craignait aussi,
c’était Ivan Pétrovitch Ptitzine, maintenant en visite chez
les dames Ivolguine. Ce monsieur approchait de la trentaine ;
il était vêtu avec une élégante simplicité, et ses façons étaient
agréables, bien qu’un peu compassées. Nonobstant la gravité
de ses manières, on ne pouvait le prendre pour un fonctionnaire public, car il portait une petite barbe châtain. Il savait causer avec esprit et agrément, mais d’ordinaire il
parlait peu. En général, l’impression qu’il produisait lui était
favorable. Il éprouvait évidemment autre chose que de
l’indifférence pour Barbara Ardalionovna, et il ne faisait pas
mystère de ses sentiments. La jeune fille, de son côté, le
traitait en ami, sans toutefois répondre encore à certaines
questions qu’il lui avait posées et dont elle s’était même
montrée mécontente. Cela, du reste, n’avait nullement découragé Ptitzine. Nina Alexandrovna l’accueillait avec beaucoup d’amabilité et, depuis quelque temps, lui témoignait
une grande confiance. On savait, d’ailleurs, qu’il exerçait
la profession de prêteur sur gages. Il était fort lié avec
Gania.
Ce dernier souhaita un bonjour très-sec à sa mère, ne dit
pas une parole à sa sœur, et se hâta d’emmener Ptitzine hors
du salon. Avant de se retirer, Gania présenta le prince en
quelques mots saccadés, mais suffisamment explicites. Nina
Alexandrovna fit un aimable accueil à Muichkine, et, apercevant Kolia qui venait d’entre-bâiller la porte, elle lui
ordonna de conduire le locataire à la chambre du milieu.
Kolia était un jeune garçon au visage souriant et assez joli ;
ses manières franches et naïves respiraient la confiance.
— Où est donc votre bagage ? demanda-t-il en introduisant le prince dans la chambre.
— J’ai un petit paquet ; je l’ai laissé dans l’antichambre.
— Je vais vous le chercher. Nous n’avons, en fait de domestiques, que la cuisinière et Matréna, de sorte que je m’occupe
aussi du service. Varia nous surveille tous et gronde. Vous
êtes arrivé de Suisse aujourd’hui, à ce que dit Gania ?
— Oui.
— C’est beau, la Suisse ?
— Fort beau.
— Il y a des montagnes ?
— Oui.
— Je vous apporte à l’instant vos paquets.
Entra Barbara Ardalionovna.
— Matréna va mettre des draps à votre lit. Vous avez une
malle ?
— Non, un petit paquet. Votre frère est allé le chercher ;
il est dans l’antichambre.
— Il n’y a là aucun paquet, sauf ce petit-ci ; où avez-vous
mis vos bagages, demanda Kolia, de retour dans la chambre.
— Mais je n’en ai pas d’autres que celui-là, répondit le
prince en prenant son minuscule paquet.
— A-ah ! Je me demandais si Ferdychtchenko ne les avait
pas subtilisés.
— Ne dis pas de sottises ! fit sévèrement Varia, qui parlait
aussi au prince d’un ton fort sec et à peine poli.
— Chère Babette, tu pourrais me parler plus gentiment :
je ne suis pas Ptitzine, moi, tu sais.
— On pourrait encore te donner le fouet, Kolia, tant tu es
encore bête. Pour tout ce dont vous aurez besoin, vous pouvez
vous adresser à Matréna. On dîne à quatre heures et demie.
Vous pouvez diner avec nous ou vous faire servir dans votre
chambre ; c’est comme vous voudrez. Allons, viens, Kolia,
ne le dérange pas.
— Je m’en vais. Quel caractère décidé !
Au moment où ils se retiraient, ils se croisèrent avec Gania.
— Le père est à la maison ? demanda-t-il à Kolia, et celui-ci
ayant répondu affirmativement, son frère lui dit quelque
chose à l’oreille.
Kolia inclina la tête et sortit à la suite de Barbara Ardalionovna.
— Deux mots, prince : j’avais oublié de vous parler au
sujet de ces… affaires. J’ai une demande à vous adresser.
