CHAPITRE XIX.
L’Ingénu, la belle Saint-Yves, et leurs parents, sont rassemblés.
La généreuse et respectable infidèle était avec son frère l’abbé de
Saint-Yves, le bon prieur de la Montagne, et la dame de Kerkabon. Tous étaient
également étonnés; mais leur situation et leurs sentiments étaient bien
différents. L’abbé de Saint-Yves pleurait ses torts aux pieds de sa
soeur, qui lui pardonnait. Le prieur et sa tendre soeur pleuraient aussi, mais
de joie; le vilain bailli et son insupportable fils ne troublaient point cette
scène touchante. Ils étaient partis au premier bruit de l’élargissement
de leur ennemi; ils couraient ensevelir dans leur province leur sottise et leur
crainte.
Les quatre personnages, agités de cent mouvements divers, attendaient que le
jeune homme revînt avec l’ami qu’il devait délivrer. L’abbé
de Saint-Yves n’osait lever les yeux devant sa soeur: la bonne Kerkabon
disait: Je reverrai donc mon cher neveu! Vous le reverrez, dit la charmante
Saint-Yves, mais ce n’est plus le même homme; son maintien, son ton, ses
idées, son esprit, tout est changé. Il est devenu aussi respectable qu’il
était naïf et étranger à tout. Il sera l’honneur et la consolation de
votre famille: que ne puis-je être aussi le bonheur de la mienne! Vous
n’êtes point non plus la même, dit le prieur; que vous est-il donc arrivé
qui ait fait en vous un si grand changement?
Au milieu de cette conversation l’Ingénu arrive, tenant par la main son
janséniste. La scène alors devint plus neuve et plus intéressante. Elle
commença par les tendres embrassements de l’oncle et de la tante.
L’abbé de Saint-Yves se mettait presque aux genoux de l’Ingénu, qui
n’était plus l’ingénu. Les deux amants se parlaient par des regards
qui exprimaient tous les sentiments dont ils étaient pénétrés. On voyait
éclater la satisfaction, la reconnaissance, sur le front de l’un;
l’embarras était peint dans les yeux tendres et un peu égarés de
l’autre. On était étonné qu’elle mêlât de la douleur à tant de
joie.
Le vieux Gordon devint en peu de moments cher à toute la famille. Il avait été
malheureux avec le jeune prisonnier, et c’était un grand titre. Il devait
sa délivrance aux deux amants, cela seul le réconciliait avec l’amour;
l’âpreté de ses anciennes opinions sortait de son coeur: il était changé
en homme, ainsi que le Huron. Chacun raconta ses aventures avant le souper. Les
deux abbés, la tante, écoutaient comme des enfants qui entendent des histoires
de revenants, et comme des hommes qui s’intéressaient tous à tant de
désastres. Hélas! dit Gordon, il y a peut-être plus de cinq cents personnes
vertueuses qui sont à présent dans les mêmes fers que mademoiselle de
Saint-Yves a brisés: leurs malheurs sont inconnus. On trouve assez de mains qui
frappent sur la foule des malheureux, et rarement une secourable. Cette
réflexion si vraie augmentait sa sensibilité et sa reconnaissance: tout
redoublait le triomphe de la belle Saint-Yves; on admirait la grandeur et la
fermeté de son âme. L’admiration était mêlée de ce respect qu’on
sent malgré soi pour une personne qu’on croit avoir du crédit à la cour.
Mais l’abbé de Saint-Yves disait quelquefois: Comment ma soeur a-t-elle
pu faire pour obtenir si tôt ce crédit?
On allait se mettre à table de très bonne heure: voilà que la bonne amie de
Versailles arrive, sans rien savoir de tout ce qui s’était passé; elle
était en carrosse à six chevaux, et on voit bien à qui appartient
l’équipage. Elle entre avec l’air imposant d’une personne de
cour qui a de grandes affaires, salue très légèrement la compagnie, et tirant
la belle Saint-Yves à l’écart: Pourquoi vous faire tant attendre?
