XI
Le prince quitta le salon et se retira dans sa chambre, où Kolia vint aussitôt le consoler. Le pauvre garçon ne semblait plus pouvoir à présent se séparer de Muichkine.
— Vous avez bien fait de vous en aller, dit-il, — le vacarme va recommencer là de plus belle. Voilà notre existence de chaque jour, et c’est à cause de cette Nastasia Philippovna que tout cela arrive.
— Il y a bien des souffrances chez vous, Kolia, observa le prince.
— Oui, il y en a beaucoup. De nous ce n’est pas la peine de parler. Nous pâtissons par notre faute. Mais, tenez, j’ai un grand ami, celui-là est encore plus malheureux. Voulez-vous que je vous fasse faire sa connaissance ?
— Très-volontiers. C’est un de vos camarades ?
— Oui, c’est presque un camarade. Je vous expliquerai tout cela plus tard… Mais comment trouvez-vous Nastasia Philippovna ? N’est-ce pas qu’elle est belle ? Je ne l’avais encore jamais vue, et pourtant ce n’était pas l’envie qui me manquait. Elle m’a positivement ébloui. Je pardonnerais tout à Ganka, s’il l’épousait par amour, mais pourquoi reçoit-il de l’argent ? voilà le malheur !
— Oui, votre frère ne me plaît pas beaucoup.
— Cela ne m’étonne pas ! Après ce que vous… Mais, vous savez, je ne puis souffrir ces manières de voir. Parce qu’un fou, un imbécile ou un scélérat sous l’apparence d’un fou a donné un soufflet à quelqu’un, voilà cet homme déshonoré pour la vie, à moins qu’il ne lave l’injure dans le sang ou
que son insulteur ne lui demande pardon à genoux. Selon
moi, c’est de l’absurdité et du despotisme. Le Bal masqué de
Lermontoff repose sur cette donnée, qui, à mon avis, est
stupide. Je veux dire qu’elle n’est pas naturelle. Mais il était
encore presque un enfant quand il a écrit ce drame.
— Votre sœur m’a beaucoup plu.
— Comme elle a craché sur la trogne de Ganka ! Varka est
une intrépide ! Mais vous n’avez pas fait comme elle, et je
suis sûr que ce n’est pas par manque d’audace. La voici elle-même ; quand on parle du loup, on en voit la queue. Je
savais bien qu’elle viendrait ; elle est noble quoiqu’elle ait
aussi des défauts.
Varia commença par houspiller quelque peu son jeune
frère.
— Ce n’est pas ici ta place ; va auprès du père. Il vous
ennuie, prince ?
— Pas du tout, au contraire.
— Allons, déjà en train de gronder, ma grande sœur ! C’est
ce qu’il y a de vilain chez elle. À propos, je croyais bien que
le père serait parti avec Rogojine. Sans doute, à présent, il
a des regrets. En effet, il faut que j’aille voir comment il se
comporte, ajouta Kolia en sortant.
— Grâce à Dieu, j’ai emmené maman et je l’ai couchée ; il
n’y a eu aucune nouvelle scène. Gania est confus et soucieux.
Il y a de quoi, du reste. Quelle leçon !… Je suis venue,
prince, pour vous remercier encore une fois et pour vous
demander une chose : vous ne connaissiez pas encore
Nastasia Philippovna ?
— Non, je ne la connaissais pas
— Comment se fait-il donc que vous lui ayez dit en face :
« Vous n’êtes pas telle ? » Vous avez bien deviné, paraît-il.
En effet, il est fort possible qu’elle ne soit pas telle. Du reste,
je n’entreprendrai pas de la déchiffrer ! Sans doute, elle avait
l’intention de nous blesser, cela est évident. Auparavant,
j’avais déjà entendu raconter bien des choses étranges sur son compte. Mais si elle venait pour nous inviter, pourquoi a-t-elle commencé par en user ainsi avec maman ? Ptitzine
la connaît très-bien, il dit n’avoir rien compris à sa conduite de tantôt. Et avec Rogojine ? On ne peut pas, quand on se
respecte, avoir une conversation pareille dans la maison de son… Maman est fort inquiète aussi à votre sujet…
— Il n’y a pas de quoi ! fit le prince en agitant le bras.
— Et comme elle s’est montrée docile avec vous !…
— Docile ? Comment ?
— Vous lui avez dit que c’était une honte pour elle d’être ainsi, et immédiatement elle est devenue tout autre. Vous avez de l’influence sur elle, prince, ajouta Varia avec un léger sourire.
La porte s’ouvrit et, à la grande surprise des deux interlocuteurs, entra Gabriel Ardalionovitch.
La présence de sa sœur ne le déconcerta même pas ; pendant quelque temps il resta debout sur le seuil ; puis, résolument, il s’avança vers le prince.
— Prince, j’ai commis une lâcheté, pardonnez-moi, cher, dit-il tout à coup d’un ton pénétré. Les traits de son visage
exprimaient une violente souffrance. Le prince le considéra avec étonnement et ne répondit pas tout de suite. — Eh
bien, pardonnez-moi ! eh bien, pardonnez-moi donc ! supplia
instamment Gania : — allons, si vous voulez, je vais vous baiser la main !
Profondément remué, Muichkine, sans dire un mot, ouvrit ses bras à Gania. Un baiser sincère scella leur réconciliation.
— J’étais bien loin de vous croire tel, observa enfin le prince, qui respirait avec effort : — je pensais que vous… en étiez incapable.
— Incapable de reconnaître mes torts !… Et où avais-je pris tantôt que vous étiez un idiot ? Vous remarquez ce que les autres ne remarquent jamais. Avec vous on pourrait causer, mais… il vaut mieux ne rien dire !
— Il y a encore quelqu’un devant qui vous devez vous avouer coupable, dit le prince en montrant Varia.
