PREMIÈRE PARTIE.
LE PÈRE PRODIGUE.
Vers le milieu du mois de juillet de l’année 1838, une de ces
voitures nouvellement mises en circulation sur les places de Paris
et nommées des milords, cheminait, rue de l’Université, portant
un gros homme de taille moyenne, en uniforme de capitaine de la
garde nationale.
Dans le nombre de ces Parisiens accusés d’être si spirituels, il
s’en trouve qui se croient infiniment mieux en uniforme que dans
leurs habits ordinaires, et qui supposent chez les femmes des goûts
assez dépravés pour imaginer qu’elles seront favorablement impressionnées
à l’aspect d’un bonnet à poil et par le harnais militaire.
La physionomie de ce capitaine appartenant à la deuxième légion
respirait un contentement de lui-même qui faisait resplendir son
teint rougeaud et sa figure passablement joufflue. A cette auréole
que la richesse acquise dans le commerce met au front des boutiquiers
retirés, on devinait l’un des élus de Paris, au moins ancien
adjoint de son arrondissement. Aussi, croyez que le ruban de la
Légion-d’Honneur ne manquait pas sur la poitrine, crânement
bombée à la prussienne. Campé fièrement dans le coin du milord,
cet homme décoré laissait errer son regard sur les passants qui souvent,
à Paris, recueillent ainsi d’agréables sourires adressés à de
beaux yeux absents.
Le milord arrêta dans la partie de la rue comprise entre la rue
de Bellechasse et la rue de Bourgogne, à la porte d’une grande maison
nouvellement bâtie sur une portion de la cour d’un vieil hôtel
à jardin. On avait respecté l’hôtel qui demeurait dans sa forme primitive
au fond de la cour diminuée de moitié.
A la manière seulement dont le capitaine accepta les services du
cocher pour descendre du milord, on eût reconnu le quinquagénaire.
Il y a des gestes dont la franche lourdeur a toute l’indiscrétion
d’un acte de naissance. Le capitaine remit son gant jaune à sa
main droite, et, sans rien demander au concierge, se dirigea vers
le perron du rez-de-chaussée de l’hôtel d’un air qui disait: «Elle
est à moi!» Les portiers de Paris ont le coup d’œil savant, ils n’arrêtent
point les gens décorés, vêtus de bleu, à démarche pesante;
enfin ils connaissent les riches.
Ce rez-de-chaussée était occupé tout entier par monsieur le baron
Hulot d’Ervy, commissaire ordonnateur sous la République,
ancien intendant-général d’armée, et alors directeur d’une des plus
importantes administrations du Ministère de la Guerre, Conseiller
d’État, grand-officier de la Légion-d’Honneur, etc., etc.
Ce baron Hulot s’était nommé lui-même d’Ervy, lieu de sa naissance,
pour se distinguer de son frère, le célèbre général Hulot,
colonel des grenadiers de la garde impériale, que l’Empereur avait
créé comte de Forzheim, après la campagne de 1809. Le frère
aîné, le comte, chargé de prendre soin de son frère cadet, l’avait,
par prudence paternelle, placé dans l’administration militaire où,
grâce à leurs doubles services, le baron obtint et mérita la faveur
de Napoléon. Dès 1807, le baron Hulot était intendant-général des
armées en Espagne.
Après avoir sonné, le capitaine bourgeois fit de grands efforts
pour remettre en place son habit, qui s’était autant retroussé par
derrière que par devant, poussé par l’action d’un ventre pyriforme.
Admis aussitôt qu’un domestique en livrée l’eut aperçu, cet homme
important et imposant suivit le domestique, qui dit en ouvrant la
porte du salon:—Monsieur Crevel!
En entendant ce nom, admirablement approprié à la tournure
de celui qui le portait, une grande femme blonde, très-bien conservée,
parut avoir reçu comme une commotion électrique et se leva.
—Hortense, mon ange, va dans le jardin avec ta cousine Bette,
dit-elle vivement à sa fille qui brodait à quelques pas d’elle.
Après avoir gracieusement salué le capitaine, mademoiselle Hortense
Hulot sortit par une porte-fenêtre, en emmenant avec elle
une vieille fille sèche qui paraissait plus âgée que la baronne, quoiqu’elle
eût cinq ans de moins.
—Il s’agit de ton mariage, dit la cousine Bette à l’oreille de sa
petite cousine Hortense sans paraître offensée de la façon dont la
baronne s’y prenait pour les renvoyer, en la comptant pour presque
rien.
La mise de cette cousine eût au besoin expliqué ce sans-gêne.
Cette vieille fille portait une robe de mérinos, couleur raisin de
Corinthe, dont la coupe et les lisérés dataient de la Restauration,
une collerette brodée qui pouvait valoir trois francs, un chapeau de
paille cousue à coques de satin bleu bordées de paille comme on en
voit aux revendeuses de la halle. A l’aspect de souliers en peau de
chèvre dont la façon annonçait un cordonnier du dernier ordre,
un étranger aurait hésité à saluer la cousine Bette comme une parente
de la maison, car elle ressemblait tout à fait à une couturière
en journée. Néanmoins la vieille fille ne sortit pas sans faire un petit
salut affectueux à monsieur Crevel, auquel ce personnage répondit
par un signe d’intelligence.
—Vous viendrez demain, n’est-ce pas, mademoiselle Fischer?
dit-il.
—Vous n’avez pas de monde? demanda la cousine Bette.
—Mes enfants et vous, voilà tout, répliqua le visiteur.
—Bien, répondit-elle, comptez alors sur moi.
—Me voici, madame, à vos ordres, dit le capitaine de la milice
bourgeoise en saluant de nouveau la baronne Hulot.
Et il jeta sur madame Hulot un regard comme Tartuffe en jette
à Elmire, quand un acteur de province croit nécessaire de marquer
les intentions de ce rôle, à Poitiers ou à Coutances.
—Si vous voulez me suivre par ici, monsieur, nous serons beaucoup
mieux que dans ce salon pour causer d’affaires, dit madame
Hulot en désignant une pièce voisine qui, dans l’ordonnance de
l’appartement, formait un salon de jeu.
Cette pièce n’était séparée que par une légère cloison du boudoir
dont la croisée donnait sur le jardin, et madame Hulot laissa monsieur
Crevel seul pendant un moment, car elle jugea nécessaire de
fermer la croisée et la porte du boudoir, afin que personne ne pût
y venir écouter. Elle eut même la précaution de fermer également
la porte-fenêtre du grand salon, en souriant à sa fille et à sa cousine
qu’elle vit établies dans un vieux kiosque au fond du jardin.
Elle revint en laissant ouverte la porte du salon de jeu, afin d’entendre
ouvrir celle du grand salon, si quelqu’un y entrait. En allant
et venant ainsi, la baronne, n’étant observée par personne, laissait
dire à sa physionomie toute sa pensée; et qui l’aurait vue, eût été
presque épouvanté de son agitation. Mais en revenant de la porte
d’entrée du grand salon au salon de jeu, sa figure se voila sous cette
réserve impénétrable que toutes les femmes, même les plus franches,
semblent avoir à commandement.
Pendant ces préparatifs au moins singuliers, le garde national
examinait l’ameublement du salon où il se trouvait. En voyant les
rideaux de soie, anciennement rouges, déteints en violet par l’action
du soleil, et limés sur les plis par un long usage, un tapis d’où
les couleurs avaient disparu, des meubles dédorés et dont la soie
marbrée de taches était usée par bandes, des expressions de dédain,
de contentement et d’espérance se succédèrent naïvement sur sa
plate figure de commerçant parvenu. Il se regardait dans la glace,
par-dessus une vieille pendule-Empire, en se passant lui-même en
revue, quand le froufrou de la robe de soie lui annonça la baronne.
Et il se remit aussitôt en position.
Après s’être jetée sur un petit canapé, qui certes avait été fort
beau vers 1809, la baronne indiquant à Crevel un fauteuil dont les
bras étaient terminés par des têtes de sphinx bronzées dont la peinture
s’en allait par écailles en laissant voir le bois par places, lui fit
signe de s’asseoir.
—Ces précautions que vous prenez, madame, seraient d’un
charmant augure pour un...
—Un amant, répliqua-t-elle en interrompant le garde national.
—Le mot est faible, dit-il en plaçant sa main droite sur son
cœur et roulant des yeux qui font presque toujours rire une femme
quand elle leur voit froidement une pareille expression, amant!
amant! dites ensorcelé?
—Écoutez, monsieur Crevel, reprit la baronne trop sérieuse
pour pouvoir rire, vous avez cinquante ans, c’est dix ans de moins
que monsieur Hulot, je le sais; mais, à mon âge, les folies d’une
femme doivent être justifiées par la beauté, par la jeunesse, par la
célébrité, par le mérite, par quelques-unes des splendeurs qui
nous éblouissent au point de nous faire tout oublier, même notre
âge. Si vous avez cinquante mille livres de rentes, votre âge contrebalance
bien votre fortune; ainsi de tout ce qu’une femme exige,
vous ne possédez rien...
—Et l’amour? dit le garde national en se levant et s’avançant,
un amour qui...
—Non, monsieur, de l’entêtement! dit la baronne en l’interrrompant
pour en finir avec cette ridiculité.
—Oui, de l’entêtement et de l’amour, reprit-il, mais aussi quelque
chose de mieux, des droits...
—Des droits? s’écria madame Hulot qui devint sublime de mépris,
de défi, d’indignation. Mais, reprit-elle, sur ce ton, nous ne
finirons jamais, et je ne vous ai pas demandé de venir ici pour
causer de ce qui vous en a fait bannir malgré l’alliance de nos deux
familles...
—Je l’ai cru...
—Encore! reprit-elle. Ne voyez-vous pas, monsieur, à la manière
leste et dégagée dont je parle d’amant, d’amour, de tout ce
qu’il y a de plus scabreux pour une femme, que je suis parfaitement
sûre de rester vertueuse? Je ne crains rien, pas même d’être soupçonnée
en m’enfermant avec vous. Est-ce là la conduite d’une femme
faible? Vous savez bien pourquoi je vous ai prié de venir!...
—Non, madame, répliqua Crevel en prenant un air froid.
Il se pinça les lèvres et se remit en position.
—Et bien! je serai brève pour abréger notre mutuel supplice,
dit la baronne Hulot en regardant Crevel.
Crevel fit un salut ironique dans lequel un homme du métier eût
reconnu les grâces d’un ancien commis-voyageur.
—Notre fils a épousé votre fille...
—Et si c’était à refaire!... dit Crevel.
—Ce mariage ne se ferait pas, répondit vivement la baronne, je
m’en doute. Néanmoins, vous n’avez pas à vous plaindre. Mon fils
est non-seulement un des premiers avocats de Paris, mais encore
le voici député depuis un an, et son début à la chambre est assez
éclatant pour faire supposer qu’avant peu de temps il sera ministre.
Victorin a été nommé deux fois rapporteur de lois importantes, et
il pourrait déjà devenir, s’il le voulait, avocat-général à la Cour de
Cassation. Si donc vous me donnez à entendre que vous avez un
gendre sans fortune...
—Un gendre que je suis obligé de soutenir, reprit Crevel, ce
qui me semble pis, madame. Des cinq cent mille francs constitués
en dot à ma fille, deux cents ont passé, Dieu sait à quoi!... à payer
les dettes de monsieur votre fils, à meubler mirobolamment sa
maison, une maison de cinq cent mille francs qui rapporte à peine
quinze mille francs, puisqu’il en occupe la plus belle partie, et sur
laquelle il redoit deux cent soixante mille francs... Le produit
couvre à peine les intérêts de la dette. Cette année, je donne à ma
fille une vingtaine de mille francs pour qu’elle puisse nouer les
deux bouts. Et mon gendre, qui gagnait trente mille francs au
Palais, disait-on, va négliger le Palais pour la Chambre...
—Ceci, monsieur Crevel, est encore un hors-d’œuvre, et nous
éloigne du sujet. Mais, pour en finir là-dessus, si mon fils devient
ministre, s’il vous fait nommer officier de la Légion-d’Honneur, et
conseiller de Préfecture à Paris, pour un ancien parfumeur, vous
n’aurez pas à vous plaindre?...
—Ah! nous y voici, madame. Je suis un épicier, un boutiquier,
un ancien débitant de pâte d’amande, d’eau de Portugal, d’huile
céphalique, on doit me trouver bien honoré d’avoir marié ma fille
unique au fils de monsieur le baron Hulot d’Ervy, ma fille sera baronne.
C’est Régence, c’est Louis XV, Œil-de-Bœuf! c’est très-bien...
J’aime Célestine comme on aime une fille unique, je l’aime
tant que, pour ne lui donner ni frère ni sœur, j’ai accepté tous les
inconvénients du veuvage à Paris (et dans la force de l’âge, madame!),
mais sachez bien que, malgré cet amour insensé pour ma
fille, je n’entamerai pas ma fortune pour votre fils dont les dépenses
ne me paraissent pas claires, à moi, ancien négociant...
—Monsieur, vous voyez en ce moment même au Ministère du
Commerce, monsieur Popinot, un ancien droguiste de la rue des
Lombards.
—Mon ami, madame!... dit le parfumeur retiré; car moi,
Célestin Crevel, ancien premier commis du père César Birotteau,
j’ai acheté le fonds dudit Birotteau, beau-père de Popinot, lequel
Popinot était simple commis dans cet établissement, et c’est lui qui
me le rappelle, car il n’est pas fier (c’est une justice à lui rendre)
avec les gens bien posés et qui possèdent soixante mille francs de
rente.
—Eh bien! monsieur, les idées que vous qualifiez par le mot
Régence ne sont donc plus de mise à une époque où l’on accepte
les hommes pour leur valeur personnelle? et c’est ce que vous avez
fait en mariant votre fille à mon fils...
—Vous ne savez pas comment s’est conclu ce mariage!... s’écria
Crevel. Ah! maudite vie de garçon! Sans mes déportements, ma
Célestine serait aujourd’hui la vicomtesse Popinot!
—Mais, encore une fois, ne récriminons pas sur des faits accomplis,
reprit énergiquement la baronne. Parlons du sujet de
plainte que me donne votre étrange conduite. Ma fille Hortense a
pu se marier, le mariage dépendait entièrement de vous, j’ai cru à
des sentiments généreux chez vous, j’ai pensé que vous auriez
rendu justice à une femme qui n’a jamais eu dans le cœur d’autre
image que celle de son mari, que vous auriez reconnu la nécessité
pour elle de ne pas recevoir un homme capable de la compromettre,
et que vous vous seriez empressé, par honneur pour la famille à
laquelle vous vous êtes allié, de favoriser l’établissement d’Hortense
avec monsieur le conseiller Lebas... Et vous, monsieur, vous avec
fait manquer ce mariage...
—Madame, répondit l’ancien parfumeur, j’ai agi en honnête
homme. On est venu me demander si les deux cent mille francs de
dot attribués à mademoiselle Hortense seraient payés. J’ai répondu
textuellement ceci: «—Je ne le garantirais pas. Mon gendre, à
qui la famille Hulot a constitué cette somme en dot, avait des dettes,
et je crois que si monsieur Hulot d’Ervy mourait demain, sa veuve
serait sans pain.» Voilà, belle dame.
—Auriez-vous tenu ce langage, monsieur, demanda madame
Hulot en regardant fixement Crevel, si pour vous j’eusse manqué
à mes devoirs?...
—Je n’aurais pas eu le droit de le dire, chère Adeline, s’écria
ce singulier amant en coupant la parole à la baronne, car vous
trouveriez la dot dans mon portefeuille...
Et joignant la preuve à la parole, le gros Crevel mit un genou
en terre et baisa la main de madame Hulot, en la voyant plongée
par ces paroles dans une muette horreur qu’il prit pour de l’hésitation.
—Acheter le bonheur de ma fille au prix de... Oh! levez-vous,
monsieur, ou je sonne.
L’ancien parfumeur se releva très-difficilement. Cette circonstance
le rendit si furieux, qu’il se remit en position. Presque tous
les hommes affectionnent une posture par laquelle ils croient faire
ressortir tous les avantages dont les a doués la nature. Cette attitude,
chez Crevel, consistait à se croiser les bras à la Napoléon, en mettant
sa tête de trois quarts, et jetant son regard comme le peintre le
lui faisait lancer dans son portrait, c’est-à-dire à l’horizon.
—Conserver, dit-il avec une fureur bien jouée, conserver sa
foi à un libert...
—A un mari, monsieur, qui en est digne, reprit madame Hulot
en interrompant Crevel pour ne pas lui laisser prononcer un mot
qu’elle ne voulait pas entendre.
—Tenez, madame, vous m’avez écrit de venir, vous voulez savoir
les raisons de ma conduite, vous me poussez à bout avec vos
airs d’impératrice, avec votre dédain, et votre... mépris! Ne dirait-on
pas que je suis un nègre? Je vous le répète, croyez-moi! j’ai
le droit de vous... de vous faire la cour... car... Mais, non, je vous
aime assez pour me taire...
—Parlez, monsieur, j’ai dans quelques jours quarante-huit ans,
je ne suis pas sottement prude, je puis tout écouter...
—Voyons, me donnez-vous votre parole d’honnête femme, car
vous êtes, malheureusement pour moi, une honnête femme, de
ne jamais me nommer, de ne pas dire que je vous livre ce secret?...
—Si c’est la condition de la révélation, je jure de ne nommer
à personne, pas même à mon mari, la personne de qui j’aurai su les
énormités que vous allez me confier.
—Je le crois bien, car il ne s’agit que de vous et de lui...
Madame Hulot pâlit.
—Ah! si vous aimez encore Hulot, vous allez souffrir! Voulez-vous
que je me taise?...
—Parlez, monsieur, car il s’agit, selon vous, de justifier à mes
yeux les étranges déclarations que vous m’avez faites, et votre persistance
à tourmenter une femme de mon âge, qui voudrait marier
sa fille et puis... mourir en paix!
—Vous le voyez, vous êtes malheureuse...
—Moi, monsieur?
—Oui, belle et noble créature! s’écria Crevel, tu n’as que trop
souffert...
—Monsieur, taisez-vous et sortez! ou parlez-moi convenablement.
—Savez-vous, madame, comment le sieur Hulot et moi, nous
nous sommes connus?... chez nos maîtresses, madame.
—Oh! monsieur...
—Chez nos maîtresses, madame, répéta Crevel d’un ton mélodramatique
et en rompant sa position pour faire un geste de la
main droite.
—Eh bien! après, monsieur?... dit tranquillement la baronne
au grand ébahissement de Crevel.
Les séducteurs à petits motifs ne comprennent jamais les grandes
âmes.
—Moi, veuf depuis cinq ans, reprit Crevel en parlant comme
un homme qui va raconter une histoire, ne voulant pas me remarier,
dans l’intérêt de ma fille que j’idolâtre, ne voulant pas non
plus avoir d’accointances chez moi, quoique j’eusse alors une très-jolie
dame de comptoir, j’ai mis, comme on dit, dans ses meubles
une petite ouvrière de quinze ans, d’une beauté miraculeuse et de
qui, je l’avoue, je devins amoureux à en perdre la tête. Aussi, madame,
ai-je prié ma propre tante, que j’ai fait venir de mon pays
(la sœur de ma mère!) de vivre avec cette charmante créature et
de la surveiller pour qu’elle restât aussi sage que possible dans cette
situation, comment dire?... chocnoso... non, illicite!... La petite,
dont la vocation pour la musique était visible, a eu des maîtres, elle
a reçu de l’éducation (il fallait bien l’occuper!). Et d’ailleurs, je
voulais être à la fois son père, son bienfaiteur, et, lâchons le mot,
son amant; faire d’une pierre deux coups, une bonne action et une
bonne amie. J’ai été heureux cinq ans. La petite a l’une de ces voix
qui sont la fortune d’un théâtre, et je ne peux la qualifier autrement
qu’en disant que c’est Duprez en jupon. Elle m’a coûté deux
mille francs par an, uniquement pour lui donner son talent de
cantatrice. Elle m’a rendu fou de la musique, j’ai eu pour elle et
pour ma fille une loge aux Italiens. J’y allais alternativement un
jour avec Célestine, un jour avec Josépha...
—Comment, cette illustre cantatrice?...
—Oui, madame, reprit Crevel avec orgueil, cette fameuse Josépha
me doit tout... Enfin, quand la petite eut vingt ans, en 1834,
croyant l’avoir attachée à moi pour toujours, et devenu très-faible
avec elle, je voulus lui donner quelques distractions, je lui laissai
voir une jolie petite actrice, Jenny Cadine, dont la destinée avait
quelque similitude avec la sienne. Cette actrice devait aussi tout à
un protecteur, qui l’avait élevée à la brochette. Ce protecteur était
le baron Hulot...
—Je le sais, monsieur, dit la baronne d’une voix calme et sans
la moindre altération.
—Ah! bah! s’écria Crevel de plus en plus ébahi. Bien! Mais
savez-vous que votre monstre d’homme a protégé Jenny Cadine,
à l’âge de treize ans?
—Eh bien! monsieur, après? dit la baronne.
—Comme Jenny Cadine, reprit l’ancien négociant, en avait
vingt, ainsi que Josépha, lorsqu’elles se sont connues, le baron
jouait le rôle de Louis XV vis-à-vis de mademoiselle de Romans,
dès 1826, et vous aviez alors douze ans de moins...
—Monsieur, j’ai eu des raisons pour laisser à monsieur Hulot sa
liberté.
—Ce mensonge-là, madame, suffira sans doute à effacer tous
les péchés que vous avez commis, et vous ouvrira la porte du paradis,
répliqua Crevel d’un air fin qui fit rougir la baronne. Dites
cela, femme sublime et adorée, à d’autres; mais pas au père Crevel,
qui, sachez-le bien, a trop souvent banqueté dans des parties carrées
avec votre scélérat de mari, pour ne pas savoir tout ce que
vous valez! Il s’adressait parfois des reproches, entre deux vins,
en me détaillant vos perfections. Oh! je vous connais bien: vous
êtes un ange. Entre une jeune fille de vingt ans et vous, un libertin
hésiterait, moi je n’hésite pas.
—Monsieur!...
—Bien, je m’arrête... Mais apprenez, sainte et digne femme,
que les maris, une fois gris, racontent bien des choses de leurs
épouses chez leurs maîtresses qui en rient, comme des crevées.
Des larmes de pudeur, qui roulèrent entre les beaux cils de
madame Hulot, arrêtèrent net le garde national et il ne pensa plus
à se remettre en position.
—Je reprends, dit-il. Nous nous sommes liés, le baron et moi,
par nos coquines. Le baron, comme tous les gens vicieux, est très-aimable,
et vraiment bon enfant. Oh! m’a-t-il plu, ce drôle-là!
Non, il avait des inventions... enfin laissons là ces souvenirs...
Nous sommes devenus comme deux frères... Le scélérat, tout à fait
Régence, essayait bien de me dépraver, de me prêcher le saint-simonisme
en fait de femmes, de me donner des idées de grand seigneur,
de justaucorps bleu; mais, voyez-vous, j’aimais ma petite
à l’épouser, si je n’avais pas craint d’avoir des enfants. Entre deux
vieux papas, amis comme... comme nous l’étions, comment voulez-vous
que nous n’ayons pas pensé à marier nos enfants? Trois mois
après le mariage de son fils avec ma Célestine, Hulot, (je ne sais
pas comment je prononce son nom, l’infâme! car il nous a trompés
tous les deux, madame!...) eh bien! l’infâme m’a soufflé ma petite
Josépha. Ce scélérat se savait supplanté par un jeune Conseiller d’État
et par un artiste (excusez du peu!) dans le cœur de Jenny
Cadine, dont les succès étaient de plus en plus esbrouffants, et
il m’a pris ma pauvre petite maîtresse, un amour de femme; mais
vous l’avez vue assurément aux Italiens où il l’a fait entrer par son
crédit. Votre homme n’est pas aussi sage que moi, qui suis réglé
comme un papier de musique, (il avait été déjà pas mal entamé par
Jenny Cadine qui lui coûtait bien près de trente mille francs par an).
Eh bien! sachez-le, il achève de se ruiner pour Josépha. Josépha,
madame, est juive, elle se nomme Mirah (c’est l’anagramme de
Hiram), un chiffre israélite pour pouvoir la reconnaître, car c’est
une enfant abandonnée en Allemagne (les recherches que j’ai faites
prouvent qu’elle est la fille naturelle d’un riche banquier juif). Le
théâtre, et surtout les instructions que Jenny Cadine, madame
Schontz, Malaga, Carabine ont données sur la manière de traiter les
vieillards, à cette petite que je tenais dans une voie honnête et peu
coûteuse, ont développé chez elle l’instinct des premiers Hébreux
pour l’or et les bijoux, pour le Veau d’or! La cantatrice célèbre,
devenue âpre à la curée, veut être riche, très-riche. Aussi ne
dissipe-t-elle rien de ce qu’on dissipe pour elle. Elle s’est essayée sur
le sieur Hulot, qu’elle a plumé net, oh! plumé, ce qui s’appelle
rasé! Ce malheureux, après avoir lutté contre un des Keller et le
marquis d’Esgrignon, fous tous deux de Josépha, sans compter les
idolâtres inconnus, va se la voir enlever par ce duc si puissamment
riche qui protége les arts. Comment l’appelez-vous?... un nain?...
ah! le duc d’Hérouville. Ce grand seigneur a la prétention d’avoir
à lui seul Josépha, tout le monde courtisanesque en parle, et le baron
n’en sait rien; car il en est au treizième arrondissement comme
dans tous les autres: l’amant est, comme les maris, le dernier
instruit. Comprenez-vous mes droits, maintenant? Votre époux,
belle dame, m’a privé de mon bonheur, de la seule joie que j’ai eue
depuis mon veuvage. Oui, si je n’avais pas eu le malheur de rencontrer
ce vieux roquentin, je posséderais encore Josépha; car,
moi, voyez-vous, je ne l’aurais jamais mise au théâtre, elle serait
restée obscure, sage, et à moi. Oh! si vous l’aviez vue, il y a huit
ans: mince et nerveuse, le teint doré d’une Andalouse, comme on
dit, les cheveux noirs et luisants comme du satin, un œil à longs
cils bruns qui jetait des éclairs, une distinction de duchesse dans
les gestes, la modestie de la pauvreté, de la grâce honnête, de la
gentillesse comme une biche sauvage. Par la faute du sieur Hulot,
ces charmes, cette pureté, tout est devenu piége à loup, chatière
à pièces de cent sous. La petite est la reine des impures, comme on
dit. Enfin elle blague, aujourd’hui, elle qui ne connaissait rien de
rien, pas même ce mot-là!
En ce moment, l’ancien parfumeur s’essuya les yeux où roulaient
quelques larmes. La sincérité de cette douleur agit sur madame
Hulot qui sortit de la rêverie où elle était tombée.
—Eh bien! madame, est-ce à cinquante-deux ans qu’on retrouve
un pareil trésor? A cet âge, l’amour coûte trente mille
francs par an, j’en ai su le chiffre par votre mari, et moi, j’aime
trop Célestine pour la ruiner. Quand je vous ai vue, à la première
soirée que vous nous avez donnée, je n’ai pas compris que ce scélérat
de Hulot entretînt une Jenny Cadine... Vous aviez l’air d’une
impératrice. Vous n’avez pas trente ans, madame, reprit-il, vous
me paraissez jeune, vous êtes belle. Ma parole d’honneur, ce jour-là
j’ai été touché à fond, je me disais: «Si je n’avais pas ma Josépha,
puisque le père Hulot délaisse sa femme, elle m’irait comme
un gant.» Ah! pardon! c’est un mot de mon ancien état. Le parfumeur
revient de temps en temps, c’est ce qui m’empêche d’aspirer
à la députation). Aussi, lorsque j’ai été si lâchement trompé par le
baron, car entre vieux drôles comme nous, les maîtresses de nos
amis devraient être sacrées, me suis-je juré de lui prendre sa femme.
C’est justice. Le baron n’aurait rien à dire, et l’impunité nous est
acquise. Vous m’avez mis à la porte comme un chien galeux aux
premiers mots que je vous ai touchés de l’état de mon cœur; vous
avez redoublé par là mon amour, mon entêtement, si vous voulez,
et vous serez à moi.
—Et comment?
—Je ne sais pas, mais ce sera. Voyez-vous, madame, un imbécile
de parfumeur (retiré!) qui n’a qu’une idée en tête, est plus
fort qu’un homme d’esprit qui en a des milliers. Je suis toqué de
vous, et vous êtes ma vengeance! c’est comme si j’aimais deux fois.
Je vous parle à cœur ouvert, en homme résolu. De même que vous
me dites: «je ne serai pas à vous,» je cause froidement avec vous.
Enfin, selon le proverbe, je joue cartes sur table. Oui, vous serez à
moi, dans un temps donné... Oh! vous auriez cinquante ans, vous
seriez encore ma maîtresse. Et ce sera, car moi j’attends tout de
votre mari...
Madame Hulot jeta sur ce bourgeois calculateur un regard si fixe
de terreur, qu’il la crut devenue folle, et il s’arrêta.
—Vous l’avez voulu, vous m’avez couvert de votre mépris, vous
m’avez défié, j’ai parlé! dit-il en éprouvant le besoin de justifier
la sauvagerie de ses dernières paroles.
—Oh! ma fille, ma fille! s’écria la baronne d’une voix de
mourante.
—Ah! je ne connais plus rien! reprit Crevel. Le jour où Josépha
m’a été prise, j’étais comme une tigresse à qui l’on a enlevé
ses petits... Enfin, j’étais comme je vous vois en ce moment. Votre
fille! c’est, pour moi, le moyen de vous obtenir. Oui, j’ai fait
manquer le mariage de votre fille!... et vous ne la marierez point
sans mon secours! Quelque belle que soit mademoiselle Hortense,
il lui faut une dot...
—Hélas! oui! dit la baronne en s’essuyant les yeux.
—Eh bien! essayez de demander dix mille francs au baron, reprit
Crevel qui se remit en position.
Il attendit pendant un moment, comme un acteur qui marque
un temps.
—S’il les avait, il les donnerait à celle qui remplacera Josépha!
dit-il en forçant son médium. Dans la voie où il est, s’arrête-t-on?
Il aime d’abord trop les femmes! (Il y a en tout un juste milieu,
comme a dit notre Roi.) Et puis la vanité s’en mêle! C’est un
bel homme! Il vous mettra tous sur la paille pour son plaisir. Vous
êtes déjà d’ailleurs sur le chemin de l’hôpital. Tenez, depuis que
je n’ai mis les pieds chez vous, vous n’avez pas pu renouveler le
meuble de votre salon. Le mot GÊNE est vomi par toutes les lézardes
de ces étoffes. Quel est le gendre qui ne sortira pas épouvanté
des preuves mal déguisées de la plus horrible des misères, celle des
gens comme il faut? J’ai été boutiquier, je m’y connais. Il n’y a
rien de tel que le coup d’œil du marchand de Paris pour savoir
découvrir la richesse réelle et la richesse apparente... Vous êtes
sans le sou, dit-il à voix basse. Cela se voit en tout, même sur
l’habit de votre domestique. Voulez-vous que je vous révèle d’affreux
mystères qui vous sont cachés?...
—Monsieur, dit madame Hulot qui pleurait à mouiller son mouchoir,
assez! assez!
—Eh bien! mon gendre donne de l’argent à son père, et voilà
ce que je voulais vous dire, en débutant, sur le train de votre fils.
Mais je veille aux intérêts de ma fille... soyez tranquille.
—Oh! marier ma fille et mourir!... dit la malheureuse femme
qui perdit la tête.
—Eh bien! en voici le moyen! reprit Crevel.
Madame Hulot regarda Crevel avec un air d’espérance qui changea
si rapidement sa physionomie, que ce seul mouvement aurait
dû attendrir Crevel et lui faire abandonner son projet ridicule.
—Vous serez belle encore dix ans, reprit Crevel en position,
ayez des bontés pour moi, et mademoiselle Hortense est mariée.
Hulot m’a donné le droit, comme je vous disais, de poser le
marché, tout crûment, et il ne se fâchera pas. Depuis trois ans,
j’ai fait valoir mes capitaux, car mes fredaines ont été restreintes.
J’ai trois cent mille francs de gain en dehors de ma fortune, ils
sont à vous...
—Sortez, monsieur, dit madame Hulot, sortez, et ne reparaissez
jamais devant moi. Sans la nécessité où vous m’avez mise de
savoir le secret de votre lâche conduite dans l’affaire du mariage
projeté pour Hortense... Oui, lâche... reprit-elle à un geste de
Crevel. Comment faire peser de pareilles inimitiés sur une pauvre
fille, sur une belle et innocente créature?... Sans cette nécessité
qui poignait mon cœur de mère, vous ne m’auriez jamais reparlé,
vous ne seriez plus rentré chez moi. Trente-deux ans d’honneur,
de loyauté de femme ne périront pas sous les coups de monsieur
Crevel...
—Ancien parfumeur, successeur de César de Birotteau, à la
Reine des Roses, rue Saint-Honoré, dit railleusement Crevel, ancien
adjoint au maire, capitaine de la garde nationale, chevalier de
la Légion-d’Honneur, absolument comme mon prédécesseur...
—Monsieur, reprit la baronne, monsieur Hulot, après vingt
ans de constance, a pu se lasser de sa femme, ceci ne regarde que
moi; mais vous voyez, monsieur, qu’il a mis bien du mystère à ses
infidélités, car j’ignorais qu’il vous eût succédé dans le cœur de
mademoiselle Josépha...
—Oh! s’écria Crevel, à prix d’or, madame... Cette fauvette lui
coûte plus de cent mille francs depuis deux ans. Ah! ah! vous
n’êtes pas au bout...
—Trêve à tout ceci, monsieur Crevel. Je ne renoncerai pas
pour vous au bonheur qu’une mère éprouve à pouvoir embrasser
ses enfants sans se sentir un remords au cœur, à se voir respectée,
aimée par sa famille, et je rendrai mon âme à Dieu sans souillure...
—Amen! dit Crevel avec cette amertume diabolique qui se répand
sur la figure des gens à prétention quand ils ont échoué de
nouveau dans de pareilles entreprises. Vous ne connaissez pas la
misère à son dernier période, la honte... le déshonneur... J’ai
tenté de vous éclairer, je voulais vous sauver, vous et votre fille!...
eh bien! vous épelerez la parabole moderne du père prodigue,
depuis la première jusqu’à la dernière lettre. Vos larmes et votre
fierté me touchent, car voir pleurer une femme qu’on aime, c’est
affreux!... dit Crevel en s’asseyant. Tout ce que je puis vous promettre,
chère Adeline, c’est de ne rien faire contre vous, ni contre
votre mari; mais n’envoyez jamais aux renseignements chez moi.
Voilà tout!
—Que faire, donc? s’écria madame Hulot.
Jusque-là, la baronne avait soutenu courageusement les triples
tortures que cette explication imposait à son cœur, car elle souffrait
comme femme, comme mère et comme épouse. En effet, tant
que le beau-père de son fils s’était montré rogue et agressif, elle
avait trouvé de la force dans la résistance qu’elle opposait à la
brutalité du boutiquier; mais la bonhomie qu’il manifestait au milieu
de son exaspération d’amant rebuté, de beau garde national
humilié, détendit ses fibres montées à se briser; elle se tordit les
mains, elle fondit en larmes, et elle était dans un tel état d’abattement
stupide, qu’elle se laissa baiser les mains par Crevel à
genoux.
—Mon Dieu! que devenir? reprit-elle en s’essuyant les yeux.
Une mère peut-elle voir froidement sa fille dépérir sous ses yeux?
Quel sera le sort d’une si magnifique créature, aussi forte de sa vie
chaste auprès de sa mère, que de sa nature privilégiée! Par certains
jours, elle se promène dans le jardin, triste, sans savoir pourquoi;
je la trouve avec des larmes dans les yeux...
—Elle a vingt-un ans, dit Crevel.
—Faut-il la mettre au couvent? demanda la baronne, car dans
de pareilles crises, la religion est souvent impuissante contre la nature,
et les filles les plus pieusement élevées perdent la tête!...
Mais levez-vous donc, monsieur, ne voyez-vous pas que, maintenant,
tout est fini entre nous, que vous me faites horreur, que vous
avez renversé la dernière espérance d’une mère!...
—Et si je la relevais?... dit-il.
Madame Hulot regarda Crevel avec une expression délirante qui
le toucha; mais il refoula la pitié dans son cœur, à cause de ce
mot: Vous me faites horreur! La Vertu est toujours un peu
trop tout d’une pièce, elle ignore les nuances et les tempéraments
à l’aide desquels on louvoie dans une fausse position.
—On ne marie pas aujourd’hui, sans dot, une fille aussi belle
que l’est mademoiselle Hortense, reprit Crevel en reprenant son
air pincé. Votre fille est une de ces beautés effrayantes pour les maris;
c’est comme un cheval de luxe qui exige trop de soins coûteux
pour avoir beaucoup d’acquéreurs. Allez donc à pied avec une pareille
femme au bras? tout le monde vous regardera, vous suivra,
désirera votre épouse. Ce succès inquiète beaucoup de gens qui ne
veulent pas avoir des amants à tuer; car, après tout, on n’en tue
jamais qu’un. Vous ne pouvez, dans la situation où vous êtes, marier
votre fille que de trois manières: par mon secours, vous n’en
voulez pas! et d’un; en trouvant un vieillard de soixante ans, très-riche,
sans enfants, et qui voudrait en avoir, c’est difficile, mais
cela se rencontre, il y a tant de vieux qui prennent des Josépha,
des Jenny Cadine, pourquoi n’en rencontrerait-on pas un qui ferait
la même bêtise légitimement?... Si je n’avais pas ma Célestine
et nos deux petits enfants, j’épouserais Hortense. Et de deux! La
dernière manière est la plus facile...
Madame Hulot leva la tête, et regarda l’ancien parfumeur avec
anxiété.
—Paris est une ville où tous les gens d’énergie qui poussent
comme des sauvageons sur le territoire français, se donnent rendez-vous,
et il y grouille bien des talents, sans feu ni lieu, des courages
capables de tout, même de faire fortune... Eh bien! ces garçons-là...
(Votre serviteur en était dans son temps, et il en a
connu!... Qu’avait du Tillet? Qu’avait Popinot, il y a vingt ans?...
ils pataugeaient tous les deux dans la boutique du papa Birotteau,
sans autre capital que l’envie de parvenir, qui, selon moi, vaut le
plus beau capital!... On mange des capitaux, et l’on ne se mange
pas le moral!... Qu’avais-je, moi? l’envie de parvenir, du courage.
Du Tillet est l’égal aujourd’hui des plus grands personnages.
Le petit Popinot, le plus riche droguiste de la rue des Lombards,
est devenu député, le voilà ministre...) Eh bien! l’un de ces condottieri,
comme on dit, de la commandite, de la plume ou de
la brosse, est le seul être, à Paris, capable d’épouser une belle
fille sans le sou, car ils ont tous les genres de courage. Monsieur
Popinot a épousé mademoiselle Birotteau sans espérer un liard de
dot. Ces gens-là sont fous! ils croient à l’amour, comme ils croient
à leur fortune et à leurs facultés!... Cherchez un homme d’énergie
qui devienne amoureux de votre fille et il l’épousera sans regarder
au présent. Vous m’avouerez que, pour un ennemi, je ne manque
pas de générosité, car ce conseil est contre moi.
—Ah! monsieur Crevel, si vous vouliez être mon ami, quittez
vos idées ridicules!...
—Ridicules? madame, ne vous démolissez pas ainsi, regardez-vous...
Je vous aime et vous viendrez à moi! Je veux dire un
jour à Hulot: «Tu m’as pris Josépha, j’ai ta femme!...» C’est
la vieille loi du talion! Et je poursuivrai l’accomplissement de
mon projet, à moins que vous ne deveniez excessivement laide.
Je réussirai, voici pourquoi, dit-il en se mettant en position et regardant
madame Hulot.
—Vous ne rencontrerez ni un vieillard, ni un jeune homme
amoureux, reprit-il après une pause, parce que vous aimez trop
votre fille pour la livrer aux manœuvres d’un vieux libertin, et
que vous ne vous résignerez pas, vous, baronne Hulot, sœur du
vieux lieutenant-général qui commandait les vieux grenadiers de la
vieille garde, à prendre l’homme d’énergie là où il sera; car il peut
se trouver simple ouvrier, comme tel millionnaire d’aujourd’hui
se trouvait simple mécanicien il y a dix ans, simple conducteur de
travaux, simple contre-maître de fabrique. Et alors, en voyant
votre fille, poussée par ses vingt ans, capable de vous déshonorer,
vous vous direz: «Il vaut mieux que ce soit moi qui me déshonore;
et si monsieur Crevel veut me garder le secret, je vais gagner
la dot de ma fille, deux cent mille francs, pour dix ans d’attachement
à cet ancien marchand de gants... le père Crevel!...»
Je vous ennuie, et ce que je dis est profondément immoral, n’est-ce
pas? Mais si vous étiez mordue par une passion irrésistible, vous
vous feriez, pour me céder, des raisonnements comme s’en font
les femmes qui aiment... Eh bien! l’intérêt d’Hortense vous les
mettra dans le cœur, ces capitulations de conscience...
—Il reste à Hortense un oncle.
—Qui, le père Fischer?... il arrange ses affaires, et par la faute
du baron encore, dont le râteau passe sur toutes les caisses qui sont
à sa portée.
—Le comte Hulot...
—Oh! votre mari, madame, a déjà fricassé les économies du
vieux lieutenant-général, il en a meublé la maison de sa cantatrice.
Voyons, me laisserez-vous partir sans espérance?
—Adieu, monsieur. On guérit facilement d’une passion pour
une femme de mon âge, et vous prendrez des idées chrétiennes.
Dieu protége les malheureux...
La baronne se leva pour forcer le capitaine à la retraite, et elle
le repoussa dans le grand salon.
—Est-ce au milieu de pareilles guenilles que devrait vivre la
belle madame Hulot? dit-il.
Et il montrait une vieille lampe, un lustre dédoré, les cordes du
tapis, enfin les haillons de l’opulence qui faisaient de ce grand salon
blanc, rouge et or, un cadavre des fêtes impériales.
—La vertu, monsieur, reluit sur tout cela. Je n’ai pas envie de
devoir un magnifique mobilier en faisant de cette beauté, que vous
me prêtez, des piéges à loups, des chatières à pièces de cent
sous!
Le capitaine se mordit les lèvres en reconnaissant les expressions
par lesquelles il venait de flétrir l’avidité de Josépha.
—Et pour qui cette persévérance? demanda-t-il.
En ce moment la baronne avait éconduit l’ancien parfumeur jusqu’à
la porte.
—Pour un libertin!... ajouta-t-il en faisant une moue d’homme
vertueux et millionnaire.
—Si vous aviez raison, monsieur, ma constance aurait alors
quelque mérite, voilà tout.
Elle laissa le capitaine après l’avoir salué comme on salue pour
se débarrasser d’un importun, et se retourna trop lestement pour
le voir une dernière fois en position. Elle alla rouvrir les portes
qu’elle avait fermées, et ne put remarquer le geste menaçant par
lequel Crevel lui dit adieu. Elle marchait fièrement, noblement,
comme une martyre au Colysée. Elle avait néanmoins épuisé ses
forces, car elle se laissa tomber sur le divan de son boudoir bleu,
comme une femme près de se trouver mal, et elle resta les yeux
attachés sur le kiosque en ruines où sa fille babillait avec la cousine
Bette.
Depuis les premiers jours de son mariage jusqu’en ce moment,
la baronne avait aimé son mari, comme Joséphine a fini par aimer
Napoléon, d’un amour admiratif, d’un amour maternel, d’un
amour lâche. Si elle ignorait les détails que Crevel venait de lui
donner, elle savait cependant fort bien que, depuis vingt ans, le
baron Hulot lui faisait des infidélités; mais elle s’était mis sur les
yeux un voile de plomb, elle avait pleuré silencieusement, et jamais
une parole de reproche ne lui était échappée. En retour de
cette angélique douceur, elle avait obtenu la vénération de son
mari, et comme un culte divin autour d’elle. L’affection qu’une
femme porte à son mari, le respect dont elle l’entoure, sont contagieux
dans la famille. Hortense croyait son père un modèle accompli
d’amour conjugal. Quant à Hulot fils, élevé dans l’admiration
du baron, en qui chacun voyait un des géants qui secondèrent
Napoléon, il savait devoir sa position au nom, à la place et à la
considération paternelle; d’ailleurs, les impressions de l’enfance
exercent une longue influence, et il craignait encore son père;
aussi eût-il soupçonné les irrégularités révélées par Crevel, déjà
trop respectueux pour s’en plaindre, il les aurait excusées par des
raisons tirées de la manière de voir des hommes à ce sujet.
Maintenant il est nécessaire d’expliquer le dévouement extraordinaire
de cette belle et noble femme; et voici l’histoire de sa vie en
peu de mots.
Dans un village situé sur les extrêmes frontières de la Lorraine,
au pied des Vosges, trois frères, du nom de Fischer, simples laboureurs,
partirent, par suite des réquisitions républicaines, à
l’armée dite du Rhin.
En 1799, le second des frères, André, veuf et père de madame
Hulot, laissa sa fille aux soins de son frère aîné, Pierre Fischer,
qu’une blessure reçue en 1797 avait rendu incapable de servir, et
fit quelques entreprises partielles dans les Transports Militaires,
service qu’il dut à la protection de l’ordonnateur Hulot d’Ervy.
Par un hasard assez naturel, Hulot, qui vint à Strasbourg, vit la
famille Fischer. Le père d’Adeline et son jeune frère étaient alors
soumissionnaires des fourrages en Alsace.
Adeline, alors âgée de seize ans, pouvait être comparée à la fameuse
madame du Barry, comme elle, fille de la Lorraine. C’était
une de ces beautés complètes, foudroyantes, une de ces femmes
semblables à madame Tallien, que la Nature fabrique avec un soin
particulier; elle leur dispense ses plus précieux dons: la distinction,
la noblesse, la grâce, la finesse, l’élégance, une chair à
part, un teint broyé dans cet atelier inconnu où travaille le hasard.
Ces belles femmes-là se ressemblent toutes entre elles. Bianca Capella
dont le portrait est un des chefs-d’œuvre de Bronzino, la
Vénus de Jean Goujon dont l’original est la fameuse Diane de Poitiers,
la signora Olympia dont le portrait est à la galerie Doria, enfin
Ninon, madame du Barry, madame Tallien, mademoiselle
Georges, madame Récamier, toutes ces femmes, restées belles en
dépit des années, de leurs passions ou de leur vie à plaisirs excessifs,
ont dans la taille, dans la charpente, dans le caractère de
la beauté des similitudes frappantes, et à faire croire qu’il existe
dans l’océan des générations un courant aphrodisien d’où sortent
toutes ces Vénus, filles de la même onde salée!
Adeline Fischer, une des plus belles de cette tribu divine, possédait
les caractères sublimes, les lignes serpentines, le tissu vénéneux
de ces femmes nées reines. La chevelure blonde que notre
mère Ève a tenue de la main de Dieu, une taille d’impératrice, un
air de grandeur, des contours augustes dans le profil, une modestie
villageoise arrêtaient sur son passage tous les hommes, charmés
comme le sont les amateurs devant un Raphaël; aussi, la voyant,
l’ordonnateur fit-il, de mademoiselle Adeline Fischer, sa femme
dans le temps légal, au grand étonnement des Fischer, tous nourris
dans l’admiration de leurs supérieurs.
L’aîné, soldat de 1792, blessé grièvement à l’attaque des lignes
de Wissembourg, adorait l’empereur Napoléon et tout ce qui tenait
à la Grande-Armée. André et Johann parlaient avec respect
de l’ordonnateur Hulot, ce protégé de l’Empereur à qui, d’ailleurs,
ils devaient leur sort, car Hulot d’Ervy, leur trouvant de
l’intelligence et de la probité, les avait tirés des charrois de l’armée
pour les mettre à la tête d’une Régie d’urgence. Les frères Fischer
avaient rendu des services pendant la campagne de 1804. Hulot, à
la paix, leur avait obtenu cette fourniture des fourrages en Alsace,
sans savoir qu’il serait envoyé plus tard à Strasbourg pour y préparer
la campagne de 1806.
Ce mariage fut, pour la jeune paysanne, comme une Assomption.
La belle Adeline passa sans transition des boues de son village
dans le paradis de la cour impériale. En effet, dans ce temps-là,
l’ordonnateur, l’un des travailleurs les plus probes, les plus actifs
de son corps, fut nommé baron, appelé près de l’Empereur, et
attaché à la garde impériale. Cette belle villageoise eut le courage
de faire son éducation par amour pour son mari, de qui elle fut
exactement folle. L’ordonnateur en chef était d’ailleurs en homme,
une réplique d’Adeline en femme. Il appartenait au corps d’élite
des beaux hommes. Grand, bien fait, blond, l’œil bleu et d’un
feu, d’un jeu, d’une nuance irrésistibles, la taille élégante, il était
remarqué parmi les d’Orsay, les Forbin, les Ouvrard, enfin dans
le bataillon des beaux de l’Empire. Homme à conquêtes et imbu
des idées du Directoire en fait de femmes, sa carrière galante fut
alors interrompue pendant assez long-temps par son attachement
conjugal.
Pour Adeline, le baron fut donc, dès l’origine, une espèce de
Dieu qui ne pouvait faillir; elle lui devait tout: la fortune, elle
eut voiture, hôtel, et tout le luxe du temps; le bonheur, elle était
aimée publiquement; un titre, elle était baronne; enfin la célébrité,
on l’appela la belle madame Hulot, à Paris; enfin, elle
eut l’honneur de refuser les hommages de l’Empereur qui lui fit
présent d’une rivière en diamants, et qui la distingua toujours,
car il demandait de temps en temps: «Et la belle madame Hulot,
est-elle toujours sage?» en homme capable de se venger de celui
qui aurait triomphé là où il avait échoué.
Il n’est donc pas besoin de beaucoup d’intelligence pour reconnaître,
dans une âme simple, naïve et belle, les motifs du fanatisme
que madame Hulot mêlait à son amour. Après s’être bien
dit que son mari ne saurait jamais avoir de torts envers elle, elle
se fit, dans son for intérieur, la servante humble, dévouée et
aveugle de son créateur. Remarquez d’ailleurs qu’elle était douée
d’un grand bon sens, de ce bon sens du peuple qui rendit son
éducation solide. Dans le monde, elle parlait peu, ne disait de mal
de personne, ne cherchait pas à briller; elle réfléchissait sur toute
chose, elle écoutait, et se modelait sur les plus honnêtes femmes,
sur les mieux nées.
En 1815, Hulot suivit la ligne de conduite du prince de Vissembourg,
l’un de ses amis intimes, et fut l’un des organisateurs
de cette armée improvisée dont la déroute termina le cycle napoléonien
à Waterloo. En 1816, le baron devint une des bêtes noires du
ministère Feltre, et ne fut réintégré dans le corps de l’intendance
qu’en 1823, car on eut besoin de lui pour la guerre d’Espagne.
En 1830, il reparut dans l’administration comme quart de ministre,
lors de cette espèce de conscription levée par Louis-Philippe
dans les vieilles bandes napoléoniennes. Depuis l’avénement au
trône de la branche cadette, dont il fut un actif coopérateur, il
restait directeur indispensable au ministère de la guerre. Il avait
d’ailleurs obtenu son bâton de maréchal, et le roi ne pouvait rien
de plus pour lui, à moins de le faire ou ministre ou pair de France.
Inoccupé de 1818 à 1823, le baron Hulot s’était mis en service
actif auprès des femmes. Madame Hulot faisait remonter les premières
infidélités de son Hector au grand finale de l’Empire. La
baronne avait donc tenu, pendant douze ans, dans son ménage, le
rôle de prima donna assoluta, sans partage. Elle jouissait toujours
de cette vieille affection invétérée que les maris portent à leurs
femmes quand elles se sont résignées au rôle de douces et vertueuses
compagnes, elle savait qu’aucune rivale ne tiendrait deux heures
contre un mot de reproche, mais elle fermait les yeux, elle se
bouchait les oreilles, elle voulait ignorer la conduite de son mari
au dehors. Elle traitait enfin son Hector comme une mère traite un
enfant gâté. Trois ans avant la conversation qui venait d’avoir lieu,
Hortense reconnut son père aux Variétés, dans une loge d’avant-scène
du rez-de-chaussée, en compagnie de Jenny Cadine, et s’écria: «—Voilà
papa.—Tu te trompes, mon ange, il est chez le
maréchal, répondit la baronne.» La baronne avait bien vu Jenny
Cadine; mais au lieu d’éprouver un serrement au cœur en la
voyant si jolie, elle se dit en elle-même:—Ce mauvais sujet
d’Hector doit être bien heureux. Elle souffrait néanmoins, elle s’abandonnait
secrètement à des rages affreuses; mais, en revoyant
son Hector, elle revoyait toujours ses douze années de bonheur
pur, et perdait la force d’articuler une seule plainte. Elle aurait
bien voulu que le baron la prît pour sa confidente; mais elle n’avait
jamais osé lui donner à entendre qu’elle connaissait ses fredaines,
par respect pour lui. Ces excès de délicatesse ne se rencontrent
que chez ces belles filles du peuple qui savent recevoir des
coups sans en rendre; elles ont dans les veines les restes du sang
des premiers martyrs. Les filles bien nées, étant les égales de leurs
maris, éprouvent les besoins de les tourmenter, et de marquer,
comme on marque les points au billard, leurs tolérances par des
mots piquants, dans un esprit de vengeance diabolique, et pour
s’assurer, soit une supériorité, soit un droit de revanche.
La baronne avait un admirateur passionné dans son beau-frère,
le lieutenant-général Hulot, le vénérable commandant des grenadiers
à pied de la garde impériale, à qui l’on devait donner le bâton
de maréchal pour ses derniers jours. Ce vieillard après avoir,
de 1830 à 1834, commandé la division militaire où se trouvaient
les départements bretons, théâtre de ses exploits en 1799 et 1800,
était venu fixer ses jours à Paris, près de son frère, auquel il portait
toujours une affection de père. Ce cœur de vieux soldat sympathisait
avec celui de sa belle-sœur; il l’admirait, comme la plus
noble, la plus sainte créature de son sexe. Il ne s’était pas marié,
parce qu’il avait voulu rencontrer une seconde Adeline, inutilement
cherchée à travers vingt pays et vingt campagnes. Pour ne
pas déchoir dans cette âme de vieux républicain sans reproche et
sans tache, de qui Napoléon disait: «Ce brave Hulot est le plus
entêté des républicains, mais il ne me trahira jamais,» Adeline
eût supporté des souffrances encore plus cruelles que celles qui venaient
de l’assaillir. Mais ce vieillard, âgé de soixante-douze ans,
brisé par trente campagnes, blessé pour la vingt-septième fois à
Waterloo, était pour Adeline une admiration et non une protection.
Le pauvre comte, entre autres infirmités, n’entendait qu’à
l’aide d’un cornet!
Tant que le baron Hulot d’Ervy fut bel homme, les amourettes
n’eurent aucune influence sur sa fortune; mais, à cinquante ans,
il fallut compter avec les grâces. A cet âge, l’amour, chez les
vieux hommes, se change en vice; il s’y mêle des vanités insensées.
Aussi, vers ce temps, Adeline vit-elle son mari devenu d’une
exigence incroyable pour sa toilette, se teignant les cheveux et les
favoris, portant des ceintures et des corsets. Il voulut rester beau
à tout prix. Ce culte pour sa personne, défaut qu’il poursuivait
jadis de ses railleries, il le poussa jusqu’à la minutie. Enfin, Adeline
s’aperçut que le Pactole qui coulait chez les maîtresses du baron
prenait sa source chez elle. Depuis huit ans, une fortune
considérable avait été dissipée, et si radicalement, que, lors de
l’établissement du jeune Hulot, deux ans auparavant, le baron
avait été forcé d’avouer à sa femme que ses traitements constituaient
toute leur fortune. «—Où cela nous mènera-t-il? fut la
réponse d’Adeline.—Sois tranquille, répondit le Conseiller-d’État,
je vous laisse les émoluments de ma place, et je pourvoirai à
l’établissement d’Hortense et à notre avenir en faisant des affaires.»
La foi profonde de cette femme dans la puissance et la haute valeur,
dans les capacités et le caractère de son mari, avait calmé
cette inquiétude momentanée.
Maintenant la nature des réflexions de la baronne et ses pleurs,
après le départ de Crevel, doivent se concevoir parfaitement. La
pauvre femme se savait depuis deux ans au fond d’un abîme, mais
elle s’y croyait seule. Elle ignorait comment le mariage de son fils
s’était fait, elle ignorait la liaison d’Hector avec l’avide Josépha;
enfin, elle espérait que personne au monde ne connaissait ses douleurs.
Or, si Crevel parlait si lestement des dissipations du baron,
Hector allait perdre sa considération. Elle entrevoyait dans les
grossiers discours de l’ancien parfumeur irrité, le compérage
odieux auquel était dû le mariage du jeune avocat. Deux filles
perdues avaient été les prêtresses de cet hymen, proposé dans
quelque orgie, au milieu des dégradantes familiarités de deux
vieillards ivres! «—Il oublie donc Hortense! se dit-elle, il la voit
cependant tous les jours, lui cherchera-t-il donc un mari chez ses
vauriennes?» La mère, plus forte que la femme, parlait en ce
moment toute seule, car elle voyait Hortense riant, avec sa cousine
Bette, de ce fou rire de la jeunesse insouciante, et elle savait
que ces rires nerveux étaient des indices tout aussi terribles que
les rêveries larmoyantes d’une promenade solitaire dans le jardin.
Hortense ressemblait à sa mère, mais elle avait des cheveux d’or,
ondés naturellement et abondants à étonner. Son éclat tenait de
celui de la nacre. On voyait bien en elle le fruit d’un honnête mariage,
d’un amour noble et pur dans toute sa force. C’était un
mouvement passionné dans la physionomie, une gaieté dans les
traits, un entrain de jeunesse, une fraîcheur de vie, une richesse
de santé qui vibraient en dehors d’elle et produisaient des rayons
électriques. Hortense appelait le regard. Quand ses yeux d’un bleu
d’outremer, nageant dans ce fluide qu’y verse l’innocence, s’arrêtaient
sur un passant, il tressaillait involontairement. D’ailleurs pas
une seule de ces taches de rousseur, qui font payer à ces blondes
dorées leur blancheur lactée, n’altérait son teint. Grande, potelée
sans être grasse, d’une taille svelte dont la noblesse égalait celle de
sa mère, elle méritait ce titre de déesse si prodigué dans les anciens
auteurs. Aussi, quiconque voyait Hortense dans la rue, ne
pouvait-il retenir cette exclamation:—Mon Dieu! la belle fille!
Elle était si vraiment innocente, qu’elle disait en rentrant:—Mais
qu’ont-ils donc tous, maman, à crier: la belle fille! quand
tu es avec moi? n’es-tu pas plus belle que moi?... Et, en effet, à
quarante-sept ans passés, la baronne pouvait être préférée à sa fille
par les amateurs de couchers de soleil; car elle n’avait encore,
comme disent les femmes, rien perdu de ses avantages, par un
de ces phénomènes rares, à Paris surtout, où dans ce genre, Ninon
a fait scandale, tant elle a paru voler la part des laides au dix-septième
siècle.
En pensant à sa fille, la baronne revint au père, elle le vit, tombant
de jour en jour par degrés jusque dans la boue sociale, et
renvoyé peut-être un jour du ministère. L’idée de la chute de son
idole, accompagnée d’une vision indistincte des malheurs que
Crevel avait prophétisés, fut si cruelle pour la pauvre femme
qu’elle perdit connaissance à la façon des extatiques.
La cousine Bette, avec qui causait Hortense, regardait de temps
en temps pour savoir quand elles pourraient rentrer au salon; mais
sa jeune cousine la lutinait si bien de ses questions au moment où
la baronne rouvrit la porte-fenêtre, qu’elle ne s’en aperçut pas.
Lisbeth Fischer, de cinq ans moins âgée que madame Hulot, et
néanmoins fille de l’aîné des Fischer, était loin d’être belle comme
sa cousine; aussi avait-elle été prodigieusement jalouse d’Adeline.
La jalousie formait la base de ce caractère plein d’excentricités,
mot trouvé par les Anglais pour les folies non pas des petites mais
des grandes maisons. Paysanne des Vosges, dans toute l’extension
du mot, maigre, brune, les cheveux d’un noir luisant, les sourcils
épais et réunis par un bouquet, les bras longs et forts, les pieds
épais, quelques verrues dans sa face longue et simiesque, tel est
le portrait concis de cette vierge.
La famille qui vivait en commun, avait immolé la fille vulgaire
à la jolie fille, le fruit âpre, à la fleur éclatante. Lisbeth travaillait à
la terre, quand sa cousine était dorlotée; aussi lui arriva-t-il un
jour, trouvant Adeline seule, de vouloir lui arracher le nez, un
vrai nez grec que les vieilles femmes admiraient. Quoique battue
pour ce méfait, elle n’en continua pas moins à déchirer les robes
et à gâter les collerettes de la privilégiée.
Lors du mariage fantastique de sa cousine, Lisbeth avait plié devant
cette destinée, comme les frères et les sœurs de Napoléon
plièrent devant l’éclat du trône et la puissance du commandement.
Adeline, excessivement bonne et douce, se souvint à Paris de Lisbeth,
et l’y fit venir, vers 1809, dans l’intention de l’arracher à la
misère en l’établissant. Dans l’impossibilité de marier aussitôt
qu’Adeline le voulait, cette fille aux yeux noirs, aux sourcils charbonnés,
et qui ne savait ni lire ni écrire, le baron commença par
lui donner un état; il mit Lisbeth en apprentissage chez les brodeurs
de la cour impériale, les fameux Pons frères.
La cousine, nommée Bette par abréviation, devenue ouvrière
en passementerie d’or et d’argent, énergique à la manière des
montagnards, eut le courage d’apprendre à lire, à compter et à
écrire; car son cousin, le baron, lui avait démontré la nécessité de
posséder ces connaissances pour tenir un établissement de broderie.
Elle voulait faire fortune: en deux ans, elle se métamorphosa.
En 1811, la paysanne fut une assez gentille, une assez adroite et
intelligente première demoiselle.
Cette partie, appelée passementerie d’or et d’argent, comprenait
les épaulettes, les dragonnes, les aiguillettes, enfin cette immense
quantité de choses brillantes qui scintillaient sur les riches uniformes
de l’armée française et sur les habits civils. L’Empereur, en
Italien très ami du costume, avait brodé de l’or et de l’argent sur
toutes les coutures de ses serviteurs, et son empire comprenait
cent trente-trois départements. Ces fournitures assez habituellement
faites aux tailleurs, gens riches et solides, ou directement
aux grands dignitaires, constituaient un commerce sûr.
Au moment où la cousine Bette, la plus habile ouvrière de la
maison Pons où elle dirigeait la fabrication, aurait pu s’établir, la
déroute de l’Empire éclata. L’olivier de la paix que tenaient à la
main les Bourbons effraya Lisbeth, elle eut peur d’une baisse dans
ce commerce, qui n’allait plus avoir que quatre-vingt-six au lieu
de cent trente-trois départements à exploiter, sans compter l’énorme
réduction de l’armée. Épouvantée enfin par les diverses
chances de l’industrie, elle refusa les offres du baron qui la crut
folle. Elle justifia cette opinion en se brouillant avec monsieur Rivet,
acquéreur de la maison Pons, à qui le baron voulait l’associer,
et elle redevint simple ouvrière.
La famille Fischer était alors retombée dans la situation précaire
d’où le baron Hulot l’avait tirée.
Ruinés par la catastrophe de Fontainebleau, les trois frères Fischer
servirent en désespérés dans les corps francs de 1815. L’aîné,
père de Lisbeth, fut tué. Le père d’Adeline, condamné à mort
par un conseil de guerre, s’enfuit en Allemagne, et mourut à Trèves,
en 1820. Le cadet Johann vint à Paris implorer la reine de la
famille, qui, disait-on, mangeait dans l’or et l’argent, qui ne paraissait
jamais aux réunions qu’avec des diamants sur la tête et au
cou, gros comme des noisettes et donnés par l’Empereur. Johann
Fischer, alors âgé de quarante-trois ans, reçut du baron Hulot une
somme de dix mille francs pour commencer une petite entreprise
de fourrages à Versailles, obtenue au ministère de la guerre par
l’influence secrète des amis que l’ancien intendant-général y conservait.
Ces malheurs de famille, la disgrâce du baron Hulot, une certitude
d’être peu de chose dans cet immense mouvement d’hommes,
d’intérêts et d’affaires, qui fait de Paris un enfer et un paradis,
domptèrent la Bette. Cette fille perdit alors toute idée de lutte et
de comparaison avec sa cousine, après en avoir senti les diverses
supériorités; mais l’envie resta cachée dans le fond du cœur,
comme un germe de peste qui peut éclore et ravager une ville, si
l’on ouvre le fatal ballot de laine où il est comprimé. De temps en
temps elle se disait bien:—«Adeline et moi, nous sommes du
même sang, nos pères étaient frères, elle est dans un hôtel, et je
suis dans une mansarde.» Mais, tous les ans, à sa fête et au jour
de l’an, Lisbeth recevait des cadeaux de la baronne et du baron;
le baron, excellent pour elle, lui payait son bois pour l’hiver; le
vieux général Hulot la recevait un jour à dîner, son couvert était
toujours mis chez sa cousine. On se moquait bien d’elle, mais on
n’en rougissait jamais. On lui avait enfin procuré son indépendance
à Paris, où elle vivait à sa guise.
Cette fille avait en effet peur de toute espèce de joug. Sa cousine
lui offrait-elle de la loger chez elle?... Bette apercevait le licou
de la domesticité; maintes fois le baron avait résolu le difficile
problème de la marier; mais séduite au premier abord, elle refusait
bientôt en tremblant de se voir reprocher son manque d’éducation,
son ignorance et son défaut de fortune; enfin, si la baronne
lui parlait de vivre avec leur oncle et d’en tenir la maison à la
place d’une servante-maîtresse qui devait coûter cher, elle répondait
qu’elle se marierait encore bien moins de cette façon-là.
La cousine Bette présentait dans les idées cette singularité qu’on
remarque chez les natures qui se sont développées fort tard, chez
les Sauvages qui pensent beaucoup et parlent peu. Son intelligence
paysanne avait d’ailleurs acquis, dans les causeries de l’atelier,
par la fréquentation des ouvriers et des ouvrières, une dose du
mordant parisien. Cette fille, dont le caractère ressemblait prodigieusement
à celui des Corses, travaillée inutilement par les instincts
des natures fortes, eût aimé à protéger un homme faible;
mais à force de vivre dans la capitale, la capitale l’avait changée à
la surface. Le poli parisien faisait rouille sur cette âme vigoureusement
trempée. Douée d’une finesse devenue profonde, comme
chez tous les gens voués à un célibat réel, avec le tour piquant
qu’elle imprimait à ses idées, elle eût paru redoutable dans toute
autre situation. Méchante, elle eût brouillé la famille la plus unie.
Pendant les premiers temps, quand elle eut quelques espérances
dans le secret desquelles elle ne mit personne, elle s’était décidée
à porter des corsets, à suivre les modes, et obtint alors un moment
de splendeur pendant lequel le baron la trouva mariable. Lisbeth
fut alors la brune piquante de l’ancien roman français. Son
regard perçant, son teint olivâtre, sa taille de roseau pouvaient
tenter un major en demi-solde; mais elle se contenta, disait-elle en
riant, de sa propre admiration. Elle finit d’ailleurs par trouver sa
vie heureuse, après en avoir élagué les soucis matériels, car elle
allait dîner tous les jours en ville, après avoir travaillé depuis le
lever du soleil. Elle n’avait donc qu’à pourvoir à son déjeuner et à
son loyer; puis on l’habillait et on lui donnait beaucoup de ces provisions
acceptables, comme le sucre, le café, le vin, etc.
En 1837, après vingt-sept ans de vie, à moitié payée par la famille
Hulot et par son oncle Fischer, la cousine Bette résignée à ne
rien être, se laissait traiter sans façon; elle se refusait elle-même à
venir aux grands dîners en préférant l’intimité qui lui permettait
d’avoir sa valeur, et d’éviter des souffrances d’amour-propre. Partout,
chez le général Hulot, chez Crevel, chez le jeune Hulot,
chez Rivet, successeur des Pons avec qui elle s’était raccommodée
et qui la fêtait, chez la baronne, elle semblait être de la maison.
Enfin partout elle savait amadouer les domestiques en leur payant
de petits pour-boire de temps en temps, en causant toujours avec
eux pendant quelques instants avant d’entrer au salon. Cette familiarité
par laquelle elle se mettait franchement au niveau des gens,
lui conciliait leur bienveillance subalterne, très-essentielle aux
parasites.—C’est une bonne et brave fille! était le mot de tout le
monde sur elle. Sa complaisance, sans bornes quand on ne l’exigeait
pas, était d’ailleurs, ainsi que sa fausse bonhomie, une nécessité
de sa position. Elle avait fini par comprendre la vie en se
voyant à la merci de tout le monde; et voulant plaire à tout le
monde, elle riait avec les jeunes gens à qui elle était sympathique
par une espèce de patelinage qui les séduit toujours, elle devinait
et épousait leurs désirs, elle se rendait leur interprète, elle leur
paraissait être une bonne confidente, car elle n’avait pas le droit
de les gronder. Sa discrétion absolue lui méritait la confiance des
gens d’un âge mûr, car elle possédait, comme Ninon, des qualités
d’homme. En général, les confidences vont plutôt en bas qu’en
haut. On emploie beaucoup plus ses inférieurs que ses supérieurs
dans les affaires secrètes; ils deviennent donc les complices de nos
pensées réservées, ils assistent aux délibérations; or, Richelieu se
regarda comme arrivé quand il eut le droit d’assistance au conseil.
On croyait cette pauvre fille dans une telle dépendance de tout le
monde, qu’elle semblait condamnée à un mutisme absolu. La cousine
se surnommait elle-même le confessionnal de la famille. La baronne
seule, à qui les mauvais traitements qu’elle avait reçus pendant
son enfance, de sa cousine plus forte qu’elle quoique moins
âgée, gardait une espèce de défiance. Puis, par pudeur, elle n’eût
confié qu’à Dieu ses chagrins domestiques.
Ici peut-être est-il nécessaire de faire observer que la maison de
la baronne conservait toute sa splendeur aux yeux de la cousine
Bette, qui n’était pas frappée, comme le marchand parfumeur
parvenu, de la détresse écrite sur les fauteuils rongés, sur les draperies
noircies et sur la soie balafrée. Il en est du mobilier avec
lequel on vit comme de nous-mêmes. En s’examinant tous les
jours, on finit, à l’exemple du baron, par se croire peu changé,
jeune, alors que les autres voient sur nos têtes une chevelure
tournant au chinchilla, des accents circonflexes à notre front, et
de grosses citrouilles dans notre abdomen. Cet appartement, toujours
éclairé pour la cousine Bette par les feux du Bengale des victoires
impériales, resplendissait donc toujours.
Avec le temps, la cousine Bette avait contracté des manies de
vieille fille, assez singulières. Ainsi, par exemple, elle voulait, au
lieu d’obéir à la mode, que la mode s’appliquât à ses habitudes,
et se pliât à ses fantaisies toujours arriérées. Si la baronne lui donnait
un joli chapeau nouveau, quelque robe taillée au goût du jour,
aussitôt la cousine Bette retravaillait chez elle, à sa façon, chaque
chose, et la gâtait en s’en faisant un costume qui tenait des modes
impériales et de ses anciens costumes lorrains. Le chapeau de trente
francs devenait une loque, et la robe un haillon. La Bette était,
à cet égard, d’un entêtement de mule; elle voulait se plaire à elle
seule et se croyait charmante ainsi; tandis que cette assimilation,
harmonieuse en ce qu’elle la faisait vieille fille de la tête aux pieds,
la rendait si ridicule, qu’avec le meilleur vouloir, personne ne
pouvait l’admettre chez soi les jours de gala.
Cet esprit rétif, capricieux, indépendant, l’inexplicable sauvagerie
de cette fille, à qui le baron avait par quatre fois trouvé des
partis (un employé de son administration, un major, un entrepreneur
des vivres, un capitaine en retraite), et qui s’était refusée à
un passementier, devenu riche depuis, lui méritait le surnom de
Chèvre que le baron lui donnait en riant. Mais ce surnom ne répondait
qu’aux bizarreries de la surface, à ces variations que nous
nous offrons tous les uns aux autres en état de société. Cette fille
qui, bien observée, eût présenté le côté féroce de la classe
paysanne, était toujours l’enfant qui voulait arracher le nez de sa
cousine, et qui peut-être, si elle n’était devenue raisonnable,
l’aurait tuée en un paroxisme de jalousie. Elle ne domptait que
par la connaissance des lois et du monde, cette rapidité naturelle
avec laquelle les gens de la campagne, de même que les Sauvages,
passent du sentiment à l’action. En ceci peut-être consiste toute la
différence qui sépare l’homme naturel de l’homme civilisé. Le Sauvage
n’a que des sentiments, l’homme civilisé a des sentiments et
des idées. Aussi, chez les Sauvages, le cerveau reçoit-il pour ainsi
dire peu d’empreintes, il appartient alors tout entier au sentiment
qui l’envahit, tandis que chez l’homme civilisé, les idées descendent
sur le cœur qu’elles transforment; celui-ci est à mille intérêts,
à plusieurs sentiments, tandis que le Sauvage n’admet qu’une
idée à la fois. C’est la cause de la supériorité momentanée de l’enfant
sur les parents et qui cesse avec le désir satisfait; tandis que,
chez l’homme voisin de la Nature, cette cause est continue. La
cousine Bette, la sauvage Lorraine, quelque peu traîtresse, appartenait
à cette catégorie de caractères plus communs chez le peuple
qu’on ne pense, et qui peut en expliquer la conduite pendant les
révolutions.
Au moment où cette Scène commence, si la cousine Bette avait
voulu se laisser habiller à la mode; si elle s’était, comme les Parisiennes,
habituée à porter chaque nouvelle mode, elle eût été
présentable et acceptable; mais elle gardait la roideur d’un bâton.
Or, sans grâces, la femme n’existe point à Paris. Ainsi, la chevelure
noire, les beaux yeux durs, la rigidité des lignes du visage, la sécheresse
calabraise du teint qui faisaient de la cousine Bette une
figure du Giotto, et desquels une vraie Parisienne eût tiré parti,
sa mise étrange surtout, lui donnaient une si bizarre apparence,
que parfois elle ressemblait aux singes habillés en femmes, promenés
par les petits Savoyards. Comme elle était bien connue dans les
maisons unies par les liens de famille où elle vivait, qu’elle restreignait
ses évolutions sociales à ce cercle, qu’elle aimait son chez
soi, ses singularités n’étonnaient plus personne, et disparaissaient
au dehors dans l’immense mouvement parisien de la rue, où l’on
ne regarde que les jolies femmes.
Les rires d’Hortense étaient en ce moment causés par un
triomphe remporté sur l’obstination de la cousine Bette, elle
venait de lui surprendre un aveu demandé depuis trois ans. Quelque
dissimulée que soit une vieille fille, il est un sentiment qui
lui fera toujours rompre le jeûne de la parole, c’est la vanité!
Depuis trois ans, Hortense, devenue excessivement curieuse en
certaine matière, assaillait sa cousine de questions où respirait
d’ailleurs une innocence parfaite: elle voulait savoir pourquoi sa
cousine ne s’était pas mariée. Hortense, qui connaissait l’histoire
des cinq prétendus refusés, avait bâti son petit roman, elle croyait
à la cousine Bette une passion au cœur, et il en résultait une guerre
de plaisanteries. Hortense disait: «Nous autres jeunes filles!» en
parlant d’elle et de sa cousine. La cousine Bette avait, à plusieurs
reprises, répondu d’un ton plaisant:—«Qui vous dit que je n’ai
pas un amoureux?» L’amoureux de la cousine Bette, faux ou vrai,
devint alors un sujet de douces railleries. Enfin, après deux ans de
cette petite guerre, la dernière fois que la cousine Bette était venue,
le premier mot d’Hortense avait été:—«Comment va ton amoureux?—Mais
bien, avait-elle répondu; il souffre un peu, ce pauvre
jeune homme.—Ah! il est délicat? avait demandé la baronne
en riant.—Je crois bien, il est blond... Une fille charbonnée
comme je le suis ne peut aimer qu’un blondin, couleur de la lune.—Mais
qu’est-il? que fait-il? dit Hortense. Est-ce un prince?—Prince
de l’outil, comme je suis reine de la bobine. Une pauvre
fille comme moi peut-elle être aimée d’un propriétaire ayant pignon
sur la rue et des rentes sur l’État, ou d’un duc et pair, ou de
quelque Prince Charmant de tes contes de fées?—Oh! je voudrais
bien le voir... s’était écriée Hortense en souriant.—Pour savoir
comment est tourné celui qui peut aimer une vieille chèvre? avait
répondu la cousine Bette.—Ce doit être un monstre de vieil employé
à barbe de bouc? avait dit Hortense en regardant sa mère.—Eh
bien, c’est ce qui vous trompe, mademoiselle.—Mais tu as
donc un amoureux? avait demandé Hortense d’un air de triomphe.—Aussi
vrai que tu n’en as pas! avait répondu la cousine d’un air
piqué.—Eh bien! si tu as un amoureux, Bette, pourquoi ne l’épouses-tu
pas?... avait dit la baronne en faisant un signe à sa fille.
Voilà trois ans qu’il est question de lui, tu as eu le temps de l’étudier,
et s’il t’est resté fidèle, tu ne devrais pas prolonger une situation
fatigante pour lui. C’est d’ailleurs une affaire de conscience;
et puis, s’il est jeune, il est temps de prendre un bâton de vieillesse.
La cousine Bette avait regardé fixement la baronne, et voyant
qu’elle riait, elle avait répondu:—«Ce serait marier la faim et
la soif; il est ouvrier, je suis ouvrière, si nous avions des enfants,
ils seraient des ouvriers... Non, non, nous nous aimons d’âme...
C’est moins cher!—Pourquoi le caches-tu? avait demandé Hortense.—Il
est en veste, avait répliqué la vieille fille en riant.—L’aimes-tu?
avait demandé la baronne.—Ah! je crois bien! je
l’aime pour lui-même, ce chérubin. Voilà quatre ans que je le
porte dans mon cœur.—Eh bien! si tu l’aimes pour lui-même,
avait dit gravement la baronne, et s’il existe, tu serais bien criminelle
envers lui. Tu ne sais pas ce que c’est que d’aimer.—Nous
savons toutes ce métier-là en naissant!... dit la cousine.—Non,
il y a des femmes qui aiment et qui restent égoïstes, et c’est ton
cas!...» La cousine avait baissé la tête, et son regard eût fait frémir
celui qui l’aurait reçu, mais elle avait regardé sa bobine.—«En
nous présentant ton amoureux prétendu, Hector pourrait le
placer, et le mettre dans une situation à faire fortune.—Ça ne se
peut pas, avait dit la cousine Bette.—Et pourquoi?—C’est une
manière de Polonais, un réfugié...—Un conspirateur... s’était
écriée Hortense. Es-tu heureuse!... A-t-il eu des aventures?...—Mais
il s’est battu pour la Pologne. Il était professeur dans le gymnase
dont les élèves ont commencé la révolte, et comme il était
placé là par le grand-duc Constantin, il n’a pas de grâce à espérer...—Professeur
de quoi?...—De beaux-arts!...—Et il est
arrivé à Paris après la déroute?...—En 1833, il avait fait l’Allemagne
à pied...—Pauvre jeune homme! Et il a?...—Il avait à
peine vingt-quatre ans lors de l’insurrection, il a vingt-neuf ans
aujourd’hui...—Quinze ans de moins que toi, avait dit alors la
baronne.—De quoi vit-il?... avait demandé Hortense.—De son
talent...—Ah! il donne des leçons?...—Non, avait dit la cousine
Bette, il en reçoit, et de dures!...—Et son petit nom, est-il
joli?...—Wenceslas!—Quelle imagination ont les vieilles filles!
s’était écriée la baronne. A la manière dont tu parles, on te croirait,
Lisbeth.—Ne vois-tu pas, maman, que c’est un Polonais
tellement fait au knout, que Bette lui rappelle cette petite douceur
de sa patrie.»
Toutes trois elles s’étaient mises à rire, et Hortense avait chanté:
Wenceslas! idole, de mon âme! au lieu de: O Mathilde...
Et il y avait eu comme un armistice pendant quelques instants.—«Ces
petites filles, avait dit la cousine Bette en regardant Hortense
quand elle était revenue près d’elle, ça croit qu’on ne peut aimer
qu’elles.—Tiens, avait répondu Hortense en se trouvant seule
avec sa cousine, prouve-moi que Wenceslas n’est pas un conte, et
je te donne mon châle de cachemire jaune.—Mais il est comte!...—Tous
les Polonais sont comtes!—Mais il n’est pas Polonais, il
est de Li... va... Lith...—Lithuanie?...—Non... Livonie?...—C’est
cela!—Mais comment se nomme-t-il?—Voyons, je
veux savoir si tu es capable de garder un secret...—Oh! cousine
je serai muette...—Comme un poisson?—Comme un poisson!...—Par
ta vie éternelle?—Par ma vie éternelle!—Non, par ton
bonheur sur cette terre?—Oui.—Eh bien! il se nomme le
comte Wenceslas Steinbock!—Il y avait un des généraux de
Charles XII qui portait ce nom-là.—C’était son grand-oncle! Son
père à lui s’est établi en Livonie après la mort du roi de Suède;
mais il a perdu sa fortune lors de la campagne de 1812, et il est
mort, laissant le pauvre enfant, à l’âge de huit ans, sans ressources.
Le grand-duc Constantin, à cause du nom de Steinbock, l’a
pris sous sa protection, et l’a mis dans une école...—Je ne me
dédis pas, avait répondu Hortense, donne-moi une preuve de son
existence, et tu as mon châle jaune! Ah! cette couleur est le fard
des brunes.—Tu me garderas le secret?—Tu auras les miens.—Eh
bien! la prochaine fois que je viendrai, j’aurai la preuve.—Mais
la preuve, c’est l’amoureux, avait dit Hortense.
La cousine Bette, en proie depuis son arrivée à Paris à l’admiration
des cachemires, avait été fascinée par l’idée de posséder ce
cachemire jaune donné par le baron à sa femme, en 1808, et qui,
selon l’usage de quelques familles, avait passé de la mère à la fille
en 1830. Depuis dix ans, le châle s’était bien usé; mais ce précieux
tissu, toujours serré dans une boîte en bois de sandal, semblait,
comme le mobilier de la baronne, toujours neuf à la vieille fille.
Donc, elle avait apporté dans son ridicule un cadeau qu’elle comptait
faire à la baronne pour le jour de sa naissance, et qui, selon
elle, devait prouver l’existence du fantastique amoureux.
Ce cadeau consistait en un cachet d’argent, composé de trois figurines
adossées, enveloppées de feuillages et soutenant le globe.
Ces trois personnages représentaient la Foi, l’Espérance et la Charité.
Les pieds reposaient sur des monstres qui s’entre-déchiraient,
et parmi lesquels s’agitait le serpent symbolique. En 1846, après
le pas immense que mademoiselle de Fauveau, les Wagner, les
Jeanest, les Froment-Meurice, et des sculpteurs en bois comme
Liénard, ont fait faire à l’art de Benvenuto-Cellini, ce chef-d’œuvre
ne surprendrait personne; mais en ce moment, une jeune fille
experte en bijouterie, dut rester ébahie en maniant ce cachet,
quand la cousine Bette le lui eut présenté, en lui disant: «—Tiens,
comment trouves-tu cela?» Les figures, par leur dessin, par leurs
draperies et par leur mouvement, appartenaient à l’école de Raphaël;
par l’exécution elles rappelaient l’école des bronziers florentins
que créèrent les Donatello, Brunnelleschi, Ghiberti, Benvenuto-Cellini,
Jean de Bologne, etc. La Renaissance, en France,
n’avait pas tordu de monstres plus capricieux que ceux qui symbolisaient
les mauvaises passions. Les palmes, les fougères, les joncs,
les roseaux qui enveloppaient les Vertus étaient d’un effet, d’un
goût, d’un agencement à désespérer les gens du métier. Un ruban
reliait les trois têtes entre elles, et sur les champs qu’il présentait
dans chaque entre-deux des têtes, on voyait un W, un chamois et
le mot fecit.
—Qui donc a sculpté cela? demanda Hortense.
—Eh bien! mon amoureux, répondit la cousine Bette. Il y a
là dix mois de travail; aussi, gagné-je davantage à faire des dragonnes...
Il m’a dit que Steinbock signifiait en allemand animal
des rochers ou chamois. Il compte signer ainsi ses ouvrages...
Ah! j’aurai ton châle...
—Et pourquoi?
—Puis-je acheter un pareil bijou? le commander? c’est impossible;
donc il m’est donné. Qui peut faire de pareils cadeaux? un
amoureux!
Hortense, par une dissimulation dont se serait effrayée Lisbeth
Fischer, si elle s’en était aperçue, se garda bien d’exprimer toute
son admiration, quoiqu’elle éprouvât ce saisissement que ressentent
les gens dont l’âme est ouverte au beau, quand ils voient un
chef-d’œuvre sans défaut, complet, inattendu.
—Ma foi, dit-elle, c’est bien gentil.
—Oui, c’est gentil, reprit la vieille fille; mais j’aime mieux un
cachemire orange. Eh bien! ma petite, mon amoureux passe son
temps à travailler dans ce goût-là. Depuis son arrivée à Paris, il a
fait trois ou quatre petites bêtises de ce genre, et voilà le fruit de
quatre ans d’études et de travaux. Il s’est mis apprenti chez les fondeurs,
les mouleurs, les bijoutiers... bah! des mille et des cent y
ont passé. Monsieur me dit qu’en quelques mois, maintenant, il
deviendra célèbre et riche...
—Mais tu le vois donc?
—Tiens! crois-tu que ce soit une fable? Je t’ai dit la vérité en
riant.
—Et il t’aime? demanda vivement Hortense.
—Il m’adore! répondit la cousine en prenant un air sérieux.
Vois-tu, ma petite, il n’a connu que des femmes pâles, fadasses,
comme elles sont toutes dans le Nord; une fille brune, svelte,
jeune comme moi, ça lui a réchauffé le cœur. Mais, motus! tu
me l’as promis.
—Il en sera de celui-là comme des cinq autres, dit d’un air
railleur la jeune fille en regardant le cachet.
—Six, mademoiselle, j’en ai laissé un en Lorraine qui, pour
moi, décrocherait la lune, encore aujourd’hui.
—Celui-là fait mieux, répondit Hortense, il t’apporte le soleil.
—Où ça peut-il se monnayer? demanda la cousine Bette. Il
faut beaucoup de terre pour profiter du soleil.
Ces plaisanteries dites coup sur coup, et suivies de folies qu’on
peut deviner, engendraient ces rires qui avaient redoublé les angoisses
de la baronne en lui faisant comparer l’avenir de sa fille au
présent, où elle la voyait s’abandonnant à toute la gaieté de son
âge.
—Mais pour t’offrir des bijoux qui veulent six mois de travail,
il doit t’avoir de bien grandes obligations? demanda Hortense que
ce bijou faisait réfléchir profondément.
—Ah! tu veux en savoir trop d’une seule fois! répondit la
cousine Bette. Mais, écoute... tiens, je vais te mettre dans un
complot.
—Y serai-je avec ton amoureux?
—Ah! tu voudrais bien le voir! Mais, tu comprends, une vieille
fille comme votre Bette qui a su garder pendant cinq ans un amoureux,
le cache bien... Ainsi, laisse-nous tranquilles. Moi, vois-tu,
je n’ai ni chat, ni serin, ni chien, ni perroquet, il faut qu’une
vieille bique comme moi ait quelque petite chose à aimer, à tracasser;
eh! bien... je me donne un Polonais.
—A-t-il des moustaches?
—Longues comme cela, dit la Bette on lui montrant une navette
chargée de fils d’or.
Elle emportait toujours son ouvrage en ville, et travaillait en attendant
le dîner.
—Si tu me fais toujours des questions, tu ne sauras rien, reprit-elle.
Tu n’as que vingt-deux ans, et tu es plus bavarde que
moi qui en ai quarante-deux, et même quarante-trois.
—J’écoute, je suis de bois, dit Hortense.