Suivez-moi; voilà vos diamants que vous aviez oubliés. Elle ne put dire ces
paroles si bas que l’Ingénu ne les entendît: il vit les diamants; le
frère fut interdit; l’oncle et la tante n’éprouvèrent qu’une
surprise de bonnes gens qui n’avaient jamais vu une telle magnificence.
Le jeune homme, qui s’était formé par un an de réflexions, en fit malgré
lui, et parut troublé un moment. Son amante s’en aperçut; une pâleur
mortelle se répandit sur son beau visage, un frisson la saisit, elle se
soutenait à peine. Ah! madame, dit-elle à la fatale amie, vous m’avez
perdue! vous me donnez la mort! Ces paroles percèrent le coeur de
l’Ingénu; mais il avait déjà appris à se posséder; il ne les releva
point, de peur d’inquiéter sa maîtresse devant son frère, mais il pâlit
comme elle.
Saint-Yves, éperdue de l’altération qu’elle apercevait sur le
visage de son amant, entraîne cette femme hors de la chambre dans un petit
passage, jette les diamants à terre devant elle. Ah! ce ne sont pas eux qui
m’ont séduite, vous le savez; mais celui qui les a donnés ne me reverra
jamais. L’amie les ramassait, et Saint-Yves ajoutait: Qu’il les
reprenne ou qu’il vous les donne; allez, ne me rendez plus honteuse de
moi-même. L’ambassadrice enfin s’en retourna, ne pouvant comprendre
les remords dont elle était témoin.
La belle Saint-Yves, oppressée, éprouvant dans son corps une révolution qui la
suffoquait, fut obligée de se mettre au lit; mais pour n’alarmer personne
elle ne parla point de ce qu’elle souffrait; et, ne prétextant que sa
lassitude, elle demanda la permission de prendre du repos; mais ce fut après
avoir rassuré la compagnie par des paroles consolantes et flatteuses, et jeté
sur son amant des regards qui portaient le feu dans son âme.
Le souper, qu’elle n’animait pas, fut triste dans le commencement,
mais de cette tristesse intéressante qui fournit de ces conversations
attachantes et utiles si supérieures à la frivole joie qu’on recherche,
et qui n’est d’ordinaire qu’un bruit importun.
Gordon fit en peu de mots l’histoire et du jansénisme et du molinisme, et
des persécutions dont un parti accablait l’autre, et de
l’opiniâtreté de tous les deux. L’Ingénu en fit la critique, et
plaignit les hommes qui, non contents de tant de discordes que leurs intérêts
allument, se font de nouveaux maux pour des intérêts chimériques, et pour des
absurdités inintelligibles. Gordon racontait, l’autre jugeait; les
convives écoutaient avec émotion, et s’éclairaient d’une lumière
nouvelle. On parla de la longueur de nos infortunes et de la brièveté de la
vie. On remarqua que chaque profession a un vice et un danger qui lui sont
attachés, et que, depuis le prince jusqu’au dernier des mendiants, tout
semble accuser la nature. Comment se trouve-t-il tant d’hommes qui, pour
si peu d’argent, se font les persécuteurs, les satellites, les bourreaux
des autres hommes? Avec quelle indifférence inhumaine un homme en place signe
la destruction d’une famille, et avec quelle joie plus barbare des
mercenaires l’exécutent!
J’ai vu dans ma jeunesse, dit le bon-homme Gordon, un parent du maréchal
de Marillac, qui, étant poursuivi dans sa province pour la cause de cet
illustre malheureux, se cachait dans Paris sous un nom supposé. C’était
un vieillard de soixante et douze ans. Sa femme, qui l’accompagnait,
était à peu près de son âge. Ils avaient eu un fils libertin qui, à l’âge
de quatorze ans, s’était enfui de la maison paternelle; devenu soldat,
puis déserteur, il avait passé par tous les degrés de la débauche et de la
misère: enfin, ayant pris un nom de terre, il était dans les gardes du cardinal
de Richelieu (car ce prêtre, ainsi que le Mazarin, avait des gardes); il avait
obtenu un bâton d’exempt dans cette compagnie de satellites. Cet
aventurier fut chargé d’arrêter le vieillard et son épouse, et s’en
acquitta avec toute la dureté d’un homme qui voulait plaire à son maître.