Si ce n’est pas vous imposer une trop grande gêne, veuillez,
je vous prie, ne pas ébruiter ici ce qui s’est passé tout à
l’heure entre moi et Aglaé, et ne pas raconter là ce que
vous trouverez ici ; car, ici aussi, il y a pas mal de vilaines
choses. Du reste, je m’en moque… Aujourd’hui, du moins,
tâchez de ne pas bavarder.
— Je vous assure que j’ai beaucoup moins bavardé que vous ne le croyez, dit le prince, un peu blessé des reproches
de Gania. Les rapports entre les deux jeunes gens ne s’amélioraient pas, au contraire.
— Eh bien, mais vous m’avez déjà attiré assez de désagréments aujourd’hui. En un mot, c’est une prière que je
vous adresse.
— Notez encore ceci, Gabriel Ardalionovitch, que tantôt
je ne m’étais nullement engagé au silence : pourquoi donc
ne pouvais-je pas parler du portrait ? Vous ne m’aviez pas
prié de me taire à ce sujet.
— Oh ! quelle affreuse chambre ! observa Gania en promenant autour de lui un regard méprisant, — on n’y voit pas
clair et les fenêtres donnent sur la cour. À tous les égards,
vous arrivez mal à propos chez nous… Du reste, ce n’est pas
mon affaire, je ne m’occupe pas de la location des chambres.
Ptitzine vint appeler Gania ; ce dernier quitta aussitôt le
prince ; il aurait pourtant voulu dire encore quelque chose,
mais une sorte de honte l’avait retenu, il se sentait embarrassé, et c’était sans doute pour se donner une contenance
qu’il avait maugréé contre la chambre.
Le prince venait à peine de se lever et de faire un bout
de toilette, lorsque sa porte s’ouvrit pour laisser apparaître
un nouveau personnage.
C’était un monsieur de trente ans, plutôt grand que petit,
dont les larges épaules supportaient une énorme tête frisée
et roussâtre. Il avait un visage rouge et charnu, des lèvres
épaisses, un nez large et aplati, de petits yeux moqueurs qui
semblaient toujours adresser des signes d’intelligence à quelqu’un. En somme, l’impudence dominait dans cette physionomie. Les vêtements du nouveau venu étaient assez malpropres.
Il avait commencé par entre-bâiller la porte juste assez
pour pouvoir passer sa tête dans l’ouverture ; allongeant le
cou, il examina la chambre durant cinq secondes. Puis, lentement, la porte s’ouvrit toute grande et sur le seuil apparut
en pied le visiteur. Mais celui-ci n’entra pas tout de suite et il continua à observer le prince en clignant les yeux. À la
fin, il ferma la porte derrière lui, s’approcha, prit une chaise,
et, saisissant avec force le bras du prince, obligea ce dernier
à s’asseoir sur le divan,
— Ferdychtchenko, fit-il, tandis qu’il attachait sur Muichkine un regard sondeur.
— Eh bien, quoi ? demanda le prince presque gaiement.
— Un locataire, reprit Ferdychtchenko, les yeux toujours
fixés sur le nouvel hôte des Ivolguine.
— Vous voulez faire connaissance avec moi ?
— E-eh ! — proféra le visiteur en ébouriffant ses cheveux
et en soupirant, après quoi il se mit à regarder dans le coin
opposé. — Vous avez de l’argent ? ajouta-t-il soudain.
— Un peu.
— Combien au juste ?
— Vingt-cinq roubles.
— Montrez.
Le prince prit son billet de vingt-cinq roubles dans la
poche de son gilet et le passa à Ferdychtchenko. Celui-ci le
déplia, l’examina, le retourna dans l’autre sens et ensuite
l’exposa au jour.
— C’est assez étrange, remarqua-t-il d’un air songeur :
— je me demande pourquoi ils brunissent. Il y a de ces billets
de vingt-cinq roubles qui deviennent très-foncés tandis que
d’autres, au contraire, se décolorent complètement. Tenez.
Le prince reprit son billet. Ferdychtchenko se leva.
— Je suis venu d’abord pour vous avertir de ne point me
prêter d’argent, parce que je ne manquerai pas de vous en
demander.
— Bien.
— Vous avez l’intention de payer ici ?
— Oui.
— Moi pas ; merci. Je demeure ici près de chez vous, ma
porte est la première à droite, vous l’avez vue ? Tâchez de
ne pas venir chez moi trop souvent ; je viendrai chez vous,
soyez tranquille. Vous avez vu le général ?