—Mon amoureux a fait un groupe en bronze de dix pouces de
hauteur, reprit la cousine Bette. Ça représente Samson déchirant
un lion, et il l’a enterré, rouillé, de manière à faire croire maintenant
qu’il est aussi vieux que Samson. Ce chef-d’œuvre est exposé
chez un des marchands de bric-à-brac dont les boutiques sont
sur la place du Carrousel, près de ma maison. Si ton père qui connaît
monsieur Popinot, le ministre du commerce et de l’agriculture,
ou le comte de Rastignac, pouvait leur parler de ce groupe
comme d’une belle œuvre ancienne qu’il aurait vue en passant; il
paraît que ces grands personnages donnent dans cet article au lieu
de s’occuper de nos dragonnes, et que la fortune de mon amoureux
serait faite, s’ils achetaient ou même venaient examiner ce méchant
morceau de cuivre. Ce pauvre garçon prétend qu’on prendrait cette
bêtise-là pour de l’antique, et qu’on la payerait bien cher. Pour
lors, si c’est un des ministres qui prend le groupe, il ira s’y présenter,
prouver qu’il est l’auteur, et il sera porté en triomphe! Oh!
il se croit sur le pinacle, il a de l’orgueil, le jeune homme, autant
que deux comtes nouveaux.
—C’est renouvelé de Michel-Ange; mais, pour un amoureux,
il n’a pas perdu l’esprit... dit Hortense. Et combien en veut-il?
—Quinze cents francs?... Le marchand ne doit pas donner le
bronze à moins, car il lui faut une commission.
—Papa, dit Hortense, est commissaire du Roi pour le moment;
il voit tous les jours les deux ministres à la chambre, et il fera ton
affaire, je m’en charge. Vous deviendrez riche, madame la comtesse
Steinbock!
—Non, mon homme est trop paresseux, il reste des semaines
entières à tracasser de la cire rouge, et rien n’avance. Ah bah! il
passe sa vie au Louvre, à la Bibliothèque à regarder des estampes
et à les dessiner. C’est un flâneur.
Et les deux cousines continuèrent à plaisanter. Hortense riait
comme lorsqu’on s’efforce de rire, car elle était envahie par un
amour que toutes les jeunes filles ont subi, l’amour de l’inconnu,
l’amour à l’état vague et dont les pensées se concrètent autour d’une
figure qui leur est jetée par hasard, comme les floraisons de la
gelée se prennent à des brins de paille suspendus par le vent à la
marge d’une fenêtre. Depuis dix mois, elle avait fait un être réel
du fantastique amoureux de sa cousine par la raison qu’elle croyait,
comme sa mère, au célibat perpétuel de sa cousine; et depuis huit
jours, ce fantôme était devenu le comte Wenceslas Steinbock, le
rêve avait un acte de naissance, la vapeur se solidifiait en un jeune
homme de trente ans. Le cachet qu’elle tenait à la main, espèce
d’Annonciation où le génie éclatait comme une lumière, eut la
puissance d’un talisman. Hortense se sentait si heureuse, qu’elle se
prit à douter que ce conte fût de l’histoire; son sang fermentait,
elle riait comme une folle pour donner le change à sa cousine.
—Mais il me semble que la porte du salon est ouverte, dit la
cousine Bette, allons donc voir si monsieur Crevel est parti...
—Maman est bien triste depuis deux jours, le mariage dont il
était question est sans doute rompu...
—Bah! ça peut se raccommoder, il s’agit (je puis te dire cela)
d’un conseiller à la Cour royale. Aimerais-tu être madame la présidente?
Va, si cela dépend de monsieur Crevel, il me dira bien
quelque chose, et je saurai demain s’il y a de l’espoir!...
—Cousine, laisse-moi le cachet, demanda Hortense, je ne le
montrerai pas... La fête de maman est dans un mois, je te le remettrai,
le matin...
—Non, rends-le-moi... il y faut un écrin.
—Mais je le ferai voir à papa, pour qu’il puisse parler au ministre
en connaissance de cause, car les autorités ne doivent pas se
compromettre, dit-elle.
—Eh! bien, ne le montre pas à ta mère, voilà tout ce que je
te demande; car si elle me connaissait un amoureux, elle se moquerait
de moi...
—Je te le promets.
Les deux cousines arrivèrent sur la porte du boudoir au moment
où la baronne venait de s’évanouir, et le cri poussé par Hortense
suffit à la ranimer. La Bette alla chercher des sels. Quand elle revint,
elle trouva la fille et la mère dans les bras l’une de l’autre,
la mère apaisant les craintes de sa fille, et lui disant:—Ce n’est
rien, c’est une crise nerveuse.—Voici ton père, ajouta-t-elle en
reconnaissant la manière de sonner du baron, surtout ne lui parle
pas de ceci...
Adeline se leva pour aller au-devant de son mari, dans l’intention
de l’emmener au jardin, en attendant le dîner, de lui parler du
mariage rompu, de le faire expliquer sur l’avenir, et d’essayer de
lui donner quelques avis.
Le baron Hector Hulot se montra dans une tenue parlementaire
et napoléonienne, car on distingue facilement les Impériaux (gens
attachés à l’empire) à leur cambrure militaire, à leurs habits bleus
à boutons d’or, boutonnés jusqu’en haut, à leurs cravates en taffetas
noir, à la démarche pleine d’autorité qu’ils ont contractée
dans l’habitude du commandement despotique exigé par les rapides
circonstances où ils se sont trouvés. Chez le baron rien, il faut en
convenir, ne sentait le vieillard: sa vue était encore si bonne qu’il
lisait sans lunettes; sa belle figure oblongue, encadrée de favoris
trop noirs, hélas! offrait une carnation animée par les marbrures
qui signalent les tempéraments sanguins; et son ventre, contenu
par une ceinture, se maintenait, comme dit Brillat-Savarin, au
majestueux. Un grand air d’aristocratie et beaucoup d’affabilité
servaient d’enveloppe au libertin avec qui Crevel avait fait tant de
parties fines. C’était bien là un de ces hommes dont les yeux s’animent
à la vue d’une jolie femme, et qui sourient à toutes les belles,
même à celles qui passent et qu’ils ne reverront plus.
—As-tu parlé, mon ami? dit Adeline en lui voyant un front
soucieux.
—Non, répondit Hector; mais je suis assommé d’avoir entendu
parler pendant deux heures sans arriver à un vote... Ils font des
combats de paroles où les discours sont comme des charges de cavalerie
qui ne dissipent point l’ennemi! On a substitué la parole à
l’action, ce qui réjouit peu les gens habitués à marcher, comme
je le disais au maréchal en le quittant. Mais c’est bien assez de
s’être ennuyé sur les bancs des ministres, amusons-nous ici...
Bonjour la Chèvre, bonjour Chevrette!
Et il prit sa fille par le cou, l’embrassa, la lutina, l’assit sur ses
genoux, et lui mit la tête sur son épaule pour sentir cette belle
chevelure d’or sur son visage.
—Il est ennuyé, fatigué, se dit madame Hulot, je vais l’ennuyer
encore, attendons.—Nous restes-tu ce soir?... demanda-t-elle à
haute voix.
—Non, mes enfants. Après le dîner je vous quitte, et si ce n’était
pas le jour de la Chèvre, de mes enfants et de mon frère, vous
ne m’auriez pas vu...
La baronne prit le journal, regarda les théâtres, et posa la feuille
où elle avait lu Robert-le-Diable à la rubrique de l’Opéra. Josépha,
que l’Opéra italien avait cédée depuis six mois à l’Opéra
français, chantait le rôle d’Alice. Cette pantomime n’échappa point
au baron qui regarda fixement sa femme. Adeline baissa les yeux,
sortit dans le jardin, et il l’y suivit.
—Voyons, qu’y a-t-il, Adeline? dit-il en la prenant par la
taille, l’attirant à lui et la pressant. Ne sais-tu pas que je t’aime
plus que...
—Plus que Jenny Cadine et que Josépha? répondit-elle avec
hardiesse et en l’interrompant.
—Et qui t’a dit cela? demanda le baron qui lâchant sa femme
recula de deux pas.
—On m’a écrit une lettre anonyme que j’ai brûlée, et où l’on
me disait, mon ami, que le mariage d’Hortense a manqué par
suite de la gêne où nous sommes. Ta femme, mon cher Hector,
n’aurait jamais dit une parole, elle a su tes liaisons avec Jenny Cadine,
s’est-elle jamais plainte? Mais la mère d’Hortense te doit la
vérité...
Hulot, après un moment de silence terrible pour sa femme dont
les battements de cœur s’entendaient, se décroisa les bras, la saisit,
la pressa sur son cœur, l’embrassa sur le front et lui dit avec
cette force exaltée que prête l’enthousiasme:—Adeline, tu es un
ange, et je suis un misérable...
—Non! non, répondit la baronne en lui mettant brusquement
sa main sur les lèvres pour l’empêcher de dire du mal de lui-même.
—Oui, je n’ai pas un sou dans ce moment à donner à Hortense,
et je suis bien malheureux; mais puisque tu m’ouvres ainsi ton
cœur, j’y puis verser des chagrins qui m’étouffaient... Si ton oncle
Fischer est dans l’embarras, c’est moi qui l’y ai mis, il m’a souscrit
pour vingt-cinq mille francs de lettres de change! Et tout cela
pour une femme qui me trompe, qui se moque de moi quand je
ne suis pas là, qui m’appelle un vieux chat teint! Oh!... c’est
affreux qu’un vice coûte plus cher à satisfaire qu’une famille à
nourrir!... Et c’est irrésistible... Je te promettrais à l’instant de
ne jamais retourner chez cette abominable israélite, si elle m’écrit
deux lignes, j’irais, comme on allait au feu sous l’Empereur.
—Ne te tourmente pas, Hector, dit la pauvre femme au désespoir
et oubliant sa fille à la vue des larmes qui roulaient dans les
yeux de son mari. Tiens! j’ai mes diamants, sauve avant tout mon
oncle!
—Tes diamants valent à peine vingt mille francs, aujourd’hui.
Cela ne suffirait pas au père Fischer; ainsi garde-les pour Hortense,
je verrai demain le maréchal.
—Pauvre ami! s’écria la baronne en prenant les mains de son
Hector et les lui baisant.
Ce fut toute la mercuriale. Adeline offrait ses diamants, le père
les donnait à Hortense, elle regarda cet effort comme sublime, et
elle fut sans force.
—Il est le maître, il peut tout prendre ici, il me laisse mes
diamants, c’est un dieu.
Telle fut la pensée de cette femme, qui certes avait plus obtenu
par sa douceur qu’une autre par quelque colère jalouse.
Le moraliste ne saurait nier que généralement les gens bien élevés
et très-vicieux ne soient beaucoup plus aimables que les gens
vertueux; ayant des crimes à racheter, ils sollicitent par provision
l’indulgence en se montrant faciles avec les défauts de leurs juges,
et ils passent pour être excellents. Quoiqu’il y ait des gens charmants
parmi les gens vertueux, la vertu se croit assez belle par
elle-même pour se dispenser de faire des frais; puis les gens réellement
vertueux, car il faut retrancher les hypocrites, ont presque
tous de légers soupçons sur leur situation; ils se croient dupés au
grand marché de la vie, et ils ont des paroles aigrelettes à la façon
des gens qui se prétendent méconnus. Ainsi le baron, qui se reprochait
la ruine de sa famille, déploya toutes les ressources de son
esprit et de ses grâces de séducteur pour sa femme, pour ses enfants
et sa cousine Bette. En voyant venir son fils et Célestine Crevel
qui nourrissait un petit Hulot, il fut charmant pour sa belle-fille,
il l’accabla de compliments, nourriture à laquelle la vanité de
Célestine n’était pas accoutumée, car jamais fille d’argent ne fut
si vulgaire ni si parfaitement insignifiante. Le grand-père prit le
marmot, il le baisa, le trouva délicieux et ravissant; il lui parla le
parler des nourrices, prophétisa que ce poupard deviendrait plus
grand que lui, glissa des flatteries à l’adresse de son fils Hulot,
et rendit l’enfant à la grosse Normande chargée de le tenir. Aussi
Célestine échangea-t-elle avec la baronne un regard qui voulait
dire: «Quel homme charmant!» Naturellement, elle défendait
son beau-père contre les attaques de son propre père.
Après s’être montré beau-père agréable et grand-père gâteau,
le baron emmena son fils dans le jardin pour lui présenter des observations
pleines de sens sur l’attitude à prendre à la Chambre sur
une circonstance délicate, surgie le matin. Il pénétra le jeune
avocat d’admiration par la profondeur de ses vues, il l’attendrit par son
ton amical, et surtout par l’espèce de déférence avec laquelle
il paraissait désormais vouloir le mettre à son niveau.
Monsieur Hulot fils était bien le jeune homme tel que l’a fabriqué
la Révolution de 1830: l’esprit infatué de politique, respectueux
envers ses espérances, les contenant sous une fausse gravité,
très-envieux des réputations faites, lâchant des phrases au lieu de
ces mots incisifs, les diamants de la conversation française, mais
plein de tenue et prenant la morgue pour la dignité. Ces gens sont
des cercueils ambulants qui contiennent un Français d’autrefois; le
Français s’agite par moments, et donne des coups contre son enveloppe
anglaise; mais l’ambition le retient, et il consent à y étouffer.
Ce cercueil est toujours vêtu de drap noir.
—Ah! voici mon frère! dit le baron Hulot en allant recevoir le
comte à la porte du salon.
Après avoir embrassé le successeur probable du feu maréchal
Montcornet, il l’amena en lui prenant le bras avec des démonstrations
d’affection et de respect.
Ce pair de France, dispensé d’aller aux séances à cause de sa
surdité, montrait une belle tête froidie par les années, à cheveux
gris encore assez abondants pour être comme collés par la pression
du chapeau. Petit, trapu, devenu sec, il portait sa verte vieillesse
d’un air guilleret; et comme il conservait une excessive activité
condamnée au repos, il partageait son temps entre la lecture et la
promenade. Ses mœurs douces se voyaient sur sa figure blanche,
dans son maintien, dans son honnête discours plein de choses sensées.
Il ne parlait jamais guerre ni campagne; il savait être trop
grand pour avoir besoin de faire de la grandeur. Dans un salon,
il bornait son rôle à une observation continuelle des désirs des
femmes.
—Vous êtes tous gais, dit-il en voyant l’animation que le baron
répandait dans cette petite réunion de famille. Hortense n’est cependant
pas mariée, ajouta-t-il en reconnaissant sur le visage de sa
belle-sœur des traces de mélancolie.
—Ça viendra toujours assez tôt, lui cria dans l’oreille la Bette
d’une voix formidable.
—Vous voilà bien, mauvaise graine qui n’a pas voulu fleurir!
répondit-il en riant.
Le héros de Forzheim aimait assez la cousine Bette, car il se
trouvait entre eux des ressemblances. Sans éducation, sorti du peuple,
son courage avait été l’unique artisan de sa fortune militaire,
et son bon sens lui tenait lieu d’esprit. Plein d’honneur, les mains
pures, il finissait radieusement sa belle vie, au milieu de cette famille
où se trouvaient toutes ses affections, sans soupçonner les
égarements encore secrets de son frère. Nul plus que lui ne jouissait
du beau spectacle de cette réunion, où jamais il ne s’élevait le
moindre sujet de discorde, où frères et sœurs s’aimaient également,
car Célestine avait été considérée aussitôt comme de la famille.
Aussi le brave petit comte Hulot demandait-il de temps en
temps pourquoi le père Crevel ne venait pas.—Mon père est à la
campagne! lui criait Célestine. Cette fois on lui dit que l’ancien
parfumeur voyageait.
Cette union si vraie de sa famille fit penser à madame Hulot:—Voilà
le plus sûr des bonheurs, et celui-là, qui pourrait nous
l’ôter?
En voyant sa favorite Adeline l’objet des attentions du baron, le
général en plaisanta si bien, que le baron, craignant le ridicule,
reporta sa galanterie sur sa belle-fille qui, dans ces dîners de famille,
était toujours l’objet de ses flatteries et de ses soins, car il
espérait par elle ramener le père Crevel et lui faire abjurer tout
ressentiment. Quiconque eût vu cet intérieur de famille aurait eu
de la peine à croire que le père était aux abois, la mère au désespoir,
le fils au dernier degré de l’inquiétude sur l’avenir de son
père, et la fille occupée à voler un amoureux à sa cousine.
A sept heures, le baron voyant son frère, son fils, la baronne
et Hortense occupés tous à faire le whist, partit pour aller applaudir
sa maîtresse à l’Opéra en emmenant la cousine Bette, qui demeurait
rue du Doyenné, et qui prétextait de la solitude de ce
quartier désert, pour toujours s’en aller après le dîner. Les Parisiens
avoueront tous que la prudence de la vieille fille était rationnelle.
L’existence du pâté de maisons qui se trouve le long du vieux
Louvre, est une de ces protestations que les Français aiment à
faire contre le bon sens, pour que l’Europe se rassure sur la dose
d’esprit qu’on leur accorde et ne les craigne plus. Peut-être avons-nous
là, sans le savoir, quelque grande pensée politique. Ce ne
sera certes pas un hors-d’œuvre que de décrire ce coin de Paris
actuel, plus tard on ne pourrait pas l’imaginer; et nos neveux,
qui verront sans doute le Louvre achevé, se refuseraient à croire
qu’une pareille barbarie ait subsisté pendant trente-six ans, au
cœur de Paris, en face du palais où trois dynasties ont reçu pendant
ces dernières trente-six années, l’élite de la France et celle
de l’Europe.
Depuis le guichet qui mène au pont du Carrousel, jusqu’à la
rue du Musée, tout homme venu, ne fût-ce que pour quelques
jours, à Paris, remarque une dizaine de maisons à façades ruinées,
où les propriétaires découragés ne font aucune réparation, et qui
sont le résidu d’un ancien quartier en démolition depuis le jour où
Napoléon résolut de terminer le Louvre. La rue et l’impasse du
Doyenné, voilà les seules voies intérieures de ce pâté sombre et
désert où les habitants sont probablement des fantômes, car on n’y
voit jamais personne. Le pavé, beaucoup plus bas que celui de la
chaussée de la rue du Musée, se trouve au milieu de celle de la
rue Froidmanteau. Enterrées déjà par l’exhaussement de la place,
ces maisons sont enveloppées de l’ombre éternelle que projettent
les hautes galeries du Louvre, noircies de ce côté par le souffle du
Nord. Les ténèbres, le silence, l’air glacial, la profondeur caverneuse
du sol concourent à faire de ces maisons des espèces de
cryptes, des tombeaux vivants. Lorsqu’on passe en cabriolet le
long de ce demi-quartier mort, et que le regard s’engage dans la
ruelle du Doyenné, l’âme a froid, l’on se demande qui peut demeurer
là, ce qui doit s’y passer le soir, à l’heure où cette ruelle
se change en coupe-gorge, et où les vices de Paris, enveloppés du
manteau de la nuit, se donnent pleine carrière. Ce problème, effrayant
par lui-même, devient horrible quand on voit que ces prétendues
maisons ont pour ceinture un marais du côté de la rue de
Richelieu, un océan de pavés moutonnants du côté des Tuileries,
de petits jardins, des baraques sinistres du côté des galeries, et
des steppes de pierre de taille et de démolitions du côté du vieux
Louvre. Henri III et ses mignons qui cherchent leurs chausses, les
amants de Marguerite qui cherchent leurs têtes, doivent danser
des sarabandes au clair de la lune dans ces déserts dominés par la
voûte d’une chapelle encore debout, comme pour prouver que
la religion catholique si vivace en France, survit à tout. Voici
bientôt quarante ans que le Louvre crie par toutes les gueules de
ces murs éventrés, de ces fenêtres béantes: Extirpez ces verrues
de ma face! On a sans doute reconnu l’utilité de ce coupe-gorge,
et la nécessité de symboliser au cœur de Paris l’alliance intime de
la misère et de la splendeur qui caractérise la reine des capitales.
Aussi ces ruines froides, au sein desquelles le journal des légitimistes
a commencé la maladie dont il meurt, les infâmes baraques
de la rue du Musée, l’enceinte en planches des étalagistes qui la
garnissent, auront-elles la vie plus longue et plus prospère que
celles de trois dynasties peut-être!
Dès 1823, la modicité du loyer dans des maisons condamnées à
disparaître, avait engagé la cousine Bette à se loger là, malgré
l’obligation que l’état du quartier lui faisait de se retirer avant la
nuit close. Cette nécessité s’accordait d’ailleurs avec l’habitude
villageoise qu’elle avait conservée de se coucher et de se lever avec
le soleil, ce qui procure aux gens de la campagne de notables économies
sur l’éclairage et le chauffage. Elle demeurait donc dans
une des maisons auxquelles la démolition du fameux hôtel occupé
par Cambacérès, a rendu la vue de la place.
Au moment où le baron Hulot mit la cousine de sa femme à la
porte de cette maison, en lui disant: «Adieu, cousine!» une
jeune femme, petite, svelte, jolie, mise avec une grande élégance,
exhalant un parfum choisi, passait entre la voiture et la muraille
pour entrer aussi dans la maison. Cette dame échangea, sans aucune
espèce de préméditation, un regard avec le baron, uniquement
pour voir le cousin de la locataire; mais le libertin ressentit
cette vive impression, passagère chez tous les Parisiens, quand ils
rencontrent une jolie femme qui réalise, comme disent les entomologistes,
leur desiderata, et il mit avec une sage lenteur un
de ses gants avant de remonter en voiture, pour se donner une
contenance et pouvoir suivre de l’œil la jeune femme dont la robe
était agréablement balancée par autre chose que par ces affreuses
et frauduleuses sous-jupes en crinoline.
—Voilà, se disait-il, une gentille petite femme de qui je ferais
volontiers le bonheur, car elle ferait le mien.
Quand l’inconnue eut atteint le palier de l’escalier qui desservait
le corps de logis situé sur la rue, elle regarda la porte-cochère du
coin de l’œil, sans se retourner positivement, et vit le baron cloué
sur place par l’admiration, dévoré de désir et de curiosité. C’est
comme une fleur que toutes les Parisiennes respirent avec plaisir,
en la trouvant sur leur passage. Certaines femmes attachées à leurs
devoirs, vertueuses et jolies, reviennent au logis assez maussades,
lorsqu’elles n’ont pas fait leur petit bouquet pendant la promenade.
La jeune femme monta rapidement l’escalier. Bientôt une fenêtre
de l’appartement du deuxième étage s’ouvrit, et la jeune femme
s’y montra, mais en compagnie d’un monsieur dont le crâne pelé,
dont l’œil peu courroucé révélaient un mari.
—Sont-elles fines et spirituelles ces créatures-là!... se dit le
baron, elle m’indique ainsi sa demeure. C’est un peu trop vif, surtout
dans ce quartier-ci. Prenons garde. Le directeur leva la tête
quand il fut monté dans le milord, et alors la femme et le mari se
retirèrent vivement, comme si la figure du baron eût produit sur
eux l’effet mythologique de la tête de Méduse.—On dirait qu’ils
me connaissent, pensa le baron. Alors, tout s’expliquerait. En effet,
quand la voiture eut remonté la chaussée de la rue du Musée,
il se pencha pour revoir l’inconnue, et il la trouva revenue à la
fenêtre. Honteuse d’être prise à contempler la capote sous laquelle
était son admirateur, la jeune femme se rejeta vivement en arrière.—Je
saurai qui c’est par la Chèvre, se dit le baron.
L’aspect du Conseiller-d’État avait produit, comme on va le
voir, une sensation profonde sur le couple.
—Mais c’est le baron Hulot, dans la direction de qui se trouve
mon bureau! s’écria le mari en quittant le balcon de la fenêtre.
—Eh! bien, Marneffe, la vieille fille du troisième au fond de la
cour qui vit avec ce jeune homme, est sa cousine? Est-ce drôle
que nous n’apprenions cela qu’aujourd’hui, et par hasard!
—Mademoiselle Fischer vivre avec un jeune homme!... répéta
l’employé. C’est des cancans de portière, ne parlons pas si légèrement
de la cousine d’un Conseiller-d’État qui fait la pluie et le
beau temps au Ministère. Tiens, viens dîner, je t’attends depuis
quatre heures!
La très-jolie madame de Marneffe, fille naturelle du comte de
Montcornet, l’un des plus célèbres lieutenants de Napoléon, avait
été mariée au moyen d’une dot de vingt mille francs à un employé
subalterne du Ministère de la Guerre. Par le crédit de l’illustre
lieutenant-général, maréchal de France dans les six derniers mois
de sa vie, ce plumigère était arrivé à la place inespérée de premier
commis dans son bureau; mais, au moment d’être nommé sous-chef,
la mort du maréchal avait coupé par le pied les espérances
de Marneffe et de sa femme. L’exiguïté de la fortune du sieur Marneffe
chez qui s’était déjà fondue la dot de mademoiselle Valérie
Fortin, soit au payement des dettes de l’employé, soit en acquisitions
nécessaires à un garçon qui se monte une maison, mais surtout
les exigences d’une jolie femme habituée chez sa mère à des
jouissances auxquelles elle ne voulut pas renoncer, avaient obligé
le ménage à réaliser des économies sur le loyer. La position de la
rue du Doyenné, peu éloignée du Ministère de la Guerre et du centre
parisien, sourit à monsieur et à madame Marneffe qui, depuis
environ quatre ans, habitaient la maison de mademoiselle Fischer.
Le sieur Jean-Paul-Stanislas Marneffe appartenait à cette nature
d’employés qui résiste à l’abrutissement par l’espèce de puissance
que donne la dépravation. Ce petit homme maigre, à cheveux et à
barbe grêles, à figure étiolée, pâlotte, plus fatiguée que ridée,
les yeux à paupières légèrement rougies et harnachées de lunettes,
de piètre allure et de plus piètre maintien, réalisait le type que
chacun se dessine d’un homme traduit aux assises pour attentat aux
mœurs.
L’appartement occupé par ce ménage, type de beaucoup de ménages
parisiens, offrait les trompeuses apparences de ce faux luxe
qui règne dans tant d’intérieurs. Dans le salon, les meubles recouverts
en velours de coton passé, les statuettes de plâtre jouant le
bronze florentin, le lustre mal ciselé, simplement mis en couleur,
à bobèches en cristal fondu; le tapis dont le bon marché s’expliquait
tardivement par la quantité de coton introduite par le fabricant,
et devenue visible à l’œil nu, tout jusqu’aux rideaux qui vous
eussent appris que le damas de laine n’a pas trois ans de splendeur,
tout chantait misère comme un pauvre en haillons à la porte d’une
église.
La salle à manger, mal soignée par une seule servante, présentait
l’aspect nauséabond des salles à manger d’hôtel de province:
tout y était encrassé, mal entretenu.
La chambre de monsieur, assez semblable à la chambre d’un
étudiant, meublée de son lit de garçon, de son mobilier de garçon,
flétri, usé comme lui-même, et faite une fois par semaine; cette
horrible chambre où tout traînait, où de vieilles chaussettes pendaient
sur des chaises foncées de crin, dont les fleurs reparaissaient
dessinées par la poussière, annonçait bien l’homme à qui son ménage
est indifférent, qui vit au dehors, au jeu, dans les cafés ou
ailleurs.
La chambre de madame faisait exception à la dégradante incurie
qui déshonorait l’appartement officiel où les rideaux étaient partout
jaunes de fumée et de poussière, où l’enfant, évidemment abandonné
à lui-même, laissait traîner ses joujoux partout. Situés dans
l’aile qui réunissait, d’un seul côté seulement, la maison bâtie sur
le devant de la rue, au corps-de-logis adossé au fond de la cour à
la propriété voisine, la chambre et le cabinet de toilette de Valérie,
élégamment tendus en perse, à meubles en bois de palissandre, à
tapis en moquette, sentaient la jolie femme, et, disons-le, presque
la femme entretenue. Sur le manteau de velours de la cheminée
s’élevait la pendule alors à la mode. On voyait un petit Dunkerque
assez bien garni, des jardinières en porcelaine chinoise luxueusement
montées. Le lit, la toilette, l’armoire à glace, le tête-à-tête,
les colifichets obligés signalaient les recherches ou les fantaisies du
jour.
Quoique ce fût du troisième ordre en fait de richesse et d’élégance,
que tout y datât de trois ans, un dandy n’eût rien trouvé à
redire, sinon que ce luxe était entaché de bourgeoisie. L’art, la
distinction, qui résulte des choses que le goût sait s’approprier,
manquaient là totalement. Un docteur ès sciences sociales eût reconnu
l’amant à quelques-unes de ces futilités de riche bijouterie
qui ne peuvent venir que de ce demi-dieu, toujours absent, toujours
présent chez une femme mariée.
Le dîner que firent le mari, la femme et l’enfant, ce dîner retardé
de quatre heures, eût expliqué la crise financière que subissait
cette famille, car la table est le plus sûr thermomètre de la
fortune dans les ménages parisiens. Une soupe aux herbes et à l’eau
de haricots, un morceau de veau aux pommes de terre, inondé
d’eau rousse en guise de jus, un plat de haricots et des cerises d’une
qualité inférieure, le tout servi et mangé dans des assiettes et des
plats écornés avec l’argenterie peu sonore et triste du maillechort,
était-ce un menu digne de cette jolie femme? Le baron en eût
pleuré, s’il en avait été témoin. Les carafes ternies ne sauvaient pas
la vilaine couleur du vin pris au litre chez le marchand de vin du
coin. Les serviettes servaient depuis une semaine. Enfin tout trahissait
une misère sans dignité, l’insouciance de la femme et celle
du mari pour la famille. L’observateur le plus vulgaire se serait dit,
en les voyant, que ces deux êtres étaient arrivés à ce funeste moment
où la nécessité de vivre fait chercher une friponnerie heureuse.
La première phrase dite par Valérie à son mari, va d’ailleurs expliquer
le retard qu’avait éprouvé le dîner, dû probablement au
dévouement intéressé de la cuisinière.
—Samanon ne veut prendre tes lettres de change qu’à cinquante
pour cent, et demande en garantie une délégation sur tes appointements.
La misère, secrète encore chez le directeur de la Guerre, et qui
avait pour paravent un traitement de vingt-quatre mille francs,
sans compter les gratifications, était donc arrivée à son dernier période
chez l’employé.
—Tu as fait mon directeur, dit le mari en regardant sa femme.
—Je le crois, répondit-elle sans épouvanter de ce mot pris à
l’argot des coulisses.
—Qu’allons-nous devenir? reprit Marneffe, le propriétaire nous
saisira demain. Et ton père, qui s’avise de mourir sans faire de
testament! Ma parole d’honneur, ces gens de l’Empire se croient
tous immortels comme leur Empereur.
—Pauvre père, dit-elle, il n’a eu que moi d’enfant, il m’aimait
bien! La comtesse aura brûlé le testament. Comment m’aurait-il
oublié, lui qui nous donnait de temps en temps des trois ou quatre
billets de mille francs à la fois?
—Nous devons quatre termes, quinze cents francs! notre mobilier
les vaut-il? That is the question! a dit Shakspeare.
—Tiens, adieu, mon chat, dit Valérie qui n’avait pris que quelques
bouchées de veau d’où la domestique avait extrait le jus pour
un brave soldat revenu d’Alger. Aux grands maux, les grands
remèdes!
—Valérie! où vas-tu? s’écria Marneffe en coupant à sa femme
le chemin de la porte.
—Je vais voir notre propriétaire, répondit-elle en arrangeant
ses anglaises sous son joli chapeau. Toi, tu devrais tâcher de te
bien mettre avec cette vieille fille, si toutefois elle est cousine du
directeur.
L’ignorance où sont les locataires d’une même maison de leurs
situations sociales réciproques est un des faits constants qui peuvent
le plus peindre l’entraînement de la vie parisienne; mais il est facile
de comprendre qu’un employé qui va tous les jours de grand matin
à son bureau, qui revient chez lui pour dîner, qui sort tous les
soirs, et qu’une femme adonnée aux plaisirs de Paris, puissent ne
rien savoir de l’existence d’une vieille fille logée au troisième étage
au fond de la cour de leur maison, surtout quand cette fille a les
habitudes de mademoiselle Fischer.
La première de la maison, Lisbeth allait chercher son lait, son
pain, sa braise, sans parler à personne, et se couchait avec le soleil;
elle ne recevait jamais de lettres, ni de visites, elle ne voisinait
point. C’était une de ces existences anonymes, entomologiques,
comme il y en a dans certaines maisons, où l’on apprend au bout de
quatre ans qu’il existe un vieux monsieur au quatrième qui a connu
Voltaire, Pilastre du Rosier, Beaujon, Marcel, Molé, Sophie Arnoult,
Franklin et Robespierre. Ce que monsieur et madame Marneffe
venaient de dire sur Lisbeth Fischer, ils l’avaient appris à cause de
l’isolement du quartier et des rapports que leur détresse avait établis
entre eux et les portiers dont la bienveillance leur était trop nécessaire
pour ne pas avoir été soigneusement entretenue. Or, la fierté,
le mutisme, la réserve de la vieille fille avaient engendré chez les
portiers ce respect exagéré, ces rapports froids qui dénotent le mécontentement
inavoué de l’inférieur. Les portiers se croyaient d’ailleurs
dans l’espèce, comme on dit au Palais, les égaux d’un locataire
dont le loyer était de deux cent cinquante francs. Les confidences
de la cousine Bette à sa petite cousine Hortense étant vraies,
chacun comprendra que la portière avait pu, dans quelque conversation
intime avec les Marneffe, calomnier mademoiselle Fischer
en croyant simplement médire d’elle.
Lorsque la vieille fille reçut son bougeoir des mains de la respectable
madame Olivier, la portière, elle s’avança pour voir si les fenêtres
de la mansarde au-dessus de son appartement étaient éclairées.
A cette heure, en juillet, il faisait si sombre au fond de la
cour, que la vieille fille ne pouvait pas se coucher sans lumière.
—Oh! soyez tranquille, monsieur Steinbock est chez lui, il
n’est même pas sorti, dit malicieusement madame Olivier à mademoiselle
Fischer.
La vieille fille ne répondit rien. Elle était encore restée paysanne
en ceci, qu’elle se moquait du qu’en dira-t-on des gens placés loin
d’elle; et, de même que les paysans ne voient que leur village, elle
ne tenait qu’à l’opinion du petit cercle au milieu duquel elle vivait.
Elle monta donc résolument, non pas chez elle, mais à cette mansarde.
Voici pourquoi. Au dessert, elle avait mis dans son sac des
fruits et des sucreries pour son amoureux, et elle venait les lui
donner, absolument comme une vieille fille rapporte une friandise
à son chien.
Elle trouva, travaillant à la lueur d’une petite lampe, dont la
clarté s’augmentait en passant à travers un globe plein d’eau, le
héros des rêves d’Hortense, un pâle jeune homme blond, assis à
une espèce d’établi couvert des outils du ciseleur, de cire rouge,
d’ébauchoirs, de socles dégrossis, de cuivres fondus sur modèle,
vêtu d’une blouse, et tenant un petit groupe en cire à modeler qu’il
contemplait avec l’attention d’un poète au travail.
—Tenez, Wenceslas, voilà ce que je vous apporte, dit-elle en
plaçant son mouchoir sur un coin de l’établi.
Puis elle tira de son cabas avec précaution les friandises et les
fruits.
—Vous êtes bien bonne, mademoiselle, répondit le pauvre exilé
d’une voix triste.
—Ça vous rafraîchira, mon pauvre enfant. Vous vous échauffez le
sang à travailler ainsi, vous n’étiez pas né pour un si rude métier...
Wenceslas Steinbock regarda la vieille fille d’un air étonné.
—Mangez donc, reprit-elle brusquement, au lieu de me contempler
comme une de vos figures quand elles vous plaisent.
En recevant cette espèce de gourmade en paroles, l’étonnement
du jeune homme cessa, car il reconnut alors son Mentor femelle
dont la tendresse le surprenait toujours, tant il avait l’habitude
d’être rudoyé. Quoique Steinbock eût vingt-neuf ans, il paraissait,
comme certains blonds, avoir cinq ou six ans de moins, et à voir
cette jeunesse, dont la fraîcheur avait cédé sous les fatigues et les
misères de l’exil, unie à cette figure sèche et dure, on aurait pensé
que la nature s’était trompée en leur donnant leurs sexes. Il se leva,
s’alla jeter dans une vieille bergère Louis XV, couverte en velours
d’Utrecht jaune, et parut vouloir s’y reposer. La vieille fille prit
alors une prune de reine-claude, et la présenta doucement à son
ami.
—Merci, dit-il en prenant le fruit.
—Êtes-vous fatigué? demanda-t-elle en lui donnant un autre
fruit.
—Je ne suis pas fatigué par le travail, mais fatigué de la vie,
répondit-il.
—En voilà des idées! reprit-elle avec une sorte d’aigreur. N’avez-vous
pas un bon génie qui veille sur vous? dit-elle en lui présentant
les sucreries et lui voyant manger tout avec plaisir. Voyez,
en dînant chez ma cousine, j’ai pensé à vous...
—Je sais, dit-il en lançant sur Lisbeth un regard à la fois caressant
et plaintif, que, sans vous, je ne vivrais plus depuis longtemps;
mais, ma chère demoiselle, les artistes ont besoin de distractions...
—Ah! nous y voilà!... s’écria-t-elle en l’interrompant, en se
mettant les poings sur les hanches et arrêtant sur lui des yeux flamboyants.
Vous voulez aller perdre votre santé dans les infâmies de
Paris, comme tant d’ouvriers qui finissent par aller mourir à l’hôpital!
Non, non, faites-vous une fortune, et quand vous aurez des
rentes, vous vous amuserez, mon enfant, vous aurez alors de quoi
payer les médecins et les plaisirs, libertin que vous êtes.
Wenceslas Steinbock, en recevant cette bordée accompagnée de
regards qui le pénétraient d’une flamme magnétique, baissa la tête.
Si le médisant le plus mordant eût pu voir le début de cette scène,
il aurait déjà reconnu la fausseté des calomnies lancées par les époux
Olivier sur la demoiselle Fischer. Tout, dans l’accent, dans les
gestes et dans les regards de ces deux êtres, accusait la pureté de
leur vie secrète. La vieille fille déployait la tendresse d’une brutale,
mais réelle maternité. Le jeune homme subissait comme un fils
respectueux la tyrannie d’une mère. Cette alliance bizarre paraissait
être le résultat d’une volonté puissante agissant incessamment
sur un caractère faible, sur cette inconsistance particulière aux
Slaves qui, tout en leur laissant un courage héroïque sur les champs
de bataille, leur donne un incroyable décousu dans la conduite, une
mollesse morale dont les causes devraient occuper les physiologistes,
car les physiologistes sont à la politique ce que les entomologistes
sont à l’agriculture.
—Et si je meurs avant d’être riche? demanda mélancoliquement
Wenceslas.
—Mourir?... s’écria la vieille fille. Oh! je ne vous laisserai point
mourir. J’ai de la vie pour deux, et je vous infuserais mon sang,
s’il le fallait.
En entendant cette exclamation violente et naïve, les larmes
mouillèrent les paupières de Steinbock.
—Ne vous attristez pas, mon petit Wenceslas, reprit Lisbeth
émue. Tenez, ma cousine Hortense a trouvé, je crois, votre cachet
assez gentil. Allez, je vous ferai bien vendre votre groupe en bronze,
vous serez quitte avec moi, vous ferez ce que vous voudrez, vous
deviendrez libre! Allons, riez donc!...
—Je ne serai jamais quitte avec vous, mademoiselle, répondit
le pauvre exilé.
—Et pourquoi donc?... demanda la paysanne des Vosges en
prenant le parti du Livonien contre elle-même.
—Parce que vous ne m’avez pas seulement nourri, logé, soigné
dans la misère; mais encore vous m’avez donné de la force! vous
m’avez créé ce que je suis, vous avez été souvent dure, vous m’avez
fait souffrir...
—Moi? dit la vieille fille. Allez-vous recommencer vos bêtises
sur la poésie, sur les arts, et faire craquer vos doigts, vous détirer
les bras en parlant du beau idéal, de vos folies du Nord. Le beau
ne vaut pas le solide, et le solide, c’est moi! Vous avez des idées
dans la cervelle? la belle affaire! et moi aussi, j’ai des idées... A
quoi sert ce qu’on a dans l’âme, si l’on n’en tire aucun parti? ceux
qui ont des idées ne sont pas alors si avancés que ceux qui n’en ont
pas, si ceux-là savent se remuer... Au lieu de penser à vos rêveries,
il faut travailler. Qu’avez-vous fait depuis que je suis partie?...
—Qu’a dit votre jolie cousine?
—Qui vous a dit qu’elle était jolie? demanda vivement Lisbeth
avec un accent où rugissait une jalousie de tigre.
—Mais, vous-même.
—C’était pour voir la grimace que vous feriez! Avez-vous envie
de courir après les jupes? Vous aimez les femmes, eh bien! fondez-en,
mettez vos désirs en bronze; car vous vous en passerez encore
pendant quelque temps, d’amourettes, et surtout de ma cousine,
cher ami. Ce n’est pas du gibier pour votre nez; il faut à cette fille-là
un homme de soixante mille francs de rente... et il est trouvé.
Tiens! le lit n’est pas fait! dit-elle en regardant à travers l’autre
chambre, oh! pauvre chat! je vous ai oublié...
Aussitôt la vigoureuse fille se débarrassa de son mantelet, de son
chapeau, de ses gants; et, comme une servante, elle arrangea lestement
le petit lit de pensionnaire où couchait l’artiste. Ce mélange
de brusquerie, de rudesse même et de bonté, peut expliquer l’empire
que Lisbeth avait acquis sur cet homme de qui elle faisait une
chose à elle. La vie ne nous attache-t-elle pas par ses alternatives
de bon et de mauvais? Si le Livonien avait rencontré madame Marneffe,
au lieu de rencontrer Lisbeth Fischer, il aurait trouvé, dans
sa protectrice, une complaisance qui l’eût conduit à quelque route,
bourbeuse et déshonorante où il se serait perdu. Il n’aurait certes
pas travaillé, l’artiste ne serait pas éclos. Aussi, tout en déplorant
l’âpre cupidité de la vieille fille, sa raison lui disait-elle de préférer
ce bras de fer à la paresseuse et périlleuse existence que menaient
quelques-uns de ses compatriotes.
Voici l’événement auquel était dû le mariage de cette énergie femelle
et de cette faiblesse masculine, espèce de contre-sens assez
fréquent, dit-on, en Pologne.
En 1833, mademoiselle Fischer, qui travaillait parfois la nuit
quand elle avait beaucoup d’ouvrage, sentit, vers une heure du
matin, une forte odeur d’acide carbonique, et entendit les plaintes
d’un mourant. L’odeur du charbon et le râle provenaient d’une
mansarde située au-dessus des deux pièces dont se composait son
appartement; elle supposa qu’un jeune homme nouvellement venu
dans la maison, et logé dans cette mansarde à louer depuis trois
ans, se suicidait. Elle monta rapidement, enfonça la porte avec sa
force de Lorraine en y pratiquant une pesée, et trouva le locataire
se roulant sur un lit de sangle dans les convulsions de l’agonie. Elle
éteignit le réchaud. La porte ouverte, l’air afflua, l’exilé fut sauvé;
puis, quand Lisbeth l’eut couché comme un malade, qu’il fut endormi,
elle put reconnaître les causes du suicide dans le dénûment
absolu des deux chambres de cette mansarde où il n’existait
qu’une méchante table, le lit de sangle et deux chaises.
Sur la table était cet écrit qu’elle lut:
«Je suis le comte Wenceslas Steinbock, né à Prelie, en Livonie.
»Qu’on n’accuse personne de ma mort, les raisons de mon suicide
sont dans ces mots de Kosciusko: Finis Poloniæ!
»Le petit-neveu d’un valeureux général de Charles XII n’a pas
voulu mendier. Ma faible constitution m’interdisait le service
militaire, et j’ai vu hier la fin des cent thalers avec lesquels je
suis venu de Dresde à Paris. Je laisse vingt-cinq francs dans le
tiroir de cette table pour payer le terme que je dois au propriétaire.
»N’ayant plus de parents, ma mort n’intéresse personne. Je prie
mes compatriotes de ne pas accuser le gouvernement français. Je
ne me suis pas fait connaître comme réfugié, je n’ai rien demandé,
je n’ai rencontré aucun exilé, personne ne sait à Paris
que j’existe.
»Je serai mort dans des pensées chrétiennes. Que Dieu pardonne
au dernier des Steinbock!
»Wenceslas!»
Mademoiselle Fischer, excessivement touchée de la probité du
moribond, qui payait son terme, ouvrit le tiroir, et vit en effet cinq
pièces de cent sous.
—Pauvre jeune homme! s’écria-t-elle. Et personne au monde
pour s’intéresser à lui!
Elle descendit chez elle, y prit son ouvrage, et vint travailler
dans cette mansarde, en veillant le gentilhomme livonien. A son
réveil, on peut juger de l’étonnement de l’exilé, quand il vit une
femme à son chevet; il crut continuer un rêve. Tout en faisant des
aiguillettes en or pour un uniforme, la vieille fille s’était promis de
protéger ce pauvre enfant, qu’elle avait admiré dormant. Lorsque
le jeune comte fut tout à fait éveillé, Lisbeth lui donna du courage,
et le questionna pour savoir comment lui faire gagner sa vie. Wenceslas,
après avoir raconté son histoire, ajouta qu’il avait dû sa
place à sa vocation reconnue pour les arts; il s’était toujours senti
des dispositions pour la sculpture; mais le temps nécessaire aux
études lui paraissait trop long pour un homme sans argent, et il se
sentait beaucoup trop faible en ce moment pour s’adonner à un état
manuel ou entreprendre la grande sculpture. Ces paroles furent du
grec pour Lisbeth Fischer. Elle répondit à ce malheureux que
Paris offrait tant de ressources, qu’un homme de bonne volonté
devait y vivre. Jamais les gens de cœur n’y périssaient quand ils
apportaient un certain fonds de patience.
—Je ne suis qu’une pauvre fille, moi, une paysanne, et j’ai
bien su m’y créer une indépendance, ajouta-t-elle en terminant.
Écoutez-moi. Si vous voulez bien sérieusement travailler, j’ai quelques
économies, je vous prêterai mois par mois l’argent nécessaire
pour vivre; mais pour vivre strictement et non pour bambocher,
pour courailler! On peut dîner à Paris à vingt-cinq sous par jour,
et je vous ferai votre déjeuner avec le mien tous les matins. Enfin
je meublerai votre chambre, et je payerai les apprentissages qui
vous sembleront nécessaires. Vous me donnerez des reconnaissances
en bonne forme de l’argent que je dépenserai pour vous; et, quand
vous serez riche, vous me rendrez le tout. Mais, si vous ne travaillez
pas, je ne me regarderai plus comme engagée à rien, et je
vous abandonnerai.
—Ah! s’écria le malheureux qui sentait encore l’amertume de
sa première étreinte avec la Mort, les exilés de tous les pays ont
bien raison de tendre vers la France, comme font les âmes du purgatoire
vers le paradis. Quelle nation que celle où il se trouve des
secours, des cœurs généreux partout, même dans une mansarde
comme celle-ci! Vous serez tout pour moi, ma chère bienfaitrice,
je serai votre esclave! Soyez mon amie, dit-il avec une de ces démonstrations
caressantes, si familières aux Polonais, et qui les fait
accuser assez injustement de servilité.
—Oh! non, je suis trop jalouse, je vous rendrais malheureux;
mais je serai volontiers quelque chose comme votre camarade, reprit
Lisbeth.
—Oh! si vous saviez avec quelle ardeur j’appelais une créature,
fût-ce un tyran, qui voulût de moi, quand je me débattais dans le
vide de Paris! reprit Wenceslas. Je regrettais la Sibérie où l’empereur
m’enverrait, si je rentrais!... Devenez ma providence... Je
travaillerai, je deviendrai meilleur que je ne suis, quoique je ne
sois pas un mauvais garçon.
—Ferez-vous tout ce que je vous dirai de faire? demanda-t-elle.
—Oui!...
—Eh bien! je vous prends pour mon enfant, dit-elle gaîment.
Me voilà avec un garçon qui se relève du cercueil. Allons! nous
commençons. Je vais descendre faire mes provisions, habillez-vous,
vous viendrez partager mon déjeuner quand j’aurai cogné
au plafond avec le manche de mon balai.
Le lendemain, chez les fabricants où mademoiselle Fischer porta
son ouvrage, elle prit des renseignements sur l’état de sculpteur.
A force de demander, elle réussit à découvrir l’atelier des Florent
et Chanor, maison spéciale où l’on fondait, où l’on ciselait les
bronzes riches et les services d’argenterie luxueux. Elle y conduisit
Steinbock en qualité d’apprenti sculpteur, proposition qui parut
bizarre. On exécutait là les modèles des plus fameux artistes, on
n’y montrait pas à sculpter. La persistance et l’entêtement de la
vieille fille arrivèrent à placer son protégé comme dessinateur d’ornements.
Steinbock sut promptement modeler les ornements, il en
inventa de nouveaux, il avait la vocation. Cinq mois après avoir
achevé son apprentissage de ciseleur, il fit la connaissance du fameux
Stidmann, le principal sculpteur de la maison Florent. Au
bout de vingt mois, Wenceslas en savait plus que son maître; mais,
en trente mois, les économies amassées par la vieille fille pendant
seize ans, pièce à pièce, furent entièrement dissipées. Deux mille
cinq cents francs en or! une somme qu’elle comptait placer en
viager, et représentée par quoi? par la lettre de change d’un Polonais.
Aussi Lisbeth travaillait-elle en ce moment comme dans sa
jeunesse, afin de subvenir aux dépenses du Livonien. Quand elle
se vit entre les mains un papier au lieu d’avoir ses pièces d’or, elle
perdit la tête, et alla consulter monsieur Rivet, devenu depuis
quinze ans le conseil, l’ami de sa première et plus habile ouvrière.
En apprenant cette aventure, monsieur et madame Rivet grondèrent
Lisbeth, la traitèrent de folle, honnirent les réfugiés dont les
menées pour redevenir une nation compromettaient la prospérité
du commerce, la paix à tout prix, et ils poussèrent la vieille fille à
prendre, ce qu’on appelle en commerce, des sûretés.
—La seule sûreté que ce gaillard-là peut vous offrir, c’est sa
liberté, dit alors monsieur Rivet.
Monsieur Achille Rivet était juge au tribunal de commerce.
—Et ce n’est pas une plaisanterie pour les étrangers, reprit-il.
Un Français reste cinq ans en prison, et après il en sort sans avoir
payé ses dettes, il est vrai, car il n’est plus contraignable que par
sa conscience qui le laisse toujours en repos; mais un étranger ne
sort jamais de prison. Donnez-moi votre lettre de change, vous allez
la passer au nom de mon teneur de livres, il la fera protester,
vous poursuivra tous les deux, obtiendra contradictoirement un
jugement qui prononcera la contrainte par corps, et quand tout
sera bien en règle, il vous signera une contre-lettre. En agissant
ainsi, vos intérêts courront, et vous aurez un pistolet toujours
chargé contre votre Polonais!
La vieille fille se laissa mettre en règle, et dit à son protégé de
ne pas s’inquiéter de cette procédure, uniquement faite pour donner
des garanties à un usurier qui consentait à leur avancer quelque
argent. Cette défaite était due au génie inventif du juge au tribunal
de commerce. L’innocent artiste, aveugle dans sa confiance
en sa bienfaitrice, alluma sa pipe avec les papiers timbrés, car il
fumait comme tous les gens qui ont ou des chagrins ou de l’énergie
à endormir. Un beau jour, monsieur Rivet fit voir à mademoiselle
Fischer un dossier et lui dit:—Vous avez à vous Wenceslas Steinbock,
pieds et poings liés, et si bien, qu’en vingt-quatre heures
vous pouvez le loger à Clichy pour le reste de ses jours.
Ce digne et honnête juge au tribunal de commerce éprouva ce
jour-là la satisfaction que doit causer la certitude d’avoir commis
une mauvaise bonne action. La bienfaisance a tant de manières
d’être à Paris, que cette expression singulière répond à l’une de
ses variations. Une fois le Livonien entortillé dans les cordes de la
procédure commerciale, il s’agissait d’arriver au payement, car le
notable commerçant regardait Wenceslas Steinbock comme un
escroc. Le cœur, la probité, la poésie étaient à ses yeux, en affaires,
des sinistres. Rivet alla voir, dans l’intérêt de cette pauvre
mademoiselle Fischer qui, selon son expression, avait été dindonnée
par un Polonais, les riches fabricants de chez qui Steinbock
sortait. Or, secondé par les remarquables artistes de l’orfèvrerie parisienne
déjà cités, Stidmann, qui faisait arriver l’art français à la
perfection où il est maintenant et qui permet de lutter avec les Florentins
et la Renaissance, se trouvait dans le cabinet de Chanor,
lorsque le brodeur y vint prendre des renseignements sur le nommé
Steinbock, un réfugié polonais.
—Qu’appelez-vous le nommé Steinbock? s’écria railleusement
Stidmann. Serait-ce par hasard un jeune Livonien que j’ai eu pour
élève? Apprenez, monsieur, que c’est un grand artiste. On dit que
je me crois le diable; eh bien, ce pauvre garçon ne sait pas, lui,
qu’il peut devenir un dieu...
—Ah! quoique vous parliez bien cavalièrement à un homme
qui a l’honneur d’être juge au tribunal de la Seine...
—Excusez, consul!... répliqua Stidmann en se mettant le revers
de la main au front.
—Je suis bien heureux de ce que vous venez de dire. Ainsi, ce
jeune homme pourra gagner de l’argent...
—Certes, dit le vieux Chanor, mais il lui faut travailler; il en
aurait déjà bien amassé, s’il était resté chez nous. Que voulez-vous?
les artistes ont horreur de la dépendance.
—Ils ont la conscience de leur valeur et de leur dignité, répondit
Stidmann. Je ne blâme pas Wenceslas d’aller seul, de tâcher
de se faire un nom et de devenir un grand homme, c’est son droit!
Et j’ai cependant bien perdu quand il m’a quitté!
—Voilà! s’écria Rivet, voilà les prétentions des jeunes gens,
au sortir de leur œuf universitaire... Mais commencez donc par
vous faire des rentes, et cherchez la gloire après!
—On se gâte la main à ramasser des écus! répondit Stidmann.
C’est à la gloire à nous apporter la fortune.
—Que voulez-vous? dit Chanor à Rivet, on ne peut pas les attacher...
—Ils mangeraient le licou! répliqua Stidmann.
—Tous ces messieurs, dit Chanor en regardant Stidmann, ont
autant de fantaisie que de talent. Ils dépensent énormément, ils
ont des lorettes, ils jettent l’argent par les fenêtres, ils ne trouvent
plus le temps de faire leurs travaux; ils négligent alors leurs
commandes; nous allons chez des ouvriers qui ne les valent pas et
qui s’enrichissent; puis ils se plaignent de la dureté des temps,
tandis que, s’ils s’étaient appliqués, ils auraient des monts d’or...
—Vous me faites l’effet, vieux Père Lumignon, dit Stidmann,
de ce libraire d’avant la révolution qui disait:—Ah! si je pouvais
tenir Montesquieu, Voltaire et Rousseau, bien gueux, dans
ma soupente et garder leurs culottes dans une commode, comme
ils m’écriraient de bons petits livres avec lesquels je me ferais une
fortune! Si l’on pouvait forger de belles œuvres comme des clous,
les commissionnaires en feraient... Donnez-moi mille francs, et
taisez-vous!
Le bonhomme Rivet revint enchanté pour la pauvre demoiselle
Fischer qui dînait chez lui tous les lundis et qu’il allait y trouver.
—Si vous pouvez le faire bien travailler, dit-il, vous serez plus
heureuse que sage, vous serez remboursée, intérêts, frais et capital.
Ce Polonais a du talent, il peut gagner sa vie; mais enfermez
ses pantalons et ses souliers, empêchez-le d’aller à la Chaumière
et dans le quartier Notre-Dame-de-Lorette, tenez-le en
laisse. Sans ces précautions, votre sculpteur flânera, et si vous
saviez ce que les artistes appellent flâner! des horreurs, quoi! Je
viens d’apprendre qu’un billet de mille francs y passe dans une
journée.
Cet épisode eut une influence terrible sur la vie intérieure de
Wenceslas et de Lisbeth. La bienfaitrice trempa le pain de l’exilé
dans l’absynthe des reproches, lorsqu’elle crut ses fonds compromis,
et elle les crut bien souvent perdus. La bonne mère devint
une marâtre, elle morigéna ce pauvre enfant, elle le tracassa, lui
reprocha de ne pas travailler assez promptement, et d’avoir pris un
état difficile. Elle ne pouvait pas croire que des modèles en cire
rouge, des figurines, des projets d’ornements, des essais pussent
avoir du prix. Bientôt, fâchée de ses duretés, elle essayait d’en effacer
les traces par des soins, par des douceurs et par des attentions.
Le pauvre jeune homme, après avoir gémi de se trouver dans
la dépendance de cette mégère et sous la domination d’une paysanne
des Vosges, était ravi des câlineries et de cette sollicitude maternelle
éprise seulement du physique, du matériel de la vie. Il fut
comme une femme qui pardonne les mauvais traitements d’une semaine
à cause des caresses d’un fugitif raccommodement. Mademoiselle
Fischer prit ainsi sur cette âme un empire absolu. L’amour
de la domination resté dans ce cœur de vieille fille, à l’état de
germe, se développa rapidement. Elle put satisfaire son orgueil et
son besoin d’action: n’avait-elle pas une créature à elle, à gronder,
à diriger, à flatter, à rendre heureuse, sans avoir à craindre aucune
rivalité? Le bon et le mauvais de son caractère s’exercèrent donc
également. Si parfois elle martyrisait le pauvre artiste, elle avait en
revanche des délicatesses, semblables à la grâce des fleurs champêtres;
elle jouissait de le voir ne manquant de rien, elle eût
donné sa vie pour lui; Wenceslas en avait la certitude. Comme
toutes les belles âmes, le pauvre garçon oubliait le mal, les défauts
de cette fille qui, d’ailleurs, lui avait raconté sa vie comme excuse
de sa sauvagerie, et il ne se souvenait jamais que des bienfaits. Un
jour, la vieille fille, exaspérée de ce que Wenceslas était allé flâner
au lieu de travailler, lui fit une scène.
—Vous m’appartenez! lui dit-elle. Si vous êtes honnête homme,
vous devriez tâcher de me rendre le plus tôt possible ce que vous
me devez...
Le gentilhomme, en qui le sang des Steinbock s’alluma, devint
pâle.
—Mon Dieu! dit-elle, bientôt nous n’aurons plus pour vivre
que les trente sous que je gagne, moi, pauvre fille...
Les deux indigents, irrités dans le duel de la parole, s’animèrent
l’un contre l’autre; et alors le pauvre artiste reprocha pour la première
fois à sa bienfaitrice de l’avoir arraché à la mort, pour lui
faire une vie de forçat pire que le néant où du moins on se reposait,
dit-il, et il parla de fuir.
—Fuir!... s’écria la vieille fille!... Ah! monsieur Rivet avait
raison!
Et elle expliqua catégoriquement au Polonais, comment on pouvait
en vingt-quatre heures le mettre pour le reste de ses jours
en prison. Ce fut un coup de massue. Steinbock tomba dans une
mélancolie noire et dans un mutisme absolu. Le lendemain, dans
la nuit, Lisbeth ayant entendu des préparatifs de suicide, monta
chez son pensionnaire, lui présenta le dossier et une quittance en
règle.
—Tenez, mon enfant, pardonnez-moi! dit-elle les yeux humides.
Soyez heureux, quittez-moi, je vous tourmente trop; mais,
dites-moi que vous penserez quelquefois à la pauvre fille qui vous
a mis à même de gagner votre vie. Que voulez-vous? vous êtes la
cause de mes méchancetés: je puis mourir, que deviendriez-vous
sans moi?... Voilà la raison de l’impatience que j’ai de vous voir
en état de fabriquer des objets qui puissent se vendre. Je ne vous
redemande pas mon argent pour moi, allez!... J’ai peur de votre
paresse que vous nommez rêverie, de vos conceptions qui mangent
tant d’heures pendant lesquelles vous regardez le ciel, et je
voudrais que vous eussiez contracté l’habitude du travail.
Ce fut dit avec un accent, un regard, des larmes, une attitude
qui pénétrèrent le noble artiste; il saisit sa bienfaitrice, la pressa
sur son cœur, et l’embrassa au front.
—Gardez ces pièces, répondit-il avec une sorte de gaieté. Pourquoi
me mettriez-vous à Clichy? ne suis-je pas emprisonné ici par
la reconnaissance?
Cet épisode de leur vie commune et secrète, arrivé six mois
auparavant, avait fait produire à Wenceslas trois choses: le cachet
que gardait Hortense, le groupe mis chez le marchand de curiosités,
et une admirable pendule qu’il achevait en ce moment, car
il tissait les derniers écrous du modèle.
Cette pendule représentait les douze Heures, admirablement caractérisées
par douze figures de femmes entraînées dans une danse
si folle et si rapide, que trois Amours, grimpés sur un tas de fleurs
et de fruits, ne pouvaient arrêter au passage que l’Heure de minuit,
dont la chlamyde déchirée restait aux mains de l’Amour le
plus hardi. Ce sujet reposait sur un socle rond d’une admirable
ornementation, où s’agitaient des animaux fantastiques. L’Heure
était indiquée dans une bouche monstrueuse ouverte par un bâillement.
Chaque Heure offrait des symboles heureusement imaginés
qui en caractérisaient les occupations habituelles.
Il est facile maintenant de comprendre l’espèce d’attachement
extraordinaire que mademoiselle Fischer avait conçu pour son Livonien;
elle le voulait heureux, et elle le voyait dépérissant, s’étiolant
dans sa mansarde. On conçoit la raison de cette situation
affreuse. La Lorraine surveillait cet enfant du Nord avec la tendresse
d’une mère, avec la jalousie d’une femme et l’esprit d’un
dragon; ainsi elle s’arrangeait pour lui rendre toute folie, toute
débauche impossible, en le laissant toujours sans argent. Elle aurait
voulu garder sa victime et son compagnon pour elle, sage
comme il était par force, et elle ne comprenait pas la barbarie de
ce désir insensé, car elle avait pris, elle, l’habitude de toutes les
privations. Elle aimait assez Steinbock pour ne pas l’épouser, et
l’aimait trop pour le céder à une autre femme; elle ne savait pas se
résigner à n’en être que la mère, et se regardait comme une folle
quand elle pensait à l’autre rôle. Ces contradictions, cette féroce
jalousie, ce bonheur de posséder un homme à elle, tout agitait
démesurément le cœur de cette fille. Éprise réellement depuis
quatre ans, elle caressait le fol espoir de faire durer cette vie inconséquente
et sans issue, où sa persistance devait causer la perte
de celui qu’elle appelait son enfant. Ce combat de ses instincts et de
sa raison la rendait injuste et tyrannique. Elle se vengeait sur ce
jeune homme de ce qu’elle n’était ni jeune, ni riche, ni belle;
puis, après chaque vengeance, elle arrivait, en reconnaissant ses
torts en elle-même, à des humilités, à des tendresses infinies. Elle
ne concevait le sacrifice à faire à son idole qu’après y avoir écrit sa
puissance à coups de hache. C’était enfin la Tempête de Shakspeare
renversée, Caliban maître d’Ariel et de Prospero. Quant à ce
malheureux jeune homme à pensées élevées, méditatif, enclin à la
paresse, il offrait dans les yeux, comme ces lions encagés au Jardin
des Plantes, le désert que sa protectrice faisait en son âme. Le
travail forcé que Lisbeth exigeait de lui ne défrayait pas les besoins
de son cœur. Son ennui devenait une maladie physique, et il mourait
sans pouvoir demander, sans savoir se procurer l’argent d’une
folie souvent nécessaire. Par certaines journées d’énergie, où le
sentiment de son malheur accroissait son exaspération, il regardait
Lisbeth comme un voyageur altéré, qui, traversant une côte aride,
doit regarder une eau saumâtre. Ces fruits amers de l’indigence et
de cette réclusion dans Paris, étaient savourés comme des plaisirs
par Lisbeth. Aussi prévoyait-elle avec terreur que la moindre passion
allait lui arracher son esclave. Parfois elle se reprochait, en
contraignant par sa tyrannie et ses reproches ce poëte à devenir un
grand sculpteur de petites choses, de lui avoir donné les moyens
de se passer d’elle.
Le lendemain, ces trois existences, si diversement et si réellement
misérables, celle d’une mère au désespoir, celle du ménage
Marneffe et celle du pauvre exilé, devaient toutes être affectées
par la passion naïve d’Hortense et par le singulier dénoûment que
le baron allait trouver à sa passion malheureuse pour Josépha.
Au moment d’entrer à l’Opéra, le Conseiller-d’État fut arrêté
par l’aspect un peu sombre du temple de la rue Lepelletier, où il
ne vit ni gendarmes, ni lumières, ni gens de service, ni barrières
pour contenir la foule. Il regarda l’affiche, y vit une bande blanche
au milieu de laquelle brillait ce mot sacramentel:
RELACHE PAR INDISPOSITION.
Aussitôt il s’élança chez Josépha qui demeurait dans les environs,
comme tous les artistes attachés à l’Opéra, rue Chauchat.
—Monsieur! que demandez-vous? lui dit le portier, à son grand
étonnement.
—Vous ne me connaissez donc plus? répondit le baron avec
inquiétude.
—Au contraire, monsieur; c’est parce que j’ai l’honneur de
remettre monsieur, que je lui dis: Où allez-vous!
Un frisson mortel glaça le baron.
—Qu’est-il arrivé? demanda-t-il.
—Si monsieur le baron entrait dans l’appartement de mademoiselle
Mirah, il y trouverait mademoiselle Héloïse Brisetout,
monsieur Bixiou, monsieur Léon de Lora, monsieur Lousteau,
monsieur de Vernisset, monsieur Stidmann, et des femmes pleines
de patchouli qui pendent la crémaillère...
—Eh bien! où donc est?...
—Mademoiselle Mirah!... Je ne sais pas trop si je fais bien de
vous le dire.
Le baron glissa deux pièces de cent sous dans la main du portier.
—Eh bien, elle reste maintenant rue de la Ville-l’Évêque, dans
un hôtel que lui a donné, dit-on, le duc d’Hérouville, répondit à
voix basse le portier.
Après avoir demandé le numéro de cet hôtel, le baron prit un
milord et arriva devant une de ces jolies maisons modernes à doubles
portes, où, dès la lanterne de gaz, le luxe se manifeste.
Le baron, vêtu de son habit de drap bleu, à cravate blanche,
gilet blanc, pantalon de nankin, bottes vernies, beaucoup d’empois
dans le jabot, passa pour un invité retardataire aux yeux du portier
de ce nouvel Éden. Sa prestance, sa manière de marcher, tout en
lui justifiait cette opinion.
Au coup de cloche sonné par le portier, un valet parut au péristyle.
Ce valet, nouveau comme l’hôtel, laissa pénétrer le baron
qui lui dit d’un ton de voix accompagné d’un geste impérial:—Fais
passer cette carte à mademoiselle Josépha...
Le Patito regarda machinalement la pièce où il se trouvait, et
se vit dans un salon d’attente, plein de fleurs rares, dont l’ameublement
devait coûter quatre mille écus de cent sous. Le valet,
revenu, pria monsieur d’entrer au salon en attendant qu’on sortît
de table pour prendre le café.
Quoique le baron eût connu le luxe de l’Empire, qui certes fut
un des plus prodigieux et dont les créations, si elles ne furent pas
durables, n’en coûtèrent pas moins des sommes folles, il resta
comme ébloui, abasourdi, dans ce salon dont les trois fenêtres
donnaient sur un jardin féerique, un de ces jardins fabriqués en
un mois avec des terrains rapportés, avec des fleurs transplantées,
et dont les gazons semblent obtenus par des procédés chimiques.
Il admira non-seulement les recherches, les dorures, les sculptures
les plus coûteuses du style dit Pompadour, des étoffes merveilleuses
que le premier épicier venu aurait pu commander et obtenir
à flots d’or; mais encore ce que des princes seuls ont la faculté
de choisir, de trouver, de payer et d’offrir: deux tableaux de Greuze
et deux de Watteau, deux têtes de Van-Dyck, deux paysages de Ruysdaël,
deux du Guaspre, un Rembrandt et un Holbein, un Murillo et
un Titien, deux Teniers et deux Metzu, un Van-Huysum et un Abraham
Mignon, enfin deux cent mille francs de tableaux admirablement
encadrés. Les bordures valaient presque les toiles.
—Ah! tu comprends maintenant, mon bonhomme? dit Josépha.
Venue sur la pointe du pied par une porte muette, sur des tapis de
Perse, elle saisit son adorateur dans une de ces stupéfactions où les
oreilles tintent si bien, qu’on n’entend rien que le glas du désastre.
Ce mot de bonhomme, dit à ce personnage si haut placé dans
l’administration, et qui peint admirablement l’audace avec laquelle
ces créatures ravalent les plus grandes existences, laissa le baron
cloué par les pieds. Josépha, toute en blanc et jaune, était si bien
parée pour cette fête, qu’elle pouvait encore briller au milieu de ce
luxe insensé, comme le bijou le plus rare.
—N’est-ce pas que c’est beau? reprit-elle. Le duc a mis là tous
les bénéfices d’une affaire en commandite dont les actions ont été
vendues en hausse. Pas bête, mon petit duc? Il n’y a que les
grands seigneurs d’autrefois pour savoir changer du charbon de
terre en or. Le notaire, avant le dîner, m’a apporté le contrat
d’acquisition à signer, et qui contient quittance du prix. Comme
ils sont là tous grands seigneurs: d’Esgrignon, Rastignac, Maxime,
Lenoncourt, Verneuil, Laginski, Rochefide, la Palférine, et en
fait de banquiers, Nucingen et du Tillet, avec Antonia, Malaga,
Carabine et la Schontz, ils ont tous compati à ton malheur. Oui,
mon vieux, tu es invité, mais à la condition de boire tout de suite
la valeur de deux bouteilles en vins de Hongrie, de Champagne et
du Cap pour te mettre à leur niveau. Nous sommes, mon cher,
tous trop tendus ici pour qu’il n’y ait pas relâche à l’Opéra, mon
directeur est saoul comme un cornet à piston, il en est aux couacs!
—Oh! Josépha! s’écria le baron.
—Comme c’est bête, une explication, répondit-elle en souriant.
Voyons, vaux-tu les six cent mille francs que coûte l’hôtel
et le mobilier? Peux-tu m’apporter une inscription de trente mille
francs de rentes que le duc m’a donnée dans un cornet de papier
blanc à dragées d’épicier?... C’est là une jolie idée!
—Quelle perversité! dit le Conseiller-d’État, qui dans ce moment
de rage aurait troqué les diamants de sa femme pour remplacer
le duc d’Hérouville pendant vingt-quatre heures.
—C’est mon état d’être perverse! répliqua-t-elle. Ah! voilà
comment tu prends la chose! Pourquoi n’as-tu pas inventé de
commandite? Mon Dieu, mon pauvre chat teint, tu devrais me
remercier: je te quitte au moment où tu pourrais manger avec
moi l’avenir de ta femme, la dot de ta fille, et... Ah! tu pleures,
L’Empire s’en va!... je vais saluer l’Empire.
Elle se posa tragiquement et dit:
On vous appelle Hulot! je ne vous connais plus!...
Et elle rentra.
La porte entr’ouverte laissa passer, comme un éclair, un jet de
lumière accompagné d’un éclat du crescendo de l’orgie et chargé
des odeurs d’un festin du premier ordre.
La cantatrice revint voir par la porte entrebâillée, et trouvant
Hulot planté sur ses pieds comme s’il eût été de bronze, elle fit un
pas en avant et reparut.
—Monsieur, dit-elle, j’ai cédé les guenilles de la rue Chauchat
à la petite Héloïse Brisetout de Bixiou; si vous voulez y réclamer
votre bonnet de coton, votre tire-botte, votre ceinture et votre
cire à favoris, j’ai stipulé qu’on vous les rendrait.
Cette horrible raillerie eut pour effet de faire sortir le baron
comme Loth dut sortir de Gomorrhe, mais sans se retourner,
comme madame.
Hulot revint chez lui, marchant en furieux, se parlant à lui-même,
et trouva sa famille faisant avec calme le whist à deux sous
la fiche qu’il avait vu commencer. En voyant son mari, la pauvre
Adeline crut à quelque affreux désastre, à un déshonneur; elle
donna ses cartes à Hortense et entraîna Hector dans ce même petit
salon, où cinq heures auparavant Crevel lui prédisait les plus honteuses
agonies de la misère.
—Qu’as-tu? dit-elle effrayée.
—Oh! pardonne-moi; mais laisse-moi te raconter ces infamies.
Il exhala sa rage pendant dix minutes.
—Mais, mon ami, répondit héroïquement cette pauvre femme,
de pareilles créatures ne connaissent pas l’amour! cet amour pur
et dévoué que tu mérites; comment pourrais-tu, toi si perspicace,
avoir la prétention de lutter avec un million?
—Chère Adeline! s’écria le baron en saisissant sa femme et la
pressant sur son cœur.
La baronne venait de jeter du baume sur les plaies saignantes
de l’amour-propre.
—Certes, ôtez la fortune au duc d’Hérouville, entre nous deux,
elle n’hésiterait pas! dit le baron.
—Mon ami, reprit Adeline en faisant un dernier effort, s’il te
faut absolument des maîtresses, pourquoi ne prends-tu pas, comme
Crevel, des femmes qui ne soient pas chères et dans une classe à
se trouver long-temps heureuses de peu. Nous y gagnerions tous.
Je conçois le besoin, mais je ne comprends rien à la vanité...
—Oh! quelle bonne et excellente femme tu es! s’écria-t-il. Je
suis un vieux fou. Je ne mérite pas d’avoir un ange comme toi
pour compagne.
—Je suis tout bonnement la Joséphine de mon Napoléon, répondit-elle
avec une teinte de mélancolie.
—Joséphine ne te valait pas, dit-il. Viens, je vais jouer le whist
avec mon frère et mes enfants; il faut que je me mette à mon métier
de père de famille, que je marie mon Hortense et que j’enterre
le libertin...
Cette bonhomie toucha si fort la pauvre Adeline, qu’elle dit:—Cette
créature a bien mauvais goût de préférer qui que ce soit
à mon Hector. Ah! je ne te céderais pas pour tout l’or de la terre.
Comment peut-on te laisser quand on a le bonheur d’être aimé
par toi!...
Le regard par lequel le baron récompensa le fanatisme de sa
femme la confirma dans l’opinion que la douceur et la soumission
étaient les plus puissantes armes de la femme. Elle se trompait en
ceci. Les sentiments nobles poussés à l’absolu produisent des résultats
semblables à ceux des plus grands vices. Bonaparte est devenu
l’Empereur pour avoir mitraillé le peuple à deux pas de l’endroit
où Louis XVI a perdu la monarchie et la tête pour n’avoir
pas laissé verser le sang d’un monsieur Sauce.
Le lendemain, Hortense, qui mit le cachet de Wenceslas sous
son oreiller pour ne pas s’en séparer pendant son sommeil, fut habillée
de bonne heure, et fit prier son père de venir au jardin dès
qu’il serait levé.
Vers neuf heures et demie, le père, condescendant à une demande
de sa fille, lui donnait le bras, et ils allaient ensemble le
long des quais, par le pont Royal, sur la place du Carrousel.
—Ayons l’air de flâner, papa, dit Hortense en débouchant par
le guichet pour traverser cette immense place...
—Flâner ici?... demanda railleusement le père.
—Nous sommes censés aller au Musée, et là-bas, dit-elle en
montrant les baraques adossées aux murailles des maisons qui tombent
à angle droit sur la rue du Doyenné, tiens, il y a des marchands
de bric-à-brac, de tableaux...
—Ta cousine demeure là...
—Je le sais bien; mais il ne faut pas qu’elle nous voie...
—Et que veux-tu faire? dit le baron en se trouvant à trente
pas environ des fenêtres de madame de Marneffe à laquelle il pensa
soudain.
Hortense avait conduit son père devant le vitrage d’une des boutiques
situées à l’angle du pâté de maisons qui longe les galeries
du vieux Louvre et qui fait face à l’hôtel de Nantes. Elle entra dans
cette boutique en laissant son père occupé à regarder les fenêtres
de la jolie petite dame qui, la veille, avait laissé son image au cœur
du vieux Beau, comme pour y calmer la blessure qu’il allait recevoir,
et il ne put s’empêcher de mettre en pratique le conseil de
sa femme.
—Rabattons-nous sur les petites bourgeoises, se dit-il en se
rappelant les adorables perfections de madame Marneffe. Cette petite
femme-là me fera promptement oublier l’avide Josépha.
Or, voici ce qui se passa simultanément dans la boutique et hors
de la boutique.
En examinant les fenêtres de sa nouvelle belle, le baron aperçut
le mari qui, tout en brossant sa redingote lui-même, faisait évidemment
le guet et semblait attendre quelqu’un sur la place. Craignant
d’être aperçu, puis reconnu plus tard, l’amoureux baron
tourna le dos à la rue du Doyenné, mais en se mettant de trois-quarts
afin de pouvoir y donner un coup d’œil de temps en temps.
Ce mouvement le fit rencontrer presque face à face avec madame
Marneffe qui, venant des quais, doublait le promontoire des maisons
pour retourner chez elle. Valérie éprouva comme une commotion
en recevant le regard étonné du baron, et elle y répondit par
une œillade de prude.
—Jolie femme! s’écria le baron, et pour qui l’on ferait bien
des folies!
—Eh! monsieur, répondit-elle en se retournant comme une
femme qui prend un parti violent, vous êtes monsieur le baron
Hulot, n’est-ce pas?
Le baron de plus en plus stupéfait fit un geste d’affirmation.
—Eh bien! puisque le hasard a marié deux fois nos yeux, et
que j’ai le bonheur de vous avoir intrigué ou intéressé, je vous
dirai qu’au lieu de faire des folies, vous devriez bien faire justice...
Le sort de mon mari dépend de vous.
—Comment l’entendez-vous? demanda galamment le baron.
—C’est un employé de votre direction, à la Guerre, Division
de monsieur Lebrun, bureau de monsieur Coquet, répondit-elle
en souriant.
—Je me sens disposé, madame... madame?
—Madame Marneffe.
—Ma petite madame Marneffe, à faire des injustices pour vos
beaux yeux... J’ai dans votre maison une cousine, et j’irai la voir
un de ces jours, le plus tôt possible, venez m’y présenter votre
requête.
—Excusez mon audace, monsieur le baron; mais vous comprendrez
comment j’ai pu oser parler ainsi, je suis sans protection.
—Ah! ah!
—Oh! monsieur, vous vous méprenez, dit-elle en baissant les
yeux.
Le baron crut que le soleil venait de disparaître.
—Je suis au désespoir, mais je suis une honnête femme, reprit-elle.
J’ai perdu, il y a six mois, mon seul protecteur, le maréchal
Montcornet.
—Ah! vous êtes sa fille.
—Oui, monsieur, mais il ne m’a jamais reconnue.
—Afin de pouvoir vous laisser une partie de sa fortune.
—Il ne m’a rien laissé, monsieur, car on n’a pas trouvé de testament.
—Oh! pauvre petite, le maréchal a été surpris par l’apoplexie...
Allons, espérez, madame, on doit quelque chose à la fille d’un des
chevaliers Bayard de l’Empire.
Madame Marneffe salua gracieusement, et fut aussi fière de son
succès que le baron l’était du sien.
—D’où diable vient-elle si matin? se demanda-t-il en analysant
le mouvement onduleux de la robe auquel elle imprimait une grâce
peut-être exagérée. Elle a la figure trop fatiguée pour revenir du
bain, et son mari l’attend. C’est inexplicable, et cela donne beaucoup
à penser.
Madame Marneffe une fois rentrée, le baron voulut savoir ce que
faisait sa fille dans la boutique. En y entrant, comme il regardait
toujours les fenêtres de madame Marneffe, il faillit heurter un
jeune homme au front pâle, aux yeux gris pétillants, vêtu d’un
paletot d’été en mérinos noir, d’un pantalon de gros coutil et de
souliers à guêtres en cuir jaune, qui sortait comme un braque; et
il le vit courir vers la maison de madame Marneffe où il entra. En
glissant dans la boutique, Hortense y avait distingué tout aussitôt
le fameux groupe mis en évidence sur une table placée au centre
dans le champ de la porte.
Sans les circonstances auxquelles elle en devait la connaissance,
ce chef-d’œuvre eût vraisemblablement frappé la jeune fille par ce
qu’il faut appeler le brio des grandes choses, elle qui, certes, aurait
pu poser en Italie pour la statue du Brio.
Toutes les œuvres des gens de génie n’ont pas au même degré
ce brillant, cette splendeur visible à tous les yeux, même à ceux
des ignorants. Ainsi, certains tableaux de Raphaël, tels que la célèbre
Transfiguration, la Madone de Foligno, les fresques des Stanze
au Vatican ne commanderont pas soudain l’admiration, comme le
Joueur de violon de la galerie Sciarra, les portraits des Doni et la
vision d’Ezéchiel de la galerie de Pitti, le Portement de croix de la
galerie Borghèse, le Mariage de la Vierge du musée Bréra à Milan.
Le Saint Jean-Baptiste de la tribune, Saint Luc peignant la Vierge
à l’Académie de Rome n’ont pas le charme du portrait de Léon X
et de la Vierge de Dresde. Néanmoins, tout est de la même valeur.
Il y a plus! le Stanze, la Transfiguration, les Camaïeux et les trois
tableaux de chevalet du Vatican sont le dernier degré du sublime
et de la perfection. Mais ces chefs-d’œuvre exigent de l’admirateur
le plus instruit une sorte de tension, une étude pour être compris
dans toutes leurs parties; tandis que le Violoniste, le Mariage de
la Vierge, la Vision d’Ezéchiel entrent d’eux-mêmes dans votre cœur
par la double porte des yeux, et s’y font leur place; vous aimez à
les recevoir ainsi sans aucune peine; ce n’est pas le comble de l’art,
c’en est le bonheur. Ce fait prouve qu’il se rencontre dans la génération
des œuvres artistiques les mêmes hasards de naissance que
dans les familles où il y a des enfants heureusement doués, qui
viennent beaux et sans faire de mal à leurs mères, à qui tout sourit,
à qui tout réussit; il y a enfin les fleurs du génie comme les fleurs
de l’amour.
Ce brio, mot italien intraduisible et que nous commençons à
employer, est le caractère des premières œuvres. C’est le fruit de
la pétulance et de la fougue intrépide du talent jeune, pétulance
qui se retrouve plus tard dans certaines heures heureuses; mais ce
brio ne sort plus alors du cœur de l’artiste; et, au lieu de le jeter
dans ses œuvres comme un volcan lance ses feux, il le subit, il le
doit à des circonstances, à l’amour, à la rivalité, souvent à la
haine, et plus encore aux commandements d’une gloire à soutenir.
Le groupe de Wenceslas était à ses œuvres à venir ce qu’est le
Mariage de la Vierge à l’œuvre total de Raphaël, le premier pas
du talent fait dans une grâce inimitable, avec l’entrain de l’enfance
et son aimable plénitude, avec sa force cachée sous des chairs
roses et blanches trouées par des fossettes qui font comme des
échos aux rires de la mère. Le prince Eugène a, dit-on, payé
quatre cent mille francs ce tableau qui vaudrait un million pour un
pays privé de tableaux de Raphaël, et l’on ne donnerait pas cette
somme pour la plus belle des fresques, dont cependant la valeur
est bien supérieure comme art.
Hortense contint son admiration en pensant à la somme de ses
économies de jeune fille, elle prit un petit air indifférent et dit au
marchand:—Quel est le prix de ça?
—Quinze cents francs, répondit le marchand en jetant une
œillade à un jeune homme assis sur un tabouret dans un coin.
Ce jeune homme devint stupide en voyant le vivant chef-d’œuvre
du baron Hulot. Hortense, ainsi prévenue, reconnut alors l’artiste
à la rougeur qui nuança son visage pâli par la souffrance, elle vit
reluire dans deux yeux gris une étincelle allumée par sa question;
elle regarda cette figure maigre et tirée comme celle d’un moine
plongé dans l’ascétisme; elle adora cette bouche rosée et bien dessinée,
un petit menton fin, et les cheveux châtains à filaments
joyeux du Slave.
—Si c’était douze cents francs, répondit-elle, je vous dirais de
me l’envoyer.
—C’est antique, mademoiselle, fit observer le marchand qui,
semblable à tous ses confrères, croyait avoir tout dit avec ce nec
plus ultra du bric-à-brac.
—Excusez-moi, monsieur, c’est fait de cette année, répondit-elle
tout doucement, et je viens précisément pour vous prier, si
l’on consent à ce prix, de nous envoyer l’artiste, car on pourrait
lui procurer des commandes assez importantes.
—Si les douze cents francs sont pour lui, qu’aurais-je pour
moi? Je suis marchand, dit le boutiquier avec bonhomie.
—Ah! c’est vrai, répliqua la jeune fille en laissant échapper
une expression de dédain.
—Ah! mademoiselle, prenez! je m’entendrai avec le marchand,
s’écria le Livonien hors de lui.
IMP. RAÇON
HORTENSE. WENCESLAS.
Venez, Monsieur, avec le marchand dans une heure d’ici...
LA COUSINE BETTE.
Fasciné par la sublime beauté d’Hortense et par l’amour pour
les arts qui se manifestait en elle, il ajouta:—Je suis l’auteur de
ce groupe, voici dix jours que je viens voir trois fois par jour si
quelqu’un en connaîtra la valeur et le marchandera. Vous êtes ma
première admiratrice, prenez!
—Venez, monsieur, avec le marchand dans une heure d’ici...
voici la carte de mon père, répondit Hortense.
Puis, en voyant le marchand aller dans une pièce pour y envelopper
le groupe dans du linge, elle ajouta tout bas au grand étonnement
de l’artiste qui crut rêver:—Dans l’intérêt de votre avenir,
monsieur Wenceslas, ne montrez pas cette carte, ne dites
pas le nom de votre acquéreur à mademoiselle Fischer, car c’est
notre cousine.
Ce mot, notre cousine, produisit un éblouissement à l’artiste,
il entrevit le paradis en en voyant une des Èves tombées. Il rêvait
de la belle cousine dont lui avait parlé Lisbeth, autant qu’Hortense
rêvait de l’amoureux de sa cousine, et quand elle était entrée:—Ah!
pensait-il, si elle pouvait être ainsi! On comprendra le regard
que les deux amants échangèrent, ce fut de la flamme, car les
amoureux vertueux n’ont pas la moindre hypocrisie.
—Eh bien! que diable fais-tu là-dedans? demanda le père à sa
fille.
—J’ai dépensé mes douze cents francs d’économie, viens.
Elle reprit le bras de son père qui répéta:—Douze cents francs!
—Treize cents même... mais tu me prêteras bien la différence!
—Et à quoi... dans cette boutique... as-tu pu dépenser cette
somme?
—Ah! voici! répondit l’heureuse jeune fille, si j’ai trouvé un
mari ce ne sera pas cher.
—Un mari, ma fille, dans cette boutique?
—Écoute, mon petit père, me défendrais-tu d’épouser un grand
artiste?
—Non, mon enfant. Un grand artiste, aujourd’hui, c’est un
prince qui n’est pas titré. C’est la gloire et la fortune, les deux
plus grands avantages sociaux, après la vertu, ajouta-t-il d’un petit
ton cafard.
—Bien entendu, répondit Hortense. Et que penses-tu de la
sculpture?
—C’est une bien mauvaise partie, dit Hulot en hochant la tête.
Il faut de grandes protections outre un grand talent; car le gouvernement
est le seul consommateur. C’est un art sans débouchés aujourd’hui
qu’il n’y a plus ni grandes existences, ni grandes fortunes,
ni palais substitués, ni majorats. Nous ne pouvons loger que de
petits tableaux, de petites figures, aussi les arts sont-ils menacés
par le petit.
—Mais un grand artiste qui trouverait des débouchés... reprit
Hortense.
—C’est la solution du problème.
—Et qui serait appuyé!
—Encore mieux!
—Et noble!
—Bah!
—Comte!
—Et il sculpte!
—Il est sans fortune.
—Et il compte sur celle de mademoiselle Hortense Hulot? dit
railleusement le baron en plongeant un regard d’inquisiteur dans
les yeux de sa fille.
—Ce grand artiste, comte, et qui sculpte, vient de voir votre
fille pour la première fois de sa vie, et pendant cinq minutes, monsieur
le baron, répondit Hortense d’un air calme à son père. Hier,
vois-tu, mon cher bon petit père, pendant que tu étais à la chambre,
maman s’est évanouie. Cet évanouissement, qu’elle a mis sur
le compte de ses nerfs, venait de quelque chagrin relatif à mon
mariage manqué, car elle m’a dit que, pour vous débarrasser de
moi...
—Elle t’aime trop pour avoir employé une expression...