Comme il les conduisait, il entendit ces deux victimes déplorer la longue suite
des malheurs qu’elles avaient éprouvés depuis leur berceau. Le père et la
mère comptaient parmi leurs plus grandes infortunes les égarements et la perte
de leur fils. Il les reconnut, il ne les conduisit pas moins en prison, en les
assurant que son éminence devait être servie de préférence à tout. Son éminence
récompensa son zèle.
J’ai vu un espion du P. de La Chaise trahir son propre frère, dans
l’espérance d’un petit bénéfice qu’il n’eut point; et
je l’ai vu mourir, non de remords, mais de douleur d’avoir été
trompé par le jésuite.
L’emploi de confesseur, que j’ai long-temps exercé, m’a fait
connaître l’intérieur des familles; je n’en ai guère vu qui ne
fussent plongées dans l’amertume, tandis qu’au dehors, couvertes du
masque du bonheur, elles paraissaient nager dans la joie; et j’ai
toujours remarqué que les grands chagrins étaient le fruit de notre cupidité
effrénée.
Pour moi, dit l’Ingénu, je pense qu’une âme noble, reconnaissante,
et sensible, peut vivre heureuse; et je compte bien jouir d’une félicité
sans mélange avec la belle et généreuse Saint-Yves; car je me flatte,
ajouta-t-il, en s’adressant à son frère avec le sourire de
l’amitié, que vous ne me refuserez pas, comme l’année passée, et
que je m’y prendrai d’une manière plus décente. L’abbé se
confondit en excuses du passé et en protestations d’un attachement
éternel.
L’oncle Kerkabon dit que ce serait le plus beau jour de sa vie. La bonne
tante, en s’extasiant et en pleurant de joie, s’écriait: Je vous
l’avais bien dit que vous ne seriez jamais sous-diacre! ce sacrement-ci
vaut mieux que l’autre; plût à Dieu que j’en eusse été honorée!
mais je vous servirai de mère. Alors ce fut à qui renchérirait sur les louanges
de la tendre Saint-Yves.
Son amant avait le coeur trop plein de ce qu’elle avait fait pour lui, il
l’aimait trop pour que l’aventure des diamants eût fait sur son
coeur une impression dominante. Mais ces mots qu’il avait trop entendus,
vous me donnez la mort, l’effrayaient encore en secret, et
corrompaient toute sa joie, tandis que les éloges de sa belle maîtresse
augmentaient encore son amour. Enfin on n’était plus occupé que
d’elle; on ne parlait que du bonheur que ces deux amants méritaient; on
s’arrangeait pour vivre tous ensemble dans Paris; on fesait des projets
de fortune et d’agrandissement; on se livrait à toutes ces espérances que
la moindre lueur de félicité fait naître si aisément. Mais l’Ingénu, dans
le fond de son coeur, éprouvait un sentiment secret qui repoussait cette
illusion. Il relisait ces promesses signées Saint-Pouange, et les brevets
signés Louvois; on lui dépeignit ces deux hommes tels qu’ils étaient, ou
qu’on les croyait être. Chacun parla des ministres et du ministère avec
cette liberté de table, regardée en France comme la plus précieuse liberté
qu’on puisse goûter sur la terre.
Si j’étais roi de France, dit l’Ingénu, voici le ministre de la
guerre que je choisirais: je voudrais un homme de la plus haute naissance, par
la raison qu’il donne des ordres à la noblesse. J’exigerais
qu’il eût été lui-même officier, qu’il eût passé par tous les
grades, qu’il fût au moins lieutenant-général des armées, et digne
d’être maréchal de France; car n’est-il pas nécessaire qu’il
ait servi lui-même, pour mieux connaître les détails du service? et les
officiers n’obéiront-ils pas avec cent fois plus d’allégresse à un
homme de guerre, qui aura comme eux signalé son courage, qu’à un homme de
cabinet qui ne peut que deviner tout au plus les opérations d’une
campagne, quelque esprit qu’il puisse avoir? Je ne serais pas fâché que
mon ministre fût généreux, quoique mon garde du trésor royal en fût quelquefois
un peu embarrassé. J’aimerais qu’il eût un travail facile, et que
même il se distinguât par cette gaîté d’esprit, partage d’un homme
supérieur aux affaires, qui plaît tant à la nation, et qui rend tous les
devoirs moins pénibles. Il desirait que ce ministre eût ce caractère,
parcequ’il avait toujours remarqué que cette belle humeur est
incompatible avec la cruauté.