— Non, son inimitié m’est acquise pour toujours. Soyez sûr, prince, que je ne parle pas sans preuves ; ici on ne pardonne pas sincèrement ! répliqua avec vivacité Gania, et il s’écarta de sa sœur.
— Si, je te pardonne ! dit soudain Varia.
— Et tu iras ce soir chez Nastasia Philippovna ?
— J’irai si tu l’exiges, mais je te le demande à toi-même : n’est-il pas de toute impossibilité que j’y aille à présent ?
— Elle n’est pas ainsi. Vois-tu, elle pose des énigmes ! C’est un jeu !
Et Gania sourit avec amertume.
— Je sais bien qu’elle n’est pas ainsi et que, de sa part, c’est un jeu, mais quel jeu ? Et puis vois, Gania, pour qui elle te prend ! Elle a baisé la main de maman, soit ! Son insolence était un jeu, je l’admets encore, mais, en somme,
elle s’est moquée de toi ! Je t’assure, mon frère, que soixante-quinze mille roubles ne compensent pas cela ! Tu es encore
capable de sentiments nobles, voilà pourquoi je te parle ainsi. Hé, toi-même, ne va pas chez elle ! Prends garde ! Cela
ne peut pas avoir une heureuse issue.
Sur ce, Varia, tout agitée, sortit précipitamment de la chambre.
— Voilà comme ils sont toujours ici ! dit Gania en souriant : — vraiment, s’imaginent-ils que moi-même j’ignore cela ? Mais j’en sais bien plus qu’eux.
Comme il prononçait ces mots, il s’assit sur le divan avec le désir évident de prolonger sa visite.
— Alors je me demande, fit assez timidement le prince,
— comment vous vous êtes décidé à affronter un pareil tourment, sachant vous-même qu’en effet soixante-quinze
mille roubles ne le compensent pas.
— Je ne parle pas de cela, murmura Gania, — mais, à propos, dites-moi ce que vous en pensez, je tiens à avoir
votre avis : oui ou non, soixante-quinze mille roubles valent-ils la peine qu’on s’impose ce « tourment » ?
— Selon moi, ils n’en valent pas la peine.
— Allons, on le sait bien. Et il est honteux de se marier
dans ces conditions ?
— Très-honteux.
— Eh bien, sachez que je me marierai et que maintenant
c’est chose absolument décidée. Tout à l’heure encore j’hésitais, mais à présent plus ! Ne me faites pas d’observations !
Je sais d’avance tout ce que vous pouvez dire…
— Non, ce que je dirai n’est pas ce que vous pensez. Je
suis fort étonné de votre extraordinaire assurance…
— Comment ? Quelle assurance ?
— L’assurance où vous êtes que Nastasia Philippovna ne
peut manquer de vous épouser et que c’est déjà une affaire
finie ; ensuite, à supposer même qu’elle vous épouse, je
m’étonne que vous soyez si sûr de palper les soixante-quinze
mille roubles. Du reste, il y a sans doute ici bien des choses
que j’ignore.
Gania se rapprocha, par un brusque mouvement, de son
interlocuteur.
— Assurément vous ne savez pas tout, dit-il, — et pourquoi donc, sans cela, me résignerais-je à tous ces ennuis ?
— Il me semble que de tels cas se produisent très-fréquemment : on se marie par intérêt, et l’argent reste entre
les mains de la femme.
— N-non ; dans l’espèce, il n’en sera pas ainsi… Ici… ici il
y a des circonstances… murmura Gania, devenu pensif et
inquiet. — Mais, pour ce qui est de sa réponse, elle ne peut
faire l’objet d’aucun doute, se hâta-t-il d’ajouter. — D’où
concluez-vous qu’elle me refusera sa main ?
— Je ne sais rien, sinon ce que j’ai vu ; vous avez entendu
aussi Barbara Ardalionovna dire tout à l’heure…
— Eh ! ses paroles n’ont pas d’importance, elle ne sait que
dire. Mais, quant à Rogojine, Nastasia Philippovna s’est
moquée de lui, soyez-en sûr, je m’en suis bien aperçu. Cela
était évident. Tantôt j’ai eu un peu peur, mais à présent
je vois ce qui en est. Peut-être aussi m’objecterez-vous sa
manière d’être avec ma mère, avec mon père et avec Varia ?
— Et avec vous.
— Soit ; mais il y avait ici une vieille rancune féminine,
et rien de plus. C’est une femme terriblement irascible, vindicative et orgueilleuse. On dirait un employé victime d’un
passe-droit ! Elle voulait se montrer, afficher son mépris
pour eux… et pour moi, c’est la vérité, je ne le nie pas…
Et pourtant elle m’épousera. Vous n’avez pas idée des comédies dont l’amour-propre humain est capable : voyez-vous,
elle me considère comme un drôle, parce que je la prends
tout uniment pour sa fortune, elle une femme entretenue, et
elle ne sait pas qu’un autre en userait plus lâchement encore :
il s’accrocherait à elle, lui tiendrait force discours libéraux
et progressistes ; bref, en jouant habilement de la question
des femmes, il ferait croire sans aucune peine à cette sotte
vaniteuse qu’il la recherche en mariage uniquement à cause
de sa « noblesse d’âme » et de « son malheur », alors qu’au
bout du compte lui-même ne l’épouserait que pour son
argent. Ce qui me nuit à ses yeux, c’est que je ne veux pas
feindre, et il le faudrait. Mais elle, qu’est-ce qu’elle fait ?
N’est-ce pas la même chose ? Alors pourquoi me méprise-t-elle, et joue-t-elle ces comédies ? Parce que moi-même, au lieu
de m’aplatir, je fais preuve de fierté. Eh bien, nous verrons !
— Se peut-il qu’avant cela vous l’ayez aimée ?