—Peu parlementaire, reprit Hortense en riant; non, elle ne
s’est pas servie de ce mot-là; mais moi je sais qu’une fille à marier,
qui ne se marie pas, est une croix très-lourde à porter pour des
parents honnêtes. Eh bien! elle pense que s’il se présentait un
homme d’énergie et de talent, à qui une dot de trente mille francs
suffirait, nous serions tous heureux! Enfin elle jugeait convenable
de me préparer à la modestie de mon futur sort, et de m’empêcher
de m’abandonner à de trop beaux rêves... Ce qui signifiait la rupture
de mon mariage, et pas de dot.
—Ta mère est une bien bonne, une bien noble et excellente
femme, répondit le père profondément humilié, quoique assez heureux
de cette confidence.
—Hier, elle m’a dit que vous l’autorisiez à vendre ses diamants
pour me marier; mais je voudrais qu’elle gardât ses diamants, et
je voudrais trouver un mari. Je crois avoir trouvé l’homme, le prétendu
qui répond au programme de maman...
—Là!... sur la place du Carrousel!... en une matinée.
—Oh! papa, le mal vient de plus loin, répondit-elle malicieusement.
—Eh bien! voyons, ma petite fille, disons tout à notre bon père,
demanda-t-il d’un air câlin en cachant ses inquiétudes.
Sous la promesse d’un secret absolu, Hortense raconta le résumé
de ses conversations avec la cousine Bette. Puis, en rentrant, elle
montra le fameux cachet à son père comme preuve de la sagacité
de ses conjectures. Le père admira, dans son for intérieur, la profonde
adresse des jeunes filles agitées par l’instinct, en reconnaissant
la simplicité du plan que cet amour idéal avait suggéré, dans
une seule nuit, à cette innocente fille.
—Tu vas voir le chef-d’œuvre que je viens d’acheter, on va
l’apporter, et le cher Wenceslas accompagnera le marchand... L’auteur
d’un pareil groupe doit faire fortune; mais obtiens-lui, par ton
crédit, une statue, et puis un logement à l’Institut...
—Comme tu vas, s’écria le père. Mais si on vous laissait faire,
vous seriez mariés dans les délais légaux, dans onze jours...
—On attend onze jours? répondit-elle en riant. Mais, en cinq
minutes, je l’ai aimé, comme tu as aimé maman en la voyant! et
il m’aime, comme si nous nous connaissions depuis deux ans. Oui,
dit-elle à un geste que fit son père, j’ai lu dix volumes d’amour
dans ses yeux. Et ne sera-t-il pas accepté par vous et par maman
pour mon mari, quand il vous sera démontré que c’est un homme
de génie! La sculpture est le premier des arts! s’écria-t-elle en
battant des mains et sautant. Tiens! je vais tout te dire...
—Il y a donc encore quelque chose?... demanda le père en
souriant.
Cette innocence complète et bavarde avait tout à fait rassuré le
baron.
—Un aveu de la dernière importance, répondit-elle. Je l’aimais
sans le connaître, mais j’en suis folle depuis une heure que
je l’ai vu.
—Un peu trop folle, répondit le baron que le spectacle de
cette naïve passion réjouissait.
—Ne me punis pas de ma confiance, reprit-elle. C’est si bon
de crier dans le cœur de son père: «J’aime, je suis heureuse d’aimer!»
répliqua-t-elle. Tu vas voir mon Wenceslas! Quel front
plein de mélancolie!... des yeux gris où brille le soleil du génie!...
et comme il est distingué! Qu’en penses-tu? Est-ce un beau pays,
la Livonie?... Ma cousine Bette épouser ce jeune homme-là, elle
qui serait sa mère?... Mais ce serait un meurtre! Comme je suis
jalouse de ce qu’elle a dû faire pour lui! je me figure qu’elle ne
verra pas mon mariage avec plaisir.
—Tiens, mon ange, ne cachons rien à ta mère, dit le baron.
—Il faudrait lui montrer ce cachet, et j’ai promis de ne pas
trahir la cousine qui a, dit-elle, peur des plaisanteries de maman,
répondit Hortense.
—Tu as de la délicatesse pour le cachet, et tu voles à la cousine
Bette son amoureux.
—J’ai fait une promesse pour le cachet, et je n’ai rien promis
pour l’auteur.
Cette aventure, d’une simplicité patriarcale, convenait singulièrement
à la situation secrète de cette famille; aussi le baron, en
louant sa fille de sa confiance, lui dit-il que désormais elle devait
s’en remettre à la prudence de ses parents.
—Tu comprends, ma petite fille, que ce n’est pas à toi à t’assurer
si l’amoureux de ta cousine est comte, s’il a des papiers en
règle, et si sa conduite offre des garanties... Quant à ta cousine,
elle a refusé cinq partis quand elle avait vingt ans de moins, ce ne
sera pas un obstacle, et je m’en charge.
—Écoutez! mon père, si vous voulez me voir mariée, ne parlez
à ma cousine de notre amoureux qu’au moment de signer mon contrat
de mariage... Depuis six mois, je la questionne à ce sujet!...
Eh bien! il y a quelque chose d’inexplicable en elle...
—Quoi? dit le père intrigué.
—Enfin, ses regards ne sont pas bons, quand je vais trop loin,
fût-ce en riant, à propos de son amoureux. Prenez vos renseignements;
mais laissez-moi conduire ma barque. Ma confiance doit
vous rassurer.
—Le Seigneur a dit: «Laissez venir les enfants à moi!» tu es
un de ceux qui reviennent, répondit le baron avec une légère teinte
de raillerie.
Après le déjeuner, on annonça le marchand, l’artiste et le
groupe. La rougeur subite qui colora sa fille rendit la baronne
d’abord inquiète, puis attentive, et la confusion d’Hortense, le
feu de son regard lui révélèrent bientôt le mystère, si peu contenu
dans ce jeune cœur.
Le comte Steinbock, habillé tout en noir, parut au baron être
un jeune homme fort distingué.
—Feriez-vous une statue en bronze? lui demanda-t-il en tenant
le groupe.
Après avoir admiré de confiance, il passa le bronze à sa femme
qui ne se connaissait pas en sculpture.
—N’est-ce pas, maman, que c’est bien beau? dit Hortense à
l’oreille de sa mère.
—Une statue!... monsieur le baron, ce n’est pas si difficile à
faire que d’agencer une pendule comme celle que voici, et que
monsieur a eu la complaisance d’apporter, répondit l’artiste à la
question du baron.
Le marchand était occupé à déposer sur le buffet de la salle à
manger le modèle en cire des douze Heures que les Amours essayent
d’arrêter.
—Laissez-moi cette pendule, dit le baron stupéfait de la beauté
de cette œuvre, je veux la montrer aux ministres de l’Intérieur et
du Commerce.
—Quel est ce jeune homme qui t’intéresse tant? demanda la
baronne à sa fille.
—Un artiste assez riche pour exploiter ce modèle pourrait y gagner
cent mille francs, dit le marchand de curiosités qui prit un air
capable et mystérieux en voyant l’accord des yeux entre la jeune
fille et l’artiste. Il suffit de vendre vingt exemplaires à huit mille
francs, car chaque exemplaire coûterait environ mille écus à établir;
mais, en numérotant chaque exemplaire et détruisant le modèle,
on trouverait bien vingt amateurs, satisfaits d’être les seuls
à posséder cette œuvre-là.
—Cent mille francs! s’écria Steinbock en regardant tour à tour
le marchand, Hortense, le baron et la baronne.
—Oui, cent mille francs! répéta le marchand, et si j’étais assez
riche, je vous l’achèterais, moi, vingt mille francs; car, en détruisant
le modèle, cela devient une propriété... Mais un des princes
devrait payer ce chef-d’œuvre trente ou quarante mille francs, et
en orner son salon. On n’a jamais fait, dans les arts, de pendule
qui contente à la fois les bourgeois et les connaisseurs, et celle-là,
monsieur, est la solution de cette difficulté...
—Voici pour vous, monsieur, dit Hortense en donnant six pièces
d’or au marchand qui se retira.
—Ne parlez à personne au monde de cette visite, alla dire l’artiste
au marchand sur le seuil de la porte. Si l’on vous demande où
nous avons porté le groupe, nommez le duc d’Hérouville, le célèbre
amateur qui demeure rue de Varennes.
Le marchand hocha la tête en signe d’assentiment.
—Vous vous nommez? demanda le baron à l’artiste quand il
revint.
—Le comte Steinbock.
—Avez-vous des papiers qui prouvent ce que vous êtes?...
—Oui, monsieur le baron, ils sont en langue russe et en langue
allemande, mais sans légalisation...
—Vous sentez-vous la force de faire une statue de neuf pieds?
—Oui, monsieur.
—Eh bien! si les personnes que je vais consulter sont contentes
de vos ouvrages, je puis vous obtenir la statue du maréchal Montcornet,
que l’on veut ériger au Père-Lachaise, sur son tombeau.
Le Ministère de la guerre et les anciens officiers de la garde impériale
donnent une somme assez importante pour que nous ayons le
droit de choisir l’artiste.
—Oh! monsieur, ce serait ma fortune!... dit Steinbock qui
resta stupéfait de tant de bonheurs à la fois.
—Soyez tranquille, répondit gracieusement le baron, si les
deux ministres, à qui je vais montrer votre groupe et ce modèle
sont émerveillés de ces deux œuvres, votre fortune est en bon
chemin...
Hortense serrait le bras de son père à lui faire mal.
—Apportez-moi vos papiers, et ne dites rien de vos espérances
à personne, pas même à notre vieille cousine Bette.
—Lisbeth? s’écria madame Hulot achevant de comprendre la
fin sans deviner les moyens.
—Je puis vous donner des preuves de mon savoir en faisant le
buste de madame... ajouta Wenceslas.
Frappé de la beauté de madame Hulot, depuis un moment l’artiste
comparait la mère et la fille.
—Allons, monsieur, la vie peut devenir belle pour vous, dit le
baron tout à fait séduit par l’extérieur fin et distingué du comte
Steinbock. Vous saurez bientôt que personne, à Paris, n’a longtemps
impunément du talent, et que tout travail constant y trouve
sa récompense.
Hortense tendit au jeune homme en rougissant une jolie bourse
algérienne qui contenait soixante pièces d’or. L’artiste, toujours un
peu gentilhomme, répondit à la rougeur d’Hortense par un coloris
de pudeur assez facile à interpréter.
—Serait-ce, par hasard, le premier argent que vous recevez de
vos travaux? demanda la baronne.
—Oui, madame, de mes travaux d’art, mais non de mes peines,
car j’ai travaillé comme ouvrier...
—Eh bien! espérons que l’argent de ma fille vous portera bonheur!
répondit madame Hulot.
—Et prenez-le sans scrupules, ajouta le baron en voyant Wenceslas
qui tenait toujours la bourse à la main sans la serrer. Cette
somme sera remboursée par quelque grand seigneur, par un prince
peut-être qui nous la rendra certes avec usure pour posséder cette
belle œuvre.
—Oh! j’y tiens trop, papa, pour la céder à qui que ce soit,
même au prince royal!
—Je puis faire pour mademoiselle un autre groupe plus joli que
ce...
—Ce ne serait pas celui-là, répondit-elle.
Et comme honteuse d’en avoir trop dit, elle alla dans le jardin.
—Je vais donc briser le moule et le modèle en rentrant! dit
Steinbock.
—Allons! apportez-moi vos papiers, et vous entendrez bientôt
parler de moi, si vous répondez à tout ce que je conçois de vous,
monsieur.
En entendant cette phrase, l’artiste fut obligé de sortir. Après
avoir salué madame Hulot et Hortense, qui revint du jardin exprès
pour recevoir ce salut, il alla se promener dans les Tuileries sans
pouvoir, sans oser rentrer dans sa mansarde, où son tyran l’allait
assommer de questions et lui arracher son secret.
L’amoureux d’Hortense imaginait des groupes et des statues par
centaines; il se sentait une puissance à tailler lui-même le marbre,
comme Canova, qui, faible comme lui, faillit en périr. Il était
transfiguré par Hortense, devenue pour lui l’inspiration visible.
—Ah çà! dit la baronne à sa fille, qu’est-ce que cela signifie?
—Eh bien! chère maman, tu viens de voir l’amoureux de notre
cousine Bette qui, j’espère, est maintenant le mien... Mais ferme
les yeux, fais l’ignorante. Mon Dieu! moi qui voulais tout te cacher,
je vais tout te dire...
—Allons, adieu mes enfants, s’écria le baron en embrassant sa
fille et sa femme, je vais aller peut-être voir la Chèvre, et je saurai
d’elle bien des choses sur le jeune homme.
—Papa, sois prudent, répéta Hortense.
—Oh! petite fille! s’écria la baronne quand Hortense eut fini
de lui raconter son poème dont le dernier chant était l’aventure de
cette matinée, chère petite fille, la plus grande rouée de la terre sera
toujours la Naïveté!
Les passions vraies ont leur instinct. Mettez un gourmand à même
de prendre un fruit dans un plat, il ne se trompera pas et saisira,
même sans voir, le meilleur. De même, laissez aux jeunes filles
bien élevées le choix absolu de leurs maris, si elles sont en position
d’avoir ceux qu’elles désigneront, elles se tromperont rarement.
La nature est infaillible. L’œuvre de la nature, en ce genre s’appelle:
aimer à première vue. En amour, la première vue est tout bonnement
la seconde vue.
Le contentement de la baronne, quoique caché sous la dignité
maternelle, égalait celui de sa fille; car des trois manières de marier
Hortense dont avait parlé Crevel, la meilleure, à son gré, paraissait
devoir réussir. Elle vit dans cette aventure une réponse de
la Providence à ses ferventes prières.
Le forçat de mademoiselle Fischer, obligé néanmoins de rentrer
au logis, eut l’idée de cacher la joie de l’amoureux sous la joie de
l’artiste, heureux de son premier succès.
—Victoire! mon groupe est vendu au duc d’Hérouville qui va me
donner des travaux, dit-il en jetant les douze cents francs en or sur
la table de la vieille fille.
Il avait, comme on le pense bien, serré la bourse d’Hortense, il
la tenait sur son cœur.
—Eh bien! répondit Lisbeth, c’est heureux, car je m’exterminais
à travailler. Vous voyez, mon enfant, que l’argent vient
bien lentement dans le métier que vous avez pris, car voici le premier
que vous recevez, et voilà bientôt cinq ans que vous piochez! Cette
somme suffit à peine à rembourser ce que vous m’avez coûté depuis
la lettre de change qui me tient lieu de mes économies. Mais soyez
tranquille, ajouta-t-elle après avoir compté, cet argent sera tout
employé pour vous. Nous avons là de la sécurité pour un an. En un
an, vous pouvez maintenant vous acquitter et voir une bonne somme
à vous, si vous allez toujours de ce train-là.
En voyant le succès de sa ruse, Wenceslas fit des contes à la
vieille fille sur le duc d’Hérouville.
—Je veux vous faire habiller tout en noir, à la mode, et renouveler
votre linge, car vous devez vous présenter bien mis chez vos protecteurs,
répondit Bette. Et puis, il vous faudra maintenant un
appartement plus grand et plus convenable que votre horrible mansarde,
et le bien meubler. Comme vous voilà gai! Vous n’êtes plus
le même, ajouta-t-elle en examinant Wenceslas.
—Mais on a dit que mon groupe était un chef-d’œuvre.
—Eh bien! tant mieux! Faites-en d’autres, répliqua cette sèche
fille toute positive et incapable de comprendre la joie du
triomphe ou la beauté dans les arts. Ne vous occupez plus de ce
qui est vendu, fabriquez quelque autre chose à vendre. Vous avez
dépensé deux cents francs d’argent, sans compter votre travail et
votre temps, à ce diable de Samson. Votre pendule vous coûtera
plus de deux mille francs à faire exécuter. Tenez, si vous m’en
croyez, vous devriez achever ces deux petits garçons couronnant
la petite fille avec des bluets, ça séduira les Parisiens! Moi, je vais
passer chez monsieur Graff, le tailleur, avant d’aller chez monsieur
Crevel... Remontez chez vous, et laissez-moi m’habiller.
Le lendemain, le baron, devenu fou de madame Marneffe, alla
voir la cousine Bette, assez stupéfaite en ouvrant la porte de le
trouver devant elle, car il n’était jamais venu lui faire une visite.
Aussi se dit-elle en elle-même:—Hortense aurait-elle envie de
mon amoureux?... car la veille, elle avait appris, chez monsieur
Crevel, la rupture du mariage avec le conseiller à la cour royale.
—Comment, mon cousin, vous ici? Vous me venez voir pour
la première fois de votre vie, assurément ce n’est pas pour mes
beaux yeux?
—Beaux! c’est vrai, reprit le baron, tu as les plus beaux yeux
que j’aie vus...
—Pourquoi venez-vous? Tenez, me voilà honteuse de vous
recevoir dans un pareil taudis.
La première des deux pièces dont se composait l’appartement de
la cousine Bette, lui servait à la fois de salon, de salle à manger,
de cuisine et d’atelier. Les meubles étaient ceux des ménages d’ouvriers
aisés: des chaises en noyer foncées de paille, une petite
table à manger en noyer, une table à travailler, des gravures enluminées
dans des cadres en bois noirci, de petits rideaux de mousseline
aux fenêtres, une grande armoire en noyer, le carreau bien
frotté, bien reluisant de propreté, tout cela sans un grain de poussière,
mais plein de tons froids, un vrai tableau de Terburg où
rien ne manquait, pas même sa teinte grise, représenté par un
papier jadis bleuâtre et passé au ton de lin. Quant à la chambre,
personne n’y avait jamais pénétré.
Le baron embrassa tout, d’un coup d’œil, vit la signature de la
médiocrité dans chaque chose, depuis le poêle en fonte jusqu’aux
ustensiles de ménage, et il fut pris d’une nausée en se disant à lui-même:—Voilà
donc la vertu!
—Pourquoi je viens? répondit-il à haute voix. Tu es une fille
trop rusée pour ne pas finir par le deviner, et il vaut mieux te le
dire, s’écria-t-il en s’asseyant et regardant à travers la cour en entr’ouvrant
le rideau de mousseline plissée. Il y a dans la maison une
très-jolie femme...
—Madame Marneffe! Oh! j’y suis! dit-elle en comprenant tout.
Et Josépha?
—Hélas! cousine, il n’y a plus de Josépha... J’ai été mis à la
porte comme un laquais.
—Et vous voudriez?... demanda la cousine en regardant le
baron avec la dignité d’une prude qui s’offense un quart d’heure
trop tôt.
—Comme madame Marneffe est une femme très comme il
faut, la femme d’un employé, que tu peux la voir sans te compromettre,
reprit le baron, je voudrais te voir voisiner avec elle. Oh!
sois tranquille, elle aura les plus grands égards pour la cousine de
monsieur le directeur.
En ce moment, on entendit le frôlement d’une robe dans l’escalier,
accompagné par le bruit des pas d’une femme à brodequins
superfins. Le bruit cessa sur le palier. Après deux coups frappés à
la porte, madame Marneffe se montra.
—Pardonnez-moi, mademoiselle, cette irruption chez vous;
mais je ne vous ai point trouvée hier quand je suis venue vous faire
une visite; nous sommes voisines, et si j’avais su que vous étiez la
cousine de monsieur le Conseiller-d’État, il y a longtemps que je
vous aurais demandé votre protection auprès de lui. J’ai vu entrer
monsieur le directeur, et alors j’ai pris la liberté de venir, car mon
mari, monsieur le baron, m’a parlé d’un travail sur le personnel
qui sera soumis demain au ministre.
Elle avait l’air d’être émue, de palpiter; mais elle avait tout bonnement
monté l’escalier en courant.
—Vous n’avez pas besoin de faire la solliciteuse, belle dame,
répondit le baron, c’est à moi de vous demander la grâce de vous
voir.
—Eh! bien, si mademoiselle le trouve bon, venez? dit madame
Marneffe.
—Allez, mon cousin, je vais vous rejoindre, dit prudemment
la cousine Bette.
La Parisienne comptait tellement sur la visite et sur l’intelligence
de monsieur le directeur, qu’elle avait fait, non-seulement une
toilette appropriée à une pareille entrevue, mais encore une toilette
à son appartement. Dès le matin, on y avait mis des fleurs achetées
à crédit. Marneffe avait aidé sa femme à nettoyer les meubles, à
rendre du lustre aux plus petits objets, en savonnant, en brossant,
en époussetant tout. Valérie voulait se trouver dans un milieu plein
de fraîcheur afin de plaire à monsieur le directeur, et plaire assez
pour avoir le droit d’être cruelle, de lui tenir la dragée haute, comme
à un enfant, en employant les ressources de la tactique moderne.
Elle avait jugé Hulot. Laissez vingt-quatre heures à une Parisienne
aux abois, elle bouleverserait un ministère.
Cet homme de l’Empire, habitué au genre Empire, devait ignorer
absolument les façons de l’amour moderne. Les nouveaux
scrupules, les différentes conversations inventées depuis 1830, et
où la pauvre faible femme finit par se faire considérer comme la
victime des désirs de son amant, comme une sœur de charité qui
panse des blessures, comme un ange qui se dévoue. Ce nouvel art
d’aimer consomme énormément de paroles évangéliques à l’œuvre
du diable. La passion est un martyre. On aspire à l’idéal, à l’infini,
de part et d’autre l’on veut devenir meilleurs par l’amour. Toutes
ces belles phrases sont un prétexte à mettre encore plus d’ardeur
dans la pratique, plus de rage dans les chutes que par le passé. Cette
hypocrisie, le caractère de notre temps, a gangrené la galanterie. On
est deux anges, et l’on se comporte comme deux démons, si l’on
peut. L’amour n’avait pas le temps de s’analyser ainsi lui-même entre
deux campagnes, et, en 1809, il allait aussi vite que l’Empire,
en succès. Or, sous la Restauration, le bel Hulot, en redevenant
homme à femmes, avait d’abord consolé quelques anciennes amies
alors tombées, comme des astres éteints du firmament politique,
et de là, vieillard, il s’était laissé capturer par les Jenny Cadine et
les Josépha.
Madame Marneffe avait dressé ses batteries en apprenant les antécédents
du directeur, que son mari lui raconta longuement, après
quelques renseignements pris dans les bureaux. La comédie du sentiment
moderne pouvant avoir pour le baron le charme de la nouveauté,
le parti de Valérie était pris, et, disons-le, l’essai qu’elle fit
de sa puissance pendant cette matinée répondit à toutes ses espérances.
Grâce à ces manœuvres sentimentales, romanesques et
romantiques, Valérie obtint, sans avoir rien promis, la place de
sous-chef et la croix de la Légion-d’Honneur pour son mari.
Cette petite guerre n’alla pas sans des dîners au Rocher de Cancale,
sans des parties de spectacle, sans beaucoup de cadeaux en
mantilles, en écharpes, en robes, en bijoux. L’appartement de la
rue du Doyenné déplaisait, le baron complota d’en meubler un magnifiquement,
rue Vanneau, dans une charmante maison moderne.
Monsieur Marneffe obtint un congé de quinze jours, à prendre
dans un mois, pour aller régler des affaires d’intérêt dans son pays,
et une gratification. Il se promit de faire un petit voyage en Suisse
pour y étudier le beau sexe.
Si le baron Hulot s’occupa de sa protégée, il n’oublia pas son
protégé. Le ministre du commerce, le comte Popinot, aimait les
arts: il donna deux mille francs d’un exemplaire du groupe de
Samson, à la condition que le moule serait brisé, pour qu’il n’existât
que son Samson et celui de mademoiselle Hulot. Ce groupe excita
l’admiration d’un prince à qui l’on porta le modèle de la pendule
et qui la commanda; mais elle devait être unique, et il en offrit
trente mille francs. Les artistes consultés, au nombre desquels fut
Stidmann, déclarèrent que l’auteur de ces deux œuvres pouvait
faire une statue. Aussitôt, le maréchal prince de Wissembourg,
ministre de la guerre et président du comité de souscription pour
le monument du maréchal Montcornet, fit prendre une délibération
par laquelle l’exécution en était confiée à Steinbock. Le comte
de Rastignac, alors sous-secrétaire d’État, voulut une œuvre de
l’artiste dont la gloire surgissait aux acclamations de ses rivaux. Il
obtint de Steinbock le délicieux groupe des deux petits garçons
couronnant une petite fille, et il lui promit un atelier au Dépôt
des marbres du gouvernement, situé, comme on sait, au Gros-Caillou.
Ce fut le succès, mais le succès comme il vient à Paris, c’est-à-dire
fou, le succès à écraser les gens qui n’ont pas des épaules
et des reins à le porter, ce qui, par parenthèse, arrive souvent. On
parlait dans les journaux et dans les revues du comte Wenceslas
Steinbock, sans que lui ni mademoiselle Fischer en eussent le
moindre soupçon. Tous les jours, dès que mademoiselle Fischer
sortait pour dîner, Wenceslas allait chez la baronne. Il y passait une
ou deux heures, excepté le jour où la Bette venait chez sa cousine
Hulot. Cet état de choses dura pendant quelques jours.
Le baron sûr des qualités et de l’état civil du comte Steinbock,
la baronne heureuse de son caractère et de ses mœurs, Hortense
fière de son amour approuvé, de la gloire de son prétendu, n’hésitaient
plus à parler de ce mariage; enfin, l’artiste était au comble
du bonheur, quand une indiscrétion de madame Marneffe mit tout
en péril. Voici comment.
Lisbeth, que le baron Hulot désirait lier avec madame Marneffe
pour avoir un œil dans ce ménage, avait déjà dîné chez Valérie,
qui, de son côté, voulant avoir une oreille dans la famille Hulot,
caressait beaucoup la vieille fille. Valérie eut donc l’idée d’engager
mademoiselle Fischer à pendre la crémaillère du nouvel appartement
où elle devait s’installer. La vieille fille, heureuse de trouver
une maison de plus où aller dîner et captée par madame Marneffe,
l’avait prise en affection. De toutes les personnes avec lesquelles
elle s’était liée, aucune n’avait fait autant de frais pour elle.
En effet, madame Marneffe, toute aux petits soins pour mademoiselle
Fischer, se trouvait, pour ainsi dire, vis-à-vis d’elle ce
qu’était la cousine Bette vis-à-vis de la baronne, de monsieur Rivet,
de Crevel, de tous ceux enfin qui la recevaient à dîner. Les
Marneffe avaient surtout excité la commisération de la cousine Bette
en lui laissant voir la profonde détresse de leur ménage, et la vernissant,
comme toujours, des plus belles couleurs: des amis obligés
et ingrats, des maladies, une mère, madame Fortin, à qui l’on
avait caché sa détresse, et morte en se croyant toujours dans l’opulence,
grâce à des sacrifices plus qu’humains, etc.
—Pauvres gens! disait-elle à son cousin Hulot, vous avez bien
raison de vous intéresser à eux, ils le méritent bien, car ils sont si
courageux, si bons! Ils peuvent à peine vivre avec mille écus de
leur place de sous-chef, car ils ont fait des dettes depuis la mort
du maréchal Montcornet! C’est barbarie au gouvernement de vouloir
qu’un employé, qui a femme et enfants, vive dans Paris avec
deux mille quatre cents francs d’appointements.
Une jeune femme qui, pour elle, avait des semblants d’amitié,
qui lui disait tout en la consultant, la flattant et paraissant vouloir
se laisser conduire par elle, devint donc en peu de temps plus chère
à l’excentrique cousine Bette que tous ses parents.
De son côté, le baron, admirant dans madame Marneffe une
décence, une éducation, des manières, que ni Jenny Cadine, ni
Josépha, ni leurs amies ne lui avaient offertes, s’était épris pour
elle, en un mois, d’une passion de vieillard, passion insensée qui
semblait raisonnable. En effet, il n’apercevait là ni moquerie, ni
orgies, ni dépenses folles, ni dépravation, ni mépris des choses
sociales, ni cette indépendance absolue qui, chez l’actrice et
chez la cantatrice, avaient causé tous ses malheurs. Il échappait
également à cette rapacité de courtisane, comparable à la soif du
sable.
Madame Marneffe, devenue son amie et sa confidente, faisait
d’étranges façons pour accepter la moindre chose de lui.—Bon
pour les places, les gratifications, tout ce que vous pouvez nous
obtenir du gouvernement; mais ne commencez pas par déshonorer
la femme que vous dites aimer, disait Valérie, autrement je ne
vous croirai pas... Et j’aime à vous croire, ajoutait-elle avec une
œillade à la sainte Thérèse guignant le ciel.
A chaque présent, c’était un fort à emporter, une conscience à
violer. Le pauvre baron employait des stratagèmes pour offrir une
bagatelle, fort chère d’ailleurs, en s’applaudissant de rencontrer
enfin une vertu, de trouver la réalisation de ses rêves. Dans ce
ménage, primitif (disait-il), le baron était aussi dieu que chez lui.
Monsieur Marneffe paraissait être à mille lieues de croire que le
Jupiter de son ministère eût l’intention de descendre en pluie d’or
chez sa femme, et il se faisait le valet de son auguste chef.
Madame Marneffe, âgée de vingt-trois ans, bourgeoise pure et
timorée, fleur cachée dans la rue du Doyenné, devait ignorer les
dépravations et la démoralisation courtisanesques qui maintenant
causaient d’affreux dégoûts au baron, car il n’avait pas encore connu
les charmes de la vertu qui combat, et la craintive Valérie les lui
faisait savourer, comme dit la chanson, tout le long de la rivière.
Une fois la question ainsi posée entre Hector et Valérie, personne
ne s’étonnera d’apprendre que Valérie ait su d’Hector le secret du
prochain mariage du grand artiste Steinbock avec Hortense. Entre
un amant sans droits et une femme qui ne se décide pas facilement
à devenir une maîtresse, il se passe des luttes orales et morales où
la parole trahit souvent la pensée, de même que dans un assaut le
fleuret prend l’animation de l’épée du duel. L’homme le plus prudent
imite alors monsieur de Turenne. Le baron avait donc laissé
entrevoir toute la liberté d’action que le mariage de sa fille lui donnerait,
pour répondre à l’aimante Valérie, qui s’était plus d’une
fois écriée:—Je ne conçois pas qu’on fasse une faute pour un
homme qui ne serait pas tout à nous! Déjà le baron avait mille fois
juré que, depuis vingt-cinq ans, tout était fini entre madame
Hulot et lui.—On la dit si belle! répliquait madame Marneffe, je
veux des preuves.—Vous en aurez, dit le baron, heureux de ce
vouloir par lequel sa Valérie se compromettait.—Et comment?
Il faudrait ne jamais me quitter, avait répondu Valérie. Hector
avait alors été forcé de révéler ses projets en exécution rue Vanneau
pour démontrer à sa Valérie qu’il songeait à lui donner cette
moitié de la vie qui appartient à une femme légitime, en supposant
que le jour et la nuit partagent également l’existence des
gens civilisés. Il parla de quitter décemment sa femme en la laissant
seule, une fois que sa fille serait mariée. La baronne passerait
alors tout son temps chez Hortense et chez les jeunes Hulot, il était
sûr de l’obéissance de sa femme.—Dès lors, mon petit ange, ma
véritable vie, mon vrai ménage sera rue Vanneau.—Mon Dieu,
comme vous disposez de moi!... dit alors madame Marneffe. Et mon
mari?...—Cette guenille?—Le fait est qu’auprès de vous, c’est
cela... répondit-elle en riant.
Madame Marneffe eut une furieuse envie de voir le jeune comte
de Steinbock après en avoir appris l’histoire, peut-être en voulait-elle
obtenir quelque bijou, pendant qu’elle vivait encore sous le
même toit. Cette curiosité déplut tant au baron, que Valérie jura
de ne jamais regarder Wenceslas. Mais, après avoir fait récompenser
l’abandon de cette fantaisie par un petit service de thé complet en
vieux Sèvres, pâte tendre, elle garda son désir au fond de son cœur,
écrit comme sur un agenda. Donc, un jour qu’elle avait prié sa
cousine Bette de venir prendre ensemble leur café dans sa chambre,
elle la mit sur le chapitre de son amoureux, afin de savoir si
elle pourrait le voir sans danger.
—Ma petite, dit-elle, car elles se traitaient mutuellement de
ma petite, pourquoi ne m’avez-vous pas encore présenté votre
amoureux?... Savez-vous qu’il est en peu de temps devenu célèbre?
—Lui! célèbre?
—Mais on ne parle que de lui!...
—Ah! bah! s’écria Lisbeth.
—Il va faire la statue de mon père, et je lui serai bien utile
pour la réussite de son œuvre, car madame Montcornet ne peut
pas, comme moi, lui prêter une miniature de Sain, un chef-d’œuvre
fait en 1809, avant la campagne de Wagram, et donné à ma pauvre
mère, enfin un Montcornet jeune et beau...
Sain et Augustin tenaient à eux deux le sceptre de la peinture en
miniature sous l’Empire.
—Il va, dites-vous, ma petite, faire une statue?... demanda
Lisbeth.
—De neuf pieds, commandée par le Ministère de la Guerre.
Ah çà! d’où sortez-vous? je vous apprends ces nouvelles-là. Mais
le gouvernement va donner au comte de Steinbock un atelier et
un logement au Gros-Caillou, au Dépôt des marbres, votre Polonais
en sera peut-être le directeur, une place de deux mille francs,
une bague au doigt...
—Comment savez-vous tout cela, quand moi je ne le sais pas?
dit enfin Lisbeth en sortant de sa stupeur.
—Voyons, ma chère petite cousine Bette, dit gracieusement
madame Marneffe, êtes-vous susceptible d’une amitié dévouée, à
toute épreuve? Voulez-vous que nous soyons comme deux sœurs?
Voulez-vous me jurer de n’avoir pas plus de secrets pour moi que
je n’en aurai pour vous, d’être mon espion comme je serai le vôtre?...
Voulez-vous surtout me jurer que vous ne me vendrez jamais,
ni à mon mari, ni à monsieur Hulot, et que vous n’avouerez
jamais que c’est moi qui vous ai dit...
Madame Marneffe s’arrêta dans cette œuvre de picador, la cousine
Bette l’effraya. La physionomie de la Lorraine était devenue
terrible. Ses yeux noirs et pénétrants avaient la fixité de ceux des
tigres. Sa figure ressemblait à celles que nous supposons aux pythonisses,
elle serrait ses dents pour les empêcher de claquer, et
une affreuse convulsion faisait trembler ses membres. Elle avait
glissé sa main crochue entre son bonnet et ses cheveux pour les empoigner
et soutenir sa tête, devenue trop lourde; elle brûlait! La
fumée de l’incendie qui la ravageait semblait passer par ses rides
comme par autant de crevasses labourées par une éruption volcanique.
Ce fut un spectacle sublime.
—Eh bien! pourquoi vous arrêtez-vous? dit-elle d’une voix
creuse, je serai pour vous tout ce que j’étais pour lui. Oh! je lui
aurais donné tout mon sang...
—Vous l’aimez donc?...
—Comme s’il était mon enfant!...
—Eh bien! reprit madame Marneffe en respirant à l’aise, puisque
vous ne l’aimez que comme ça, vous allez être bien heureuse,
car vous le voulez heureux?
Lisbeth répondit par un signe de tête rapide comme celui d’une
folle.
—Il épouse dans un mois votre petite cousine.
—Hortense? cria la vieille fille en se frappant le front et en se
levant.
—Ah çà! vous l’aimez donc ce jeune homme? demanda madame
Marneffe.
—Ma petite, c’est entre nous à la vie à la mort, dit mademoiselle
Fischer. Oui, si vous avez des attachements, ils me seront
sacrés. Enfin, vos vices deviendront pour moi des vertus, car j’en
aurai besoin, moi, de vos vices!
—Vous viviez donc avec lui? s’écria Valérie.
—Non, je voulais être sa mère...
—Ah! je n’y comprends plus rien, reprit Valérie, car alors
vous n’êtes pas jouée ni trompée, et vous devez être bien heureuse
de lui voir faire un beau mariage, le voilà lancé. D’ailleurs, tout
est bien fini pour vous, allez. Notre artiste va tous les jours chez
madame Hulot, dès que vous sortez pour dîner...
—Adeline! se dit Lisbeth. Oh! Adeline, tu me le payeras, je te
rendrai plus laide que moi!...
—Mais vous voilà pâle comme une morte! reprit Valérie. Il y a
donc quelque chose?... Oh! suis-je bête! la mère et la fille doivent
se douter que vous mettriez des obstacles à cet amour, puisqu’ils
se cachent de vous, s’écria madame Marneffe; mais, si vous ne
viviez pas avec le jeune homme, tout cela, ma petite, est pour moi
plus obscur que le cœur de mon mari...
—Oh! vous ne savez pas, vous, reprit Lisbeth, vous ne savez
pas ce que c’est que cette manigance-là! c’est le dernier coup qui
tue! En ai-je reçu des meurtrissures à l’âme! Vous ignorez que
depuis l’âge où l’on sent, j’ai été immolée à Adeline! On me donnait
des coups, et on lui faisait des caresses! J’allais mise comme
un souillon, et elle était vêtue comme une dame. Je piochais le
jardin, j’épluchais les légumes, et elle ses dix doigts ne se remuaient
que pour arranger des chiffons!... Elle a épousé le baron, elle est
venue briller à la cour de l’Empereur, et je suis restée jusqu’en
1809 dans mon village, attendant un parti sortable, pendant quatre
ans; ils m’en ont tirée, mais pour me faire ouvrière et pour me
proposer des employés, des capitaines qui ressemblaient à des
portiers!... J’ai eu pendant vingt-six ans tous leurs restes... Et
voilà que, comme dans l’Ancien Testament, le pauvre possède un
seul agneau qui fait son bonheur, et le riche qui a des troupeaux
envie la brebis du pauvre et la lui dérobe!... sans le prévenir, sans
la lui demander. Adeline me filoute mon bonheur! Adeline!... Adeline,
je te verrai dans la boue et plus bas que moi! Hortense, que
j’aimais, m’a trompée... Le baron... non, cela n’est pas possible.
Voyons, redites-moi les choses qui là-dedans peuvent être vraies?
—Calmez-vous, ma petite...
—Valérie, mon cher ange, je vais me calmer, répondit cette
fille bizarre en s’asseyant. Une seule chose peut me rendre la raison:
donnez-moi une preuve!...
—Mais votre cousine Hortense possède le groupe de Samson
dont voici la lithographie publiée par une Revue; elle l’a payé de
ses économies, et c’est le baron qui, dans l’intérêt de son futur
gendre, le lance et obtient tout.
—De l’eau!... de l’eau! demanda Lisbeth après avoir jeté les
yeux sur la lithographie au bas de laquelle elle lut: groupe appartenant
à mademoiselle Hulot d’Ervy. De l’eau! ma tête
brûle, je deviens folle!...
Madame Marneffe apporta de l’eau, la vieille fille ôta son bonnet,
défit ses noirs cheveux, et se mit la tête dans la cuvette que lui
tint sa nouvelle amie; elle s’y trempa le front à plusieurs reprises,
et arrêta l’inflammation commencée. Après cette immersion, elle
retrouva tout son empire sur elle-même.
—Pas un mot, dit-elle à madame Marneffe en s’essuyant, pas
un mot de tout ceci... Voyez!... je suis tranquille, et tout est oublié,
je pense à bien autre chose!
—Elle sera demain à Charenton, c’est sûr, se dit madame Marneffe
en regardant la Lorraine.
—Que faire? reprit Lisbeth. Voyez-vous, mon petit ange, il
faut se taire, courber la tête, et aller à la tombe, comme l’eau va
droit à la rivière. Que tenterais-je? Je voudrais réduire tout ce
monde, Adeline, sa fille, le baron en poussière. Mais que peut une
parente pauvre contre toute une famille riche?... Ce serait l’histoire
du pot de terre contre le pot de fer.
—Oui, vous avez raison, répondit Valérie, il faut seulement
s’occuper de tirer le plus de foin à soi du râtelier. Voilà la vie à
Paris.
—Et, dit Lisbeth, je mourrai promptement, allez, si je perds
cet enfant à qui je croyais toujours servir de mère, avec qui je
comptais vivre toute ma vie...
Elle eut des larmes dans les yeux, et s’arrêta. Cette sensibilité
chez cette fille de soufre et de feu fit frissonner madame Marneffe.
—Eh bien! je vous trouve, dit-elle en prenant la main de Valérie,
c’est une consolation dans ce grand malheur... Nous nous
aimerons bien, et pourquoi nous quitterions-nous? je n’irai jamais
sur vos brisées. On ne m’aimera jamais, moi!... tous ceux qui
voulaient de moi, m’épousaient à cause de la protection de mon
cousin... Avoir de l’énergie à escalader le Paradis, et l’employer à
se procurer du pain, de l’eau, des guenilles et une mansarde! Ah!
c’est là, ma petite, un martyre! J’y ai séché.
Elle s’arrêta brusquement et plongea dans les yeux bleus de madame
Marneffe un regard noir qui traversa l’âme de cette jolie
femme, comme la lame d’un poignard lui eût traversé le cœur.
—Et pourquoi parler? s’écria-t-elle en s’adressant un reproche
à elle-même. Ah! je n’en ai jamais tant dit, allez!... La triche en
reviendra à son maître!... ajouta-t-elle après une pause, en
employant une expression du langage enfantin. Comme vous dites
sagement: aiguisons nos dents et tirons du râtelier le plus de foin
possible.
—Vous avez raison, dit madame Marneffe que cette crise effrayait
et qui ne se souvenait plus d’avoir émis cet apophthegme.
Je vous crois dans le vrai, ma petite. Allez, la vie n’est déjà pas
si longue, il faut en tirer parti tant qu’on peut, et employer les
autres à son plaisir... J’en suis arrivée là, moi, si jeune! J’ai été
élevée en enfant gâté, mon père s’est marié par ambition et m’a
presque oubliée, après avoir fait de moi son idole, après m’avoir
élevée comme la fille d’une reine! Ma pauvre mère, qui me berçait
des plus beaux rêves, est morte de chagrin en me voyant épouser
un petit employé à douze cents francs, vieux et froid libertin à
trente-neuf ans, corrompu comme un bagne, et qui ne voyait en
moi que ce qu’on voyait en vous, un instrument de fortune!...
Eh bien! j’ai fini par trouver que cet homme infâme est le meilleur
des maris. En me préférant les sales guenons du coin de la
rue, il me laisse libre. S’il prend tous ses appointements pour lui,
jamais il ne me demande compte de la manière dont je me fais des
revenus...
A son tour elle s’arrêta, comme une femme qui se sent entraînée
par le torrent de la confidence, et frappée de l’attention que lui
prêtait Lisbeth, elle jugea nécessaire de s’assurer d’elle avant de
lui livrer ses derniers secrets.
—Voyez, ma petite, quelle est ma confiance en vous!... reprit
madame Marneffe à qui Lisbeth répondit par un signe excessivement
rassurant.
On jure souvent par les yeux et par un mouvement de tête plus
solennellement qu’à la cour d’assises.
—J’ai tous les dehors de l’honnêteté, reprit madame Marneffe
en posant sa main sur la main de Lisbeth comme pour en accepter
la foi, je suis une femme mariée et je suis ma maîtresse, à tel
point que le matin, en partant au Ministère, s’il prend fantaisie à
Marneffe de me dire adieu et qu’il trouve la porte de ma chambre
fermée, il s’en va tout tranquillement. Il aime son enfant moins
que je n’aime un des enfants en marbre qui jouent au pied d’un
des deux fleuves aux Tuileries. Si je ne viens pas dîner, il dîne
très-bien avec la bonne, car la bonne est toute à monsieur, et, tous
les soirs, après le dîner, il sort pour ne rentrer qu’à minuit ou une
heure. Malheureusement, depuis un an, me voilà sans femme de
chambre, ce qui veut dire que, depuis un an, je suis veuve... Je
n’ai eu qu’une passion, un bonheur... c’était un riche Brésilien
parti depuis un an, ma seule faute! Il est allé vendre ses biens,
tout réaliser pour pouvoir s’établir en France. Que trouvera-t-il de
sa Valérie? un fumier. Bah! ce sera sa faute et non la mienne,
pourquoi tarde-t-il tant à revenir? Peut-être aussi aura-t-il fait
naufrage, comme ma vertu.
—Adieu, ma petite, dit brusquement Lisbeth, nous ne nous
quitterons plus jamais. Je vous aime, je vous estime, je suis à vous!
Mon cousin me tourmente pour que j’aille loger dans votre future
maison, rue Vanneau, je ne le voulais pas, car j’ai bien deviné la
raison de cette nouvelle bonté...
—Tiens, vous m’auriez surveillée, je le sais bien, dit madame
Marneffe.
—C’est bien là la raison de sa générosité, répliqua Lisbeth. A
Paris, la moitié des bienfaits sont des spéculations, comme la
moitié des ingratitudes sont des vengeances!... Avec une parente
pauvre, on agit comme avec les rats à qui l’on présente un morceau
de lard. J’accepterai l’offre du baron, car cette maison m’est
devenue odieuse. Ah! çà, nous avons assez d’esprit toutes les deux
pour savoir taire ce qui nous nuirait, et dire ce qui doit être dit;
ainsi, pas d’indiscrétion, et une amitié...
—A toute épreuve... s’écria joyeusement madame Marneffe,
heureuse d’avoir un porte-respect, un confident, une espèce de
tante honnête. Écoutez! le baron fait bien les choses, rue Vanneau...
—Je crois bien, reprit Lisbeth, il en est à trente mille francs!
je ne sais où il les a pris, par exemple, car Josépha, la cantatrice,
l’avait saigné à blanc. Oh! vous êtes bien tombée, ajouta-t-elle. Le
baron volerait pour celle qui tient son cœur entre deux petites
mains blanches et satinées comme les vôtres.
—Eh bien! reprit madame Marneffe avec la sécurité des filles qui
n’est que l’insouciance, ma petite, dites donc, prenez de ce ménage-ci
tout ce qui pourra vous aller pour votre nouveau logement...
cette commode, cette armoire à glaces, ce tapis, la tenture...
Les yeux de Lisbeth se dilatèrent par l’effet d’une joie insensée,
elle n’osait croire à un pareil cadeau.
—Vous faites plus pour moi dans un moment que mes parents
riches en trente ans!... s’écria-t-elle. Ils ne se sont jamais demandé
si j’avais des meubles! A sa première visite, il y a quelques semaines,
le baron a fait une grimace de riche à l’aspect de ma misère...
Eh bien! merci, ma petite, je vous revaudrai cela, vous
verrez plus tard comment!
Valérie accompagna sa cousine Bette jusque sur le palier, où les
deux femmes s’embrassèrent.
—Comme elle pue la fourmi!... se dit la jolie femme quand elle
fut seule, je ne l’embrasserai pas souvent, ma cousine! Cependant,
prenons garde, il faut la ménager, elle me sera bien utile, elle me
fera faire fortune.
En vraie créole de Paris, madame Marneffe abhorrait la peine,
elle avait la nonchalance des chattes qui ne courent et ne s’élancent
que forcées par la nécessité. Pour elle, la vie devait être tout
plaisir, et le plaisir devait être sans difficultés. Elle aimait les
fleurs, pourvu qu’on les lui fît venir chez elle. Elle ne concevait
pas une partie de spectacle, sans une bonne loge toute à elle, et
une voiture pour s’y rendre. Ces goûts de courtisane, Valérie les
tenait de sa mère, comblée par le général Montcornet pendant les
séjours qu’il faisait à Paris, et qui, pendant vingt ans, avait vu tout
le monde à ses pieds; qui, gaspilleuse, avait tout dissipé, tout
mangé dans cette vie luxueuse dont le programme est perdu depuis
la chute de Napoléon. Les grands de l’Empire ont égalé, dans leurs
folies, les grands seigneurs d’autrefois. Sous la Restauration, la
noblesse s’est toujours souvenue d’avoir été battue et volée; aussi,
mettant à part deux ou trois exceptions, est-elle devenue économe,
sage, prévoyante, enfin bourgeoise et sans grandeur. Depuis, 1830
a consommé l’œuvre de 1793. En France, désormais, on aura de
grands noms, mais plus de grandes maisons, à moins de changements
politiques, difficiles à prévoir. Tout y prend le cachet de la
personnalité. La fortune des plus sages est viagère. On y a détruit
la Famille.
La puissante étreinte de la Misère qui mordait au sang Valérie
le jour où, selon l’expression de Marneffe, elle avait fait Hulot,
avait décidé cette jeune femme à prendre sa beauté pour moyen de
fortune. Aussi, depuis quelques jours éprouvait-elle le besoin
d’avoir auprès d’elle, à l’instar de sa mère, une amie dévouée à
qui l’on confie ce qu’on doit cacher à une femme de chambre, et
qui peut agir, aller, venir, penser pour nous, une âme damnée enfin,
consentant à un partage inégal de la vie. Or, elle avait deviné,
tout aussi bien que Lisbeth, les intentions dans lesquelles
le baron voulait la lier avec la cousine Bette. Conseillée par la redoutable
intelligence de la créole parisienne qui passe ses heures
étendue sur un divan, à promener la lanterne de son observation
dans tous les coins obscurs des âmes, des sentiments et des
intrigues, elle avait inventé de se faire un complice de l’espion.
Probablement cette terrible indiscrétion était préméditée; elle
avait reconnu le vrai caractère de cette ardente fille, passionnée à
vide, et voulait se l’attacher. Aussi cette conversation ressemblait-elle
à la pierre que le voyageur jette dans un gouffre pour s’en démontrer
physiquement la profondeur. Et madame Marneffe avait
eu peur en trouvant tout à la fois un Iago et un Richard III, dans
cette fille en apparence si faible, si humble et si peu redoutable.
En un instant, la cousine Bette était redevenue elle-même. En
un instant, ce caractère de Corse et de Sauvage, ayant brisé les
faibles attaches qui le courbaient, avait repris sa menaçante hauteur,
comme un arbre s’échappe des mains de l’enfant qui l’a plié
jusqu’à lui pour y voler des fruits verts.
Pour quiconque observe le monde social, ce sera toujours un objet
d’admiration que la plénitude, la perfection et la rapidité des
conceptions chez les natures vierges.
La Virginité, comme toutes les monstruosités, a des richesses
spéciales, des grandeurs absorbantes. La vie, dont les forces sont
économisées, a pris chez l’individu vierge une qualité de résistance
et de durée incalculable. Le cerveau s’est enrichi dans l’ensemble
de ses facultés réservées. Lorsque les gens chastes ont besoin de
leur corps ou de leur âme, qu’ils recourent à l’action ou à la
pensée, ils trouvent alors de l’acier dans leurs muscles ou de la
science infuse dans leur intelligence, une force diabolique ou la
magie noire de la Volonté.
Sous ce rapport, la vierge Marie, en ne la considérant pour un
moment que comme un symbole, efface par sa grandeur tous les
types indous, égyptiens et grecs. La Virginité, mère des grandes
choses, magna parens rerum, tient dans ses belles mains blanches
la clef des mondes supérieurs. Enfin, cette grandiose et terrible
exception mérite tous les honneurs que lui décerne l’église catholique.
En un moment donc la cousine Bette devint le Mohican dont les
piéges sont inévitables, dont la dissimulation est impénétrable,
dont la décision rapide est fondée sur la perfection inouïe des organes.
Elle fut la Haine et la Vengeance sans transaction, comme
elles sont en Italie, en Espagne et en Orient. Ces deux sentiments,
qui sont doublés de l’Amitié, de l’Amour poussés jusqu’à l’absolu,
ne sont connus que dans les pays baignés de soleil. Mais Lisbeth
fut surtout fille de la Lorraine, c’est-à-dire résolue à tromper.
Elle ne prit pas volontiers cette dernière partie de son rôle; elle
fit une singulière tentative, due à son ignorance profonde. Elle imagina
que la prison était ce que les enfants l’imaginent tous, elle
confondit la mise au secret avec l’emprisonnement. La mise au
secret est le superlatif de l’emprisonnement, et ce superlatif est le
privilége de la justice criminelle.
En sortant de chez madame Marneffe, Lisbeth courut chez monsieur
Rivet, et le trouva dans son cabinet.
—Eh bien! mon bon monsieur Rivet, lui dit-elle après avoir
mis le verrou à la porte du cabinet, vous aviez raison, les Polonais!...
c’est de la canaille... tous gens sans foi ni loi.
—Des gens qui veulent mettre l’Europe en feu, dit le pacifique
Rivet, ruiner tous les commerces et les commerçants pour une
patrie qui, dit-on, est tout marais, pleine d’affreux Juifs, sans
compter les Cosaques et les Paysans, espèces de bêtes féroces
classées à tort dans le genre humain. Ces Polonais méconnaissent
le temps actuel. Nous ne sommes plus des Barbares! La guerre
s’en va, ma chère demoiselle, elle s’en est allée avec les Rois. Notre
temps est le triomphe du commerce, de l’industrie et de la
sagesse bourgeoise qui ont créé la Hollande. Oui, dit-il en s’animant,
nous sommes dans une époque où les peuples doivent tout
obtenir par le développement légal de leurs libertés, et par le jeu
pacifique des institutions constitutionnelles; voilà ce que les Polonais
ignorent, et j’espère... Vous dites, ma belle? ajouta-t-il en
s’interrompant et voyant, à l’air de son ouvrière, que la haute politique
était hors de sa compréhension.
—Voici le dossier, répliqua Bette; si je ne veux pas perdre mes
trois mille deux cent dix francs, il faut mettre ce scélérat en prison...
—Ah! je vous l’avais bien dit! s’écria l’oracle du quartier Saint-Denis.
La maison Rivet, successeur de Pons frères, était toujours restée
rue des Mauvaises-Paroles, dans l’ancien hôtel de Langeais, bâti
par cette illustre maison au temps où les grands seigneurs se groupaient
autour du Louvre.
—Aussi, vous ai-je donné des bénédictions en venant ici!...
répondit Lisbeth.
—S’il peut ne se douter de rien, il sera coffré dès quatre heures
du matin, dit le juge en consultant son Almanach pour vérifier le
lever du soleil; mais après-demain seulement, car on ne peut pas
l’emprisonner sans l’avoir prévenu qu’on veut l’arrêter par un commandement
avec dénonciation de la contrainte par corps. Ainsi...
—Quelle bête de loi, dit la cousine Bette, car le débiteur se
sauve.
—Il en a bien le droit, répliqua le juge en souriant. Aussi,
tenez, voici comment...
—Quant à cela, je prendrai le papier, dit la Bette en interrompant
le Consul, je le lui remettrai en lui disant que j’ai été forcée
de faire de l’argent et que mon prêteur a exigé cette formalité. Je
connais mon Polonais, il ne dépliera seulement pas le papier, il en
allumera sa pipe!
—Ah! pas mal! pas mal! mademoiselle Fischer. Eh bien! soyez
tranquille, l’affaire sera bâclée. Mais, un instant! ce n’est pas le
tout que de coffrer un homme, on ne se passe ce luxe judiciaire
que pour toucher son argent. Par qui serez-vous payée?
—Par ceux qui lui donnent de l’argent.
—Ah! oui, j’oubliais que le ministre de la Guerre l’a chargé du
monument érigé à l’un de nos clients. Ah! la maison a fourni bien
des uniformes au général Montcornet, il les noircissait promptement
à la fumée des canons, celui-là! Quel brave! et il payait recta!
Un maréchal de France a pu sauver l’Empereur ou son pays, il
payait recta sera toujours son plus bel éloge dans la bouche d’un
commerçant.
—Eh bien! à samedi, monsieur Rivet, vous aurez vos glands
plats. A propos, je quitte la rue du Doyenné, je vais demeurer
rue Vanneau.
—Vous faites bien, je vous voyais avec peine dans ce trou qui,
malgré ma répugnance pour tout ce qui ressemble à de l’Opposition,
déshonore, j’ose le dire, oui! déshonore le Louvre et la place du
Carrousel. J’adore Louis-Philippe, c’est mon idole, il est la représentation
auguste, exacte de la classe sur laquelle il a fondé sa dynastie,
et je n’oublierai jamais ce qu’il a fait pour la passementerie
en rétablissant la garde nationale...
—Quand je vous entends parler ainsi, dit Lisbeth, je me demande
pourquoi vous n’êtes pas député.
—On craint mon attachement à la dynastie, répondit Rivet, mes
ennemis politiques sont ceux du roi, ah! c’est un noble caractère,
une belle famille; enfin, reprit-il en continuant son argumentation,
c’est notre idéal: des mœurs, de l’économie, tout! Mais la finition
du Louvre est une des conditions auxquelles nous avons donné
la couronne, et la liste civile, à qui l’on n’a pas fixé de terme, j’en
conviens, nous laisse le cœur de Paris dans un état navrant... C’est
parce que je suis juste-milieu que je voudrais voir le juste-milieu
de Paris dans un autre état. Votre quartier fait frémir. On vous y
aurait assassiné un jour ou l’autre... Eh bien! voilà votre monsieur
Crevel nommé chef de bataillon de sa légion, j’espère que
c’est nous qui lui fournirons sa grosse épaulette.
—J’y dîne aujourd’hui, je vous l’enverrai.
Lisbeth crut avoir à elle son Livonien en se flattant de couper
toutes les communications entre le monde et lui. Ne travaillant plus,
l’artiste serait oublié comme un homme enterré dans un caveau,
où seule elle irait le voir. Elle eut ainsi deux jours de bonheur, car
elle espéra donner des coups mortels à la baronne et à sa fille.
Pour se rendre chez monsieur Crevel, qui demeurait rue des
Saussayes, elle prit par le pont du Carrousel, le quai Voltaire, le quai
d’Orsay, la rue Belle-Chasse, la rue de l’Université, le pont de la
Concorde et l’avenue de Marigny. Cette route illogique était tracée
par la logique des passions, toujours excessivement ennemie des
jambes. La cousine Bette, tant qu’elle fut sur les quais, regarda la
rive droite de la Seine en allant avec une grande lenteur. Son calcul
était juste. Elle avait laissé Wenceslas s’habillant, elle pensait qu’aussitôt
délivré d’elle, l’amoureux irait chez la baronne par le chemin
le plus court. En effet, au moment où elle longeait le parapet du
quai Voltaire en dévorant la rivière, et marchant en idée sur l’autre
rive, elle reconnut l’artiste dès qu’il déboucha par le guichet
des Tuileries pour gagner le pont Royal. Elle rejoignit là son infidèle
et put le suivre sans être vue par lui, car les amoureux se retournent
rarement; elle l’accompagna jusqu’à la maison de madame
Hulot, où elle le vit entrer comme un homme habitué d’y venir.
Cette dernière preuve qui confirmait les confidences de madame
Marneffe, mit Lisbeth hors d’elle. Elle arriva chez le chef de bataillon
nouvellement élu dans cet état d’irritation mentale qui fait
commettre les meurtres, et trouva le père Crevel attendant ses enfants,
monsieur et madame Hulot jeunes, dans son salon.
Mais Célestin Crevel est le représentant si naïf et si vrai du parvenu
parisien, qu’il est difficile d’entrer sans cérémonie chez cet
heureux successeur de César Birotteau. Célestin Crevel est à lui
seul tout un monde, aussi mérite-t-il, plus que Rivet, les honneurs
de la palette, à cause de son importance dans ce drame domestique.
Avez-vous remarqué comme, dans l’enfance, ou dans les commencements
de la vie sociale, nous nous créons de nos propres
mains un modèle à notre insu, souvent? Ainsi le commis d’une
maison de banque rêve, en entrant dans le salon de son patron, de
posséder un salon pareil. S’il fait fortune, ce ne sera pas, vingt ans
plus tard, le luxe alors à la mode qu’il intronisera chez lui, mais
le luxe arriéré qui le fascinait jadis. On ne sait pas toutes les sottises
qui sont dues à cette jalousie rétrospective, de même qu’on
ignore toutes les folies dues à ces rivalités secrètes qui poussent les
hommes à imiter le type qu’ils se sont donné, à consumer leurs
forces pour être un clair de lune. Crevel fut adjoint parce que son
patron avait été adjoint, il était chef de bataillon parce qu’il avait
eu envie des épaulettes de César Birotteau. Aussi, frappé des merveilles
réalisées par l’architecte Grindot, au moment où la fortune
avait mis son patron en haut de la roue, Crevel, comme il le disait
dans son langage, n’en avait fait ni eune ni deusse, quand il
s’était agi de décorer son appartement: il s’était adressé, les yeux
fermés et la bourse ouverte, à Grindot, architecte alors tout à fait
oublié. On ne sait pas combien de temps vont encore les gloires
éteintes, soutenues par les admirations arriérées.
Grindot avait recommencé là pour la millième fois son salon blanc
et or, tendu de damas rouge. Le meuble en bois de palissandre
sculpté comme on sculpte les ouvrages courants, sans finesse, avait
donné pour la fabrique parisienne un juste orgueil à la province,
lors de l’Exposition des produits de l’Industrie. Les flambeaux, les
bras, le garde-cendre, le lustre, la pendule appartenaient au genre
rocaille. La table ronde, immobile au milieu du salon, offrait un
marbre incrusté de tous les marbres italiens et antiques venus de
Rome, où se fabriquent ces espèces de cartes minéralogiques semblables
à des échantillons de tailleurs, qui faisait périodiquement
l’admiration de tous les bourgeois que recevait Crevel. Les portraits
de feu madame Crevel, de Crevel, de sa fille et de son gendre, dus
au pinceau de Pierre Grassou, le peintre en renom dans la bourgeoisie,
à qui Crevel devait le ridicule de son attitude byronienne,
garnissaient les parois, mis tous les quatre en pendants. Les bordures,
payées mille francs pièce, s’harmoniaient bien à toute cette
richesse de café qui, certes, eût fait hausser les épaules à un véritable
artiste.
Jamais l’or n’a perdu la plus petite occasion de se montrer stupide.
On compterait aujourd’hui dix Venise dans Paris, si les commerçants
retirés avaient eu cet instinct des grandes choses qui distingue
les Italiens. De nos jours encore, un négociant milanais lègue
très-bien cinq cent mille francs au Duomo pour la dorure de la
Vierge colossale qui en couronne la coupole. Canova ordonne, dans
son testament, à son frère, de bâtir une église de quatre millions,
et le frère y ajoute quelque chose du sien. Un bourgeois de Paris
(et tous ont, comme Rivet, un amour au cœur pour leur Paris)
penserait-il jamais à faire élever les clochers qui manquent aux
tours de Notre-Dame? Or, comptez les sommes recueillies par l’État
en successions sans héritiers. On aurait achevé tous les embellissements
de Paris avec le prix des sottises en carton-pierre, en pâtes
dorées, en fausses sculptures consommées depuis quinze ans par les
individus du genre Crevel.
Au bout de ce salon se trouvait un magnifique cabinet meublé
de tables et d’armoires en imitation de Boulle.
La chambre à coucher, tout en perse, donnait également dans le
salon. L’acajou dans toute sa gloire infestait la salle à manger, où
des vues de Suisse, richement encadrées, ornaient des panneaux.
Le père Crevel, qui rêvait un voyage en Suisse, tenait à posséder
ce pays en peinture, jusqu’au moment où il irait le voir en réalité.
Crevel, ancien adjoint, décoré, garde national, avait, comme
on le voit, reproduit fidèlement toutes les grandeurs, même mobilières,
de son infortuné prédécesseur. Là où, sous la Restauration,
l’un était tombé, celui-ci tout à fait oublié s’était élevé, non par
un singulier jeu de fortune, mais par la force des choses. Dans les
révolutions comme dans les tempêtes maritimes, les valeurs solides
vont à fond, le flot met les choses légères à fleur d’eau. César Birotteau,
royaliste et en faveur, envié, devint le point de mire de l’Opposition
bourgeoise, tandis que la triomphante bourgeoisie se représentait
elle-même dans Crevel.
Cet appartement, de mille écus de loyer, qui regorgeait de toutes
les belles choses vulgaires que procure l’argent, prenait le premier
étage d’un ancien hôtel, entre cour et jardin. Tout s’y trouvait
conservé comme des coléoptères chez un entomologiste, car Crevel
y demeurait très-peu.
Ce local somptueux constituait le domicile légal de l’ambitieux
bourgeois. Servi là par une cuisinière et par un valet de chambre, il
louait deux domestiques de supplément et faisait venir son dîner
d’apparat de chez Chevet, quand il festoyait des amis politiques,
des gens à éblouir, ou quand il recevait sa famille. Le siége de la
véritable existence de Crevel, autrefois rue Notre-Dame-de-Lorette,
chez mademoiselle Héloïse Brisetout, était transféré, comme on l’a
vu, rue Chauchat. Tous les matins, l’ancien négociant (tous les
bourgeois retirés s’intitulent ancien négociant) passait deux
heures rue des Saussayes pour y vaquer à ses affaires, et donnait
le reste du temps à Zaïre, ce qui tourmentait beaucoup Zaïre.
Orosmane-Crevel avait un marché ferme avec mademoiselle Héloïse;
elle lui devait pour cinq cents francs de bonheur, tous les
mois, sans reports. Crevel payait d’ailleurs son dîner et tous les extra.
Ce contrat à primes, car il faisait beaucoup de présents, paraissait
économique à l’ex-amant de la célèbre cantatrice. Il disait à ce
sujet aux négociants veufs, aimant trop leurs filles, qu’il valait
mieux avoir des chevaux loués au mois qu’une écurie à soi. Néanmoins,
si l’on se rappelle la confidence du portier de la rue Chauchat
au baron, Crevel n’évitait ni le cocher ni le groom.
Crevel avait, comme on le voit, fait tourner son amour excessif
pour sa fille au profit de ses plaisirs. L’immoralité de sa situation
était justifiée par des raisons de haute morale. Puis l’ancien parfumeur
tirait de cette vie (vie nécessaire, vie débraillée, Régence,
Pompadour, maréchal de Richelieu, etc.), un vernis de supériorité.
Crevel se posait en homme à vues larges, en grand seigneur au
petit pied, en homme généreux, sans étroitesse dans les idées, le
tout à raison d’environ douze à quinze cents francs par mois. Ce
n’était pas l’effet d’une hypocrisie politique, mais un effet de vanité
bourgeoise qui néanmoins arrivait au même résultat. A la Bourse,
Crevel passait pour être supérieur à son époque et surtout pour un
bon vivant.
En ceci, Crevel croyait avoir dépassé son bonhomme Birotteau
de cent coudées.
—Eh bien! s’écria Crevel en entrant en colère à l’aspect de la
cousine Bette, c’est donc vous qui mariez mademoiselle Hulot avec
un jeune comte que vous avez élevé pour elle à la brochette?...
—On dirait que cela vous contrarie? répondit Lisbeth en arrêtant
sur Crevel un œil pénétrant. Quel intérêt avez-vous donc à
empêcher ma cousine de se marier? car vous avez fait manquer,
m’a-t-on dit, son mariage avec le fils de monsieur Lebas...
—Vous êtes une bonne fille, bien discrète, reprit le père Crevel.
Eh bien! croyez-vous que je pardonnerai jamais à monsieur Hulot
le crime de m’avoir enlevé Josépha?... surtout pour faire d’une
honnête créature, que j’aurais fini par épouser dans mes vieux
jours, une vaurienne, une saltimbanque, une fille d’Opéra... Non,
non! jamais.
—C’est un bonhomme cependant monsieur Hulot, dit la cousine
Bette.
—Aimable!... très-aimable, trop aimable, reprit Crevel, je ne
lui veux pas de mal; mais je désire prendre ma revanche, et je la
prendrai. C’est mon idée fixe!
—Serait-ce à cause de cette envie-là que vous ne venez plus chez
madame Hulot?
—Peut-être...
—Ah! vous faisiez donc la cour à ma cousine? dit Lisbeth en
souriant, je m’en doutais.
—Et elle m’a traité comme un chien, pis que cela, comme un
laquais; je dirai mieux: comme un détenu politique. Mais je réussirai,
dit-il en fermant le poing et en s’en frappant le front.
—Pauvre homme, ce serait affreux de trouver sa femme en
fraude, après avoir été renvoyé par sa maîtresse!...
—Josépha! s’écria Crevel, Josépha l’aurait quitté, renvoyé,
chassé! Bravo! Josépha. Josépha! tu m’as vengé! je t’enverrai
deux perles pour mettre à tes oreilles, mon ex-biche!... Je ne sais
rien de cela, car, après vous avoir vue le lendemain du jour où la
belle Adeline m’a prié encore une fois de passer la porte, je suis
allé chez les Lebas, à Corbeil, d’où je reviens. Héloïse a fait le
diable pour m’envoyer à la campagne, et j’ai su la raison de ses
menées: elle voulait pendre, et sans moi, la crémaillère rue Chauchat,
avec des artistes, des cabotins, des gens de lettres... J’ai été
joué! Je pardonnerai, car Héloïse m’amuse. C’est une Déjazet inédite.
Comme elle est drôle, cette fille-là! voici le billet que j’ai
trouvé hier au soir:
«Mon bon vieux, j’ai dressé ma tente rue Chauchat.
J’ai pris la précaution de faire essuyer les plâtres par
des amis. Tout va bien. Venez quand vous voudrez, monsieur.
Agar attend son Abraham.»
Héloïse me dira des nouvelles, car elle sait sa Bohême sur le
bout du doigt.
—Mais mon cousin a très-bien pris ce désagrément, répondit la
cousine.
—Pas possible, dit Crevel en s’arrêtant dans sa marche semblable
à celle d’un balancier de pendule.
—Monsieur Hulot est d’un certain âge, fit malicieusement
observer Lisbeth.
—Je le connais, reprit Crevel; mais nous nous ressemblons sous
un certain rapport: Hulot ne pourra pas se passer d’un attachement.
Il est capable de revenir à sa femme, se dit-il. Ce serait de
la nouveauté pour lui, mais adieu ma vengeance. Vous souriez,
mademoiselle Fischer?... ah! vous savez quelque chose?...
—Je ris de vos idées, répondit Lisbeth. Oui, ma cousine est
encore assez belle pour inspirer des passions; moi, je l’aimerais, si
j’étais homme.
—Qui a bu, boira! s’écria Crevel, vous vous moquez de moi!
Le baron aura trouvé quelque consolation.
Lisbeth inclina la tête par un geste affirmatif.
—Ah! il est bien heureux de remplacer du jour au lendemain
Josépha! dit Crevel en continuant. Mais je n’en suis pas étonné,
car il me disait, un soir à souper, que, dans sa jeunesse, pour
n’être pas au dépourvu, il avait toujours trois maîtresses, celle
qu’il était en train de quitter, la régnante et celle à laquelle il faisait
la cour pour l’avenir. Il devait tenir en réserve quelque grisette
dans son vivier! dans son parc aux cerfs! Il est très Louis XV,
le gaillard! oh! est-il heureux d’être bel homme! Néanmoins, il
vieillit, il est marqué... il aura donné dans quelque petite ouvrière.
—Oh! non, répondit Lisbeth.
—Ah! dit Crevel, que ne ferais-je pas pour l’empêcher de pouvoir
mettre son chapeau! Il m’était impossible de lui prendre Josépha,
les femmes de cette espèce ne reviennent jamais à leur premier
amour. D’ailleurs, comme on dit, un retour n’est jamais de
l’amour. Mais, cousine Bette, je donnerais bien, c’est-à-dire je dépenserais
bien cinquante mille francs pour enlever à ce grand bel
homme sa maîtresse et lui prouver qu’un gros père à ventre de
chef de bataillon et à crâne de futur maire de Paris ne se laisse pas
souffler sa dame, sans damer le pion...
—Ma situation, répondit Bette, m’oblige à tout entendre et à
ne rien savoir. Vous pouvez causer avec moi sans crainte, je ne
répète jamais un mot de ce qu’on veut bien me confier. Pourquoi
voulez-vous que je manque à cette loi de ma conduite? personne
n’aurait plus confiance en moi.
—Je le sais, répliqua Crevel, vous êtes la perle des vieilles
filles... Voyons! sacristi, il y a des exceptions. Tenez, ils ne vous
ont jamais fait de rentes dans la famille...
—Mais j’ai ma fierté, je ne veux rien coûter à personne, dit
Bette.
—Ah! si vous vouliez m’aider à me venger, reprit l’ancien négociant,
je placerais dix mille francs en viager sur votre tête. Dites-moi,
belle cousine, dites-moi quelle est la remplaçante de Josépha,
et vous aurez de quoi payer votre loyer, votre petit déjeuner le
matin, ce bon café que vous aimez tant, vous pourrez vous donner
du moka pur... hein? Oh! comme c’est bon du moka pur!
—Je ne tiens pas tant aux dix mille francs en viager qui feraient
près de cinq cents francs de rente, qu’à la plus entière discrétion,
dit Lisbeth; car, voyez-vous, mon bon monsieur Crevel, il est bien
excellent pour moi, le baron, il va me payer mon loyer...
—Oui, pendant longtemps! comptez là-dessus! s’écria Crevel.
Où le baron prendrait-il de l’argent?
—Ah! je ne sais pas. Cependant il dépense plus de trente mille
francs dans l’appartement qu’il destine à cette petite dame...
—Une dame! Comment, ce serait une femme de la société? Le
scélérat, est-il heureux! il n’y en a que pour lui!
—Une femme mariée, bien comme il faut, reprit la cousine.
—Vraiment! s’écria Crevel ouvrant des yeux animés autant par
le désir que par ce mot magique: Une femme comme il faut.
—Oui, reprit Bette, des talents, musicienne, vingt-trois ans,
une jolie figure candide, une peau d’une blancheur éblouissante,
des dents de jeune chien, des yeux comme des étoiles, un front
superbe... et des petits pieds, je n’en ai jamais vu de pareils, ils
ne sont pas plus larges que son busc.
—Et les oreilles? demanda Crevel vivement émoustillé par ce
signalement d’amour.
—Des oreilles à mouler, répondit-elle.
—De petites mains?...
—Je vous dis, en un seul mot, que c’est un bijou de femme,
et d’une honnêteté, d’une pudeur, d’une délicatesse!... une belle
âme, un ange, toutes les distinctions, car elle a pour père un maréchal
de France...
—Un maréchal de France! s’écria Crevel qui fit un bond prodigieux
sur lui-même. Mon Dieu! saperlotte! cré nom! nom d’un
petit bonhomme!... Ah! le gredin!—Pardon, cousine, je deviens
fou!... Je donnerais cent mille francs, je crois.
—Ah! bien, oui, je vous dis que c’est une femme honnête, une
femme vertueuse. Aussi le baron a-t-il bien fait les choses.
—Il est sans le sou... vous dis-je.
—Il y a un mari qu’il a poussé...
—Par où? dit Crevel avec un rire amer.
—Déjà nommé sous-chef, ce mari, qui sera sans doute complaisant...
est porté pour avoir la croix.
—Le gouvernement devrait prendre garde, et respecter ceux
qu’il a décorés en ne prodiguant pas la croix, dit Crevel d’un air
politiquement piqué. Mais qu’a-t-il donc tant pour lui, ce grand
mâtin de vieux baron? reprit-il. Il me semble que je le vaux bien,
ajouta-t-il en se mirant dans une glace et se mettant en position.
Héloïse m’a souvent dit, dans le moment où les femmes ne mentent
pas, que j’étais étonnant.
—Oh! répliqua la cousine, les femmes aiment les hommes gros,
ils sont presque tous bons; et, entre vous et le baron, moi je vous
choisirais. Monsieur Hulot est spirituel, bel homme, il a de la tournure;
mais vous, vous êtes solide, et puis, tenez... vous paraissez
encore plus mauvais sujet que lui!
—C’est incroyable comme toutes les femmes, même les dévotes,
aiment les gens qui ont cet air-là! s’écria Crevel en venant
prendre la Bette par la taille, tant il jubilait.
—La difficulté n’est pas là, dit la Bette en continuant. Vous
comprenez qu’une femme qui trouve tant d’avantages ne fera pas
d’infidélités à son protecteur pour des bagatelles, et cela coûterait
plus de cent et quelques mille francs, car la petite dame voit son
mari chef de bureau dans deux ans d’ici... C’est la misère qui
pousse ce pauvre petit ange dans le gouffre.
Crevel se promenait de long en large, comme un furieux, dans
son salon.
—Il doit tenir à cette femme-là? demanda-t-il après un moment
pendant lequel son désir ainsi fouetté par Lisbeth devint une espèce
de rage.
—Jugez-en! reprit Lisbeth. Je ne crois pas encore qu’il ait
obtenu ça! dit-elle en faisant claquer l’ongle de son pouce sous
l’une de ses énormes palettes blanches, et il a déjà fait pour dix
mille francs de cadeaux.
—Oh! la bonne farce! s’écria Crevel, si j’arrivais avant lui!
—Mon Dieu! j’ai bien tort de vous faire ces cancans-là, reprit
Lisbeth en paraissant éprouver un remords.
—Non. Je veux faire rougir votre famille. Demain je place en
viager, sur votre tête, une somme en cinq pour cent, de manière
à vous faire six cents francs de rente, mais vous me direz tout; le
nom, la demeure de la Dulcinée. Je puis vous l’avouer, je n’ai jamais
eu de femme comme il faut, et la plus grande de mes ambitions,
c’est d’en connaître une. Les houris de Mahomet ne sont
rien en comparaison de ce que je me figure des femmes du monde.
Enfin c’est mon idéal, c’est ma folie, et tellement que, voyez-vous,
la baronne Hulot n’aura jamais cinquante ans pour moi, dit-il en se
rencontrant sans le savoir avec un des esprits les plus fins du
dernier siècle. Tenez, ma bonne Lisbeth, je suis décidé à sacrifier
cent, deux cents... Chut! voici mes enfants, je les vois qui traversent
la cour. Je n’aurai jamais rien su par vous, je vous en donne
ma parole d’honneur, car je ne veux pas que vous perdiez la confiance
du baron, bien au contraire, il doit joliment aimer cette
femme, mon compère!
—Oh! il en est fou! dit la cousine. Il n’a pas su trouver quarante
mille francs pour établir sa fille, et il les a dénichés pour
cette nouvelle passion.
—Et le croyez-vous aimé? demanda Crevel.
—A son âge... répondit la vieille fille.
—Oh! suis-je bête! s’écria Crevel. Moi qui tolère un artiste à
Héloïse, absolument comme Henri IV permettait Bellegarde à Gabrielle.
Oh! la vieillesse! la vieillesse!—Bonjour, Célestine, bonjour,
mon bijou, et ton moutard! Ah! le voilà! Parole d’honneur,
il commence à me ressembler. Bonjour, Hulot, mon ami, cela va
bien?... Nous aurons bientôt un mariage de plus dans la famille.
Célestine et son mari firent un signe en montrant Lisbeth, et la
fille répondit effrontément à son père:—Lequel donc? Crevel prit
un air fin qui voulait dire que son indiscrétion allait être réparée.
—Celui d’Hortense, reprit-il; mais ce n’est pas encore tout à
fait décidé. Je viens de chez Lebas, et l’on parlait de mademoiselle
Popinot pour notre jeune conseiller à la Cour royale de Paris, qui
voudrait bien devenir premier président en province... Allons dîner.
A sept heures, Lisbeth revenait déjà chez elle en omnibus, car
il lui tardait de revoir Wenceslas de qui, depuis une vingtaine de
jours, elle était la dupe, et à qui elle apportait son cabas plein de
fruits empilés par Crevel lui-même, dont la tendresse avait redoublé
pour sa cousine Bette. Elle monta dans la mansarde d’une
vitesse à perdre la respiration, et trouva l’artiste occupé à terminer
les ornements d’une boîte qu’il voulait offrir à sa chère Hortense.
La bordure du couvercle représentait des hortensias dans lesquels
se jouaient des amours. Le pauvre amant, pour subvenir aux frais
de cette boîte qui devait être en malachite, avait fait pour Florent
et Chanor deux torchères, en leur en abandonnant la propriété,
deux chefs-d’œuvre.
—Vous travaillez trop depuis quelques jours, mon bon ami, dit
Lisbeth en lui essuyant le front couvert de sueur et le baisant. Une
pareille activité me paraît dangereuse au mois d’août. Vraiment
votre santé peut en souffrir... Tenez, voici des pêches, des prunes
de chez monsieur Crevel... Ne vous tracassez pas tant, j’ai emprunté
deux mille francs, et, à moins de malheur, nous pourrons
les rendre si vous vendez votre pendule!... Cependant j’ai quelques
doutes sur mon prêteur, car il vient d’envoyer ce papier timbré.
Elle plaça la dénonciation de la contrainte par corps sous l’esquisse
du maréchal de Montcornet.
—Pour qui faites-vous ces belles choses-là? demanda-t-elle en
prenant les branches d’hortensias en cire rouge que Wenceslas
avait posées pour manger les fruits.
—Pour un bijoutier.
—Quel bijoutier?
—Je ne sais pas, c’est Stidmann qui m’a prié de tortiller cela
pour lui, car il est pressé.
—Mais voilà des hortensias, dit-elle d’une voix creuse. Comment
se fait-il que vous n’ayez jamais manié la cire pour moi?
Était-ce donc si difficile d’inventer une bague, un coffret, n’importe
quoi, un souvenir! dit-elle en lançant un affreux regard sur l’artiste
dont heureusement les yeux étaient baissés. Et vous dites
que vous m’aimez!
—En doutez-vous... mademoiselle?
—Oh! que voilà un mademoiselle bien chaud!... Tenez,
vous avez été mon unique pensée depuis que je vous ai vu mourant,
là... Quand je vous ai sauvé vous vous êtes donné à moi, je
ne vous ai jamais parlé de cet engagement, mais je me suis engagée
envers moi-même, moi! Je me suis dit: «Puisque ce garçon se
donne à moi, je veux le rendre heureux et riche!» Eh bien! j’ai
réussi à faire votre fortune!
—Et comment? demanda le pauvre artiste au comble du bonheur
et trop naïf pour soupçonner un piége.
—Voici comment, reprit la Lorraine.
Lisbeth ne put se refuser le plaisir sauvage de regarder Wenceslas
qui la contemplait avec un amour filial où débordait son
amour pour Hortense, ce qui trompa la vieille fille. En apercevant
pour la première fois de sa vie les torches de la passion dans les
yeux d’un homme, elle crut les y avoir allumées.
—Monsieur Crevel nous commandite de cent mille francs pour
fonder une maison de commerce, si, dit-il, vous voulez m’épouser;
il a de singulières idées, ce gros bonhomme-là... Qu’en pensez-vous?
demanda-t-elle.
L’artiste, devenu pâle comme un mort, regarda sa bienfaitrice
d’un œil sans lueur et qui laissait passer toute sa pensée. Il resta
béant et hébété.
—On ne m’a jamais si bien dit, reprit-elle avec un rire amer,
que j’étais affreusement laide!
—Mademoiselle, répondit Steinbock, ma bienfaitrice ne sera
jamais laide pour moi; j’ai pour vous une bien vive affection, mais
je n’ai pas trente ans, et...
—Et j’en ai quarante-trois! reprit-elle. Ma cousine Hulot, qui
en a quarante-huit, fait encore des passions frénétiques; mais elle
est belle, elle!
—Quinze ans de différence entre nous, mademoiselle! quel
ménage ferions-nous! Pour nous-mêmes, je crois que nous devons
bien réfléchir. Ma reconnaissance sera certainement égale à vos
bienfaits. D’ailleurs, votre argent vous sera rendu sous peu de jours.
—Mon argent! cria-t-elle. Oh! vous me traitez comme si j’étais
un usurier sans cœur.
—Pardon, reprit Wenceslas, mais vous m’en parlez si souvent...
Enfin, vous m’avez créé, ne me détruisez pas.
—Vous voulez me quitter, je le vois, dit-elle en hochant la tête.
Qui donc vous a donné la force de l’ingratitude, vous qui êtes
comme un homme de papier mâché? Manqueriez-vous de confiance
en moi, moi votre bon génie?... moi qui si souvent ai passé la nuit
à travailler pour vous! moi qui vous ai livré les économies de toute
ma vie! moi qui, pendant quatre ans, ai partagé mon pain, le pain
d’une pauvre ouvrière, avec vous, et qui vous prêtais tout, jusqu’à
mon courage.
—Mademoiselle, assez! assez! dit-il en se mettant à ses genoux
et lui tendant les mains. N’ajoutez pas un mot! Dans trois jours je
parlerai, je vous dirai tout; laissez-moi, dit-il en lui baisant les
mains, laissez-moi être heureux, j’aime et je suis aimé.
—Eh bien! sois heureux, mon enfant, dit-elle en le relevant.
Puis elle l’embrassa sur le front et dans les cheveux avec la frénésie
que doit avoir le condamné à mort en savourant sa dernière
matinée.
—Ah! vous êtes la plus noble et la meilleure des créatures,
vous êtes l’égale de celle que j’aime, dit le pauvre artiste.
—Je vous aime assez encore pour trembler de votre avenir,
reprit-elle d’un air sombre. Judas s’est pendu!... tous les ingrats
finissent mal! Vous me quittez, vous ne ferez plus rien qui vaille!
Songez que, sans nous marier, car je suis une vieille fille, je le
sais, je ne veux pas étouffer la fleur de votre jeunesse, votre poésie,
comme vous le dites, dans mes bras qui sont comme des sarments
de vigne; mais, sans nous marier, ne pouvons-nous pas rester ensemble?
Écoutez, j’ai l’esprit du commerce, je puis vous amasser
une fortune en dix ans de travail, car je m’appelle l’Économie,
moi; tandis qu’avec une jeune femme, qui sera tout dépense,
vous dissiperez tout, vous ne travaillerez qu’à la rendre heureuse.
Le bonheur ne crée rien que des souvenirs. Quand je pense à vous,
moi, je reste les bras ballants pendant des heures entières... Eh
bien! Wenceslas, reste avec moi... Tiens, je comprends tout: tu
auras des maîtresses, de jolies femmes semblables à cette petite
Marneffe qui veut te voir, et qui te donnera le bonheur que tu ne
peux pas trouver avec moi. Puis tu te marieras quand je t’aurai
fait trente mille francs de rente.
—Vous êtes un ange, mademoiselle, et je n’oublierai jamais ce
moment-ci, répondit Wenceslas en essuyant ses larmes.
—Vous voilà comme je vous veux, mon enfant, dit-elle en le
regardant avec ivresse.
La vanité chez nous tous est si forte, que Lisbeth crut à son
triomphe. Elle avait fait une si grande concession en offrant madame
Marneffe! Elle éprouva la plus vive émotion de sa vie, elle
sentit pour la première fois la joie inondant son cœur. Pour retrouver
une seconde heure pareille, elle eût vendu son âme au
diable.
—Je suis engagé, répondit-il, et j’aime une femme contre laquelle
aucune autre ne peut prévaloir. Mais vous êtes et vous serez
toujours la mère que j’ai perdue.
Ce mot versa comme une avalanche de neige sur ce cratère
flamboyant. Lisbeth s’assit, contempla d’un air sombre cette jeunesse,
cette beauté distinguée, ce front d’artiste, cette belle chevelure,
tout ce qui sollicitait en elle les instincts comprimés de la
femme, et de petites larmes aussitôt séchées mouillèrent pour un
moment ses yeux. Elle ressemblait à ces grêles statues que les tailleurs
d’images du moyen âge ont assises sur des tombeaux.
—Je ne te maudis pas, toi, dit-elle en se levant brusquement,
tu n’es qu’un enfant. Que Dieu te protége!
Elle descendit et s’enferma dans son appartement.
—Elle m’aime, se dit Wenceslas, la pauvre créature. A-t-elle
été chaudement éloquente! Elle est folle.
Ce dernier effort de la nature sèche et positive, pour garder
avec elle cette image de la beauté, de la poésie, avait eu tant de
violence, qu’il ne peut se comparer qu’à la sauvage énergie du
naufragé, essayant sa dernière tentative pour atteindre à la grève.
Le surlendemain, à quatre heures et demie du matin, au moment
où le comte Steinbock dormait du plus profond sommeil, il
entendit frapper à la porte de sa mansarde; il alla ouvrir, et vit
entrer deux hommes mal vêtus, accompagnés d’un troisième, dont
l’habillement annonçait un huissier malheureux.
—Vous êtes monsieur Wenceslas, comte Steinbock? lui dit ce
dernier.
—Oui, monsieur.
—Je me nomme Grasset, monsieur, successeur de monsieur
Louchard, garde du commerce...
—Hé bien?
—Vous êtes arrêté, monsieur, il faut nous suivre à la prison
de Clichy... Veuillez vous habiller... Nous y avons mis des formes,
comme vous voyez... je n’ai point pris de garde municipal, il y a
un fiacre en bas.
—Vous êtes emballé proprement... dit un des recors; aussi
comptons-nous sur votre générosité.
Steinbock s’habilla, descendit l’escalier, tenu sous chaque bras
par un recors, il fut mis en fiacre, le cocher partit sans ordre,
et en homme qui sait où aller; en une demi-heure, le pauvre
étranger se trouva bien et dûment écroué, sans avoir fait une réclamation,
tant était grande sa surprise.
A dix heures, il fut demandé au greffe de la prison, et il y
trouva Lisbeth qui, tout en pleurs, lui donna de l’argent afin de
bien vivre et de se procurer une chambre assez vaste pour pouvoir
y travailler.