Mons de Louvois n’aurait peut-être pas été satisfait des souhaits de
l’Ingénu; il avait une autre sorte de mérite.
Mais pendant qu’on était à table, la maladie de cette fille malheureuse
prenait un caractère funeste; son sang s’était allumé, une fièvre
dévorante s’était déclarée, elle souffrait, et ne se plaignait point,
attentive à ne pas troubler la joie des convives.
Son frère, sachant qu’elle ne dormait pas, alla au chevet de son lit; il
fut surpris de l’état où elle était. Tout le monde accourut;
l’amant se présentait à la suite du frère. Il était, sans doute, le plus
alarmé et le plus attendri de tous; mais il avait appris à joindre la
discrétion à tous les dons heureux que la nature lui avait prodigués, et le
sentiment prompt des bienséances commençait à dominer dans lui.
On fit venir aussitôt un médecin du voisinage. C’était un de ceux qui
visitent leurs malades en courant, qui confondent la maladie qu’ils
viennent de voir avec celle qu’ils voient, qui mettent une pratique
aveugle dans une science à laquelle toute la maturité d’un discernement
sain et réfléchi ne peut ôter son incertitude et ses dangers. Il redoubla le
mal par sa précipitation à prescrire un remède alors à la mode. De la mode
jusque dans la médecine! Cette manie était trop commune dans Paris.
La triste Saint-Yves contribuait encore plus que son médecin à rendre sa
maladie dangereuse. Son âme tuait son corps. La foule des pensées qui
l’agitaient portait dans ses veines un poison plus dangereux que celui de
la fièvre la plus brûlante.
CHAPITRE XIX.
L’Ingénu, la belle Saint-Yves, et leurs parents, sont rassemblés.
La généreuse et respectable infidèle était avec son frère l’abbé de
Saint-Yves, le bon prieur de la Montagne, et la dame de Kerkabon. Tous étaient
également étonnés; mais leur situation et leurs sentiments étaient bien
différents. L’abbé de Saint-Yves pleurait ses torts aux pieds de sa
soeur, qui lui pardonnait. Le prieur et sa tendre soeur pleuraient aussi, mais
de joie; le vilain bailli et son insupportable fils ne troublaient point cette
scène touchante. Ils étaient partis au premier bruit de l’élargissement
de leur ennemi; ils couraient ensevelir dans leur province leur sottise et leur
crainte.
Les quatre personnages, agités de cent mouvements divers, attendaient que le
jeune homme revînt avec l’ami qu’il devait délivrer. L’abbé
de Saint-Yves n’osait lever les yeux devant sa soeur: la bonne Kerkabon
disait: Je reverrai donc mon cher neveu! Vous le reverrez, dit la charmante
Saint-Yves, mais ce n’est plus le même homme; son maintien, son ton, ses
idées, son esprit, tout est changé. Il est devenu aussi respectable qu’il
était naïf et étranger à tout. Il sera l’honneur et la consolation de
votre famille: que ne puis-je être aussi le bonheur de la mienne! Vous
n’êtes point non plus la même, dit le prieur; que vous est-il donc arrivé
qui ait fait en vous un si grand changement?
Au milieu de cette conversation l’Ingénu arrive, tenant par la main son
janséniste. La scène alors devint plus neuve et plus intéressante. Elle
commença par les tendres embrassements de l’oncle et de la tante.
L’abbé de Saint-Yves se mettait presque aux genoux de l’Ingénu, qui
n’était plus l’ingénu. Les deux amants se parlaient par des regards
qui exprimaient tous les sentiments dont ils étaient pénétrés. On voyait
éclater la satisfaction, la reconnaissance, sur le front de l’un;
l’embarras était peint dans les yeux tendres et un peu égarés de
l’autre. On était étonné qu’elle mêlât de la douleur à tant de
joie.