— Je l’ai aimée dans le commencement. Allons, assez…
Il y a des femmes qui sont bonnes comme maîtresses, mais
qui ne valent rien comme épouses. Je ne dis pas que j’aie
été l’amant de Nastasia Philippovna. Si elle veut vivre en
paix avec moi, je vivrai en paix avec elle ; si elle s’insurge,
je la lâcherai tout de suite et j’emporterai l’argent avec moi.
Je n’entends pas être ridicule ; c’est ce que je veux éviter
avant tout.
— Il me semble toujours que Nastasia Philippovna est
intelligente, reprit avec précaution le prince. — Pourquoi,
pressentant les tribulations qui l’attendent, donne-t-elle dans
le trébuchet ? Elle pourrait épouser un autre que vous. Voilà ce qui m’étonne.
— Mais ici même il y a un calcul ! Vous ne savez pas tout,
prince… ici… et, en dehors de cela, elle est convaincue que
je l’aime à la folie, je vous le jure. Et, savez-vous ? je suis
très-porté à croire qu’elle m’aime aussi, à sa façon, s’entend,
vous connaissez le proverbe : « Celui que j’aime, je le bats. »
Toute la vie, elle verra en moi un valet de carreau (et il lui
faut cela peut-être) ; mais, malgré tout, elle m’aimera à sa
manière ; elle s’y prépare, tel est son caractère. C’est une
femme foncièrement russe, je vous le dis ; mais, de mon
côté, je lui réserve une surprise. Sans avoir été aucunement
préméditée, la scène de tantôt avec Varia est arrivée fort à
propos pour servir mes intérêts : Nastasia Philippovna a eu
la preuve de mon attachement, elle a vu que, pour elle, je
rompais tous mes liens de famille. Nous ne sommes pas
bêtes non plus, soyez-en sûr. À propos, ne trouvez-vous pas
que je bavarde beaucoup ? Au fait, j’ai peut-être tort, cher
prince, de vous faire ainsi mes confidences. Mais je me suis
jeté sur vous, justement parce que vous êtes le premier
homme noble qui me soit tombé sous la main ; quand je dis
que « je me suis jeté sur vous », ne prenez pas cela pour
un calembour. Vous ne m’en voulez pas de ce qui s’est
passé tout à l’heure, n’est-ce pas ? C’est peut-être la première
fois, depuis deux ans, que je parle à cœur ouvert. Ici il y a
terriblement peu d’honnêtes gens ; pas un n’est plus honnête
que Ptitzine. Eh bien, vous riez, je crois ? Les drôles aiment
les honnêtes gens, — vous ne le saviez pas ? Et je… Mais,
du reste, pourquoi suis-je un drôle ? dites-le-moi franchement. Parce qu’ils m’appellent tous ainsi, à commencer
par Nastasia Philippovna ? Sachez qu’après eux et après
elle, moi-même je m’applique cette épithète ! Soit, va pour
drôle !
— À présent, je ne vous considérerai plus jamais comme
un drôle, dit Muichkine. — Tantôt je vous avais pris pour
un vrai scélérat, et tout d’un coup vous m’avez causé une
telle joie ! C’est une leçon, cela prouve qu’il ne faut pas
juger à la légère. Maintenant, je vois que, loin d’être un scélérat, vous ne pouvez même pas être considéré comme un
homme très-corrompu. À mon avis, vous faites simplement
partie des gens les plus ordinaires ; si vous vous distinguez
par quelque chose, c’est par une grande faiblesse et un défaut
complet d’originalité.
Ces paroles amenèrent un sourire venimeux sur les lèvres
de Gania, mais il ne les releva point. En s’apercevant qu’il
avait blessé son interlocuteur, le prince se sentit confus et il
garda aussi le silence.
— Mon père vous a demandé de l’argent ? questionna tout
à coup Gania.
— Non.
— Il vous en demandera, ne lui en donnez pas. Et pourtant il a été un homme comme il faut, je me le rappelle. Il
était reçu dans la bonne société. Mais comme la décadence
arrive vite pour tous ces vieux gentlemen ! Dès qu’un revers
de fortune les a atteints, une transformation complète
s’opère en eux. Autrefois il ne mentait pas ainsi, je vous
l’assure, il avait seulement une pointe d’exaltation trop
prononcée, et — voilà ce qu’il est devenu ! Sans doute la
faute en est au vin. Savez-vous qu’il entretient une maîtresse ?
À présent, ce n’est plus simplement un hâbleur inoffensif. Je
ne puis comprendre la longanimité de ma mère. Il vous a
raconté le siège de Kars ? Ou bien il vous aura dit qu’il
avait un cheval gris qui parlait ? Il ne craint pas de débiter
de pareilles blagues.
Et Gania partit d’un bruyant éclat de rire.
— Pourquoi me regardez-vous ainsi ? demanda-t-il brusquement au prince.
— Je m’étonne de vous voir rire si franchement. En vérité,
vous avez encore une gaieté enfantine. Tantôt vous êtes venu
vous réconcilier avec moi et vous m’avez dit : « Si vous
voulez, je vous baiserai la main », — un enfant ne se serait
pas comporté autrement. Vous êtes donc encore capable de
parler et d’agir avec la naïveté du jeune âge. Puis, tout d’un
coup, voilà que vous m’entretenez de ce ténébreux projet, de ces soixante-quinze mille roubles. Vraiment, tout cela me
semble absurde et impossible.
— Que prétendez-vous conclure de là ?
— Que vous vous lancez peut-être étourdiment dans cette
entreprise et que vous feriez bien d’y regarder à deux fois.
Il se peut que Barbara Ardalionovna ait raison.