— Non.
— Et vous ne l’avez pas entendu ?
— Pas davantage.
— Eh bien, vous le verrez et vous l’entendrez : même
à moi il demande de l’argent à prêter ! Avis au lecteur !
Adieu. Est-ce qu’on peut vivre quand on s’appelle Ferdychtchenko ?
— Pourquoi pas ?
— Adieu.
Et il se dirigea vers la porte. Le prince sut plus tard que
ce monsieur considérait en quelque sorte comme un devoir
pour lui d’étonner tout le monde par son originalité et son
enjouement ; malheureusement il n’y réussissait jamais. Sur
certains il produisait même une impression désagréable, ce
qui le désolait sincèrement, sans toutefois lui faire abandonner sa tâche. Au moment où il allait sortir, le hasard
lui procura une petite revanche. Près de la porte il heurta
un monsieur qui entrait et que le prince ne connaissait pas :
Ferdychtchenko se rangea pour laisser passer le nouveau
venu, et, tandis que ce dernier pénétrait dans la chambre,
il cligna les yeux derrière lui à plusieurs reprises en manière
d’avertissement ; après quoi il se retira satisfait.
Le nouvel arrivant était un homme de haute taille et de
belle corpulence qui paraissait avoir cinquante-cinq ans au
moins. Ses yeux étaient grands et un peu à fleur de tête ;
d’épais favoris blancs encadraient son visage charnu, flasque
et d’un rouge vif ; il avait aussi des moustaches. Sans un je
ne sais quoi de fatigué, de flétri, d’avachi même qui se
remarquait dans toute sa personne, l’extérieur de ce monsieur aurait été assez imposant. Il portait une vieille redingote plus ou moins trouée aux coudes et son linge était loin
d’être propre. En s’approchant de lui, on pouvait s’apercevoir qu’il sentait l’eau-de-vie, mais ses manières, d’une
distinction un peu étudiée, trahissaient l’innocent désir de
frapper par un grand air de dignité. Lentement, le sourire
aux lèvres, ce visiteur s’avança vers le prince, lui prit la main sans rien dire et la garda dans la sienne ; en même
temps il considérait avec attention le visage de Muichkine
comme pour y retrouver des traits connus.
— C’est lui ! c’est lui ! fit-il d’un ton solennel, mais sans
élever la voix : — il me semble le revoir vivant ! J’ai entendu
prononcer à plusieurs reprises un nom connu, un nom cher,
et je me suis rappelé un passé à jamais évanoui… Le prince
Muichkine ?
— Lui-même.
— Le général Ivolguine, démissionnaire et malheureux.
Oserais-je vous demander votre prénom et celui de votre
père ?
— Léon Nikolaïévitch.
— C’est cela, c’est cela ! Le fils de mon ami, je puis dire,
de mon camarade d’enfance, Nicolas Pétrovitch !
— Mon père s’appelait Nicolas Lvovitch.
— Lvovitch, se rectifia le général ; mais il fit cela sans se
hâter et avec une assurance parfaite, comme un homme
dont la mémoire n’est nullement en défaut et qui a commis
un simple lapsus linguæ. Il s’assit et, prenant aussi le prince
par le bras, l’obligea à s’asseoir à côté de lui. — Je vous ai
porté sur mes bras.
— Est-ce possible ? demanda Muichkine ; — il y a déjà
vingt ans que mon père est mort.
— Oui, vingt ans ; vingt ans et trois mois. Nous avons
fait nos études ensemble ; aussitôt après avoir terminé mon
éducation, je suis entré au service militaire…
— Mon père a servi aussi dans l’armée ; il était sous-lieutenant dans le régiment Vasilkovsky.
— Biélomirsky. Il a passé dans ce régiment presque la
veille de sa mort. J’étais là et je lui ai rendu les derniers
devoirs. Votre mère…
Le général s’arrêta comme pour laisser se calmer l’émotion qu’un triste souvenir éveillait en lui.
— Mais elle est morte six mois après ; elle a été enlevée
par un refroidissement, dit le prince.
— Pas par un refroidissement, croyez-en un vieillard.