—Mon enfant, lui dit-elle, ne parlez de votre arrestation à
personne, n’écrivez à âme qui vive, cela tuerait votre avenir, il
faut cacher cette flétrissure, je vous aurai bientôt délivré, je vais
réunir la somme... soyez tranquille. Écrivez-moi ce que je dois
vous apporter pour vos travaux. Je mourrai ou vous serez bientôt
libre.
—Oh! je vous devrai deux fois la vie! s’écria-t-il, car je perdrais
plus que la vie, si l’on me croyait un mauvais sujet.
Lisbeth sortit la joie dans le cœur; elle espérait pouvoir, en tenant
son artiste sous clef, faire manquer son mariage avec Hortense
en le disant marié, gracié par les efforts de sa femme, et
parti pour la Russie. Aussi, pour exécuter ce plan, se rendit-elle
vers trois heures chez la baronne, quoique ce ne fût pas le jour où
elle y dînait habituellement; mais elle voulait jouir des tortures
auxquelles sa petite cousine allait être en proie au moment où
Wenceslas avait coutume de venir.
—Tu viens dîner, Bette? demanda la baronne en cachant son
désappointement.
—Mais oui.
—Bien! répondit Hortense, je vais aller dire qu’on soit exact,
car tu n’aimes pas à attendre.
Hortense fit un signe à sa mère pour la rassurer; car elle se
proposait de dire au valet de chambre de renvoyer monsieur
Steinbock quand il se présenterait; mais, le valet de chambre
étant sorti, Hortense fut obligée de faire sa recommandation à la
femme de chambre, et la femme de chambre monta chez elle pour
y prendre son ouvrage afin de rester dans l’antichambre.
—Et mon amoureux? dit la cousine Bette à Hortense quand elle
fut revenue, vous ne m’en parlez plus.
—A propos, que devient-il? dit Hortense, car il est célèbre. Tu
dois être contente, ajouta-t-elle à l’oreille de sa cousine, on ne
parle que de monsieur Wenceslas Steinbock.
—Beaucoup trop, répondit-elle à haute voix. Monsieur se dérange.
S’il ne s’agissait que de le charmer au point de l’emporter
sur les plaisirs de Paris, je connais mon pouvoir; mais on dit
que, pour s’attacher un pareil artiste, l’empereur Nicolas lui fait
grâce...
—Ah! bah! répondit la baronne.
—Comment sais-tu cela? demanda Hortense qui fut prise
comme d’une crampe au cœur.
—Mais, reprit l’atroce Bette, une personne à qui il appartient
par les liens les plus sacrés, sa femme le lui a écrit hier.
Il veut partir; ah! il serait bien bête de quitter la France pour la
Russie...
Hortense regarda sa mère en laissant sa tête aller de côté; la
baronne n’eut que le temps de prendre sa fille évanouie, blanche
comme la dentelle de son fichu.
—Lisbeth! tu m’as tué ma fille!... cria la baronne. Tu es née
pour notre malheur.
—Ah çà! quelle est ma faute en ceci, Adeline? demanda la
Lorraine en se levant et prenant une attitude menaçante à laquelle
dans son trouble la baronne ne fit aucune attention.
—J’ai tort, répondit Adeline en soutenant Hortense. Sonne!
En ce moment, la porte s’ouvrit, les deux femmes tournèrent
la tête ensemble et virent Wenceslas Steinbock à qui la cuisinière,
en l’absence de la femme de chambre, avait ouvert la porte.
—Hortense! cria l’artiste qui bondit jusqu’au groupe formé par
les trois femmes.
Et il embrassa sa prétendue au front sous les yeux de la mère,
mais si pieusement que la baronne ne s’en fâcha point. C’était,
contre l’évanouissement, un sel meilleur que tous les sels anglais.
Hortense ouvrit les yeux, vit Wenceslas, et ses couleurs revinrent.
Un instant après, elle se trouva tout à fait remise.
—Voilà donc ce que vous me cachiez? dit la cousine Bette en
souriant à Wenceslas et en paraissant deviner la vérité d’après la
confusion des deux cousines. Comment m’as-tu volé mon amoureux?
dit-elle à Hortense en l’emmenant dans le jardin.
Hortense raconta naïvement le roman de son amour à sa cousine.
Sa mère et son père, persuadés que la Bette ne se marierait jamais,
avaient, dit-elle, autorisé les visites du comte Steinbock.
Seulement Hortense, en Agnès de haute futaie, mit sur le compte
du hasard l’acquisition du groupe et l’arrivée de l’auteur qui, selon
elle, avait voulu savoir le nom de son premier acquéreur. Steinbock
vint aussitôt retrouver les deux cousines pour remercier avec
effusion la vieille fille de sa prompte délivrance. Lisbeth répondit
jésuitiquement à Wenceslas que le créancier ne lui ayant fait que
de vagues promesses, elle ne comptait l’aller délivrer que le lendemain,
et que leur prêteur, honteux d’une ignoble persécution,
avait sans doute pris les devants. La vieille fille d’ailleurs parut heureuse,
et félicita Wenceslas sur son bonheur.
—Méchant enfant! lui dit-elle devant Hortense et sa mère, si
vous m’aviez, avant-hier soir, avoué que vous aimiez ma cousine
Hortense et que vous en étiez aimé, vous m’auriez évité bien des
larmes. Je croyais que vous abandonniez votre vieille amie, votre
institutrice, tandis qu’au contraire vous allez être mon cousin;
désormais vous m’appartiendrez par des liens, faibles il est vrai,
mais qui suffisent aux sentiments que je vous ai voués!...
Et elle embrassa Wenceslas au front. Hortense se jeta dans les
bras de sa cousine et fondit en larmes.
—Je te dois mon bonheur, lui dit-elle, je ne l’oublierai jamais...
—Cousine Bette, reprit la baronne en embrassant Lisbeth
pendant l’ivresse où elle était de voir les choses si bien arrangées,
le baron et moi nous avons une dette envers toi, nous l’acquitterons;
viens causer d’affaires dans le jardin, dit-elle en l’emmenant.
Lisbeth joua donc en apparence le rôle du bon ange de la
famille; elle se voyait adorée de Crevel, de Hulot, d’Adeline et
d’Hortense.
—Nous voulons que tu ne travailles plus, dit la baronne. En
supposant que tu puisses gagner quarante sous par jour, les dimanches
exceptés, cela fait six cents francs par an. Eh bien! à
quelle somme montent tes économies?...
—Quatre mille cinq cents francs!...
—Pauvre cousine! dit la baronne.
Elle leva les yeux au ciel, tant elle se sentait attendrie en pensant
à toutes les peines et aux privations que supposait cette somme,
amassée en trente ans. Lisbeth, qui se méprit au sens de cette
exclamation, y vit le dédain moqueur de la parvenue, et sa haine
acquit une dose formidable de fiel, au moment même où sa cousine
abandonnait toutes ses défiances envers le tyran de son enfance.
—Nous augmenterons cette somme de dix mille cinq cents
francs, reprit Adeline, nous placerons le tout en ton nom comme
usufruitière, et au nom d’Hortense comme nue propriétaire; tu
posséderas ainsi six cents francs de rente...
Lisbeth parut être au comble du bonheur. Quand elle revint,
son mouchoir sur les yeux, et occupée à étancher des larmes de
joie, Hortense lui raconta toutes les faveurs qui pleuvaient sur
Wenceslas, le bien-aimé de toute la famille.
Au moment où le baron rentra, il trouva donc sa famille au
complet, car la baronne avait officiellement salué le comte de Steinbock
du nom de fils, et fixé, sous la réserve de l’approbation de
son mari, le mariage à quinzaine. Aussi, dès qu’il se montra dans
le salon, le Conseiller-d’État fut-il entouré par sa femme et par sa
fille, qui coururent au-devant de lui, l’une pour lui parler à l’oreille
et l’autre pour l’embrasser.
—Vous êtes allée trop loin en m’engageant ainsi, madame, dit
sévèrement le baron. Ce mariage n’est pas fait, dit-il en jetant un
regard sur Steinbock qu’il vit pâlir.
Le malheureux artiste se dit:—Il connaît mon arrestation.
—Venez, enfants, ajouta le père en emmenant sa fille et le futur
dans le jardin.
Et il alla s’asseoir avec eux sur un des bancs du kiosque, rongé
de mousse.
—Monsieur le comte, aimez-vous ma fille autant que j’aimais
sa mère? demanda le baron à Wenceslas.
—Plus, monsieur, dit l’artiste.
—La mère était la fille d’un paysan et n’avait pas un liard de
fortune.
—Donnez-moi mademoiselle Hortense telle que la voilà, sans
trousseau même...
—Je vous crois bien! dit le baron en souriant, Hortense est la
fille du baron Hulot d’Ervy, Conseiller-d’État, directeur à la
Guerre, grand-officier de la Légion-d’Honneur, frère du comte
Hulot, dont la gloire est immortelle et qui sera sous peu maréchal
de France. Et... elle a une dot!
—C’est vrai, dit l’amoureux artiste, je parais avoir de l’ambition,
mais ma chère Hortense serait la fille d’un ouvrier que je
l’épouserais...
—Voilà ce que je voulais savoir, reprit le baron. Va-t’en, Hortense,
laisse-moi causer avec monsieur le comte, tu vois qu’il t’aime
bien sincèrement.
—Oh, mon père, je savais bien que vous plaisantiez, répondit
l’heureuse fille.
—Mon cher Steinbock, dit le baron avec une grâce infinie de
diction et un grand charme de manières quand il fut seul avec l’artiste,
j’ai constitué à mon fils deux cent mille francs de dot, desquels
le pauvre garçon n’a pas touché deux liards; il n’en aura jamais
rien. La dot de ma fille sera de deux cent mille francs que vous reconnaîtrez
avoir reçus...
—Oui, monsieur le baron...
—Comme vous y allez, dit le Conseiller-d’État. Veuillez m’écouter.
On ne peut pas demander à un gendre le dévoûment qu’on est
en droit d’attendre d’un fils. Mon fils savait tout ce que je pouvais
faire et ce que je ferais pour son avenir: il sera ministre, il trouvera
facilement ses deux cent mille francs. Quant à vous, jeune
homme, c’est autre chose! Vous recevrez soixante mille francs en
une inscription cinq pour cent sur le Grand-Livre, au nom de votre
femme. Cet avoir sera grevé d’une petite rente à faire à Lisbeth,
mais elle ne vivra pas longtemps, elle est poitrinaire, je le sais. Ne
dites ce secret à personne; que la pauvre fille meure en paix. Ma
fille aura un trousseau de vingt mille francs; sa mère y met pour
six mille francs de ses diamants...
—Monsieur, vous me comblez... dit Steinbock stupéfait.
—Quant aux cent vingt mille francs restants...
—Cessez, monsieur, dit l’artiste, je ne veux que ma chère
Hortense...
—Voulez-vous m’écouter, bouillant jeune homme? Quant aux
cent vingt mille francs, je ne les ai pas; mais vous les recevrez...
—Monsieur!...
—Vous les recevrez du gouvernement, en commandes que je
vous obtiendrai, je vous en donne ma parole d’honneur. Vous voyez,
vous allez avoir un atelier au Dépôt des marbres. Exposez quelques
belles statues, je vous ferai entrer à l’Institut. On a, en haut lieu,
de la bienveillance pour mon frère et pour moi, j’espère donc réussir
en demandant pour vous des travaux de sculpture à Versailles
pour un quart de la somme. Enfin, vous recevrez quelques commandes
de la ville de Paris, vous en aurez de la Chambre des pairs,
vous en aurez, mon cher, tant et tant que vous serez obligé de
prendre des aides. C’est ainsi que je m’acquitterai. Voyez si la dot
ainsi payée vous convient, consultez vos forces...
—Je me sens la force de faire la fortune de ma femme à moi
seul, si tout cela manquait! dit le noble artiste.
—Voilà ce que j’aime! s’écria le baron, la belle jeunesse ne
doutant de rien! J’aurais culbuté des armées pour une femme!
Allons, dit-il en prenant la main du jeune sculpteur et y frappant,
vous avez mon consentement. Dimanche prochain le contrat, et le
samedi suivant, à l’autel, c’est le jour de la fête de ma femme!
—Tout va bien, dit la baronne à sa fille collée à la fenêtre, ton
futur et ton père s’embrassent.
En rentrant chez lui le soir, Wenceslas eut l’explication de l’énigme
que présentait sa délivrance; il trouva chez le portier un
gros paquet cacheté qui contenait le dossier de sa créance avec une
quittance régulière, libellée au bas du jugement, et accompagné
de la lettre suivante:
«Mon cher Wenceslas,
»Je suis venu te voir ce matin, à dix heures, pour te présenter
à une altesse royale qui désirait te connaître. Là, j’ai su que les
Anglais t’avaient emmené dans une de leurs petites îles dont la
capitale s’appelle Clichy’s Castle.
»Je suis aussitôt allé voir Léon de Lora, à qui j’ai dit en riant
que tu ne pouvais pas quitter la campagne où tu étais faute de
quatre mille francs, et que tu allais compromettre ton avenir, si
tu ne te montrais pas à ton royal protecteur. Bridau, cet homme
de génie qui a connu la misère et qui sait ton histoire, était là par
bonheur. Mon fils, à eux deux, ils ont fait la somme, et je suis
allé payer pour toi le Bédouin qui a commis un crime de lèse-génie
en te coffrant. Comme je devais être aux Tuileries à midi,
je n’ai pas pu te voir humant l’air libre. Je te sais gentilhomme,
j’ai répondu de toi à mes deux amis; mais va les voir demain.
»Léon et Bridau ne voudront pas de ton argent; ils te demanderont
chacun un groupe, et ils auront raison. C’est ce que pense
celui qui voudrait pouvoir se dire ton rival, et qui n’est que
»Ton camarade, Stidmann.»
P. S. «J’ai dit au prince que tu ne revenais de voyage que demain,
et il a dit: Eh bien! demain!»
Le comte Wenceslas se coucha dans les draps de pourpre que
nous fait, sans un pli de rose, la Faveur, cette céleste boiteuse,
qui, pour les gens de génie, marche plus lentement encore que la
Justice et la Fortune, parce que Jupiter a voulu qu’elle n’eût pas
de bandeau sur les yeux. Facilement trompée par les étalages des
charlatans, attirée par leurs costumes et leurs trompettes, elle dépense
à voir et à payer leurs parades le temps pendant lequel elle
devait chercher les gens de mérite dans les coins où ils se cachent.
Maintenant il est nécessaire d’expliquer comment monsieur le
baron Hulot était arrivé à grouper les chiffres de la dot d’Hortense,
et à satisfaire aux dépenses effrayantes du délicieux appartement
où devrait s’installer madame Marneffe. Sa conception financière
portait le cachet du talent qui guide les dissipateurs et les gens passionnés
dans les fondrières, où tant d’accidents les font périr. Rien
ne démontrera mieux la singulière puissance que communiquent les
vices, et à laquelle on doit les tours de force qu’accomplissent de
temps en temps les ambitieux, les voluptueux, enfin tous les sujets
du diable.
La veille au matin, un vieillard, Johann Fischer, faute de payer
trente mille francs encaissés par son neveu, se voyait dans la nécessité
de déposer son bilan, si le baron ne les lui remettait pas.
Ce digne vieillard, en cheveux blancs, âgé de soixante-dix ans,
avait une confiance tellement aveugle en Hulot, qui, pour ce bonapartiste,
était une émanation du soleil napoléonien, qu’il se
promenait tranquillement avec le garçon de la Banque dans l’antichambre
du petit rez-de-chaussée de huit cents francs de loyer, où
il dirigeait ses diverses entreprises de grains et de fourrages.
—Marguerite est allée prendre les fonds à deux pas d’ici, lui
disait-il.
L’homme vêtu de gris et galonné d’argent connaissait si bien la
probité du vieil Alsacien, qu’il voulait lui laisser ses trente mille
francs de billets; mais le vieillard le forçait de rester en lui objectant
que huit heures n’étaient pas sonnées. Un cabriolet arrêta, le
vieillard s’élança dans la rue et tendit la main avec une sublime
certitude au baron qui lui donna trente billets de banque.
—Allez à trois portes plus loin, je vous dirai pourquoi, dit le
vieux Fischer.—Voici, jeune homme, dit le vieillard en revenant
compter le papier au représentant de la Banque, qu’il escorta jusqu’à
la porte.
Quand l’homme de la Banque fut hors de vue, Fischer fit retourner
le cabriolet où attendait son auguste neveu, le bras droit
de Napoléon, et lui dit en le l’amenant chez lui:—Voulez-vous
que l’on sache à la Banque de France que vous m’avez versé les
trente mille francs dont vous êtes endosseur?... C’est déjà beaucoup
trop d’y avoir mis la signature d’un homme comme vous!...
—Allons au fond de votre jardinet, père Fischer, dit le haut
fonctionnaire. Vous êtes solide, reprit-il en s’asseyant sous un berceau
de vigne et toisant le vieillard comme un marchand de chair
humaine toise un remplaçant.
—Solide à placer en viager, répondit gaiement le petit vieillard
sec, maigre, nerveux et l’œil vif.
—La chaleur vous fait-elle mal?...
—Au contraire.
—Que dites-vous de l’Afrique?
—Un joli pays!... Les Français y sont allés avec le petit
caporal.
—Il s’agit, pour nous sauver tous, dit le baron, d’aller en
Algérie...
—Et mes affaires?...
—Un employé de la guerre, qui prend sa retraite et qui n’a
pas de quoi vivre, vous achète votre maison de commerce.
—Que faire en Algérie?
—Fournir les vivres de la guerre, grains et fourrages, j’ai votre
commission signée. Vous trouverez vos fournitures dans le pays
à soixante-dix pour cent au-dessous des prix auxquels nous vous
en tiendrons compte.
—Qui me les livrera?...
—Les razzias, l’achour, les khalifas. Il y a dans l’Algérie (pays
encore peu connu, quoique nous y soyons depuis huit ans) énormément
de grains et de fourrages. Or, quand ces denrées appartiennent
aux Arabes, nous les leur prenons sous une foule de prétextes;
puis, quand elles sont à nous, les Arabes s’efforcent de les
reprendre. On combat beaucoup pour le grain; mais on ne sait jamais
au juste les quantités qu’on a volées de part et d’autre. On n’a
pas le temps, en rase campagne, de compter les blés par hectolitre
comme à la Halle et les foins comme à la rue d’Enfer. Les chefs
arabes, aussi bien que nos spahis, préférant l’argent, vendent
alors ces denrées à de très-bas prix. L’administration de la guerre,
elle, a des besoins fixes; elle passe des marchés à des prix exorbitants,
calculés sur la difficulté de se procurer des vivres, sur les
dangers que courent les transports. Voilà l’Algérie au point de vue
vivrier. C’est un gâchis tempéré par la bouteille à l’encre de toute
administration naissante. Nous ne pouvons pas y voir clair avant
une dizaine d’années, nous autres administrateurs, mais les particuliers
ont de bons yeux. Donc, je vous envoie y faire votre fortune;
je vous y mets, comme Napoléon mettait un maréchal pauvre
à la tête d’un royaume où l’on pouvait protéger secrètement la
contrebande. Je suis ruiné, mon cher Fischer. Il me faut cent mille
francs dans un an d’ici...
—Je ne vois pas de mal à les prendre aux Bédouins, répliqua
tranquillement l’Alsacien. Cela se faisait ainsi sous l’Empire...
—L’acquéreur de votre établissement viendra vous voir ce matin
et vous comptera dix mille francs, reprit le baron Hulot. N’est-ce
pas tout ce qu’il vous faut pour aller en Afrique?
Le vieillard fit un signe d’assentiment.
—Quant aux fonds, là-bas, soyez tranquille, reprit le baron.
Je toucherai le reste du prix de votre établissement d’ici, j’en ai
besoin.
—Tout est à vous, même mon sang, dit le vieillard.
—Oh! ne craignez rien, reprit le baron en croyant à son oncle
plus de perspicacité qu’il n’en avait; quant à nos affaires d’achour,
votre probité n’en souffrira pas, tout dépend de l’autorité; or, c’est
moi qui ai placé là-bas l’autorité, je suis sûr d’elle. Ceci, papa
Fischer, est un secret de vie et de mort; je vous connais, je vous
ai parlé sans détours ni circonlocutions.
—On ira, dit le vieillard. Et cela durera?...
—Deux ans! Vous aurez cent mille francs à vous pour vivre
heureux dans les Vosges.
—Il sera fait comme vous voulez, mon honneur est le vôtre,
dit tranquillement le petit vieillard.
—Voilà comment j’aime les hommes. Cependant, vous ne partirez
pas sans avoir vu votre petite nièce heureuse et mariée, elle
sera comtesse.
L’achour, la razzia des razzias et le prix donné par l’employé
pour la maison Fischer ne pouvaient pas fournir immédiatement
soixante mille francs pour la dot d’Hortense, y compris le trousseau,
qui coûterait environ cinq mille francs, et les quarante
mille francs dépensés ou à dépenser pour madame Marneffe. Enfin,
où le baron avait-il pris les trente mille francs qu’il venait
d’apporter? Voici comment. Quelques jours auparavant, Hulot
était allé se faire assurer pour une somme de cent cinquante mille
francs et pour trois ans par deux compagnies d’assurances sur la
vie. Muni de la police d’assurance dont la prime était payée, il avait
tenu ce langage à monsieur le baron de Nucingen, pair de France,
dans la voiture duquel il se trouvait, au sortir d’une séance de la
Chambre des Pairs, en retournant dîner avec lui.
—Baron, j’ai besoin de soixante-dix mille francs, et je vous les
demande. Vous prendrez un prête-nom à qui je déléguerai pour
trois ans la quotité engageable de mes appointements, elle monte à
vingt-cinq mille francs par an, c’est soixante-quinze mille francs.
Vous me direz:—Vous pouvez mourir.
Le baron fit un signe d’assentiment.
—Voici une police d’assurance de cent cinquante mille francs
qui vous sera transférée jusqu’à concurrence de quatre-vingt mille
francs, répondit le baron en tirant un papier de sa poche.
—Et si fus êdes tesdidué?... dit le baron millionnaire en
riant.
L’autre baron, anti-millionnaire, devint soucieux.
—Rassirez fus, che né fus ai vait l’opjection que bir
fus vaire abercevoir que chai quelque méride à fus tonner
la somme. Fus êdes tonc pien chêné, gar la Panque
à fôdre zignadire.
—Je marie ma fille, dit le baron Hulot, et je suis sans fortune,
comme tous ceux qui continuent à faire de l’administration, par
une ingrate époque où jamais cinq cents bourgeois assis sur des
banquettes ne sauront récompenser largement les gens dévoués
comme le faisait l’Empereur.
—Allons, fus affez ei Chosépha! reprit le pair de France,
ce qui egsblique dut! Endre nus, la tuc t’Hérufille fus a
renti ein vier zerfice en fus ôdant cedde zangsie-là te tessis
fodre pirse.
Chai gonni ce malhir, et chi zai gombadir.
ajouta-t-il en croyant réciter un vers français. Egoudez ein gonzèle
t’ami: Vermez fôdre pudique, u fis serez tégomé...
Cette véreuse affaire se fit par l’entremise d’un petit usurier
nommé Vauvinet, un de ces faiseurs qui se tiennent en avant des
grosses maisons de banque, comme ce petit poisson qui semble
être le valet du requin. Cet apprenti loup-cervier promit à monsieur
le baron Hulot, tant il était jaloux de se concilier la protection
de ce grand personnage, de lui négocier trente mille francs de lettres
de change, à quatre-vingt-dix jours, en s’engageant à les renouveler
quatre fois et à ne pas les mettre en circulation.
Le successeur de Fischer devait donner quarante mille francs
pour obtenir cette maison, mais avec la promesse de la fourniture
des fourrages dans un département voisin de Paris.
Tel était le dédale effroyable où les passions engageaient un des
hommes les plus probes jusqu’alors, un des plus habiles travailleurs
de l’administration napoléonienne: la concussion pour solder
l’usure, l’usure pour fournir à ses passions et pour marier sa fille.
Cette science de prodigalité, tous ces efforts étaient dépensés
pour paraître grand à madame Marneffe, pour être le Jupiter de
cette Danaé bourgeoise. On ne déploie pas plus d’activité, plus
d’intelligence, plus d’audace pour faire honnêtement sa fortune
que le baron en déployait pour se plonger la tête la première dans
un guêpier: il suffisait aux affaires de sa division, il pressait les
tapissiers, il voyait les ouvriers, il vérifiait minutieusement les
plus petits détails du ménage de la rue Vanneau. Tout entier à
madame Marneffe, il allait encore aux séances des Chambres, il
se multipliait, et sa famille ni personne ne s’apercevait de ses
préoccupations.
Adeline, stupéfaite de savoir son oncle sauvé, de voir une dot
figurée au contrat, éprouvait une sorte d’inquiétude au milieu du
bonheur que lui causait le mariage d’Hortense accompli dans des
conditions si honorables; mais la veille du mariage de sa fille,
combiné par le baron pour coïncider avec le jour où madame Marneffe
prenait possession de son appartement rue Vanneau, Hector
fit cesser l’étonnement de sa femme par cette communication ministérielle.
—Adeline, voici notre fille mariée, ainsi toutes nos angoisses
à ce sujet sont terminées. Le moment est venu pour nous de nous
retirer du monde; car, maintenant, à peine resterai-je trois années
en place, j’achèverai le temps voulu pour prendre ma retraite.
Pourquoi continuerions-nous des dépenses désormais inutiles:
notre appartement nous coûte six mille francs de loyer, nous
avons quatre domestiques, nous mangeons trente mille francs par
an. Si tu veux que je remplisse mes engagements, car j’ai délégué
mes appointements pour trois années en échange des sommes nécessaires
à l’établissement d’Hortense et à l’échéance de ton oncle...
—Ah! tu as bien fait, mon ami, dit-elle en interrompant son
mari et lui baisant les mains.
Cet aveu mettait fin aux craintes d’Adeline.
—J’ai quelques petits sacrifices à te demander, reprit-il en dégageant
ses mains et déposant un baiser au front de sa femme. On
m’a trouvé, rue Plumet, au premier étage, un fort bel appartement,
digne, orné de magnifiques boiseries, qui ne coûte que
quinze cents francs, où tu n’auras besoin que d’une femme de
chambre pour toi, et où je me contenterai, moi, d’un petit domestique.
—Oui, mon ami.
—En tenant notre maison avec simplicité, tout en conservant
les apparences, tu ne dépenseras guère que six mille francs par an,
ma dépense particulière exceptée dont je me charge...
La généreuse femme sauta tout heureuse au cou de son mari.
—Quel bonheur! de pouvoir te montrer de nouveau combien je
t’aime! s’écria-t-elle, et quel homme de ressources tu es!...
—Nous recevrons une fois notre famille par semaine, et je
dîne, comme tu sais, rarement chez moi... Tu peux, sans te compromettre,
aller dîner deux fois par semaine chez Victorin, et
deux fois chez Hortense; or, comme je crois pouvoir opérer un
complet raccommodement entre Crevel et nous, nous dînerons
une fois par semaine chez lui, ces cinq dîners et le nôtre rempliront
la semaine en supposant quelques invitations en dehors de la
famille.
—Je te ferai des économies, dit Adeline.
—Ah! s’écria-t-il, tu es la perle des femmes.
—Mon bon et divin Hector! je te bénirai jusqu’à mon dernier
soupir, répondit-elle, car tu as bien marié notre chère Hortense.
Ce fut ainsi que commença l’amoindrissement de la maison de la
belle madame Hulot, et, disons-le, son abandon solennellement
promis à madame Marneffe.
Le gros petit père Crevel, invité naturellement à la signature du
contrat de mariage, s’y comporta comme si la scène par laquelle ce
récit commence n’avait pas eu lieu, comme s’il n’avait aucun grief
contre le baron Hulot. Célestin Crevel fut aimable, il fut toujours
un peu trop ancien parfumeur; mais il commençait à s’élever au
majestueux à force d’être chef de bataillon. Il parla de danser à la
noce.
—Belle dame, dit-il gracieusement à la baronne Hulot, des gens
comme nous savent tout oublier; ne me bannissez pas de votre intérieur,
et daignez embellir quelquefois ma maison en y venant
avec vos enfants. Soyez calme, je ne vous dirai jamais rien de ce
qui gît au fond de mon cœur. Je m’y suis pris comme un imbécile,
car je perdais trop à ne plus vous voir...
—Monsieur, une honnête femme n’a pas d’oreilles pour les discours
auxquels vous faites allusion; et si vous tenez votre parole,
vous ne devez pas douter du plaisir que j’aurai à voir cesser une
division toujours affligeante dans les familles...
—Hé bien! gros boudeur, dit le baron Hulot en emmenant de
force Crevel dans le jardin, tu m’évites partout, même dans ma
maison. Est-ce que deux vieux amateurs du beau sexe doivent se
brouiller pour un jupon? Allons, vraiment, c’est épicier.
—Monsieur, je ne suis pas aussi bel homme que vous, et mon
peu de moyens de séduction m’empêche de réparer mes pertes
aussi facilement que vous le faites...
—De l’ironie! répondit le baron.
—Elle est permise contre les vainqueurs quand on est vaincu.
Commencée sur ce ton, la conversation se termina par une réconciliation
complète; mais Crevel tint à bien constater son droit
de prendre une revanche.
Madame Marneffe voulut être invitée au mariage de mademoiselle
Hulot. Pour voir sa future maîtresse dans son salon, le Conseiller
d’État fut obligé de prier les employés de sa Division jusqu’aux
sous-chefs inclusivement. Un grand bal devint alors nécessaire. En
bonne ménagère, la baronne calcula qu’une soirée coûterait moins
cher qu’un dîner, et permettrait de recevoir plus de monde. Le mariage
d’Hortense fit donc grand tapage.
Le maréchal prince de Wissembourg et le baron de Nucingen du
côté de la future, les comtes de Rastignac et Popinot du côté de
Steinbock, furent les témoins. Enfin, depuis la célébrité du comte
de Steinbock, les plus illustres membres de l’émigration polonaise
l’ayant recherché, l’artiste crut devoir les inviter. Le Conseil-d’État,
l’Administration dont faisait partie le baron, l’Armée qui voulait
honorer le comte de Forzheim, allaient être représentés par
leurs sommités. On compta sur deux cents invitations obligées. Qui
ne comprendra pas dès lors l’intérêt de la petite madame Marneffe
à paraître dans toute sa gloire au milieu d’une pareille assemblée?
Depuis un mois, la baronne consacrait le prix de ses diamants
au ménage de sa fille, après en avoir gardé les plus beaux pour le
trousseau. Cette vente produisit quinze mille francs, dont cinq
mille furent absorbés par le trousseau d’Hortense. Qu’était-ce que
dix mille francs pour meubler l’appartement des jeunes mariés, si
l’on songe aux exigences du luxe moderne? Mais monsieur et madame
Hulot jeune, le père Crevel et le comte de Forzheim firent
d’importants cadeaux, car le vieil oncle tenait en réserve une
somme pour l’argenterie. Grâce à tant de secours, une Parisienne
exigeante eût été satisfaite de l’installation du jeune ménage dans
l’appartement qu’il avait choisi, rue Saint-Dominique, près de
l’Esplanade des Invalides. Tout y était en harmonie avec leur amour
si pur, si franc, si sincère de part et d’autre.
Enfin le grand jour arriva, car ce devait être un aussi grand jour
pour le père que pour Hortense et Wenceslas: madame Marneffe
avait décidé de pendre la crémaillère chez elle le lendemain de sa
faute et du mariage des deux amoureux.
Qui n’a pas, une fois en sa vie, assisté à un bal de noces? Chacun
peut faire un appel à ses souvenirs, et sourira, certes, en
évoquant devant soi toutes ces personnes endimanchées, aussi bien
par la physionomie que par la toilette de rigueur. Si jamais fait social
a prouvé l’influence des milieux, n’est-ce pas celui-là? En
effet, l’endimanchement des uns réagit si bien sur les autres,
que les gens les plus habitués à porter des habits convenables ont
l’air d’appartenir à la catégorie de ceux pour qui la noce est une
fête comptée dans leur vie. Enfin, rappelez-vous ces gens graves,
ces vieillards, à qui tout est tellement indifférent qu’ils ont gardé
leurs habits noirs de tous les jours; et les vieux mariés dont la figure
annonce la triste expérience de la vie que les jeunes commencent,
et les plaisirs qui sont là comme le gaz acide carbonique
dans le vin de Champagne, et les jeunes filles envieuses, les femmes
occupées du succès de leur toilette, et les parents pauvres
dont la mise étriquée contraste avec les gens in fiocchi, et les
gourmands qui ne pensent qu’au souper, et les joueurs à jouer.
Tout est là, riches et pauvres, envieux et enviés, les philosophes
et les gens à illusions, tous groupés comme les plantes d’une corbeille
autour d’une fleur rare, la mariée. Un bal de noces, c’est le
monde en raccourci.
Au moment le plus animé, Crevel prit le baron par le bras et
lui dit à l’oreille de l’air le plus naturel du monde:—Tudieu!
quelle jolie femme que cette petite dame en rose qui te fusille de
ses regards...
—Qui?
—La femme de ce sous-chef que tu pousses, Dieu sait comme!
madame Marneffe.
—Comment sais-tu cela?
—Tiens, Hulot, je tâcherai de te pardonner tes torts envers
moi si tu veux me présenter chez elle, et moi je te recevrai chez
Héloïse. Tout le monde demande qui est cette charmante créature?
Es-tu sûr que personne de tes bureaux n’expliquera de quelle façon
la nomination de son mari a été signée?... Oh! heureux coquin,
elle vaut mieux qu’un bureau... Ah! je passerais bien à son bureau...
Voyons, soyons amis, Cinna?...
—Plus que jamais, dit le baron au parfumeur, et je te promets
d’être bon enfant. Dans un mois je te ferai dîner avec ce petit
ange-là... Car nous en sommes aux anges, mon vieux camarade.
Je te conseille de faire comme moi, de quitter les démons...
La cousine Bette, installée rue Vanneau, dans un joli petit appartement,
au troisième étage, quitta le bal à dix heures, pour
revenir voir les titres des douze cents francs de rente en deux inscriptions;
la nue propriété de l’une appartenait à la comtesse
Steinbock, et celle de l’autre à madame Hulot jeune. On comprend
alors comment monsieur Crevel avait pu parler à son ami Hulot de
madame Marneffe et connaître un secret ignoré de tout le monde;
car, monsieur Marneffe absent, la cousine Bette, le baron et Valérie
étaient les seuls à savoir ce mystère.
Le baron avait commis l’imprudence de faire présent à madame
Marneffe d’une toilette beaucoup trop luxueuse pour la femme
d’un sous-chef; les autres femmes furent jalouses et de la toilette
et de la beauté de Valérie. Il y eut des chuchotements sous les
éventails, car la détresse des Marneffe avait occupé la Division;
l’employé sollicitait des secours au moment où le baron s’était
amouraché de madame. D’ailleurs, Hector ne sut pas cacher son
ivresse en voyant le succès de Valérie qui, décente, pleine de
distinction, enviée, fut soumise à cet examen attentif que redoutent
tant les femmes en entrant pour la première fois dans un monde
nouveau.
Après avoir mis sa femme, sa fille et son gendre en voiture, le
baron trouva moyen de s’évader sans être aperçu, laissant à son
fils et à sa belle-fille le soin de jouer le rôle des maîtres de la maison.
Il monta dans la voiture de madame Marneffe et la reconduisit
chez elle; mais il la trouva muette et songeuse, presque mélancolique.
—Mon bonheur vous rend bien triste, Valérie, dit-il en l’attirant
à lui au fond de la voiture.
—Comment, mon ami, ne voulez-vous pas qu’une pauvre
femme ne soit pas toujours pensive en commettant sa première
faute, même quand l’infamie de son mari lui rend la liberté?...
Croyez-vous que je sois sans âme? sans croyance, sans religion?
Vous avez eu ce soir la joie la plus indiscrète, et vous m’avez
odieusement affichée. Vraiment, un collégien aurait été moins fat
que vous. Aussi toutes ces dames m’ont-elles déchirée à grand
renfort d’œillades et de mots piquants! Quelle est la femme qui ne
tient pas à sa réputation? Vous m’avez perdue. Ah! je suis bien à
vous, allez! et je n’ai plus pour excuser cette faute d’autre ressource
que de vous être fidèle. Monstre! dit-elle en riant et se
laissant embrasser, vous saviez bien ce que vous faisiez. Madame
Coquet, la femme de notre chef de bureau, est venue s’asseoir près
de moi pour admirer mes dentelles. «—C’est de l’Angleterre, a-t-elle
dit. Cela vous coûte-t-il cher, madame?—Je n’en sais rien,
lui ai-je répliqué. Ces dentelles me viennent de ma mère, je ne
suis pas assez riche pour en acheter de pareilles!»
Madame Marneffe avait fini, comme on voit, par tellement fasciner
le vieux Beau de l’Empire, qu’il croyait lui faire commettre
sa première faute, et lui avoir inspiré assez de passion pour lui
faire oublier tous ses devoirs. Elle se disait abandonnée par l’infâme
Marneffe, après trois jours de mariage, et par d’épouvantables
motifs. Depuis, elle était restée la plus sage jeune fille, et très heureuse,
car le mariage lui paraissait une horrible chose. De là
venait sa tristesse actuelle.
—S’il en était de l’amour comme du mariage?... dit-elle en
pleurant.
Ces coquets mensonges, que débitent presque toutes les femmes
dans la situation où se trouvait Valérie, faisaient entrevoir au baron
les roses du septième ciel. Aussi, Valérie fit-elle des façons, tandis
que l’amoureux artiste et Hortense attendaient peut-être impatiemment
que la baronne eût donné sa dernière bénédiction et son dernier
baiser à la jeune fille.
A sept heures du matin, le baron, au comble du bonheur, car
il avait trouvé la jeune fille la plus innocente et le diable le plus
consommé dans sa Valérie, revint relever monsieur et madame
Hulot jeune de leur corvée. Ces danseurs et ces danseuses, presque
étrangers à la maison, et qui finissent par s’emparer du terrain
à toutes les noces, se livraient à ces interminables dernières
contredanses nommées des cotillons, les joueurs de bouillote étaient
acharnés à leurs tables, le père Crevel gagnait six mille francs.
Les journaux, distribués par les porteurs, contenaient aux Faits-Paris
ce petit article:
«La célébration du mariage de monsieur le comte de Steinbock
et de mademoiselle Hortense Hulot, fille du baron Hulot d’Ervy,
Conseiller-d’État et directeur au Ministère de la guerre, nièce de
l’illustre comte de Forzheim, a eu lieu ce matin à Saint-Thomas-d’Aquin.
Cette solennité avait attiré beaucoup de monde. On remarquait
dans l’assistance quelques-unes de nos célébrités artistiques:
Léon de Lora, Joseph Bridau, Stidmann, Bixiou, les
notabilités de l’administration de la Guerre, du Conseil-d’État,
et plusieurs membres des deux Chambres; enfin les sommités de
l’émigration polonaise, les comtes Paz, Laginski, etc.
»Monsieur le comte Wenceslas de Steinbock est le petit-neveu
du célèbre général de Charles XII, roi de Suède. Le jeune comte
ayant pris part à l’insurrection polonaise, est venu chercher un
asile en France, où la juste célébrité de son talent lui a valu des
lettres de petite naturalité.»
Ainsi, malgré la détresse effroyable du baron Hulot d’Ervy, rien
de ce qu’exige l’opinion publique ne manqua, pas même la célébrité
donnée par les journaux au mariage de sa fille, dont la célébration
fut en tout point semblable à celui de Hulot fils avec mademoiselle
Crevel. Cette fête atténua les propos qui se tenaient sur
la situation financière du directeur, de même que la dot donnée à
sa fille expliqua la nécessité où il s’était trouvé de recourir au crédit.
Ici se termine en quelque sorte l’introduction de cette histoire.
Ce récit est au drame qui le complète, ce que sont les prémisses à
une proposition, ce qu’est toute exposition à toute tragédie classique.
Quand, à Paris, une femme a résolu de faire métier et marchandise
de sa beauté, ce n’est pas une raison pour qu’elle fasse fortune.
On y rencontre d’admirables créatures, très-spirituelles, dans
une affreuse médiocrité, finissant très-mal une vie commencée par
les plaisirs. Voici pourquoi: Se destiner à la carrière honteuse des
courtisanes, avec l’intention d’en palper les avantages, tout en
gardant la robe d’une honnête bourgeoise mariée, ne suffit pas.
Le Vice n’obtient pas facilement ses triomphes; il a cette similitude
avec le Génie, qu’ils exigent tous deux un concours de circonstances
heureuses pour opérer le cumul de la fortune et du talent.
Supprimez les phases étranges de la Révolution, l’Empereur
n’existe plus, il n’aurait plus été qu’une seconde édition de Fabert.
La beauté vénale sans amateurs, sans célébrité, sans la croix de
déshonneur que lui valent des fortunes dissipées, c’est un Corrége
dans un grenier, c’est le Génie expirant dans sa mansarde. Une
Laïs à Paris doit donc, avant tout, trouver un homme riche qui se
passionne assez pour lui donner son prix. Elle doit surtout conserver
une grande élégance qui, pour elle, est une enseigne, avoir
d’assez bonnes manières pour flatter l’amour-propre des hommes,
posséder cet esprit à la Sophie Arnould, qui réveille l’apathie des
riches; enfin elle doit se faire désirer par les libertins en paraissant
être fidèle à un seul, dont le bonheur est alors envié.
Ces conditions, que ces sortes de femmes appellent la chance,
se réalisent assez difficilement à Paris, quoique ce soit une ville
pleine de millionnaires, de désœuvrés, de gens blasés et à fantaisies.
La Providence a sans doute protégé fortement en ceci les ménages
d’employés et la petite bourgeoisie, pour qui ces obstacles sont au
moins doublés par le milieu dans lequel ils accomplissent leurs évolutions.
Néanmoins, il se trouve encore assez de madame Marneffe à
Paris, pour que Valérie doive figurer comme un type dans cette histoire
des mœurs. De ces femmes, les unes obéissent à la fois à des
passions vraies et à la nécessité, comme madame Colleville qui fut
pendant si long-temps attachée à l’un des plus célèbres orateurs du
côté gauche, le banquier Keller; les autres sont poussées par la vanité,
comme madame de la Baudraye, restée à peu près honnête
malgré sa fuite avec Lousteau; celles-ci sont entraînées par les exigences
de la toilette, et celles-là par l’impossibilité de faire vivre un
ménage avec des appointements évidemment trop faibles. La parcimonie
de l’État ou des chambres, si vous voulez, cause bien des
malheurs, engendre bien des corruptions. On s’apitoie en ce moment
beaucoup sur le sort des classes ouvrières, on les présente
comme égorgées par les fabricants; mais l’État est plus dur cent
fois que l’industriel le plus avide; il pousse, en fait de traitements,
l’économie jusqu’au non-sens. Travaillez beaucoup, l’Industrie vous
paye en raison de votre travail; mais que donne l’État à tant d’obscurs
et dévoués travailleurs?
Dévier du sentier de l’honneur, est pour la femme mariée un
crime inexcusable; mais il est des degrés dans cette situation. Quelques
femmes, loin d’être dépravées, cachent leurs fautes et demeurent
d’honnêtes femmes en apparence, comme les deux dont
les aventures viennent d’être rappelées; tandis que certaines d’entre
elles joignent à leurs fautes les ignominies de la spéculation. Madame
Marneffe est donc en quelque sorte le type de ces ambitieuses
courtisanes mariées qui, de prime abord, acceptent la dépravation
dans toutes ses conséquences, et qui sont décidées à faire fortune en
s’amusant, sans scrupule sur les moyens; mais elles ont presque
toujours, comme madame Marneffe, leurs maris pour embaucheurs
et pour complices. Ces Machiavels en jupon sont les femmes les plus
dangereuses; et, de toutes les mauvaises espèces de Parisiennes,
c’est la pire. Une vraie courtisane, comme les Josépha, les Schontz,
les Malaga, les Jenny Cadine, etc., porte dans la franchise de sa situation
un avertissement aussi lumineux que la lanterne rouge de
la Prostitution, ou que les quinquets du Trente-et-Quarante. Un
homme sait alors qu’il s’en va là de sa ruine. Mais la doucereuse
honnêteté, mais les semblants de vertu, mais les façons hypocrites
d’une femme mariée qui ne laisse jamais voir que les besoins vulgaires
d’un ménage, et qui se refuse en apparence aux folies, entraîne
à des reines sans éclat, et qui sont d’autant plus singulières
qu’on les excuse en ne se les expliquant point. C’est l’ignoble livre
de dépense et non la joyeuse fantaisie qui dévore des fortunes. Un
père de famille se ruine sans gloire, et la grande consolation de la
vanité satisfaite lui manque dans la misère.
Cette tirade ira comme une flèche au cœur de bien des familles.
On voit des madame Marneffe à tous les étages de l’État social, et
même au milieu des cours; car Valérie est une triste réalité, moulée
sur le vif dans ses plus légers détails. Malheureusement, ce portrait
ne corrigera personne de la manie d’aimer des anges au doux
sourire, à l’air rêveur, à figures candides, dont le cœur est un
coffre-fort.
Environ trois ans après le mariage d’Hortense, en 1841, le baron
Hulot d’Ervy passait pour s’être rangé, pour avoir dételé, selon
l’expression du premier chirurgien de Louis XV, et madame Marneffe
lui coûtait cependant deux fois plus que ne lui avait coûté
Josépha. Mais Valérie, quoique toujours bien mise, affectait la
simplicité d’une femme mariée à un sous-chef; elle gardait son
luxe pour ses robes de chambre, pour sa tenue à la maison. Elle
faisait ainsi le sacrifice de ses vanités de Parisienne à son Hector
chéri. Néanmoins, quand elle allait au spectacle, elle s’y montrait
toujours avec un joli chapeau, dans une toilette de la dernière élégance;
le baron l’y conduisait en voiture, dans une loge choisie.
L’appartement, qui occupait rue Vanneau tout le second étage
d’un hôtel moderne sis entre cour et jardin, respirait l’honnêteté.
Le luxe consistait en perses tendues, en beaux meubles bien commodes.
La chambre à coucher, par exception, offrait les profusions
étalées par les Jenny Cadine et les Schontz. C’était des rideaux en
dentelle, des cachemires, des portières en brocart, une garniture
de cheminée dont les modèles avaient été faits par Stidmann, un
petit Dunkerque encombré de merveilles. Hulot n’avait pas voulu
voir sa Valérie dans un nid inférieur en magnificence au bourbier
d’or et de perles d’une Josépha. Les deux pièces principales, le salon
et la salle à manger, avaient été meublées, l’une en damas rouge,
et l’autre en bois de chêne sculpté. Mais, entraîné par le désir de
mettre tout en harmonie, au bout de six mois, le baron avait ajouté
le luxe solide au luxe éphémère, en offrant de grandes valeurs mobilières,
comme par exemple une argenterie dont la facture dépassait
vingt-quatre mille francs.
La maison de madame Marneffe acquit en deux ans la réputation
d’être très-agréable. On y jouait. Valérie, elle-même, fut promptement
signalée comme une femme aimable et spirituelle. On répandit
le bruit, pour justifier son changement de situation, d’un
immense legs que son père naturel, le maréchal Montcornet, lui
avait transmis par un fidéicommis. Dans une pensée d’avenir, Valérie
avait ajouté l’hypocrisie religieuse à son hypocrisie sociale.
Exacte aux offices le dimanche, elle eut tous les honneurs de la
piété. Elle quêta, devint dame de charité, rendit le pain bénit,
et fit quelque bien dans le quartier, le tout aux dépens d’Hector.
Tout chez elle se passait donc convenablement. Aussi, beaucoup
de gens affirmaient-ils la pureté de ses relations avec le baron, en
objectant l’âge du Conseiller-d’État, à qui l’on prêtait un goût platonique
pour la gentillesse d’esprit, le charme des manières, la conversation
de madame Marneffe, à peu près pareil à celui de feu
Louis XVIII pour les billets bien tournés.
Le baron se retirait vers minuit avec tout le monde, et rentrait
un quart d’heure après. Le secret de ce secret profond, le voici:
Les portiers de la maison étaient monsieur et madame Olivier,
qui, par la protection du baron, ami du propriétaire en quête d’un
concierge, avaient passé de leur loge obscure et peu lucrative de
la rue du Doyenné dans la productive et magnifique loge de la rue
Vanneau. Or, madame Olivier, ancienne lingère de la maison de
Charles X, et tombée de cette position avec la monarchie légitime,
avait trois enfants. L’aîné, déjà petit-clerc de notaire, était l’objet
de l’adoration des époux Olivier. Ce Benjamin, menacé d’être soldat
pendant six ans, allait voir sa brillante carrière interrompue, lorsque
madame Marneffe le fit exempter du service militaire pour un
de ces vices de conformation que les conseils de révision savent découvrir
quand ils en sont priés à l’oreille par quelque puissance
ministérielle. Olivier, ancien piqueur de Charles X, et son épouse,
auraient donc remis Jésus en croix pour le baron Hulot, et pour
madame Marneffe.
Que pouvait dire le monde à qui l’antécédent du Brésilien, monsieur
Montès de Montéjanos, était inconnu? Rien. Le monde est
d’ailleurs plein d’indulgence pour la maîtresse d’un salon où l’on
s’amuse. Madame Marneffe ajoutait enfin, à tous ses agréments,
l’avantage bien prisé d’être une puissance occulte. Ainsi Claude
Vignon, devenu secrétaire du maréchal prince de Wissembourg,
et qui rêvait d’appartenir au Conseil d’État en qualité de maître
des requêtes, était un habitué de ce salon, où vinrent quelques députés
bons enfants et joueurs. La société de madame Marneffe s’était
composée avec une sage lenteur; les agrégations ne s’y formaient
qu’entre gens d’opinions et de mœurs conformes, intéressés
à se soutenir, à proclamer les mérites infinis de la maîtresse de la
maison. Le compérage, retenez cet axiome, est la vraie Sainte-Alliance
à Paris. Les intérêts finissent toujours par se diviser, les
gens vicieux s’entendent toujours.
Dès le troisième mois de son installation rue Vanneau, madame
Marneffe avait reçu monsieur Crevel, devenu tout aussitôt maire de
son Arrondissement et officier de la Légion-d’Honneur. Crevel hésita
longtemps: il s’agissait de quitter ce célèbre uniforme de garde
national dans lequel il se pavanait aux Tuileries, en se croyant aussi
militaire que l’Empereur; mais l’ambition, conseillée par madame
Marneffe, fut plus forte que la vanité. Monsieur le maire avait jugé
ses liaisons avec mademoiselle Héloïse Brisetout comme tout à fait
incompatibles avec son attitude politique. Longtemps avant son
avénement au trône bourgeois de la mairie, ses galanteries furent
enveloppées d’un profond mystère. Mais Crevel, comme on le devine,
avait payé le droit de prendre, aussi souvent qu’il le pourrait,
sa revanche de l’enlèvement de Josépha, par une inscription de six
mille francs de rente, au nom de Valérie Fortin, épouse séparée de
biens du sieur Marneffe. Valérie, douée peut-être par sa mère du
génie particulier à la femme entretenue, devina d’un seul coup
d’œil le caractère de cet adorateur grotesque. Ce mot: «Je n’ai jamais
eu de femme du monde!» dit par Crevel à Lisbeth, et rapporté
par Lisbeth à sa chère Valérie, avait été largement escompté
dans la transaction à laquelle elle dut ses six mille francs de rente
en cinq pour cent. Depuis, elle n’avait jamais laissé diminuer son
prestige aux yeux de l’ancien commis-voyageur de César Birotteau.
Crevel avait fait un mariage d’argent en épousant la fille d’un
meunier de la Brie, fille unique d’ailleurs et dont les héritages entraient
pour les trois quarts dans sa fortune, car les détaillants s’enrichissent,
la plupart du temps, moins par les affaires que par l’alliance
de la Boutique et de l’Économie rurale. Un grand nombre des
fermiers, des meuniers, des nourrisseurs, des cultivateurs aux environs
de Paris rêvent pour leurs filles les gloires du comptoir, et
voient dans un détaillant, dans un bijoutier, dans un changeur, un
gendre beaucoup plus selon leur cœur qu’un notaire ou qu’un avoué
dont l’élévation sociale les inquiète; ils ont peur d’être méprisés
plus tard par ces sommités de la Bourgeoisie. Madame Crevel,
femme assez laide, très-vulgaire et sotte, morte à temps, n’avait
pas donné d’autres plaisirs à son mari que ceux de la paternité.
Or, au début de sa carrière commerciale, ce libertin, enchaîné
par les devoirs de son état et contenu par l’indigence, avait joué le
rôle de Tantale. En rapport, selon son expression, avec les femmes
les plus comme il faut de Paris, il les reconduisait avec des salutations
de boutiquier en admirant leur grâce, leur façon de porter
les modes, et tous les effets innommés de ce qu’on appelle la race.
S’élever jusqu’à l’une de ces fées de salon, était un désir conçu depuis
sa jeunesse et comprimé dans son cœur. Obtenir les faveurs
de madame Marneffe fut donc non-seulement pour lui l’animation
de sa chimère, mais encore une affaire d’orgueil, de vanité, d’amour-propre,
comme on l’a vu. Son ambition s’accrut par le succès.
Il éprouva d’énormes jouissances de tête, et, lorsque la tête est
prise, le cœur s’en ressent, le bonheur décuple. Madame Marneffe
présenta d’ailleurs à Crevel des recherches qu’il ne soupçonnait pas,
car ni Josépha ni Héloïse ne l’avaient aimé; tandis que madame Marneffe
jugea nécessaire de bien tromper cet homme en qui elle voyait
une caisse éternelle. Les tromperies de l’amour vénal sont plus charmantes
que la réalité. L’amour vrai comporte des querelles de moineaux
où l’on se blesse au vif; mais la querelle pour rire est, au
contraire, une caresse faite à l’amour-propre de la dupe. Ainsi, la
rareté des entrevues maintenait chez Crevel le désir à l’état de passion.
Il s’y heurtait toujours contre la dureté vertueuse de Valérie
qui jouait le remords, qui parlait de ce que son père devait penser
d’elle dans le paradis des braves. Il avait à vaincre une espèce de
froideur de laquelle la fine commère lui faisait croire qu’il triomphait,
elle paraissait céder à la passion folle de ce bourgeois; mais
elle reprenait, comme honteuse, son orgueil de femme décente et
ses airs de vertu, ni plus ni moins qu’une Anglaise, et aplatissait
toujours son Crevel sous le poids de sa dignité, car Crevel l’avait
de prime abord avalée vertueuse. Enfin, Valérie possédait des spécialités
de tendresse qui la rendaient indispensable à Crevel aussi
bien qu’au baron. En présence du monde, elle offrait la réunion
enchanteresse de la candeur pudique et rêveuse, de la décence irréprochable,
et de l’esprit rehaussé par la gentillesse, par la grâce,
par les manières de la créole; mais, dans le tête-à-tête, elle dépassait
les courtisanes, elle y était drôle, amusante, fertile en inventions
nouvelles. Ce contraste plaît énormément à l’individu du genre
Crevel; il est flatté d’être l’unique auteur de cette comédie, il la
croit jouée à son seul profit, et il rit de cette délicieuse hypocrisie,
en admirant la comédienne.
Valérie s’était admirablement approprié le baron Hulot, elle l’avait
obligé à vieillir par une de ces flatteries fines qui peuvent servir
à peindre l’esprit diabolique de ces sortes de femmes. Chez les
organisations privilégiées, il arrive un moment où, comme une place
assiégée qui fait long-temps bonne contenance, la situation vraie se
déclare. En prévoyant la dissolution prochaine du Beau de l’Empire,
Valérie jugea nécessaire de la hâter.—«Pourquoi te gênes-tu,
mon vieux grognard? lui dit-elle six mois après leur mariage clandestin
et doublement adultère. Aurais-tu donc des prétentions?
voudrais-tu m’être infidèle? Moi, je te trouverai bien mieux si tu
ne te fardes plus. Fais-moi le sacrifice de tes grâces postiches. Crois-tu
que c’est deux sous de vernis mis à tes bottes, ta ceinture en
caoutchouc, ton gilet de force et ton faux toupet que j’aime en toi?
D’ailleurs, plus tu seras vieux, moins j’aurai peur de me voir enlever
mon Hulot par une rivale!» Croyant donc à l’amitié divine
autant qu’à l’amour de madame Marneffe avec laquelle il comptait
finir sa vie, le Conseiller-d’État avait suivi ce conseil privé en cessant
de se teindre les favoris et les cheveux. Après avoir reçu de Valérie
cette touchante déclaration, le grand et bel Hector se montra
tout blanc un beau matin. Madame Marneffe prouva facilement à
son cher Hector qu’elle avait cent fois vu la ligne blanche formée
par la pousse des cheveux.
—Les cheveux blancs vont admirablement à votre figure, dit-elle
en le voyant, ils l’adoucissent, vous êtes infiniment mieux,
vous êtes charmant.
Enfin le baron, une fois lancé dans ce chemin, ôta son gilet de
peau, son corset; il se débarrassa de toutes ses bricoles. Le ventre
tomba, l’obésité se déclara. Le chêne devint une tour, et la pesanteur
des mouvements fut d’autant plus effrayante, que le baron
vieillissait prodigieusement en jouant le rôle de Louis XII. Les
sourcils restèrent noirs et rappelèrent vaguement le bel Hulot,
comme dans quelques pans de murs féodaux un léger détail de
sculpture demeure pour faire apercevoir ce que fut le château dans
son beau temps. Cette discordance rendait le regard, vif et jeune
encore, d’autant plus singulier dans ce visage bistré que, là où
pendant si longtemps fleurirent des tons de chair à la Rubens, on
voyait, par certaines meurtrissures et dans le sillon tendu de la ride,
les efforts d’une passion en rébellion avec la nature. Hulot fut alors
une de ces belles ruines humaines où la virilité ressort par des espèces
de buissons aux oreilles, au nez, aux doigts, en produisant
l’effet des mousses poussées sur les monuments presque éternels de
l’Empire romain.
Comment Valérie avait-elle pu maintenir Crevel et Hulot, côte
à côte chez elle, alors que le vindicatif chef de bataillon voulait
triompher bruyamment de Hulot? Sans répondre immédiatement
à cette question, qui sera résolue par le drame, on peut faire observer
que Lisbeth et Valérie avaient inventé à elles deux une prodigieuse
machine dont le jeu puissant aidait à ce résultat. Marneffe,
en voyant sa femme embellie par le milieu dans lequel elle trônait,
comme le soleil d’un système sidéral, paraissait, aux yeux du
monde, avoir senti ses feux se rallumer pour elle, il en était devenu
fou. Si cette jalousie faisait du sieur Marneffe un trouble-fête, elle
donnait un prix extraordinaire aux faveurs de Valérie. Marneffe témoignait
néanmoins une confiance en son directeur, qui dégénérait
en une débonnaireté presque ridicule. Le seul personnage qui
l’offusquât était précisément Crevel.
Marneffe, détruit par ces débauches particulières aux grandes
capitales, décrites par les poëtes romains, et pour lesquelles notre
pudeur moderne n’a point de nom, était devenu hideux comme une
figure anatomique en cire. Mais cette maladie ambulante, vêtue de
beau drap, balançait ses jambes en échalas dans un élégant pantalon.
Cette poitrine desséchée se parfumait de linge blanc, et le
musc éteignait les fétides senteurs de la pourriture humaine. Cette
laideur du vice expirant et chaussé en talons rouges, car Valérie
avait mis Marneffe en harmonie avec sa fortune, avec sa croix,
avec sa place, épouvantait Crevel, qui ne soutenait pas facilement
le regard des yeux blancs du sous-chef. Marneffe était le cauchemar
du maire. En s’apercevant du singulier pouvoir que Lisbeth et sa
femme lui avaient conféré, ce mauvais drôle s’en amusait, il en
jouait comme d’un instrument; et, les cartes de salon étant la dernière
ressource de cette âme aussi usée que le corps, il plumait
Crevel, qui se croyait obligé de filer doux avec le respectable
fonctionnaire qu’il trompait!
En voyant Crevel si petit garçon avec cette hideuse et infâme
momie, dont la corruption était pour le maire lettres closes, en le
voyant surtout si profondément méprisé par Valérie, qui riait de
Crevel comme on rit d’un bouffon, vraisemblablement le baron se
croyait tellement à l’abri de toute rivalité, qu’il l’invitait constamment
à dîner.
Valérie, protégée par ces deux passions en sentinelle à ses côtés
et par un mari jaloux, attirait tous les regards, excitait tous les
désirs, dans le cercle où elle rayonnait. Ainsi, tout en gardant les
apparences, elle était arrivée, en trois ans environ, à réaliser les
conditions les plus difficiles du succès que cherchent les courtisanes,
et qu’elles accomplissent si rarement, aidées par le scandale, par
leur audace et par l’éclat de leur vie au soleil. Comme un diamant
bien taillé que Chanor aurait délicieusement serti, la beauté de Valérie,
naguère enfouie dans la mine de la rue du Doyenné, valait
plus que sa valeur, elle faisait des malheureux!... Claude Vignon
aimait Valérie en secret.
Cette explication rétrospective, assez nécessaire quand on revoit
les gens à trois ans d’intervalle, est comme le bilan de Valérie.
Voici maintenant celui de son associée Lisbeth.
La cousine Bette occupait dans la maison Marneffe la position
d’une parente qui aurait cumulé les fonctions de dame de compagnie
et de femme de charge; mais elle ignorait les doubles humiliations
qui, la plupart du temps, affligent les créatures assez malheureuses
pour accepter ces positions ambiguës. Lisbeth et Valérie offraient le
touchant spectacle d’une de ces amitiés si vives et si peu probables
entre femmes, que les Parisiens, toujours trop spirituels, les calomnient
aussitôt. Le contraste de la mâle et sèche nature de la
Lorraine avec la jolie nature créole de Valérie servit la calomnie.
Madame Marneffe avait d’ailleurs, sans le savoir, donné du poids
aux commérages par le soin qu’elle prit de son amie, dans un intérêt
matrimonial qui devait, comme on va le voir, rendre complète
la vengeance de Lisbeth. Une immense révolution s’était accomplie
chez la cousine Bette; Valérie qui voulut l’habiller, en avait tiré le
plus grand parti. Cette singulière fille, maintenant soumise au corset,
faisait fine taille, consommait de la bandoline pour sa chevelure
lissée, acceptait ses robes telles que les lui livrait la couturière,
portait des brodequins de choix et des bas de soie gris, d’ailleurs
compris par les fournisseurs dans les mémoires de Valérie, et
payés par qui de droit. Ainsi restaurée, toujours en cachemire
jaune, Bette eût été méconnaissable à qui l’eût revue après ces trois
années. Cet autre diamant noir, le plus rare des diamants, taillé
par une main habile et monté dans le chaton qui lui convenait,
était apprécié par quelques employés ambitieux à toute sa valeur.
Qui voyait la Bette pour la première fois, frémissait involontairement
à l’aspect de la sauvage poésie que l’habile Valérie avait su
mettre en relief en cultivant par la toilette cette Nonne sanglante,
en encadrant avec art par des bandeaux épais cette sèche figure
olivâtre où brillaient des yeux d’un noir assorti à celui de la chevelure,
en faisant valoir cette taille inflexible. Bette, comme une
Vierge de Cranach et de Van Eyck, comme une Vierge byzantine,
sorties de leurs cadres, gardait la roideur, la correction de ces figures
mystérieuses, cousines germaines des Isis et des divinités
mises en gaîne par les sculpteurs égyptiens. C’était du granit, du
basalte, du porphyre qui marchait. A l’abri du besoin pour le reste
de ses jours, la Bette était d’une humeur charmante, elle apportait
avec elle la gaieté partout où elle allait dîner. Le baron payait
d’ailleurs le loyer du petit appartement meublé, comme on le sait,
de la défroque du boudoir et de la chambre de son amie Valérie.—«Après
avoir commencé, disait-elle, la vie en vraie chèvre affamée,
je la finis en lionne.» Elle continuait à confectionner les
ouvrages les plus difficiles de la passementerie pour monsieur Rivet,
seulement afin, disait-elle, de ne pas perdre son temps. Et cependant
sa vie était, comme on va le voir, excessivement occupée;
mais il est dans l’esprit des gens venus de la campagne de ne jamais
abandonner le gagne-pain, ils ressemblent aux juifs en ceci.
Tous les matins, la cousine Bette allait elle-même à la grande
halle, au petit jour, avec la cuisinière. Dans le plan de la Bette, le
livre de dépense, qui ruinait le baron Hulot, devait enrichir sa
chère Valérie, et l’enrichissait effectivement.
Quelle est la maîtresse de maison qui n’a pas, depuis 1838,
éprouvé les funestes résultats des doctrines antisociales répandues
dans les classes inférieures par des écrivains incendiaires? Dans
tous les ménages, la plaie des domestiques est aujourd’hui la plus
vive de toutes les plaies financières. A de très-rares exceptions près,
et qui mériteraient le prix Monthyon, un cuisinier et une cuisinière
sont des voleurs domestiques, des voleurs gagés, effrontés, de qui
le gouvernement s’est complaisamment fait le recéleur, en développant
ainsi la pente au vol, presque autorisée chez les cuisinières
par l’antique plaisanterie sur l’anse du panier. Là où ces femmes
cherchaient autrefois quarante sous pour leur mise à la loterie,
elles prennent aujourd’hui cinquante francs pour la caisse
d’épargne. Et les froids puritains qui s’amusent à faire en France
des expériences philanthropiques, croient avoir moralisé le peuple!
Entre la table des maîtres et le marché, les gens ont établi leur
octroi secret, et la ville de Paris n’est pas si habile à percevoir ses
droits d’entrée, qu’ils le sont à prélever les leurs sur toute chose.
Outre les cinquante pour cent dont ils grèvent les provisions de
bouche, ils exigent de fortes étrennes des fournisseurs. Les marchands
les plus hauts placés tremblent devant cette puissance occulte;
ils la soldent sans mot dire, tous: carrossiers, bijoutiers,
tailleurs, etc. A qui tente de les surveiller, les domestiques répondent
par des insolences, ou par les bêtises coûteuses d’une feinte
maladresse; ils prennent aujourd’hui des renseignements sur les
maîtres, comme autrefois les maîtres en prenaient sur eux. Le mal,
arrivé véritablement au comble, et contre lequel les tribunaux
commencent à sévir, mais en vain, ne peut disparaître que par une
loi qui astreindra les domestiques à gages au livret de l’ouvrier. Le
mal cesserait alors comme par enchantement. Tout domestique
étant tenu de produire son livret, et les maîtres étant obligés d’y
consigner les causes du renvoi, la démoralisation rencontrerait certainement
un frein puissant. Les gens occupés de la haute politique
du moment ignorent jusqu’où va la dépravation des classes
inférieures à Paris: elle est égale à la jalousie qui les dévore.
La Statistique est muette sur le nombre effrayant d’ouvriers de
vingt ans qui épousent des cuisinières de quarante et de cinquante
ans enrichies par le vol. On frémit en pensant aux suites d’unions
pareilles au triple point de vue de la criminalité, de l’abâtardissement
de la race et des mauvais ménages. Quant au mal purement
financier produit par les vols domestiques, il est énorme au point
de vue politique. La vie ainsi renchérie du double, interdit le superflu
dans beaucoup de ménages. Le superflu!... c’est la moitié du
commerce des États, comme il est l’élégance de la vie. Les livres,
les fleurs sont aussi nécessaires que le pain à beaucoup de gens.
Lisbeth, à qui cette affreuse plaie des maisons parisiennes était
connue, pensait à diriger le ménage de Valérie, en lui promettant
son appui dans la scène terrible où toutes deux elles s’étaient juré
d’être comme deux sœurs. Donc elle avait attiré, du fond des Vosges,
une parente du côté maternel, ancienne cuisinière de l’évêque
de Nancy, vieille fille pieuse et d’une excessive probité. Craignant
néanmoins son inexpérience à Paris, et surtout les mauvais conseils,
qui gâtent tant de ces loyautés si fragiles, Lisbeth accompagnait
Mathurine à la grande Halle, et tâchait de l’habituer à savoir acheter.
Connaître le véritable prix des choses pour obtenir le respect du
vendeur, manger des mets sans actualité, comme le poisson, par
exemple, quand ils ne sont pas chers, être au courant de la valeur
des comestibles et en pressentir la hausse pour acheter en baisse,
cet esprit de ménagère est, à Paris, le plus nécessaire à l’économie
domestique. Comme Mathurine touchait de bons gages, qu’on
l’accablait de cadeaux, elle aimait assez la maison pour être heureuse
des bons marchés. Aussi depuis quelque temps rivalisait-elle
avec Lisbeth, qui la trouvait assez formée, assez sûre, pour ne
plus aller à la halle que les jours où Valérie avait du monde, ce
qui, par parenthèse, arrivait assez souvent. Voici pourquoi.
Le baron avait commencé par garder le plus strict décorum;
mais sa passion pour madame Marneffe était en peu de temps devenue
si vive, si avide, qu’il désira la quitter le moins possible.
Après y avoir dîné quatre fois par semaine, il trouva charmant d’y
manger tous les jours. Six mois après le mariage de sa fille, il
donna deux mille francs par mois à titre de pension. Madame Marneffe
invitait les personnes que son cher baron désirait traiter.
D’ailleurs, le dîner était toujours fait pour six personnes, le baron
pouvait en amener trois à l’improviste. Lisbeth réalisa par son économie
le problème extraordinaire d’entretenir splendidement cette
table pour la somme de mille francs, et donner mille francs par
mois à madame Marneffe. La toilette de Valérie étant payée largement
par Crevel et par le baron, les deux amies trouvaient encore
un billet de mille francs par mois sur cette dépense. Aussi cette
femme si pure, si candide, possédait-elle alors environ cent cinquante
mille francs d’économies. Elle avait accumulé ses rentes et
ses bénéfices mensuels en les capitalisant et les grossissant de gains
énormes dus à la générosité avec laquelle Crevel faisait participer
le capital de sa petite duchesse au bonheur de ses opérations financières.
Crevel avait initié Valérie à l’argot et aux spéculations de
la Bourse; et, comme toutes les Parisiennes, elle était promptement
devenue plus forte que son maître. Lisbeth, qui ne dépensait pas
un liard de ses douze cents francs, dont le loyer et la toilette étaient
payés, qui ne sortait pas un sou de sa poche, possédait également
un petit capital de cinq à six mille francs que Crevel lui faisait paternellement
valoir.
L’amour du baron et celui de Crevel étaient néanmoins une rude
charge pour Valérie. Le jour où le récit de ce drame recommence,
excitée par l’un de ces événements qui font dans la vie l’office de
la cloche aux coups de laquelle s’amassent les essaims, Valérie était
montée chez Lisbeth pour s’y livrer à ces bonnes élégies, longuement
parlées, espèces de cigarettes fumées à coups de langue, par
lesquelles les femmes endorment les petites misères de leur vie.
—Lisbeth, mon amour, ce matin, deux heures de Crevel à
faire, c’est bien assommant! Oh! comme je voudrais pouvoir t’y
envoyer à ma place!
—Malheureusement cela ne se peut pas, dit Lisbeth en souriant.
Je mourrai vierge.
—Être à ces deux vieillards! il y a des moments où j’ai honte
de moi! Ah! si ma pauvre mère me voyait!
—Tu me prends pour Crevel, répondit Lisbeth.
—Dis-moi, ma chère petite Bette, que tu ne me méprises
pas?...
—Ah! si j’étais jolie, en aurais-je eu... des aventures! s’écria
Lisbeth. Te voilà justifiée.
—Mais tu n’aurais écouté que ton cœur, dit madame Marneffe
en soupirant.
—Bah! répondit Lisbeth, Marneffe est un mort qu’on a oublié
d’enterrer, le baron est comme ton mari, Crevel est ton adorateur;
je te vois, comme toutes les femmes, parfaitement en règle.
—Non, ce n’est pas là, chère adorable fille, d’où vient la douleur,
tu ne veux pas m’entendre...
—Oh! si!... s’écria la Lorraine, car le sous-entendu fait partie
de ma vengeance. Que veux-tu?... j’y travaille.
—Aimer Wenceslas à en maigrir, et ne pouvoir réussir à le
voir! dit Valérie en se détirant les bras; Hulot lui propose de venir
dîner ici, mon artiste refuse! Il ne se sait pas idolâtré, ce monstre
d’homme! Qu’est-ce que sa femme? de la jolie chair! oui, elle est
belle, mais moi, je me sens: je suis pire!
—Sois tranquille, ma petite fille, il viendra, dit Lisbeth du ton
dont parlent les nourrices aux enfants qui s’impatientent, je le veux...
—Mais, quand?
—Peut-être cette semaine.
—Laisse-moi t’embrasser.
Comme on le voit, ces deux femmes n’en faisaient qu’une; toutes
les actions de Valérie, même les plus étourdies, ses plaisirs, ses
bouderies se décidaient après de mûres délibérations entre elles.
Lisbeth, étrangement émue de cette vie de courtisane, conseillait
Valérie en tout, et poursuivait le cours de ses vengeances avec
une impitoyable logique. Elle adorait d’ailleurs Valérie, elle en
avait fait sa fille, son amie, son amour; elle trouvait en elle l’obéissance
des créoles, la mollesse de la voluptueuse; elle babillait
avec elle tous les matins avec bien plus de plaisir qu’avec Wenceslas,
elles pouvaient rire de leurs communes malices, de la sottise
des hommes, et recompter ensemble les intérêts grossissants de
leurs trésors respectifs. Lisbeth avait d’ailleurs rencontré, dans son
entreprise et dans son amitié nouvelle, une pâture à son activité
bien autrement abondante que dans son amour insensé pour Wenceslas.
Les jouissances de la haine satisfaite sont les plus ardentes,
les plus fortes au cœur. L’amour est en quelque sorte l’or, et la
haine est le fer de cette mine à sentiments qui gît en nous. Enfin
Valérie offrait, dans toute sa gloire, à Lisbeth, cette beauté qu’elle
adorait, comme on adore tout ce qu’on ne possède pas, beauté
bien plus maniable que celle de Wenceslas qui, pour elle, avait
toujours été froid et insensible.
Après bientôt trois ans, Lisbeth commençait à voir les progrès
de la sape souterraine à laquelle elle consumait sa vie et dévouait
son intelligence. Lisbeth pensait, madame Marneffe agissait. Madame
Marneffe était la hache, Lisbeth était la main qui la manie,
et la main démolissait à coups pressés cette famille qui, de jour en
jour, lui devenait plus odieuse, car on hait de plus en plus, comme
on aime tous les jours davantage, quand on aime. L’amour et la
haine sont des sentiments qui s’alimentent par eux-mêmes; mais,
des deux, la haine a la vie la plus longue. L’amour a pour bornes
des forces limitées, il tient ses pouvoirs de la vie et de la prodigalité;
la haine ressemble à la mort, à l’avarice, elle est en quelque
sorte une abstraction active, au-dessus des êtres et des choses.
Lisbeth, entrée dans l’existence qui lui était propre, y déployait
toutes ses facultés; elle régnait à la manière des jésuites, en puissance
occulte. Aussi la régénérescence de sa personne était-elle
complète. Sa figure resplendissait. Lisbeth rêvait d’être madame la
maréchale Hulot.
Cette scène où les deux amies se disaient crûment leurs moindres
pensées sans prendre de détours dans l’expression, avait lieu précisément
au retour de la Halle, où Lisbeth était allée préparer les
éléments d’un dîner fin. Marneffe, qui convoitait la place de monsieur
Coquet, le recevait avec la vertueuse madame Coquet, et
Valérie espérait faire traiter de la démission du chef de bureau par
Hulot le soir même. Lisbeth s’habillait pour se rendre chez la baronne,
où elle dînait.
—Tu nous reviendras pour servir le thé, ma Bette? dit Valérie.
—Je l’espère...
—Comment, tu l’espères? en serais-tu venue à coucher avec
Adeline pour boire ses larmes pendant qu’elle dort?
—Si cela se pouvait! répondit Lisbeth en riant, je ne dirais pas
non. Elle expie son bonheur, je suis heureuse, je me souviens de
mon enfance. Chacun son tour. Elle sera dans la boue, et moi! je
serai comtesse de Forzheim!...
Lisbeth se dirigea vers la rue Plumet, où elle allait depuis quelque
temps, comme on va au spectacle, pour s’y repaître d’émotions.
L’appartement choisi par Hulot pour sa femme consistait en une
grande et vaste antichambre, un salon et une chambre à coucher
avec cabinet de toilette. La salle à manger était latéralement contiguë
au salon. Deux chambres de domestique et une cuisine, situées
au troisième étage, complétaient ce logement, digne encore
d’un Conseiller-d’État, directeur à la Guerre. L’hôtel, la cour et
l’escalier étaient majestueux. La baronne, obligée de meubler son
salon, sa chambre et la salle à manger avec les reliques de sa splendeur,
avait pris le meilleur dans les débris de l’hôtel, rue de l’Université.
La pauvre femme aimait d’ailleurs ces muets témoins de son
bonheur qui, pour elle, avaient une éloquence quasi-consolante.
Elle entrevoyait dans ses souvenirs des fleurs comme elle voyait sur
ses tapis des rosaces à peine visibles pour les autres.
En entrant dans la vaste antichambre où douze chaises, un baromètre
et un grand poêle, de longs rideaux en calicot blanc bordé
de rouge, rappelaient les affreuses antichambres des Ministères, le
cœur se serrait; on pressentait la solitude dans laquelle vivait cette
femme. La douleur, de même que le plaisir, se fait une atmosphère.
Au premier coup d’œil jeté sur un intérieur, on sait qui y règne
de l’amour ou du désespoir. On trouvait Adeline dans une immense
chambre à coucher, meublée des beaux meubles de Jacob Desmalters,
en acajou moucheté garni des ornements de l’Empire, ces
bronzes qui ont trouvé le moyen d’être plus froids que les cuivres
de Louis XVI! Et l’on frissonnait en voyant cette femme assise sur
un fauteuil romain, devant les sphinx d’une travailleuse, ayant perdu
ses couleurs, affectant une gaieté menteuse, conservant son air impérial,
comme elle savait conserver la robe de velours bleu qu’elle
mettait chez elle. Cette âme fière soutenait le corps et maintenait la
beauté. La baronne, à la fin de la première année de son exil dans
cet appartement, avait mesuré le malheur dans toute son étendue.—En
me reléguant là, mon Hector m’a fait la vie encore plus
belle qu’elle ne devait l’être pour une simple paysanne, se dit-elle.
Il me veut ainsi: que sa volonté soit faite! Je suis la baronne Hulot,
la belle-sœur d’un maréchal de France, je n’ai pas commis la
moindre faute, mes deux enfants sont établis, je puis attendre la
mort, enveloppée dans les voiles immaculés de ma pureté d’épouse,
dans le crêpe de mon bonheur évanoui.
Le portrait de Hulot, peint par Robert Lefebvre en 1810, dans
l’uniforme de commissaire ordonnateur de la garde impériale, s’étalait
au-dessus de la travailleuse, où, à l’annonce d’une visite,
Adeline serrait une Imitation de Jésus-Christ, sa lecture habituelle.
Cette Madeleine irréprochable écoutait aussi la voix de l’Esprit-Saint
dans son désert.
—Mariette, ma fille, dit Lisbeth à la cuisinière qui vint lui ouvrir
la porte, comment va ma bonne Adeline?...
—Oh! bien, en apparence, mademoiselle; mais, entre nous, si
elle persiste dans ses idées, elle se tuera, dit Mariette à l’oreille de
Lisbeth. Vraiment, vous devriez l’engager à vivre mieux. D’hier,
madame m’a dit de lui donner le matin pour deux sous de lait et
un petit pain d’un sou; de lui servir à dîner soit un hareng, soit un
peu de veau froid, en en faisant cuire une livre pour la semaine,
bien entendu lorsqu’elle dînera seule, ici... Elle veut ne dépenser
que dix sous par jour pour sa nourriture. Cela n’est pas raisonnable.
Si je parlais de ce beau projet à monsieur le maréchal, il
pourrait se brouiller avec monsieur le baron et le déshériter; au
lieu que vous, qui êtes si bonne et si fine, vous saurez arranger
les choses...
—Eh bien! pourquoi ne vous adressez-vous pas à mon cousin?
dit Lisbeth.
—Ah! ma chère demoiselle, il y a bien environ vingt à vingt-cinq
jours qu’il n’est venu, enfin tout le temps que nous sommes
restées sans vous voir! D’ailleurs, madame m’a défendu, sous
peine de renvoi, de jamais demander de l’argent à monsieur. Mais
quant à de la peine... ah! la pauvre madame en a eu! C’est la première
fois que monsieur l’oublie si long-temps... Chaque fois qu’on
sonnait, elle s’élançait à la fenêtre... mais, depuis cinq jours, elle
ne quitte plus son fauteuil. Elle lit! Chaque fois qu’elle va chez
madame la comtesse, elle me dit: «Mariette, qu’elle dit, si monsieur
vient, dites que je suis dans la maison, et envoyez-moi le portier;
il aura sa course bien payée!»
—Pauvre cousine! dit Bette, cela me fend le cœur. Je parle
d’elle à mon cousin tous les jours. Que voulez-vous? Il dit: «Tu
as raison, Bette, je suis un misérable; ma femme est un ange, et
je suis un monstre: j’irai demain...» Et il reste chez madame Marneffe;
cette femme le ruine et il l’adore; il ne vit que près d’elle.
Moi, je fais ce que je peux! Si je n’étais pas là, si je n’avais pas
avec moi Mathurine, le baron aurait dépensé le double; et, comme
il n’a presque plus rien, il se serait déjà peut-être brûlé la cervelle.
Eh bien! Mariette, voyez-vous, Adeline mourrait de la mort de son
mari, j’en suis sûre. Au moins je tâche de nouer là les deux bouts,
et d’empêcher que mon cousin ne mange trop d’argent...
—Ah! c’est ce que dit la pauvre madame; elle connaît bien ses
obligations envers vous, répondit Mariette; elle disait vous avoir
pendant long-temps mal jugée...
—Ah! fit Lisbeth. Elle ne vous a pas dit autre chose?
—Non, mademoiselle. Si vous voulez lui faire plaisir, parlez-lui
de monsieur; elle vous trouve heureuse de le voir tous les jours.
—Est-elle seule?
—Faites excuse, le maréchal y est. Oh! il vient tous les jours,
et elle lui dit toujours qu’elle a vu monsieur le matin, qu’il rentre
la nuit fort tard.
—Et y a-t-il un bon dîner, aujourd’hui?... demanda Bette.
Mariette hésitait à répondre, elle soutenait mal le regard de la
Lorraine, quand la porte du salon s’ouvrit, et le maréchal Hulot
sortit si précipitamment, qu’il salua Bette sans la regarder, et laissa
tomber des papiers. Bette ramassa ces papiers et courut dans l’escalier,
car il était inutile de crier après un sourd; mais elle s’y prit
de manière à ne pas pouvoir rejoindre le maréchal, elle revint et
lut furtivement ce qui suit écrit au crayon:
«Mon cher frère, mon mari m’a donné l’argent de la dépense
pour le trimestre; mais ma fille Hortense en a eu si grand besoin,
que je lui ai prêté la somme entière, qui suffisait à peine à sortir
d’embarras. Pouvez-vous me prêter quelques cents francs, car je
ne veux pas redemander de l’argent à Hector; un reproche de
lui me ferait trop de peine.»
—Ah! pensa Lisbeth, pour qu’elle ait fait plier à ce point son
orgueil, dans quelle extrémité se trouve-t-elle donc?
Lisbeth entra, surprit Adeline en pleurs et lui sauta au cou.
—Adeline, ma chère enfant, je sais tout! dit la cousine Bette.
Tiens, le maréchal a laissé tomber ce papier, tant il était troublé,
car il courait comme un lévrier... Cet affreux Hector ne t’a pas
donné d’argent depuis?.....
—Il m’en donne fort exactement, répondit la baronne; mais
Hortense en a eu besoin, et...
—Et tu n’avais pas de quoi nous donner à dîner, dit Bette en
interrompant sa cousine. Maintenant je comprends l’air embarrassé
de Mariette à qui je parlais de la soupe. Tu fais l’enfant, Adeline!
tiens, laisse-moi te donner mes économies.
—Merci, ma bonne Bette, répondit Adeline en essuyant une
larme. Cette petite gêne n’est que momentanée, et j’ai pourvu à
l’avenir. Mes dépenses seront désormais de deux mille quatre cents
francs par an, y compris le loyer, et je les aurai. Surtout, Bette,
pas un mot à Hector. Va-t-il bien?
—Oh! comme le Pont-Neuf! il est gai comme un pinson, il ne
pense qu’à sa sorcière de Valérie.
Madame Hulot regardait un grand pin argenté qui se trouvait
dans le champ de sa fenêtre, et Lisbeth ne put rien lire de ce que
pouvaient exprimer les yeux de sa cousine.
—Lui as-tu dit que c’était le jour où nous dînions tous ici?
—Oui, mais bah! madame Marneffe donne un grand dîner, elle
espère traiter de la démission de monsieur Coquet! et cela passe
avant tout! Tiens, Adeline, écoute-moi: tu connais mon caractère
féroce à l’endroit de l’indépendance. Ton mari, ma chère, te ruinera
certainement. J’ai cru pouvoir vous être utile à tous chez cette
femme, mais c’est une créature d’une dépravation sans bornes, elle
obtiendra de ton mari des choses à le mettre dans le cas de vous
déshonorer tous.
Adeline fit le mouvement d’une personne qui reçoit un coup de
poignard dans le cœur.
—Mais, ma chère Adeline, j’en suis sûre. Il faut bien que j’essaie
de t’éclairer. Eh bien! songeons à l’avenir! le maréchal est
vieux, mais il ira loin, il a un beau traitement; sa veuve, s’il mourait,
aurait une pension de six mille francs. Avec cette somme,
moi, je me chargerais de vous faire vivre tous! Use de ton
influence sur le bonhomme pour nous marier. Ce n’est pas pour être
madame la maréchale, je me soucie de ces sornettes comme de la
conscience de madame Marneffe; mais vous aurez tous du pain. Je
vois qu’Hortense en manque, puisque tu lui donnes le tien.
Le maréchal se montra, le vieux soldat avait fait si rapidement
la course, qu’il s’essuyait le front avec son foulard.
—J’ai remis deux mille francs à Mariette, dit-il à l’oreille de sa
belle-sœur.
Adeline rougit jusque dans la racine de ses cheveux. Deux larmes
bordèrent ses cils encore longs, et elle pressa silencieusement la
main du vieillard dont la physionomie exprimait le bonheur d’un
amant heureux.
—Je voulais, Adeline, vous faire avec cette somme un cadeau,
dit-il en continuant; au lieu de me la rendre, vous vous choisirez
vous-même ce qui vous plaira le mieux.
Il vint prendre la main que lui tendit Lisbeth, et il la baisa, tant
il était distrait par son plaisir.
—Cela promet, dit Adeline à Lisbeth en souriant autant qu’elle
pouvait sourire.
En ce moment, Hulot jeune et sa femme arrivèrent.
—Mon frère dîne avec nous? demanda le maréchal d’un ton bref.
Adeline prit un crayon et mit sur un petit carré de papier ces
mots:
«Je l’attends, il m’a promis ce matin de dîner ici; mais s’il ne
venait pas, le maréchal l’aurait retenu, car il est accablé d’affaires.»
Et elle présenta le papier. Elle avait inventé ce mode de conversation
pour le maréchal, et une provision de petits carrés de papier
était placée avec un crayon sur sa travailleuse.
—Je sais, répondit le maréchal, qu’il est accablé de travail à
cause de l’Algérie.
Hortense et Wenceslas entrèrent en ce moment, et, en voyant sa
famille autour d’elle, la baronne reporta sur le maréchal un regard
dont la signification ne fut comprise que par Lisbeth.
Le bonheur avait considérablement embelli l’artiste adoré par sa
femme et cajolé par le monde. Sa figure était devenue presque
pleine, sa taille élégante faisait ressortir les avantages que le sang
donne à tous les vrais gentilshommes. Sa gloire prématurée, son
importance, les éloges trompeurs que le monde jette aux artistes,
comme on se dit bonjour ou comme on parle du temps, lui donnaient
cette conscience de sa valeur, qui dégénère en fatuité quand
le talent s’en va. La croix de la Légion-d’Honneur complétait à ses
propres yeux, le grand homme qu’il croyait être.
Après trois ans de mariage, Hortense était avec son mari comme
un chien avec son maître, elle répondait à tous ses mouvements
par un regard qui ressemblait à une interrogation, elle tenait toujours
les yeux sur lui, comme un avare sur son trésor, elle attendrissait
par son abnégation admiratrice. On reconnaissait en elle le
génie et les conseils de sa mère. Sa beauté, toujours la même, était
alors altérée, poétiquement, d’ailleurs, par les ombres douces
d’une mélancolie cachée.