— Ah ! de la morale ! Je sais moi-même que je suis encore
un gamin, répliqua vivement Gania, — et je le prouve par
cela seul que j’ai engagé avec vous une semblable conversation. Ce n’est point par calcul, prince, que je me lance dans
cette ténébreuse affaire, continua le jeune homme, qui,
blessé dans son amour-propre, n’était plus maître de sa
parole, — si je faisais un calcul, je me tromperais certainement, car je suis encore trop faible de tête et de caractère.
J’obéis à une passion, à un entraînement, parce qu’il y a
pour moi un but qui prime tout le reste. Vous croyez qu’une
fois en possession de soixante-quinze mille roubles, je m’empresserai d’acheter une voiture. Non ; alors j’achèverai d’user
la vieille redingote que je porte depuis trois ans, et je renoncerai à toutes mes relations de club. Je prendrai exemple
sur les gens arrivés. À dix-sept ans Ptitzine couchait dans la
rue, il vendait des canifs et il a commencé avec un kopek ;
maintenant il possède soixante mille roubles, mais, pour en
arriver là, à quelle gymnastique il a dû se livrer ! Eh bien,
ce sont ces débuts pénibles que je veux m’épargner, je commencerai d’emblée avec un capital ; dans quinze ans on dira :
« Voilà Ivolguine, le roi des Juifs. » Vous prétendez que je
n’ai pas d’originalité. Remarquez-le, cher prince, rien n’est
plus offensant pour un homme de notre temps et de notre
race que de s’entendre dire qu’il manque d’originalité, qu’il
est faible de caractère, qu’il n’a point de talents particuliers,
qu’il est un homme ordinaire. Vous ne m’avez pas même
fait l’honneur de me considérer comme un drôle, et, vous
savez, tantôt je vous aurais volontiers mangé à cause de
cela. Vous m’avez blessé plus cruellement qu’Épantchine, qui
me croit capable de lui vendre ma femme (notez bien que, de sa part, cette conjecture est purement gratuite, vu qu’il
n’a jamais été question de rien de semblable entre nous) ! Il
y a longtemps, batuchka, que cela m’exaspère, et je veux
faire fortune. Une fois riche, sachez-le, je serai un homme
original au plus haut degré. Ce qu’il y a de plus vil et de
plus haïssable dans l’argent, c’est qu’il donne même des
talents. Et il en donnera jusqu’à la fin du monde. Vous direz
que tout cela est de l’enfantillage ou de la poésie, — eh bien,
ce n’en sera que plus amusant pour moi, mais l’affaire se
fera. J’irai jusqu’au bout. Rira bien qui rira le dernier !
Pourquoi Épantchine m’outrage-t-il ainsi ? Par méchanceté ?
Pas du tout. Simplement parce que je suis un zéro social.
Eh bien, mais alors… Assez causé pourtant, Kolia a déjà
montré deux fois son nez, c’est-à-dire que le dîner vous
attend. Moi, je sors. Je viendrai quelquefois vous voir. Vous
ne serez pas mal chez nous ; à présent on va vous considérer
comme un membre de la famille. Mais faites attention, ne
me trahissez pas. Il me semble que vous et moi nous serons
ou amis ou ennemis. Dites-moi, prince, si tantôt je vous
avais baisé la main (comme j’étais sincèrement disposé à le
faire), ne pensez-vous pas qu’après cela je serais devenu
votre ennemi ?
Muichkine réfléchit un instant, puis se mit à rire.
— Vous le seriez devenu certainement, répondit-il, —
mais pas pour toujours ; plus tard cela aurait été plus fort
que vous, vous m’auriez pardonné.
— Eh ! Mais avec vous il faut être plus circonspect. Qui
sait ? vous êtes peut-être mon ennemi ? À propos ; ha, ha, ha !
J’allais oublier de vous le demander : j’ai cru m’apercevoir
que Nastasia Philippovna vous plaît beaucoup ; est-ce vrai,
dites ?
— Oui… elle me plaît.
— Vous êtes amoureux d’elle ?
— N-non.
— Il est devenu tout rouge et il souffre. Allons, c’est bien,
je ne rirai pas ; au revoir. Mais, vous savez, c’est une femme vertueuse, — pouvez-vous croire cela ? Vous pensez qu’elle
vit avec ce Totzky ? Pas du tout ! Il y a même déjà longtemps
que leurs relations ont cessé. Avez-vous remarqué aussi qu’elle
perd facilement la tramontane, et que, tantôt, à de certains
moments, elle s’est troublée ? C’est positif. Voilà pourtant
les femmes qui aiment la domination ! Allons, adieu !
Ganetchka sortit d’un air beaucoup plus dégagé qu’il n’était
entré ; il avait recouvré toute sa bonne humeur. Pendant
dix minutes, le prince resta immobile et pensif.
Kolia entre-bâilla de nouveau la porte et passa sa tête par
l’ouverture.
— Je ne dînerai pas, Kolia ; j’ai bien déjeuné ce matin
chez les Épantchine.
Entrant dans la chambre, Kolia remit au prince un pli
cacheté. C’était un billet écrit par le général. On voyait sur
le visage de l’enfant combien il lui en coûtait de s’acquitter
de cette commission. Après avoir lu le pli, Muichkine se leva
et prit son chapeau.
— C’est à deux pas d’ici, dit Kolia confus. — Il est là maintenant en train de boire. Et comment a-t-il pu se faire ouvrir
un crédit dans cette maison ? je n’y comprends rien. Prince,
cher, s’il vous plaît, ne dites pas ici que je vous ai remis ce
billet ! Mille fois j’ai juré que je ne me chargerais plus de
commissions semblables, mais je n’ai pas le courage de les
refuser. Du reste, je vous en prie, ne vous gênez pas avec
lui : donnez quelque menue monnaie et ce sera une affaire
finie.