J’étais là et je l’ai aussi enterrée… Ce qui l’a tuée, ce n’est
pas un refroidissement, mais le chagrin d’avoir perdu son
prince. Oui, je me souviens aussi de la princesse ! Ce que
c’est que d’être jeune ! Pour elle, le prince et moi, qui étions
deux amis d’enfance, nous avons failli nous égorger.
Muichkine commençait à écouter avec un certain scepticisme.
— Je fus passionnément amoureux de votre mère avant
son mariage, lorsqu’elle était fiancée à mon ami. Celui-ci le
remarqua et en fut bouleversé. Il arrive chez moi un
matin avant sept heures et m’éveille. Je m’habille, me
demandant ce que cela signifie ; silence de part et d’autre ;
je comprends tout. Le prince sort de sa poche deux pistolets. Il est convenu que nous nous battrons séparés par un
mouchoir, sans témoins. À quoi bon des témoins quand,
dans cinq minutes, nous devons nous envoyer l’un l’autre
ad patres ? Les armes sont chargées, le mouchoir est étendu,
et chacun de nous, regardant l’autre en plein visage, lui
applique son pistolet sur la poitrine. Soudain de grosses
larmes jaillissent de nos yeux, nos mains tremblent. Chez
tous deux, chez tous deux à la fois ! Alors, naturellement,
nous nous jetons dans les bras l’un de l’autre, et entre nous
s’engage un combat de générosité. « Elle est à toi ! » s’écrie
le prince. « Elle est à toi ! » m’écrié-je à mon tour. En
un mot… en un mot… vous êtes venu… loger chez nous ?
— Oui, pour quelque temps, peut-être, répondit le prince
d’une voix un peu hésitante.
— Prince, maman vous demande, cria Kolia en entr’ouvrant la porte.
Muichkine se levait pour sortir, quand le général lui mit
la main sur l’épaule et l’obligea, par une douce violence, à
se rasseoir.
— Comme véritable ami de votre père, je désire vous prévenir, poursuivit le vieillard, — vous le voyez vous-même,
j’ai souffert, par suite d’une catastrophe tragique ; mais sans jugement ! Sans jugement ! Nina Alexandrovna est une
femme rare. Barbara Ardalionovna, ma fille, est une fille
rare ! Les circonstances nous forcent à louer des chambres !
C’est une chute inouïe !… Moi qui étais en passe de devenir
gouverneur général !… Mais nous sommes toujours bien
aises de vous avoir. Et pourtant il y a une tragédie dans
ma maison !
À ces mots, le prince considéra son interlocuteur avec une
curiosité plus marquée.
— Il se prépare un mariage, et un mariage rare, le
mariage d’une femme équivoque et d’un jeune homme qui
pourrait être gentilhomme de la chambre. On introduira cette
femme dans la maison où habitent mon épouse et ma fille !
Mais tant que j’aurai un souffle de vie, elle n’y entrera pas !
Je me coucherai en travers de la porte, et il faudra qu’elle
me passe sur le corps !… À présent, je ne parle presque plus
à Gania ; j’évite même de me rencontrer avec lui. Je vous
préviens exprès. Du reste, ce que je vous dis, vous le verrez
vous-même, puisque vous allez demeurer chez nous. Mais
vous êtes le fils de mon ami, et je suis en droit d’espérer…
— Prince, veuillez, je vous prie, venir un instant au salon
avec moi, interrompit Nina Alexandrovna, se montrant elle-même à l’entrée de la chambre.
— Figure-toi, ma chère, s’écria le général, — il se trouve
que jadis j’ai porté le prince sur mes bras !
La vieille dame lança à son mari un coup d’œil sévère et
fixa ensuite sur le prince un regard scrutateur, mais elle
ne proféra pas un mot, Muichkine la suivit. Tous deux se
rendirent au salon, et, quand ils furent assis, Nina Alexandrovna se hâta d’engager avec son locataire une conversation à demi-voix. Mais à peine avait-elle commencé à parler que le général entra brusquement dans la chambre.
Nina Alexandrovna se tut aussitôt et, avec un dépit visible,
se pencha sur son ouvrage. Le général remarqua peut-être
le mécontentement de sa femme ; quoi qu’il en fût, il ne s’en
affecta nullement.
— Le fils de mon ami ! cria-t-il en s’adressant à Nina
Alexandrovna ; — et cette rencontre est si inattendue ! Depuis
longtemps j’avais même cessé de croire la chose possible.