En voyant entrer sa cousine, Lisbeth pensa que la plainte, contenue
pendant long-temps, allait rompre la faible enveloppe de la
discrétion. Lisbeth, dès les premiers jours de la lune de miel, avait
jugé que le jeune ménage avait de trop petits revenus pour une si
grande passion.
Hortense, en embrassant sa mère, échangea de bouche à oreille,
et de cœur à cœur, quelques phrases dont le secret fut trahi, pour
Bette, par leurs hochements de tête.
—Adeline va, comme moi, travailler pour vivre, pensa la cousine
Bette. Je veux qu’elle me mette au courant de ce qu’elle fera...
Ces jolis doigts sauront donc enfin comme les miens ce que c’est
que le travail forcé.
A six heures, la famille passa dans la salle à manger. Le couvert
d’Hector était mis.
—Laissez-le! dit la baronne à Mariette; monsieur vient quelquefois
tard.
—Oh! mon père viendra, dit Hulot fils à sa mère; il me l’a
promis à la Chambre en nous quittant.
Lisbeth, de même qu’une araignée au centre de sa toile, observait
toutes les physionomies. Après avoir vu naître Hortense et Victorin,
leurs figures étaient pour elle comme des glaces à travers
lesquelles elle lisait dans ces jeunes âmes. Or, à certains regards
jetés à la dérobée par Victorin sur sa mère, elle reconnut quelque
malheur près de fondre sur Adeline, et que Victorin hésitait à
révéler. Le jeune et célèbre avocat était triste en dedans. Sa profonde
vénération pour sa mère éclatait dans la douleur avec laquelle
il la contemplait. Hortense, elle, était évidemment occupée de ses
propres chagrins; et, depuis quinze jours, Lisbeth savait qu’elle
éprouvait les premières inquiétudes que le manque d’argent cause
aux gens probes, aux jeunes femmes à qui la vie a toujours souri
et qui déguisent leurs angoisses. Aussi, dès le premier moment, la
cousine Bette devina-t-elle que la mère n’avait rien donné à sa
fille. La délicate Adeline était donc descendue aux fallacieuses paroles
que le besoin suggère aux emprunteurs. La préoccupation
d’Hortense, celle de son frère, la profonde mélancolie de la baronne
rendirent le dîner triste, surtout si l’on se représente le froid
que jetait déjà la surdité du vieux maréchal. Trois personnes animaient
la scène, Lisbeth, Célestine et Wenceslas. L’amour d’Hortense
avait développé chez l’artiste l’animation polonaise, cette
vivacité d’esprit gascon, cette aimable turbulence qui distingue ces
Français du Nord. Sa situation d’esprit, sa physionomie disaient
assez qu’il croyait en lui-même, et que la pauvre Hortense, fidèle
aux conseils de sa mère, lui cachait tous les tourments domestiques.
—Tu dois être bien heureuse, dit Lisbeth à sa petite cousine
en sortant de table, ta maman t’a tirée d’affaire en te donnant son
argent.
—Maman! répondit Hortense étonnée. Oh! pauvre maman,
moi qui pour elle voudrais en faire, de l’argent! Tu ne sais pas,
Lisbeth, eh bien! j’ai le soupçon affreux qu’elle travaille en secret.
On traversait alors le grand salon obscur, sans flambeaux, en
suivant Mariette qui portait la lampe de la salle à manger dans la
chambre à coucher d’Adeline. En ce moment, Victorin toucha le
bras de Lisbeth et d’Hortense; toutes deux comprenant la signification
de ce geste laissèrent Wenceslas, Célestine, le maréchal et la
baronne aller dans la chambre à coucher, et restèrent groupés, à
l’embrasure d’une fenêtre.
—Qu’y a-t-il, Victorin? dit Lisbeth. Je parie que c’est quelque
désastre causé par ton père.
—Hélas! oui, répondit Victorin. Un usurier, nommé Vauvinet,
a pour soixante mille francs de lettres de change de mon père, et
veut le poursuivre! J’ai voulu parler de cette déplorable affaire à
mon père à la Chambre, il n’a pas voulu me comprendre, il m’a
presque évité. Faut-il prévenir notre mère?
—Non, non, dit Lisbeth, elle a trop de chagrins, tu lui donnerais
le coup de la mort, il faut la ménager. Vous ne savez pas où
elle en est; sans votre oncle, vous n’eussiez pas trouvé de dîner ici
aujourd’hui.
—Ah! mon Dieu, Victorin, nous sommes des monstres, dit
Hortense à son frère, Lisbeth nous apprend ce que nous aurions dû
deviner. Mon dîner m’étouffe!
Hortense n’acheva pas, elle mit son mouchoir sur sa bouche pour
prévenir l’éclat d’un sanglot, elle pleurait.
—J’ai dit à ce Vauvinet de venir me voir demain, reprit Victorin
en continuant; mais se contentera-t-il de ma garantie hypothécaire?
Je ne le crois pas. Ces gens-là veulent de l’argent comptant
pour en faire suer des escomptes usuraires.
—Vendons notre rente! dit Lisbeth à Hortense.
—Qu’est-ce que ce serait? quinze ou seize mille francs, répliqua
Victorin, il en faut soixante.
—Chère cousine! s’écria Hortense en embrassant Lisbeth avec
l’enthousiasme d’un cœur pur.
—Non, Lisbeth, gardez votre petite fortune, dit Victorin après
avoir serré la main de la Lorraine. Je verrai demain ce que cet
homme a dans son sac. Si ma femme y consent, je saurai empêcher,
retarder les poursuites; car, voir attaquer la considération
de mon père!... ce serait affreux. Que dirait le ministre de la
guerre? Les appointements de mon père, engagés depuis trois ans,
ne seront libres qu’au mois de décembre; on ne peut donc pas les
offrir en garantie. Ce Vauvinet a renouvelé onze fois les lettres de
change; ainsi jugez des sommes que mon père a payées en intérêts!
il faut fermer ce gouffre.
—Si madame Marneffe pouvait le quitter, dit Hortense avec
amertume.
—Ah! Dieu nous en préserve! dit Victorin. Mon père irait peut-être
ailleurs, et là, les frais les plus dispendieux sont déjà faits.
Quel changement chez ces enfants naguère si respectueux, et que
la mère avait maintenus si long-temps dans une adoration absolue
de leur père! ils l’avaient déjà jugé.
—Sans moi, reprit Lisbeth, votre père serait encore plus ruiné
qu’il ne l’est.
—Rentrons, dit Hortense, maman est fine, et elle se douterait
de quelque chose, et, comme dit notre bonne Lisbeth, cachons-lui
tout, soyons gais!
—Victorin, vous ne savez pas où vous conduira votre père avec
son goût pour les femmes, dit Lisbeth. Pensez à vous assurer des
revenus en me mariant avec le maréchal, vous devriez lui en parler
tous ce soir, je partirai de bonne heure exprès.
Victorin entra dans la chambre.
—Eh bien! ma pauvre petite, dit Lisbeth tout bas à sa petite
cousine, et toi, comment feras-tu?
—Viens dîner avec nous demain, nous causerons, répondit
Hortense. Je ne sais où donner de la tête; toi, tu te connais aux
difficultés de la vie, tu me conseilleras.
Pendant que toute la famille réunie essayait de prêcher le mariage
au maréchal, et que Lisbeth revenait rue Vanneau, il y arrivait
un de ces événements qui stimulent chez les femmes comme
madame Marneffe l’énergie du vice en les obligeant à déployer toutes
les ressources de la perversité. Reconnaissons au moins ce fait constant:
A Paris, la vie est trop occupée pour que les gens vicieux
fassent le mal par instinct, ils se défendent à l’aide du vice contre les
agressions, voilà tout.
Madame Marneffe, dont le salon était rempli de ses fidèles, avait
mis les parties de whist en train, lorsque le valet de chambre, un
militaire retraité racolé par le baron, annonça:—Monsieur le baron
Montès de Montéjanos. Valérie reçut au cœur une violente
commotion, mais elle s’élança vivement vers la porte en criant:—Mon
cousin!... Et, arrivée au Brésilien, elle lui glissa dans l’oreille
ce mot:—Sois mon parent, ou tout est fini entre nous!
—Eh bien! reprit-elle à haute voix en amenant le Brésilien à la
cheminée, Henri, tu n’as donc pas fait naufrage comme on me l’a
dit, je t’ai pleuré trois ans...
—Bonjour, mon ami, dit monsieur Marneffe en tendant la main
au Brésilien dont la tenue était celle d’un vrai Brésilien millionnaire.
Monsieur le baron Henri Montès de Montéjanos, doué par le
climat équatorial du physique et de la couleur que nous prêtons
tous à l’Othello du théâtre, effrayait par un air sombre, effet purement
plastique; car son caractère, plein de douceur et de tendresse,
le prédestinait à l’exploitation que les faibles femmes pratiquent sur
les hommes forts. Le dédain qu’exprimait sa figure, la puissance
musculaire dont témoignait sa taille bien prise, toutes ses forces ne
se déployaient qu’envers les hommes, flatterie adressée aux femmes
et qu’elles savourent avec tant d’ivresse que les gens qui donnent le
bras à leurs maîtresses ont tous des airs de matamore tout à fait réjouissants.
Superbement dessiné par un habit bleu à boutons en or
massif, par son pantalon noir, chaussé de bottes fines d’un vernis
irréprochable, ganté selon l’ordonnance, le baron n’avait de brésilien
qu’un gros diamant d’environ cent mille francs qui brillait comme
une étoile sur une somptueuse cravate de soie bleue, encadrée par
un gilet blanc entr’ouvert de manière à laisser voir une chemise de
toile d’une finesse fabuleuse. Le front, busqué comme celui d’un
satyre, signe d’entêtement dans la passion, était surmonté d’une
chevelure de jais, touffue comme une forêt vierge, sous laquelle
scintillaient deux yeux clairs, fauves à faire croire que la mère du
baron avait eu peur, étant grosse de lui, de quelque jaguar.
Ce magnifique exemplaire de la race portugaise au Brésil, se
campa le dos à la cheminée dans une pose qui décelait des habitudes
parisiennes; et, le chapeau d’une main, le bras appuyé sur le
velours de la tablette, il se pencha vers madame Marneffe pour
causer à voix basse avec elle, en se souciant fort peu des affreux
bourgeois qui, dans son idée, encombraient mal à propos le
salon.
Cette entrée en scène, cette pose, et l’air du Brésilien déterminèrent
deux mouvements de curiosité mêlée d’angoisse, identiquement
pareils chez Crevel et chez le baron. Ce fut chez tous deux la
même expression, le même pressentiment. Aussi la manœuvre inspirée
à ces deux passions réelles, devint-elle si comique par la simultanéité
de cette gymnastique, qu’elle fit sourire les gens d’assez
d’esprit pour y voir une révélation. Crevel, toujours bourgeois et
boutiquier en diable, quoique maire de Paris, resta malheureusement
en position plus long-temps que son collaborateur, et le baron
put saisir au passage la révélation involontaire de Crevel. Ce fut
un trait de plus dans le cœur du vieillard amoureux qui résolut
d’avoir une explication avec Valérie.
—Ce soir, se dit également Crevel en arrangeant ses cartes, il
faut en finir...
—Vous avez du cœur!... lui cria Marneffe, et vous venez
d’y renoncer.
—Ah! pardon, répondit Crevel en voulant reprendre sa carte.
Ce baron-là me semble de trop, continuait-il en se parlant à lui-même.
Que Valérie vive avec mon baron à moi, c’est ma vengeance,
et je sais le moyen de m’en débarrasser; mais ce cousin-là!... c’est
un baron de trop, je ne yeux pas être jobardé, je veux savoir de
quelle manière il est son parent!
Ce soir-là, par un de ces bonheurs qui n’arrivent qu’aux jolies
femmes, Valérie était délicieusement mise. Sa blanche poitrine étincelait
serrée dans une guipure dont les tons roux faisaient valoir le
satin mat de ces belles épaules des Parisiennes, qui savent (par
quels procédés, on l’ignore!) avoir de belles chairs et rester sveltes.
Vêtue d’une robe de velours noir qui semblait à chaque instant près
de quitter ses épaules, elle était coiffée en dentelle mêlée à des fleurs
à grappes. Ses bras, à la fois mignons et potelés, sortaient de manches
à sabots fourrées de dentelles. Elle ressemblait à ces beaux
fruits coquettement arrangés dans une belle assiette et qui donnent
des démangeaisons à l’acier du couteau.
—Valérie, disait le Brésilien à l’oreille de la jeune femme, je te
reviens fidèle; mon oncle est mort, et je suis deux fois plus riche
que je ne l’étais à mon départ. Je veux vivre et mourir à Paris,
près de toi et pour toi.
—Plus bas, Henri! de grâce!
—Ah! bah! dussé-je jeter tout ce monde par la croisée, je veux
te parler ce soir, surtout après avoir passé deux jours à te chercher.
Je resterai le dernier, n’est-ce pas?
Valérie sourit à son prétendu cousin et lui dit:—Songez que
vous devez être le fils d’une sœur de ma mère qui, pendant la
campagne de Junot en Portugal, aurait épousé votre père.
—Moi, Montès de Montéjanos, arrière-petit-fils d’un des conquérants
du Brésil, mentir!
—Plus bas, ou nous ne nous reverrons jamais...
—Et pourquoi?
—Marneffe a pris, comme les mourants qui chaussent tous un
dernier désir, une passion pour moi...
—Ce laquais?... dit le Brésilien qui connaissait son Marneffe, je
le payerai...
—Quelle violence...
—Ah çà! d’où te vient ce luxe?... dit le Brésilien qui finit par
apercevoir les somptuosités du salon.
Elle se mit à rire.
—Quel mauvais ton, Henri! dit-elle.
Elle venait de recevoir deux regards enflammés de jalousie qui
l’avaient atteinte au point de l’obliger à regarder les deux âmes en
peine. Crevel, qui jouait contre le baron et monsieur Coquet, avait
pour partner monsieur Marneffe. La partie fut égale à cause des
distractions respectives de Crevel et du baron qui accumulèrent
fautes sur fautes. Ces deux vieillards amoureux avouèrent, en un
moment, la passion que Valérie avait réussi à leur faire cacher depuis
trois ans; mais elle n’avait pas su non plus éteindre dans ses
yeux le bonheur de revoir l’homme qui, le premier, lui avait fait
battre le cœur, l’objet de son premier amour. Les droits de ces heureux
mortels vivent autant que la femme sur laquelle ils les ont pris.
Entre ces trois passions absolues, l’une appuyée sur l’insolence
de l’argent, l’autre sur le droit de possession, la dernière sur la
jeunesse, la force, la fortune et la primauté, madame Marneffe
resta calme et l’esprit libre, comme le fut le général Bonaparte,
lorsqu’au siége de Mantoue il eut à répondre à deux armées en voulant
continuer le blocus de la place. La jalousie, en jouant dans la
figure de Hulot, le rendit aussi terrible que feu le maréchal Montcornet
partant pour une charge de cavalerie sur un carré russe. En
sa qualité de bel homme, le Conseiller-d’État n’avait jamais connu
la jalousie, de même que Murat ignorait le sentiment de la peur.
Il s’était toujours cru certain du triomphe. Son échec auprès de Josépha,
le premier de sa vie, il l’attribuait à la soif de l’argent; il se
disait vaincu par un million, et non par un avorton, en parlant du
duc d’Hérouville. Les philtres et les vertiges que verse à torrents
ce sentiment fou venaient de couler dans son cœur en un instant.
Il se retournait de sa table de whist vers la cheminée par des
mouvements à la Mirabeau, et quand il laissait ses cartes pour embrasser
par un regard provocateur le Brésilien et Valérie, les habitués
du salon éprouvaient cette crainte mêlée de curiosité qu’inspire
une violence menaçant d’éclater de moments en moments. Le faux
cousin regardait le Conseiller-d’État comme il eût examiné quelque
grosse potiche chinoise. Cette situation ne pouvait durer, sans aboutir
à un éclat affreux. Marneffe craignait le baron Hulot, autant que
Crevel redoutait Marneffe, car il ne se souciait pas de mourir sous-chef.
Les moribonds croient à la vie comme les forçats à la liberté.
Cet homme voulait être chef de bureau à tout prix. Justement effrayé
de la pantomime de Crevel et du Conseiller-d’État, il se leva,
dit un mot à l’oreille de sa femme; et, au grand étonnement de
l’assemblée, Valérie passa dans sa chambre à coucher avec le Brésilien
et son mari.
—Madame Marneffe vous a-t-elle jamais parlé de ce cousin-là?
demanda Crevel au baron Hulot.
—Jamais! répondit le baron en se levant. Assez pour ce soir,
ajouta-t-il, je perds deux louis, les voici.
Il jeta deux pièces d’or sur la table et alla s’asseoir sur le divan
d’un air que tout le monde interpréta comme un avis de s’en aller.
Monsieur et madame Coquet, après avoir échangé deux mots,
quittèrent le salon, et Claude Vignon, au désespoir, les imita. Ces
deux sorties entraînèrent les personnes inintelligentes qui se virent
de trop. Le baron et Crevel restèrent seuls, sans se dire un mot.
Hulot, qui finit par ne plus apercevoir Crevel, alla sur la pointe
du pied écouter à la porte de la chambre, et il fit un bond prodigieux
en arrière, car monsieur Marneffe ouvrit la porte, se montra
le front serein et parut étonné de ne trouver que deux personnes.
—Et le thé! dit-il.
—Où donc est Valérie? répondit le baron furieux.
—Ma femme, répliqua Marneffe; mais elle est montée chez
mademoiselle votre cousine, elle va revenir.
—Et pourquoi nous a-t-elle plantés là pour cette stupide chèvre?...
—Mais, dit Marneffe, mademoiselle Lisbeth est arrivée de chez
madame la baronne votre femme avec une espèce d’indigestion, et
Mathurine a demandé du thé à Valérie, qui vient d’aller voir ce
qu’a mademoiselle votre cousine.
—Et le cousin?...
—Il est parti!
—Vous croyez cela? dit le baron.
—Je l’ai mis en voiture! répondit Marneffe avec un affreux
sourire.
Le roulement d’une voiture se fit entendre dans la rue Vanneau.
Le baron, comptant Marneffe pour zéro, sortit et monta chez
Lisbeth. Il lui passait dans la cervelle une de ces idées qu’y envoie
le cœur quand il est incendié par la jalousie. La bassesse de Marneffe
lui était si connue, qu’il supposa d’ignobles connivences entre
la femme et le mari.
—Que sont donc devenus ces messieurs et ces dames? demanda
Marneffe en se voyant seul avec Crevel.
—Quand le soleil se couche, la basse-cour en fait autant, répondit
Crevel; madame Marneffe a disparu, ses adorateurs sont
partis. Je vous propose un piquet, ajouta Crevel qui voulait rester.
Lui aussi, il croyait le Brésilien dans la maison. Monsieur Marneffe
accepta. Le maire était aussi fin que le baron; il pouvait demeurer
au logis indéfiniment en jouant avec le mari qui, depuis la
suppression des jeux publics, se contentait du jeu rétréci, mesquin,
du monde.
Le baron Hulot monta rapidement chez sa cousine Bette; mais
il trouva la porte fermée, et les demandes d’usage à travers la porte
employèrent assez de temps pour permettre à des femmes alertes et
rusées de disposer le spectacle d’une indigestion gorgée de thé.
Lisbeth souffrait tant, qu’elle inspirait les craintes les plus vives à
Valérie; aussi Valérie fit-elle à peine attention à la rageuse entrée
du baron. La maladie est un des paravents que les femmes mettent
le plus souvent entre elles et l’orage d’une querelle. Hulot regarda
partout à la dérobée, et il n’aperçut dans la chambre à coucher de
la cousine Bette aucun endroit propre à cacher un Brésilien.
—Ton indigestion, Bette, fait honneur au dîner de ma femme,
dit-il en examinant la vieille fille qui se portait à merveille, et qui
tâchait d’imiter le râle des convulsions d’estomac en buvant du thé.
—Voyez comme il est heureux que notre chère Bette soit logée
dans ma maison! Sans moi, la pauvre fille expirait... dit madame
Marneffe.
—Vous avez l’air de me croire au mieux, reprit Lisbeth en s’adressant
au baron, et ce serait une infamie...
—Pourquoi? demanda le baron, vous savez donc la raison de
ma visite?
Et il guigna la porte d’un cabinet de toilette d’où la clef était
retirée.
—Parlez-vous grec?... répondit madame Marneffe avec une
expression déchirante de tendresse et de fidélité méconnues.
—Mais c’est pour vous, mon cher cousin, oui c’est par votre
faute que je suis dans l’état où vous me voyez, dit Lisbeth avec
énergie.
Ce cri détourna l’attention du baron qui regarda la vieille fille
dans un étonnement profond.
—Vous savez si je vous aime, reprit Lisbeth, je suis ici, c’est
tout dire. J’y use les dernières forces de ma vie, à veiller à vos intérêts
en veillant à ceux de notre chère Valérie. Sa maison lui coûte
dix fois moins cher qu’une autre maison qu’on voudrait tenir comme
la sienne. Sans moi, mon cousin, au lieu de deux mille francs
par mois, vous seriez forcé d’en donner trois ou quatre mille.
—Je sais tout cela, répondit le baron impatienté; vous nous
protégez de bien des manières, ajouta-t-il en revenant auprès de
madame Marneffe et la prenant par le cou, n’est-ce pas, ma chère
petite belle?...
—Ma parole, dit Valérie, je vous crois fou!...
—Eh bien! vous ne doutez pas de mon attachement, reprit
Lisbeth; mais j’aime aussi ma cousine Adeline, et je l’ai trouvée en
larmes. Elle ne vous a pas vu depuis un mois. Non, cela n’est pas
permis. Vous laissez ma pauvre Adeline sans argent. Votre fille
Hortense a failli mourir en apprenant que c’est grâce à votre frère
que nous avons pu dîner! Il n’y avait pas de pain chez vous aujourd’hui.
Adeline a pris la résolution héroïque de se suffire à elle-même.
Elle m’a dit: «Je ferai comme toi!» Ce mot m’a si fort
serré le cœur, après le dîner, qu’en pensant à ce que ma cousine
était en 1811 et ce qu’elle est en 1841, trente ans après! j’ai eu
ma digestion arrêtée... j’ai voulu vaincre le mal; mais, arrivée ici,
j’ai cru mourir...
—Vous voyez, Valérie, dit le baron, jusqu’où me mène mon
adoration pour vous!... à commettre des crimes domestiques...
—Oh! j’ai eu raison de rester fille! s’écria Lisbeth avec une
joie sauvage. Vous êtes un bon et excellent homme, Adeline est un
ange, et voilà la récompense d’un dévouement aveugle.
—Un vieil ange! dit doucement madame Marneffe en jetant
un regard moitié tendre, moitié rieur à son Hector, qui la contemplait
comme un juge d’instruction examine un prévenu.
—Pauvre femme! dit le baron. Voilà plus de neuf mois que je
ne lui ai remis d’argent, et j’en trouve pour vous, Valérie, et à quel
prix! Vous ne serez jamais aimée ainsi par personne, et quels chagrins
vous me donnez en retour!
—Des chagrins? reprit-elle. Qu’appelez-vous donc le bonheur?
—Je ne sais pas encore quelles ont été vos relations avec ce prétendu
cousin, de qui vous ne m’avez jamais parlé, reprit le baron
sans faire attention aux mots jetés par Valérie. Mais, quand il est
entré, j’ai reçu comme un coup de canif dans le cœur. Quelque
aveuglé que je sois, je ne suis pas aveugle. J’ai lu dans vos yeux et
dans les siens. Enfin, il s’échappait par les paupières de ce singe des
étincelles qui rejaillissaient sur vous, dont le regard... Oh! vous
ne m’avez jamais regardé ainsi, jamais! Quant à ce mystère, Valérie,
il se dévoilera... Vous êtes la seule femme qui m’ayez fait
connaître le sentiment de la jalousie, ainsi ne vous étonnez pas de
ce que je vous dis... Mais un autre mystère qui a crevé son nuage,
et qui me semble une infamie...
—Allez! allez! dit Valérie.
—C’est que Crevel, ce cube de chair et de bêtise, vous aime, et
que vous accueillez ses galanteries assez bien pour que ce niais ait
laissé voir sa passion à tout le monde...
—Et de trois! Vous n’en apercevez pas d’autres? demanda madame
Marneffe.
—Peut-être y en a-t-il? dit le baron.
—Que monsieur Crevel m’aime, il est dans son droit d’homme;
que je sois favorable à sa passion, ce serait le fait d’une coquette
ou d’une femme à qui vous laisseriez beaucoup de choses à désirer...
Eh bien! aimez-moi avec mes défauts, ou laissez-moi. Si vous me
rendez ma liberté, ni vous, ni monsieur Crevel, vous ne reviendrez
ici, je prendrai mon cousin pour ne pas perdre les charmantes
habitudes que vous me supposez. Adieu, monsieur le baron
Hulot.
Et elle se leva; mais le Conseiller-d’État la saisit par le bras et
la fit asseoir. Le vieillard ne pouvait plus remplacer Valérie, elle
était devenue un besoin plus impérieux pour lui que les nécessités
de la vie, et il aima mieux rester dans l’incertitude que d’acquérir
la plus légère preuve de l’infidélité de Valérie.
—Ma chère Valérie, dit-il, ne vois-tu pas ce que je souffre? Je
ne te demande que de te justifier... donne-moi de bonnes raisons...
—Eh bien! allez m’attendre en bas, car vous ne voulez pas assister,
je crois, aux différentes cérémonies que nécessite l’état de
votre cousine.
Hulot se retira lentement.
—Vieux libertin! s’écria la cousine Bette, vous ne me demandez
donc pas des nouvelles de vos enfants?... Que ferez-vous pour Adeline?
Moi, d’abord, je lui porte demain mes économies.
—On doit au moins le pain de froment à sa femme, dit en souriant
madame Marneffe.
Le baron, sans s’offenser du ton de Lisbeth qui le régentait aussi
durement que Josépha, s’en alla comme un homme enchanté d’éviter
une question importune.
Une fois le verrou mis, le Brésilien quitta le cabinet de toilette
où il attendait, et il parut les yeux pleins de larmes, dans un état à
faire pitié. Montès avait évidemment tout entendu.
—Tu ne m’aimes plus, Henri! je le vois, dit madame Marneffe
en se cachant le front dans son mouchoir et fondant en larmes.
C’était le cri de l’amour vrai. La clameur du désespoir de la
femme est si persuasive, qu’elle arrache le pardon qui se trouve au
fond du cœur de tous les amoureux, quand la femme est jeune,
jolie et décolletée à sortir par le haut de sa robe en costume d’Ève.
—Mais pourquoi ne quittez-vous pas tout pour moi, si vous
m’aimez? demanda le Brésilien.
Ce naturel de l’Amérique, logique comme le sont tous les hommes
nés dans la Nature, reprit aussitôt la conversation au point où il
l’avait laissée, en reprenant la taille de Valérie.
—Pourquoi?... dit-elle en relevant la tête et regardant Henri
qu’elle domina par un regard chargé d’amour. Mais, mon petit
chat, je suis mariée. Mais nous sommes à Paris, et non dans les
savanes, dans les pampas, dans les solitudes de l’Amérique. Mon
bon Henri, mon premier et mon seul amour, écoute-moi donc.
Ce mari, simple sous-chef au ministère de la guerre, veut être chef
de bureau et officier de la Légion-d’Honneur, puis-je l’empêcher
d’avoir de l’ambition? or, pour la même raison qu’il nous laissait
entièrement libres tous les deux (il y a bientôt quatre ans, t’en
souviens-tu, méchant?), aujourd’hui Marneffe m’impose monsieur
Hulot. Je ne puis me défaire de cet affreux administrateur qui
souffle comme un phoque, qui a des nageoires dans les narines,
qui a soixante-trois ans, qui depuis trois ans s’est vieilli de dix ans
à vouloir être jeune, qui m’est odieux, que le lendemain du jour
où Marneffe sera chef de bureau et officier de la Légion-d’Honneur...
—Qu’est-ce qu’il aura de plus, ton mari?
—Mille écus.
—Je les lui donnerai viagèrement, reprit le baron Montès, quittons
Paris et allons...
—Où? dit Valérie en faisant une de ces jolies moues par lesquelles
les femmes narguent les hommes dont elles sont sûres. Paris
est la seule ville où nous puissions vivre heureux. Je tiens trop à
ton amour pour le voir s’affaiblir en nous trouvant seuls dans un
désert; écoute, Henri, tu es le seul homme aimé de moi dans
l’Univers, écris cela sur ton crâne de tigre.
Les femmes persuadent toujours aux hommes de qui elles ont fait
des moutons qu’ils sont des lions, et qu’ils ont un caractère de fer.
—Maintenant, écoute-moi bien: Monsieur Marneffe n’a pas
cinq ans à vivre, il est gangrené jusque dans la moelle de ses os;
sur douze mois de l’année, il en passe sept à boire des drogues, des
tisanes, il vit dans la flanelle; enfin, il est, dit le médecin, sous le
coup de la faulx à tout moment; la maladie la plus innocente pour
un homme sain, sera mortelle pour lui, le sang est corrompu, la
vie est attaquée dans son principe. Depuis cinq ans, je n’ai pas voulu
qu’il m’embrassât une seule fois, car, cet homme, c’est la peste!
Un jour, et ce jour n’est pas éloigné, je serai veuve, eh bien! moi,
déjà demandée par un homme qui possède soixante mille francs de
rente, moi qui suis maîtresse de cet homme comme de ce morceau
de sucre, je te déclare que tu serais pauvre comme Hulot, lépreux
comme Marneffe, et que si tu me battais, c’est toi que je veux
pour mari, toi seul que j’aime, de qui je veuille porter le nom. Et
je suis prête à te donner tous les gages d’amour que tu voudras...
—Eh bien! ce soir...
—Mais, enfant de Rio, mon beau jaguar sorti pour moi des
forêts vierges du Brésil, dit-elle en lui prenant la main et la baisant
et le caressant, respecte donc un peu la créature de qui tu veux
faire ta femme... Serai-je ta femme, Henri?...
—Oui, dit le Brésilien vaincu par le bavardage effréné de la
passion.
Et il se mit à genoux.
—Voyons, Henri, dit Valérie en lui prenant les deux mains et
le regardant au fond des yeux avec fixité, tu me jures ici, en présence
de Lisbeth, ma meilleure et ma seule amie, ma sœur, de me
prendre pour femme au bout de mon année de veuvage?...
—Je le jure.
—Ce n’est pas assez! jure par les cendres et le salut éternel de
ta mère, jure-le par la vierge Marie et par tes espérances de catholique!
Valérie savait que le Brésilien tiendrait ce serment, quand même
elle serait tombée au fond du plus sale bourbier social. Le Brésilien
fit ce serment solennel, le nez presque touchant à la blanche
poitrine de Valérie et les yeux fascinés; il était ivre, comme on est
ivre en revoyant une femme aimée, après une traversée de cent
vingt jours!
—Eh bien! maintenant, sois tranquille. Respecte bien dans
madame Marneffe, la future baronne de Montéjanos. Ne dépense
pas un liard pour moi, je te le défends. Reste ici, dans la première
pièce, couché sur le petit canapé, je viendrai moi-même t’avertir
quand tu pourras quitter ton poste... Demain matin nous déjeunerons
ensemble, et tu t’en iras sur les une heure, comme si tu étais
venu me faire une visite à midi. Ne crains rien, les portiers m’appartiennent
comme s’ils étaient mon père et ma mère... Je vais
descendre chez moi servir le thé.
Elle fit un signe à Lisbeth qui l’accompagna jusque sur le
palier. Là, Valérie dit à l’oreille de la vieille fille:—Ce moricaud
est venu un an trop tôt! car je meurs si je ne te venge d’Hortense!...
—Sois tranquille, mon cher gentil petit démon, dit la vieille
fille en l’embrassant au front, l’amour et la vengeance, chassant de
compagnie, n’auront jamais le dessous. Hortense m’attend demain,
elle est dans la misère. Pour avoir mille francs, Wenceslas t’embrassera
mille fois.
En quittant Valérie, Hulot était descendu jusqu’à la loge, et s’était
montré subitement à madame Olivier.
—Madame Olivier?...
En entendant cette interrogation impérieuse et voyant le geste
par lequel le baron la commenta, madame Olivier sortit de sa loge,
et alla jusque dans la cour à l’endroit où le baron l’emmena.
—Vous savez que si quelqu’un peut un jour faciliter à votre fils
l’acquisition d’une étude, c’est moi; c’est grâce à moi que le voici
troisième clerc de notaire, et qu’il achève son Droit.
—Oui, monsieur le baron; aussi, monsieur le baron peut-il
compter sur notre reconnaissance. Il n’y a pas de jour que je ne
prie Dieu pour le bonheur de monsieur le baron...
—Pas tant de paroles, ma bonne femme, dit Hulot, mais des
preuves...
—Que faut-il faire? demanda madame Olivier.
—Un homme en équipage est venu ce soir, le connaissez-vous?
Madame Olivier avait bien reconnu le Montès, comment l’aurait-elle
oublié? Montès lui glissait, rue du Doyenné, cent sous dans la
main toutes les fois qu’il sortait, le matin, de la maison, un peu trop
tôt. Si le baron s’était adressé à monsieur Olivier, peut-être aurait-il
appris tout. Mais Olivier dormait. Dans les classes inférieures, la
femme est, non-seulement supérieure à l’homme, mais encore elle
le gouverne presque toujours. Depuis long-temps, madame Olivier
avait pris son parti dans le cas d’une collision entre ses deux bienfaiteurs,
elle regardait madame Marneffe comme la plus forte de ces
deux puissances.
—Si je le connais?... répondit-elle, non. Ma foi, non, je ne
l’ai jamais vu!...
—Comment! le cousin de madame Marneffe ne venait jamais la
voir quand elle demeurait rue du Doyenné?
—Ah! c’est son cousin!... s’écria madame Olivier. Il est peut-être
venu, mais je ne l’ai pas reconnu. La première fois, monsieur,
je ferai bien attention...
—Il va descendre, dit Hulot vivement en coupant la parole à
madame Olivier...
—Mais il est parti, répliqua madame Olivier qui comprit tout.
La voiture n’est plus là...
—Vous l’avez vu partir?
—Comme je vous vois. Il a dit à son domestique: A l’ambassade!
Ce ton, cette assurance arrachèrent un soupir de bonheur au
baron, il prit la main à madame Olivier et la lui serra.
—Merci, ma chère madame Olivier; mais ce n’est pas tout! Et
monsieur Crevel?...
—Monsieur Crevel? que voulez-vous dire? Je ne comprends
pas, dit madame Olivier.
—Écoutez-moi bien! Il aime madame Marneffe...
—Pas possible! monsieur le baron, pas possible! dit-elle en
joignant les mains.
—Il aime madame Marneffe! répéta fort impérativement le
baron. Comment font-ils? je n’en sais rien; mais je veux le savoir
et vous le saurez. Si vous pouvez me mettre sur les traces de cette
intrigue, votre fils sera notaire.
—Monsieur le baron, ne vous mangez pas les sangs comme
ça, reprit madame Olivier. Madame vous aime et n’aime que vous;
sa femme de chambre le sait bien, et nous disons comme cela que
vous êtes l’homme le plus heureux de la terre, car vous savez tout
ce que vaut madame... Ah! c’est une perfection... Elle se lève à
dix heures tous les jours; pour lors, elle déjeune, bon. Eh! bien,
elle en a pour une heure à faire sa toilette, et tout ça la mène à
deux heures; pour lors elle va se promener aux Tuileries au vu et
n’au su de tout le monde; elle est toujours rentrée à quatre heures,
pour l’heure de votre arrivée... Oh! c’est réglé comme n’une pendule.
Elle n’a pas de secrets pour sa femme de chambre, Reine n’en
a pas pour moi, allez! Reine ne peut pas n’en n’avoir, rapport à
mon fils, pour qui n’elle a des bontés... Vous voyez bien que si
madame avait des rapports avec monsieur Crevel, nous le saurerions.
Le baron remonta chez madame Marneffe le visage rayonnant, et
convaincu d’être le seul homme aimé de cette affreuse courtisane,
aussi décevante, mais aussi belle, aussi gracieuse qu’une sirène.
Crevel et Marneffe commençaient un second piquet. Crevel perdait,
comme perdent tous les gens qui ne sont pas à leur jeu. Marneffe,
qui savait la cause des distractions du maire, en profitait sans
scrupules: il regardait les cartes à prendre, il écartait en conséquence;
puis, voyant dans le jeu de son adversaire, il jouait à coup
sûr. Le prix de la fiche étant de vingt sous, il avait déjà volé trente
francs au maire au moment où le baron rentrait.
—Eh bien, dit le Conseiller-d’État étonné de ne trouver personne,
vous êtes seuls! où sont-ils tous?
—Votre belle humeur a mis tout le monde en fuite! répondit
Crevel.
—Non, c’est l’arrivée du cousin de sa femme, répliqua Marneffe.
Ces dames et ces messieurs ont pensé que Valérie et Henri devaient
avoir quelque chose à se dire, après une séparation de trois années,
et ils se sont discrètement retirés... Si j’avais été là, je les aurais
retenus; mais, par aventure, j’aurais mal fait, car l’indisposition
de Lisbeth, qui sert toujours le thé, sur les dix heures et demie, a
mis tout en déroute...
—Lisbeth est donc réellement indisposée? demanda Crevel
furieux.
—On me l’a dit, répliqua Marneffe avec l’immorale insouciance
des hommes pour qui les femmes n’existent plus.
Le maire avait regardé la pendule; et, à cette estime, le baron
paraissait avoir passé quarante minutes chez Lisbeth. L’air joyeux
de Hulot incriminait gravement Hector, Valérie et Lisbeth.
—Je viens de la voir, elle souffre horriblement, la pauvre fille,
dit le baron.
—La souffrance des autres fait donc votre joie, mon cher ami,
reprit aigrement Crevel, car vous nous revenez avec une figure où
la jubilation rayonne! Est-ce que Lisbeth est en danger de mort?
Votre fille hérite d’elle, dit-on. Vous ne vous ressemblez plus, vous
êtes parti avec la physionomie du More de Venise, et vous revenez
avec celle de Saint-Preux!... Je voudrais bien voir la figure de
madame Marneffe!
—Qu’entendez-vous par ces paroles?... demanda monsieur
Marneffe à Crevel en rassemblant ses cartes et les posant devant lui.
Les yeux éteints de cet homme décrépit à quarante-sept ans s’animèrent,
de pâles couleurs nuancèrent ses joues flasques et froides,
il entr’ouvrit sa bouche démeublée aux lèvres noires, sur lesquelles
il vint une espèce d’écume blanche comme de la craie, et caséiforme.
Cette rage d’un homme impuissant, dont la vie tenait à un
fil, et qui, dans un duel, n’eût rien risqué là où Crevel eût eu tout
à perdre, effraya le maire.
—Je dis, répondit Crevel, que j’aimerais à voir la figure de
madame Marneffe, et j’ai d’autant plus raison, que la vôtre en ce
moment est fort désagréable. Parole d’honneur, vous êtes horriblement
laid, mon cher Marneffe...
—Savez-vous que vous n’êtes pas poli?
—Un homme qui gagne trente francs en quarante-cinq minutes
ne me paraît jamais beau.
—Ah! si vous m’aviez vu, reprit le sous-chef, il y a dix-sept
ans...
—Vous étiez gentil? répliqua Crevel.
—C’est ce qui m’a perdu; si j’avais été comme vous je serais
Pair et Maire.
—Oui, dit en souriant Crevel, vous avez trop fait la guerre,
et, des deux métaux que l’on gagne à cultiver le dieu du commerce,
vous avez pris le mauvais, la drogue!
Et Crevel éclata de rire. Si Marneffe se fâchait à propos de son
honneur en péril, il prenait toujours bien ces vulgaires et ignobles
plaisanteries; elles étaient comme la petite monnaie de la conversation
entre Crevel et lui.
—Ève me coûte cher, c’est vrai; mais, ma foi, courte et bonne,
voilà ma devise.
—J’aime mieux longue et heureuse, répliqua Crevel.
Madame Marneffe entra, vit son mari jouant avec Crevel, et le
baron, tous trois seuls dans le salon; elle comprit, au seul aspect
de la figure du dignitaire municipal, toutes les pensées qui l’avaient
agité, son parti fut aussitôt pris.
—Marneffe! mon chat! dit-elle en venant s’appuyer sur l’épaule
de son mari et passant ses jolis doigts dans des cheveux d’un
vilain gris sans pouvoir couvrir la tête en les ramenant, il est bien
tard pour toi, tu devrais t’aller coucher. Tu sais que demain il
faut te purger, le docteur l’a dit, et Reine te fera prendre du
bouillon aux herbes dès sept heures... Si tu veux vivre, laisse là
ton piquet...
—Faisons-le en cinq marqués? demanda Marneffe à Crevel.
—Bien... j’en ai déjà deux, répondit Crevel.
—Combien cela durera-t-il? demanda Valérie.
—Dix minutes, répliqua Marneffe.
—Il est déjà onze heures, répondit Valérie. Et vraiment, monsieur
Crevel, on dirait que vous voulez tuer mon mari. Dépêchez-vous
au moins.
Cette rédaction à double sens fit sourire Crevel, Hulot et Marneffe
lui-même. Valérie alla causer avec son Hector.
—Sors, mon chéri, dit Valérie à l’oreille d’Hector, promène-toi
dans la rue Vanneau, tu reviendras lorsque tu verras sortir
Crevel.
—J’aimerais mieux sortir de l’appartement et rentrer dans ta
chambre par la porte du cabinet de toilette; tu pourrais dire à
Reine de me l’ouvrir.
—Reine est là-haut à soigner Lisbeth.
—Eh bien! si je remontais chez Lisbeth?
Tout était péril pour Valérie, qui, prévoyant une explication
avec Crevel, ne voulait pas Hulot dans sa chambre où il pourrait
tout entendre. Et le Brésilien attendait chez Lisbeth.
—Vraiment, vous autres hommes, dit Valérie à Hulot, quand
vous avez une fantaisie, vous brûleriez les maisons pour y entrer.
Lisbeth est dans un état à ne pas vous recevoir... Craignez-vous
d’attraper un rhume dans la rue!... Allez-y... ou bonsoir!...
—Adieu, messieurs, dit le baron à haute voix.
Une fois attaqué dans son amour-propre de vieillard, Hulot tint
à prouver qu’il pouvait faire le jeune homme en attendant l’heure
du berger dans la rue, et il sortit.
Marneffe dit bonsoir à sa femme, à qui, par une démonstration
de tendresse apparente, il prit les mains. Valérie serra d’une façon
significative la main de son mari, ce qui voulait dire:—Débarrasse-moi
donc de Crevel.
—Bonne nuit, Crevel, dit alors Marneffe, j’espère que vous ne
resterez pas long-temps avec Valérie. Ah! je suis jaloux... ça m’a
pris tard, mais ça me tient... et je viendrai voir si vous êtes parti.
—Nous avons à causer d’affaires, mais je ne resterai pas long-temps,
dit Crevel.
—Parlez bas!—que me voulez-vous? dit Valérie sur deux
tons en regardant Crevel avec un air où la hauteur se mêlait au
mépris.
En recevant ce regard hautain, Crevel, qui rendait d’immenses
services à Valérie et qui voulait s’en targuer, redevint humble et
soumis.
—Ce Brésilien...
Crevel, épouvanté par le regard fixe et méprisant de Valérie,
s’arrêta.
—Après?... dit-elle.
—Ce cousin...
—Ce n’est pas mon cousin, reprit-elle. C’est mon cousin pour
le monde et pour monsieur Marneffe. Ce serait mon amant, que
vous n’auriez pas un mot à dire. Un boutiquier qui achète une femme
pour se venger d’un homme est au-dessous, dans mon estime, de
celui qui l’achète par amour. Vous n’étiez pas épris de moi, vous
avez vu en moi la maîtresse de monsieur Hulot, et vous m’avez
acquise comme on achète un pistolet pour tuer son adversaire.
J’avais faim, j’ai consenti!
—Vous n’avez pas exécuté le marché, répondit Crevel redevenant
commerçant.
—Ah! vous voulez que le baron Hulot sache bien que vous lui
prenez sa maîtresse, pour avoir votre revanche de l’enlèvement de
Josépha... Rien ne me prouve mieux votre bassesse. Vous dites aimer
une femme, vous la traitez de duchesse, et vous voulez
la déshonorer? Tenez, mon cher, vous avez raison: cette femme
ne vaut pas Josépha. Cette demoiselle a le courage de son infamie,
tandis que moi je suis une hypocrite qui devrais être fouettée en
place publique. Hélas! Josépha se protége par son talent et par sa
fortune. Mon seul rempart, à moi, c’est mon honnêteté; je suis
encore une digne et vertueuse bourgeoise; mais si vous faites un
éclat, que deviendrai-je? Si j’avais la fortune, encore passe! Mais
j’ai maintenant tout au plus quinze mille francs de rente, n’est-ce
pas?
—Beaucoup plus, dit Crevel; je vous ai doublé depuis deux
mois vos économies dans l’Orléans.
—Eh! bien, la considération à Paris commence à cinquante
mille francs de rente, vous n’avez pas à me donner la monnaie de
la position que je perdrai. Que voulais-je? faire nommer Marneffe
Chef de bureau; il aurait six mille francs d’appointements; il a
vingt-sept ans de service, dans trois ans j’aurais droit à quinze
cents francs de pension, s’il mourait. Vous, comblé de bontés par
moi, gorgé de bonheur, vous ne savez pas attendre! Et cela dit
aimer! s’écria-t-elle.
—Si j’ai commencé par un calcul, dit Crevel, depuis je suis devenu
votre toutou. Vous me mettez les pieds sur le cœur, vous
m’écrasez, vous m’abasourdissez, et je vous aime comme je n’ai jamais
aimé. Valérie, je vous aime autant que j’aime Célestine! Pour
vous, je suis capable de tout... Tenez! au lieu de venir deux fois
par semaine rue du Dauphin, venez-y trois.
—Rien que cela! Vous rajeunissez, mon cher...
—Laissez-moi renvoyer Hulot, l’humilier, vous en débarrasser,
dit Crevel sans répondre à cette insolence, n’admettez plus ce Brésilien,
soyez toute à moi, vous ne vous en repentirez pas. D’abord,
je vous donnerai une inscription de huit mille francs de rente,
mais viagère; je ne vous en joindrai la nue propriété qu’après cinq
ans de constance...
—Toujours des marchés! les bourgeois n’apprendront jamais
à donner! Vous voulez vous faire des relais d’amour dans la vie
avec des inscriptions de rentes?... Ah! boutiquier, marchand de
pommade! tu étiquètes tout! Hector me disait que le duc d’Hérouville
avait apporté trente mille livres de rente à Josépha dans
un cornet à dragées d’épicier! je vaux six fois mieux que Josépha!
Ah! être aimée! dit-elle en refrisant ses anglaises et allant se regarder
dans la glace. Henri m’aime, il vous tuerait comme une
mouche à un signe de mes yeux! Hulot m’aime, il met sa femme
sur la paille. Allez, soyez bon père de famille, mon cher. Oh!
vous avez, pour faire vos fredaines, trois cent mille francs en
dehors de votre fortune, un magot enfin, et vous ne pensez qu’à
l’augmenter...
—Pour toi, Valérie, car je t’en offre la moitié! dit-il en tombant
à genoux.
—Eh! bien, vous êtes encore là! s’écria le hideux Marneffe en
robe de chambre. Que faites-vous?
—Il me demande pardon, mon ami, d’une proposition insultante
qu’il vient de m’adresser. Ne pouvant rien obtenir de moi,
monsieur inventait de m’acheter...
Crevel aurait voulu descendre dans la cave par une trappe,
comme cela se fait au théâtre.
—Relevez-vous, mon cher Crevel, dit en souriant Marneffe,
vous êtes ridicule. Je vois à l’air de Valérie qu’il n’y a pas de danger
pour moi.
—Va te coucher et dors tranquille, dit madame Marneffe.
—Est-elle spirituelle? pensait Crevel, elle est adorable! elle me
sauve!
Quand Marneffe fut rentré chez lui, le maire prit les mains de
Valérie et les lui baisa en y laissant trace de quelques larmes.
—Tout en ton nom! dit-il.
—Voilà aimer, lui répondit-elle bas à l’oreille. Eh! bien,
amour pour amour. Hulot est en bas, dans la rue. Ce pauvre vieux
attend, pour venir ici, que je place une bougie à l’une des fenêtres
de ma chambre à coucher; je vous permets de lui dire que
vous êtes le seul aimé; jamais il ne voudra vous croire, emmenez-le
rue du Dauphin, donnez-lui des preuves, accablez-le; je vous
le permets, je vous l’ordonne. Ce phoque m’ennuie, il m’excède.
Tenez bien votre homme rue du Dauphin pendant toute la nuit,
assassinez-le à petit feu, vengez-vous de l’enlèvement de Josépha.
Hulot en mourra peut-être; mais nous sauverons sa femme et ses
enfants d’une ruine effroyable. Madame Hulot travaille pour vivre!...
—Oh! la pauvre dame! ma foi, c’est atroce! s’écria Crevel
chez qui les bons sentiments naturels revinrent.
—Si tu m’aimes, Célestin, dit-elle tout bas à l’oreille de Crevel
qu’elle effleura de ses lèvres, retiens-le, ou je suis perdue.
Marneffe a des soupçons, Hector a la clef de la porte cochère et
compte revenir!
Crevel serra madame Marneffe dans ses bras, et sortit au comble
du bonheur; Valérie l’accompagna tendrement jusqu’au palier;
puis, comme une femme magnétisée, elle descendit jusqu’au premier
étage, et elle alla jusqu’au bas de la rampe.
—Ma Valérie! remonte, ne te compromets pas aux yeux des
portiers... Va, ma vie et ma fortune, tout est à toi... Rentre, ma
duchesse!
—Madame Olivier! cria doucement Valérie lorsque la porte
frappa.
—Comment! madame, vous ici! dit madame Olivier stupéfaite.
—Mettez les verrous en haut et en bas à la grande porte, et
n’ouvrez plus.
—Bien, madame.
Une fois les verrous tirés, madame Olivier raconta la tentative
de corruption que s’était permise le haut fonctionnaire à son
égard.
—Vous vous êtes conduite comme un ange, ma chère Olivier,
mais nous causerons de cela demain.
Valérie atteignit le troisième étage avec la rapidité d’une flèche,
frappa trois petits coups à la porte de Lisbeth, et revint chez elle,
où elle donna ses ordres à mademoiselle Reine; car jamais une
femme ne manque l’occasion d’un Montès arrivant du Brésil.
—Non! saperlotte, il n’y a que les femmes du monde pour savoir
aimer ainsi! se disait Crevel. Comme elle descendait l’escalier en
l’éclairant de ses regards, je l’entraînais! Jamais Josépha!... Josépha,
c’est de la gnognote! cria l’ancien commis-voyageur.
Qu’ai-je dit là? gnognote... Mon Dieu! je suis capable de lâcher
cela quelque jour aux Tuileries... Non, si Valérie ne fait pas mon
éducation, je ne puis rien être... Moi qui tiens tant à paraître
grand seigneur... Ah! quelle femme! elle me remue autant qu’une
colique, quand elle me regarde froidement... Quelle grâce! quel
esprit! Jamais Josépha ne m’a donné de pareilles émotions. Et
quelles perfections inconnues! Ah! bien, voilà mon homme.
Il apercevait, dans les ténèbres de la rue de Babylone, le grand
Hulot, un peu voûté, se glissant le long des planches d’une maison
en construction, et il alla droit à lui.
—Bonjour, baron, car il est plus de minuit, mon cher! Que
diable faites-vous là?... vous vous promenez par une jolie petite
pluie fine. A nos âges, c’est mauvais. Voulez-vous que je vous donne
un bon conseil? revenons chacun chez nous; car, entre nous, vous
ne verrez pas de lumière à la croisée...
En entendant cette dernière phrase, le baron sentit qu’il avait
soixante-trois ans, et que son manteau était mouillé.
—Qui donc a pu vous dire?... demanda-t-il.
—Valérie! parbleu, notre Valérie qui veut être uniquement
ma Valérie. Nous sommes manche à manche, baron, nous jouerons
la belle quand vous voudrez. Vous ne pouvez pas vous fâcher,
vous savez que le droit de prendre ma revanche a toujours été
stipulé, vous avez mis trois mois à m’enlever Josépha, moi je vous
ai pris Valérie en... Ne parlons pas de cela, reprit-il. Maintenant,
je la veux toute à moi. Mais nous n’en resterons pas moins bons
amis.
—Crevel, ne plaisante pas, répondit le baron d’une voix étouffée
par la rage, c’est une affaire de vie ou de mort.
—Tiens! comme vous prenez cela?... Baron, ne vous rappelez-vous
plus ce que vous m’avez dit le jour du mariage d’Hortense:
«Est-ce que deux roquentins comme nous doivent se brouiller pour
une jupe? C’est épicier, c’est petites gens...» Nous sommes, c’est
convenu, Régence, Justeaucorps bleu, Pompadour, Dix-huitième
siècle, tout ce qu’il y a de plus maréchal de Richelieu, Rocaille, et,
j’ose le dire, Liaisons Dangereuses!...
Crevel aurait pu entasser ses mots littéraires pendant long-temps,
le baron écoutait comme écoutent les sourds dans le commencement
de leur surdité. Voyant, à la lueur du gaz, le visage de son ennemi
devenu blanc, le vainqueur s’arrêta. C’était un coup de foudre
pour le baron, après les déclarations de madame Olivier, après le
dernier regard de Valérie.
—Mon Dieu! il y avait tant d’autres femmes dans Paris!... s’écria-t-il
enfin.
—C’est ce que je t’ai dit quand tu m’as pris Josépha, répliqua
Crevel.
—Tenez, Crevel, c’est impossible... Donnez-moi des preuves!...
avez-vous une clef comme moi pour entrer?
Et le baron, arrivé devant la maison, fourra une clef dans la
serrure: mais il trouva la porte immobile, et il essaya vainement
de l’ébranler.
—Ne faites pas de tapage nocturne, dit tranquillement Crevel.
Tenez, baron, j’ai, moi, de bien meilleures clefs que les vôtres.
—Des preuves! des preuves! répéta le baron exaspéré par une
douleur à devenir fou.
—Venez, je vais vous en donner, répondit Crevel.
Et, selon les instructions de Valérie, il entraîna le baron vers le
quai, par la rue Hillerin-Bertin. L’infortuné Conseiller-d’État allait,
comme vont les négociants la veille du jour où ils doivent déposer
leur bilan; il se perdait en conjectures sur les raisons de la
dépravation cachée au fond du cœur de Valérie, et il se croyait la
dupe de quelque mystification. En passant sur le pont Royal, il vit
son existence si vide, si bien finie, si embrouillée par ses affaires
financières, qu’il fut sur le point de céder à la mauvaise pensée
qui lui vint de jeter Crevel à la rivière, et de s’y jeter après lui.
Arrivé rue du Dauphin, qui, dans ce temps, n’était pas encore
élargie, Crevel s’arrêta devant une porte bâtarde. Cette porte ouvrait
sur un long corridor pavé en dalles blanches et noires, formant
péristyle, et au bout duquel se trouvaient un escalier et une
loge de concierge éclairés par une petite cour intérieure comme il
y en a tant à Paris. Cette cour, mitoyenne avec la propriété voisine,
offrait la singulière particularité d’un partage inégal. La petite maison
de Crevel, car il en était propriétaire, avait un appendice à toiture
vitrée, bâti sur le terrain voisin, et grevé de l’interdiction d’élever
cette construction, entièrement cachée à la vue par la loge et
par l’encorbellement de l’escalier.
Ce local, comme on en voit tant à Paris, avait long-temps servi
de magasin, d’arrière-boutique et de cuisine à l’une des deux boutiques
situées sur la rue. Crevel avait détaché de la location ces
trois pièces du rez-de-chaussée, et Grindot les avait transformées
en une petite maison économique. On y pénétrait de deux manières,
d’abord par la boutique d’un marchand de meubles à qui Crevel
la louait à bas prix et au mois, afin de pouvoir le punir en cas
d’indiscrétion, puis par une porte cachée dans le mur du corridor
assez habilement pour être presque invisible. Ce petit appartement,
composé d’une salle à manger, d’un salon et d’une chambre à coucher,
éclairé par en haut, partie chez le voisin, partie chez Crevel,
était donc à peu près introuvable. A l’exception du marchand de
meubles d’occasion, les locataires ignoraient l’existence de ce petit
paradis. La portière, payée pour être la complice de Crevel, était
une excellente cuisinière. Monsieur le maire pouvait donc entrer
dans sa petite maison économique et en sortir à toute heure de
nuit, sans craindre aucun espionnage. Le jour, une femme mise
comme se mettent les Parisiennes pour aller faire des emplettes et
munie d’une clef, ne risquait rien à venir chez Crevel; elle observait
les marchandises d’occasion, elle en marchandait, elle entrait
dans la boutique, et la quittait sans exciter le moindre soupçon si
quelqu’un la rencontrait.
Lorsque Crevel eut allumé les candélabres dans le boudoir, le
baron fut tout étonné du luxe intelligent et coquet déployé là. L’ancien
parfumeur avait donné carte blanche à Grindot, et le vieil
architecte s’était distingué par une création du genre Pompadour qui,
d’ailleurs, coûtait soixante mille francs.—Je veux, avait dit Crevel
à Grindot, qu’une duchesse entrant là soit surprise... Il avait
voulu le plus bel Éden parisien pour y posséder son Ève, sa femme
du monde, sa Valérie, sa duchesse.
—Il y a deux lits, dit Crevel à Hulot en montrant un divan d’où
l’on tirait un lit comme on tire le tiroir d’une commode. En voici
un, l’autre est dans la chambre. Ainsi nous pouvons passer ici la
nuit tous les deux.
—Les preuves! dit le baron.
Crevel prit un bougeoir et mena son ami dans la chambre à coucher,
où, sur une causeuse, Hulot vit une robe de chambre magnifique
appartenant à Valérie, et qu’elle avait portée rue Vanneau,
pour s’en faire honneur avant de l’employer à la petite maison
Crevel. Le maire fit jouer le secret d’un joli petit meuble en marqueterie
appelé bonheur du jour, y fouilla, saisit une lettre et la
tendit au baron.
—Tiens, lis.
Le Conseiller-d’État lut ce petit billet écrit au crayon:
«Je t’ai vainement attendu, vieux rat! Une femme comme moi
n’attend jamais un ancien parfumeur. Il n’y avait ni dîner commandé,
ni cigarettes. Tu me payeras tout cela.»
—Est-ce bien son écriture?
—Mon Dieu! dit Hulot en s’asseyant accablé. Je reconnais tout
ce qui lui a servi, voilà ses bonnets et ses pantoufles. Ah! çà,
voyons, depuis quand...
Crevel fit signe qu’il comprenait, et empoigna une liasse de mémoires
dans le petit secrétaire en marqueterie.
—Vois, mon vieux! j’ai payé les entrepreneurs en décembre
1838. En octobre, deux mois auparavant, cette délicieuse petite
maison était étrennée.
Le Conseiller-d’État baissa la tête.
—Comment diable faites-vous? car je connais l’emploi de son
temps, heure par heure.
—Et la promenade aux Tuileries... dit Crevel en se frottant les
mains et jubilant.
—Et bien?... reprit Hulot hébété.
—Ta soi-disant maîtresse vient aux Tuileries, elle est censée s’y
promener de une heure à quatre heures; mais crac! en deux temps
elle est ici. Tu connais Molière? Eh bien! baron, il n’y a rien d’imaginaire
dans ton intitulé.
Hulot, ne pouvant plus douter de rien, resta dans un silence
sinistre. Les catastrophes poussent tous les hommes forts et intelligents
à la philosophie. Le baron était, moralement, comme un
homme qui cherche son chemin la nuit dans une forêt. Ce silence
morne, le changement qui se fit sur cette physionomie affaissée,
tout inquiéta Crevel qui ne voulait pas la mort de son collaborateur.
—Comme je te disais, mon vieux, nous sommes manche à manche,
jouons la belle... Veux-tu jouer la belle, voyons? au plus fin!
—Pourquoi, se dit Hulot en se parlant à lui-même, sur dix
belles femmes, y en a-t-il au moins sept de perverses?
Le baron était trop en désarroi pour trouver la solution de ce
problème. La beauté, c’est le plus grand des pouvoirs humains.
Tout pouvoir sans contre-poids, sans entraves, autocratique, mène à
l’abus, à la folie. L’arbitraire c’est la démence du pouvoir. Chez
la femme, l’arbitraire, c’est la fantaisie.
—Tu n’as pas à te plaindre, mon cher confrère, tu as la plus
belle des femmes, et elle est vertueuse.
—Je mérite mon sort, se dit Hulot, j’ai méconnu ma femme,
je la fais souffrir, et c’est un ange! O ma pauvre Adeline, tu es
bien vengée! Elle souffre, seule, en silence, elle est digne d’adoration,
elle mérite mon amour, je devrais... car elle est admirable
encore, blanche et redevenue jeune fille... Mais a-t-on jamais vu
femme plus ignoble, plus infâme, plus scélérate que cette Valérie?
—C’est une vaurienne, dit Crevel, une coquine à fouetter sur
la place du Châtelet; mais, mon cher Canillac, si nous sommes
Justeaucorps bleu, Maréchal de Richelieu, Trumeau, Pompadour,
Du Barry, roués et tout ce qu’il y a de plus Dix-huitième
siècle, nous n’avons plus de lieutenant de police.
—Comment se faire aimer?... se demandait Hulot sans écouter
Crevel.
—C’est une bêtise à nous autres de vouloir être aimés, mon
cher, dit Crevel, nous ne pouvons être que supportés, car madame
Marneffe est cent fois plus rouée que Josépha...
—Et avide! elle me coûte cent quatre-vingt douze mille francs!...
s’écria Hulot.
—Et combien de centimes? demanda Crevel avec l’insolence
du financier en trouvant la somme minime.
—On voit bien que tu ne l’aimes pas, dit mélancoliquement le
baron.
—Moi, j’en ai assez, répliqua Crevel, car elle a plus de trois
cent mille francs à moi!...
—Où est-ce? où tout cela passe-t-il? dit le baron en se prenant
la tête dans les mains.
—Si nous nous étions entendus, comme ces petits jeunes gens
qui se cotisent pour entretenir une lorette de deux sous, elle nous
aurait coûté moins cher...
—C’est une idée! repartit le baron; mais elle nous tromperait
toujours, car, mon gros père, que penses-tu de ce Brésilien?...
—Ah! vieux lapin, tu as raison, nous sommes joués comme des...
des actionnaires!... dit Crevel. Toutes ces femmes-là sont des commandites!
—C’est donc elle, dit le baron, qui t’a parlé de la lumière sur
la fenêtre?...
—Mon bonhomme, reprit Crevel en se mettant en position,
nous sommes floués! Valérie est une... Elle m’a dit de te tenir
ici... J’y vois clair... Elle a son Brésilien... Ah! je renonce à elle,
car si vous lui teniez les mains, elle trouverait moyen de vous
tromper avec ses pieds! Tiens, c’est une infâme, une rouée!
—Elle est au-dessous des prostituées, dit le baron. Josépha,
Jenny Cadine étaient dans leur droit en nous trompant, elles font
métier de leurs charmes, elles!
—Mais elle! qui fait la sainte, la prude, dit Crevel. Tiens, Hulot,
retourne à ta femme, car tu n’es pas bien dans tes affaires,
on commence à causer de certaines lettres de change souscrites à
un petit usurier dont la spécialité consiste à prêter aux lorettes, un
certain Vauvinet. Quant à moi, me voilà guéri des femmes comme
il faut. D’ailleurs, à nos âges, quel besoin avons-nous de ces drôlesses,
qui, je suis franc, ne peuvent pas ne point nous tromper?
Tu as des cheveux blancs, des fausses dents, baron. Moi, j’ai l’air
de Silène. Je vais me mettre à amasser. L’argent ne trompe point.
Si le Trésor s’ouvre tous les six mois pour tout le monde, il vous
donne au moins des intérêts, et cette femme en coûte... Avec
toi, mon cher confrère, Gubetta, mon vieux complice, je pourrais
accepter une situation chocnoso... non, philosophique; mais un
Brésilien qui, peut-être, apporte de son pays des denrées coloniales,
suspectes...
—La femme, dit Hulot, est un être inexplicable.
—Je l’explique, dit Crevel: nous sommes vieux, le Brésilien
est jeune et beau...
—Oui, c’est vrai, dit Hulot, je l’avoue, nous vieillissons. Mais,
mon ami, comment renoncer à voir ces belles créatures se déshabillant,
roulant leurs cheveux, nous regardant avec un fin sourire
à travers leurs doigts quand elles mettent leurs papillotes, faisant
toutes leurs mines, débitant leurs mensonges, et se disant peu aimées,
quand elles nous voient harassés par les affaires, et nous distrayant
malgré tout?
—Oui, ma foi! c’est la seule chose agréable de la vie... s’écria
Crevel. Ah! quand un minois vous sourit, et qu’on vous dit: «Mon
bon chéri, sais-tu combien tu es aimable! Moi, je suis sans doute
autrement faite que les autres femmes qui se passionnent pour de
petits jeunes gens à barbe de bouc, des drôles qui fument, et grossiers
comme des laquais! car leur jeunesse leur donne une insolence!...
Enfin, ils viennent, ils vous disent bonjour et ils s’en
vont... Moi, que tu soupçonnes de coquetterie, je préfère à ces
moutards les gens de cinquante ans, on garde ça long-temps; c’est
dévoué, ça sait qu’une femme se retrouve difficilement, et ils nous
apprécient... Voilà pourquoi je t’aime, grand scélérat!...» Et
elles accompagnent ces espèces d’aveux, de minauderies, de gentillesses,
de... Ah! c’est faux comme des programmes d’Hôtel-de-Ville...
—Le mensonge vaut souvent mieux que la vérité, dit Hulot
en se rappelant quelques scènes charmantes évoquées par la pantomime
de Crevel qui singeait Valérie. On est forcé de travailler
le Mensonge, de coudre des paillettes à ses habits de théâtre...
—Et puis enfin, on les a, ces menteuses! dit brutalement Crevel.
—Valérie est une fée, cria le baron, elle vous métamorphose un
vieillard en jeune homme...
—Ah! oui, reprit Crevel, c’est une anguille qui vous coule
entre les mains; mais c’est la plus jolie des anguilles... blanche et
douce comme du sucre!... drôle comme Arnal, et des inventions! Ah!
—Oh! oui, elle est bien spirituelle! s’écria le baron ne pensant
plus à sa femme.
Les deux confrères se couchèrent les meilleurs amis du monde,
en se rappelant une à une les perfections de Valérie, les intonations
de sa voix, ses chatteries, ses gestes, ses drôleries, les saillies de
son esprit, celles de son cœur; car cette artiste en amour avait
des élans admirables, comme les ténors qui chantent un air mieux
un jour que l’autre. Et tous les deux ils s’endormirent, bercés par
ces réminiscences tentatrices et diaboliques, éclairées par les feux
de l’enfer.
Le lendemain, à neuf heures, Hulot parla d’aller au Ministère,
Crevel avait affaire à la campagne. Ils sortirent ensemble, et Crevel
tendit la main au baron en lui disant:—Sans rancune, n’est-ce pas?
car nous ne pensons plus ni l’un ni l’autre à madame Marneffe.
—Oh! c’est bien fini! répondit Hulot en exprimant une sorte
d’horreur.
A dix heures et demie, Crevel grimpait quatre à quatre l’escalier
de madame Marneffe. Il trouva l’infâme créature, l’adorable
enchanteresse, dans le déshabillé le plus coquet du monde, mangeant
un joli petit déjeuner fin en compagnie du baron Henri
Montès de Montéjanos et de Lisbeth. Malgré le coup que lui porta
la vue du Brésilien, Crevel pria madame Marneffe de lui donner
deux minutes d’audience. Valérie passa dans le salon avec Crevel.
—Valérie, mon ange, dit l’amoureux Crevel, monsieur Marneffe
n’a pas longtemps à vivre; si tu veux m’être fidèle, à sa mort,
nous nous marierons. Songes-y. Je t’ai débarrassée de Hulot...
Ainsi, vois si ce Brésilien peut valoir un maire de Paris, un homme
qui, pour toi, voudra parvenir aux plus hautes dignités, et qui,
déjà, possède quatre-vingt et quelques mille livres de rente.
—On y songera, dit-elle. Je serai rue du Dauphin à deux heures,
et nous en causerons; mais, soyez sage! et n’oubliez pas le transfert
que vous m’avez promis hier.
Elle revint dans la salle à manger, suivie de Crevel qui se flattait
d’avoir trouvé le moyen de posséder à lui seul Valérie; mais il
aperçut le baron Hulot qui, pendant cette courte conférence, était
entré pour réaliser le même dessein. Le Conseiller-d’État demanda,
comme Crevel, un moment d’audience. Madame Marneffe se leva
pour retourner au salon, en souriant au Brésilien, comme pour lui
dire:—Ils sont fous! ils ne te voient donc pas?
—Valérie, dit le Conseiller-d’État, mon enfant, ce cousin est
un cousin d’Amérique...
—Oh! assez! s’écria-t-elle en interrompant le baron. Marneffe
n’a jamais été, ne sera plus, ne peut plus être mon mari. Le premier,
le seul homme que j’aie aimé est revenu, sans être attendu...
Ce n’est pas ma faute! Mais regardez bien Henri et regardez-vous.
Puis demandez-vous si une femme, surtout quand elle aime, peut
hésiter. Mon cher, je ne suis pas une femme entretenue. A compter
d’aujourd’hui, je ne veux plus être comme Suzanne entre deux
vieillards. Si vous tenez à moi, vous serez, vous et Crevel, nos amis;
mais tout est fini, car j’ai vingt-six ans, je veux être à l’avenir une
sainte, une excellente et digne femme... comme la vôtre.
—C’est ainsi? dit Hulot. Ah! voilà comment vous m’accueillez!
lorsque je venais, comme un pape, les mains pleines d’indulgences!...
Eh! bien, votre mari ne sera jamais chef de bureau ni
officier de la Légion-d’Honneur...
—C’est ce que nous verrons! dit madame Marneffe en regardant
Hulot d’une certaine manière.
—Ne nous fâchons pas, reprit Hulot au désespoir, je viendrai
ce soir, et nous nous entendrons.
—Chez Lisbeth, oui!...
—Eh! bien, dit le vieillard amoureux, chez Lisbeth!...
Hulot et Crevel descendirent ensemble sans se dire un mot jusque
dans la rue; mais, sur le trottoir, ils se regardèrent et se
mirent à rire tristement.
—Nous sommes deux vieux fous!... dit Crevel.
—Je les ai congédiés, dit madame Marneffe à Lisbeth en se remettant
à table. Je n’ai jamais aimé, je n’aime et n’aimerai jamais
que mon jaguar, ajouta-t-elle en souriant à Henri Montès. Lisbeth,
ma fille, tu ne sais pas?... Henri m’a pardonné les infamies auxquelles
la misère m’a réduite.
—C’est ma faute, dit le Brésilien, j’aurais dû t’envoyer cent
mille francs...
—Pauvre enfant! s’écria Valérie, j’aurais dû travailler pour
vivre, mais je n’ai pas les doigts faits pour cela... demande à
Lisbeth.
Le Brésilien s’en alla l’homme le plus heureux de Paris.
Vers les midi, Valérie et Lisbeth causaient dans la magnifique
chambre à coucher où cette dangereuse Parisienne donnait à sa toilette
ces dernières façons qu’une femme tient à donner elle-même.
Les verrous mis, les portières tirées, Valérie raconta dans leurs
moindres détails tous les événements de la soirée, de la nuit et de
la matinée.
—Es-tu contente, mon bijou? dit-elle à Lisbeth en terminant.
Que dois-je être un jour, madame Crevel ou madame Montès? Quel
est ton avis?
—Crevel n’a pas plus de dix ans à vivre, libertin comme il l’est,
répondit Lisbeth, et Montès est jeune. Crevel te laissera trente mille
francs de rente, environ. Que Montès attende, il sera bien assez
heureux en restant le Benjamin. Ainsi, vers trente-trois ans, tu
peux, ma chère enfant, en te conservant belle, épouser ton Brésilien
et jouer un grand rôle avec soixante mille francs de rente à
toi, surtout protégée par une maréchale...
—Oui, mais Montès est Brésilien, il n’arrivera jamais à rien, fit
observer Valérie.
—Nous sommes, dit Lisbeth, dans un temps de chemins de fer,
où les étrangers finissent en France par occuper de grandes positions.
—Nous verrons, reprit Valérie, quand Marneffe sera mort, et
il n’a pas long-temps à souffrir.
—Ces maladies qui lui reviennent, dit Lisbeth, sont comme les
remords du physique. Allons, je vais chez Hortense.
—Eh bien! va, mon ange, répondit Valérie, et amène-moi mon
artiste! En trois ans n’avoir pas encore gagné seulement un pouce
de terrain! C’est notre honte à toutes deux! Wenceslas et Henri,
voilà mes deux seules passions. L’un, c’est l’amour; l’autre, c’est
la fantaisie.
—Es-tu belle, ce matin! dit Lisbeth en venant prendre Valérie
par la taille et la baisant au front. Je jouis de tous tes plaisirs, de
ta fortune, de ta toilette... Je n’ai vécu que depuis le jour où nous
nous sommes faites sœurs...
—Attends! ma tigresse, dit en riant Valérie, ton châle est de travers...
Tu ne sais pas encore porter un châle, malgré mes leçons,
au bout de trois ans, et tu veux être madame la maréchale Hulot...
Chaussée de brodequins en prunelle, de bas de soie gris, armée
d’une robe en magnifique levantine, les cheveux en bandeau sous
une très-jolie capote en velours noir doublée de satin jaune, Lisbeth
alla rue Saint-Dominique par le boulevard des Invalides, en
se demandant si le découragement d’Hortense lui livrerait enfin
cette âme forte, et si l’inconstance sarmate, prise à l’heure où tout
est possible à ces caractères, ferait fléchir l’amour de Wenceslas.
Hortense et Wenceslas occupaient le rez-de-chaussée d’une
maison située à l’endroit où la rue Saint-Dominique aboutit à
l’Esplanade des Invalides. Cet appartement, jadis en harmonie avec la
lune de miel, offrait en ce moment un aspect à moitié frais, à moitié
fané, qu’il faudrait appeler l’automne du mobilier. Les nouveaux
mariés sont gâcheurs, ils gaspillent sans le savoir, sans le vouloir, les
choses autour d’eux, comme ils abusent de l’amour. Pleins d’eux-mêmes,
ils se soucient peu de l’avenir qui, plus tard, préoccupe la
mère de famille.
Lisbeth trouva sa cousine Hortense ayant achevé d’habiller elle-même
un petit Wenceslas qui venait d’être exporté dans le jardin.
—Bonjour, Bette, dit Hortense qui vint ouvrir elle-même la
porte à sa cousine.
La cuisinière était allée au marché, la femme de chambre, à la
fois bonne d’enfant, faisait un savonnage.
—Bonjour, ma chère enfant, répondit Lisbeth en embrassant
Hortense. Eh bien! lui dit-elle à l’oreille, Wenceslas est-il à son
atelier?
—Non, il cause avec Stidmann et Chanor dans le salon.
—Pourrions-nous être seules? demanda Lisbeth.
—Viens dans ma chambre.
Cette chambre, tendue de perse à fleurs roses et à feuillages
verts sur un fond blanc, sans cesse frappée par le soleil ainsi que
le tapis, avait passé. Depuis long-temps, les rideaux n’avaient pas
été blanchis. On y sentait la fumée du cigare de Wenceslas qui,
devenu grand seigneur de l’art et né gentilhomme, déposait les
cendres du tabac sur les bras des fauteuils, sur les plus jolies
choses, en homme aimé de qui l’on souffre tout, en homme riche
qui ne prend pas de soins bourgeois.
—Eh bien! parlons de tes affaires, demanda Lisbeth en voyant
sa belle cousine muette dans le fauteuil où elle s’était plongée.
Mais qu’as-tu? je te trouve pâlotte, ma chère.
—Il a paru deux nouveaux articles où mon pauvre Wenceslas
est abîmé; je les ai lus, je les lui cache, car il se découragerait
tout à fait. Le marbre du maréchal Montcornet est regardé comme
tout à fait mauvais. On fait grâce aux bas-reliefs pour vanter avec
une atroce perfidie le talent d’ornemaniste de Wenceslas, et afin
de donner plus de poids à cette opinion que l’art sévère nous est
interdit! Stidmann, supplié par moi de dire la vérité, m’a désespérée
en m’avouant que son opinion à lui s’accordait avec celle
de tous les artistes, des critiques et du public.—«Si Wenceslas,
m’a-t-il dit, là, dans le jardin avant le déjeuner, n’expose pas,
l’année prochaine, un chef-d’œuvre, il doit abandonner la grande
sculpture et s’en tenir aux idylles, aux figurines, aux œuvres de
bijouterie et de haute orfévrerie!» Cet arrêt m’a causé la plus
vive peine, car Wenceslas n’y voudra jamais souscrire, il se sent,
il a tant de belles idées...
—Ce n’est pas avec des idées qu’on paye ses fournisseurs, fit
observer Lisbeth, je me tuais à lui dire cela... C’est avec de l’argent.
L’argent ne s’obtient que par des choses faites, et qui plaisent
assez aux bourgeois pour être achetées. Quand il s’agit de
vivre, il vaut mieux que le sculpteur ait sur son établi le modèle
d’un flambeau, d’un garde-cendres, d’une table, qu’un groupe et
qu’une statue, car tout le monde a besoin de cela, tandis que
l’amateur de groupes et son argent se font attendre pendant des
mois entiers...
—Tu as raison, ma bonne Lisbeth! dis-lui donc cela; moi, je
n’en ai pas le courage... D’ailleurs, comme il le disait à Stidmann,
s’il se remet à l’ornement, à la petite sculpture, il faudra renoncer
à l’Institut, aux grandes créations de l’art, et nous n’aurons plus
les trois cent mille francs de travaux que Versailles, la ville de
Paris, le ministère nous tenaient en réserve. Voilà ce que nous
ôtent ces affreux articles dictés par des concurrents qui voudraient
hériter de nos commandes.
—Et ce n’est pas là ce que tu rêvais, pauvre petite chatte! dit
Bette en baisant Hortense au front, tu voulais un gentilhomme
dominant l’art, à la tête des sculpteurs... Mais c’est de la poésie,
vois-tu... Ce rêve exige cinquante mille francs de rente, et vous
n’en avez que deux mille quatre cents, tant que je vivrai; trois
mille après ma mort.
Quelques larmes vinrent dans les yeux d’Hortense, et Bette les
lappa du regard comme une chatte boit du lait.
Voici l’histoire succincte de cette lune de miel, le récit n’en sera
peut-être pas perdu pour les artistes.
Le travail moral, la chasse dans les hautes régions de l’intelligence,
est un des plus grands efforts de l’homme. Ce qui doit mériter
la gloire dans l’Art, car il faut comprendre sous ce mot toutes
les créations de la Pensée, c’est surtout le courage, un courage
dont le vulgaire ne se doute pas, et qui peut-être est expliqué pour
la première fois ici. Poussé par la terrible pression de la misère,
maintenu par Bette dans la situation de ces chevaux à qui l’on
met des œillères pour les empêcher de voir à droite et à gauche
du chemin, fouetté par cette dure fille, image de la Nécessité,
cette espèce de Destin subalterne, Wenceslas, né poëte et rêveur,
avait passé de la Conception à l’Exécution, en franchissant sans
les mesurer les abîmes qui séparent ces deux hémisphères de l’Art.
Penser, rêver, concevoir de belles œuvres, est une occupation
délicieuse. C’est fumer des cigares enchantés, c’est mener la vie de
la courtisane occupée à sa fantaisie. L’œuvre apparaît alors dans la
grâce de l’enfance, dans la joie folle de la génération, avec les
couleurs embaumées de la fleur et les sucs rapides du fruit dégusté
par avance. Telle est la Conception et ses plaisirs. Celui
qui peut dessiner son plan par la parole, passe déjà pour un
homme extraordinaire. Cette faculté, tous les artistes et les écrivains
la possèdent. Mais produire! mais accoucher! mais élever
laborieusement l’enfant, le coucher gorgé de lait tous les soirs,
l’embrasser tous les matins avec le cœur inépuisé de la mère, le
lécher sale, le vêtir cent fois des plus belles jaquettes qu’il déchire
incessamment; mais ne pas se rebuter des convulsions de
cette folle vie et en faire le chef-d’œuvre animé qui parle à tous les
regards en sculpture, à toutes les intelligences en littérature, à
tous les souvenirs en peinture, à tous les cœurs en musique, c’est
l’Exécution et ses travaux. La main doit s’avancer à tout moment,
prête à tout moment à obéir à la tête. Or, la tête n’a pas plus les
dispositions créatrices à commandement, que l’amour n’est continu.
Cette habitude de la création, cet amour infatigable de la Maternité
qui fait la mère (ce chef-d’œuvre naturel si bien compris de
Raphaël!), enfin, cette maternité cérébrale si difficile à conquérir,
se perd avec une facilité prodigieuse. L’Inspiration, c’est l’Occasion
du Génie. Elle court non pas sur un rasoir, elle est dans les
airs et s’envole avec la défiance des corbeaux, elle n’a pas d’écharpe
par où le poëte la puisse prendre, sa chevelure est une flamme, elle
se sauve comme ces beaux flamants blancs et roses, le désespoir
des chasseurs. Aussi le travail est-il une lutte lassante que redoutent
et que chérissent les belles et puissantes organisations qui
souvent s’y brisent. Un grand poëte de ce temps-ci disait en parlant
de ce labeur effrayant:—Je m’y mets avec désespoir et je le
quitte avec chagrin. Que les ignorants le sachent! Si l’artiste ne se
précipite pas dans son œuvre, comme Curtius dans le gouffre,
comme le soldat dans la redoute, sans réfléchir; et si, dans ce
cratère, il ne travaille pas comme le mineur enfoui sous un éboulement;
s’il contemple enfin les difficultés au lieu de les vaincre
une à une, à l’exemple de ces amoureux des féeries, qui, pour
obtenir leurs princesses, combattaient des enchantements renaissants,
l’œuvre reste inachevée, elle périt au fond de l’atelier, où la
production devient impossible, et l’artiste assiste au suicide de son
talent. Rossini, ce génie frère de Raphaël, en offre un exemple frappant,
dans sa jeunesse indigente superposée à son âge mûr opulent.
Telle est la raison de la récompense pareille, du pareil triomphe,
du même laurier accordé aux grands poëtes et aux grands généraux.
Wenceslas, nature rêveuse, avait dépensé tant d’énergie à produire,
à s’instruire, à travailler sous la direction despotique de
Lisbeth, que l’amour et le bonheur amenèrent une réaction. Le
vrai caractère reparut. La paresse et la nonchalance, la mollesse
du Sarmate revinrent occuper dans son âme les sillons complaisants
d’où la verge du maître d’école les avait chassées. L’artiste,
pendant les premiers mois, aima sa femme. Hortense et Wenceslas
se livrèrent aux adorables enfantillages de la passion légitime, heureuse,
insensée. Hortense fut alors la première à dispenser Wenceslas
de tout travail, orgueilleuse de triompher ainsi de sa rivale,
la Sculpture. Les caresses d’une femme, d’ailleurs, font évanouir
la Muse, et fléchir la féroce, la brutale fermeté du travailleur.
Six à sept mois passèrent, les doigts du sculpteur désapprirent
à tenir l’ébauchoir. Quand la nécessité de travailler se fit sentir,
quand le prince de Wissembourg, président du comité de souscription,
voulut voir la statue, Wenceslas prononça le mot suprême
des flâneurs:—Je vais m’y mettre! Et il berça sa chère Hortense
de fallacieuses paroles, des magnifiques plans de l’artiste fumeur.
Hortense redoubla d’amour pour son poëte, elle entrevoyait
une sublime statue du maréchal Montcornet. Montcornet devait être
l’idéalisation de l’intrépidité, le type de la cavalerie, le courage à
la Murat. Ah bah! l’on devait, à l’aspect de cette statue, concevoir
toutes les victoires de l’Empereur. Et quelle exécution! Le crayon
était bien complaisant, il suivait la parole.
En fait de statue, il vint un petit Wenceslas ravissant.
Dès qu’il s’agissait d’aller à l’atelier du Gros-Caillou, manier la
glaise et réaliser la maquette, tantôt la pendule du prince exigeait
la présence de Wenceslas à l’atelier de Florent et de Chanor, où
les figures se ciselaient; tantôt le jour était gris et sombre; aujourd’hui
des courses d’affaires, demain un dîner de famille, sans
compter les malaises du talent et ceux du corps, et enfin les jours
où l’on batifole avec une femme adorée. Le maréchal prince de
Wissembourg fut obligé de se fâcher pour obtenir le modèle, et de
dire qu’il reviendrait sur sa décision. Ce fut après mille reproches et
force grosses paroles que le comité des souscripteurs put voir le plâtre.
Chaque jour de travail, Steinbock revenait visiblement fatigué,
se plaignant de ce labeur de maçon, de sa faiblesse physique. Durant
cette première année, le ménage jouissait d’une certaine aisance.
La comtesse Steinbock, folle de son mari, dans les joies de l’amour
satisfait, maudissait le ministre de la guerre; elle alla le voir,
et lui dit que les grandes œuvres ne se fabriquaient pas comme des
canons, et que l’État devait être, comme Louis XIV, François Ier
et Léon X, aux ordres du génie. La pauvre Hortense, croyant tenir
un Phidias dans ses bras, avait pour son Wenceslas la lâcheté
maternelle d’une femme qui pousse l’amour jusqu’à l’idolâtrie.—Ne
te presse pas, dit-elle à son mari, tout notre avenir est dans
cette statue, prends ton temps, fais un chef-d’œuvre. Elle venait
à l’atelier. Steinbock, amoureux, perdait avec sa femme cinq heures
sur sept, à lui décrire sa statue au lieu de la faire. Il mit ainsi
dix-huit mois à terminer cette œuvre, pour lui, capitale.
Quand le plâtre fut coulé, que le modèle exista, la pauvre Hortense,
après avoir assisté aux énormes efforts de son mari, dont
la santé souffrit de ces lassitudes qui brisent le corps, les bras et
la main des sculpteurs, Hortense trouva l’œuvre admirable. Son
père, ignorant en sculpture, la baronne non moins ignorante,
crièrent au chef-d’œuvre; le ministre de la guerre vint alors amené
par eux, et, séduit par eux, il fut content de ce plâtre isolé, mis
dans son jour, et bien présenté devant une toile verte. Hélas! à
l’exposition de 1841, le blâme unanime dégénéra dans la bouche
des gens irrités d’une idole si promptement élevée sur son piédestal,
en huées et en moqueries. Stidmann voulut éclairer son ami
Wenceslas, il fut accusé de jalousie. Les articles de journaux furent
pour Hortense les cris de l’Envie. Stidmann, ce digne garçon,
obtint des articles où les critiques furent combattues, où l’on fit
observer que les sculpteurs modifiaient tellement leurs œuvres
entre le plâtre et le marbre, qu’on exposait le marbre. «Entre le
projet en plâtre et la statue exécutée en marbre, on pouvait, disait
Claude Vignon, défigurer un chef-d’œuvre ou faire une grande
chose d’une mauvaise. Le plâtre est le manuscrit, le marbre est le
livre.»
En deux ans et demi, Steinbock fit une statue et un enfant.
L’enfant était sublime de beauté, la statue fut détestable.
La pendule du prince et la statue payèrent les dettes du jeune
ménage. Steinbock avait alors contracté l’habitude d’aller dans le
monde, au spectacle, aux Italiens; il parlait admirablement sur
l’art, il se maintenait, aux yeux des gens du monde, grand artiste
par la parole, par ses explications critiques. Il y a des gens de génie
à Paris qui passent leur vie à se parler, et qui se contentent
d’une espèce de gloire de salon. Steinbock, en imitant ces charmants
eunuques, contractait une aversion croissante de jour en
jour pour le travail. Il apercevait toutes les difficultés de l’œuvre
en voulant la commencer, et le découragement qui s’ensuivait,
faisait mollir chez lui la volonté. L’Inspiration, cette folie de la
génération intellectuelle, s’enfuyait à tire-d’ailes, à l’aspect de cet
amant malade.
La sculpture est comme l’art dramatique, à la fois le plus difficile
et le plus facile de tous les arts. Copiez un modèle, et l’œuvre
est accomplie; mais y imprimer une âme, faire un type en représentant
un homme ou une femme, c’est le péché de Prométhée.