— Moi-même, Kolia, je voulais voir votre papa ; j’ai à lui
parler… Partons…
XI
Le prince quitta le salon et se retira dans sa chambre, où Kolia vint aussitôt le consoler. Le pauvre garçon ne semblait plus pouvoir à présent se séparer de Muichkine.
— Vous avez bien fait de vous en aller, dit-il, — le vacarme va recommencer là de plus belle. Voilà notre existence de chaque jour, et c’est à cause de cette Nastasia Philippovna que tout cela arrive.
— Il y a bien des souffrances chez vous, Kolia, observa le prince.
— Oui, il y en a beaucoup. De nous ce n’est pas la peine de parler. Nous pâtissons par notre faute. Mais, tenez, j’ai un grand ami, celui-là est encore plus malheureux. Voulez-vous que je vous fasse faire sa connaissance ?
— Très-volontiers. C’est un de vos camarades ?
— Oui, c’est presque un camarade. Je vous expliquerai tout cela plus tard… Mais comment trouvez-vous Nastasia Philippovna ? N’est-ce pas qu’elle est belle ? Je ne l’avais encore jamais vue, et pourtant ce n’était pas l’envie qui me manquait. Elle m’a positivement ébloui. Je pardonnerais tout à Ganka, s’il l’épousait par amour, mais pourquoi reçoit-il de l’argent ? voilà le malheur !
— Oui, votre frère ne me plaît pas beaucoup.
— Cela ne m’étonne pas ! Après ce que vous… Mais, vous savez, je ne puis souffrir ces manières de voir. Parce qu’un fou, un imbécile ou un scélérat sous l’apparence d’un fou a donné un soufflet à quelqu’un, voilà cet homme déshonoré pour la vie, à moins qu’il ne lave l’injure dans le sang ou
que son insulteur ne lui demande pardon à genoux. Selon
moi, c’est de l’absurdité et du despotisme. Le Bal masqué de
Lermontoff repose sur cette donnée, qui, à mon avis, est
stupide. Je veux dire qu’elle n’est pas naturelle. Mais il était
encore presque un enfant quand il a écrit ce drame.
— Votre sœur m’a beaucoup plu.
— Comme elle a craché sur la trogne de Ganka ! Varka est
une intrépide ! Mais vous n’avez pas fait comme elle, et je
suis sûr que ce n’est pas par manque d’audace. La voici elle-même ; quand on parle du loup, on en voit la queue. Je
savais bien qu’elle viendrait ; elle est noble quoiqu’elle ait
aussi des défauts.
Varia commença par houspiller quelque peu son jeune
frère.
— Ce n’est pas ici ta place ; va auprès du père. Il vous
ennuie, prince ?
— Pas du tout, au contraire.
— Allons, déjà en train de gronder, ma grande sœur ! C’est
ce qu’il y a de vilain chez elle. À propos, je croyais bien que
le père serait parti avec Rogojine. Sans doute, à présent, il
a des regrets. En effet, il faut que j’aille voir comment il se
comporte, ajouta Kolia en sortant.
— Grâce à Dieu, j’ai emmené maman et je l’ai couchée ; il
n’y a eu aucune nouvelle scène. Gania est confus et soucieux.
Il y a de quoi, du reste. Quelle leçon !… Je suis venue,
prince, pour vous remercier encore une fois et pour vous
demander une chose : vous ne connaissiez pas encore
Nastasia Philippovna ?
— Non, je ne la connaissais pas
— Comment se fait-il donc que vous lui ayez dit en face :
« Vous n’êtes pas telle ? » Vous avez bien deviné, paraît-il.
En effet, il est fort possible qu’elle ne soit pas telle. Du reste,
je n’entreprendrai pas de la déchiffrer ! Sans doute, elle avait
l’intention de nous blesser, cela est évident. Auparavant,
j’avais déjà entendu raconter bien des choses étranges sur son compte. Mais si elle venait pour nous inviter, pourquoi a-t-elle commencé par en user ainsi avec maman ? Ptitzine
la connaît très-bien, il dit n’avoir rien compris à sa conduite de tantôt. Et avec Rogojine ? On ne peut pas, quand on se
respecte, avoir une conversation pareille dans la maison de son… Maman est fort inquiète aussi à votre sujet…
— Il n’y a pas de quoi ! fit le prince en agitant le bras.
— Et comme elle s’est montrée docile avec vous !…
— Docile ? Comment ?
— Vous lui avez dit que c’était une honte pour elle d’être ainsi, et immédiatement elle est devenue tout autre. Vous avez de l’influence sur elle, prince, ajouta Varia avec un léger sourire.
La porte s’ouvrit et, à la grande surprise des deux interlocuteurs, entra Gabriel Ardalionovitch.
La présence de sa sœur ne le déconcerta même pas ; pendant quelque temps il resta debout sur le seuil ; puis, résolument, il s’avança vers le prince.
— Prince, j’ai commis une lâcheté, pardonnez-moi, cher, dit-il tout à coup d’un ton pénétré. Les traits de son visage
exprimaient une violente souffrance. Le prince le considéra avec étonnement et ne répondit pas tout de suite. — Eh
bien, pardonnez-moi ! eh bien, pardonnez-moi donc ! supplia
instamment Gania : — allons, si vous voulez, je vais vous baiser la main !
Profondément remué, Muichkine, sans dire un mot, ouvrit ses bras à Gania. Un baiser sincère scella leur réconciliation.
— J’étais bien loin de vous croire tel, observa enfin le prince, qui respirait avec effort : — je pensais que vous… en étiez incapable.
— Incapable de reconnaître mes torts !… Et où avais-je pris tantôt que vous étiez un idiot ? Vous remarquez ce que les autres ne remarquent jamais. Avec vous on pourrait causer, mais… il vaut mieux ne rien dire !
— Il y a encore quelqu’un devant qui vous devez vous avouer coupable, dit le prince en montrant Varia.