Mais, ma chère, se peut-il que tu ne te souviennes pas de
feu Nicolas Lvovitch ? Tu l’as encore trouvé… à Tver ?
— Je ne me souviens pas de Nicolas Lvovitch. C’est votre
père ? demanda-t-elle au prince.
— Oui, mais, à ce qu’il paraît, il est mort à Élisabethgrad
et non à Tver, observa timidement le prince. — Je le tiens
de Pavlichtcheff…
— À Tver, soutint le général ; — il a été transféré dans cette
ville peu de temps avant sa mort, et même sa maladie ne
faisait alors que commencer. Le voyage n’a pas pu laisser
de traces dans votre mémoire ; vous étiez encore si petit
quand il a eu lieu ! Pavlichtcheff a pu se tromper, quoique
ce fût un homme du plus grand mérite.
— Vous avez aussi connu Pavlichtcheff ?
— C’était un homme rare, mais mon attestation est celle
d’un témoin oculaire. J’ai béni sur son lit de mort…
— Mon père allait passer en jugement quand il est mort,
reprit le prince, — quoique je n’aie jamais pu savoir de quoi
il était accusé ; il est décédé à l’hôpital.
— Oh ! c’était pour l’affaire du soldat Kolpakoff, et, sans
doute, le prince aurait été acquitté.
— Oui ? Vous savez positivement cela ? demanda le prince,
dont la curiosité avait été vivement excitée par les dernières
paroles du général.
— Je crois bien ! s’écria celui-ci. — Le conseil de guerre s’est
dissous sans avoir rien décidé. C’est une affaire impossible,
une affaire mystérieuse même, on peut le dire ! Le capitaine en second Larionoff, commandant de la compagnie,
vient à mourir ; l’emploi du défunt est momentanément
confié au prince ; bien. Le soldat Kolpakoff commet un
larcin au préjudice d’un de ses camarades, il vole du cuir
pour le vendre et boire ensuite l’argent ; bien. Le prince,
— notez que cela a eu lieu en présence d’un sergent-major et d’un caporal, — le prince tance vertement Kolpakoff et
le menace des verges ; très-bien. Kolpakoff va à la caserne,
se couche sur un lit de camp et, un quart d’heure après, il
meurt ; parfait. Mais c’est un cas étrange, presque impossible. N’importe, on enterre Kolpakoff ; le prince fait son
rapport, puis le défunt est rayé des contrôles. Rien de mieux,
n’est-ce pas ? Mais, juste six mois après, quand on inspecte
la brigade, le soldat Kolpakoff, comme si de rien n’était,
est retrouvé dans la troisième compagnie du deuxième
bataillon du régiment d’infanterie Novozemliansky, appartenant à la même brigade et à la même division !
— Comment ! fit le prince, au comble de l’étonnement.
— Cela ne s’est pas passé ainsi, c’est une erreur ! lui dit
soudain Nina Alexandrovna en le regardant avec une sorte
d’anxiété. — Mon mari se trompe, ajouta-t-elle en français.
— Ma chère, « se trompe », c’est facile à dire, mais résous
toi-même un cas pareil ! Tout le monde y a perdu son latin.
Je serais le premier à dire « qu’on se trompe » ; mais, par
malheur, j’ai été témoin du fait et j’ai moi-même fait partie
de la commission. Toutes les confrontations ont prouvé que
c’était bien lui, que c’était ce même soldat Kolpakoff,
enterré six mois auparavant avec le cérémonial accoutumé
et au son du tambour. Certes le cas est rare, presque impossible, je le reconnais, mais…
— Papa, votre dîner est servi, vint annoncer Barbara Ardalionovna.
— Ah ! c’est très-bien, parfait ! Je mourais de faim… Mais
le cas, on peut le dire, est même psychologique…
— Le potage va encore se refroidir, gronda Varia.
— Tout de suite, tout de suite, murmura le général en
sortant de la chambre, — et on a eu beau multiplier les
enquêtes… acheva-t-il dans le corridor.