On compte ce succès dans les annales de la sculpture, comme on
compte les poëtes dans l’humanité. Michel-Ange, Michel Columb,
Jean Goujon, Phidias, Praxitèle, Polyclète, Puget, Canova, Albert
Durer sont les frères de Milton, de Virgile, de Dante, de Shakspeare,
du Tasse, d’Homère et de Molière. Cette œuvre est si grandiose,
qu’une statue suffit à l’immortalité d’un homme, comme
celles de Figaro, de Lovelace, de Manon Lescaut suffirent à immortaliser
Beaumarchais, Richardson et l’abbé Prévost. Les gens
superficiels (les artistes en comptent beaucoup trop dans leur sein)
ont dit que la sculpture existait par le nu seulement, qu’elle était
morte avec la Grèce et que le vêtement moderne la rendait impossible.
D’abord, les anciens ont fait de sublimes statues entièrement
voilées, comme la Polymnie, la Julie, etc., et nous n’avons pas
trouvé la dixième partie de leurs œuvres. Puis, que les vrais
amants de l’art aillent voir à Florence le Penseur de Michel-Ange,
et dans la cathédrale de Mayence la Vierge d’Albert Durer, qui a
fait, en ébène, une femme vivante sous ses triples robes, et la
chevelure la plus ondoyante, la plus maniable que jamais femme de
chambre ait peignée; que les ignorants y courent, et tous reconnaîtront
que le génie peut imprégner l’habit, l’armure, la robe,
d’une pensée et y mettre un corps, tout aussi bien que l’homme
imprime son caractère et les habitudes de sa vie à son enveloppe.
La sculpture est la réalisation continuelle du fait qui s’est appelé
pour la seule et unique fois dans la peinture: Raphaël! La solution
de ce terrible problème ne se trouve que dans un travail
constant, soutenu, car les difficultés matérielles doivent être tellement
vaincues, la main doit être si châtiée, si prête et obéissante,
que le sculpteur puisse lutter âme à âme avec cette insaisissable
nature morale qu’il faut transfigurer en la matérialisant. Si Paganini,
qui faisait raconter son âme par les cordes de son violon,
avait passé trois jours sans étudier, il aurait perdu, selon son expression,
le registre de son instrument; il désignait ainsi le mariage
existant entre le bois, l’archet, les cordes et lui; cet accord
dissous, il serait devenu soudain un violoniste ordinaire. Le travail
constant est la loi de l’art comme celle de la vie; car l’art, c’est
la création idéalisée. Aussi les grands artistes, les poëtes complets
n’attendent-ils ni les commandes, ni les chalands, ils enfantent
aujourd’hui, demain, toujours. Il en résulte cette habitude du labeur,
cette perpétuelle connaissance des difficultés qui les maintient
en concubinage avec la Muse, avec ses forces créatrices. Canova vivait
dans son atelier, comme Voltaire a vécu dans son cabinet. Homère
et Phidias ont dû vivre ainsi.
Wenceslas Steinbock était sur la route aride parcourue par ces
grands hommes, et qui mène aux Alpes de la Gloire, quand Lisbeth
l’avait enchaîné dans sa mansarde. Le bonheur, sous la figure
d’Hortense, avait rendu le poëte à la paresse, état normal de tous
les artistes, car leur paresse, à eux, est occupée. C’est le plaisir
des pachas au sérail: ils caressent des idées, ils s’enivrent aux
sources de l’intelligence. De grands artistes, tels que Steinbock,
dévorés par la rêverie, ont été justement nommés des Rêveurs.
Ces mangeurs d’opium tombent tous dans la misère; tandis que,
maintenus par l’inflexibilité des circonstances, ils eussent été de
grands hommes. Ces demi-artistes sont d’ailleurs charmants, les
hommes les aiment et les enivrent de louanges, ils paraissent supérieurs
aux véritables artistes taxés de personnalité, de sauvagerie,
de rébellion aux lois du monde. Voici pourquoi: Les grands hommes
appartiennent à leurs œuvres. Leur détachement de toutes
choses, leur dévouement au travail, les constituent égoïstes aux
yeux des niais; car on les veut vêtus des mêmes habits que le dandy,
accomplissant les évolutions sociales, appelées devoirs du monde.
On voudrait les lions de l’Atlas peignés et parfumés comme des bichons
de marquise. Ces hommes, qui comptent peu de pairs et qui
les rencontrent rarement, tombent dans l’exclusivité de la solitude;
ils deviennent inexplicables pour la majorité, composée, comme
on le sait, de sots, d’envieux, d’ignorants et de gens superficiels.
Comprenez-vous maintenant le rôle d’une femme auprès de ces
grandioses exceptions? Une femme doit être à la fois ce qu’avait été
Lisbeth pendant cinq ans, et offrir de plus l’amour, l’amour humble,
discret, toujours prêt, toujours souriant.
Hortense, éclairée par ses souffrances de mère, pressée par d’affreuses
nécessités, s’apercevait trop tard des fautes que son excessif
amour lui avait fait involontairement commettre; mais, en digne
fille de sa mère, son cœur se brisait à l’idée de tourmenter Wenceslas;
elle aimait trop pour se faire le bourreau de son cher poëte,
et elle voyait arriver le moment où la misère allait l’atteindre, elle,
son fils et son mari.
—Ah çà! voyons, ma petite, dit Bette en voyant rouler des
larmes dans les beaux yeux de sa petite cousine, il ne faut pas désespérer.
Un verre plein de tes larmes ne payerait pas une assiettée
de soupe! Que vous faut-il?
—Mais cinq à six mille francs.
—Je n’ai que trois mille francs au plus, dit Lisbeth. Et que fait
en ce moment Wenceslas?
—On lui propose d’entreprendre pour six mille francs, de compagnie
avec Stidmann, un dessert pour le duc d’Hérouville. Monsieur
Chanor se chargerait alors de payer quatre mille francs dus à
messieurs Léon de Lora et Bridau, une dette d’honneur.
—Comment, vous avez reçu le prix de la statue et des bas-reliefs
du monument élevé au maréchal Montcornet, et vous n’avez
pas payé cela!
—Mais, dit Hortense, depuis trois ans nous dépensons douze
mille francs par an, et j’ai cent louis de revenu. Le monument du
maréchal, tous frais payés, n’a pas donné plus de seize mille
francs. En vérité, si Wenceslas ne travaille pas, je ne sais ce que
nous allons devenir. Ah! si je pouvais apprendre à faire des statues,
comme je remuerais la glaise! dit-elle en tendant ses beaux bras.
On voyait que la femme tenait les promesses de la jeune fille.
L’œil d’Hortense étincelait; il coulait dans ses veines un sang chargé
de fer, impétueux; elle déplorait d’employer son énergie à tenir
son enfant.
—Ah! ma chère petite bichette, une fille sage ne doit épouser
un artiste qu’au moment où il a sa fortune faite et non quand elle
est à faire.
En ce moment on entendit le bruit des pas et des voix de Stidmann
et de Wenceslas qui reconduisaient Chanor; puis bientôt
Wenceslas vint avec Stidmann. Stidmann, artiste lancé dans le
monde des journalistes et des illustres actrices, des lorettes célèbres,
était un jeune homme élégant que Valérie voulait avoir chez
elle, et que Claude Vignon lui avait déjà présenté. Stidmann venait
de voir finir ses relations avec la fameuse madame Schontz,
mariée depuis quelques mois et partie en province. Valérie et
Lisbeth, qui avaient su cette rupture par Claude Vignon, jugèrent
nécessaire d’attirer rue Vanneau l’ami de Wenceslas. Comme
Stidmann, par discrétion, visitait peu les Steinbock, et que Lisbeth
n’avait pas été témoin de sa présentation récente par Claude
Vignon, elle le voyait pour la première fois. En examinant ce célèbre
artiste, elle surprit quelques regards jetés par lui sur Hortense,
qui lui firent entrevoir la possibilité de le donner comme
consolation à la comtesse Steinbock, si Wenceslas la trahissait.
Stidmann pensait en effet que si Wenceslas n’était pas son camarade,
Hortense, cette jeune et magnifique comtesse, ferait une adorable
maîtresse; mais ce désir, contenu par l’honneur, l’éloignait
de cette maison. Lisbeth remarqua cet embarras significatif qui gêne
les hommes en présence d’une femme avec laquelle ils se sont interdit
de coqueter.
—Il est très-bien, ce jeune homme, dit-elle à l’oreille d’Hortense.
—Ah! tu trouves? répondit-elle, je ne l’ai jamais remarqué...
—Stidmann, mon brave, dit Wenceslas à l’oreille de son camarade,
nous ne nous gênons point entre nous, eh bien! nous avons
à causer d’affaires avec cette vieille fille.
Stidmann salua les deux cousines et partit.
—C’est fini, dit Wenceslas en revenant après avoir reconduit
Stidmann; mais ce travail-là demandera six mois, et il faut pouvoir
vivre pendant tout ce temps-là.
—J’ai mes diamants, s’écria la jeune comtesse Steinbock avec
le sublime élan des femmes qui aiment.
Une larme vint aux yeux de Wenceslas.
—Oh! je vais travailler, répondit-il en venant s’asseoir auprès
de sa femme qu’il prit sur ses genoux. Je vais faire des brocantes,
une corbeille de mariage, des groupes en bronze...
—Mais, mes chers enfants, dit Lisbeth, car vous savez que
vous êtes mes héritiers, et je vous laisserai, croyez-le, un joli magot,
surtout si vous m’aidez à épouser le maréchal; si nous réussissions
promptement, je vous prendrais en pension chez moi, vous
et Adeline. Ah! nous pourrions vivre bien heureux ensemble. Pour
le moment, écoutez ma vieille expérience. Ne recourez pas au
Mont-de-Piété, c’est la perte de l’emprunteur. J’ai toujours vu les
nécessiteux manquant, lors du renouvellement, de l’argent nécessaire
au service de l’intérêt, et tout est perdu. Je puis vous faire
prêter de l’argent à cinq pour cent seulement sur billet.
—Ah! nous serions sauvés! dit Hortense.
—Eh bien! ma petite, que Wenceslas vienne chez la personne
qui l’obligerait à ma prière. C’est madame Marneffe; en la flattant,
car elle est vaniteuse comme une parvenue, elle vous tirera d’embarras
de la façon la plus obligeante. Viens dans cette maison-là,
ma chère Hortense.
Hortense regarda Wenceslas de l’air que doivent avoir les condamnés
à mort en montant à l’échafaud.
—Claude Vignon a présenté là Stidmann, répondit Wenceslas.
C’est une maison très-agréable.
Hortense baissa la tête. Ce qu’elle éprouvait, un seul mot peut
le faire comprendre: ce n’était pas une douleur, mais une maladie.
—Mais, ma chère Hortense, apprends donc la vie! s’écria Lisbeth
en comprenant l’éloquence du mouvement d’Hortense.
Sinon, tu seras comme ta mère, déportée dans une chambre déserte
où tu pleureras comme Calypso le départ d’Ulysse, à un âge
où il n’y a plus de Télémaque!... ajouta-t-elle en répétant une
raillerie de madame Marneffe. Il faut considérer les gens dans le
monde comme des ustensiles dont on se sert, qu’on prend, qu’on
laisse selon leur utilité. Servez-vous, mes chers enfants, de madame
Marneffe, et quittez-la plus tard. As-tu peur que Wenceslas qui
t’adore, se prenne de passion pour une femme de quatre ou cinq
ans plus âgée que toi, fanée comme une botte de luzerne, et...
—J’aime mieux mettre mes diamants en gage, dit Hortense.
Oh! ne va jamais là, Wenceslas!... c’est l’enfer!
—Hortense a raison! dit Wenceslas en embrassant sa femme.
—Merci, mon ami, répondit la jeune femme au comble du
bonheur. Vois-tu, Lisbeth, mon mari est un ange: il ne joue pas,
nous allons partout ensemble, et s’il pouvait se mettre au travail,
non, je serais trop heureuse. Pourquoi nous montrer chez la maîtresse
de notre père, chez une femme qui le ruine et qui cause les
chagrins dont se meurt notre héroïque maman?...
—Mon enfant, la ruine de ton père ne vient pas de là; c’est sa
cantatrice qui l’a ruiné, puis ton mariage! répondit la cousine Bette.
Mon Dieu! madame Marneffe lui est bien utile, va!... mais je ne
dois rien dire...
—Tu défends tout le monde, chère Bette...
Hortense fut appelée au jardin par les cris de son enfant, et Lisbeth
resta seule avec Wenceslas.
—Vous avez un ange pour femme, Wenceslas! dit la cousine
Bette; aimez-la bien, ne lui faites jamais de chagrin.
—Oui, je l’aime tant, que je lui cache notre situation, répondit
Wenceslas; mais à vous, Lisbeth, je puis vous en parler... Eh!
bien, en mettant les diamants de ma femme au Mont-de-Piété,
nous ne serions pas plus avancés.
—Eh! bien, empruntez à madame Marneffe... dit Lisbeth.
Décidez Hortense, Wenceslas, à vous y laisser venir, ou, ma foi,
allez-y sans qu’elle s’en doute!
—C’est à quoi je pensais, répondit Wenceslas, au moment où
je refusais d’y aller pour ne pas affliger Hortense.
—Écoutez, Wenceslas, je vous aime trop tous les deux pour ne
pas vous prévenir du danger. Si vous venez là, tenez votre cœur à
deux mains, car cette femme est un démon; tous ceux qui la
voient l’adorent; elle est si vicieuse, si affriolante!... elle fascine
comme un chef-d’œuvre. Empruntez-lui son argent, et ne laissez
pas votre âme en gage! Je ne me consolerais pas si ma cousine
devait être trahie. La voici! s’écria Lisbeth; ne disons plus rien,
j’arrangerai votre affaire.
—Embrasse Lisbeth, mon ange, dit Wenceslas à sa femme,
elle nous tirera d’embarras en nous prêtant ses économies.
Et il fit un signe à Lisbeth, que Lisbeth comprit.
—J’espère alors que tu travailleras, mon chérubin? dit Hortense.
—Ah! répondit l’artiste, dès demain.
—C’est ce demain qui nous ruine, dit Hortense en lui souriant.
—Ah! ma chère enfant, dis toi-même si chaque jour il ne s’est
pas rencontré des empêchements, des obstacles, des affaires?
—Oui, tu as raison, mon amour.
—J’ai là, reprit Steinbock en se frappant le front, des idées!...
oh! mais je veux étonner tous mes ennemis. Je veux faire un service
de table dans le genre allemand du seizième siècle, le genre
rêveur! Je tortillerai des feuilles pleines d’insectes; j’y coucherai
des enfants, j’y mêlerai des chimères nouvelles, de vraies chimères,
les corps de nos rêves!... je les tiens! Ce sera fouillé, léger et touffu
tout à la fois. Chanor est sorti tout émerveillé... J’avais besoin d’être
encouragé, car le dernier article fait sur le monument de Montcornet
m’avait bien effondré.
Pendant un moment de la journée où Lisbeth et Wenceslas furent
seuls, l’artiste convint avec la vieille fille de venir le lendemain voir
madame Marneffe, car, ou sa femme le lui aurait permis, ou il
irait secrètement.
Valérie, instruite le soir même de ce triomphe, exigea du baron
Hulot qu’il allât inviter à dîner Stidmann, Claude Vignon et Steinbock;
car elle commençait à le tyranniser comme ces sortes de femmes
savent tyranniser les vieillards qui trottent par la ville et vont
supplier quiconque est nécessaire aux intérêts, aux vanités de ces
dures maîtresses.
Le lendemain, Valérie se mit sous les armes en faisant une de ces
toilettes que les Parisiennes inventent quand elles veulent jouir de
tous leurs avantages. Elle s’étudia dans cette œuvre, comme un
homme qui va se battre repasse ses feintes et ses rompus. Pas un
pli, pas une ride. Valérie avait sa plus belle blancheur, sa mollesse,
sa finesse. Enfin ses mouches attiraient insensiblement le regard.
On croit les mouches du dix-huitième siècle perdues ou supprimées;
on se trompe. Aujourd’hui les femmes, plus habiles que
celles du temps passé, mendient le coup de lorgnette par d’audacieux
stratagèmes. Telle découvre, la première, cette cocarde de
rubans, au centre de laquelle on met un diamant, et elle accapare
les regards pendant toute une soirée; telle autre ressuscite la résille
ou se plante un poignard dans les cheveux pour faire penser à sa
jarretière; celle-ci se met des poignets en velours noir; celle-là
reparaît avec des barbes. Ces sublimes efforts, ces Austerlitz de la
Coquetterie ou de l’Amour deviennent alors des modes pour les
sphères inférieures, au moment où les heureuses créatrices en
cherchent d’autres. Pour cette soirée, où Valérie voulait réussir,
elle se posa trois mouches. Elle s’était fait peigner avec une eau
qui changea, pour quelques jours, ses cheveux blonds en cheveux
cendrés. Madame Steinbock étant d’un blond ardent, elle voulut
ne lui ressembler en rien. Cette couleur nouvelle donna quelque
chose de piquant et d’étrange à Valérie qui préoccupa ses fidèles à
tel point, que Montès lui dit:—«Qu’avez-vous donc ce soir?...»
Puis elle se mit un collier de velours noir assez large qui fit ressortir
la blancheur de sa poitrine. La troisième mouche pouvait se
comparer à l’ex-assassine de nos grand’mères. Valérie se planta
le plus joli petit bouton de rose au milieu de son corsage, en haut
du busc, dans le creux le plus mignon. C’était à faire baisser les
regards de tous les hommes au-dessous de trente ans.
—Je suis à croquer! se dit-elle en repassant ses attitudes dans
la glace, absolument comme une danseuse fait ses pliés.
Lisbeth était allée à la Halle, et le dîner devait être un de ces
dîners superfins que Mathurine cuisinait pour son évêque quand il
traitait le prélat du diocèse voisin.
Stidmann, Claude Vignon et le comte Steinbock arrivèrent presque
à la fois, vers six heures. Une femme vulgaire ou naturelle, si
vous voulez, serait accourue au nom de l’être si ardemment désiré;
mais Valérie, qui, depuis cinq heures, attendait dans sa chambre,
laissa ses trois convives ensemble, certaine d’être l’objet de leur
conversation ou de leurs pensées secrètes. Elle-même, en dirigeant
l’arrangement de son salon, elle avait mis en évidence ces délicieuses
babioles que produit Paris, et que nulle autre ville ne pourra
produire, qui révèlent la femme et l’annoncent pour ainsi dire:
des souvenirs reliés en émail et brodés de perles, des coupes pleines
de bagues charmantes, des chefs-d’œuvre de Sèvres ou de Saxe
montés avec un goût exquis par Florent et Chanor, enfin des
statuettes et des albums, tous ces colifichets qui valent des sommes
folles, et que commande aux fabricants la passion dans son premier
délire ou pour son dernier raccommodement. Valérie se
trouvait d’ailleurs sous le coup de l’ivresse que cause le succès,
elle avait promis à Crevel d’être sa femme, si Marneffe mourait.
Or, l’amoureux Crevel avait fait opérer au nom de Valérie Fortin
le transfert de dix mille francs de rente, somme de ses gains dans
les affaires de chemins de fer depuis trois ans, tout ce que lui avait
rapporté ce capital de cent mille écus offert à la baronne Hulot.
Ainsi Valérie possédait trente-deux mille francs de rente. Crevel
venait de lâcher une promesse bien autrement importante que le
don de ses profits. Dans le paroxysme de passion où sa duchesse
l’avait plongé de deux heures à quatre (il donnait ce surnom
à madame de Marneffe pour compléter ses illusions), car Valérie
s’était surpassée rue du Dauphin, il crut devoir encourager la fidélité
promise en offrant la perspective d’un joli petit hôtel qu’un
imprudent entrepreneur s’était bâti rue Barbette et qu’on allait
vendre. Valérie se voyait dans cette charmante maison entre cour
et jardin, avec voiture!
—Quelle est la vie honnête qui peut donner tout cela en si peu
de temps et si facilement? avait-elle dit à Lisbeth en achevant sa
toilette.
Lisbeth dînait ce jour-là chez Valérie, afin d’en pouvoir dire à
Steinbock ce que personne ne peut dire soi-même de soi. Madame
Marneffe, la figure radieuse de bonheur, fit son entrée dans le salon
avec une grâce modeste, suivie de Bette, qui, mise tout en
noir et jaune, lui servait de repoussoir, en terme d’atelier.
—Bonjour, Claude, dit-elle en tendant la main à l’ancien critique
si célèbre.
Claude Vignon était devenu, comme tant d’autres, un homme
politique, nouveau mot pris pour désigner un ambitieux à la première
étape de son chemin. L’homme politique de 1840 est
en quelque sorte l’abbé du dix-huitième siècle. Aucun salon ne
serait complet, sans son homme politique.
—Ma chère, voilà mon petit cousin le comte de Steinbock, dit
Lisbeth en présentant Wenceslas que Valérie paraissait ne pas
apercevoir.
—J’ai bien reconnu monsieur le comte, répondit Valérie en faisant
un gracieux salut de tête à l’artiste. Je vous voyais souvent
rue du Doyenné; j’ai eu le plaisir d’assister à votre mariage. Ma
chère, dit-elle à Lisbeth, il est difficile d’oublier ton ex-enfant, ne
l’eût-on vu qu’une fois.—Monsieur Stidmann est bien bon, reprit-elle
en saluant le sculpteur, d’avoir accepté mon invitation à
si court délai; mais nécessité n’a pas de foi! Je vous savais l’ami
de ces deux messieurs. Rien n’est plus froid, plus maussade, qu’un
dîner où les convives sont inconnus les uns aux autres, et je vous
ai raccolé pour leur compte; mais vous viendrez une autre fois
pour le mien, n’est-ce pas?... dites: oui!...
Et elle se promena pendant quelques instants avec Stidmann, en
paraissant uniquement occupée de lui. On annonça successivement
Crevel, le baron Hulot, et un député nommé Beauvisage.
Ce personnage, un Crevel de province, un de ces gens mis au
monde pour faire foule, votait sous la bannière de Giraud, Conseiller-d’État,
et de Victorin Hulot. Ces deux hommes politiques
voulaient faire un noyau de Progressistes dans la grande phalange
des Conservateurs. Giraud venait quelquefois le soir chez madame
Marneffe, qui se flattait d’avoir aussi Victorin Hulot; mais l’avocat
puritain avait jusqu’alors trouvé des prétextes pour résister à son
père et à son beau-père. Se montrer chez la femme qui faisait couler
les larmes de sa mère, lui paraissait un crime. Victorin Hulot
était aux puritains de la politique ce qu’une femme pieuse est aux
dévotes. Beauvisage, ancien bonnetier d’Arcis, voulait prendre le
genre de Paris. Cet homme, une des bornes de la Chambre, se
formait chez la délicieuse, la ravissante madame Marneffe, où, séduit
par Crevel, il l’avait accepté de Valérie pour modèle et pour
maître; il le consultait en tout, il lui demandait l’adresse de son
tailleur, il l’imitait, il essayait de se mettre en position comme lui;
enfin Crevel était son grand homme. Valérie, entourée de ces personnages
et des trois artistes, bien accompagnée par Lisbeth, apparut
d’autant plus à Wenceslas comme une femme supérieure, que
Claude Vignon lui fit l’éloge de madame Marneffe en homme épris.
—C’est madame de Maintenon dans la jupe de Ninon! dit l’ancien
critique. Lui plaire, c’est l’affaire d’une soirée où l’on a de
l’esprit; mais être aimé d’elle, c’est un triomphe qui peut suffire
à l’orgueil d’un homme, et en remplir la vie.
Valérie, en apparence froide et insouciante pour son ancien
voisin, en attaqua la vanité, sans le savoir d’ailleurs, car elle ignorait
le caractère polonais. Il y a chez le Slave un côté enfant,
comme chez tous les peuples primitivement sauvages, et qui ont
plutôt fait irruption chez les nations civilisées qu’ils ne se sont
réellement civilisés. Cette race s’est répandue comme une inondation,
et a couvert une immense surface du globe. Elle y habite des
déserts où les espaces sont si vastes, qu’elle s’y trouve à l’aise; on
ne s’y coudoie pas, comme en Europe, et la civilisation est impossible
sans le frottement continuel des esprits et des intérêts.
L’Ukraine, la Russie, les plaines du Danube, le peuple slave
enfin, c’est un trait-d’union entre l’Europe et l’Asie, entre la civilisation
et la barbarie. Aussi le Polonais, la plus riche fraction du
peuple slave, a-t-il dans le caractère les enfantillages et l’inconstance
des nations imberbes. Il possède le courage, l’esprit et la
force; mais, frappés d’inconsistance, ce courage et cette force, cet
esprit n’ont ni méthode ni esprit, car le Polonais offre une mobilité
semblable à celle du vent qui règne sur cette immense plaine
coupée de marécages; s’il a l’impétuosité des Chasse-Neiges, qui
tordent et emportent des maisons; de même que ces terribles avalanches
aériennes, il va se perdre dans le premier étang venu, dissous
en eau. L’homme prend toujours quelque chose des milieux
où il vit. Sans cesse en lutte avec les Turcs, les Polonais en ont
reçu le goût des magnificences orientales; ils sacrifient souvent
le nécessaire pour briller, ils se parent comme des femmes, et cependant
le climat leur a donné la dure constitution des Arabes.
Aussi, le Polonais, sublime dans la douleur, a-t-il fatigué les
bras de ses oppresseurs à force de se faire assommer, en recommençant
ainsi, au dix-neuvième siècle, le spectacle qu’ont offert
les premiers chrétiens. Introduisez dix pour cent de sournoiserie
anglaise dans le caractère polonais, si franc, si ouvert, et le généreux
aigle blanc régnerait aujourd’hui partout où se glisse l’aigle à deux
têtes. Un peu de machiavélisme eût empêché la Pologne de sauver
l’Autriche qui l’a partagée, d’emprunter à la Prusse, son usurière,
qui l’a minée, et de se diviser au moment du premier partage. Au
baptême de la Pologne, une fée Carabosse oubliée par les génies
qui dotaient cette séduisante nation des plus brillantes qualités, est
sans doute venue dire: «Garde tous les dons que mes sœurs t’ont
dispensés, mais tu ne sauras jamais ce que tu voudras!» Si dans
son duel héroïque avec la Russie, la Pologne avait triomphé, les
Polonais se battraient entre eux aujourd’hui comme autrefois dans
leurs diètes pour s’empêcher les uns les autres d’être roi. Le jour
où cette nation, uniquement composée de courages sanguins, aura
le bon sens de chercher un Louis XI dans ses entrailles, d’en accepter
la tyrannie et la dynastie, elle sera sauvée. Ce que la Pologne
fut en politique, la plupart des Polonais le sont dans leur vie
privée, surtout lorsque les désastres arrivent. Ainsi, Wenceslas
Steinbock, qui depuis trois ans adorait sa femme, et qui se savait
un dieu pour elle, fut tellement piqué de se voir à peine remarqué
par madame Marneffe, qu’il se fit un point d’honneur en lui-même
d’en obtenir quelque attention. En comparant Valérie à sa femme,
il donna l’avantage à la première. Hortense était une belle chair,
comme le disait Valérie à Lisbeth; mais il y avait en madame Marneffe
l’Esprit dans la Forme et le piquant du Vice. Le dévouement
d’Hortense est un sentiment qui, pour un mari, lui semble dû; la
conscience de l’immense valeur d’un amour absolu se perd bientôt,
comme le débiteur se figure, au bout de quelque temps, que le
prêt est à lui. Cette loyauté sublime devient en quelque sorte le
pain quotidien de l’âme, et l’infidélité séduit comme une friandise.
La femme dédaigneuse, une femme dangereuse surtout, irrite la
curiosité, comme les épices relèvent la bonne chère. Le mépris, si
bien joué par Valérie, était d’ailleurs une nouveauté pour Wenceslas,
après trois ans de plaisirs faciles. Hortense fut la femme et
Valérie fut la maîtresse. Beaucoup d’hommes veulent avoir ces deux
éditions du même ouvrage, quoique ce soit une immense preuve
d’infériorité chez un homme que de ne pas savoir faire de sa femme
sa maîtresse. La variété dans ce genre est un signe d’impuissance.
La constance sera toujours le génie de l’amour, l’indice d’une force
immense, celle qui constitue le poëte! On doit avoir toutes les
femmes dans la sienne, comme les poëtes crottés du dix-septième
siècle faisaient de leurs Manons des Iris et des Chloés!
—Eh bien! dit Lisbeth à son petit cousin au moment où elle
le vit fasciné, comment trouvez-vous Valérie?
—Trop charmante! répondit Wenceslas.
—Vous n’avez pas voulu m’écouter, repartit la cousine Bette.
Ah! mon petit Wenceslas, si nous étions restés ensemble, vous auriez
été l’amant de cette sirène-là, vous l’auriez épousée dès qu’elle
serait devenue veuve, et vous auriez eu les quarante mille livres
de rente qu’elle a!
—Vraiment!...
—Mais oui, répondit Lisbeth. Allons, prenez garde à vous, je
vous ai bien prévenu du danger, ne vous brûlez pas à la bougie!
donnez-moi le bras, l’on a servi.
Aucun discours n’était plus démoralisant que celui-là, car, montrez
un précipice à un Polonais, il s’y jette aussitôt. Ce peuple a
surtout le génie de la cavalerie, il croit pouvoir enfoncer tous les
obstacles et en sortir victorieux. Ce coup d’éperon par lequel Lisbeth
labourait la vanité de son cousin fut appuyé par le spectacle
de la salle à manger, où brillait une magnifique argenterie, où
Steinbock aperçut toutes les délicatesses et les recherches du luxe
parisien.
—J’aurais mieux fait, se dit-il en lui-même, d’épouser Célimène.
Pendant ce dîner, Hulot, content de voir là son gendre, et plus
satisfait encore de la certitude d’un raccommodement avec Valérie,
qu’il se flattait de rendre fidèle par la promesse de la succession
Coquet, fut charmant. Stidmann répondit à l’amabilité du baron
par les gerbes de la plaisanterie parisienne, et par sa verve d’artiste.
Steinbock ne voulut pas se laisser éclipser par son camarade, il
déploya son esprit, il eut des saillies, il fit de l’effet, il fut content
de lui; madame Marneffe lui sourit à plusieurs reprises en lui montrant
qu’elle le comprenait bien. La bonne chère, les vins capiteux
achevèrent de plonger Wenceslas dans ce qu’il faut appeler le bourbier
du plaisir. Animé par une pointe de vin, il s’étendit, après le
dîner, sur un divan, en proie à un bonheur à la fois physique et
spirituel, que madame Marneffe mit au comble en venant se poser
près de lui, légère, parfumée, belle à damner les anges. Elle s’inclina
vers Wenceslas, elle effleura presque son oreille pour lui parler
tout bas.
—Ce n’est pas ce soir que nous pouvons causer d’affaires, à
moins que vous ne vouliez rester le dernier. Entre vous, Lisbeth
et moi, nous arrangerions les choses à votre convenance...
—Ah! vous êtes un ange, madame! dit Wenceslas en lui répondant
de la même manière. J’ai fait une fameuse sottise de ne
point écouter Lisbeth...
—Que vous disait-elle?...
—Elle prétendait, rue du Doyenné, que vous m’aimiez!...
Madame Marneffe regarda Wenceslas, eut l’air d’être confuse et
se leva brusquement. Une femme, jeune et jolie, n’a jamais impunément
éveillé chez un homme l’idée d’un succès immédiat. Ce
mouvement de femme vertueuse, réprimant une passion gardée au
fond du cœur, était plus éloquent mille fois que la déclaration la
plus passionnée.
Aussi le désir fut-il si vivement irrité chez Wenceslas, qu’il redoubla
d’attentions pour Valérie. Femme en vue, femme souhaitée!
De là vient la terrible puissance des actrices. Madame Marneffe, se
sachant étudiée, se comporta comme une actrice applaudie. Elle
fut charmante et obtint un triomphe complet.
—Les folies de mon beau-père ne m’étonnent plus, dit Wenceslas
à Lisbeth.
—Si vous parlez ainsi, Wenceslas, répondit la cousine, je me
repentirai toute ma vie de vous avoir fait prêter ces dix mille francs.
Seriez-vous donc comme eux tous, dit-elle en montrant les convives,
amoureux fou de cette créature? Songez donc que vous seriez
le rival de votre beau-père. Enfin pensez à tout le chagrin que
vous causeriez à Hortense.
—C’est vrai, dit Wenceslas, Hortense est un ange, je serais un
monstre!
—Il y en a bien assez d’un dans la famille, répliqua Lisbeth.
—Les artistes ne devraient jamais se marier! s’écria Steinbock.
—Ah! c’est ce que je vous disais rue du Doyenné. Vos enfants,
à vous, ce sont vos groupes, vos statues, vos chefs-d’œuvre.
—Que dites-vous donc là! vint demander Valérie en se joignant
à Lisbeth. Sers le thé, cousine.
Steinbock, par une forfanterie polonaise, voulut paraître familier
avec cette fée du salon. Après avoir insulté Stidmann, Claude Vignon,
Crevel, par un regard, il prit Valérie par la main et la força
de s’asseoir à côté de lui sur le divan.
—Vous êtes par trop grand seigneur, comte Steinbock! dit-elle
en résistant peu.
Et elle se mit à rire en tombant près de lui, non sans lui montrer
le petit bouton de rose qui parait son corsage.
—Hélas! si j’étais grand seigneur, je ne viendrais pas ici, dit-il,
en emprunteur.
—Pauvre enfant! je me souviens de vos nuits de travail à la rue
du Doyenné. Vous avez été un peu bêta. Vous vous êtes marié,
comme un affamé se jette sur du pain. Vous ne connaissez point
Paris! Voyez où vous en êtes? Mais vous avez fait la sourde oreille
au dévouement de la Bette comme à l’amour de la Parisienne, qui
savait son Paris par cœur.
—Ne me dites plus rien, s’écria Steinbock, je suis bâté.
—Vous aurez vos dix mille francs, mon cher Wenceslas; mais
à une condition, dit-elle en jouant avec ses admirables rouleaux
de cheveux.
—Laquelle?...
—Eh bien! je ne veux pas d’intérêts...
—Madame!...
—Oh! ne vous fâchez pas; vous me les remplacerez par un
groupe en bronze. Vous avez commencé l’histoire de Samson,
achevez-la... Faites Dalila coupant les cheveux à l’Hercule juif!...
Mais vous qui serez, si vous voulez m’écouter, un grand artiste,
j’espère que vous comprendrez le sujet. Il s’agit d’exprimer la puissance
de la femme. Samson n’est rien, là. C’est le cadavre de la
force. Dalila, c’est la passion qui ruine tout. Comme cette réplique...
Est-ce comme cela que vous dites?... ajouta-t-elle finement
en voyant Claude Vignon et Stidmann qui s’approchèrent d’eux en
voyant qu’il s’agissait de sculpture; comme cette réplique d’Hercule
aux pieds d’Omphale est bien plus belle que le mythe grec!
Est-ce la Grèce qui a copié la Judée? est-ce la Judée qui a pris à la
Grèce ce symbole?
—Ah! vous soulevez là, madame, une grave question! celle des
époques auxquelles auraient été composés les différents livres de la
Bible. Le grand et immortel Spinosa, si niaisement rangé parmi
les athées, et qui a mathématiquement prouvé Dieu, prétendait
que la Genèse et la partie politique, pour ainsi dire, de la Bible est
du temps de Moïse, et il démontrait les interpolations par des preuves
philologiques. Aussi a-t-il reçu trois coups de couteau à l’entrée
de la synagogue.
—Je ne me savais pas si savante, dit Valérie ennuyée de voir son
tête-à-tête interrompu.
—Les femmes savent tout par instinct, répliqua Claude Vignon.
—Eh bien! me promettez-vous? dit-elle à Steinbock en lui prenant
la main avec une précaution de jeune fille amoureuse.
—Vous êtes assez heureux, mon cher, s’écria Stidmann, pour
que madame vous demande quelque chose?...
—Qu’est-ce? dit Claude Vignon.
—Un petit groupe en bronze, répondit Steinbock, Dalila coupant
les cheveux à Samson.
—C’est difficile, fit observer Claude Vignon, à cause du lit...
—C’est au contraire excessivement facile, répliqua Valérie en
souriant.
—Ah! faites-nous de la sculpture!... dit Stidmann.
—Madame est la chose à sculpter! répliqua Claude Vignon en
jetant un regard fin à Valérie.
—Eh bien! reprit-elle, voilà comment je comprends la composition.
Samson s’est réveillé sans cheveux, comme beaucoup de dandies
à faux toupets. Le héros est là sur le bord du lit, vous n’avez donc
qu’à en figurer la base, cachée par des linges, par des draperies.
Il est là comme Marius sur les ruines de Carthage, les bras croisés,
la tête rasée, Napoléon à Sainte-Hélène, quoi! Dalila est à
genoux, à peu près comme la Madeleine de Canova. Quand une
fille a ruiné son homme, elle l’adore. Selon moi, la Juive a eu peur
de Samson, terrible, puissant, mais elle a dû aimer Samson devenu
petit garçon. Donc, Dalila déplore sa faute, elle voudrait rendre
à son amant ses cheveux, elle n’ose pas le regarder, et elle le
regarde en souriant, car elle aperçoit son pardon dans la faiblesse
de Samson. Ce groupe, et celui de la farouche Judith, seraient la
femme expliquée. La Vertu coupe la tête, le Vice ne vous coupe que
les cheveux. Prenez garde à vos toupets, messieurs!
Et elle laissa les deux artistes confondus, qui firent, avec la critique,
un concert de louanges en son honneur.
—On n’est pas plus délicieuse! s’écria Stidmann.
—Oh! c’est, dit Claude Vignon, la femme la plus intelligente
et la plus désirable que j’aie vue. Réunir l’esprit et la beauté, c’est
si rare!
—Si vous, qui avez eu l’honneur de connaître intimement Camille
Maupin, vous lancez de pareils arrêts, répondit Stidmann,
que devons-nous penser?
—Si vous voulez faire de Dalila, mon cher comte, un portrait
de Valérie, dit Crevel qui venait de quitter le jeu pour un moment
et qui avait tout entendu, je vous paye un exemplaire de ce groupe
mille écus. Oh! oui, sapristi! mille écus, je me fends!
—Je me fends! qu’est-ce que cela veut dire? demanda Beauvisage
à Claude Vignon.
—Il faudrait que madame daignât poser... dit Steinbock en
montrant Valérie à Crevel. Demandez-lui.
En ce moment, Valérie apportait elle-même à Steinbock une
tasse de thé. C’était plus qu’une distinction, c’était une faveur. Il
y a, dans la manière dont une femme s’acquitte de cette fonction,
tout un langage; mais les femmes le savent bien; aussi est-ce une
étude curieuse à faire que celle de leurs mouvements, de leurs
gestes, de leurs regards, de leur ton, de leur accent, quand elles
accomplissent cet acte de politesse en apparence si simple. Depuis
la demande: Prenez-vous du thé?—Voulez-vous du thé?—Une
tasse de thé?—froidement formulée, et l’ordre d’en
apporter donné à la nymphe qui tient l’urne, jusqu’à l’énorme
poëme de l’Odalisque venant de la table à thé, la tasse à la main,
jusqu’au pacha du cœur et la lui présentant d’un air soumis, l’offrant
d’une voix caressante, avec un regard plein de promesses voluptueuses,
un physiologiste peut observer tous les sentiments
féminins, depuis l’aversion, depuis l’indifférence, jusqu’à la déclaration
de Phèdre à Hippolyte. Les femmes peuvent là se faire, à
volonté, méprisantes jusqu’à l’insulte, humbles jusqu’à l’esclavage
de l’Orient. Valérie fut plus qu’une femme, elle fut le serpent fait
femme, elle acheva son œuvre diabolique en marchant jusqu’à
Steinbock, une tasse de thé à la main.
—Je prendrai, dit l’artiste à l’oreille de Valérie en se levant et
effleurant de ses doigts les doigts de Valérie, autant de tasses de thé
que vous voudrez m’en offrir, pour me les voir présenter ainsi!...
—Que parlez-vous de poser? demanda-t-elle sans paraître avoir
reçu en plein cœur cette explosion si rageusement attendue.
—Le père Crevel m’achète un exemplaire de votre groupe mille
écus.
—Mille écus, lui, un groupe?
—Oui, si vous voulez poser en Dalila, dit Steinbock.
—Il n’y sera pas, j’espère, reprit-elle, le groupe vaudrait alors
plus que sa fortune, car Dalila doit être un peu décolletée...
De même que Crevel se mettait en position, toutes les femmes
ont une attitude victorieuse, une pose étudiée, où elles se font irrésistiblement
admirer. On en voit qui, dans les salons, passent
leur vie à regarder la dentelle de leurs chemisettes et à remettre
en place les épaulettes de leurs robes, ou bien à faire jouer les
brillants de leur prunelle en contemplant les corniches. Madame
Marneffe, elle, ne triomphait pas en face comme toutes les autres.
Elle se retourna brusquement pour aller à la table à thé retrouver
Lisbeth. Ce mouvement de danseuse agitant sa robe, par lequel elle
avait conquis Hulot, fascina Steinbock.
—Ta vengeance est complète, dit Valérie à l’oreille de Lisbeth,
Hortense pleurera toutes ses larmes et maudira le jour où elle t’a
pris Wenceslas.
—Tant que je ne serai pas madame la maréchale, je n’aurai
rien fait, répondit la Lorraine; mais ils commencent à le vouloir
tous... Ce matin, je suis allée chez Victorin. J’ai oublié de te raconter
cela. Les Hulot jeune ont racheté les lettres de change du
baron à Vauvinet, ils souscrivent demain une obligation de soixante-douze
mille francs à cinq pour cent d’intérêt, remboursables en
trois ans, avec hypothèque sur leur maison. Voilà les Hulot jeune
dans la gêne pour trois ans, il leur serait impossible de trouver
maintenant de l’argent sur cette propriété. Victorin est d’une tristesse
affreuse, il a compris son père. Enfin Crevel est capable de ne
plus voir ses enfants, tant il sera courroucé de ce dévouement.
—Le baron doit maintenant être sans ressources? dit Valérie à
l’oreille de Lisbeth en souriant à Hulot.
—Je ne lui vois plus rien; mais il rentre dans son traitement au
mois de septembre.
—Et il a sa police d’assurance, il l’a renouvelée! Allons, il est
temps qu’il fasse Marneffe Chef de bureau, je vais l’assassiner ce
soir.
—Mon petit cousin, alla dire Lisbeth à Wenceslas, retirez-vous,
je vous en prie. Vous êtes ridicule, vous regardez Valérie de façon
à la compromettre, et son mari est d’une jalousie effrénée. N’imitez
pas votre beau-père, et retournez chez vous, je suis sûre
qu’Hortense vous attend...
—Madame Marneffe m’a dit de rester le dernier, pour arranger
notre petite affaire entre nous trois, répondit Wenceslas.
—Non, dit Lisbeth, je vais vous remettre les dix mille francs,
car son mari a les yeux sur vous, il serait imprudent à vous de
rester. Demain, à neuf heures, apportez la lettre de change; à cette
heure-là ce Chinois de Marneffe est à son bureau, Valérie est tranquille...
Vous lui avez donc demandé de poser pour un groupe?...
Entrez d’abord chez moi. Ah! je savais bien, dit Lisbeth en surprenant
le regard par lequel Steinbock salua Valérie, que vous
étiez un libertin en herbe. Valérie est bien belle, mais tâchez de
ne pas faire de chagrin à Hortense!
Rien n’irrite les gens mariés autant que de rencontrer, à tout
propos, leur femme entre eux et un désir, fût-il passager.
Wenceslas revint chez lui vers une heure du matin, Hortense
l’attendait depuis environ neuf heures et demie. De neuf heures et
demie à dix heures, elle écouta le bruit des voitures, en se disant
que jamais Wenceslas, quand il dînait sans elle chez Chanor et Florent,
n’était rentré si tard. Elle cousait auprès du berceau de son
fils, car elle commençait à épargner la journée d’une ouvrière en
faisant elle-même certains raccommodages. De dix heures à dix
heures et demie, elle eut une pensée de défiance, elle se demanda:
—Mais est-il allé dîner, comme il me l’a dit, chez Chanor et
Florent? Il a voulu, pour s’habiller, sa plus belle cravate, sa plus
belle épingle. Il a mis à sa toilette autant de temps qu’une femme
qui veut paraître encore mieux qu’elle n’est. Je suis folle! il m’aime.
Le voici d’ailleurs. Au lieu d’arrêter, la voiture, que la jeune
femme entendait, passa. De onze heures à minuit, Hortense fut livrée
à des terreurs inouïes, causées par la solitude de son quartier.—S’il
est revenu à pied, se dit-elle, il peut lui arriver quelque
accident!... On se tue en rencontrant un bout de trottoir ou en ne
s’attendant pas à des lacunes. Les artistes sont si distraits!... Si
des voleurs l’avaient arrêté!... Voici la première fois qu’il me laisse
seule ici, pendant six heures et demie. Pourquoi me tourmenter?
il n’aime que moi. Les hommes devraient être fidèles aux femmes
qui les aiment, ne fût-ce qu’à cause des miracles perpétuels produits
par le véritable amour dans le monde sublime appelé le
monde spirituel. Une femme aimante est, par rapport à l’homme
aimé, dans la situation d’une somnambule à qui le magnétiseur
donnerait le triste pouvoir en cessant d’être le miroir du monde,
d’avoir conscience, comme femme, de ce qu’elle aperçoit comme
somnambule. La passion fait arriver les forces nerveuses de la femme
à cet état extatique où le pressentiment équivaut à la vision des
Voyants. Une femme se sait trahie, elle ne s’écoute pas, elle doute,
tant elle aime! et elle dément le cri de sa puissance de pythonisse.
Ce paroxysme de l’amour devrait obtenir un culte. Chez les esprits
nobles, l’admiration de ce divin phénomène sera toujours une
barrière qui les séparera de l’infidélité. Comment ne pas adorer
une belle, une spirituelle créature dont l’âme arrive à de pareilles
manifestations?... A une heure du matin, Hortense avait atteint à
un tel degré d’angoisse, qu’elle se précipita vers la porte en reconnaissant
Wenceslas à sa manière de sonner, elle le prit dans ses
bras, en l’y serrant maternellement.
—Enfin, te voilà!... dit-elle en recouvrant l’usage de la parole.
Mon ami, désormais j’irai partout où tu iras, car je ne veux pas
éprouver une seconde fois la torture d’une pareille attente... Je t’ai
vu heurtant contre un trottoir et la tête fracassée! tué par des voleurs!...
Non, une autre fois, je sens que je deviendrais folle...
Tu t’es donc bien amusé... sans moi? vilain?
—Que veux-tu, mon petit bon ange, il y avait là Bixiou qui
nous a fait de nouvelles charges, Léon de Lora dont l’esprit n’a
pas tari, Claude Vignon à qui je dois le seul article consolant
qu’on ait écrit sur le monument du maréchal Montcornet. Il y
avait...
—Il n’y avait pas de femmes?... demanda vivement Hortense.
—La respectable madame Florent...
—Tu m’avais dit que c’était au Rocher de Cancale, c’était donc
chez eux?
—Oui, chez eux, je me suis trompé...
—Tu n’es pas venu en voiture?
—Non!
—Et tu arrives à pied de la rue des Tournelles?
—Stidmann et Bixiou m’ont reconduit par les boulevards jusqu’à
la Madeleine, tout en causant.
—Il fait donc bien sec sur les boulevards, sur la place de la
Concorde et la rue de Bourgogne, tu n’es pas crotté, dit Hortense
en examinant les bottes vernies de son mari.
Il avait plu; mais de la rue Vanneau à la rue Saint-Dominique,
Wenceslas n’avait pu souiller ses bottes.
—Tiens, voilà cinq mille francs que Chanor m’a généreusement
prêtés, dit Wenceslas pour couper court à ces interrogations quasi
judiciaires.
Il avait fait deux paquets de ses dix billets de mille francs, un
pour Hortense et un pour lui-même, car il avait pour cinq mille
francs de dettes ignorées d’Hortense. Il devait à son praticien et à
ses ouvriers.
—Te voilà sans inquiétudes, ma chère, dit-il en embrassant sa
femme. Je vais, dès demain, me mettre à l’ouvrage! Oh! demain,
je décampe à huit heures et demie, et je vais à l’atelier. Ainsi, je
me couche tout de suite pour être levé de bonne heure, tu me le
permets, ma minette?
Le soupçon entré dans le cœur d’Hortense disparut; elle fut à
mille lieues de la vérité. Madame Marneffe! elle n’y pensait pas.
Elle craignait pour son Wenceslas la société des lorettes. Les noms
de Bixiou, de Léon de Lora, deux artistes connus pour leur vie effrénée,
l’avaient inquiétée.
Le lendemain, elle vit partir Wenceslas à neuf heures, entièrement
rassurée.—Le voilà maintenant à l’ouvrage, se disait-elle en
procédant à l’habillement de son enfant. Oh! je le vois, il est en
train! Eh! bien, si nous n’avons pas la gloire de Michel-Ange,
nous aurons celle de Benvenuto Cellini! Bercée elle-même par ses
propres espérances, Hortense croyait à un heureux avenir; et elle
parlait à son fils, âgé de vingt mois, ce langage tout en onomatopées
qui fait sourire les enfants, quand, vers onze heures, la cuisinière,
qui n’avait pas vu sortir Wenceslas, introduisit Stidmann.
—Pardon, madame, dit l’artiste. Comment, Wenceslas est déjà
parti?
—Il est à son atelier.
—Je venais m’entendre avec lui pour nos travaux.
—Je vais l’envoyer chercher, dit Hortense en faisant signe à
Stidmann de s’asseoir.
La jeune femme, rendant grâce en elle-même au ciel de ce hasard,
voulut garder Stidmann afin d’avoir des détails sur la soirée
de la veille. Stidmann s’inclina pour remercier la comtesse de cette
faveur. Madame Steinbock sonna, la cuisinière vint, elle lui donna
l’ordre d’aller chercher monsieur à l’atelier.
—Vous êtes-vous bien amusé hier? dit Hortense, car Wenceslas
n’est revenu qu’après une heure du matin.
—Amusé?... pas précisément, répondit l’artiste qui la veille
avait voulu faire madame Marneffe. On ne s’amuse dans le monde
que lorsqu’on y a des intérêts. Cette petite madame Marneffe est
excessivement spirituelle, mais elle est coquette...
—Et comment Wenceslas l’a-t-il trouvée?... demanda la pauvre
Hortense en essayant de rester calme, il ne m’en a rien dit.
—Je ne vous en dirai qu’une seule chose, répondit Stidmann,
c’est que je la crois bien dangereuse.
Hortense devint pâle comme une accouchée.
—Ainsi, c’est bien... chez madame Marneffe... et non pas...
chez Chanor que vous avez dîné... dit-elle, hier... avec Wenceslas,
et il...
Stidmann, sans savoir quel malheur il faisait, devina qu’il en
causait un. La comtesse n’acheva pas sa phrase, elle s’évanouit
complétement. L’artiste sonna, la femme de chambre vint. Quand
Louise essaya d’emporter la comtesse Steinbock dans sa chambre,
une attaque nerveuse de la plus grande gravité se déclara par d’horribles
convulsions. Stidmann, comme tous ceux dont une involontaire
indiscrétion détruit l’échafaudage élevé par le mensonge d’un
mari dans son intérieur, ne pouvait croire à sa parole une pareille
portée; il pensa que la comtesse se trouvait dans cet état maladif
où la plus légère contrariété devient un danger. La cuisinière vint
annoncer, malheureusement à haute voix, que monsieur n’était pas
à son atelier. Au milieu de sa crise, la comtesse entendit cette réponse,
les convulsions recommencèrent.
—Allez chercher la mère de madame!... dit Louise à la cuisinière;
courez!
—Si je savais où se trouve Wenceslas, j’irais l’avertir, dit Stidmann
au désespoir.
—Il est chez cette femme!... cria la pauvre Hortense. Il s’est
habillé bien autrement que pour aller à son atelier.
Stidmann courut chez madame Marneffe en reconnaissant la vérité
de cet aperçu dû à la seconde vue des passions. En ce moment
Valérie posait en Dalila. Trop fin pour demander madame
Marneffe, Stidmann passa roide devant la loge, monta rapidement
au second, en se faisant ce raisonnement: Si je demande madame
Marneffe, elle n’y sera pas. Si je demande bêtement Steinbock, on
me rira au nez... Cassons les vitres! Au coup de sonnette, Reine
arriva.
—Dites à monsieur le comte Steinbock de venir, sa femme se
meurt!...
Reine, aussi spirituelle que Stidmann, le regarda d’un air passablement
stupide.
—Mais, monsieur, je ne sais pas... ce que vous...
—Je vous dis que mon ami Steinbock est ici, sa femme se meurt,
la chose vaut bien la peine que vous dérangiez votre maîtresse.
Et Stidmann s’en alla.—Oh! il y est, se dit-il. En effet, Stidmann,
qui resta quelques instants rue Vanneau, vit sortir Wenceslas,
et lui fit signe de venir promptement. Après avoir raconté la
tragédie qui se jouait rue Saint-Dominique, Stidmann gronda
Steinbock de ne l’avoir pas prévenu de garder le secret sur le dîner
de la veille.
—Je suis perdu, lui répondit Wenceslas, mais je te pardonne.
J’ai tout à fait oublié notre rendez-vous ce matin, et j’ai commis
la faute de ne pas te dire que nous devions avoir dîné chez Florent.
Que veux-tu? Cette Valérie m’a rendu fou; mais, mon cher, elle
vaut la gloire, elle vaut le malheur... Ah! c’est... Mon Dieu! me
voilà dans un terrible embarras! Conseille-moi. Que dire? comment
me justifier?
—Te conseiller? je ne sais rien, répondit Stidmann. Mais tu es
aimé de ta femme, n’est-ce pas? Eh bien! elle croira tout. Dis-lui
surtout que tu venais chez moi, pendant que j’allais chez toi; tu
sauveras toujours ainsi ta pose de ce matin. Adieu!
Au coin de la rue Hillerin-Bertin, Lisbeth avertie par Reine
et qui courait après Steinbock, le rejoignit; car elle craignait sa
naïveté polonaise. Ne voulant pas être compromise, elle dit quelques
mots à Wenceslas qui, dans sa joie, l’embrassa en pleine rue.
Elle avait tendu sans doute à l’artiste une planche pour passer ce
détroit de la vie conjugale.
A la vue de sa mère, arrivée en toute hâte, Hortense avait versé
des torrents de larmes. Aussi, la crise nerveuse changea fort heureusement
d’aspect.
—Trahie! ma chère maman, lui dit-elle. Wenceslas, après
m’avoir donné sa parole d’honneur de ne pas aller chez madame
Marneffe, y a dîné hier, et n’est rentré qu’à une heure un quart du
matin!... Si tu savais, la veille, nous avions eu, non pas une querelle,
mais une explication. Je lui avais dit des choses si touchantes:
«J’étais jalouse, une infidélité me ferait mourir; j’étais ombrageuse,
il devait respecter mes faiblesses, puisqu’elles venaient de mon
amour pour lui, j’avais dans les veines autant du sang de mon père
que du tien; dans le premier moment d’une trahison, je serais folle
à faire des folies, à me venger, à nous déshonorer tous, lui, son
fils et moi; qu’enfin je pourrais le tuer et me tuer après!» etc. Et
il y est allé, et il y est! Cette femme a entrepris de nous désoler
tous! Hier, mon frère et Célestin se sont engagés pour retirer
soixante-douze mille francs de lettres de change souscrites pour
cette vaurienne... Oui, maman, on allait poursuivre mon père et
le mettre en prison. Cette horrible femme n’a-t-elle pas assez de
mon père et de tes larmes! Pourquoi me prendre Wenceslas!... J’irai
chez elle, je la poignarderai!
Madame Hulot, atteinte au cœur par l’affreuse confidence que
dans sa rage Hortense lui faisait sans le savoir, dompta sa douleur
par un de ces héroïques efforts dont sont capables les grandes mères,
et elle prit la tête de sa fille sur son sein pour la couvrir de baisers.
—Attends Wenceslas, mon enfant, et tout s’expliquera. Le mal
ne doit pas être aussi grand que tu le penses! J’ai été trahie aussi,
moi! ma chère Hortense. Tu me trouves belle, je suis vertueuse,
et je suis cependant abandonnée depuis vingt-trois ans, pour des
Jenny Cadine, des Josépha, des Marneffe!... le savais-tu?...
—Toi, maman, toi!... tu souffres cela depuis vingt...
Elle s’arrêta devant ses propres idées.
—Imite-moi, mon enfant, reprit la mère. Sois douce et bonne,
et tu auras la conscience paisible. Au lit de mort, un homme se dit:«—Ma
femme ne m’a jamais causé la moindre peine!...» Et Dieu,
qui entend ces derniers soupirs-là, nous les compte. Si je m’étais
livrée à des fureurs, comme toi, que serait-il arrivé?... Ton père
se serait aigri, peut-être m’aurait-il quittée, et il n’aurait pas été
retenu par la crainte de m’affliger; notre ruine, aujourd’hui consommée,
l’eût été dix ans plus tôt, nous aurions offert le spectacle
d’un mari et d’une femme vivant chacun de son côté, scandale affreux,
désolant, car c’est la mort de la Famille. Ni ton frère, ni toi,
vous n’eussiez pu vous établir... Je me suis sacrifiée, et si courageusement
que, sans cette dernière liaison de ton père, le monde me
croirait encore heureuse. Mon officieux et bien courageux mensonge
a jusqu’à présent protégé Hector; il est encore considéré; seulement
cette passion de vieillard l’entraîne trop loin, je le vois. Sa
folie, je le crains, crèvera le paravent que je mettais entre le monde
et nous... Mais, je l’ai tenu pendant vingt-trois ans, ce rideau,
derrière lequel je pleurais, sans mère, sans confident, sans autre
secours que celui de la religion, et j’ai procuré vingt-trois ans
d’honneur à la famille.
Hortense écoutait sa mère, les yeux fixes. La voix calme et la
résignation de cette suprême douleur fit taire l’irritation de la première
blessure chez la jeune femme, les larmes la gagnèrent, elles
revinrent à torrents. Dans un accès de piété filiale, écrasée par la
sublimité de sa mère, elle se mit à genoux devant elle, saisit le bas
de sa robe et la baisa, comme de pieux catholiques baisent les
saintes reliques d’un martyr.
—Lève-toi, mon Hortense, dit la baronne, un pareil témoignage
de ma fille efface de bien mauvais souvenirs! Viens sur mon
cœur, oppressé de ton chagrin seulement. Le désespoir de ma pauvre
petite fille, dont la joie était ma seule joie, a brisé le cachet
sépulcral que rien ne devait lever de ma lèvre. Oui, je voulais emporter
mes douleurs au tombeau, comme un suaire de plus. Pour
calmer ta fureur, j’ai parlé... Dieu me pardonnera! Oh! si ma vie
devait être ta vie, que ne ferais-je pas!... Les hommes, le monde,
le hasard, la nature, Dieu, je crois, nous vendent l’amour au prix
des plus cruelles tortures. Je payerai de vingt-quatre années de
désespoir, de chagrins incessants, d’amertumes, dix années heureuses...
—Tu as eu dix ans, chère maman, et moi trois ans seulement!...
dit l’égoïste amoureuse.
—Rien n’est perdu, ma petite, attends Wenceslas.
—Ma mère, dit-elle, il a menti! il m’a trompée... Il m’a dit:
«Je n’irai pas,» et il y est allé. Et cela, devant le berceau de son
enfant!...
—Pour leur plaisir, les hommes, mon ange, commettent les
plus grandes lâchetés, des infamies, des crimes; c’est à ce qu’il
paraît dans leur nature. Nous autres femmes, nous sommes vouées
au sacrifice. Je croyais mes malheurs achevés, et ils commencent,
car je ne m’attendais pas à souffrir doublement en souffrant dans
ma fille. Courage et silence!... Mon Hortense, jure-moi de ne parler
qu’à moi de tes chagrins, de n’en rien laisser voir devant des
tiers... Oh! sois aussi fière que ta mère!
En ce moment Hortense tressaillit, elle entendit le pas de son mari.
—Il paraît, dit Wenceslas en entrant, que Stidmann est venu
pendant que j’étais allé chez lui.
—Vraiment!... s’écria la pauvre Hortense avec la sauvage ironie
d’une femme offensée qui se sert de la parole comme d’un poignard.
—Mais oui, nous venons de nous rencontrer, répondit Wenceslas
en jouant l’étonnement.
—Mais, hier!... reprit Hortense.
—Eh bien! je t’ai trompée, mon cher amour, et ta mère va
nous juger...
Cette franchise desserra le cœur d’Hortense. Toutes les femmes
vraiment nobles préfèrent la vérité au mensonge. Elles ne veulent
pas voir leur idole dégradée, elles veulent être fières de la domination
qu’elles acceptent.
Il y a de ce sentiment chez les Russes, à propos de leur Czar.
—Écoutez, chère mère... dit Wenceslas, j’aime tant ma bonne
et douce Hortense, que je lui ai caché l’étendue de notre détresse.
Que voulez-vous!... elle nourrissait encore, et des chagrins lui auraient
fait bien du mal. Vous savez tout ce que risque alors une
femme. Sa beauté, sa fraîcheur, sa santé sont en danger. Est-ce un
tort?... Elle croit que nous ne devons que cinq mille francs, mais
j’en dois cinq mille autres... Avant hier, nous étions au désespoir!...
Personne au monde ne prête aux artistes. On se défie de nos talents
tout autant que de nos fantaisies. J’ai frappé vainement à toutes les
portes. Lisbeth nous a offert ses économies.
—Pauvre fille, dit Hortense.
—Pauvre fille! dit la baronne.
—Mais les deux mille francs de Lisbeth, qu’est-ce?... tout pour
elle, rien pour nous. Alors la cousine nous a parlé, tu sais Hortense,
de madame Marneffe, qui, par un amour-propre, devant
tant au baron, ne prendrait pas le moindre intérêt... Hortense a
voulu mettre ses diamants au Mont-de-Piété. Nous aurions eu quelques
milliers de francs, et il nous en fallait dix mille. Ces dix mille
francs se trouvaient là, sans intérêt, pour un an!... Je me suis dit:
«Hortense n’en saura rien, allons les prendre.» Cette femme m’a
fait inviter par mon beau-père à dîner hier, en me donnant à entendre
que Lisbeth avait parlé, que j’aurais de l’argent. Entre le
désespoir d’Hortense et ce dîner, je n’ai pas hésité. Voilà tout.
Comment, Hortense, à vingt-quatre ans, fraîche, pure et vertueuse,
elle qui est tout mon bonheur et ma gloire, que je n’ai pas quittée
depuis notre mariage, peut-elle imaginer que je lui préférerai,
quoi?... une femme tannée, fanée, panée, dit-il en employant
une atroce expression de l’argot des ateliers pour faire croire à son
mépris par une de ces exagérations qui plaisent aux femmes.
—Ah! si ton père m’avait parlé comme cela! s’écria la baronne.
Hortense se jeta gracieusement au cou de son mari.
—Oui, voilà ce que j’aurais fait, dit Adeline. Wenceslas, mon
ami, votre femme a failli mourir, reprit-elle gravement. Vous voyez
combien elle vous aime. Elle est à vous, hélas! Et elle soupira profondément.—Il
peut en faire une martyre ou une femme heureuse,
se dit-elle à elle-même en pensant ce que pensent toutes les mères
lors du mariage de leurs filles.—Il me semble, ajouta-t-elle à haute
voix, que je souffre assez pour voir mes enfants heureux.
—Soyez tranquille, chère maman, dit Wenceslas au comble du
bonheur de voir cette crise heureusement terminée. Dans deux
mois, j’aurai rendu l’argent à cette horrible femme. Que voulez-vous?
reprit-il en répétant ce mot essentiellement polonais avec la
grâce polonaise, il y a des moments où l’on emprunterait au diable.
C’est, après tout, l’argent de la famille. Et une fois invité, l’aurais-je
eu, cet argent qui nous coûte si cher, si j’avais répondu par des
grossièretés à une politesse?
—Oh! maman, quel mal nous fait papa! s’écria Hortense.
La baronne mit un doigt sur ses lèvres, et Hortense regretta
cette plainte, le premier blâme qu’elle laissait échapper sur un père
si héroïquement protégé par un sublime silence.
—Adieu, mes enfants, dit madame Hulot, voilà le beau temps
revenu. Mais ne vous fâchez plus.
Quand, après avoir reconduit la baronne, Wenceslas et sa femme
furent revenus dans leur chambre, Hortense dit à son mari:—Raconte-moi
ta soirée? Et elle épia le visage de Wenceslas pendant ce
récit, entrecoupé de ces questions qui se pressent sur les lèvres
d’une femme en pareil cas. Ce récit rendit Hortense songeuse, elle
entrevoyait les diaboliques amusements que des artistes devaient
trouver dans cette vicieuse société.
—Sois franc! mon Wenceslas?... il y avait là Stidmann, Claude
Vignon, Vernisset, qui encore?... Enfin tu t’es amusé!...
—Moi?... je ne pensais qu’à nos dix mille francs, et je me disais:
«mon Hortense sera sans inquiétudes!»
Cet interrogatoire fatiguait énormément le Livonien, et il saisit
un moment de gaieté pour dire à Hortense:—Et toi, mon ange,
qu’aurais-tu fait, si ton artiste s’était trouvé coupable?...
—Moi, dit-elle d’un petit air décidé, j’aurais pris Stidmann,
mais sans l’aimer, bien entendu!
—Hortense! s’écria Steinbock en se levant avec brusquerie et
par un mouvement théâtral, tu n’en aurais pas eu le temps, je
t’aurais tuée.
Hortense se jeta sur son mari, l’embrassa à l’étouffer, le couvrit
de caresses, et lui dit:—Ah! tu m’aimes! Wenceslas! va, je ne
crains rien! Mais plus de Marneffe. Ne te plonge plus jamais dans
de semblables bourbiers...
—Je te jure, ma chère Hortense, que je n’y retournerai que
pour retirer mon billet...
Elle bouda, mais comme boudent les femmes aimantes qui veulent
les bénéfices d’une bouderie. Wenceslas, fatigué d’une pareille
matinée, laissa bouder sa femme et partit pour son atelier y faire la
maquette du groupe de Samson et Dalila, dont le dessin était dans
sa poche. Hortense, inquiète de sa bouderie et croyant Wenceslas
fâché, vint à l’atelier au moment où son mari finissait de fouiller sa
glaise avec cette rage qui pousse les artistes en puissance de fantaisie.
A l’aspect de sa femme, il jeta vivement un linge mouillé sur
le groupe ébauché, et prit Hortense dans ses bras en lui disant:—Ah!
nous ne sommes pas fâchés, n’est-ce pas, ma ninette?
Hortense avait vu le groupe, le linge jeté dessus, elle ne dit rien;
mais avant de quitter l’atelier, elle se retourna, saisit le chiffon,
regarda l’esquisse et demanda:—Qu’est-ce que cela?
—Un groupe dont l’idée m’est venue.
—Et pourquoi me l’as-tu caché?
—Je voulais ne te le montrer que fini.
—La femme est bien jolie! dit Hortense.
Et mille soupçons poussèrent dans son âme comme poussent,
dans les Indes, ces végétations, grandes et touffues, du jour au
lendemain.
Au bout de trois semaines environ, madame Marneffe fut profondément
irritée contre Hortense. Les femmes de cette espèce ont
leur amour-propre, elles veulent qu’on baise l’ergot du diable, elles
ne pardonnent jamais à la Vertu qui ne redoute pas leur puissance
ou qui lutte avec elles. Or, Wenceslas n’avait pas fait une seule visite
rue Vanneau, pas même celle qu’exigeait la politesse après la
pose d’une femme en Dalila. Chaque fois que Lisbeth était allée
chez les Steinbock, elle n’avait trouvé personne au logis. Monsieur
et madame vivaient à l’atelier. Lisbeth, qui relança les deux tourtereaux
jusque dans leur nid du Gros-Caillou, vit Wenceslas travaillant
avec ardeur, et apprit par la cuisinière que madame ne quittait
jamais monsieur. Wenceslas subissait le despotisme de l’amour.
Valérie épousa donc pour son compte la haine de Lisbeth envers
Hortense. Les femmes tiennent autant aux amants qu’on leur dispute,
que les hommes tiennent aux femmes qui sont désirées par
plusieurs fats. Aussi, les réflexions faites à propos de madame Marneffe
s’appliquent-elles parfaitement aux hommes à bonnes fortunes
qui sont des espèces de courtisanes-hommes. Le caprice de
Valérie fut une rage, elle voulait avoir surtout son groupe, et elle
se proposait, un matin, d’aller à l’atelier voir Wenceslas, quand
survint un de ces événements graves qui peuvent s’appeler pour
ces sortes de femmes fructus belli. Voici comment Valérie donna
la nouvelle de ce fait, entièrement personnel. Elle déjeunait avec
Lisbeth et monsieur Marneffe.
—Dis donc, Marneffe? te doutes-tu d’être père pour la seconde
fois?
—Vraiment, tu serais grosse?... Oh! laisse-moi t’embrasser...
Il se leva, fit le tour de la table, et sa femme lui tendit le front de
manière que le baiser glissât sur les cheveux.
—De ce coup-là, reprit-il, je suis chef de bureau et officier de la
Légion-d’Honneur! Ah çà! ma petite, je ne veux pas que Stanislas
soit ruiné! Pauvre petit!...
—Pauvre petit?... s’écria Lisbeth. Il y a sept mois que vous ne
l’avez vu; je passe à la pension pour être sa mère, car je suis la
seule de la maison qui s’occupe de lui!...
—Un enfant qui nous coûte cent écus tous les trois mois!... dit
Valérie. D’ailleurs, c’est ton enfant, celui-là, Marneffe! tu devrais
bien payer sa pension sur tes appointements... Le nouveau, loin
de produire des mémoires de marchands de soupe, nous sauvera de
la misère...
—Valérie, répondit Marneffe en imitant Crevel en position,
j’espère que monsieur le baron Hulot aura soin de son fils, et qu’il
n’en chargera pas un pauvre employé; je compte me montrer très-exigeant
avec lui. Aussi, prenez vos sûretés, madame! tâchez d’avoir
de lui des lettres où il vous parle de son bonheur, car il se
fait un peu trop tirer l’oreille pour ma nomination...
Et Marneffe partit pour le ministère, où la précieuse amitié de
son directeur lui permettait d’aller à son bureau vers onze heures;
il y faisait d’ailleurs peu de besogne, vu son incapacité notoire et
son aversion pour le travail.
Une fois seules, Lisbeth et Valérie se regardèrent pendant un
moment comme des augures, et partirent ensemble d’un immense
éclat de rire.
—Voyons, Valérie, est-ce vrai? dit Lisbeth, ou n’est-ce qu’une
comédie?
—C’est une vérité physique! répondit Valérie. Hortense m’embête!
Et, cette nuit, je pensais à lancer cet enfant comme une
bombe dans le ménage de Wenceslas.
Valérie rentra dans sa chambre, suivie de Lisbeth, et lui montra
tout écrite la lettre suivante:
«Wenceslas, mon ami, je crois encore à ton amour, quoique
je ne t’aie pas vu depuis bientôt vingt jours. Est-ce du dédain?
Dalila ne le saurait penser. N’est-ce pas plutôt un effet de la tyrannie
d’une femme que tu m’as dit ne pouvoir plus aimer?
Wenceslas, tu es un trop grand artiste pour te laisser ainsi dominer.
Le ménage est le tombeau de la gloire... Vois si tu ressembles
au Wenceslas de la rue du Doyenné? Tu as raté le monument
de mon père; mais chez toi l’amant est bien supérieur à
l’artiste, tu es plus heureux avec la fille: tu es père, mon adoré
Wenceslas. Si tu ne venais pas me voir dans l’état où je suis, tu
passerais pour bien mauvais homme aux yeux de tes amis; mais,
je le sens, je t’aime si follement, que je n’aurai jamais la force
de te maudire. Puis-je me dire toujours
»Ta Valérie.»
—Que dis-tu de mon projet d’envoyer cette lettre à l’atelier au
moment où notre chère Hortense y sera seule? demanda Valérie à
Lisbeth. Hier au soir, j’ai su par Stidmann que Wenceslas doit
l’aller prendre à onze heures pour une affaire chez Chanor; ainsi
cette gaupe d’Hortense sera seule.
—Après un tour semblable, répondit Lisbeth, je ne pourrai
plus rester ostensiblement ton amie, et il faudra que je te donne
congé, que je sois censée ne plus te voir, ni même te parler.
—Évidemment, dit Valérie; mais...
—Oh! sois tranquille, répondit Lisbeth. Nous nous reverrons
quand je serai madame la maréchale; ils le veulent maintenant
tous, le baron seul ignore ce projet; mais tu le décideras.
—Mais, répondit Valérie, il est possible que je sois bientôt en
délicatesse avec le baron.
—Madame Olivier est la seule qui puisse se faire bien surprendre
la lettre par Hortense, dit Lisbeth, il faut l’envoyer d’abord
rue Saint-Dominique avant d’aller à l’atelier.
—Oh! notre petite bellote sera chez elle, répondit madame
Marneffe en sonnant Reine pour faire demander madame Olivier.
Dix minutes après l’envoi de cette fatale lettre, le baron Hulot
vint. Madame Marneffe s’élança, par un mouvement de chatte, au
cou du vieillard.
—Hector, tu es père! lui dit-elle à l’oreille. Voilà ce que c’est
que de se brouiller et de se raccommoder...
En voyant un certain étonnement que le baron ne dissimula pas
assez promptement, Valérie prit un air froid qui désespéra le Conseiller-d’État.
Elle se fit arracher les preuves les plus décisives,
une à une. Lorsque la Conviction, que la Vanité prit doucement
par la main, fut entrée dans l’esprit du vieillard, elle lui parla de
la fureur de monsieur Marneffe.
—Mon vieux grognard, lui dit-elle, il t’est bien difficile de ne
pas faire nommer ton éditeur responsable, notre gérant, si tu
veux, chef de bureau et officier de la Légion-d’Honneur, car tu
l’as ruiné, cet homme; il adore son Stanislas, ce petit monstrico
qui tient de lui, et que je ne puis souffrir. A moins que tu ne préfères
donner une rente de douze cents francs à Stanislas, en nue
propriété bien entendu, l’usufruit en mon nom.
—Mais si je fais des rentes, je préfère que ce soit au nom de
mon fils, et non au monstrico! dit le baron.
Cette phrase imprudente, où le mot mon fils passa gros comme
un fleuve débordant, fut transformée, au bout d’une heure de conversation,
en une promesse formelle de faire douze cents francs de
rente à l’enfant à venir. Puis cette promesse fut, sur la langue et la
physionomie de Valérie, ce qu’est un tambour entre les mains
d’un marmot, elle devait en jouer pendant vingt jours.
Au moment où le baron Hulot, heureux comme le marié d’un
an qui désire un héritier, sortait de la rue Vanneau, madame Olivier
s’était fait arracher, par Hortense, la lettre qu’elle devait remettre
à monsieur le comte, en mains propres. La jeune femme
paya cette lettre d’une pièce de vingt francs. Le suicide paye son
opium, son pistolet, son charbon. Hortense lut la lettre, elle la relut;
elle ne voyait que ce papier blanc bariolé de lignes noires, il
n’y avait que ce papier dans la nature, tout était noir autour d’elle.
La lueur de l’incendie qui dévorait l’édifice de son bonheur éclairait
le papier, car la nuit la plus profonde régnait autour d’elle.
Les cris de son petit Wenceslas, qui jouait, parvenaient à son
oreille comme s’il eût été dans le fond d’un vallon, et qu’elle eût
été sur un sommet. Outragée à vingt-quatre ans, dans tout l’éclat
de la beauté, parée d’un amour pur et dévoué, c’était non pas un
coup de poignard, mais la mort. La première attaque avait été purement
nerveuse, le corps s’était tordu sous l’étreinte de la jalousie;
mais la certitude attaqua l’âme, le corps fut anéanti. Hortense
demeura pendant dix minutes environ sous cette oppression. Le
fantôme de sa mère lui apparut et lui fit une révolution; elle devint
calme et froide, elle recouvra sa raison. Elle sonna.
—Que Louise, ma chère, dit-elle à la cuisinière, vous aide.
Vous allez faire, le plus tôt possible, des paquets de tout ce qui
est à moi ici, et de tout ce qui regarde mon fils. Je vous donne
une heure. Quand tout sera prêt, allez chercher sur la place une
voiture, et prévenez-moi. Pas d’observations! Je quitte la maison et
j’emmène Louise. Vous resterez, vous, avec monsieur; ayez bien
soin de lui...
Elle passa dans sa chambre, se mit à sa table, et écrivit la lettre
suivante:
«Monsieur le comte,
»La lettre jointe à la mienne vous expliquera la cause de la résolution
que j’ai prise.
»Quand vous lirez ces lignes, j’aurai quitté votre maison, et je
me serai retirée auprès de ma mère, avec notre enfant.
»Ne comptez pas que je revienne jamais sur ce parti. Ne
croyez pas à l’emportement de la jeunesse, à son irréflexion, à
la vivacité de l’amour jeune offensé, vous vous tromperiez étrangement.
»J’ai prodigieusement pensé, depuis quinze jours, à la vie, à
l’amour, à notre union, à nos devoirs mutuels. J’ai connu dans
son entier le dévouement de ma mère, elle m’a dit ses douleurs!
Elle est héroïque tous les jours, depuis vingt-trois ans; mais je
ne me sens pas la force de l’imiter, non que je vous aie aimé
moins qu’elle aime mon père, mais par des raisons tirées de mon
caractère. Notre intérieur deviendrait un enfer, et je pourrais
perdre la tête au point de vous déshonorer, de me déshonorer,
de déshonorer notre enfant. Je ne veux pas être une madame
Marneffe; et dans cette carrière, une femme de ma trempe ne
s’arrêterait peut-être pas. Je suis, malheureusement pour moi,
une Hulot et non pas une Fischer.
»Seule et loin du spectacle de vos désordres, je réponds de moi,
surtout occupée de notre enfant, près de ma forte et sublime
mère, dont la vie agira sur les mouvements tumultueux de mon
cœur. Là, je puis être une bonne mère, bien élever notre fils
et vivre. Chez vous, la Femme tuerait la Mère, et des querelles
incessantes aigriraient mon caractère.
»J’accepterais la mort d’un coup; mais je ne veux pas être malade
pendant vingt-cinq ans comme ma mère. Si vous m’avez trahie
après trois ans d’un amour absolu, continu, pour la maîtresse de
votre beau-père, quelles rivales ne me donneriez-vous pas plus
tard? Ah! monsieur, vous commencez, bien plus tôt que mon
père, cette carrière de libertinage, de prodigalité qui déshonore
un père de famille, qui diminue le respect des enfants, et au
bout de laquelle se trouvent la honte et le désespoir.
»Je ne suis point implacable. Des sentiments inflexibles ne conviennent
point à des êtres faibles qui vivent sous l’œil de Dieu.
Si vous conquérez gloire et fortune par des travaux soutenus, si
vous renoncez aux courtisanes, aux sentiers ignobles et bourbeux,
vous retrouverez une femme digne de vous.
»Je vous crois trop gentilhomme pour recourir à la loi. Vous
respecterez ma volonté, monsieur le comte, en me laissant chez
ma mère; et, surtout, ne vous y présentez jamais. Je vous ai laissé
tout l’argent que vous a prêté cette odieuse femme. Adieu!
»Hortense Hulot.»
Cette lettre fut péniblement écrite, Hortense s’abandonnait aux
pleurs, aux cris de la passion égorgée. Elle quittait et reprenait la
plume pour exprimer simplement ce que l’amour déclame ordinairement
dans ces lettres testamentaires. Le cœur s’exhalait en
interjections, en plaintes, en pleurs; mais la raison dictait.
La jeune femme, avertie par Louise que tout était prêt, parcourut
lentement le jardinet, la chambre, le salon, y regarda tout
pour la dernière fois. Puis elle fit à la cuisinière les recommandations
les plus vives pour qu’elle veillât au bien-être de Monsieur,
en lui promettant de la récompenser si elle voulait être honnête.
Enfin, elle monta dans la voiture pour se rendre chez sa mère,
le cœur brisé, pleurant à faire peine à sa femme de chambre, et
couvrant le petit Wenceslas de baisers avec une joie délirante qui
trahissait encore bien de l’amour pour le père.
La baronne savait déjà par Lisbeth que le beau-père était pour
beaucoup dans la faute de son gendre, elle ne fut pas surprise de
voir arriver sa fille, elle l’approuva et consentit à la garder près d’elle.
Adeline, en voyant que la douceur et le dévouement n’avaient jamais
arrêté son Hector, pour qui son estime commençait à diminuer,
trouva que sa fille avait raison de prendre une autre voie.
En vingt jours, la pauvre mère venait de recevoir deux blessures
dont les souffrances surpassaient toutes ses tortures passées. Le baron
avait mis Victorin et sa femme dans la gêne; puis il était la
cause, suivant Lisbeth, du dérangement de Wenceslas, il avait
dépravé son gendre. La majesté de ce père de famille, maintenue
pendant si long-temps par des sacrifices insensés, était dégradée.
Sans regretter leur argent, les Hulot jeunes concevaient à la fois
de la défiance et des inquiétudes à l’égard du baron. Ce sentiment
assez visible affligeait profondément Adeline, elle pressentait la dissolution
de la famille. La baronne logea sa fille dans la salle à manger,
qui fut promptement transformée en chambre à coucher, grâce
à l’argent du maréchal; et l’antichambre devint, comme dans beaucoup
de ménages, la salle à manger.
Quand Wenceslas revint chez lui, quand il eut achevé de lire
les deux lettres, il éprouva comme un sentiment de joie mêlé de
tristesse. Gardé pour ainsi dire à vue par sa femme, il s’était intérieurement
rebellé contre ce nouvel emprisonnement à la Lisbeth.
Gorgé d’amour depuis trois ans, il avait, lui aussi, réfléchi pendant
ces derniers quinze jours; et il trouvait la famille lourde à porter.
Il venait de s’entendre féliciter par Stidmann sur la passion qu’il
inspirait à Valérie; car Stidmann, dans une arrière-pensée assez
concevable, jugeait à propos de flatter la vanité du mari d’Hortense
en espérant consoler la victime. Wenceslas fut donc heureux de
pouvoir retourner chez madame Marneffe. Mais il se rappela le bonheur
entier et pur dont il avait joui, les perfections d’Hortense, sa
sagesse, son innocent et naïf amour, et il la regretta vivement. Il
voulut courir chez sa belle-mère y obtenir son pardon, mais il fit
comme Hulot et Crevel, il alla voir madame Marneffe à laquelle il
apporta la lettre de sa femme pour lui montrer le désastre dont elle
était la cause, et, pour ainsi dire, escompter ce malheur, en demandant
en retour des plaisirs à sa maîtresse. Il trouva Crevel chez
Valérie. Le maire, bouffi d’orgueil, allait et venait dans le salon,
comme un homme agité par des sentiments tumultueux. Il se mettait
en position comme s’il voulait parler et il n’osait. Sa physionomie
resplendissait, et il courait à la croisée tambouriner de ses
doigts sur les vitres. Il regardait Valérie d’un air touché, attendri.
Heureusement pour Crevel, Lisbeth entra.
—Cousine, lui dit-il à l’oreille, vous savez la nouvelle? je suis
père! Il me semble que j’aime moins ma pauvre Célestine. Oh! ce
que c’est que d’avoir un enfant d’une femme qu’on idolâtre!
Joindre la paternité du cœur à la paternité du sang! Oh! voyez-vous,
dites-le à Valérie! je vais travailler pour cet enfant, je le
veux riche! Elle m’a dit qu’elle croyait, à certains indices, que
ce serait un garçon! Si c’est un garçon, je veux qu’il se nomme
Crevel: je consulterai mon notaire.
—Je sais combien elle vous aime, dit Lisbeth; mais, au nom
de votre avenir et du sien, contenez-vous, ne vous frottez pas les
mains à tout moment.
Pendant que Lisbeth faisait cet à parte avec Crevel, Valérie
avait redemandé sa lettre à Wenceslas, et elle lui tenait à l’oreille
des propos qui dissipaient sa tristesse.
—Te voilà libre, mon ami, dit-elle. Est-ce que les grands
artistes devraient se marier? Vous n’existez que par la fantaisie et
par la liberté! Va, je t’aimerai tant, mon cher poëte, que tu ne
regretteras jamais ta femme. Mais cependant, si comme beaucoup
de gens, tu veux garder le décorum, je me charge de faire revenir
Hortense chez toi, dans peu de temps...
—Oh! si c’était possible?
—J’en suis sûre, dit Valérie piquée. Ton pauvre beau-père est un
homme fini sous tous les rapports, qui par amour-propre veut avoir
l’air d’être aimé, veut faire croire qu’il a une maîtresse, et il a
tant de vanité sur cet article que je le gouverne entièrement. La
baronne aime encore tant son vieil Hector (il me semble toujours
parler de l’Iliade), que les deux vieux obtiendront d’Hortense ton
raccommodement. Seulement, si tu ne veux pas avoir des orages
chez toi, ne reste pas vingt jours sans venir voir ta maîtresse... Je
me mourais. Mon petit, on doit des égards, quand on est gentilhomme,
à une femme qu’on a compromise au point où je le suis,
surtout quand cette femme a bien des ménagements à prendre pour
sa réputation... Reste à dîner, mon ange... Et songe que je dois
être d’autant plus froide avec toi, que tu es l’auteur de cette trop
visible faute.
On annonça le baron Montès, Valérie se leva, courut à sa rencontre,
lui parla pendant quelques instants à l’oreille, et fit avec
lui les mêmes réserves pour son maintien qu’elle venait de faire
avec Wenceslas; car le Brésilien eut une contenance diplomatique
appropriée à la grande nouvelle qui le comblait de joie, il était certain
de sa paternité, lui!...
Grâce à cette stratégie basée sur l’amour-propre de l’homme à
l’état d’amant, Valérie eut à sa table, tous joyeux, animés, charmés,
quatre hommes se croyant adorés, et que Marneffe nomma
plaisamment à Lisbeth, en s’y comprenant, les cinq pères de l’Église.
Le baron Hulot seul montra d’abord une figure soucieuse. Voici
pourquoi: au moment de quitter son cabinet, il était venu voir le
Directeur du Personnel, un général, son camarade depuis trente
ans, et il lui avait parlé de nommer Marneffe à la place de Coquet,
qui consentait à donner sa démission.
—Mon cher ami, lui dit-il, je ne voudrais pas demander cette
faveur au maréchal sans que nous soyons d’accord et que j’aie eu
votre agrément.
—Mon cher ami, répondit le Directeur du Personnel, permettez-moi
de vous faire observer que, pour vous-même, vous ne
devriez pas insister sur cette nomination. Je vous ai déjà dit mon
opinion. Ce serait un scandale dans les bureaux, où l’on s’occupe
déjà beaucoup trop de vous et de madame Marneffe. Ceci, bien
entre nous. Je ne veux pas attaquer votre endroit sensible, ni vous
désobliger en quoi que ce soit, je vais vous en donner la preuve.
Si vous y tenez absolument, si vous voulez demander la place de
monsieur Coquet, qui sera vraiment une perte pour les bureaux de
la guerre (il y est depuis 1809), je partirai pour quinze jours à
la campagne, afin de vous laisser le champ libre auprès du maréchal
qui vous aime comme son fils. Je ne serai donc ni pour, ni
contre, et je n’aurai rien fait contre ma conscience d’administrateur.
—Je vous remercie, répondit le baron, je réfléchirai à ce que
vous venez de me dire.
—Si je me permets cette observation, mon cher ami, c’est qu’il
y va beaucoup plus de votre intérêt personnel que de mon affaire
ou de mon amour-propre. Le maréchal est le maître, d’abord.
Puis, mon cher, on nous reproche tant de choses, qu’une de plus
ou de moins! nous n’en sommes pas à notre virginité en fait de
critiques. Sous la Restauration, on a nommé des gens pour leur
donner des appointements et sans s’embarrasser du service... Nous
sommes de vieux camarades...
—Oui, répondit le baron, et c’est bien pour ne pas altérer notre
vieille et précieuse amitié que je...
—Allons, reprit le Directeur du Personnel, en voyant l’embarras
peint sur la figure de Hulot, je voyagerai, mon vieux... Mais prenez
garde! vous avez des ennemis, c’est-à-dire des gens qui convoitent
votre magnifique traitement, et vous n’êtes amarré que sur une ancre.
Ah! si vous étiez député comme moi, vous ne craindriez rien;
aussi tenez-vous bien...
Ce discours, plein d’amitié, fit une vive impression sur le Conseiller-d’État.
—Mais enfin, Roger, qu’y a-t-il? Ne faites pas le mystérieux
avec moi!