Le vieux Gordon devint en peu de moments cher à toute la famille. Il avait été
malheureux avec le jeune prisonnier, et c’était un grand titre. Il devait
sa délivrance aux deux amants, cela seul le réconciliait avec l’amour;
l’âpreté de ses anciennes opinions sortait de son coeur: il était changé
en homme, ainsi que le Huron. Chacun raconta ses aventures avant le souper. Les
deux abbés, la tante, écoutaient comme des enfants qui entendent des histoires
de revenants, et comme des hommes qui s’intéressaient tous à tant de
désastres. Hélas! dit Gordon, il y a peut-être plus de cinq cents personnes
vertueuses qui sont à présent dans les mêmes fers que mademoiselle de
Saint-Yves a brisés: leurs malheurs sont inconnus. On trouve assez de mains qui
frappent sur la foule des malheureux, et rarement une secourable. Cette
réflexion si vraie augmentait sa sensibilité et sa reconnaissance: tout
redoublait le triomphe de la belle Saint-Yves; on admirait la grandeur et la
fermeté de son âme. L’admiration était mêlée de ce respect qu’on
sent malgré soi pour une personne qu’on croit avoir du crédit à la cour.
Mais l’abbé de Saint-Yves disait quelquefois: Comment ma soeur a-t-elle
pu faire pour obtenir si tôt ce crédit?
On allait se mettre à table de très bonne heure: voilà que la bonne amie de
Versailles arrive, sans rien savoir de tout ce qui s’était passé; elle
était en carrosse à six chevaux, et on voit bien à qui appartient
l’équipage. Elle entre avec l’air imposant d’une personne de
cour qui a de grandes affaires, salue très légèrement la compagnie, et tirant
la belle Saint-Yves à l’écart: Pourquoi vous faire tant attendre?
Suivez-moi; voilà vos diamants que vous aviez oubliés. Elle ne put dire ces
paroles si bas que l’Ingénu ne les entendît: il vit les diamants; le
frère fut interdit; l’oncle et la tante n’éprouvèrent qu’une
surprise de bonnes gens qui n’avaient jamais vu une telle magnificence.
Le jeune homme, qui s’était formé par un an de réflexions, en fit malgré
lui, et parut troublé un moment. Son amante s’en aperçut; une pâleur
mortelle se répandit sur son beau visage, un frisson la saisit, elle se
soutenait à peine. Ah! madame, dit-elle à la fatale amie, vous m’avez
perdue! vous me donnez la mort! Ces paroles percèrent le coeur de
l’Ingénu; mais il avait déjà appris à se posséder; il ne les releva
point, de peur d’inquiéter sa maîtresse devant son frère, mais il pâlit
comme elle.
Saint-Yves, éperdue de l’altération qu’elle apercevait sur le
visage de son amant, entraîne cette femme hors de la chambre dans un petit
passage, jette les diamants à terre devant elle. Ah! ce ne sont pas eux qui
m’ont séduite, vous le savez; mais celui qui les a donnés ne me reverra
jamais. L’amie les ramassait, et Saint-Yves ajoutait: Qu’il les
reprenne ou qu’il vous les donne; allez, ne me rendez plus honteuse de
moi-même. L’ambassadrice enfin s’en retourna, ne pouvant comprendre
les remords dont elle était témoin.
La belle Saint-Yves, oppressée, éprouvant dans son corps une révolution qui la
suffoquait, fut obligée de se mettre au lit; mais pour n’alarmer personne
elle ne parla point de ce qu’elle souffrait; et, ne prétextant que sa
lassitude, elle demanda la permission de prendre du repos; mais ce fut après
avoir rassuré la compagnie par des paroles consolantes et flatteuses, et jeté
sur son amant des regards qui portaient le feu dans son âme.
Le souper, qu’elle n’animait pas, fut triste dans le commencement,
mais de cette tristesse intéressante qui fournit de ces conversations
attachantes et utiles si supérieures à la frivole joie qu’on recherche,
et qui n’est d’ordinaire qu’un bruit importun.