— Non, son inimitié m’est acquise pour toujours. Soyez sûr, prince, que je ne parle pas sans preuves ; ici on ne pardonne pas sincèrement ! répliqua avec vivacité Gania, et il s’écarta de sa sœur.
— Si, je te pardonne ! dit soudain Varia.
— Et tu iras ce soir chez Nastasia Philippovna ?
— J’irai si tu l’exiges, mais je te le demande à toi-même : n’est-il pas de toute impossibilité que j’y aille à présent ?
— Elle n’est pas ainsi. Vois-tu, elle pose des énigmes ! C’est un jeu !
Et Gania sourit avec amertume.
— Je sais bien qu’elle n’est pas ainsi et que, de sa part, c’est un jeu, mais quel jeu ? Et puis vois, Gania, pour qui elle te prend ! Elle a baisé la main de maman, soit ! Son insolence était un jeu, je l’admets encore, mais, en somme,
elle s’est moquée de toi ! Je t’assure, mon frère, que soixante-quinze mille roubles ne compensent pas cela ! Tu es encore
capable de sentiments nobles, voilà pourquoi je te parle ainsi. Hé, toi-même, ne va pas chez elle ! Prends garde ! Cela
ne peut pas avoir une heureuse issue.
Sur ce, Varia, tout agitée, sortit précipitamment de la chambre.
— Voilà comme ils sont toujours ici ! dit Gania en souriant : — vraiment, s’imaginent-ils que moi-même j’ignore cela ? Mais j’en sais bien plus qu’eux.
Comme il prononçait ces mots, il s’assit sur le divan avec le désir évident de prolonger sa visite.
— Alors je me demande, fit assez timidement le prince,
— comment vous vous êtes décidé à affronter un pareil tourment, sachant vous-même qu’en effet soixante-quinze
mille roubles ne le compensent pas.
— Je ne parle pas de cela, murmura Gania, — mais, à propos, dites-moi ce que vous en pensez, je tiens à avoir
votre avis : oui ou non, soixante-quinze mille roubles valent-ils la peine qu’on s’impose ce « tourment » ?
— Selon moi, ils n’en valent pas la peine.
— Allons, on le sait bien. Et il est honteux de se marier
dans ces conditions ?
— Très-honteux.
— Eh bien, sachez que je me marierai et que maintenant
c’est chose absolument décidée. Tout à l’heure encore j’hésitais, mais à présent plus ! Ne me faites pas d’observations !
Je sais d’avance tout ce que vous pouvez dire…
— Non, ce que je dirai n’est pas ce que vous pensez. Je
suis fort étonné de votre extraordinaire assurance…
— Comment ? Quelle assurance ?
— L’assurance où vous êtes que Nastasia Philippovna ne
peut manquer de vous épouser et que c’est déjà une affaire
finie ; ensuite, à supposer même qu’elle vous épouse, je
m’étonne que vous soyez si sûr de palper les soixante-quinze
mille roubles. Du reste, il y a sans doute ici bien des choses
que j’ignore.
Gania se rapprocha, par un brusque mouvement, de son
interlocuteur.
— Assurément vous ne savez pas tout, dit-il, — et pourquoi donc, sans cela, me résignerais-je à tous ces ennuis ?
— Il me semble que de tels cas se produisent très-fréquemment : on se marie par intérêt, et l’argent reste entre
les mains de la femme.
— N-non ; dans l’espèce, il n’en sera pas ainsi… Ici… ici il
y a des circonstances… murmura Gania, devenu pensif et
inquiet. — Mais, pour ce qui est de sa réponse, elle ne peut
faire l’objet d’aucun doute, se hâta-t-il d’ajouter. — D’où
concluez-vous qu’elle me refusera sa main ?
— Je ne sais rien, sinon ce que j’ai vu ; vous avez entendu
aussi Barbara Ardalionovna dire tout à l’heure…
— Eh ! ses paroles n’ont pas d’importance, elle ne sait que
dire. Mais, quant à Rogojine, Nastasia Philippovna s’est
moquée de lui, soyez-en sûr, je m’en suis bien aperçu. Cela
était évident. Tantôt j’ai eu un peu peur, mais à présent
je vois ce qui en est. Peut-être aussi m’objecterez-vous sa
manière d’être avec ma mère, avec mon père et avec Varia ?
— Et avec vous.
— Soit ; mais il y avait ici une vieille rancune féminine,
et rien de plus. C’est une femme terriblement irascible, vindicative et orgueilleuse. On dirait un employé victime d’un
passe-droit ! Elle voulait se montrer, afficher son mépris
pour eux… et pour moi, c’est la vérité, je ne le nie pas…
Et pourtant elle m’épousera. Vous n’avez pas idée des comédies dont l’amour-propre humain est capable : voyez-vous,
elle me considère comme un drôle, parce que je la prends
tout uniment pour sa fortune, elle une femme entretenue, et
elle ne sait pas qu’un autre en userait plus lâchement encore :
il s’accrocherait à elle, lui tiendrait force discours libéraux
et progressistes ; bref, en jouant habilement de la question
des femmes, il ferait croire sans aucune peine à cette sotte
vaniteuse qu’il la recherche en mariage uniquement à cause
de sa « noblesse d’âme » et de « son malheur », alors qu’au
bout du compte lui-même ne l’épouserait que pour son
argent. Ce qui me nuit à ses yeux, c’est que je ne veux pas
feindre, et il le faudrait. Mais elle, qu’est-ce qu’elle fait ?
N’est-ce pas la même chose ? Alors pourquoi me méprise-t-elle, et joue-t-elle ces comédies ? Parce que moi-même, au lieu
de m’aplatir, je fais preuve de fierté. Eh bien, nous verrons !
— Se peut-il qu’avant cela vous l’ayez aimée ?