Le personnage que Hulot nommait Roger, regarda Hulot, lui prit
la main, la lui serra.
—Nous sommes de trop vieux amis pour que je ne vous donne
pas un avis. Si vous voulez rester, il faudrait vous faire votre lit de
repos vous-même. Ainsi, dans votre position, au lieu de demander
au maréchal la place de monsieur Coquet pour monsieur Marneffe,
je le prierais d’user de son influence pour me réserver le Conseil-d’État
en service ordinaire, où je mourrais tranquille; et, comme
le castor, j’abandonnerais ma Direction générale aux chasseurs.
—Comment, le maréchal oublierait...
—Mon vieux, le maréchal vous a si bien défendu en plein conseil
des ministres, qu’on ne songe plus à vous dégommer; mais il
en a été question!... Ainsi ne donnez pas de prétextes... Je ne
veux pas vous en dire davantage. En ce moment, vous pouvez faire
vos conditions, être Conseiller-d’État et pair de France. Si vous
attendez trop, si vous donnez prise sur vous, je ne réponds de
rien... Dois-je voyager?...
—Attendez, je verrai le maréchal, répondit Hulot, et j’enverrai
mon frère sonder le terrain près du patron.
On peut comprendre en quelle humeur revint le baron chez
madame Marneffe, il avait presque oublié qu’il était père, car Roger
venait de faire acte de vraie et bonne camaraderie, en lui éclairant
sa position. Néanmoins, telle était l’influence de Valérie, qu’au
milieu du dîner, le baron se mit à l’unisson, et devint d’autant
plus gai qu’il avait plus de soucis à étouffer; mais le malheureux
ne se doutait pas que, dans cette soirée, il allait se trouver entre
son bonheur et le danger signalé par le Directeur du Personnel,
c’est-à-dire forcé d’opter entre madame Marneffe et sa position.
Vers onze heures, au moment où la soirée atteignait à son apogée
d’animation, car le salon était plein de monde, Valérie prit avec
elle Hector dans un coin de son divan.
—Mon bon vieux, lui dit-elle à l’oreille, ta fille s’est si fort
irritée de ce que Wenceslas vient ici, qu’elle l’a planté là. C’est
une mauvaise tête qu’Hortense. Demande à Wenceslas de voir la
lettre que cette petite sotte lui a écrite. Cette séparation de deux
amoureux dont on veut que je sois la cause, peut me faire un tort
inouï, car voilà la manière dont s’attaquent entre elles les femmes
vertueuses. C’est un scandale que de jouer à la victime, pour jeter
le blâme sur une femme qui n’a d’autres torts que d’avoir une
maison agréable. Si tu m’aimes, tu me disculperas en rapatriant
les deux tourtereaux. Je ne tiens pas du tout, d’ailleurs, à recevoir
ton gendre, c’est toi qui me l’as amené, remporte-le! Si tu as de
l’autorité dans ta famille, il me semble que tu pourrais bien exiger
de ta femme qu’elle fît ce raccommodement. Dis-lui de ma part,
à cette bonne vieille, que si l’on me donne injustement le tort
d’avoir brouillé un jeune ménage, de troubler l’union d’une famille,
et de prendre à la fois le père et le gendre, je mériterai ma
réputation en les tracassant à ma façon! Ne voilà-t-il pas Lisbeth
qui parle de me quitter?... Elle me préfère sa famille, je ne
veux pas l’en blâmer. Elle ne reste ici, m’a-t-elle dit, que si les
jeunes gens se raccommodent. Nous voilà propres, la dépense sera
triplée ici!...
—Oh! quant à cela, dit le baron en apprenant l’esclandre de
sa fille, j’y mettrai bon ordre.
—Eh bien! reprit Valérie, à autre chose. Et la place de Coquet?...
—Ceci, répondit Hector en baissant les yeux, est plus difficile,
pour ne pas dire impossible!...
—Impossible, mon cher Hector, dit madame Marneffe à l’oreille
du baron; mais tu ne sais pas à quelles extrémités va se porter
Marneffe, je suis en son pouvoir; il est immoral, dans son intérêt,
comme la plupart des hommes, mais il est excessivement vindicatif
à la façon des petits esprits, des impuissants. Dans la situation où tu
m’as mise, je suis à sa discrétion. Obligée de me remettre avec lui
pour quelques jours, il est capable de ne plus quitter ma chambre.
Hulot fit un prodigieux haut-le-corps.
—Il me laissait tranquille à la condition d’être chef de bureau.
C’est infâme, mais c’est logique.
—Valérie, m’aimes-tu?...
—Cette question dans l’état où je suis est, mon cher, une injustice
de laquais...
—Eh bien! si je veux tenter, seulement tenter, de demander
au maréchal une place pour Marneffe, je ne suis plus rien et Marneffe
est destitué.
—Je croyais que le prince et toi, vous étiez deux amis intimes.
—Certes, il me l’a bien prouvé; mais, mon enfant, au-dessus
du maréchal, il y a quelqu’un, et il y a encore tout le conseil des
ministres, par exemple... Avec un peu de temps, en louvoyant,
nous arriverons. Pour réussir, il faut attendre le moment où l’on
me demandera quelque service à moi. Je pourrai dire alors: Je
vous passe la casse, passez-moi le séné...
—Si je dis cela, mon pauvre Hector, à Marneffe, il nous jouera
quelque méchant tour. Tiens, dis-lui toi-même qu’il faut attendre,
je ne m’en charge pas. Oh! je connais mon sort, il sait comment
me punir, il ne quittera pas ma chambre... N’oublie pas les douze
cents francs de rente pour le petit.
Hulot prit monsieur Marneffe à part, en se sentant menacé dans
son plaisir; et, pour la première fois, il quitta le ton hautain qu’il
avait gardé jusqu’alors, tant il était épouvanté par la perspective
de cet agonisant dans la chambre de cette jolie femme.
—Marneffe, mon cher ami, dit-il, il a été question de vous
aujourd’hui! Mais vous ne serez pas chef de bureau d’emblée... Il
nous faut du temps.
—Je le serai, monsieur le baron, répliqua nettement Marneffe.
—Mais, mon cher...
—Je le serai, monsieur le baron, répéta froidement Marneffe
en regardant alternativement le baron et Valérie. Vous avez mis ma
femme dans la nécessité de se raccommoder avec moi, je la garde;
car, mon cher ami, elle est charmante, ajouta-t-il avec une
épouvantable ironie. Je suis le maître ici, plus que vous ne l’êtes
au ministère.
Le baron sentit en lui-même une de ces douleurs qui produisent
dans le cœur l’effet d’une rage de dents, et il faillit laisser voir des
larmes dans ses yeux. Pendant cette courte scène, Valérie notifiait
à l’oreille de Henri Montès la prétendue volonté de Marneffe, et se
débarrassait ainsi de lui pour quelque temps.
Des quatre fidèles, Crevel seul, possesseur de sa petite maison
économique, était excepté de cette mesure; aussi montrait-il sur
sa physionomie un air de béatitude vraiment insolent, malgré les
espèces de réprimandes que lui adressait Valérie par des froncements
de sourcils et des mines significatives; mais sa radieuse paternité
se jouait dans tous ses traits. A un mot de reproche que Valérie
alla lui jeter à l’oreille, il la saisit par la main et lui répondit:
—Demain, ma duchesse, tu auras ton petit hôtel!... c’est demain
l’adjudication définitive.
—Et le mobilier? répondit-elle en souriant.
—J’ai mille actions de Versailles, rive gauche, achetées à cent
vingt-cinq francs, et elles iront à trois cents à cause d’une fusion
des deux chemins, dans le secret de laquelle j’ai été mis. Tu seras
meublée comme une reine!... Mais tu ne seras plus qu’à moi,
n’est-ce pas?...
—Oui, gros maire, dit en souriant cette madame de Merteuil
bourgeoise; mais de la tenue! respecte la future madame Crevel.
—Mon cher cousin, disait Lisbeth au baron, je serai demain
chez Adeline de bonne heure, car, vous comprenez, je ne peux
décemment rester ici. J’irai tenir le ménage de votre frère le maréchal.
—Je retourne ce soir chez moi, dit le baron.
—Eh bien! j’y viendrai déjeuner demain, répondit Lisbeth en
souriant.
Elle comprit combien sa présence était nécessaire à la scène de
famille qui devait avoir lieu, le lendemain. Aussi, dès le matin,
alla-t-elle chez Victorin à qui elle apprit la séparation d’Hortense
et de Wenceslas.
Lorsque le baron entra chez lui, vers dix heures et demie du
soir, Mariette et Louise, dont la journée avait été laborieuse, fermaient
la porte de l’appartement, Hulot n’eut donc pas besoin de
sonner. Le mari, très-contrarié d’être vertueux, alla droit à la
chambre de sa femme; et, par la porte entr’ouverte, il la vit prosternée
devant son crucifix, abîmée dans la prière, et dans une de
ces poses expressives qui font la gloire des peintres ou des sculpteurs
assez heureux pour les bien rendre après les avoir trouvées.
Adeline, emportée par l’exaltation, disait à haute voix: «Mon
Dieu! faites-nous la grâce de l’éclairer!...» Ainsi la baronne
priait pour son Hector. A ce spectacle, si différent de celui qu’il
quittait, en entendant cette phrase dictée par l’événement de cette
journée, le baron attendri laissa partir un soupir. Adeline se retourna,
le visage couvert de larmes. Elle crut si bien sa prière
exaucée qu’elle fit un bond, et saisit son Hector avec la force que
donne la passion heureuse. Adeline avait dépouillé tout intérêt de
femme, la douleur éteignait jusqu’au souvenir. Il n’y avait plus en
elle que maternité, honneur de famille, et l’attachement le plus
pur d’une épouse chrétienne pour un mari fourvoyé, cette sainte
tendresse qui survit à tout dans le cœur de la femme. Tout cela se
devinait.
—Hector! dit-elle enfin, nous reviendrais-tu? Dieu prendrait-il
en pitié notre famille?
—Chère Adeline! reprit le baron en entrant et asseyant sa
femme sur un fauteuil à côté de lui, tu es la plus sainte créature
que je connaisse, et il y a long-temps que je ne me trouve plus
digne de toi.
—Tu aurais peu de chose à faire, mon ami, dit-elle en tenant
la main de Hulot et tremblant si fort qu’elle semblait avoir un tic
nerveux, bien peu de chose pour rétablir l’ordre...
Elle n’osa poursuivre, elle sentit que chaque mot serait un blâme,
et elle ne voulait pas troubler le bonheur que cette entrevue lui
versait à torrents dans l’âme.
—Hortense m’amène ici, reprit Hulot. Cette petite fille peut
nous faire plus de mal par sa démarche précipitée que ne nous en
a fait mon absurde passion pour Valérie. Mais nous causerons de
tout cela demain matin. Hortense dort, m’a dit Mariette, laissons-la
tranquille.
—Oui, dit madame Hulot envahie soudain par une profonde
tristesse.
Elle devina que le baron revenait chez lui, ramené moins par le
désir de voir sa famille, que par un intérêt étranger.
—Laissons-la tranquille encore demain, car la pauvre enfant
est dans un état déplorable, elle a pleuré pendant toute la journée,
dit la baronne.
Le lendemain, à neuf heures du matin, le baron, en attendant
sa fille à laquelle il avait fait dire de venir, se promenait dans l’immense
salon inhabité, cherchant des raisons à donner pour vaincre
l’entêtement le plus difficile à dompter, celui d’une jeune femme
offensée et implacable, comme l’est la jeunesse irréprochable, à
qui les honteux ménagements du monde sont inconnus, parce
qu’elle en ignore les passions et les intérêts.
—Me voici, papa! dit d’une voix tremblante Hortense que ses
souffrances avaient pâlie.
Hulot, assis sur une chaise, prit sa fille par la taille et la força
de se mettre sur ses genoux.
—Eh bien! mon enfant, dit-il en l’embrassant au front, il y a
donc de la brouille dans le ménage, et nous avons fait un coup
de tête?... Ce n’est pas d’une fille bien élevée. Mon Hortense ne
devait pas prendre à elle seule un parti décisif, comme celui de
quitter sa maison, d’abandonner son mari, sans consulter ses parents.
Si ma chère Hortense était venue voir sa bonne et excellente
mère, elle ne m’aurait pas causé le violent chagrin que je ressens!...
Tu ne connais pas le monde, il est bien méchant. On peut dire
que c’est ton mari qui t’a renvoyée à tes parents. Les enfants élevés,
comme vous, dans le giron maternel, restent plus long-temps
enfants que les autres, ils ne savent pas la vie! La passion naïve
et fraîche, comme celle que tu as pour Wenceslas, ne calcule malheureusement
rien, elle est toute à ses premiers mouvements.
Notre petit cœur part, la tête suit. On brûlerait Paris pour se
venger, sans penser à la cour d’assises! Quand ton vieux père vient
te dire que tu n’as pas gardé les convenances, tu peux le croire;
et je ne te parle pas encore de la profonde douleur que j’ai ressentie,
elle est bien amère, car tu jettes le blâme sur une femme
dont le cœur ne t’est pas connu, dont l’inimitié peut devenir terrible...
Hélas! toi, si pleine de candeur, d’innocence, de pureté,
tu ne doutes de rien: tu peux être salie, calomniée. D’ailleurs,
mon cher petit ange, tu as pris au sérieux une plaisanterie, et je
puis, moi, te garantir l’innocence de ton mari. Madame Marneffe...
Jusque-là le baron, comme un artiste en diplomatie, modulait
admirablement bien ses remontrances. Il avait, comme on le voit,
supérieurement ménagé l’introduction de ce nom; mais, en l’entendant,
Hortense fit le geste d’une personne blessée au vif.
—Écoutez-moi, j’ai de l’expérience et j’ai tout observé, reprit
le père en empêchant sa fille de parler. Cette dame traite ton
mari très-froidement. Oui, tu as été l’objet d’une mystification, je
vais t’en donner les preuves. Tiens, hier Wenceslas était à dîner...
—Il y dînait?... demanda la jeune femme en se dressant sur ses
pieds et regardant son père avec l’horreur peinte sur le visage.
Hier! après avoir lu ma lettre?... Oh! mon Dieu!... Pourquoi ne
suis-je pas entrée dans un couvent, au lieu de me marier! Ma vie
n’est plus à moi, j’ai un enfant! ajouta-t-elle en sanglotant.
Ces larmes atteignirent madame Hulot au cœur, elle sortit de
sa chambre, elle courut à sa fille, la prit dans ses bras, et lui fit
de ces questions stupides de douleur, les premières qui viennent
sur les lèvres.
—Voilà les larmes!... se disait le baron, tout allait si bien!
Maintenant que faire avec des femmes qui pleurent?...
—Mon enfant, dit la baronne à Hortense, écoute ton père! il
nous aime, va...
—Voyons, Hortense, ma chère petite fille, ne pleure pas, tu
deviens trop laide, dit le baron. Voyons! un peu de raison. Reviens
sagement dans ton ménage, et je te promets que Wenceslas ne
mettra jamais les pieds dans cette maison. Je te demande ce sacrifice,
si c’est un sacrifice que de pardonner la plus légère des fautes
à un mari qu’on aime! je te le demande par mes cheveux blancs,
par l’amour que tu portes à ta mère... Tu ne veux pas remplir mes
vieux jours d’amertume et de chagrin?...
Hortense se jeta, comme une folle, aux pieds de son père par
un mouvement si désespéré, que ses cheveux mal attachés se dénouèrent,
et elle lui tendit les mains avec un geste où se peignait
son désespoir.
—Mon père, vous me demandez ma vie! dit-elle, prenez-la si
vous voulez; mais au moins prenez-la pure et sans tache, je vous
l’abandonnerai certes avec plaisir. Ne me demandez pas de mourir
déshonorée, criminelle! Je ne ressemble pas à ma mère! je ne
dévorerai pas d’outrages! Si je rentre sous le toit conjugal, je
puis étouffer Wenceslas dans un accès de jalousie, ou faire pis encore.
N’exigez pas de moi des choses au-dessus de mes forces. Ne
me pleurez pas vivante! car, le moins pour moi, c’est de devenir
folle... Je sens la folie à deux pas de moi! Hier! hier! il dînait
chez cette femme après avoir lu ma lettre!... Les autres hommes
sont-ils ainsi faits?... Je vous donne ma vie, mais que la mort ne
soit pas ignominieuse!... Sa faute?... légère!... Avoir un enfant de
cette femme!
—Un enfant? dit Hulot en faisant deux pas en arrière. Allons!
c’est bien certainement une plaisanterie.
En ce moment, Victorin et la cousine Bette entrèrent, et restèrent
hébétés de ce spectacle. La fille était prosternée aux pieds de
son père. La baronne, muette et prise entre le sentiment maternel
et le sentiment conjugal, offrait un visage bouleversé, couvert de
larmes.
—Lisbeth, dit le baron en saisissant la vieille fille par la main
et lui montrant Hortense, tu peux me venir en aide. Ma pauvre
Hortense a la tête tournée, elle croit son Wenceslas aimé de
madame Marneffe, tandis qu’elle a voulu tout bonnement avoir un
groupe de lui.
—Dalila! cria la jeune femme, la seule chose qu’il ait faite en
un moment depuis notre mariage. Ce monsieur ne pouvait pas
travailler pour moi, pour son fils, et il a travaillé pour cette vaurienne
avec une ardeur... Oh! achevez-moi, mon père, car chacune
de vos paroles est un coup de poignard.
En s’adressant à la baronne et à Victorin, Lisbeth haussa les
épaules par un geste de pitié en leur montrant le baron qui ne pouvait
pas la voir.
—Écoutez, mon cousin, dit Lisbeth, je ne savais pas ce qu’était
madame Marneffe quand vous m’avez priée d’aller me loger
au-dessus de chez elle et de tenir sa maison; mais, en trois ans,
on apprend bien des choses. Cette créature est une fille! et une
fille d’une dépravation qui ne peut se comparer qu’à celle de son
infâme et hideux mari. Vous êtes la dupe, le Milord Pot-au-Feu
de ces gens-là, vous serez mené par eux plus loin que vous
ne le pensez! Il faut vous parler clairement, car vous êtes au fond
d’un abîme.
En entendant parler ainsi Lisbeth, la baronne et sa fille lui
jetèrent des regards semblables à ceux des dévots remerciant une
madone de leur avoir sauvé la vie.
—Elle a voulu, cette horrible femme, brouiller le ménage de
votre gendre, dans quel intérêt? je n’en sais rien; car mon intelligence
est trop faible pour que je puisse voir clair dans ces ténébreuses
intrigues, si perverses, ignobles, infâmes. Votre madame
Marneffe n’aime pas votre gendre, mais elle le veut à ses genoux
par vengeance. Je viens de traiter cette misérable comme elle le
méritait. C’est une courtisane sans pudeur, je lui ai déclaré que je
quittais sa maison, que je voulais dégager mon honneur de ce
bourbier... Je suis de ma famille avant tout. J’ai su que ma petite
cousine avait quitté Wenceslas, et je viens! Votre Valérie que
vous prenez pour une sainte est la cause de cette cruelle séparation;
puis-je rester chez une pareille femme? Notre petite
chère Hortense, dit-elle en touchant le bras au baron d’une manière
significative, est peut-être la dupe d’un désir de ces sortes
de femmes qui, pour avoir un bijou, sacrifieraient toute une famille.
Je ne crois pas Wenceslas coupable, mais je le crois faible
et je ne dis pas qu’il ne succomberait point à des coquetteries si
raffinées. Ma résolution est prise. Cette femme vous est funeste,
elle vous mettra sur la paille. Je ne veux pas avoir l’air de tremper
dans la ruine de ma famille; moi qui ne suis là depuis trois ans
que pour l’empêcher. Vous êtes trompé, mon cousin. Dites bien
fermement que vous ne vous mêlerez pas de la nomination de cet
ignoble monsieur Marneffe, et vous verrez ce qui arrivera! L’on
vous taille de fameuses étrivières pour ce cas-là.
Lisbeth releva sa petite cousine et l’embrassa passionnément.
—Ma chère Hortense, tiens bon, lui dit-elle à l’oreille.
La baronne embrassa sa cousine Bette avec l’enthousiasme d’une
femme qui se voit vengée. La famille tout entière gardait un silence
profond autour de ce père, assez spirituel pour savoir ce que
dénotait ce silence. Une formidable colère passa sur son front et
sur son visage en signes évidents; toutes les veines grossirent, les
yeux s’injectèrent de sang, le teint se marbra. Adeline se jeta vivement
à genoux devant lui, lui prit les mains:—Mon ami, mon
ami, grâce!
—Je vous suis odieux! dit le baron en laissant échapper le cri
de sa conscience.
Nous sommes tous dans le secret de nos torts. Nous supposons
presque toujours à nos victimes les sentiments haineux que la
vengeance doit leur inspirer; et, malgré les efforts de l’hypocrisie,
notre langage ou notre figure avoue au milieu d’une torture imprévue,
comme avouait jadis le criminel entre les mains du
bourreau.
—Nos enfants, dit-il pour revenir sur son aveu, finissent par
devenir nos ennemis.
—Mon père... dit Victorin.
—Vous interrompez votre père!... reprit d’une voix foudroyante
le baron en regardant son fils.
—Mon père, écoutez, dit Victorin d’une voix ferme et nette,
la voix d’un député puritain. Je connais trop le respect que je
vous dois pour en manquer jamais, et vous aurez certainement
toujours en moi le fils le plus soumis et le plus obéissant.
Tous ceux qui assistent aux séances des Chambres reconnaîtront
les habitudes de la lutte parlementaire dans ces phrases filandreuses
avec lesquelles on calme les irritations en gagnant du temps.
—Nous sommes loin d’être vos ennemis, dit Victorin; je me
suis brouillé avec mon beau-père, monsieur Crevel, pour avoir
retiré les soixante mille francs de lettres de change de Vauvinet, et
certes, cet argent est dans les mains de madame Marneffe. Oh! je
ne vous blâme point, mon père, ajouta-t-il à un geste du baron;
mais je veux seulement joindre ma voix à celle de la cousine Lisbeth,
et vous faire observer que si mon dévouement pour vous est
aveugle, mon père, et sans bornes, mon bon père, malheureusement
nos ressources pécuniaires sont bornées.
—De l’argent! dit en tombant sur une chaise le passionné vieillard
écrasé par ce raisonnement. Et c’est mon fils! On vous le rendra,
monsieur, votre argent, dit-il en se levant.
Il marcha vers la porte.
—Hector!
Ce cri fit retourner le baron, et il montra soudain un visage
inondé de larmes à sa femme, qui l’entoura de ses bras avec la
force du désespoir.
—Ne t’en va pas ainsi... ne nous quitte pas en colère. Je ne t’ai
rien dit, moi!...
A ce cri sublime les enfants se jetèrent aux genoux de leur père.
—Nous vous aimons tous, dit Hortense.
Lisbeth, immobile comme une statue, observait ce groupe avec
un sourire superbe sur les lèvres. En ce moment, le maréchal Hulot
entra dans l’antichambre et sa voix se fit entendre. La famille
comprit l’importance du secret, et la scène changea subitement
d’aspect. Les deux enfants se relevèrent, et chacun essaya de cacher
son émotion.
Une querelle s’élevait à la porte entre Mariette et un soldat qui
devint si pressant, que la cuisinière entra au salon.
—Monsieur, un fourrier de régiment qui revient de l’Algère
veut absolument vous parler.
—Qu’il attende.
—Monsieur, dit Mariette à l’oreille de son maître, il m’a dit de
vous dire tout bas qu’il s’agissait de monsieur votre oncle.
Le baron tressaillit, il crut à l’envoi des fonds qu’il avait secrètement
demandés depuis deux mois pour payer ses lettres de
change, il laissa sa famille, et courut dans l’antichambre. Il aperçut
une figure alsacienne.
—Est-ce à monsieur la paron Hilotte?
—Oui...
—Lui-même?
—Lui-même.
Le fourrier, qui fouillait dans la doublure de son képi pendant
ce colloque, en tira une lettre que le baron décacheta vivement et
il lut ce qui suit:
«Mon neveu, loin de pouvoir vous envoyer les cent mille francs
que vous me demandez, ma position n’est pas tenable, si vous
ne prenez pas des mesures énergiques pour me sauver. Nous
avons sur le dos un procureur du roi, qui parle morale et baragouine
des bêtises sur l’administration. Impossible de faire taire
ce pékin-là. Si le ministère de la guerre se laisse manger dans la
main par les habits noirs, je suis mort. Je suis sûr du porteur,
tâchez de l’avancer, car il nous a rendu service. Ne me laissez
pas aux corbeaux!»
Cette lettre fut un coup de foudre, le baron y voyait éclore les
déchirements intestins qui tiraillent encore aujourd’hui le gouvernement
de l’Algérie entre le civil et le militaire, et il devait inventer
sur-le-champ des palliatifs à la plaie qui se déclarait. Il dit au
soldat de revenir le lendemain; et après l’avoir congédié non sans
de belles promesses d’avancement, il rentra dans le salon.
—Bonjour, et adieu, mon frère! dit-il au maréchal. Adieu, mes
enfants, adieu, ma bonne Adeline. Et que vas-tu devenir, Lisbeth?
dit-il.
—Moi, je vais tenir le ménage du maréchal, car il faut que
j’achève ma carrière en vous rendant toujours service aux uns ou
aux autres.
—Ne quitte pas Valérie sans que je t’aie vue, dit Hulot à l’oreille
de sa cousine. Adieu, Hortense, ma petite insubordonnée, tâche
d’être bien raisonnable, il me survient des affaires graves, nous reprendrons
la question de ton raccommodement. Penses-y, ma
bonne petite chatte, dit-il en l’embrassant.
Il quitta sa femme et ses enfants, si manifestement troublé,
qu’ils demeurèrent en proie aux plus vives appréhensions.
—Lisbeth, dit la baronne, il faut savoir ce que peut avoir Hector,
jamais je ne l’ai vu dans un pareil état; reste encore deux ou
trois jours chez cette femme; il lui dit tout, à elle, et nous apprendrons
ainsi ce qui l’a si subitement changé. Sois tranquille, nous
allons arranger ton mariage avec le maréchal, car ce mariage est
bien nécessaire.
—Je n’oublierai jamais le courage que tu as eu dans cette matinée,
dit Hortense en embrassant Lisbeth.
—Tu as vengé notre pauvre mère, dit Victorin.
Le maréchal observait d’un air curieux les témoignages d’affection
prodigués à Lisbeth, qui revint raconter cette scène à
Valérie.
Cette esquisse permet aux âmes innocentes de deviner les différents
ravages que les madame Marneffe exercent dans les familles,
et par quels moyens elles atteignent de pauvres femmes vertueuses
en apparence si loin d’elles. Mais si l’on veut transporter par la
pensée ces troubles à l’étage supérieur de la société, près du
trône; en voyant ce que doivent avoir coûté les maîtresses des
rois, on mesure l’étendue des obligations du peuple envers ses souverains
quand ils donnent l’exemple des bonnes mœurs et de la vie
de famille.
A Paris, chaque ministère est une petite ville d’où les femmes
sont bannies; mais il s’y fait des commérages et des noirceurs
comme si la population féminine s’y trouvait. Après trois ans, la
position de monsieur Marneffe avait été pour ainsi dire éclairée,
mise à jour, et l’on se demandait dans les bureaux: Monsieur Marneffe
sera-t-il ou ne sera-t-il pas le successeur de monsieur Coquet?
absolument comme à la Chambre on se demandait naguère:
La dotation passera-t-elle ou ne passera-t-elle pas? On observait
les moindres mouvements à la Direction du Personnel, on scrutait
tout dans la Division du baron Hulot. Le fin Conseiller-d’État
avait mis dans son parti la victime de la promotion de Marneffe, un
travailleur capable, en lui disant que, s’il voulait faire la besogne
de Marneffe, il en serait infailliblement le successeur, il le lui avait
montré mourant. Cet employé cabalait pour Marneffe.
Quand Hulot traversa son salon d’audience, rempli de visiteurs
il y vit dans un coin la figure blême de Marneffe, et Marneffe fut le
premier appelé.
—Qu’avez-vous à me demander, mon cher? dit le baron en cachant
son inquiétude.
—Monsieur le Directeur, on se moque de moi dans les Bureaux,
car on vient d’apprendre que monsieur le directeur du Personnel
est parti ce matin en congé pour raison de santé, son voyage sera
d’environ un mois. Attendre un mois, on sait ce que cela veut
dire. Vous me livrez à la risée de mes ennemis, et c’est assez d’être
tambouriné d’un côté; des deux à la fois, monsieur le directeur,
la caisse peut crever.
—Mon cher Marneffe, il faut beaucoup de patience pour arriver
à son but. Vous ne pouvez pas être chef de bureau, si vous
l’êtes jamais, avant deux mois d’ici. Ce n’est pas au moment où je
vais être obligé de consolider ma position, que je puis demander
un avancement scandaleux.
—Si vous sautez, je ne serai jamais Chef de bureau, dit froidement
monsieur Marneffe; faites-moi nommer, il n’en sera ni plus
ni moins.
—Ainsi je dois me sacrifier à vous? demanda le baron.
—S’il en était autrement, je perdrais bien des illusions sur vous.
—Vous êtes par trop Marneffe, monsieur Marneffe!... dit le baron
en se levant et montrant la porte au sous-chef.
—J’ai l’honneur de vous saluer, monsieur le baron, répondit
humblement Marneffe.
—Quel infâme drôle! se dit le baron. Ceci ressemble assez à
une sommation de payer dans les vingt-quatre heures, sous peine
d’expropriation.
Deux heures après, au moment où le baron achevait d’endoctriner
Claude Vignon, qu’il voulait envoyer au ministère de la Justice
prendre des renseignements sur les autorités judiciaires dans la circonscription
desquelles se trouvait Johann Fischer, Reine ouvrit le
cabinet de monsieur le directeur, et vint lui remettre une petite
lettre en en demandant la réponse.
—Envoyer Reine! se dit le baron. Valérie est folle, elle nous
compromet tous, et compromet la nomination de cet abominable
Marneffe!
Il congédia le secrétaire particulier du ministre et lut ce qui suit:
«Ah! mon ami, quelle scène je viens de subir; si tu m’as donné
le bonheur depuis trois ans, je l’ai bien payé! Il est rentré de
son bureau dans un état de fureur à faire frissonner. Je le connaissais
bien laid, je l’ai vu monstrueux. Ses quatre véritables
dents tremblaient, et il m’a menacée de son odieuse compagnie,
si je continuais à te recevoir. Mon pauvre chat, hélas! notre
porte sera fermée pour toi désormais. Tu vois mes larmes, elles
tombent sur mon papier, elles le trempent! pourras-tu me lire,
mon cher Hector? Ah! ne plus te voir, renoncer à toi, quand
j’ai en moi un peu de ta vie comme je crois avoir ton cœur,
c’est à en mourir. Songe à notre petit Hector! ne m’abandonne
pas; mais ne te déshonore pas pour Marneffe, ne cède pas à ses
menaces! Ah! je t’aime comme je n’ai jamais aimé! Je me suis
rappelé tous les sacrifices que tu as faits pour ta Valérie, elle
n’est pas et ne sera jamais ingrate: tu es, tu seras mon seul
mari. Ne pense plus aux douze cents francs de rente que je te
demande pour ce cher petit Hector qui viendra dans quelques
mois... je ne veux plus rien te coûter. D’ailleurs, ma fortune
sera toujours la tienne.
»Ah! si tu m’aimais autant que je t’aime, mon Hector, tu prendrais
ta retraite, nous laisserions là chacun nos familles, nos ennuis,
nos entourages où il y a tant de haine, et nous irions vivre
avec Lisbeth dans un joli pays, en Bretagne, où tu voudras. Là
nous ne verrions personne, et nous serions heureux, loin de tout
ce monde. Ta pension de retraite, et le peu que j’ai, en mon
nom, nous suffira. Tu deviens jaloux, eh! bien, tu verrais ta
Valérie occupée uniquement de son Hector, et tu n’aurais jamais
à faire ta grosse voix comme l’autre jour. Je n’aurai jamais qu’un
enfant, ce sera le nôtre, sois-en bien sûr, mon vieux grognard
aimé. Non, tu ne peux pas te figurer ma rage, car il faut savoir
comment il m’a traitée, et les grossièretés qu’il a vomies sur ta
Valérie! ces mots-là saliraient ce papier; mais une femme comme
moi, la fille de Montcornet, n’aurait jamais dû dans toute sa vie
en entendre un seul. Oh! je t’aurais voulu là pour le punir par
le spectacle de la passion insensée qui me prenait pour toi. Mon
père aurait sabré ce misérable, moi je ne peux que ce que peut
une femme: t’aimer avec frénésie! Aussi, mon amour, dans l’état
d’exaspération où je suis, m’est-il impossible de renoncer à te
voir. Oui! je veux te voir en secret, tous les jours! Nous sommes
ainsi, nous autres femmes: j’épouse ton ressentiment. De
grâce, si tu m’aimes, ne le fais pas chef de bureau, qu’il crève
sous-chef!... En ce moment, je n’ai plus la tête à moi, j’entends
encore ses injures. Bette, qui voulait me quitter, a eu pitié de
moi, elle reste pour quelques jours.
»Mon bon chéri, je ne sais encore que faire. Je ne vois que la
fuite. J’ai toujours adoré la campagne, la Bretagne, le Languedoc,
tout ce que tu voudras, pourvu que je puisse t’aimer en
liberté. Pauvre chat, comme je te plains! te voilà forcé de revenir
à ta vieille Adeline, à cette urne lacrymale, car il a dû te le
dire, le monstre, il veillera jour et nuit sur moi; il a parlé de
commissaire de police! Ne viens pas! je comprends qu’il est capable
de tout, du moment où il faisait de moi la plus ignoble des
spéculations. Aussi voudrais-je pouvoir te rendre tout ce que je
tiens de tes générosités. Ah! mon bon Hector, j’ai pu coqueter,
te paraître légère, mais tu ne connaissais pas ta Valérie; elle aimait
à te tourmenter, mais elle te préfère à tout au monde. On ne
peut pas t’empêcher de venir voir ta cousine, je vais combiner
avec elle les moyens de nous parler. Mon bon chat, écris-moi de
grâce un petit mot pour me rassurer, à défaut de ta chère présence...
(oh! je donnerais une main pour te tenir sur notre divan).
Une lettre me fera l’effet d’un talisman; écris-moi quelque
chose où soit toute ta belle âme; je te rendrai ta lettre, car il
faut être prudent, je ne saurais où la cacher, il fouille partout.
Enfin, rassure ta Valérie, ta femme, la mère de ton enfant. Être
obligée de t’écrire, moi qui te voyais tous les jours. Aussi dis-je
à Lisbeth: Je ne connaissais pas mon bonheur. Mille caresses,
mon chat. Aime bien
»Ta Valérie.»
—Et des larmes!... se dit Hulot en achevant cette lettre, des
larmes qui rendent son nom indéchiffrable.—Comment va-t-elle?
dit-il à Reine.
—Madame est au lit, elle a des convulsions, répondit Reine.
L’attaque de nerfs a tordu madame comme un lien de fagot, ça l’a
prise après avoir écrit. Oh! c’est d’avoir pleuré... L’on entendait la
voix de monsieur dans les escaliers.
Le baron, dans son trouble, écrivit la lettre suivante sur son papier
officiel, à têtes imprimées:
«Sois tranquille, mon ange, il crèvera sous-chef! Ton idée
est excellente, nous nous en irons vivre loin de Paris, nous
serons heureux avec notre petit Hector; je prendrai ma retraite,
je saurai trouver une belle place dans quelque chemin de fer.
Ah! mon aimable amie, je me sens rajeuni par ta lettre! Oh!
je recommencerai la vie, et je ferai, tu le verras, une fortune à
notre cher petit. En lisant ta lettre, mille fois plus brûlante que
celles de la Nouvelle Héloïse, elle a fait un miracle: je ne
croyais pas que mon amour pour toi pût augmenter. Tu verras
ce soir chez Lisbeth
»Ton Hector pour la vie!»
Reine emporta cette réponse, la première lettre que le baron
écrivait à son aimable amie! De semblables émotions formaient
un contre-poids aux désastres qui grondaient à l’horizon; mais, en
ce moment, le baron se croyant sûr de parer les coups portés à son
oncle, Johann Fischer, ne se préoccupait que du déficit.
Une des particularités du caractère bonapartiste, c’est la foi
dans la puissance du sabre, la certitude de la prééminence du
militaire sur le civil. Hulot se moquait du procureur du roi de
l’Algérie, où règne le Ministère de la Guerre. L’homme reste
ce qu’il a été. Comment les officiers de la garde impériale peuvent-ils
oublier d’avoir vu les Maires des bonnes villes de l’Empire,
les Préfets de l’Empereur, ces empereurs au petit pied, venant
recevoir la garde impériale, la complimenter à la limite des départements
qu’elle traversait, et lui rendre enfin des honneurs
souverains?
A quatre heures et demie, le baron alla droit chez madame Marneffe;
le cœur lui battait en montant l’escalier comme à un jeune
homme, car il s’adressait cette question mentale: «La verrai-je? ne
la verrai-je pas?» Comment pouvait-il se souvenir de la scène du
matin où sa famille en larmes gisait à ses pieds? La lettre de Valérie,
mise pour toujours dans un mince portefeuille sur son cœur,
ne lui prouvait-elle pas qu’il était plus aimé que le plus aimable
des jeunes gens? Après avoir sonné, l’infortuné baron entendit la
traînerie des chaussons et l’exécrable tousserie de l’invalide Marneffe.
Marneffe ouvrit la porte, mais pour se mettre en position et
pour indiquer l’escalier à Hulot par un geste exactement semblable
à celui par lequel Hulot lui avait montré la porte de son cabinet.
—Vous êtes par trop Hulot, monsieur Hulot!... dit-il.
Le baron voulut passer, Marneffe tira un pistolet de sa poche et
l’arma.
—Monsieur le Conseiller d’État, quand un homme est aussi
vil que moi, car vous me croyez bien vil, n’est-ce pas? ce
serait le dernier des forçats, s’il n’avait pas tous les bénéfices
de son honneur vendu. Vous voulez la guerre, elle sera vive et
sans quartier. Ne revenez plus, et n’essayez point de passer:
j’ai prévenu le commissaire de police de ma situation envers vous.
Et profitant de la stupéfaction de Hulot, il le poussa dehors et
ferma la porte.
—Quel profond scélérat! se dit Hulot en montant chez Lisbeth.
Oh! je comprends maintenant la lettre. Valérie et moi nous quitterons
Paris. Valérie est à moi pour le reste de mes jours; elle me
fermera les yeux.
Lisbeth n’était pas chez elle. Madame Olivier apprit à Hulot
qu’elle était allée chez madame la baronne en pensant y trouver
monsieur le baron.
—Pauvre fille! je ne l’aurais pas crue si fine qu’elle l’a été ce
matin, se dit le baron qui se rappela la conduite de Lisbeth en
faisant le chemin de la rue Vanneau à la rue Plumet. Au détour
de la rue Vanneau et de la rue de Babylone, il regarda l’Éden d’où
l’Hymen le bannissait l’épée de la Loi à la main. Valérie, à sa fenêtre,
suivait Hulot des yeux; quand il leva la tête, elle agita son
mouchoir; mais l’infâme Marneffe souffleta le bonnet de sa femme,
et la retira violemment de la fenêtre. Une larme vint aux yeux du
Conseiller-d’État.—Être aimé ainsi! voir maltraiter une femme,
et avoir bientôt soixante-dix ans! se dit-il.
Lisbeth était venue annoncer à la famille la bonne nouvelle.
Adeline et Hortense savaient déjà que le baron, ne voulant pas se
déshonorer aux yeux de toute l’Administration en nommant Marneffe
chef de bureau, serait congédié par ce mari devenu Hulot
phobe. Aussi l’heureuse Adeline avait-elle commandé son dîner de
manière que son Hector le trouvât meilleur que chez Valérie, et
la dévouée Lisbeth aida Mariette à obtenir ce difficile résultat. La
cousine Bette était à l’état d’idole; la mère et la fille lui baisèrent
les mains, et lui avaient appris avec une joie touchante que le maréchal
consentait à faire d’elle sa ménagère.
—Et de là, ma chère, à devenir sa femme, il n’y a qu’un pas,
dit Adeline.
—Enfin, il n’a pas dit non, quand Victorin lui en a parlé,
ajouta la comtesse de Steinbock.
Le baron fut accueilli dans sa famille avec des témoignages d’affection
si gracieux, si touchants et où débordait tant d’amour,
qu’il fut obligé de dissimuler son chagrin. Le maréchal vint dîner.
Après le dîner, Hulot ne s’en alla pas. Victorin et sa femme vinrent.
On fit un whist.
—Il y a long-temps, Hector, dit gravement le maréchal, que
tu ne nous as donné pareille soirée!...
Ce mot, chez le vieux soldat, qui gâtait son frère et qui le blâmait
implicitement ainsi, fit une impression profonde. On y reconnut
les larges et longues lésions d’un cœur où toutes les douleurs
devinées avaient eu leur écho. A huit heures, le baron voulut reconduire
Lisbeth lui-même, en promettant de revenir.
—Eh bien! Lisbeth, il la maltraite! lui dit-il dans la rue. Ah!
je ne l’ai jamais tant aimée!
—Ah! je n’aurais pas cru que Valérie vous aimât tant! répondit
Lisbeth. Elle est légère, elle est coquette, elle aime à se voir
courtisée, à ce qu’on lui joue la comédie de l’amour, comme elle
dit; mais vous êtes son seul attachement.
—Que t’a-t-elle dit pour moi?
—Voilà, reprit Lisbeth. Elle a, vous le savez, eu des bontés
pour Crevel; il ne faut pas lui en vouloir, car c’est ce qui l’a mise
à l’abri de la misère pour le reste de ses jours; mais elle le déteste,
et c’est à peu près fini. Eh bien! elle a gardé la clef d’un
appartement.
—Rue du Dauphin! s’écria le bienheureux Hulot. Rien que
pour cela, je lui passerais Crevel... J’y suis allé, je sais...
—Cette clef, la voici, dit Lisbeth, faites-en faire une pareille
demain dans la journée, deux si vous pouvez.
—Après?... dit avidement Hulot.
—Eh bien! je reviendrai dîner encore demain avec vous, vous
me rendrez la clef de Valérie (car le père Crevel peut lui redemander
celle qu’il a donnée), et vous irez vous voir après-demain;
là, vous conviendrez de vos faits. Vous serez bien en sûreté, car il
existe deux sorties. Si, par hasard, Crevel, qui sans doute a des
mœurs de Régence, comme il dit, entrait par l’allée, vous sortiriez
par la boutique, et réciproquement. Eh bien! vieux scélérat, c’est
à moi que vous devez cela. Que ferez-vous pour moi?...
—Tout ce que tu voudras!
—Eh bien! ne vous opposez pas à mon mariage avec votre frère!
—Toi, la maréchale Hulot! toi, comtesse de Forzheim! s’écria
Hector surpris.
—Adeline est bien baronne?... répliqua d’un ton aigre et formidable
la Bette. Écoutez, vieux libertin, vous savez où en sont
vos affaires! votre famille peut se voir sans pain et dans la boue...
—C’est ma terreur! dit Hulot saisi.
—Si votre frère meurt, qui soutiendra votre femme, votre fille?
La veuve d’un maréchal de France peut obtenir au moins six mille
francs de pension, n’est-ce pas? Eh bien! je ne me marie que pour
assurer du pain à votre fille et à votre femme, vieil insensé!
—Je n’apercevais pas ce résultat! dit le baron. Je prêcherai
mon frère, car nous sommes sûrs de toi... Dis à mon ange que ma
vie est à elle!...
Et le baron, après avoir vu entrer Lisbeth rue Vanneau, revint
faire le whist et resta chez lui. La baronne fut au comble du bonheur,
son mari paraissait revenir à la vie de famille; car, pendant
quinze jours environ, il alla le matin au Ministère à neuf heures, il
était de retour à six heures pour dîner, et il demeurait le soir au
milieu de sa famille. Il mena deux fois Adeline et Hortense au spectacle.
La mère et la fille firent dire trois messes d’actions de grâces,
et prièrent Dieu de leur conserver le mari, le père qu’il leur
avait rendu. Un soir, Victorin Hulot en voyant son père aller se
coucher dit à sa mère:—Eh! bien, nous sommes heureux, mon
père nous est revenu; aussi ne regretterons-nous pas, ma femme
et moi, nos capitaux, si cela tient...
—Votre père a soixante-dix ans bientôt, répondit la baronne,
il pense encore à madame Marneffe, je m’en suis aperçue; mais
bientôt il n’y pensera plus: la passion des femmes n’est pas comme
le jeu, comme la spéculation, ou comme l’avarice, on y voit un
terme.
La belle Adeline, car cette femme était toujours belle en dépit
de ses cinquante ans et de ses chagrins, se trompait en ceci. Les
libertins, ces gens que la nature a doués de la faculté précieuse
d’aimer au delà des limites qu’elle fixe à l’amour, n’ont presque jamais
leur âge. Pendant ce laps de vertu, le baron était allé trois
fois rue du Dauphin, et il n’y avait jamais eu soixante-dix ans. La
passion ranimée le rajeunissait, et il eût livré son honneur à Valérie,
sa famille, tout, sans un regret. Mais Valérie, entièrement
changée, ne lui parlait jamais ni d’argent, ni des douze cents francs
de rente à faire à leur fils; au contraire, elle lui offrait de l’or, elle
aimait Hulot comme une femme de trente-six ans aime un bel étudiant
en droit, bien pauvre, bien poétique, bien amoureux. Et la
pauvre Adeline croyait avoir reconquis son cher Hector! Le quatrième
rendez-vous des deux amants avait été pris, au dernier moment
du troisième, absolument comme autrefois la Comédie-Italienne
annonçait à la fin de la représentation le spectacle du
lendemain. L’heure dite était neuf du matin. Au jour de l’échéance
de ce bonheur dont l’espérance faisait accepter au passionné vieillard
la vie de famille, vers huit heures, Reine fit demander le baron.
Hulot, craignant une catastrophe, alla parler à Reine, qui ne
voulut pas entrer dans l’appartement. La fidèle femme de chambre
remit la lettre suivante au baron:
«Mon vieux grognard, ne va pas rue du Dauphin, notre cauchemar
est malade, et je dois le soigner; mais sois là ce soir, à
neuf heures. Crevel est à Corbeil, chez monsieur Lebas, je suis
certaine qu’il n’amènera pas de princesse à sa petite maison. Moi
je me suis arrangée ici pour avoir ma nuit, je puis être de retour
avant que Marneffe ne s’éveille. Réponds-moi sur tout cela;
car peut-être ta grande élégie de femme ne te laisse-t-elle plus ta
liberté comme autrefois. On la dit si belle encore que tu es capable
de me trahir, tu es un si grand libertin! Brûle ma lettre,
je me défie de tout.»
Hulot écrivit ce petit bout de réponse:
«Mon amour, jamais ma femme, comme je te l’ai dit, n’a, depuis
vingt-cinq ans, gêné mes plaisirs. Je te sacrifierais cent
Adeline! Je serai ce soir, à neuf heures, dans le temple Crevel,
attendant ma divinité. Puisse le sous-chef crever bientôt! nous
ne serions plus séparés; voilà le plus cher des vœux de
»Ton Hector.»
Le soir, le baron dit à sa femme qu’il irait travailler avec le ministre
à Saint-Cloud, qu’il reviendrait à quatre ou cinq heures du
matin, et il alla rue du Dauphin. On était alors à la fin du mois de
juin.
Peu d’hommes ont éprouvé réellement dans leur vie la sensation
terrible d’aller à la mort, ceux qui reviennent de l’échafaud se
comptent; mais quelques rêveurs ont vigoureusement senti cette
agonie en rêve, ils en ont tout ressenti, jusqu’au couteau qui s’applique
sur le cou dans le moment où le Réveil arrive avec le Jour
pour les délivrer... Eh bien! la sensation à laquelle le Conseiller-d’État
fut en proie à cinq heures du matin, dans le lit élégant et
coquet de Crevel, surpassa de beaucoup celle de se sentir appliqué
sur la fatale bascule, en présence de dix mille spectateurs qui vous
regardent par vingt mille rayons de flamme. Valérie dormait dans
une pose charmante. Elle était belle comme sont belles les femmes
assez belles pour être belles en dormant. C’est l’art faisant invasion
dans la nature, c’est enfin le tableau réalisé. Dans sa position horizontale,
le baron avait les yeux à trois pieds du sol; ses yeux,
égarés au hasard, comme ceux de tout homme qui s’éveille et qui
rappelle ses idées, tombèrent sur la porte couverte de fleurs peintes
par Jan, un artiste qui fait fi de la gloire. Le baron ne vit pas,
comme le condamné à mort, vingt mille rayons visuels, il n’en vit
qu’un seul dont le regard est véritablement plus poignant que les
dix mille de la place publique. Cette sensation, en plein plaisir,
beaucoup plus rare que celle des condamnés à mort, certes un
grand nombre d’Anglais splénétiques la payeraient fort cher. Le
baron resta, toujours horizontalement, exactement baigné dans
une sueur froide. Il voulait douter; mais cet œil assassin babillait!
Un murmure de voix susurrait derrière la porte.
—Si ce n’était que Crevel voulant me faire une plaisanterie! se
dit le baron en ne pouvant plus douter de la présence d’une personne
dans le temple.
La porte s’ouvrit. La majestueuse loi française, qui passe sur les
affiches après la royauté, se manifesta sous la forme d’un bon petit
commissaire de police, accompagné d’un long juge de paix, amenés
tous deux par le sieur Marneffe. Le commissaire de police, planté
sur des souliers dont les oreilles étaient attachées avec des rubans à
nœuds barbotants, se terminait par un crâne jaune, pauvre en cheveux,
qui dénotait un matois égrillard, rieur, et pour qui la vie de
Paris n’avait plus de secrets. Ses yeux, doublés de lunettes, perçaient
le verre par des regards fins et moqueurs. Le juge de paix,
ancien avoué, vieil adorateur du beau sexe, enviait le justiciable.
—Veuillez excuser la rigueur de notre ministère, monsieur le
baron! dit le commissaire, nous sommes requis par un plaignant.
Monsieur le juge de paix assiste à l’ouverture du domicile. Je sais
qui vous êtes, et qui est la délinquante.
Valérie ouvrit des yeux étonnés, jeta le cri perçant que les actrices
ont inventé pour annoncer la folie au théâtre, elle se tordit
en convulsions sur le lit, comme une démoniaque au Moyen-Age
dans sa chemise de soufre, sur un lit de fagots.
—La mort!... mon cher Hector, mais la police correctionnelle?
oh! jamais! Elle bondit, elle passa comme un nuage blanc entre
les trois spectateurs, et alla se blottir sous le bonheur-du-jour, en
se cachant la tête dans ses mains.—Perdue! morte!... cria-t-elle.
—Monsieur, dit Marneffe à Hulot, si madame Marneffe devenait
folle, vous seriez plus qu’un libertin, vous seriez un assassin...
Que peut faire, que peut dire un homme surpris dans un lit qui
ne lui appartient pas, même à titre de location, avec une femme
qui ne lui appartient pas davantage? Voici.
—Monsieur le juge de paix, monsieur le commissaire de police,
dit le baron avec dignité, veuillez prendre soin de la malheureuse
femme dont la raison me semble en danger?... et vous verbaliserez
après. Les portes sont sans doute fermées, vous n’avez pas
d’évasion à craindre ni de sa part, ni de la mienne, vu l’état où nous
sommes...
Les deux fonctionnaires obtempérèrent à l’injonction du Conseiller-d’État.
—Viens me parler, misérable laquais!... dit Hulot tout bas à Marneffe
en lui prenant le bras et l’amenant à lui.—Ce n’est pas moi
qui serais l’assassin! c’est toi! Tu veux être Chef de bureau et officier
de la Légion-d’Honneur?
—Surtout, mon directeur, répondit Marneffe en inclinant la tête.
—Tu seras tout cela, rassure ta femme, renvoie ces messieurs.
—Nenni, répliqua spirituellement Marneffe. Il faut que ces
messieurs dressent le procès-verbal de flagrant délit, car, sans cette
pièce, la base de ma plainte, que deviendrais-je? La haute administration
regorge de filouteries. Vous m’avez volé ma femme et
ne m’avez pas fait Chef de bureau. Monsieur le baron, je ne vous
donne que deux jours pour vous exécuter. Voici des lettres...
—Des lettres!... cria le baron en interrompant Marneffe.
—Oui, des lettres qui prouvent que l’enfant que ma femme
porte en ce moment dans son sein est de vous... Vous comprenez?
vous devrez constituer à mon fils une rente égale à la portion que
ce bâtard lui prend. Mais je serai modeste, cela ne me regarde
point, je ne suis pas ivre de paternité, moi! Cent louis de rente
suffiront. Je serai demain matin successeur de monsieur Coquet, et
porté sur la liste de ceux qui vont être promus officiers, à propos des
fêtes de juillet, ou... le procès-verbal sera déposé avec ma plainte
au parquet. Je suis bon prince, n’est-ce pas?
—Mon Dieu! la jolie femme! disait le juge de paix au commissaire
de police. Quelle perte pour le monde si elle devenait folle!
—Elle n’est point folle, répondit sentencieusement le commissaire
de police.
La Police est toujours le Doute incarné.
—Monsieur le baron Hulot a donné dans un piége, ajouta le
commissaire de police assez haut pour être entendu de Valérie.
Valérie lança sur le commissaire une œillade qui l’eût tué, si les
regards pouvaient communiquer la rage qu’ils expriment. Le commissaire
sourit, il avait tendu son piége aussi, la femme y tombait.
Marneffe invita sa femme à rentrer dans la chambre et à s’y vêtir
décemment, car il s’était entendu sur tous les points avec le baron,
qui prit une robe de chambre et revint dans la première pièce.
—Messieurs, dit-il aux deux fonctionnaires, je n’ai pas besoin
de vous demander le secret.
Les deux magistrats s’inclinèrent. Le commissaire de police frappa
deux petits coups à la porte, son secrétaire entra, s’assit devant le
petit bonheur-du-jour, et se mit à écrire sous la dictée du commissaire
de police qui lui parlait à voix basse. Valérie continuait
de pleurer à chaudes larmes. Quand elle eut fini sa toilette, Hulot
passa dans la chambre et s’habilla. Pendant ce temps, le procès-verbal
se fit. Marneffe voulut alors emmener sa femme; mais Hulot,
en croyant la voir pour la dernière fois, implora par un geste
la faveur de lui parler.
—Monsieur, madame me coûte assez cher pour que vous me
permettiez de lui dire adieu, bien entendu, en présence de tous.
Valérie vint, et Hulot lui dit à l’oreille:—Il ne nous reste plus
qu’à fuir; mais comment correspondre? nous avons été trahis...
—Par Reine! répondit-elle. Mais, mon bon ami, après cet éclat,
nous ne devons plus nous revoir. Je suis déshonorée. D’ailleurs,
on te dira des infamies de moi, et tu les croiras... Le baron fit un
mouvement de dénégation.—Tu les croiras, et j’en rends grâces
au ciel, car tu ne me regretteras peut-être pas.
—Il ne crèvera pas sous-chef! dit Marneffe à l’oreille du
Conseiller-d’État en revenant prendre sa femme à laquelle il dit
brutalement:—Assez, madame, si je suis faible pour vous, je ne
veux pas être un sot pour les autres.
Valérie quitta la petite maison Crevel, en jetant au baron un
dernier regard si coquin qu’il se crut adoré. Le juge de paix donna
galamment la main à madame Marneffe, en la conduisant en voiture.
Le baron qui devait signer le procès-verbal, restait là tout hébété,
seul avec le commissaire de police. Quand le Conseiller-d’État eut
signé, le commissaire de police le regarda d’un air fin, par-dessus
ses lunettes.
—Vous aimez beaucoup cette petite dame, monsieur le baron?...
—Pour mon malheur, vous le voyez...
—Si elle ne vous aimait pas? reprit le commissaire, si elle vous
trompait?...
—Je l’ai déjà su, là, monsieur, à cette place... Nous nous le
sommes dit, monsieur Crevel et moi...
—Ah! vous savez que vous êtes ici dans la petite maison de
monsieur le maire.
—Parfaitement.
Le commissaire souleva légèrement son chapeau pour saluer le
vieillard.
—Vous êtes bien amoureux, je me tais, dit-il. Je respecte les
passions invétérées, autant que les médecins respectent les maladies
invé... J’ai vu monsieur de Nucingen, le banquier, atteint
d’une passion de ce genre-là...
—C’est mon ami, reprit le baron. J’ai soupé souvent avec la
belle Esther, elle valait les deux millions qu’elle lui a coûté.
—Plus, dit le commissaire. Cette fantaisie du vieux financier a
coûté la vie à quatre personnes. Oh! ces passions-là, c’est comme
le choléra...
—Qu’aviez-vous à me dire? demanda le Conseiller-d’État qui
prit mal cet avis indirect.
—Pourquoi vous ôterais-je vos illusions? répliqua le commissaire
de police; il est si rare d’en conserver à votre âge.
—Débarrassez-m’en! s’écria le Conseiller-d’État.
—On maudit le médecin plus tard, répondit le commissaire en
souriant.
—De grâce, monsieur le commissaire!...
—Eh bien! cette femme était d’accord avec son mari...
—Oh!...
—Cela, monsieur, arrive deux fois sur dix. Oh! nous nous y
connaissons.
—Quelle preuve avez-vous de cette complicité?
—Oh! d’abord le mari!... dit le fin commissaire de police avec
le calme d’un chirurgien habitué à débrider des plaies. La spéculation
est écrite sur cette plate et atroce figure. Mais, ne deviez-vous
pas beaucoup tenir à certaine lettre écrite par cette femme et
où il est question de l’enfant...
—Je tiens tant à cette lettre que je la porte toujours sur moi,
répondit le baron Hulot au commissaire de police en fouillant dans
sa poche de côté pour prendre le petit portefeuille qui ne le quittait
jamais.
—Laissez le portefeuille où il est, dit le commissaire foudroyant
comme un réquisitoire, voici la lettre. Je sais maintenant tout ce
que je voulais savoir. Madame Marneffe devait être dans la confidence
de ce que contenait ce portefeuille.
—Elle seule au monde.
—C’est ce que je pensais... Maintenant voici la preuve que vous
me demandez de la complicité de cette petite femme.
—Voyons! dit le baron encore incrédule.
—Quand nous sommes arrivés, monsieur le baron, reprit le
commissaire, ce misérable Marneffe a passé le premier, et il a pris
cette lettre que sa femme avait sans doute posée sur ce meuble,
dit-il en montrant le bonheur-du-jour. Évidemment cette place
avait été convenue entre la femme et le mari, si toutefois elle parvenait
à vous dérober la lettre pendant votre sommeil; car la lettre
que cette dame vous a écrite est, avec celles que vous lui avez
adressées, décisive au procès correctionnel.
Le commissaire fit voir à Hulot la lettre que le baron avait reçue
par Reine dans son cabinet au ministère.
—Elle fait partie du dossier, dit le commissaire, rendez-la-moi,
monsieur.
—Eh bien! monsieur, dit Hulot dont la figure se décomposa,
cette femme, c’est le libertinage en coupes réglées, je suis certain
maintenant qu’elle a trois amants!
—Ça se voit, dit le commissaire de police. Ah! elles ne sont
pas toutes sur le trottoir. Quand on fait ce métier-là, monsieur le
baron, en équipages, dans les salons, ou dans son ménage, il ne
s’agit plus de francs ni de centimes. Mademoiselle Esther, dont
vous parlez, et qui s’est empoisonnée, a dévoré des millions... Si
vous m’en croyez, vous détellerez, monsieur le baron. Cette dernière
partie vous coûtera cher. Ce gredin de mari a pour lui la loi...
Enfin, sans moi, la petite femme vous repinçait!
—Merci, monsieur, dit le Conseiller-d’État qui tâcha de garder
une contenance digne.
—Monsieur, nous allons fermer l’appartement, la farce est jouée,
et vous remettrez la clef à monsieur le maire.
Hulot revint chez lui dans un état d’abattement voisin de la défaillance,
et perdu dans les pensées les plus sombres. Il réveilla sa
noble, sa sainte et pure femme, et il lui jeta l’histoire de ces trois
années dans le cœur, en sanglotant comme un enfant à qui l’on ôte
un jouet. Cette confession d’un vieillard jeune de cœur, cette
affreuse et navrante épopée, tout en attendrissant intérieurement
Adeline, lui causa la joie intérieure la plus vive, elle remercia
le ciel de ce dernier coup, car elle vit son mari fixé pour toujours
au sein de la famille.
—Lisbeth avait raison! dit madame Hulot d’une voix douce et
sans faire de remontrances inutiles, elle nous a dit cela d’avance.
—Oui! Ah! si je l’avais écoutée, au lieu de me mettre en colère,
le jour où je voulais que la pauvre Hortense rentrât dans son ménage
pour ne pas compromettre la réputation de cette... Oh! chère
Adeline, il faut sauver Wenceslas! il est dans cette fange jusqu’au
menton!
—Mon pauvre ami, la petite bourgeoise ne t’a pas mieux réussi
que les actrices, dit Adeline en souriant.
La baronne était effrayée du changement que présentait son
Hector; quand elle le voyait malheureux, souffrant, courbé sous le
poids des peines, elle était tout cœur, tout pitié, tout amour, elle
eût donné son sang pour rendre Hulot heureux.
—Reste avec nous, mon cher Hector. Dis-moi comment elles
font, ces femmes, pour t’attacher ainsi; je tâcherai... pourquoi ne
m’as-tu pas formée à ton usage? est-ce que je manque d’intelligence?
on me trouve encore assez belle pour me faire la cour.
Beaucoup de femmes mariées, attachées à leurs devoirs et à leurs
maris, pourront ici se demander pourquoi ces hommes si forts et
si bons, si pitoyables à des madame Marneffe, ne prennent pas leurs
femmes, surtout quand elles ressemblent à la baronne Adeline
Hulot, pour l’objet de leur fantaisie et de leurs passions. Ceci tient
aux plus profonds mystères de l’organisation humaine. L’amour,
cette immense débauche de la raison, ce mâle et sévère plaisir des
grandes âmes, et le plaisir, cette vulgarité vendue sur la place, sont
deux faces différentes d’un même fait. La femme qui satisfait ces
deux vastes appétits des deux natures, est aussi rare, dans le sexe,
que le grand général, le grand écrivain, le grand artiste, le grand
inventeur, le sont dans une nation. L’homme supérieur comme
l’imbécile, un Hulot comme un Crevel, ressentent également le
besoin de l’idéal et celui du plaisir; tous vont cherchant ce mystérieux
androgyne, cette rareté, qui, la plupart du temps, se trouve
être un ouvrage en deux volumes. Cette recherche est une dépravation
due à la société. Certes, le mariage doit être accepté comme
une tâche, il est la vie avec ses travaux et ses durs sacrifices également
faits des deux côtés. Les libertins, ces chercheurs de trésors,
sont aussi coupables que d’autres malfaiteurs plus sévèrement punis
qu’eux. Cette réflexion n’est pas un placage de morale, elle donne
la raison de bien des malheurs incompris. Cette Scène porte d’ailleurs
avec elle ses moralités qui sont de plus d’un genre.
Le baron alla promptement chez le maréchal prince de Wissembourg,
dont la haute protection était sa dernière ressource. Protégé
par le vieux guerrier depuis trente-cinq ans, il avait les entrées
grandes et petites, il put pénétrer dans les appartements à l’heure
du lever.
—Eh! bonjour, mon cher Hector, dit ce grand et bon capitaine.
Qu’avez-vous? vous paraissez soucieux. La session est finie, cependant.
Encore une de passée! je parle de cela maintenant, comme
autrefois de nos campagnes. Je crois, ma foi, que les journaux
appellent aussi les sessions, des campagnes parlementaires.
—Nous avons eu du mal, en effet, maréchal; mais c’est la misère
du temps! dit Hulot. Que voulez-vous? le monde est ainsi fait.
Chaque époque a ses inconvénients. Le plus grand malheur de l’an
1841, c’est que ni la royauté ni les ministres ne sont libres dans
leur action comme l’était l’Empereur.
Le maréchal jeta sur Hulot un de ces regards d’aigle dont la
fierté, la lucidité, la perspicacité montraient que, malgré les années,
cette grande âme restait toujours ferme et vigoureuse.
—Tu veux quelque chose de moi? dit-il en prenant un air enjoué.
—Je me trouve dans la nécessité de vous demander, comme
une grâce personnelle, la promotion d’un de mes sous-chefs au grade
de Chef de bureau, et sa nomination d’officier dans la Légion...
—Comment se nomme-t-il? dit le maréchal en lançant au baron
un regard qui fut comme un éclair.
—Marneffe!
—Il a une jolie femme, je l’ai vue au mariage de ta fille... Si
Roger... mais Roger n’est plus ici. Hector, mon fils, il s’agit de
ton plaisir. Comment! tu t’en donnes encore. Ah! tu fais honneur
à la Garde impériale! voilà ce que c’est que d’avoir appartenu à
l’intendance, tu as des réserves!... Laisse là cette affaire, mon cher
garçon, elle est trop galante pour devenir administrative.
—Non, maréchal, c’est une mauvaise affaire, car il s’agit de la
police correctionnelle; voulez-vous m’y voir?
—Ah! diantre, s’écria le maréchal devenant soucieux. Continue.
—Mais vous me voyez dans l’état d’un renard pris au piége...
Vous avez toujours été si bon pour moi, que vous daignerez me tirer
de la situation honteuse où je suis.
Hulot raconta le plus spirituellement et le plus gaiement possible
sa mésaventure.
—Voulez-vous, prince, dit-il en terminant, faire mourir de
chagrin mon frère que vous aimez tant, et laisser déshonorer un
de vos directeurs, un Conseiller-d’État? Mon Marneffe est un misérable,
nous le mettrons à la retraite dans deux ou trois ans.
—Comme tu parles de deux ou trois ans, mon cher ami!... dit
le maréchal.
—Mais, prince, la Garde impériale est immortelle.
—Je suis maintenant le seul maréchal de la première promotion,
dit le ministre. Écoute, Hector. Tu ne sais pas à quel point je te
suis attaché! tu vas le voir! Le jour où je quitterai le ministère,
nous le quitterons ensemble. Ah! tu n’es pas député, mon ami. Beaucoup
de gens veulent ta place; et, sans moi, tu n’y serais plus. Oui,
j’ai rompu bien des lances pour te garder... Eh bien! je t’accorde
tes deux requêtes, car il serait par trop dur de te voir assis sur la
sellette à ton âge et dans la position que tu occupes. Mais tu fais
trop de brèches à ton crédit. Si cette nomination donne lieu à quelque
tapage, on nous en voudra. Moi, je m’en moque, mais c’est
une épine de plus sous ton pied. A la prochaine session, tu sauteras.
Ta succession est présentée comme un appât à cinq ou six
personnes influentes, et tu n’as été conservé que par la subtilité de
mon raisonnement. J’ai dit que le jour où tu prendrais ta retraite,
et que ta place serait donnée, nous aurions cinq mécontents et un
heureux; tandis qu’en te laissant branlant dans le manche
pendant deux ou trois ans, nous aurions nos six voix. On s’est mis
à rire au conseil, et l’on a trouvé que le vieux de la vieille,
comme on dit, devenait assez fort en tactique parlementaire... Je
te dis cela nettement. D’ailleurs, tu grisonnes... Es-tu heureux de
pouvoir encore te mettre dans des embarras pareils! Où est le
temps où le sous-lieutenant Cottin avait des maîtresses! Le maréchal
sonna.—Il faut faire déchirer ce procès-verbal! ajouta-t-il.
—Vous agissez, monseigneur, comme un père! je n’osais vous
parler de mon anxiété.
—Je veux toujours que Roger soit ici, s’écria le maréchal en
voyant entrer Mitouflet, son huissier, et j’allais le faire demander.
Allez-vous-en, Mitouflet. Et toi, va, mon vieux camarade, va faire
préparer cette nomination, je la signerai. Mais cet infâme intrigant
ne jouira pas pendant long-temps du fruit de ses crimes, il sera
surveillé, et cassé en tête de la compagnie, à la moindre faute.
Maintenant que te voilà sauvé, mon cher Hector, prends garde à
toi. Ne lasse pas tes amis, on t’enverra ta nomination ce matin, et
ton homme sera officier!... Quel âge as-tu maintenant?
—Soixante-dix ans, dans trois mois.
—Quel gaillard tu fais! dit le maréchal en souriant. C’est toi
qui mériterais une promotion, mais mille boulets! nous ne sommes
pas sous Louis XV!
Tel est l’effet de la camaraderie qui lie entre eux les glorieux
restes de la phalange napoléonienne, ils se croient toujours au bivouac,
obligés de se protéger envers et contre tous.
—Encore une faveur comme celle-là, se dit Hulot en traversant
la cour, et je suis perdu.
Le malheureux fonctionnaire alla chez le baron de Nucingen auquel
il ne devait plus qu’une somme insignifiante, il réussit à lui
emprunter quarante mille francs en engageant son traitement pour
deux années de plus; mais le baron stipula que, dans le cas de
la mise à la retraite de Hulot, la quotité saisissable de sa pension
serait affectée au remboursement de cette somme, jusqu’à épuisement
des intérêts et du capital. Cette nouvelle affaire fut faite,
comme la première, sous le nom de Vauvinet, à qui le baron souscrivit
pour douze mille francs de lettres de change. Le lendemain,
le fatal procès-verbal, la plainte du mari, les lettres, tout fut
anéanti. Les scandaleuses promotions du sieur Marneffe, à peine
remarquées dans le mouvement des fêtes de juillet, ne donnèrent
lieu à aucun article de journal.
Lisbeth, en apparence brouillée avec madame Marneffe,
s’installa chez le maréchal Hulot. Dix jours après ces événements, on
publia le premier ban du mariage de la vieille fille avec l’illustre
vieillard à qui, pour obtenir un consentement, Adeline raconta la
catastrophe financière arrivée à son Hector en le priant de ne jamais
en parler au baron qui, dit-elle, était sombre, très-abattu, tout
affaissé...—Hélas! il a son âge! ajoute-t-elle. Lisbeth triomphait
donc! Elle allait atteindre au but de son ambition, elle allait voir
son plan accompli, sa haine satisfaite. Elle jouissait par avance du
bonheur de régner sur la famille qui l’avait si long-temps méprisée.
Elle se promettait d’être la protectrice de ses protecteurs, l’ange
sauveur qui ferait vivre la famille ruinée, elle s’appelait elle-même
madame la comtesse ou madame la maréchale! en se saluant
dans la glace. Adeline et Hortense achèveraient leurs jours
dans la détresse, en combattant la misère, tandis que la cousine
Bette, admise aux Tuileries, trônerait dans le monde.
Un événement terrible renversa la vieille fille du sommet social
où elle se posait si fièrement.
Le jour même où ce premier ban fut publié, le baron reçut un
autre message d’Afrique. Un second Alsacien se présenta, remit
une lettre en s’assurant qu’il la donnait au baron Hulot, et après
lui avoir laissé l’adresse de son logement, il quitta le haut fonctionnaire
qu’il laissa foudroyé à la lecture des premières lignes de
cette lettre.
«Mon neveu, vous recevrez cette lettre, d’après mon calcul,
le sept août. En supposant que vous employiez trois jours pour
nous envoyer le secours que nous réclamons, et qu’il mette
quinze jours à venir ici, nous atteignons au premier septembre.
»Si l’exécution répond à ces délais, vous aurez sauvé l’honneur
et la vie à votre dévoué Johann Fischer.
»Voici ce que demande l’employé que vous m’avez donné pour
complice; car je suis, à ce qu’il paraît, susceptible d’aller en cour
d’assises ou devant un conseil de guerre. Vous comprenez que
jamais on ne traînera Johann Fischer devant aucun tribunal, il
ira de lui-même à celui de Dieu.
»Votre employé me semble être un mauvais gars, très-capable
de vous compromettre; mais il est intelligent comme un fripon.
Il prétend que vous devez crier plus fort que les autres, et nous
envoyer un inspecteur, un commissaire spécial chargé de découvrir
les coupables, de chercher les abus, de sévir enfin; mais qui
s’interposera d’abord entre nous et les tribunaux, en élevant un
conflit.
»Si votre commissaire arrive ici le premier septembre et qu’il ait
de vous le mot d’ordre, si vous nous envoyez deux cent mille
francs pour rétablir en magasin les quantités que nous disons
avoir dans les localités éloignées, nous serons regardés comme
des comptables purs et sans tache.
»Vous pouvez confier au soldat qui vous remettra cette lettre,
un mandat à mon ordre sur une maison d’Alger. C’est un homme
solide, un parent, incapable de chercher à savoir ce qu’il porte.
J’ai pris des mesures pour assurer le retour de ce garçon. Si
vous ne pouvez rien, je mourrai volontiers pour celui à qui nous
devons le bonheur de notre Adeline.»
Les angoisses et les plaisirs de la passion, la catastrophe qui venait
de terminer sa carrière galante avaient empêché le baron Hulot
de penser au pauvre Johann Fischer, dont la première lettre annonçait
cependant positivement le danger, devenu maintenant si
pressant. Le baron quitta la salle à manger dans un tel trouble,
qu’il se laissa tomber sur le canapé du salon. Il était anéanti, perdu
dans l’engourdissement que cause une chute violente. Il regardait
fixement une rosace du tapis sans s’apercevoir qu’il tenait à la main
la fatale lettre de Johann. Adeline entendit de sa chambre son mari
se jetant sur le canapé comme une masse. Ce bruit fut si singulier
qu’elle crut à quelque attaque d’apoplexie. Elle regarda par la porte
dans la glace, en proie à cette peur qui coupe la respiration, qui
fait rester immobile, et elle vit son Hector dans la posture d’un
homme terrassé. La baronne vint sur la pointe du pied, Hector n’entendit
rien, elle put s’approcher, elle aperçut la lettre, elle la prit,
la lut, et trembla de tous ses membres. Elle éprouva l’une de ces
révolutions nerveuses si violentes que le corps en garde éternellement
la trace. Elle devint, quelques jours après, sujette à un tressaillement
continuel; car, ce premier moment passé, la nécessité
d’agir lui donna cette force qui ne se prend qu’aux sources mêmes
de la puissance vitale.
—Hector! viens dans ma chambre, dit-elle d’une voix qui ressemblait
à un souffle. Que ta fille ne te voie pas ainsi! viens, mon
ami, viens.
—Où trouver deux cent mille francs? je puis obtenir l’envoi de
Claude Vignon comme commissaire. C’est un garçon spirituel,
intelligent... C’est l’affaire de deux jours... Mais deux cent mille
francs, mon fils ne les a pas, sa maison est grevée de trois cent
mille francs d’hypothèques. Mon frère a tout au plus trente mille
francs d’économies. Nucingen se moquerait de moi!... Vauvinet?...
il m’a peu gracieusement accordé dix mille francs pour compléter
la somme donnée pour le fils de l’infâme Marneffe. Non, tout est
dit, il faut que j’aille me jeter aux pieds du maréchal, lui avouer
l’état des choses, m’entendre dire que je suis une canaille, accepter
sa bordée afin de sombrer décemment.
—Mais Hector! ce n’est plus seulement la ruine, c’est le déshonneur,
dit Adeline. Mon pauvre oncle se tuera. Ne tue que
nous, tu en as le droit, mais ne sois pas un assassin! Reprends courage,
il y a de la ressource.
—Aucune! dit le baron. Personne dans le gouvernement ne
peut trouver deux cent mille francs, quand même il s’agirait de
sauver un ministère! Oh! Napoléon, où es-tu?
—Mon oncle! pauvre homme! Hector, on ne peut pas le laisser
se tuer déshonoré!
—Il y aurait bien une ressource, dit-il; mais... c’est bien chanceux...
Oui, Crevel est à couteaux tirés avec sa fille... Ah! il a
bien de l’argent, lui seul pourrait...
—Tiens, Hector, il vaut mieux que ta femme périsse que de
laisser périr notre oncle, ton frère, et l’honneur de la famille! dit
la baronne frappée d’un trait de lumière. Oui, je puis vous sauver
tous... Oh! mon Dieu! quelle ignoble pensée! comment a-t-elle
pu me venir?
Elle joignit les mains, tomba sur ses genoux, et fit une prière.
En se relevant, elle vit une si folle expression de joie sur la figure
de son mari, que la pensée diabolique revint, et alors Adeline tomba
dans la tristesse des idiots.
—Va, mon ami, cours au ministère, s’écria-t-elle en se réveillant
de cette torpeur, tâche d’envoyer un commissaire, il le faut.
Entortille le maréchal! et à ton retour, à cinq heures, tu trouveras
peut-être... oui! tu trouveras deux cent mille francs. Ta famille,
ton honneur d’homme, de Conseiller-d’État, d’administrateur,
ta probité, ton fils, tout sera sauvé; mais ton Adeline sera
perdue, et tu ne la reverras jamais. Hector, mon ami, dit-elle en
s’agenouillant, lui serrant la main et la baisant, bénis-moi, dis-moi
adieu!
Ce fut si déchirant qu’en prenant sa femme, la relevant et l’embrassant,
Hulot lui dit:—Je ne te comprends pas!
—Si tu comprenais, reprit-elle, je mourrais de honte, ou je
n’aurais plus la force d’accomplir ce dernier sacrifice.
—Madame est servie, vint dire Mariette.
Hortense vint souhaiter le bonjour à son père et à sa mère. Il
fallut aller déjeuner et montrer des visages menteurs.
—Allez déjeuner sans moi, je vous rejoindrai! dit la baronne.
Elle se mit à sa table et écrivit la lettre suivante:
«Mon cher monsieur Crevel, j’ai un service à vous demander,
je vous attends ce matin, et je compte sur votre galanterie, qui
m’est connue, pour que vous ne fassiez pas attendre trop longtemps
»Votre dévouée servante,
»Adeline Hulot.»
—Louise, dit-elle à la femme de chambre de sa fille qui servait,
descendez cette lettre au concierge, dites-lui de la porter sur-le-champ
à son adresse et de demander une réponse.
Le baron, qui lisait les journaux, tendit un journal républicain
à sa femme en lui désignant un article, et lui disant:—Sera-t-il
temps? Voici l’article, un de ces terribles entre-filets avec lesquels
les journaux nuancent leurs tartines politiques.
Un de nos correspondants nous écrit d’Alger qu’il s’est révélé de
tels abus dans le service des vivres de la province d’Oran, que la justice
informe. Les malversations sont évidentes, les coupables sont
connus. Si la répression n’est pas sévère, nous continuerons à perdre
plus d’hommes par le fait des concussions qui frappent sur leur
nourriture que par le fer des Arabes et le feu du climat. Nous attendrons
de nouveaux renseignements, avant de continuer ce déplorable
sujet.
Nous ne nous étonnons plus de la peur que cause l’établissement
en Algérie de la Presse comme l’a entendue la Charte de 1830.
—Je vais m’habiller et aller au ministère, dit le baron en quittant
la table, le temps est trop précieux, il y a la vie d’un homme
dans chaque minute.
—Oh! maman, je n’ai plus d’espoir, dit Hortense,
Et, sans pouvoir retenir ses larmes, elle tendit à sa mère une
Revue des Beaux-Arts. Madame Hulot aperçut une gravure du
groupe de Dalila par le comte de Steinbock, dessous laquelle était
imprimé: Appartenant à madame Marneffe. Dès les premières
lignes, l’article signé d’un V révélait le talent et la complaisance
de Claude Vignon.
—Pauvre petite... dit la baronne.
Effrayée de l’accent presque indifférent de sa mère, Hortense la
regarda, reconnut l’expression d’une douleur auprès de laquelle la
sienne devait pâlir, et elle vint embrasser sa mère à qui elle dit:—Qu’as-tu,
maman? qu’arrive-t-il, pouvons-nous être plus malheureuses
que nous ne le sommes?
—Mon enfant, il me semble en comparaison de ce que je souffre
aujourd’hui que mes horribles souffrances passées ne sont rien.
Quand ne souffrirai-je plus?
—Au ciel, ma mère! dit gravement Hortense.
—Viens, mon ange, tu m’aideras à m’habiller... mais non...
Je ne veux pas que tu t’occupes de cette toilette. Envoie-moi
Louise.
Adeline, rentrée dans sa chambre, alla s’examiner au miroir.
Elle se contempla tristement et curieusement en se demandant à
elle-même:—Suis-je encore belle?... peut-on me désirer encore?...
Ai-je des rides?...
Elle souleva ses beaux cheveux blonds et se découvrit les tempes.
Là tout était frais comme chez une jeune fille. Adeline alla plus loin,
elle se découvrit les épaules et fut satisfaite, elle eut un mouvement
d’orgueil. La beauté des épaules qui sont belles, est celle qui s’en
va la dernière chez la femme, surtout quand la vie a été pure.
Adeline choisit avec soin les éléments de sa toilette; mais la femme
pieuse et chaste resta chastement mise, malgré ses petites inventions
de coquetterie. A quoi bon des bas de soie gris tout neufs,
des souliers en satin à cothurnes, puisqu’elle ignorait totalement
l’art d’avancer, au moment décisif, un joli pied en le faisant dépasser
de quelques lignes une robe à demi soulevée pour ouvrir des
horizons au désir! Elle mit bien sa plus jolie robe de mousseline à
fleurs peintes, décolletée et à manches courtes; mais, épouvantée
de ses nudités, elle couvrit ses beaux bras de manches en gaze
claire, elle voila sa poitrine et ses épaules d’un fichu brodé. Sa
coiffure à l’anglaise lui parut être trop significative, elle en éteignit
l’entrain par un très-joli bonnet; mais, avec ou sans bonnet, eût-elle
su jouer avec ses rouleaux dorés pour exhiber, pour faire admirer
ses mains en fuseau?... Voici quel fut son fard. La certitude
de sa criminalité, les préparatifs d’une faute délibérée causèrent à
cette sainte femme une violente fièvre qui lui rendit l’éclat de la
jeunesse pour un moment. Ses yeux brillèrent, son teint resplendit.
Au lieu de se donner un air séduisant, elle se vit en quelque sorte
un air dévergondé qui lui fit horreur. Lisbeth avait, à la prière
d’Adeline, raconté les circonstances de l’infidélité de Wenceslas, et
la baronne avait alors appris, à son grand étonnement, qu’en une
soirée, en un moment, madame Marneffe s’était rendue maîtresse
de l’artiste ensorcelé.—Comment font ces femmes? avait demandé
la baronne à Lisbeth. Rien n’égale la curiosité des femmes vertueuses
à ce sujet, elles voudraient posséder les séductions du Vice et rester
pures.—Mais, elles séduisent, c’est leur état, avait répondu la cousine
Bette. Valérie était, ce soir-là, vois-tu, ma chère, à faire damner
un ange.—Raconte-moi donc comment elle s’y est prise?—Il n’y
a pas de théorie, il n’y a que la pratique dans ce métier, avait dit
railleusement Lisbeth. La baronne, en se rappelant cette conversation,
aurait voulu consulter la cousine Bette; mais le temps manquait.
La pauvre Adeline, incapable d’inventer une mouche, de se
poser un bouton de rose dans le beau milieu du corsage, de trouver
les stratagèmes de toilette destinés à réveiller chez les hommes des
désirs amortis, ne fut que soigneusement habillée. N’est pas courtisane
qui veut! La femme est le potage de l’homme, a dit plaisamment
Molière par la bouche du judicieux Gros-René. Cette
comparaison suppose une sorte de science culinaire en amour. La
femme vertueuse et digne serait alors le repas homérique, la chair
jetée sur les charbons ardents. La courtisane, au contraire, serait
l’œuvre de Carême avec ses condiments, avec ses épices et ses recherches.
La baronne ne pouvait pas, ne savait pas servir sa blanche
poitrine dans un magnifique plat de guipure, à l’instar de madame
Marneffe. Elle ignorait le secret de certaines attitudes, l’effet
de certains regards. Enfin, elle n’avait pas sa botte secrète. La
noble femme se serait bien retournée cent fois, elle n’aurait rien
su offrir à l’œil savant du libertin. Être une honnête et prude
femme pour le monde, et se faire courtisane pour son mari, c’est
être une femme de génie, et il y en a peu. Là est le secret des
longs attachements, inexplicables pour les femmes qui sont déshéritées
de ces doubles et magnifiques facultés. Supposez madame
Marneffe vertueuse!... vous avez la marquise de Pescaire! Ces
grandes et illustres femmes, ces belles Diane de Poitiers vertueuses,
on les compte.
La scène par laquelle commence cette sérieuse et terrible Étude
de mœurs parisiennes allait donc se reproduire avec cette singulière
différence que les misères prophétisées par le capitaine de la milice
bourgeoise y changeaient les rôles. Madame Hulot attendait Crevel
dans les intentions qui le faisaient venir en souriant aux Parisiens
du haut de son milord, trois ans auparavant. Enfin, chose étrange!
la baronne était fidèle à elle-même, à son amour, en se livrant à la
plus grossière des infidélités, celles que l’entraînement d’une passion
ne justifie pas aux yeux de certains juges.—Comment faire
pour être une madame Marneffe! se dit-elle en entendant sonner.
Elle comprima ses larmes, la fièvre anima ses traits, elle se promit
d’être bien courtisane, la pauvre et noble créature!
—Que diable me veut cette brave baronne Hulot? se disait Crevel
en montant le grand escalier. Ah! bah! elle va me parler de ma
querelle avec Célestine et Victorin; mais je ne plierai pas!... En
entrant dans le salon, où il suivait Louise, il se dit en regardant la
nudité du local (style Crevel):—Pauvre femme!... la voilà
comme ces beaux tableaux mis au grenier par un homme qui ne se
connaît pas en peinture. Crevel, qui voyait le comte Popinot, ministre
du commerce, achetant des tableaux et des statues, voulait
se rendre célèbre parmi les Mécènes parisiens dont l’amour pour les
arts consiste à chercher des pièces de vingt francs pour des pièces
de vingt sous. Adeline sourit gracieusement à Crevel en lui montrant
une chaise devant elle.
—Me voici, belle dame, à vos ordres, dit Crevel.
Monsieur le maire, devenu homme politique, avait adopté le
drap noir. Sa figure apparaissait au-dessus de ce vêtement comme
une pleine lune dominant un rideau de nuages bruns. Sa chemise,
étoilée de trois grosses perles de cinq cents francs chacune, donnait
une haute idée de ses capacités... thoraciques, et il disait:—«On
voit en moi le futur athlète de la tribune!» Ses larges mains roturières
portaient le gant jaune dès le matin. Ses bottes vernies accusaient
le petit coupé brun à un cheval qui l’avait amené. Depuis
trois ans, l’ambition avait modifié la pose de Crevel. Comme les
grands peintres, il en était à sa seconde manière. Dans le grand
monde, quand il allait chez le prince de Wissembourg, à la Préfecture,
chez le comte Popinot, etc., il gardait son chapeau à
la main d’une façon dégagée que Valérie lui avait apprise, et
il insérait le pouce de l’autre main dans l’entournure de son
gilet d’un air coquet, en minaudant de la tête et des yeux. Cette
autre mise en position était due à la railleuse Valérie qui,
sous prétexte de rajeunir son maire, l’avait doté d’un ridicule de
plus.
—Je vous ai prié de venir, mon bon et cher monsieur Crevel,
dit la baronne d’une voix troublée, pour une affaire de la plus haute
importance...
—Je la devine, madame, dit Crevel d’un air fin; mais vous
demandez l’impossible... Oh! je ne suis pas un père barbare, un
homme, selon le mot de Napoléon, carré de base comme de
hauteur dans son avarice. Écoutez-moi, belle dame. Si mes enfants
se ruinaient pour eux, je viendrais à leur secours; mais garantir
votre mari, madame?... c’est vouloir remplir le tonneau des
Danaïdes! Une maison hypothéquée de trois cent mille francs pour
un père incorrigible! Ils n’ont plus rien, les misérables! et ils ne
se sont pas amusés! Ils auront maintenant pour vivre ce que gagnera
Victorin au Palais. Qu’il jabote, monsieur votre fils!... Ah!
il devait être ministre, ce petit docteur! notre espérance à tous.
Joli remorqueur qui s’engrave bêtement, car, s’il empruntait pour
parvenir, s’il s’endettait pour avoir festoyé des députés, pour obtenir
des voix et augmenter son influence, je lui dirais:—Voilà
ma bourse, puise, mon ami! Mais payer les folies du papa, des
folies que je vous ai prédites! Ah! son père l’a rejeté loin du pouvoir...
C’est moi qui serai ministre...
—Hélas! cher Crevel, il ne s’agit pas de nos enfants, pauvres
dévoués!... Si votre cœur se ferme pour Victorin et Célestine,
je les aimerai tant, que peut-être pourrai-je adoucir l’amertume
que met dans leurs belles âmes votre colère. Vous punissez vos enfants
d’une bonne action!