— Il vous faudra pardonner bien des choses à Ardalion
Alexandrovitch, si vous restez chez nous, dit Nina Alexandrovna au prince ; — du reste, il ne vous dérangera pas
beaucoup ; il dîne même seul. Vous en conviendrez vous-même, chacun a ses défauts et ses… travers particuliers ; les
gens qu’on a coutume de montrer au doigt en ont peut-être
encore moins que d’autres. J’ai une prière à vous adresser :
si mon mari vous demandait le loyer de votre chambre,
dites-lui que vous m’avez remis l’argent. Bien entendu, que
vous régliez avec Ardalion Alexandrovitch ou avec moi,
c’est la même chose pour vous ; mais je vous demande cela
seulement pour la bonne règle… Qu’est-ce qu’il y a, Varia ?
Varia rentra dans la chambre et présenta silencieusement
à sa mère le portrait de Nastasia Philippovna. La vieille
dame frissonna et pendant quelque temps considéra la photographie, d’abord avec effroi, puis avec une sensation de
douleur amère. À la fin, elle leva les yeux sur Varia comme
pour solliciter une explication.
— Elle-même lui en a fait cadeau aujourd’hui, dit la jeune
fille, — et ce soir tout sera décidé pour eux.
— Ce soir ! répéta à demi-voix Nina Alexandrovna avec un
accent désespéré ; — pourquoi ? dès maintenant il n’y a plus
de doute et il ne reste non plus aucune espérance ; le don de
ce portrait est un indice suffisamment clair… Et c’est lui-même qui t’a montré cela ? ajouta-t-elle d’un air surpris.
— Vous savez que depuis un grand mois nous ne nous
parlons presque plus. J’ai tout su par Ptitzine ; quant au
portrait, il traînait là à terre près de la table ; je l’ai ramassé.
— Prince, dit tout à coup Nina Alexandrovna à son locataire, — je voulais vous poser une question (c’est pour cela
surtout que je vous ai prié de venir ici), y a-t-il longtemps
que vous connaissez mon fils ? Il a dit, je crois, que vous
étiez arrivé aujourd’hui seulement de l’étranger ?
Le prince donna sur lui-même quelques explications très-sommaires dont les deux dames ne perdirent pas un mot.
— Veuillez être persuadé qu’en vous interrogeant je ne
cherche pas à connaître les affaires de Gabriel Ardalionovitch, observa Nina Alexandrovna. — S’il y a des choses
que lui-même ne peut m’avouer, moi, de mon côté, je ne
veux pas les apprendre d’une autre bouche. Seulement, vous savez ce que Gania a dit tantôt en votre présence ; quand
ensuite vous êtes sorti et que je l’ai questionné sur votre
compte, il m’a répondu : « Il sait tout, il n’y a pas à se
gêner ! » Qu’est-ce que cela signifie ? C’est-à-dire que je voudrais savoir dans quelle mesure…
Gania et Ptitzine entrèrent tout à coup ; Nina Alexandrovna s’interrompit immédiatement. Le prince resta assis
auprès d’elle, mais Varia se retira à l’écart. Le portrait de
Nastasia Philippovna reposait, parfaitement en évidence,
sur la petite table à ouvrage de Nina Alexandrovna, juste
sous les yeux de la vieille dame. À sa vue, la mine de Gania
se refrogna ; il le prit avec colère et le lança sur son bureau,
qui se trouvait à l’autre bout de la chambre.
— C’est aujourd’hui, Gania ? demanda brusquement Nina
Alexandrovna.
Le jeune homme tressaillit.
— Quoi, aujourd’hui ? fit-il, et tout à coup il s’emporta
contre le prince : — ah ! je comprends, vous êtes ici !… Mais
c’est donc une maladie chez vous ? Vous ne pouvez pas retenir votre langue ? Comprenez donc enfin, Altesse…
— Ici, la faute est à moi, Gania, et à moi seul, interrompit
Ptitzine.
Gania le regarda avec étonnement.
— Mais, voyons, cela vaut mieux, Gania, d’autant plus
que, d’un côté, l’affaire est finie, marmotta entre ses dents
Ptitzine ; puis il alla s’asseoir près d’une table à l’écart, et,
tirant de sa poche un morceau de papier couvert d’une écriture tracée au crayon, il se mit à l’examiner attentivement.
Gania, toujours sombre, attendait avec inquiétude une scène
de famille, il ne pensa même pas à faire des excuses au
prince.