— Je l’ai aimée dans le commencement. Allons, assez…
Il y a des femmes qui sont bonnes comme maîtresses, mais
qui ne valent rien comme épouses. Je ne dis pas que j’aie
été l’amant de Nastasia Philippovna. Si elle veut vivre en
paix avec moi, je vivrai en paix avec elle ; si elle s’insurge,
je la lâcherai tout de suite et j’emporterai l’argent avec moi.
Je n’entends pas être ridicule ; c’est ce que je veux éviter
avant tout.
— Il me semble toujours que Nastasia Philippovna est
intelligente, reprit avec précaution le prince. — Pourquoi,
pressentant les tribulations qui l’attendent, donne-t-elle dans
le trébuchet ? Elle pourrait épouser un autre que vous. Voilà ce qui m’étonne.
— Mais ici même il y a un calcul ! Vous ne savez pas tout,
prince… ici… et, en dehors de cela, elle est convaincue que
je l’aime à la folie, je vous le jure. Et, savez-vous ? je suis
très-porté à croire qu’elle m’aime aussi, à sa façon, s’entend,
vous connaissez le proverbe : « Celui que j’aime, je le bats. »
Toute la vie, elle verra en moi un valet de carreau (et il lui
faut cela peut-être) ; mais, malgré tout, elle m’aimera à sa
manière ; elle s’y prépare, tel est son caractère. C’est une
femme foncièrement russe, je vous le dis ; mais, de mon
côté, je lui réserve une surprise. Sans avoir été aucunement
préméditée, la scène de tantôt avec Varia est arrivée fort à
propos pour servir mes intérêts : Nastasia Philippovna a eu
la preuve de mon attachement, elle a vu que, pour elle, je
rompais tous mes liens de famille. Nous ne sommes pas
bêtes non plus, soyez-en sûr. À propos, ne trouvez-vous pas
que je bavarde beaucoup ? Au fait, j’ai peut-être tort, cher
prince, de vous faire ainsi mes confidences. Mais je me suis
jeté sur vous, justement parce que vous êtes le premier
homme noble qui me soit tombé sous la main ; quand je dis
que « je me suis jeté sur vous », ne prenez pas cela pour
un calembour. Vous ne m’en voulez pas de ce qui s’est
passé tout à l’heure, n’est-ce pas ? C’est peut-être la première
fois, depuis deux ans, que je parle à cœur ouvert. Ici il y a
terriblement peu d’honnêtes gens ; pas un n’est plus honnête
que Ptitzine. Eh bien, vous riez, je crois ? Les drôles aiment
les honnêtes gens, — vous ne le saviez pas ? Et je… Mais,
du reste, pourquoi suis-je un drôle ? dites-le-moi franchement. Parce qu’ils m’appellent tous ainsi, à commencer
par Nastasia Philippovna ? Sachez qu’après eux et après
elle, moi-même je m’applique cette épithète ! Soit, va pour
drôle !
— À présent, je ne vous considérerai plus jamais comme
un drôle, dit Muichkine. — Tantôt je vous avais pris pour
un vrai scélérat, et tout d’un coup vous m’avez causé une
telle joie ! C’est une leçon, cela prouve qu’il ne faut pas
juger à la légère. Maintenant, je vois que, loin d’être un scélérat, vous ne pouvez même pas être considéré comme un
homme très-corrompu. À mon avis, vous faites simplement
partie des gens les plus ordinaires ; si vous vous distinguez
par quelque chose, c’est par une grande faiblesse et un défaut
complet d’originalité.
Ces paroles amenèrent un sourire venimeux sur les lèvres
de Gania, mais il ne les releva point. En s’apercevant qu’il
avait blessé son interlocuteur, le prince se sentit confus et il
garda aussi le silence.
— Mon père vous a demandé de l’argent ? questionna tout
à coup Gania.
— Non.
— Il vous en demandera, ne lui en donnez pas. Et pourtant il a été un homme comme il faut, je me le rappelle. Il
était reçu dans la bonne société. Mais comme la décadence
arrive vite pour tous ces vieux gentlemen ! Dès qu’un revers
de fortune les a atteints, une transformation complète
s’opère en eux. Autrefois il ne mentait pas ainsi, je vous
l’assure, il avait seulement une pointe d’exaltation trop
prononcée, et — voilà ce qu’il est devenu ! Sans doute la
faute en est au vin. Savez-vous qu’il entretient une maîtresse ?
À présent, ce n’est plus simplement un hâbleur inoffensif. Je
ne puis comprendre la longanimité de ma mère. Il vous a
raconté le siège de Kars ? Ou bien il vous aura dit qu’il
avait un cheval gris qui parlait ? Il ne craint pas de débiter
de pareilles blagues.
Et Gania partit d’un bruyant éclat de rire.
— Pourquoi me regardez-vous ainsi ? demanda-t-il brusquement au prince.
— Je m’étonne de vous voir rire si franchement. En vérité,
vous avez encore une gaieté enfantine. Tantôt vous êtes venu
vous réconcilier avec moi et vous m’avez dit : « Si vous
voulez, je vous baiserai la main », — un enfant ne se serait
pas comporté autrement. Vous êtes donc encore capable de
parler et d’agir avec la naïveté du jeune âge. Puis, tout d’un
coup, voilà que vous m’entretenez de ce ténébreux projet, de ces soixante-quinze mille roubles. Vraiment, tout cela me
semble absurde et impossible.
— Que prétendez-vous conclure de là ?
— Que vous vous lancez peut-être étourdiment dans cette
entreprise et que vous feriez bien d’y regarder à deux fois.
Il se peut que Barbara Ardalionovna ait raison.