Gordon fit en peu de mots l’histoire et du jansénisme et du molinisme, et
des persécutions dont un parti accablait l’autre, et de
l’opiniâtreté de tous les deux. L’Ingénu en fit la critique, et
plaignit les hommes qui, non contents de tant de discordes que leurs intérêts
allument, se font de nouveaux maux pour des intérêts chimériques, et pour des
absurdités inintelligibles. Gordon racontait, l’autre jugeait; les
convives écoutaient avec émotion, et s’éclairaient d’une lumière
nouvelle. On parla de la longueur de nos infortunes et de la brièveté de la
vie. On remarqua que chaque profession a un vice et un danger qui lui sont
attachés, et que, depuis le prince jusqu’au dernier des mendiants, tout
semble accuser la nature. Comment se trouve-t-il tant d’hommes qui, pour
si peu d’argent, se font les persécuteurs, les satellites, les bourreaux
des autres hommes? Avec quelle indifférence inhumaine un homme en place signe
la destruction d’une famille, et avec quelle joie plus barbare des
mercenaires l’exécutent!
J’ai vu dans ma jeunesse, dit le bon-homme Gordon, un parent du maréchal
de Marillac, qui, étant poursuivi dans sa province pour la cause de cet
illustre malheureux, se cachait dans Paris sous un nom supposé. C’était
un vieillard de soixante et douze ans. Sa femme, qui l’accompagnait,
était à peu près de son âge. Ils avaient eu un fils libertin qui, à l’âge
de quatorze ans, s’était enfui de la maison paternelle; devenu soldat,
puis déserteur, il avait passé par tous les degrés de la débauche et de la
misère: enfin, ayant pris un nom de terre, il était dans les gardes du cardinal
de Richelieu (car ce prêtre, ainsi que le Mazarin, avait des gardes); il avait
obtenu un bâton d’exempt dans cette compagnie de satellites. Cet
aventurier fut chargé d’arrêter le vieillard et son épouse, et s’en
acquitta avec toute la dureté d’un homme qui voulait plaire à son maître.
Comme il les conduisait, il entendit ces deux victimes déplorer la longue suite
des malheurs qu’elles avaient éprouvés depuis leur berceau. Le père et la
mère comptaient parmi leurs plus grandes infortunes les égarements et la perte
de leur fils. Il les reconnut, il ne les conduisit pas moins en prison, en les
assurant que son éminence devait être servie de préférence à tout. Son éminence
récompensa son zèle.
J’ai vu un espion du P. de La Chaise trahir son propre frère, dans
l’espérance d’un petit bénéfice qu’il n’eut point; et
je l’ai vu mourir, non de remords, mais de douleur d’avoir été
trompé par le jésuite.
L’emploi de confesseur, que j’ai long-temps exercé, m’a fait
connaître l’intérieur des familles; je n’en ai guère vu qui ne
fussent plongées dans l’amertume, tandis qu’au dehors, couvertes du
masque du bonheur, elles paraissaient nager dans la joie; et j’ai
toujours remarqué que les grands chagrins étaient le fruit de notre cupidité
effrénée.
Pour moi, dit l’Ingénu, je pense qu’une âme noble, reconnaissante,
et sensible, peut vivre heureuse; et je compte bien jouir d’une félicité
sans mélange avec la belle et généreuse Saint-Yves; car je me flatte,
ajouta-t-il, en s’adressant à son frère avec le sourire de
l’amitié, que vous ne me refuserez pas, comme l’année passée, et
que je m’y prendrai d’une manière plus décente. L’abbé se
confondit en excuses du passé et en protestations d’un attachement
éternel.
L’oncle Kerkabon dit que ce serait le plus beau jour de sa vie. La bonne
tante, en s’extasiant et en pleurant de joie, s’écriait: Je vous
l’avais bien dit que vous ne seriez jamais sous-diacre! ce sacrement-ci
vaut mieux que l’autre; plût à Dieu que j’en eusse été honorée!
mais je vous servirai de mère. Alors ce fut à qui renchérirait sur les louanges
de la tendre Saint-Yves.