— Si tout est fini, assurément Ivan Pétrovitch a bien fait,
dit Nina Alexandrovna. — Ne fronce pas le sourcil, je te prie,
et ne te fâche pas, Gania ; je m’abstiendrai de toute question
sur ce que toi-même tu ne veux pas dire, et je t’assure que
je me suis complètement soumise ; sois tranquille, je t’en prie.
Elle prononça ces mots sans interrompre son ouvrage et
d’un ton qui semblait fort calme. Gania fut surpris, mais,
par prudence, il se tut et, les yeux fixés sur sa mère, attendit
qu’elle s’expliquât plus nettement. Les querelles domestiques lui étaient fort désagréables. Nina Alexandrovna
remarqua la circonspection de son fils et ajouta avec un
sourire amer :
— Tu n’es pas encore rassuré et tu ne me crois pas ; sois
sans inquiétude, il n’y aura, de mon côté du moins, ni
larmes ni prières, comme autrefois. Tout mon désir est que
tu sois heureux, et tu le sais ; je me suis soumise à la destinée, mais mon cœur sera toujours avec toi, soit que nous
restions ensemble, soit que nous nous séparions. Naturellement, je ne réponds que pour moi ; tu ne peux pas exiger la
même chose de ta sœur…
— Ah ! encore elle ! s’écria Gania en lançant un regard
fielleux à Barbara Ardalionovna. — Maman ! je vous l’ai déjà
juré et je vous en donne de nouveau ma parole : nul n’osera
jamais vous manquer, aussi longtemps que je serai là, aussi
longtemps que je vivrai. Quelque personne qui franchisse
notre seuil, je réclamerai d’elle le plus entier respect pour
vous…
La satisfaction de Gania était telle qu’il regardait sa mère
d’un air presque apaisé, presque tendre.
— Je ne craignais rien pour moi, Gania, tu le sais ; ce
n’est pas à mon sujet que j’ai été inquiète et tourmentée
tous ces temps-ci. On dit qu’aujourd’hui tout va être terminé pour vous. Qu’est-ce donc qui sera terminé ?
— Elle a promis de déclarer ce soir, chez elle, si elle consent, oui ou non, répondit Gania.
— Depuis près de trois semaines nous évitions ce sujet
d’entretien, et cela valait mieux. Maintenant que tout est
fini, je me permettrai seulement de t’adresser une question :
comment a-t-elle pu agréer la recherche et même te faire
cadeau de son portrait, quand tu ne l’aimes pas ? Est-il possible qu’elle si… si…
— Si expérimentée, n’est-ce pas ?
— Ce n’est pas ainsi que je voulais m’exprimer. Comment
se fait-il que tu aies pu l’abuser à ce point sur tes sentiments ?
Dans ces paroles perçait une irritation aussi soudaine que
violente. Après un moment de réflexion, Gania répliqua d’un
ton franchement sarcastique :
— Cette fois encore, maman, vous n’avez pas su vous contenir, la patience vous a échappé ; c’est ainsi qu’ont toujours
commencé toutes les querelles entre nous. Vous aviez promis de m’épargner toute interrogation, tout reproche, et
voilà que vous oubliez déjà votre promesse ! Nous ferons
mieux de laisser cela ; oui, mieux vaut n’en plus parler. Du
moins, votre intention était bonne… Jamais, pour rien au
monde, je ne vous quitterai ; un autre, à ma place fuirait
du moins une pareille sœur. Voyez comme elle me regarde
à présent ! Restons-en là ! J’étais déjà si content… Et qui
vous dit que je trompe Nastasia Philippovna ? Quant à Varia,
elle fera comme il lui plaira. En voilà assez ! Allons, il est
plus que temps d’en finir !
À mesure qu’il parlait, Gania s’échauffait davantage. Obéissant à un inconscient besoin d’activité, il marchait à grands
pas dans la chambre. Chaque fois que cette question délicate
était mise sur le tapis, la conversation tournait aussitôt à
l’aigre.
— J’ai dit que, si elle entrait ici, j’en sortirais, et je tiendrai parole, déclara Varia.
— Par entêtement ! vociféra Gania. — C’est aussi par entêtement que tu ne te maries pas ! Pourquoi as-tu l’air de me
narguer ? Je me moque bien de cela, Barbara Ardalionovna ;
vous pouvez même, si le cœur vous en dit, mettre votre
projet à exécution séance tenante. Ce sera un fameux débarras pour moi ! Comment ! vous vous décidez enfin à nous
laisser, prince, cria-t-il à Muichkine, voyant que celui-ci se
disposait à sortir.