— Ah ! de la morale ! Je sais moi-même que je suis encore
un gamin, répliqua vivement Gania, — et je le prouve par
cela seul que j’ai engagé avec vous une semblable conversation. Ce n’est point par calcul, prince, que je me lance dans
cette ténébreuse affaire, continua le jeune homme, qui,
blessé dans son amour-propre, n’était plus maître de sa
parole, — si je faisais un calcul, je me tromperais certainement, car je suis encore trop faible de tête et de caractère.
J’obéis à une passion, à un entraînement, parce qu’il y a
pour moi un but qui prime tout le reste. Vous croyez qu’une
fois en possession de soixante-quinze mille roubles, je m’empresserai d’acheter une voiture. Non ; alors j’achèverai d’user
la vieille redingote que je porte depuis trois ans, et je renoncerai à toutes mes relations de club. Je prendrai exemple
sur les gens arrivés. À dix-sept ans Ptitzine couchait dans la
rue, il vendait des canifs et il a commencé avec un kopek ;
maintenant il possède soixante mille roubles, mais, pour en
arriver là, à quelle gymnastique il a dû se livrer ! Eh bien,
ce sont ces débuts pénibles que je veux m’épargner, je commencerai d’emblée avec un capital ; dans quinze ans on dira :
« Voilà Ivolguine, le roi des Juifs. » Vous prétendez que je
n’ai pas d’originalité. Remarquez-le, cher prince, rien n’est
plus offensant pour un homme de notre temps et de notre
race que de s’entendre dire qu’il manque d’originalité, qu’il
est faible de caractère, qu’il n’a point de talents particuliers,
qu’il est un homme ordinaire. Vous ne m’avez pas même
fait l’honneur de me considérer comme un drôle, et, vous
savez, tantôt je vous aurais volontiers mangé à cause de
cela. Vous m’avez blessé plus cruellement qu’Épantchine, qui
me croit capable de lui vendre ma femme (notez bien que, de sa part, cette conjecture est purement gratuite, vu qu’il
n’a jamais été question de rien de semblable entre nous) ! Il
y a longtemps, batuchka, que cela m’exaspère, et je veux
faire fortune. Une fois riche, sachez-le, je serai un homme
original au plus haut degré. Ce qu’il y a de plus vil et de
plus haïssable dans l’argent, c’est qu’il donne même des
talents. Et il en donnera jusqu’à la fin du monde. Vous direz
que tout cela est de l’enfantillage ou de la poésie, — eh bien,
ce n’en sera que plus amusant pour moi, mais l’affaire se
fera. J’irai jusqu’au bout. Rira bien qui rira le dernier !
Pourquoi Épantchine m’outrage-t-il ainsi ? Par méchanceté ?
Pas du tout. Simplement parce que je suis un zéro social.
Eh bien, mais alors… Assez causé pourtant, Kolia a déjà
montré deux fois son nez, c’est-à-dire que le dîner vous
attend. Moi, je sors. Je viendrai quelquefois vous voir. Vous
ne serez pas mal chez nous ; à présent on va vous considérer
comme un membre de la famille. Mais faites attention, ne
me trahissez pas. Il me semble que vous et moi nous serons
ou amis ou ennemis. Dites-moi, prince, si tantôt je vous
avais baisé la main (comme j’étais sincèrement disposé à le
faire), ne pensez-vous pas qu’après cela je serais devenu
votre ennemi ?
Muichkine réfléchit un instant, puis se mit à rire.
— Vous le seriez devenu certainement, répondit-il, —
mais pas pour toujours ; plus tard cela aurait été plus fort
que vous, vous m’auriez pardonné.
— Eh ! Mais avec vous il faut être plus circonspect. Qui
sait ? vous êtes peut-être mon ennemi ? À propos ; ha, ha, ha !
J’allais oublier de vous le demander : j’ai cru m’apercevoir
que Nastasia Philippovna vous plaît beaucoup ; est-ce vrai,
dites ?
— Oui… elle me plaît.
— Vous êtes amoureux d’elle ?
— N-non.
— Il est devenu tout rouge et il souffre. Allons, c’est bien,
je ne rirai pas ; au revoir. Mais, vous savez, c’est une femme vertueuse, — pouvez-vous croire cela ? Vous pensez qu’elle
vit avec ce Totzky ? Pas du tout ! Il y a même déjà longtemps
que leurs relations ont cessé. Avez-vous remarqué aussi qu’elle
perd facilement la tramontane, et que, tantôt, à de certains
moments, elle s’est troublée ? C’est positif. Voilà pourtant
les femmes qui aiment la domination ! Allons, adieu !
Ganetchka sortit d’un air beaucoup plus dégagé qu’il n’était
entré ; il avait recouvré toute sa bonne humeur. Pendant
dix minutes, le prince resta immobile et pensif.
Kolia entre-bâilla de nouveau la porte et passa sa tête par
l’ouverture.
— Je ne dînerai pas, Kolia ; j’ai bien déjeuné ce matin
chez les Épantchine.
Entrant dans la chambre, Kolia remit au prince un pli
cacheté. C’était un billet écrit par le général. On voyait sur
le visage de l’enfant combien il lui en coûtait de s’acquitter
de cette commission. Après avoir lu le pli, Muichkine se leva
et prit son chapeau.
— C’est à deux pas d’ici, dit Kolia confus. — Il est là maintenant en train de boire. Et comment a-t-il pu se faire ouvrir
un crédit dans cette maison ? je n’y comprends rien. Prince,
cher, s’il vous plaît, ne dites pas ici que je vous ai remis ce
billet ! Mille fois j’ai juré que je ne me chargerais plus de
commissions semblables, mais je n’ai pas le courage de les
refuser. Du reste, je vous en prie, ne vous gênez pas avec
lui : donnez quelque menue monnaie et ce sera une affaire
finie.
— Moi-même, Kolia, je voulais voir votre papa ; j’ai à lui
parler… Partons…