Son amant avait le coeur trop plein de ce qu’elle avait fait pour lui, il
l’aimait trop pour que l’aventure des diamants eût fait sur son
coeur une impression dominante. Mais ces mots qu’il avait trop entendus,
vous me donnez la mort, l’effrayaient encore en secret, et
corrompaient toute sa joie, tandis que les éloges de sa belle maîtresse
augmentaient encore son amour. Enfin on n’était plus occupé que
d’elle; on ne parlait que du bonheur que ces deux amants méritaient; on
s’arrangeait pour vivre tous ensemble dans Paris; on fesait des projets
de fortune et d’agrandissement; on se livrait à toutes ces espérances que
la moindre lueur de félicité fait naître si aisément. Mais l’Ingénu, dans
le fond de son coeur, éprouvait un sentiment secret qui repoussait cette
illusion. Il relisait ces promesses signées Saint-Pouange, et les brevets
signés Louvois; on lui dépeignit ces deux hommes tels qu’ils étaient, ou
qu’on les croyait être. Chacun parla des ministres et du ministère avec
cette liberté de table, regardée en France comme la plus précieuse liberté
qu’on puisse goûter sur la terre.
Si j’étais roi de France, dit l’Ingénu, voici le ministre de la
guerre que je choisirais: je voudrais un homme de la plus haute naissance, par
la raison qu’il donne des ordres à la noblesse. J’exigerais
qu’il eût été lui-même officier, qu’il eût passé par tous les
grades, qu’il fût au moins lieutenant-général des armées, et digne
d’être maréchal de France; car n’est-il pas nécessaire qu’il
ait servi lui-même, pour mieux connaître les détails du service? et les
officiers n’obéiront-ils pas avec cent fois plus d’allégresse à un
homme de guerre, qui aura comme eux signalé son courage, qu’à un homme de
cabinet qui ne peut que deviner tout au plus les opérations d’une
campagne, quelque esprit qu’il puisse avoir? Je ne serais pas fâché que
mon ministre fût généreux, quoique mon garde du trésor royal en fût quelquefois
un peu embarrassé. J’aimerais qu’il eût un travail facile, et que
même il se distinguât par cette gaîté d’esprit, partage d’un homme
supérieur aux affaires, qui plaît tant à la nation, et qui rend tous les
devoirs moins pénibles. Il desirait que ce ministre eût ce caractère,
parcequ’il avait toujours remarqué que cette belle humeur est
incompatible avec la cruauté.
Mons de Louvois n’aurait peut-être pas été satisfait des souhaits de
l’Ingénu; il avait une autre sorte de mérite.
Mais pendant qu’on était à table, la maladie de cette fille malheureuse
prenait un caractère funeste; son sang s’était allumé, une fièvre
dévorante s’était déclarée, elle souffrait, et ne se plaignait point,
attentive à ne pas troubler la joie des convives.
Son frère, sachant qu’elle ne dormait pas, alla au chevet de son lit; il
fut surpris de l’état où elle était. Tout le monde accourut;
l’amant se présentait à la suite du frère. Il était, sans doute, le plus
alarmé et le plus attendri de tous; mais il avait appris à joindre la
discrétion à tous les dons heureux que la nature lui avait prodigués, et le
sentiment prompt des bienséances commençait à dominer dans lui.
On fit venir aussitôt un médecin du voisinage. C’était un de ceux qui
visitent leurs malades en courant, qui confondent la maladie qu’ils
viennent de voir avec celle qu’ils voient, qui mettent une pratique
aveugle dans une science à laquelle toute la maturité d’un discernement
sain et réfléchi ne peut ôter son incertitude et ses dangers. Il redoubla le
mal par sa précipitation à prescrire un remède alors à la mode. De la mode
jusque dans la médecine! Cette manie était trop commune dans Paris.
La triste Saint-Yves contribuait encore plus que son médecin à rendre sa
maladie dangereuse. Son âme tuait son corps. La foule des pensées qui
l’agitaient portait dans ses veines un poison plus dangereux que celui de
la fièvre la plus brûlante.