Comme l’indiquait le son de sa voix, Gania en était arrivé à ce degré d’irritation où l’homme, se complaisant, pour
ainsi dire, dans sa colère, s’y abandonne sans aucune retenue
et avec une satisfaction croissante, quelles qu’en doivent
être les conséquences. Le prince, qui était déjà près de la
porte, se retourna pour répondre ; mais le visage affolé de son
insulteur lui prouva qu’il ne manquait plus que cette goutte
pour faire déborder le vase ; aussi crut-il devoir se retirer
sans rien dire. Lui parti, la discussion reprit son cours, plus
bruyante et plus animée que jamais.
Pour regagner sa chambre, le prince devait traverser la
salle, puis la pièce d’entrée, et ensuite s’engager dans le corridor. Arrivé dans l’antichambre, il s’aperçut, en passant
devant la porte de sortie, que quelqu’un faisait tous ses
efforts pour sonner ; mais assurément il était survenu un
accident à la sonnette, car elle s’agitait sans rendre aucun
son. Le prince ôta le verrou, ouvrit la porte et recula
d’étonnement ; un frisson même parcourut tous ses membres : devant lui se trouvait Nastasia Philippovna. Il la reconnut immédiatement d’après son portrait. À la vue de
Muichkine, la colère étincela dans les yeux de la visiteuse ;
elle entra vivement dans l’antichambre en poussant le prince
d’un coup d’épaule et dit d’une voix irritée, tandis qu’elle se
débarrassait de sa pelisse :
— Si tu es trop paresseux pour raccommoder la sonnette,
tu devrais du moins rester dans l’antichambre pour ouvrir
quand on frappe. Allons, voilà que maintenant il a laissé
tomber ma pelisse ! Quel lourdaud !
La pelisse, en effet, était par terre. Nastasia Philippovna,
au lieu d’attendre qu’on la lui ôtât, s’en était dépouillée elle-même, puis, sans regarder, l’avait jetée derrière elle au
prince, qui n’avait pas su la saisir au vol.
— Tu mérites d’être mis à la porte. Va m’annoncer !
Le prince voulut parler, mais son trouble était tel qu’il ne
put proférer un mot ; tenant toujours dans ses mains la pelisse
qu’il venait de ramasser, il se dirigea vers le salon.
— Eh bien ! voilà qu’à présent il s’en va avec la pelisse ! Pourquoi emportes-tu la pelisse ? Ha, ha, ha ! Mais tu es fou, sans doute ?
Le prince revint sur ses pas et regarda Nastasia Philippovna avec stupéfaction. En la voyant rire, il sourit lui-même, mais sa langue restait toujours comme collée à son palais. Au moment où il avait ouvert la porte à la jeune femme, il était devenu pâle ; maintenant le sang lui montait tout à coup au visage.
— Mais qu’est-ce que c’est que cet idiot ? cria-t-elle en
trépignant de colère. — Eh bien, où vas-tu ? Qui donc annonceras-tu ?
— Nastasia Philippovna, balbutia le prince.
— Comment me connais-tu ? lui demanda-t-elle vivement : — je ne t’ai jamais tant vu qu’aujourd’hui ! Va m’annoncer… Pourquoi crie-t-on là ?
— Ils se disputent, répondit le prince, et il se rendit au salon.
Au moment où il y entra, les choses menaçaient de prendre une mauvaise tournure ; Nina Alexandrovna était sur le point d’oublier complètement qu’elle s’était « soumise à tout » ; du reste, elle défendait Varia. Ptitzine, qui avait remis
son papier dans sa poche, se tenait aussi du côté de la jeune
fille. Celle-ci, dont la timidité n’était pas le défaut, recevait d’ailleurs sans sourciller les grossièretés de plus en plus brutales de son frère. D’ordinaire, en pareil cas, elle se taisait et se contentait de fixer Gania d’un air moqueur. Elle savait que la persistance de ce regard avait le don de l’exaspérer. Telle était la situation lorsque le prince, entrant dans la chambre, annonça :
— Nastasia Philippovna !