—Oui, d’une bonne action mal faite! C’est un demi-crime! dit
Crevel très-content de ce mot.
—Faire le bien, mon cher Crevel, reprit la baronne, ce n’est
pas prendre l’argent dans une bourse qui en regorge! c’est endurer
des privations à cause de sa générosité, c’est souffrir de son bienfait!
c’est s’attendre à l’ingratitude! La charité qui ne coûte rien, le
ciel l’ignore...
—Il est permis, madame, aux saints d’aller à l’hôpital, ils savent
que c’est, pour eux, la porte du ciel. Moi, je suis un mondain, je
crains Dieu, mais je crains encore plus l’enfer de la misère. Être
sans le sou, c’est le dernier degré du malheur dans notre ordre social
actuel. Je suis de mon temps, j’honore l’argent!...
—Vous avez raison, dit Adeline, au point de vue du monde.
Elle se trouvait à cent lieues de la question, et elle se sentait,
comme saint Laurent, sur un gril, en pensant à son oncle; car elle
le voyait se tirant un coup de pistolet! Elle baissa les yeux, puis
elle les releva sur Crevel pleins d’une angélique douceur, et non de
cette provocante luxure, si spirituelle chez Valérie. Trois ans auparavant,
elle eût fasciné Crevel par cet adorable regard.
—Je vous ai connu, dit-elle, plus généreux... Vous parliez de
trois cent mille francs comme en parlent les grands seigneurs...
Crevel regarda madame Hulot, il la vit comme un lis sur la fin
de sa floraison, il eut de vagues idées; mais il honorait tant cette
sainte créature qu’il refoula ces soupçons dans le côté liberté de
son cœur.
—Madame, je suis toujours le même, mais un ancien négociant
est et doit être grand seigneur avec méthode, avec économie, il
porte en tout ses idées d’ordre. On ouvre un compte aux fredaines,
on les crédite, on consacre à ce chapitre certains bénéfices, mais
entamer son capital!... ce serait une folie. Mes enfants auront tout
leur bien, celui de leur mère et le mien; mais ils ne veulent sans
doute pas que leur père s’ennuie, se moinifie et se momifie!... Ma
vie est joyeuse! Je descends gaiement le fleuve. Je remplis tous les
devoirs que m’imposent la loi, le cœur et la famille, de même que
j’acquittais scrupuleusement mes billets à l’échéance. Que mes enfants
se comportent comme moi dans mon ménage, je serai content;
et, quant au présent, pourvu que mes folies, car j’en fais, ne
coûtent rien à personne qu’aux gogos..... (pardon! vous ne connaissez
pas ce mot de Bourse) ils n’auront rien à me reprocher, et
trouveront encore une belle fortune, à ma mort. Vos enfants n’en
diront pas autant de leur père, qui carambole en ruinant son fils
et ma fille...
Plus elle allait, plus la baronne s’éloignait de son but...
—Vous en voulez beaucoup à mon mari, mon cher Crevel, et
vous seriez cependant son meilleur ami, si vous aviez trouvé sa
femme faible...
Elle lança sur Crevel une œillade brûlante. Mais alors elle fit
comme Dubois qui donnait trop de coups de pied au Régent, elle
se déguisa trop, et les idées libertines revinrent si bien au parfumeur-régence
qu’il se dit:—Voudrait-elle se venger de Hulot?...
Me trouverait-elle mieux en maire qu’en garde national?... Les
femmes sont si bizarres! Et il se mit en position dans sa seconde
manière en regardant la baronne d’un air Régence.
—On dirait, dit-elle en continuant, que vous vous vengez sur
lui d’une vertu qui vous a résisté, d’une femme que vous aimiez
assez... pour... l’acheter, ajouta-t-elle tout bas.
—D’une femme divine, reprit Crevel en souriant significativement
à la baronne qui baissait les yeux et dont les cils se mouillèrent;
car, en avez-vous avalé des couleuvres!... depuis trois ans... hein?
ma belle!
—Ne parlons pas de mes souffrances, cher Crevel, elles sont
au-dessus des forces de la créature. Ah! si vous m’aimiez encore,
vous pourriez me retirer du gouffre où je suis! Oui, je suis dans
l’enfer! Les régicides qu’on tenaillait, qu’on tirait à quatre chevaux,
étaient sur des roses, comparés à moi, car on ne leur démembrait
que le corps, et j’ai le cœur tiré à quatre chevaux!...
La main de Crevel quitta l’entournure du gilet, il posa son chapeau
sur la travailleuse, il rompit sa position, il souriait! Ce sourire
fut si niais que la baronne s’y méprit, elle crut à une expression
de bonté.
—Vous voyez une femme, non pas au désespoir, mais à l’agonie
de l’honneur, et déterminée à tout, mon ami, pour empêcher
des crimes... Craignant qu’Hortense ne vînt, elle poussa le verrou
de sa porte; puis, par le même élan, elle se mit aux pieds de Crevel,
lui prit la main et la lui baisa.—Soyez, dit-elle, mon sauveur!
Elle supposa des fibres généreuses dans ce cœur de négociant,
et fut saisie par un espoir, qui brilla soudain, d’obtenir les
deux cent mille francs sans se déshonorer.—Achetez une âme,
vous qui vouliez acheter une vertu!... reprit-elle en lui jetant un
regard fou. Fiez-vous à ma probité de femme, à mon honneur,
dont la solidité vous est connue! Soyez mon ami! Sauvez une famille
entière de la ruine, de la honte, du désespoir, empêchez-la de
rouler dans un bourbier où la fange se fera avec du sang! Oh!
ne me demandez pas d’explication!... fit-elle à un mouvement de
Crevel qui voulut parler. Surtout, ne me dites pas:—«Je vous
l’avais prédit!» comme les amis heureux d’un malheur. Voyons!...
obéissez à celle que vous aimiez, à une femme dont l’abaissement
à vos pieds est peut-être le comble de la noblesse; ne lui demandez
rien, attendez tout de sa reconnaissance!... Non, ne
donnez rien; mais prêtez-moi, prêtez à celle que vous nommiez
Adeline!...
Ici les larmes arrivèrent avec une telle abondance, Adeline sanglota
tellement qu’elle en mouilla les gants de Crevel. Ces mots:—Il
me faut deux cent mille francs!... furent à peine distinctibles
dans le torrent de pleurs, de même que les pierres, quelque grosses
qu’elles soient, ne marquent point dans les cascades alpestres enflées
à la fonte des neiges.
Telle est l’inexpérience de la Vertu! le Vice ne demande rien,
comme on l’a vu par madame Marneffe, il se fait tout offrir. Ces
sortes de femmes ne deviennent exigeantes qu’au moment où elles
se sont rendues indispensables, ou quand il s’agit d’exploiter un
homme, comme on exploite une carrière où le plâtre devient rare,
en ruine, disent les carriers. En entendant ces mots: «Deux cent
mille francs!» Crevel comprit tout. Il releva galamment la baronne
en lui disant cette insolente phrase:—Allons, soyons calme, ma
petite mère, que dans son égarement Adeline n’entendit pas. La
scène changeait de face, Crevel devenait, selon son mot, maître de
la position. L’énormité de la somme agit si fortement sur Crevel,
que sa vive émotion, en voyant à ses pieds cette belle femme en
pleurs, se dissipa. Puis, quelque angélique et sainte que soit une
femme, quand elle pleure à chaudes larmes, sa beauté disparaît.
Les madame Marneffe, comme on l’a vu, pleurnichent quelquefois,
laissent une larme glisser le long de leurs joues; mais fondre en
larmes, se rougir les yeux et le nez!... elles ne commettent jamais
cette faute.
—Voyons, mon enfant, du calme, sapristi! reprit Crevel en
prenant les mains de la belle madame Hulot dans ses mains et les y
tapotant. Pourquoi me demandez-vous deux cent mille francs?
qu’en voulez-vous faire? pour qui est-ce?
—N’exigez de moi, répondit-elle, aucune explication, donnez-les
moi!... Vous aurez sauvé la vie à trois personnes et l’honneur à
vos enfants.
—Et vous croyez, ma petite mère, dit Crevel, que vous trouverez
dans Paris un homme qui, sur la parole d’une femme à peu
près folle, ira chercher, hic et nunc, dans un tiroir, n’importe
où, deux cent mille francs qui mijotent là, tout doucement, en
attendant qu’elle daigne les écumer? Voilà comment vous connaissez
la vie! les affaires, ma belle?... Vos gens sont bien malades,
envoyez-leur les sacrements; car personne dans Paris, excepté
Son Altesse Divine Madame la Banque, l’illustre Nucingen
ou des avares insensés amoureux de l’or, comme nous autres nous
le sommes d’une femme, ne peut accomplir un pareil miracle! La
Liste Civile, quelque civile qu’elle soit, la Liste Civile elle-même
vous prierait de repasser demain. Tout le monde fait valoir son argent
et le tripote de son mieux. Vous vous abusez, cher ange, si
vous croyez que c’est le roi Louis-Philippe qui règne, et il ne s’abuse
pas là-dessus. Il sait comme nous tous, qu’au-dessus de la
Charte, il y a la sainte, la vénérée, la solide, l’aimable, la gracieuse,
la belle, la noble, la jeune, la toute-puissante pièce de
cent sous! Or, mon bel ange, l’argent exige des intérêts, et il est
toujours occupé à les percevoir! Dieu des Juifs, tu l’emportes! a
dit le grand Racine. Enfin, l’éternelle allégorie du veau d’or!...
Du temps de Moïse, on agiotait dans le désert! Nous sommes revenus
aux temps bibliques! Le veau d’or a été le premier grand-livre
connu, reprit-il. Vous vivez par trop, mon Adeline, rue
Plumet! Les Égyptiens devaient des emprunts énormes aux Hébreux,
et ils ne couraient pas après le peuple de Dieu, mais après
des capitaux. Il regarda la baronne d’un air qui voulait dire:—Ai-je
de l’esprit! Vous ignorez l’amour de tous les citoyens
pour leur Saint-Frusquin? reprit-il après cette pause. Pardon.
Écoutez-moi bien! Saisissez ce raisonnement. Vous voulez deux
cent mille francs?... personne ne peut les donner sans changer des
placements faits. Comptez!... Pour avoir deux cent mille francs
d’argent vivant, il faut vendre environ sept mille francs de
rentes trois pour cent! Eh bien! vous n’avez votre argent qu’au
bout de deux jours. Voilà la voie la plus prompte. Pour décider
quelqu’un à se dessaisir d’une fortune, car c’est toute la fortune
de bien des gens, deux cent mille francs! encore doit-on lui dire
où tout cela va, pour quel motif...
—Il s’agit, mon bon et cher Crevel, de la vie de deux hommes,
dont l’un mourra de chagrin, dont l’autre se tuera! Enfin,
il s’agit de moi, qui deviendrai folle! Ne le suis-je pas un peu
déjà?
—Pas si folle! dit-il en prenant madame Hulot par les genoux,
le père Crevel a son prix, puisque tu as daigné penser à lui, mon
ange.
—Il paraît qu’il faut se laisser prendre les genoux! pensa la
sainte et noble femme en se cachant la figure dans les mains. Vous
m’offriez jadis une fortune! dit-elle en rougissant.
—Ah! ma petite mère, il y a trois ans! reprit Crevel. Oh!
vous êtes plus belle que je ne vous ai jamais vue!... s’écria-t-il en
saisissant le bras de la baronne et le serrant contre son cœur.
Vous avez de la mémoire, chère enfant, sapristi!... Eh bien!
voyez comme vous avez eu tort de faire la bégueule! car les trois
cent mille francs que vous avez noblement refusés sont dans l’escarcelle
d’une autre. Je vous aimais et je vous aime encore; mais
reportons-nous à trois ans d’ici. Quand je vous disais: «Je vous
aurai!» quel était mon dessein? Je voulais me venger de ce scélérat
de Hulot. Or, votre mari, ma belle, a pris pour maîtresse un
bijou de femme, une perle, une petite finaude alors âgée de vingt-trois
ans, car elle en a vingt-six aujourd’hui. J’ai trouvé plus
drôle, plus complet, plus Louis XV, plus maréchal de Richelieu,
plus corsé de lui souffler cette charmante créature, qui d’ailleurs
n’a jamais aimé Hulot, et qui depuis trois ans est folle de votre
serviteur...
En disant cela, Crevel, des mains de qui la baronne avait retiré
ses mains, s’était remis en position. Il tenait ses entournures et
battait son torse de ses deux mains, comme par deux ailes, en
croyant se rendre désirable et charmant. Il semblait dire:—Voilà
l’homme que vous avez mis à la porte!
—Voilà, ma chère enfant, je suis vengé, votre mari l’a su! Je
lui ai catégoriquement démontré qu’il était dindonné, ce que
nous appelons refait au même... Madame Marneffe est ma maîtresse,
et si le sieur Marneffe crève, elle sera ma femme...
Madame Hulot regardait Crevel d’un œil fixe et presque égaré.
—Hector a su cela! dit-elle.
—Et il y est retourné! répondit Crevel, et je l’ai souffert,
parce que Valérie voulait être la femme d’un chef de bureau; mais
elle m’a juré d’arranger les choses de manière à ce que notre baron
fût si bien roulé, qu’il ne reparût plus. Et ma petite duchesse
(car elle est née duchesse, cette femme-là, parole d’honneur!) a
tenu parole. Elle vous a rendu, madame, comme elle le dit si spirituellement,
votre Hector vertueux à perpétuité!... La leçon
a été bonne, allez! le baron en a vu de sévères; il n’entretiendra
plus ni danseuses, ni femmes comme il faut; il est guéri radicalement,
car il est rincé comme un verre à bière. Si vous aviez
écouté Crevel au lieu de l’humilier, de le jeter à la porte, vous auriez
quatre cent mille francs, car ma vengeance me coûte bien
cette somme-là. Mais je retrouverai ma monnaie, je l’espère, à la
mort de Marneffe... J’ai placé sur ma future. C’est là le secret de
mes prodigalités. J’ai résolu le problème d’être grand seigneur à
bon marché.
—Vous donnerez une pareille belle-mère à votre fille?... s’écria
madame Hulot.
—Vous ne connaissez pas Valérie, madame, reprit gravement
Crevel, qui se mit en position dans sa première manière. C’est à
la fois une femme bien née, une femme comme il faut et une
femme qui jouit de la plus haute considération. Tenez, hier, le vicaire
de la paroisse dînait chez elle. Nous avons donné, car elle est
pieuse, un superbe ostensoir à l’église. Oh! elle est habile, elle est
spirituelle, elle est délicieuse, instruite, elle a tout pour elle.
Quant à moi, chère Adeline, je dois tout à cette charmante femme;
elle a dégourdi mon esprit, épuré, comme vous voyez, mon langage;
elle corrige mes saillies, elle me donne des mots et des
idées. Je ne dis plus rien d’inconvenant. On voit de grands changements
en moi, vous devez les avoir remarqués. Enfin, elle a réveillé
mon ambition. Je serais député, je ne ferais point de boulettes,
car je consulterais mon Égérie dans les moindres choses.
Ces grands politiques, Numa, notre illustre ministre actuel, ont
tous eu leur Sibylle d’écume. Valérie reçoit une vingtaine de députés,
elle devient très-influente, et maintenant qu’elle va se
trouver dans un charmant hôtel avec voiture, elle sera l’une des
souveraines occultes de Paris. C’est une fière locomotive qu’une
pareille femme! Ah! je vous ai bien souvent remerciée de votre
rigueur!...
—Ceci ferait douter de la vertu de Dieu, dit Adeline chez qui
l’indignation avait séché les larmes. Mais non, la justice divine doit
planer sur cette tête-là!...
—Vous ignorez le monde, belle dame, reprit le grand politique
Crevel profondément blessé. Le monde, mon Adeline, aime le
succès! Voyons? Vient-il chercher votre sublime vertu dont le tarif
est de deux cent mille francs?
Ce mot fit frissonner madame Hulot, qui fut reprise de son tremblement
nerveux. Elle comprit que le parfumeur retiré se vengeait
d’elle ignoblement, comme il s’était vengé de Hulot; le dégoût lui
souleva le cœur, et le lui crispa si bien qu’elle eut le gosier serré à
ne pouvoir parler.
—L’argent!... toujours l’argent!... dit-elle enfin.
—Vous m’avez bien ému, reprit Crevel ramené par ce mot à
l’abaissement de cette femme, quand je vous ai vue là pleurant à
mes pieds!... Tenez, vous ne me croirez peut-être pas? eh! bien,
si j’avais eu mon portefeuille, il était à vous. Voyons, il vous faut
cette somme?...
En entendant cette phrase grosse de deux cent mille francs,
Adeline oublia les abominables injures de ce grand seigneur à bon
marché, devant cet allèchement du succès si machiavéliquement
présenté par Crevel, qui voulait seulement pénétrer les secrets
d’Adeline pour en rire avec Valérie.
—Ah! je ferai tout! s’écria la malheureuse femme. Monsieur,
je me vendrai, je deviendrai, s’il le faut, une Valérie.
—Cela vous serait difficile, répondit Crevel. Valérie est le
sublime du genre. Ma petite mère, vingt-cinq ans de vertu, ça repousse
toujours, comme une maladie mal soignée. Et votre vertu
a bien moisi ici, ma chère enfant. Mais vous allez voir à quel
point je vous aime. Je vais vous faire avoir vos deux cent mille
francs.
Adeline saisit la main de Crevel, la prit, la mit sur son cœur,
sans pouvoir articuler un mot, et une larme de joie mouilla ses
paupières.
—Oh! attendez! il y aura du tirage! Moi, je suis un bon vivant,
un bon enfant, sans préjugés, et je vais vous dire tout bonifacement
les choses. Vous voulez faire comme Valérie, bon. Cela
ne suffit pas, il faut un Gogo, un actionnaire, un Hulot. Je connais
un gros épicier retiré, c’est même un bonnetier. C’est lourd,
épais, sans idées, je le forme, et je ne sais pas quand il pourra me
faire honneur. Mon homme est député, bête et vaniteux, conservé
par la tyrannie d’une espèce de femme à turban, au fond de la
province, dans une entière virginité sous le rapport du luxe et des
plaisirs de la vie parisienne; mais Beauvisage (il se nomme Beauvisage)
est millionnaire, et il donnerait comme moi, ma chère petite,
il y a trois ans, cent mille écus pour être aimé d’une femme
comme il faut... Oui, dit-il en croyant avoir bien interprété le
geste que fit Adeline, il est jaloux de moi, voyez-vous!... oui,
jaloux de mon bonheur avec madame Marneffe, et le gars est
homme à vendre une propriété pour être propriétaire d’une...
—Assez! monsieur Crevel, dit madame Hulot en ne déguisant
plus son dégoût et laissant paraître toute sa honte sur son visage.
Je suis punie maintenant au delà de mon péché. Ma conscience, si
violemment contenue par la main de fer de la nécessité, me crie à
cette dernière insulte que de tels sacrifices sont impossibles. Je
n’ai plus de fierté, je ne me courrouce point comme jadis, je ne
vous dirai pas:—«Sortez!» après avoir reçu ce coup mortel.
J’en ai perdu le droit: je me suis offerte à vous, comme une prostituée...
Oui, reprit-elle en répondant à un geste de dénégation,
j’ai sali ma vie, jusqu’ici pure, par une intention ignoble; et...
je suis sans excuse, je le savais!... Je mérite toutes les injures
dont vous m’accablez! Que la volonté de Dieu s’accomplisse!
S’il veut la mort de deux êtres dignes d’aller à lui, qu’ils meurent,
je les pleurerai, je prierai pour eux! S’il veut l’humiliation
de notre famille, courbons-nous sous l’épée vengeresse, et
baisons-la, chrétiens que nous sommes! Je sais comment expier
cette honte d’un moment qui sera le tourment de tous mes derniers
jours. Ce n’est plus madame Hulot, monsieur, qui vous parle,
c’est la pauvre, l’humble pécheresse, la chrétienne dont le cœur
n’aura plus qu’un seul sentiment, le repentir, et qui sera toute à
la prière et à la charité. Je ne puis être que la dernière des femmes
et la première des repenties par la puissance de ma faute. Vous
avez été l’instrument de mon retour à la raison, à la voix de Dieu
qui maintenant parle en moi, je vous remercie!...
Elle tremblait de ce tremblement qui, depuis ce moment, ne la
quitta plus. Sa voix pleine de douceur contrastait avec la fiévreuse
parole de la femme décidée au déshonneur pour sauver une famille.
Le sang abandonna ses joues, elle devint blanche, et ses
yeux furent secs.
—Je jouais, d’ailleurs, bien mal mon rôle, n’est-ce pas? reprit-elle
en regardant Crevel avec la douceur que les martyrs devaient
mettre en jetant les yeux sur le proconsul. L’amour vrai, l’amour
saint et dévoué d’une femme a d’autres plaisirs que ceux qui s’achètent
au marché de la prostitution!... Pourquoi ces paroles? dit-elle
en faisant un retour sur elle-même et un pas de plus dans la
voie de la perfection, elles ressemblent à de l’ironie, et je n’en
ai point! pardonnez-les moi. D’ailleurs, monsieur, peut-être n’est-ce
que moi que j’ai voulu blesser...
La majesté de la vertu, sa céleste lumière avait balayé l’impureté
passagère de cette femme, qui, resplendissante de la beauté qui
lui était propre, parut grandie à Crevel. Adeline fut en ce moment
sublime comme ces figures de la Religion, soutenues par une
croix, que les vieux Vénitiens ont peintes; mais elle exprimait toute
la grandeur de son infortune et celle de l’Église catholique où elle
se réfugiait par un vol de colombe blessée. Crevel fut ébloui, abasourdi.
—Madame, je suis à vous sans condition! dit-il dans un élan
de générosité. Nous allons examiner l’affaire, et... que voulez-vous?...
tenez! l’impossible?... je le ferai. Je déposerai des rentes
à la Banque, et, dans deux heures, vous aurez votre argent...
—Mon Dieu! quel miracle! dit la pauvre Adeline en se jetant à
genoux.
Elle récita une prière avec une onction qui toucha si profondément
Crevel, que madame Hulot lui vit des larmes aux yeux,
quand elle se releva, sa prière finie.
—Soyez mon ami, monsieur!... lui dit-elle. Vous avez l’âme
meilleure que la conduite et que la parole. Dieu vous a donné
votre âme, et vous tenez vos idées du monde et de vos passions!
Oh! je vous aimerai bien! s’écria-t-elle avec une ardeur angélique
dont l’expression contrastait singulièrement avec ses méchantes
petites coquetteries.
—Ne tremblez plus ainsi, dit Crevel.
—Est-ce que je tremble? demanda la baronne qui ne s’apercevait
pas de cette infirmité si rapidement venue.
—Oui, tenez, voyez, dit Crevel en prenant le bras d’Adeline et
lui démontrant qu’elle avait un tremblement nerveux. Allons,
madame, reprit-il avec respect, calmez-vous, je vais à la Banque...
—Revenez promptement! Songez, mon ami, dit-elle en livrant
ses secrets, qu’il s’agit d’empêcher le suicide de mon pauvre oncle
Fischer, compromis par mon mari, car j’ai confiance en vous
maintenant, et je vous dis tout! Ah! si nous n’arrivons pas à
temps, je connais le maréchal, il a l’âme si délicate, qu’il mourrait
en quelques jours.
—Je pars alors, dit Crevel en baisant la main de la baronne.
Mais qu’a donc fait ce pauvre Hulot?
—Il a volé l’État!
—Ah! mon Dieu!... je cours, madame, je vous comprends, je
vous admire.
Crevel fléchit un genou, baisa la robe de madame Hulot, et disparut
en disant: A bientôt. Malheureusement, de la rue Plumet,
pour aller chez lui prendre des inscriptions, Crevel passa par la rue
Vanneau; et il ne put résister au plaisir d’aller voir sa petite duchesse.
Il arriva la figure encore bouleversée. Il entra dans la
chambre de Valérie, qu’il trouva se faisant coiffer. Elle examina
Crevel dans la glace, et fut, comme toutes ces sortes de femmes,
choquée, sans rien savoir encore, de lui voir une émotion forte, de
laquelle elle n’était pas la cause.
—Qu’as-tu, ma biche? dit-elle à Crevel. Est-ce qu’on entre
ainsi chez sa petite duchesse? Je ne serais plus une duchesse pour
vous, monsieur, que je suis toujours ta petite louloutte, vieux
monstre!
Crevel répondit par un sourire triste, et montra Reine.
—Reine, ma fille, assez pour aujourd’hui, j’achèverai ma coiffure
moi-même! donne-moi ma robe de chambre en étoffe chinoise,
car mon monsieur me paraît joliment chinoisé...
Reine, fille dont la figure était trouée comme une écumoire et
qui semblait avoir été faite exprès pour Valérie, échangea un sourire
avec sa maîtresse, et apporta la robe de chambre. Valérie ôta
son peignoir, elle était en chemise, elle se trouva dans sa robe de
chambre comme une couleuvre sous sa touffe d’herbe.
—Madame n’y est pour personne?
—Cette question! dit Valérie. Allons, dis, mon gros minet, la
rive gauche a baissé?
—Non.
—L’hôtel est frappé de surenchère?
—Non.
—Tu ne te crois pas le père de ton petit Crevel?
—C’te bêtise! répliqua l’homme sûr d’être aimé.
—Ma foi, je n’y suis plus, dit madame Marneffe. Quand je dois
tirer les peines d’un ami comme on tire les bouchons aux bouteilles
de vin de Champagne, je laisse tout là... Va-t’en, tu
m’em...
—Ce n’est rien, dit Crevel. Il me faut deux cent mille francs
dans deux heures...
—Oh! tu les trouveras? Tiens, je n’ai pas employé les cinquante
mille francs du procès-verbal Hulot, et je puis demander cinquante
mille francs à Henri!
—Henri! toujours Henri!... s’écria Crevel.
—Crois-tu, gros Machiavel en herbe, que je congédierai Henri!
La France désarme-t-elle sa flotte?... Henri; mais c’est le poignard
pendu dans sa gaîne à un clou. Ce garçon, dit-elle, me sert à savoir
si tu m’aimes. Et tu ne m’aimes pas ce matin.
—Je ne t’aime pas, Valérie! dit Crevel, je t’aime comme un
million!
—Ce n’est pas assez!... reprit-elle en sautant sur les genoux de
Crevel et lui passant ses deux bras au cou comme autour d’une
patère pour s’y accrocher. Je veux être aimée comme dix millions,
comme tout l’or de la terre, et plus que cela. Jamais Henri ne resterait
cinq minutes sans me dire ce qu’il a sur le cœur! Voyons,
qu’as-tu, gros chéri? Faisons notre petit déballage... Disons tout
et vivement à notre petite louloutte! Et elle frôla le visage de
Crevel avec ses cheveux en lui tortillant le nez.—Peut-on avoir
un nez comme ça, reprit-elle, et garder un secret pour sa Vava-lélé-ririe!...
Vava, le nez allait à droite, lélé, il était à gauche,
ririe, elle le remit en place.
—Eh bien! je viens de voir... Crevel s’interrompit, regarda
madame Marneffe.—Valérie, mon bijou, tu me promets sur ton
honneur... tu sais, le nôtre, de ne pas répéter un mot de ce que
je vais te dire...
—Connu, maire! on lève la main, tiens!... et le pied!
Elle se posa de manière à rendre Crevel, comme a dit Rabelais,
déchaussé de sa cervelle jusqu’aux talons, tant elle fut drôle et
sublime de nu visible à travers le brouillard de la batiste.
—Je viens de voir le désespoir de la Vertu!...
—Ça a de la vertu, le désespoir? dit-elle en hochant la tête et
se croisant les bras à la Napoléon.
—C’est la pauvre madame Hulot, il lui faut deux cent mille
francs! Sinon le maréchal et le père Fischer se brûlent la cervelle,
et comme tu es un peu la cause de tout cela, ma petite duchesse,
je vais réparer le mal. Oh! c’est une sainte femme, je la
connais, elle me rendra tout.
Au mot Hulot, et aux deux cent mille francs, Valérie eut un regard
qui passa, comme la lueur du canon dans sa fumée, entre ses
longues paupières.
—Qu’a-t-elle donc fait pour t’apitoyer, la vieille! elle t’a montré,
quoi? sa... sa religion!...
—Ne te moque pas d’elle, mon cœur, c’est une bien sainte, une
bien noble et pieuse femme, digne de respect!...
—Je ne suis donc pas digne de respect, moi! dit Valérie en
regardant Crevel d’un air sinistre.
—Je ne dis pas cela, répondit Crevel en comprenant combien
l’éloge de la vertu devait blesser madame Marneffe.
—Moi aussi je suis pieuse, dit Valérie en allant s’asseoir sur un
fauteuil; mais je ne fais pas métier de ma religion, je me cache
pour aller à l’église.
Elle resta silencieuse et ne fit plus attention à Crevel. Crevel,
excessivement inquiet, vint se poser devant le fauteuil où s’était
plongée Valérie et la trouva perdue dans les pensées qu’il avait si
niaisement réveillées.
—Valérie, mon petit ange?...
Profond silence. Une larme assez problématique fut essuyée furtivement.
—Un mot, ma louloutte...
—Monsieur!
—A quoi penses-tu, mon amour?
—Ah! monsieur Crevel, je pense au jour de ma première communion!
Étais-je belle! Étais-je pure! Étais-je sainte!... immaculée!...
ah! si quelqu’un était venu dire à ma mère:—«Votre
fille sera une traînée, elle trompera son mari. Un jour, un
commissaire de police la trouvera dans une petite maison, elle se
vendra à un Crevel pour trahir un Hulot, deux atroces vieillards...»
Pouah!... fi! Elle serait morte avant la fin de la phrase, tant elle
m’aimait, la pauvre femme!
—Calme-toi!
—Tu ne sais pas combien il faut aimer un homme pour imposer
silence à ces remords qui viennent vous pincer le cœur d’une
femme adultère. Je suis fâchée que Reine soit partie; elle t’aurait
dit que, ce matin, elle m’a trouvée les larmes aux yeux et priant
Dieu. Moi, voyez-vous, monsieur Crevel, je ne me moque point
de la religion. M’avez-vous jamais entendue dire un mot de mal à
ce sujet?...
Crevel fit un geste d’approbation.
—Je défends qu’on en parle devant moi... Je blague sur tout
ce qu’on voudra: les rois, la politique, la finance, tout ce qu’il y
a de sacré pour le monde, les juges, le mariage, l’amour, les
jeunes filles, les vieillards!... Mais l’Église... mais Dieu!... Oh! là,
moi, je m’arrête! Je sais bien que je fais mal, que je vous sacrifie
mon avenir... Et vous ne vous doutez pas de l’étendue de mon
amour!
Crevel joignit les mains.
—Ah! il faudrait pénétrer dans mon cœur, y mesurer l’étendue
de mes convictions pour savoir tout ce que je vous sacrifie!... Je
sens en moi l’étoffe d’une Madeleine. Aussi voyez de quel respect
j’entoure les prêtres! Comptez les présents que je fais à l’église!
Ma mère m’a élevée dans la foi catholique, et je comprends Dieu!
C’est à nous autres perverties qu’il parle le plus terriblement.
Valérie essuya deux larmes qui roulèrent sur ses joues. Crevel
fut épouvanté, madame Marneffe se leva, s’exalta.
—Calme-toi, ma louloutte!... tu m’effraies!
Madame Marneffe tomba sur ses genoux.
—Mon Dieu! je ne suis pas mauvaise! dit-elle en joignant les
mains. Daignez ramasser votre brebis égarée, frappez-la, meurtrissez-la,
pour la reprendre aux mains qui la font infâme et adultère,
elle se blottira joyeusement sur votre épaule! elle reviendra
tout heureuse au bercail!
Elle se leva, regarda Crevel, et Crevel eut peur des yeux blancs
de Valérie.
—Et puis, Crevel, sais-tu? Moi, j’ai peur, par moments... La
justice de Dieu s’exerce aussi bien dans ce bas monde que dans
l’autre. Qu’est-ce que je peux attendre de bon de Dieu? Sa vengeance
fond sur la coupable de toutes les manières, elle emprunte
tous les caractères du malheur. Tous les malheurs que ne
s’expliquent pas les imbéciles, sont des expiations. Voilà ce que
me disait ma mère à son lit de mort en me parlant de sa vieillesse.
Et si je te perdais!... ajouta-t-elle en saisissant Crevel par une
étreinte d’une sauvage énergie... Ah! j’en mourrais!
Madame Marneffe lâcha Crevel, s’agenouilla de nouveau devant
son fauteuil, joignit les mains (et dans quelle pose ravissante!), et
dit avec une incroyable onction la prière suivante:—Et vous,
sainte Valérie, ma bonne patronne, pourquoi ne visitez-vous pas
plus souvent le chevet de celle qui vous est confiée? Oh! venez ce
soir, comme vous êtes venue ce matin, m’inspirer de bonnes pensées,
et je quitterai le mauvais sentier, je renoncerai, comme
Madeleine, aux joies trompeuses, à l’éclat menteur du monde,
même à celui que j’aime tant!
—Ma louloutte! dit Crevel.
—Il n’y a plus de louloutte, monsieur! Elle se retourna fière
comme une femme vertueuse, et, les yeux humides de larmes, elle
se montra digne, froide, indifférente.—Laissez-moi, dit-elle en
repoussant Crevel. Quel est mon devoir?... d’être à mon mari.
Cet homme est mourant, et que fais-je? je le trompe au bord de
la tombe. Il croit votre fils à lui... Je vais lui dire la vérité, commencer
par acheter son pardon, avant de demander celui de Dieu.
Quittons-nous!... Adieu, monsieur Crevel!... reprit-elle debout
en tendant à Crevel une main glacée. Adieu, mon ami, nous ne
nous verrons plus que dans un monde meilleur... Vous m’avez dû
quelques plaisirs, bien criminels, maintenant je veux... oui, j’aurai
votre estime...
Crevel pleurait à chaudes larmes.
—Gros cornichon! s’écria-t-elle en poussant un infernal éclat
de rire, voilà la manière dont les femmes pieuses s’y prennent
pour vous tirer une carotte de deux cent mille francs! Et toi, qui
parles du maréchal de Richelieu, cet original de Lovelace, tu te
laisses prendre à ce ponsif-là! comme dit Steinbock. Je t’en arracherais
des deux cent mille francs, moi, si je voulais, grand
imbécile!... Garde donc ton argent! Si tu en as de trop, ce trop
m’appartient! Si tu donnes deux sous à cette femme respectable
qui fait de la piété parce qu’elle a cinquante-sept ans, nous ne
nous reverrons jamais, et tu la prendras pour maîtresse; tu me
reviendras le lendemain tout meurtri de ses caresses anguleuses et
soûl de ses larmes, de ses petits bonnets ginguets, de ses pleurnicheries
qui doivent faire de ses faveurs des averses!...
—Le fait est, dit Crevel, que deux cent mille francs, c’est de
l’argent.
—Elles ont bon appétit, les femmes pieuses!... ah! microscope!
elles vendent mieux leurs sermons que nous ne vendons ce
qu’il y a de plus rare et de plus certain sur la terre, le plaisir...
Et elles font des romans! Non... ah! je les connais, j’en ai vu
chez ma mère! Elles se croient tout permis pour l’église, pour...
Tiens, tu devrais être honteux, ma biche! toi, si peu donnant...
car tu ne m’as pas donné deux cent mille francs en tout, à moi!
—Ah! si, reprit Crevel, rien que le petit hôtel coûtera cela...
—Tu as donc alors quatre cent mille francs? dit-elle d’un air
rêveur.
—Non.
—Eh bien! monsieur, vous vouliez prêter à cette vieille horreur
les deux cent mille francs de mon hôtel? en voilà un crime
de lèse-louloutte!...
—Mais écoute-moi donc!
—Si tu donnais cet argent à quelque bête d’invention philanthropique,
tu passerais pour être un homme d’avenir, dit-elle en
s’animant, et je serais la première à te le conseiller, car tu as trop
d’innocence pour écrire de gros livres politiques qui vous font une
réputation; tu n’as pas assez de style pour tartiner des brochures;
tu pourrais te poser comme tous ceux qui sont dans ton cas, et
qui dorent de gloire leur nom en se mettant à la tête d’une chose
sociale, morale, nationale ou générale. On t’a volé la Bienfaisance,
elle est maintenant trop mal portée... Les petits repris de justice,
à qui l’on fait un sort meilleur que celui des pauvres diables
honnêtes, c’est usé. Je te voudrais voir inventer, pour deux cent
mille francs, une chose plus difficile, une chose vraiment utile.
On parlerait de toi, comme d’un petit manteau bleu, d’un
Montyon, et je serais fière de toi! Mais jeter deux cent mille francs
dans un bénitier, les prêter à une dévote abandonnée de son mari
par une raison quelconque, va! il y a toujours une raison (me
quitte-t-on, moi?), c’est une stupidité qui, dans notre époque, ne
peut germer que dans le crâne d’un ancien parfumeur! Cela sent
son comptoir. Tu n’oserais plus, deux jours après, te regarder
dans ton miroir! Va déposer ton prix à la caisse d’amortissement,
cours, car je ne te reçois plus sans le récépissé de la somme. Va!
et vite, et tôt!
Elle poussa Crevel par les épaules hors de sa chambre, en voyant
sur sa figure l’avarice refleurie. Quand la porte de l’appartement
se ferma, elle dit:—Voilà Lisbeth outre-vengée!... Quel dommage
qu’elle soit chez son vieux maréchal, aurions-nous ri! Ah!
la vieille veut m’ôter le pain de la bouche!... je vais te la secouer,
moi!
Obligé de prendre un appartement en harmonie avec la première
dignité militaire, le maréchal Hulot s’était logé dans un magnifique
hôtel, situé rue du Mont-Parnasse, où il se trouve deux
ou trois maisons princières. Quoiqu’il eût loué tout l’hôtel, il n’en
occupait que le rez-de-chaussée. Lorsque Lisbeth vint tenir la
maison, elle voulut aussitôt sous-louer le premier étage qui, disait-elle,
payerait toute la location, le comte serait alors logé pour
presque rien; mais le vieux soldat s’y refusa. Depuis quelques
mois, le maréchal était travaillé par de tristes pensées. Il avait
deviné la gêne de sa belle-sœur, il en soupçonnait les malheurs
sans en pénétrer la cause. Ce vieillard, d’une sérénité si joyeuse,
devenait taciturne, il pensait qu’un jour sa maison serait l’asile de
la baronne Hulot et de sa fille, et il leur réservait ce premier étage.
La médiocrité de fortune du comte de Forzheim était si connue,
que le ministre de la guerre, le prince de Wissembourg, avait
exigé de son vieux camarade qu’il acceptât une indemnité d’installation.
Hulot employa cette indemnité à meubler le rez-de-chaussée,
où tout était convenable, car il ne voulait pas, selon son expression,
du bâton de maréchal pour le porter à pied. L’hôtel ayant
appartenu sous l’Empire à un sénateur, les salons du rez-de-chaussée
avaient été établis avec une grande magnificence, tous
blanc et or, sculptés, et se trouvaient bien conservés. Le maréchal
y avait mis de beaux vieux meubles analogues. Il gardait sous la
remise une voiture, où sur les panneaux étaient peints les deux
bâtons en sautoir, et il louait des chevaux quand il devait aller in
fiocchi, soit au ministère, soit au château, dans une cérémonie
ou à quelque fête. Ayant pour domestique, depuis trente ans, un
ancien soldat âgé de soixante ans, dont la sœur était sa cuisinière,
il pouvait économiser une dizaine de mille francs qu’il joignait à
un petit trésor destiné à Hortense. Tous les jours le vieillard venait
à pied de la rue du Mont-Parnasse à la rue Plumet par le boulevard;
chaque invalide, en le voyant venir, ne manquait jamais à se
mettre en ligne, à le saluer, et le maréchal récompensait le vieux
soldat par un sourire.
—Qu’est-ce que c’est que celui-là pour qui vous vous alignez?
disait un jour un jeune ouvrier à un vieux capitaine des Invalides.—Je
vais te le dire, gamin, répondit l’officier. Le gamin se posa
comme un homme qui se résigne à écouter un bavard.—En 1809,
dit l’invalide, nous protégions le flanc de la Grande-Armée, commandée
par l’empereur, qui marchait sur Vienne. Nous arrivons à
un pont défendu par une triple batterie de canons étagés sur une
manière de rocher, trois redoutes l’une sur l’autre, et qui enfilaient
le pont. Nous étions sous les ordres du maréchal Masséna. Celui
que tu vois était alors colonel des grenadiers de la garde, et je
marchais avec... Nos colonnes occupaient un côté du fleuve, les
redoutes étaient de l’autre. On a trois fois attaqué le pont, et trois
fois on a boudé. «Qu’on aille chercher Hulot! a dit le maréchal,
il n’y a que lui et ses hommes qui puissent avaler ce morceau-là.»
Nous arrivons. Le dernier général qui se retirait de devant ce pont,
arrête Hulot sous le feu pour lui dire la manière de s’y prendre,
et il embarrassait le chemin.—«Il ne me faut pas de conseils,
mais de la place pour passer,» a dit tranquillement le général en
franchissant le pont en tête de sa colonne. Et puis, rrrran! une
décharge de trente canons sur nous.—Ah! nom d’un petit bonhomme!
s’écria l’ouvrier, ça a dû en faire de ces béquilles!—Si
tu avais entendu dire paisiblement ce mot-là, comme moi, petit,
tu saluerais cet homme jusqu’à terre! Ce n’est pas si connu que le
pont d’Arcole, c’est peut-être plus beau. Et nous sommes arrivés
avec Hulot à la course dans les batteries. Honneur à ceux qui y
sont restés! fit l’officier en ôtant son chapeau. Les Kaiserlicks ont
été étourdis du coup. Aussi l’Empereur a-t-il nommé comte le
vieux que tu vois; il nous a honorés tous dans notre chef, et ceux-ci
ont eu grandement raison de le faire maréchal.—Vive le maréchal!
dit l’ouvrier.—Oh! tu peux crier, va, le maréchal est sourd
à force d’avoir entendu le canon.
Cette anecdote peut donner la mesure du respect avec lequel les
invalides traitaient le maréchal Hulot, à qui ses opinions républicaines
invariables conciliaient les sympathies populaires dans tout
le quartier.
L’affliction, entrée dans cette âme si calme, si pure, si noble,
était un spectacle désolant. La baronne ne pouvait que mentir et
cacher à son beau-frère, avec l’adresse des femmes, toute l’affreuse
vérité. Pendant cette désastreuse matinée, le maréchal, qui dormait
peu comme tous les vieillards, avait obtenu de Lisbeth des
aveux sur la situation de son frère, en lui promettant de l’épouser
pour prix de son indiscrétion. Chacun comprendra le plaisir qu’eut
la vieille fille à se laisser arracher des confidences que, depuis son
entrée au logis, elle voulait faire à son futur; car elle consolidait
ainsi son mariage.
—Votre frère est incurable! criait Lisbeth dans la bonne oreille
du maréchal.
La voix forte et claire de la Lorraine lui permettait de causer
avec le vieillard. Elle fatiguait ses poumons, tant elle tenait à démontrer
à son futur qu’il ne serait jamais sourd avec elle.
—Il a eu trois maîtresses, disait le vieillard, et il avait une
Adeline! Pauvre Adeline!...
—Si vous voulez m’écouter, cria Lisbeth, vous profiterez de
votre influence auprès du prince de Wissembourg pour obtenir à
ma cousine une place honorable; elle en aura besoin, car le traitement
du baron est engagé pour trois ans.
—Je vais aller au Ministère, répondit-il, voir le maréchal, savoir
ce qu’il pense de mon frère, et lui demander son active protection
pour ma sœur. Trouvez une place digne d’elle...
—Les dames de charité de Paris ont formé des associations de
bienfaisance d’accord avec l’archevêque; elles ont besoin d’inspectrices
honorablement rétribuées, employées à reconnaître les vrais
besoins. De telles fonctions conviendraient à ma chère Adeline, elles
seraient selon son cœur.
—Envoyez demander les chevaux! dit le maréchal, je vais m’habiller.
J’irai, s’il le faut, à Neuilly!
—Comme il l’aime! Je la trouverai donc toujours, et partout,
dit la Lorraine.
Lisbeth trônait déjà dans la maison, mais loin des regards du
maréchal. Elle avait imprimé la crainte aux trois serviteurs. Elle
s’était donné une femme de chambre et déployait son activité de
vieille fille en se faisant rendre compte de tout, examinant tout, et
cherchant, en toute chose, le bien-être de son cher maréchal.
Aussi républicaine que son futur, Lisbeth lui plaisait beaucoup par
ses côtés démocratiques, elle le flattait d’ailleurs avec une habileté
prodigieuse; et, depuis deux semaines, le maréchal, qui vivait
mieux, qui se trouvait soigné comme l’est un enfant par sa mère,
avait fini par apercevoir en Lisbeth une partie de son rêve.
—Mon cher maréchal! cria-t-elle en l’accompagnant au perron,
levez les glaces, ne vous mettez pas entre deux airs, faites cela pour
moi!...
Le maréchal, ce vieux garçon, qui n’avait jamais été dorloté,
partit en souriant à Lisbeth, quoiqu’il eût le cœur navré.
En ce moment même, le baron Hulot quittait les bureaux de la
Guerre et se rendait au cabinet du maréchal, prince de Wissembourg,
qui l’avait fait demander. Quoiqu’il n’y eût rien d’extraordinaire
à ce que le ministre mandât un de ses Directeurs généraux,
la conscience de Hulot était si malade, qu’il trouva je ne sais
quoi de sinistre et de froid dans la figure de Mitouflet.
—Mitouflet, comment va le prince? demanda-t-il en fermant
son cabinet et rejoignant l’huissier qui s’en allait en avant.
—Il doit avoir une dent contre vous, monsieur le baron, répondit
l’huissier, car sa voix, son regard, sa figure sont à l’orage...
Hulot devint blême et garda le silence, il traversa l’antichambre,
les salons, et arriva, les pulsations du cœur troublées, à la porte
du cabinet. Le maréchal, alors âgé de soixante et dix ans, les cheveux
entièrement blancs, la figure tannée comme celle des vieillards
de cet âge, se recommandait par un front d’une ampleur telle, que
l’imagination y voyait un champ de bataille. Sous cette coupole
grise, chargée de neige, brillaient, assombris par la saillie très-prononcée
des deux arcades sourcilières, des yeux d’un bleu napoléonien,
ordinairement tristes, pleins de pensées amères et de regrets.
Ce rival de Bernadotte avait espéré se reposer sur un trône.
Mais ces yeux devenaient deux formidables éclairs lorsqu’un grand
sentiment s’y peignait. La voix, presque toujours caverneuse, jetait
alors des éclats stridents. En colère, le prince redevenait soldat, il
parlait le langage du sous-lieutenant Cottin, il ne ménageait plus
rien. Hulot d’Ervy aperçut ce vieux lion, les cheveux épars comme
une crinière, debout à la cheminée, les sourcils contractés, le dos
appuyé au chambranle et les yeux distraits en apparence.
—Me voici à l’ordre, mon prince! dit Hulot gracieusement et
d’un air dégagé.
Le maréchal regarda fixement le directeur sans mot dire pendant
tout le temps qu’il mit à venir du seuil de la porte à quelques
pas de lui. Ce regard de plomb fut comme le regard de Dieu,
Hulot ne le supporta pas, il baissa les yeux d’un air confus.—Il
sait tout, pensa-t-il.
—Votre conscience ne vous dit-elle rien? demanda le maréchal
de sa voix sourde et grave.
—Elle me dit, mon prince, que j’ai probablement tort de faire,
sans vous en parler, des razzias en Algérie. A mon âge et avec mes
goûts, après quarante-cinq ans de services, je suis sans fortune.
Vous connaissez les principes des quatre cents élus de la France.
Ces messieurs envient toutes les positions, ils ont rogné le traitement
des ministres, c’est tout dire!... allez donc leur demander
de l’argent pour un vieux serviteur!... Qu’attendre de gens qui
payent aussi mal qu’elle l’est la magistrature? qui donnent trente
sous par jour aux ouvriers du port de Toulon, quand il y a impossibilité
matérielle d’y vivre à moins de quarante sous pour une famille?
qui ne réfléchissent pas à l’atrocité des traitements d’employés
à six cents, à mille et à douze cents francs dans Paris, et
qui pour eux veulent nos places quand les appointements sont de
quarante mille francs?... enfin, qui refusent à la Couronne un bien
de la Couronne confisqué en 1830 à la Couronne, et un acquêt
fait des deniers de Louis XVI encore! quand on le leur demandait
pour un prince pauvre!... Si vous n’aviez pas de fortune, on vous
laisserait très-bien, mon prince, comme mon frère, avec votre
traitement tout sec, sans se souvenir que vous avez sauvé la Grande-Armée,
avec moi, dans les plaines marécageuses de la Pologne.
—Vous avez volé l’État, vous vous êtes mis dans le cas d’aller
en Cour d’Assises, dit le maréchal, comme ce caissier du Trésor,
et vous prenez cela, monsieur, avec cette légèreté?...
—Quelle différence, monseigneur! s’écria le baron Hulot. Ai-je
plongé les mains dans une caisse qui m’était confiée?...
—Quand on commet de pareilles infamies, dit le maréchal, on
est deux fois coupable, dans votre position, de faire les choses avec
maladresse. Vous avez compromis ignoblement notre haute administration,
qui jusqu’à présent est la plus pure de l’Europe!... Et
cela, monsieur, pour deux cent mille francs et pour une gueuse!...
dit le maréchal d’une voix terrible. Vous êtes Conseiller-d’État, et
l’on punit de mort le simple soldat qui vend les effets du régiment.
Voici ce que m’a dit un jour le colonel Pourin, du deuxième lanciers.
A Saverne, un de ses hommes aimait une petite Alsacienne
qui désirait un châle; la drôlesse fit tant, que ce pauvre diable de
lancier, qui devait être promu maréchal-des-logis-chef, après vingt
ans de services, l’honneur du régiment, a vendu, pour donner ce
châle, des effets de sa compagnie. Savez-vous ce qu’il a fait, le
lancier, baron d’Ervy? il a mangé les vitres d’une fenêtre après les
avoir pilées, et il est mort de maladie, en onze heures, à l’hôpital...
Tâchez, vous, de mourir d’une apoplexie pour que nous puissions
vous sauver l’honneur...
Le baron regarda le vieux guerrier d’un œil hagard, et le maréchal,
voyant cette expression qui révélait un lâche, eut quelque
rougeur aux joues, ses yeux s’allumèrent.
—M’abandonneriez-vous?... dit Hulot en balbutiant.
En ce moment, le maréchal Hulot, ayant appris que son frère et
le ministre étaient seuls, se permit d’entrer; et il alla, comme les
sourds, droit au prince.
—Oh! cria le héros de la campagne de Pologne, je sais ce que
tu viens faire, mon vieux camarade!... Mais tout est inutile...
—Inutile?... répéta le maréchal Hulot qui n’entendit que ce
mot.
—Oui, tu viens me parler pour ton frère; mais sais-tu ce qu’est
ton frère?...
—Mon frère?... demanda le sourd.
—Eh bien! cria le maréchal, c’est un j... f..... indigne de toi!...
Et la colère du maréchal lui fit jeter par les yeux ces regards fulgurants
qui, semblables à ceux de Napoléon, brisaient les volontés
et les cerveaux.
—Tu en as menti, Cottin! répliqua le maréchal Hulot devenu
blême. Jette ton bâton comme je jette le mien!... je suis à tes
ordres.
Le prince alla droit à son vieux camarade, le regarda fixement,
et lui dit dans l’oreille en lui serrant la main:—Es-tu un homme?
—Tu le verras...
—Eh bien! tiens-toi ferme! il s’agit de porter le plus grand
malheur qui pût t’arriver.
Le prince se retourna, prit sur sa table un dossier, le mit entre
les mains du maréchal Hulot en lui criant:—Lis!
Le comte de Forzheim lut la lettre suivante, qui se trouvait sur
le dossier.
A Son Excellence le président du conseil.
(CONFIDENTIELLE.)
Alger, le...
«Mon cher prince, nous avons sur les bras une bien mauvaise
affaire, comme vous le verrez par la procédure que je vous
envoie.
»En résumé, le baron Hulot d’Ervy a envoyé dans la province
d’O... un de ses oncles pour tripoter sur les grains et sur les
fourrages, en lui donnant pour complice un garde-magasin. Ce
garde-magasin a fait des aveux pour se rendre intéressant, et a
fini par s’évader. Le procureur du roi a mené rudement l’affaire,
en ne voyant que deux subalternes en cause; mais Johann Fischer,
oncle de votre Directeur général, se voyant sur le point
d’être traduit en cour d’assises, s’est poignardé dans sa prison
avec un clou.
»Tout aurait été fini là, si ce digne et honnête homme, trompé
vraisemblablement et par son complice et par son neveu, ne s’était
pas avisé d’écrire au baron Hulot. Cette lettre, saisie par le
parquet, a tellement étonné le procureur du roi qu’il est venu
me voir. Ce serait un coup si terrible que l’arrestation et la mise
en accusation d’un Conseiller-d’État, d’un Directeur général qui
compte tant de bons et loyaux services, car il nous a sauvés tous
après la Bérésina en réorganisant l’administration, que je me suis
fait communiquer les pièces.
»Faut-il que l’affaire suive son cours? faut-il, le principal coupable
visible étant mort, étouffer ce procès en faisant condamner
le garde-magasin par contumace?
»Le procureur général consent à ce que les pièces vous soient
transmises; et le baron d’Ervy étant domicilié à Paris, le procès
sera du ressort de votre Cour royale. Nous avons trouvé ce moyen,
assez louche, de nous débarrasser momentanément de la difficulté.
»Seulement, mon cher maréchal, prenez un parti promptement.
On parle déjà beaucoup trop de cette déplorable affaire qui nous
ferait autant de mal qu’elle en causera, si la complicité du grand
coupable, qui n’est encore connue que du procureur de roi, du
juge d’instruction, du procureur général et de moi, venait à s’ébruiter.»
Là, ce papier tomba des mains du maréchal Hulot, il regarda
son frère, il vit qu’il était inutile de compulser le dossier; mais il
chercha la lettre de Johann Fischer, et la lui tendit après l’avoir lue
en deux regards.
«De la prison d’O...
»Mon neveu, quand vous lirez cette lettre, je n’existerai plus.
»Soyez tranquille, on ne trouvera pas de preuves contre vous.
Moi, mort, votre jésuite de Chardin en fuite, le procès s’arrêtera.
La figure de notre Adeline, si heureuse par vous, m’a rendu
la mort très-douce. Vous n’avez plus besoin d’envoyer les deux
cent mille francs. Adieu.
»Cette lettre vous sera remise par un détenu sur qui je crois
pouvoir compter.
»Johann Fischer.»
—Je vous demande pardon, dit avec une touchante fierté le maréchal
Hulot au prince de Wissembourg.
—Allons, tutoie-moi toujours, Hulot! répliqua le ministre en
serrant la main de son vieil ami.—Le pauvre lancier n’a tué que
lui, dit-il en foudroyant Hulot d’Ervy d’un regard.
—Combien avez-vous pris? dit sévèrement le comte de Forzheim
à son frère.
—Deux cent mille francs.
—Mon cher ami, dit le comte en s’adressant au ministre, vous
aurez les deux cent mille francs sous quarante-huit heures. On ne
pourra jamais dire qu’un homme portant le nom de Hulot a fait
tort d’un denier à la chose publique...
—Quel enfantillage! dit le maréchal. Je sais où sont les deux
cent mille francs et je vais les faire restituer. Donnez vos démissions
et demandez votre retraite! reprit-il en faisant voler une
double feuille de papier tellière jusqu’à l’endroit où s’était assis à
la table le Conseiller-d’État dont les jambes flageolaient. Ce serait
une honte pour nous tous que votre procès; aussi ai-je obtenu du
conseil des ministres la liberté d’agir comme je le fais. Puisque vous
acceptez la vie sans l’honneur, sans mon estime, une vie dégradée,
vous aurez la retraite qui vous est due. Seulement faites-vous bien
oublier.
Le maréchal sonna.
—L’employé Marneffe est-il là?
—Oui, monseigneur, dit l’huissier.
—Qu’il entre.
—Vous, s’écria le ministre en voyant Marneffe, et votre femme,
vous avez sciemment ruiné le baron d’Ervy que voici.
—Monsieur le ministre, je vous demande pardon, nous sommes
très-pauvres, je n’ai que ma place pour vivre, et j’ai deux enfants,
dont le petit dernier aura été mis dans ma famille par monsieur le
baron.
—Quelle figure de coquin! dit le prince en montrant Marneffe
au maréchal Hulot. Trêve de discours à la Sganarelle, reprit-il, vous
rendrez deux cent mille francs, ou vous irez en Algérie.
—Mais, monsieur le ministre, vous ne connaissez pas ma
femme, elle a tout mangé. Monsieur le baron invitait tous les jours
six personnes à dîner... On dépensait chez moi cinquante mille
francs par an.
—Retirez-vous, dit le ministre de la voix formidable qui sonnait
la charge au fort des batailles, vous recevrez avis de votre
changement dans deux heures... allez.
—Je préfère donner ma démission, dit insolemment Marneffe;
car c’est trop d’être ce que je suis, et battu; je ne serais pas content,
moi!
Et il sortit.
—Quel impudent drôle, dit le prince.
Le maréchal Hulot, qui pendant cette scène était resté debout,
immobile, pâle comme un cadavre, examinant son frère à la dérobée,
alla prendre la main du prince et lui répéta:—Dans quarante-huit
heures le tort matériel sera réparé; mais l’honneur!
Adieu, maréchal! c’est le dernier coup qui tue... Oui, j’en mourrai,
lui dit-il à l’oreille.
—Pourquoi diantre es-tu venu ce matin? répondit le prince ému.
—Je venais pour sa femme, répliqua le comte en montrant
Hector; elle est sans pain! surtout maintenant.
—Il a sa retraite!
—Elle est engagée!
—Il faut avoir le diable au corps! dit le prince en haussant les
épaules. Quel philtre vous font donc avaler ces femmes-là pour
vous ôter l’esprit? demanda-t-il à Hulot d’Hervy. Comment pouviez-vous,
vous qui connaissez la minutieuse exactitude avec laquelle
l’administration française écrit tout, verbalise sur tout,
consomme des rames de papier pour constater l’entrée et la sortie
de quelques centimes, vous qui déploriez qu’il fallût des centaines
de signatures pour des riens, pour libérer un soldat, pour acheter
des étrilles, comment pouviez-vous donc espérer de cacher un vol
pendant long-temps? Et les journaux! et les envieux! et les gens
qui voudraient voler! Ces femmes-là vous ôtent donc le bon sens?
elles vous mettent donc des coquilles de noix sur les yeux? ou vous
êtes donc fait autrement que nous autres? Il fallait quitter l’Administration
du moment où vous n’étiez plus un homme, mais un
tempérament! Si vous avez joint tant de sottises à votre crime,
vous finirez... je ne veux pas vous dire où.....
—Promets-moi de t’occuper d’elle, Cottin?... demanda le comte
de Forzheim qui n’entendait rien et qui ne pensait qu’à sa belle-sœur.
—Sois tranquille! dit le ministre.
—Eh bien! merci, et adieu!—Venez, monsieur! dit-il à
son frère.
Le prince regarda d’un œil en apparence calme les deux frères,
si différents d’attitude, de conformation et de caractère, le brave
et le lâche, le voluptueux et le rigide, l’honnête et le concussionnaire,
et il se dit:—Ce lâche ne saura pas mourir! et mon
pauvre Hulot, si probe, a la mort dans son sac, lui! Il s’assit dans
son fauteuil et reprit la lecture des dépêches d’Afrique par un
mouvement qui peignait à la fois le sang-froid du capitaine et la
pitié profonde que donne le spectacle des champs de bataille! car
il n’y a rien de plus humain en réalité que les militaires, si rudes
en apparence, et à qui l’habitude de la guerre communique cet
absolu glacial, si nécessaire sur les champs de bataille.
Le lendemain, quelques journaux contenaient, sous des rubriques
différentes, ces différents articles:
M. le baron Hulot d’Ervy vient de demander sa retraite. Les
désordres de la comptabilité de l’administration algérienne qui ont
été signalés par la mort et par la fuite de deux employés ont influé
sur la détermination prise par ce haut fonctionnaire. En apprenant
les fautes commises par des employés, en qui malheureusement il
avait placé sa confiance, M. le baron Hulot a éprouvé dans le cabinet
même du ministre une attaque de paralysie.
M. Hulot d’Ervy, frère du maréchal, compte quarante-cinq ans
de services. Cette résolution, vainement combattue, a été vue avec
regret par tous ceux qui connaissent M. Hulot, dont les qualités
privées égalent les talents administratifs. Personne n’a oublié le
dévouement de l’ordonnateur en chef de la garde impériale à Varsovie,
ni l’activité merveilleuse avec laquelle il a su organiser les
différents services de l’armée improvisée en 1815 par Napoléon.
C’est encore une des gloires de l’époque impériale qui va quitter
la scène. Depuis 1830, M. le baron Hulot n’a cessé d’être une des
lumières nécessaires au Conseil-d’État et au ministère de la guerre.
Alger.—L’affaire dite des fourrages, à laquelle quelques
journaux ont donné des proportions ridicules, est terminée par
la mort du principal coupable. Le sieur Johann Wisch s’est tué
dans sa prison et son complice est en fuite; mais il sera jugé par
contumace.
Wisch, ancien fournisseur des armées, était un honnête homme,
très-estimé, qui n’a pas supporté l’idée d’avoir été la dupe du sieur
Chardin, le garde-magasin en fuite.
Et aux faits-Paris, on lisait ceci:
«M. le maréchal ministre de la guerre, pour éviter à l’avenir
tout désordre, a résolu de créer un bureau des subsistances en
Afrique. On désigne un chef de bureau, M. Marneffe, comme devant
être chargé de cette organisation.»
La succession du baron Hulot excite toutes les ambitions. Cette
direction est, dit-on, promise à M. le comte Martial de La Roche-Hugon,
député, beau-frère de M. le comte de Rastignac. M. Massol,
maître des requêtes, serait nommé Conseiller-d’État, et M. Claude
Vignon maître des requêtes.
De toutes les espèces de canards, la plus dangereuse pour les
journaux de l’Opposition, c’est le canard officiel. Quelque rusés
que soient les journalistes, ils sont parfois les dupes volontaires ou
involontaires de l’habileté de ceux d’entre eux qui, de la Presse,
ont passé, comme Claude Vignon, dans les hautes régions du Pouvoir.
Le journal ne peut être vaincu que par le journaliste. Aussi
doit-on se dire, en travestissant Voltaire:
Le fait-Paris n’est pas ce qu’un vain peuple pense.
Le maréchal Hulot ramena son frère, qui se tint sur le devant
de la voiture, en laissant respectueusement son aîné dans le fond.
Les deux frères n’échangèrent pas une parole. Hector était anéanti.
Le maréchal resta concentré, comme un homme qui rassemble ses
forces et qui les bande pour soutenir un poids écrasant. Rentré
dans son hôtel, il amena, sans dire un mot et par des gestes impératifs,
son frère dans son cabinet. Le comte avait reçu de l’empereur
Napoléon une magnifique paire de pistolets de la manufacture
de Versailles; il tira la boîte, sur laquelle était gravée l’inscription:
Donnée par l’Empereur Napoléon au général Hulot, du
secrétaire où il la mettait, et la montrant à son frère, il lui dit:—Voilà
ton médecin.
Lisbeth, qui regardait par la porte entrebâillée, courut à la
voiture, et donna l’ordre d’aller au grand trot rue Plumet. En
vingt minutes à peu près, elle amena la baronne instruite de la menace
du maréchal à son frère.
Le comte, sans regarder son frère, sonna pour demander son
factotum, le vieux soldat qui le servait depuis trente ans.
—Beaupied, lui dit-il, amène-moi mon notaire, le comte Steinbock,
ma nièce Hortense et l’agent de change du Trésor. Il est dix
heures et demie, il me faut tout ce monde à midi. Prends des voitures...
Et va plus vite que ça!... dit-il en retrouvant une locution
républicaine qu’il avait souvent à la bouche jadis. Et il fit la
moue terrible qui rendait ses soldats attentifs quand il examinait
les genêts de la Bretagne en 1799. (Voir Les Chouans[*].)
[*] Disponible dans le volume XIII de cette collection,
https://www.gutenberg.org/ebooks/71022 (Note de transcription.)
—Vous serez obéi, maréchal, dit Beaupied en mettant le revers
de sa main à son front.
Sans s’occuper de son frère, le vieillard revint dans son cabinet,
prit une clef cachée dans un secrétaire, et ouvrit une cassette en
malachite plaquée sur acier, présent de l’empereur Alexandre. Par
ordre de l’empereur Napoléon, il était venu rendre à l’empereur
russe des effets particuliers pris à la bataille de Dresde, et contre
lesquels Napoléon espérait obtenir Vandamme. Le Czar récompensa
magnifiquement le général Hulot en lui donnant cette cassette, et
lui dit qu’il espérait pouvoir un jour avoir la même courtoisie
pour l’empereur des Français; mais il garda Vandamme. Les armes
impériales de Russie étaient en or sur le couvercle de cette boîte
garnie tout en or. Le maréchal compta les billets de banque et l’or
qui s’y trouvaient; il possédait cent cinquante-deux mille francs!
Il laissa échapper un mouvement de satisfaction. En ce moment,
madame Hulot entra dans un état à attendrir des juges politiques.
Elle se jeta sur Hector, en regardant la boîte de pistolets, et le
maréchal, alternativement, d’un air fou.
—Qu’avez-vous contre votre frère? Que vous a fait mon mari?
dit-elle d’une voix si vibrante que le maréchal l’entendit.
—Il nous a déshonorés tous! répondit le vieux soldat de la
République qui rouvrit par cet effort une de ses blessures. Il a
volé l’État! Il m’a rendu mon nom odieux; il me fait souhaiter de
mourir, il m’a tué... Je n’ai de force que pour accomplir la restitution!...
J’ai été humilié devant le Condé de la République, devant
l’homme que j’estime le plus, et à qui j’ai donné injustement
un démenti, le prince de Wissembourg!... Est-ce rien, cela?
Voilà son compte avec la Patrie!
Il essuya une larme.
—A sa famille maintenant! reprit-il. Il vous arrache le pain que
je vous gardais, le fruit de trente ans d’économies, le trésor de
privations du vieux soldat! Voilà ce que je vous destinais! dit-il en
montrant les billets de banque. Il a tué son oncle Fischer, noble
et digne enfant de l’Alsace, qui n’a pas, comme lui, pu soutenir
l’idée d’une tache à son nom de paysan. Enfin, Dieu, par une clémence
adorable, lui avait permis de choisir un ange entre toutes
les femmes! il a eu le bonheur inouï de prendre pour épouse une
Adeline! et il l’a trahie, il l’a abreuvée de chagrins, il l’a quittée
pour des catins, pour des gourgandines, pour des sauteuses, des
actrices, des Cadine, des Josépha, des Marneffe... Et voilà l’homme
de qui j’ai fait mon enfant, mon orgueil... Va, malheureux, si tu
acceptes la vie infâme que tu t’es faite, sors! Moi! je n’ai pas la
force de maudire un frère que j’ai tant aimé; je suis aussi faible
pour lui que vous l’êtes, Adeline; mais qu’il ne reparaisse plus devant
moi. Je lui défends d’assister à mon convoi, de suivre mon
cercueil. Qu’il ait la pudeur du crime, s’il n’en a pas le remords...
Le maréchal, devenu blême, se laissa tomber sur le divan de son
cabinet, épuisé par ces solennelles paroles. Et, pour la première
fois de sa vie peut-être, deux larmes roulèrent de ses yeux et sillonnèrent
ses joues.
—Mon pauvre oncle Fischer! s’écria Lisbeth qui se mit un
mouchoir sur les yeux.
—Mon frère! dit Adeline en venant s’agenouiller devant le maréchal,
vivez pour moi! Aidez-moi dans l’œuvre que j’entreprendrai
de réconcilier Hector avec la vie, de lui faire racheter ses
fautes!...
—Lui! dit le maréchal, s’il vit, il n’est pas au bout de ses crimes!
Un homme qui a méconnu une Adeline, et qui a éteint en
lui les sentiments du vrai républicain, cet amour du Pays, de la
Famille et du Pauvre que je m’efforçais de lui inculquer, cet
homme est un monstre, un pourceau... Emmenez-le, si vous l’aimez
encore, car je sens en moi une voix qui me crie de charger
mes pistolets et de lui faire sauter la cervelle! En le tuant, je vous
sauverais tous, et je le sauverais de lui-même.
Le vieux maréchal se leva par un mouvement si redoutable, que
la pauvre Adeline s’écria:—Viens, Hector! Elle saisit son mari,
l’emmena, quitta la maison, entraînant le baron, si défait, qu’elle
fut obligée de le mettre en voiture pour le transporter rue Plumet,
où il prit le lit. Cet homme, quasi-dissous, y resta plusieurs jours,
refusant toute nourriture sans dire un mot. Adeline obtenait à
force de larmes qu’il avalât des bouillons; elle le gardait, assise à
son chevet, et ne sentant plus, de tous les sentiments qui naguère
lui remplissaient le cœur, qu’une pitié profonde.
A midi et demi, Lisbeth introduisit dans le cabinet de son
cher maréchal, qu’elle ne quittait pas, tant elle fut effrayée
des changements qui s’opéraient en lui, le notaire et le comte
Steinbock.
—Monsieur le comte, dit le maréchal, je vous prie de signer
l’autorisation nécessaire à ma nièce, votre femme, pour vendre une
inscription de rentes dont elle ne possède encore que la nue propriété.
Mademoiselle Fischer, vous acquiescerez à cette vente en
abandonnant votre usufruit.
—Oui, cher comte, dit Lisbeth sans hésiter.
—Bien, ma chère, répondit le vieux soldat. J’espère vivre assez
pour vous récompenser. Je ne doutais pas de vous: vous êtes une
vraie républicaine, une fille du peuple.
Il prit la main de la vieille fille et y mit un baiser.
—Monsieur Hannequin, dit-il au notaire, faites l’acte nécessaire
sous forme de procuration, que je l’aie d’ici à deux heures, afin
de pouvoir vendre la rente à la Bourse d’aujourd’hui. Ma nièce, la
comtesse, a le titre; elle va venir, elle signera l’acte quand vous
l’apporterez, ainsi que mademoiselle. Monsieur le comte vous accompagnera
chez vous pour vous donner sa signature.
L’artiste, sur un signe de Lisbeth, salua respectueusement le
maréchal et sortit.
Le lendemain, à dix heures du matin, le comte de Forzheim se
fit annoncer chez le prince de Wissembourg et fut aussitôt admis.
—Eh bien! mon cher Hulot, dit le maréchal Cottin en présentant
les journaux à son vieil ami, nous avons, vous le voyez, sauvé
les apparences... Lisez.
Le maréchal Hulot posa les journaux sur le bureau de son vieux
camarade et lui tendit deux cent mille francs.
—Voici ce que mon frère a pris à l’État, dit-il.
—Quelle folie! s’écria le ministre. Il nous est impossible, ajouta-t-il
en prenant le cornet que lui présenta le maréchal et lui parlant
dans l’oreille, d’opérer cette restitution. Nous serions obligés d’avouer
les concussions de votre frère, et nous avons tout fait pour
les cacher...
—Faites-en ce que vous voudrez; mais je ne veux pas qu’il y ait
dans la fortune de la famille Hulot un liard de volé dans les deniers
de l’État, dit le comte.
—Je prendrai les ordres du roi à ce sujet. N’en parlons plus,
répondit le ministre en reconnaissant l’impossibilité de vaincre le
sublime entêtement du vieillard.
—Adieu, Cottin, dit le vieillard en prenant la main du prince
de Wissembourg, je me sens l’âme gelée... Puis, après avoir fait
un pas, il se retourna, regarda le prince qu’il vit ému fortement,
il ouvrit les bras pour l’y serrer, et le prince embrassa le maréchal.—Il
me semble que je dis adieu, dit-il, à toute la Grande-Armée
en ta personne...
—Adieu donc, mon bon et vieux camarade! dit le ministre.
—Oui, adieu, car je vais où sont tous ceux de nos soldats que
nous avons pleurés...
En ce moment, Claude Vignon entra. Les deux vieux débris des
phalanges napoléoniennes se saluèrent gravement en faisant disparaître
toute trace d’émotion.
—Vous avez dû, mon prince, être content des journaux? dit le
futur maître des requêtes. J’ai manœuvré de manière à faire croire
aux feuilles de l’Opposition qu’elles publiaient nos secrets...
—Malheureusement, tout est inutile, répliqua le ministre qui
regarda le maréchal s’en allant par le salon. Je viens de dire un dernier
adieu qui m’a fait bien du mal. Le maréchal Hulot n’a pas trois
jours à vivre, je l’ai bien vu d’ailleurs, hier. Cet homme, une de
ces probités divines, un soldat respecté par les boulets malgré sa bravoure...
tenez... là, sur ce fauteuil!... a reçu le coup mortel, et de
ma main, par un papier!... Sonnez et demandez ma voiture. Je
vais à Neuilly, dit-il en serrant les deux cent mille francs dans son
portefeuille ministériel.
Malgré les soins de Lisbeth, trois jours après, le maréchal Hulot
était mort. De tels hommes sont l’honneur des partis qu’ils ont embrassés.
Pour les républicains, le maréchal était l’idéal du patriotisme;
aussi se trouvèrent-ils tous à son convoi, qui fut suivi d’une
foule immense. L’Armée, l’Administration, la Cour, le Peuple,
tout le monde vint rendre hommage à cette haute vertu, à cette
intacte probité, à cette gloire si pure. N’a pas, qui veut, le peuple
à son convoi. Ces obsèques furent marquées par un de ces témoignages
pleins de délicatesse, de bon goût et de cœur, qui, de
loin en loin, rappellent les mérites et la gloire de la Noblesse française.
Derrière le cercueil du maréchal on vit le vieux marquis de
Montauran, le frère de celui qui, dans la levée de boucliers des
Chouans en 1799, avait été l’adversaire et l’adversaire malheureux
de Hulot. Le marquis, en mourant sous les balles des Bleus, avait
confié les intérêts de son jeune frère au soldat de la République.
(Voir les Chouans.) Hulot avait si bien accepté le testament
verbal du noble, qu’il réussit à sauver les biens de ce jeune
homme, alors émigré. Ainsi, l’hommage de la vieille noblesse française
ne manqua pas au soldat qui, neuf ans auparavant, avait vaincu
Madame.
Cette mort, arrivée quatre jours avant la dernière publication
de son mariage, fut pour Lisbeth le coup de foudre qui brûle la
moisson engrangée avec la grange. La Lorraine, comme il arrive
souvent, avait trop réussi. Le maréchal était mort des coups portés
à cette famille, par elle et par madame Marneffe. La haine de la
vieille fille, qui semblait assouvie par le succès, s’accrut de toutes
ses espérances trompées. Lisbeth alla pleurer de rage chez madame
Marneffe; car elle fut sans domicile, le maréchal ayant subordonné
la durée de son bail à celle de sa vie. Crevel, pour consoler l’amie
de sa Valérie, en prit les économies, les doubla largement, et plaça
ce capital en cinq pour cent, en lui donnant l’usufruit et mettant
la propriété an nom de Célestine. Grâce à cette opération, Lisbeth
posséda deux mille francs de rentes viagères. On trouva, lors de
l’inventaire, un mot du maréchal à sa belle-sœur, à sa nièce Hortense,
et à son neveu Victorin, qui les chargeait de payer, à eux
trois, douze cents francs de rentes viagères à celle qui devait être
sa femme, mademoiselle Lisbeth Fischer.
Adeline, voyant le baron entre la vie et la mort, réussit à
lui cacher pendant quelques jours le décès du maréchal; mais Lisbeth
vint en deuil, et la fatale vérité lui fut révélée onze jours après
les funérailles. Ce coup terrible rendit de l’énergie au malade, il se
leva, trouva toute sa famille réunie au salon, habillée en noir, et
elle devint silencieuse à son aspect. En quinze jours, Hulot, devenu
maigre comme un spectre, offrit à sa famille une ombre de lui-même.
—Il faut prendre un parti, dit-il d’une voix éteinte en s’asseyant
sur un fauteuil et regardant cette réunion où manquaient Crevel
et Steinbock.
—Nous ne pouvons plus rester ici, faisait observer Hortense au
moment où son père se montra, le loyer est trop cher...
—Quant à la question du logement, dit Victorin en rompant ce
pénible silence, j’offre à ma mère...
En entendant ces mots, qui semblaient l’exclure, le baron releva
sa tête inclinée vers le tapis où il contemplait les fleurs sans les voir,
et jeta sur l’avocat un déplorable regard. Les droits du père sont
toujours si sacrés, même lorsqu’il est infâme et dépouillé d’honneur,
que Victorin s’arrêta.
—A votre mère... reprit le baron. Vous avez raison, mon fils!
—L’appartement au-dessus du nôtre, dans notre pavillon, dit
Célestine achevant la phrase de son mari.
—Je vous gêne, mes enfants?... dit le baron avec la douceur
des gens qui se sont condamnés eux-mêmes. Oh! soyez sans inquiétude
pour l’avenir, vous n’aurez plus à vous plaindre de votre
père, et vous ne le reverrez qu’au moment où vous n’aurez plus à
rougir de lui.
Il alla prendre Hortense et la baisa au front. Il ouvrit ses bras à
son fils qui s’y jeta désespérément en devinant les intentions de son
père. Le baron fit un signe à Lisbeth, qui vint, et il l’embrassa au
front. Puis, il se retira dans sa chambre où Adeline, dont l’inquiétude
était poignante, le suivit.
—Mon frère avait raison, Adeline, lui dit-il en la prenant par
la main. Je suis indigne de la vie de famille. Je n’ai pas osé bénir
autrement que dans mon cœur mes pauvres enfants, dont la conduite
a été sublime; dis-leur que je n’ai pu que les embrasser; car,
d’un homme infâme, d’un père qui devient l’assassin, le fléau de
la famille au lieu d’en être le protecteur et la gloire, une bénédiction
pourrait être funeste; mais je les bénirai de loin, tous les jours.
Quant à toi, Dieu seul, car il est tout-puissant, peut te donner des
récompenses proportionnées à tes mérites!... Je te demande pardon,
dit-il en s’agenouillant devant sa femme, lui prenant les mains et
les mouillant de larmes.
—Hector! Hector! tes fautes sont grandes; mais la miséricorde
divine est infinie, et tu peux tout réparer en restant avec moi...
Relève-toi dans des sentiments chrétiens, mon ami... Je suis ta
femme et non ton juge. Je suis ta chose, fais de moi tout ce que tu
voudras, mène-moi où tu iras, je me sens la force de te consoler,
de te rendre la vie supportable, à force d’amour, de soins et de
respect!... Nos enfants sont établis, ils n’ont plus besoin de moi.
Laisse-moi tâcher d’être ton amusement, ta distraction. Permets-moi
de partager les peines de ton exil, de ta misère, pour les adoucir.
Je te serai toujours bonne à quelque chose, ne fût-ce qu’à t’épargner
la dépense d’une servante...
—Me pardonnes-tu, ma chère et bien-aimée Adeline?
—Oui; mais, mon ami, relève-toi!
—Eh bien! avec ce pardon, je pourrai vivre! reprit-il en se
relevant. Je suis rentré dans notre chambre pour que nos enfants ne
fussent pas témoins de l’abaissement de leur père. Ah! voir tous les
jours devant soi un père, criminel comme je le suis, il y a quelque
chose d’épouvantable qui ravale le pouvoir paternel et qui dissout
la famille. Je ne puis donc rester au milieu de vous, je vous quitte
pour vous épargner l’odieux spectacle d’un père sans dignité. Ne
t’oppose pas à ma fuite, Adeline. Ce serait armer toi-même le pistolet
avec lequel je me ferais sauter la cervelle... Enfin! ne me suis
pas dans ma retraite, tu me priverais de la seule force qui me reste,
celle du remords.
L’énergie d’Hector imposa silence à la mourante Adeline. Cette
femme, si grande au milieu de tant de ruines, puisait son courage
dans son intime union avec son mari; car elle le voyait à elle, elle
apercevait la mission sublime de le consoler, de le rendre à la vie
de famille, et de le réconcilier avec lui-même.
—Hector, tu veux donc me laisser mourir de désespoir, d’anxiétés,
d’inquiétudes!... dit-elle en se voyant enlever le principe
de sa force.
—Je te reviendrai, ange descendu du ciel, je crois, exprès pour
moi; je vous reviendrai, sinon riche, du moins dans l’aisance.
Écoute, ma bonne Adeline, je ne puis rester ici par une foule de
raisons. D’abord, ma pension qui sera de six mille francs est engagée
pour quatre ans, je n’ai donc rien. Ce n’est pas tout! je vais
être sous le coup de la contrainte par corps dans quelques jours,
à cause des lettres de change souscrites à Vauvinet... Ainsi, je dois
m’absenter, jusqu’à ce que mon fils, à qui je vais laisser des instructions
précises, ait racheté ces titres. Ma disparition aidera puissamment
cette opération. Lorsque ma pension de retraite sera libre,
lorsque Vauvinet sera payé, je vous reviendrai... Tu décèlerais le
secret de mon exil. Sois tranquille, ne pleure pas, Adeline... Il ne
s’agit que d’un mois...
—Où iras-tu? que feras-tu? que deviendras-tu? qui te soignera,
toi qui n’es plus jeune? Laisse-moi disparaître avec toi, nous irons
à l’étranger, dit-elle.
—Eh bien! nous allons voir, répondit-il.
Le baron sonna, donna l’ordre à Mariette de rassembler tous ses
effets, de les mettre secrètement et promptement dans des malles.
Puis, il pria sa femme, après l’avoir embrassée avec une effusion de
tendresse à laquelle elle n’était pas habituée, de le laisser un moment
seul pour écrire les instructions dont avait besoin Victorin,
en lui promettant de ne quitter la maison qu’à la nuit et avec elle.
Dès que la baronne fut rentrée au salon, le fin vieillard passa par
le cabinet de toilette, gagna l’antichambre et sortit en remettant à
Mariette un carré de papier, sur lequel il avait écrit: «Adressez
mes malles par le chemin de fer de Corbeil, à monsieur Hector,
bureau restant, à Corbeil.» Le baron, monté dans un fiacre, courait
déjà dans Paris, lorsque Mariette vint montrer à la baronne ce
mot, en lui disant que monsieur venait de sortir. Adeline s’élança
dans la chambre en tremblant plus fortement que jamais; ses enfants,
effrayés, l’y suivirent en entendant un cri perçant. On releva
la baronne évanouie, il fallut la mettre au lit, car elle fut prise d’une
fièvre nerveuse qui la tint entre la vie et la mort pendant un mois.
—Où est-il? était la seule parole qu’on obtenait d’elle.
Les recherches de Victorin furent infructueuses. Voici pourquoi.
Le baron s’était fait conduire à la place du Palais-Royal. Là, cet
homme qui retrouva tout son esprit pour accomplir un dessein prémédité
pendant les jours où il était resté dans son lit anéanti de douleur
et de chagrin, traversa le Palais-Royal, et alla prendre une
magnifique voiture de remise, rue Joquelet. D’après l’ordre reçu,
le cocher entra rue de la Ville-l’Évêque, au fond de l’hôtel Josépha,
dont les portes s’ouvrirent, au cri du cocher, pour cette splendide
voiture. Josépha vint, amenée par la curiosité; son valet de chambre
lui avait dit qu’un vieillard impotent, incapable de quitter sa
voiture, la priait de descendre pour un instant.
—Josépha! c’est moi!...
L’illustre cantatrice ne reconnut son Hulot qu’à la voix.
—Comment, c’est toi! mon pauvre vieux?... Ma parole d’honneur,
tu ressembles aux pièces de vingt francs que les juifs d’Allemagne
ont lavées et que les changeurs refusent.
—Hélas! oui, répondit Hulot, je sors des bras de la Mort!
Mais tu es toujours belle, toi! seras-tu bonne?
—C’est selon, tout est relatif! dit-elle.
—Écoute-moi, reprit Hulot. Peux-tu me loger dans une chambre
de domestique, sous les toits, pendant quelques jours? Je suis sans
un liard, sans espérance, sans pain, sans pension, sans femme,
sans enfants, sans asile, sans honneur, sans courage, sans ami, et,
pis que cela! sous le coup de lettres de change...
—Pauvre vieux! c’est bien des sans! Es-tu aussi sans-culotte?
—Tu ris, je suis perdu! s’écria le baron. Je comptais cependant
sur toi, comme Gourville sur Ninon.
—C’est, m’a-t-on dit, demanda Josépha, une femme du monde
qui t’a mis dans cet état-là? Les farceuses s’entendent mieux que nous
à la plumaison du dinde!... Oh! te voilà comme une carcasse
abandonnée par les corbeaux... on voit le jour à travers!
—Le temps presse! Josépha!
—Entre, mon vieux! je suis seule, et mes gens ne te connaissent
pas. Renvoie ta voiture. Est-elle payée?
—Oui, dit le baron en descendant appuyé sur le bras de Josépha.
—Tu passeras, si tu veux, pour mon père, dit la cantatrice
prise de pitié.
Elle fit asseoir Hulot dans le magnifique salon où il l’avait vue
la dernière fois.
—Est-ce vrai, vieux, reprit-elle, que tu as tué ton frère et ton
oncle, ruiné ta famille, surhypothéqué la maison de tes enfants et
mangé la grenouille du gouvernement en Afrique avec la princesse?
Le baron inclina tristement la tête.
—Eh bien! j’aime cela! s’écria Josépha, qui se leva pleine d’enthousiasme.
C’est un brûlage général! C’est sardanapale! c’est
grand! c’est complet! On est une canaille, mais on a du cœur. Eh
bien! moi, j’aime mieux un mange-tout, passionné comme toi pour
les femmes, que ces froids banquiers sans âme qu’on dit vertueux
et qui ruinent des milliers de familles avec leurs rails qui sont de
l’or pour eux et du fer pour les Gogos! Toi! tu n’as ruiné que les
tiens, tu n’as disposé que de toi! et puis tu as une excuse, et physique
et morale...
Elle se posa tragiquement et dit:
C’est Vénus tout entière à sa proie attachée.
—Et voilà! ajouta-t-elle en pirouettant.
Hulot se trouvait absous par le Vice, le Vice lui souriait au milieu
de son luxe effréné. La grandeur des crimes était là, comme
pour les jurés, une circonstance atténuante.
—Est-elle jolie ta femme du monde, au moins? demanda la
cantatrice en essayant pour première aumône de distraire Hulot
dont la douleur la navrait.
—Ma foi, presque autant que toi! répondit finement le baron.
—Et... bien farce? m’a-t-on dit. Que te faisait-elle donc? Est-elle
plus drôle que moi?
—N’en parlons plus, dit Hulot.
—On dit qu’elle a enguirlandé mon Crevel, le petit Steinbock
et un magnifique Brésilien.
—C’est bien possible...
—Elle est dans un hôtel aussi joli que celui-ci, donné par Crevel.
Cette gueuse-là, c’est mon prévôt, elle achève les gens que
j’ai entamés! Voilà, vieux, pourquoi je suis si curieuse de savoir
comment elle est, je l’ai entrevue en calèche au Bois, mais de loin...
C’est, m’a dit Carabine, une voleuse finie! Elle essaie de manger
Crevel! mais elle ne pourra que le grignoter. Crevel est un rat! un
rat bonhomme qui dit toujours oui, et qui n’en fait qu’à sa tête. Il
est vaniteux, il est passionné, mais son argent est froid. On n’a rien
de ces cadets-là que mille ou trois mille francs par mois, et ils s’arrêtent
devant la grosse dépense, comme des ânes devant une rivière.
Ce n’est pas comme toi, mon vieux, tu es un homme à passions,
on te ferait vendre ta patrie! Aussi, vois-tu, je suis prête à tout
faire pour toi! Tu es mon père, tu m’as lancée! c’est sacré. Que te
faut-il? Veux-tu cent mille francs? on s’exterminera le tempérament
pour te les gagner. Quant à te donner la pâtée et la niche,
ce n’est rien. Tu auras ton couvert mis ici tous les jours, tu peux
prendre une belle chambre au second, et tu auras cent écus par
mois pour ta poche.
Le baron, touché de cette réception, eut un dernier accès de
noblesse.
—Non, ma petite, non, je ne suis pas venu pour me faire entretenir,
dit-il.
—A ton âge, c’est un fier triomphe! dit-elle.
—Voici ce que je désire, mon enfant. Ton duc d’Hérouville a
d’immenses propriétés en Normandie, et je voudrais être son régisseur
sous le nom de Thoul. J’ai la capacité, l’honnêteté, car on
prend à son gouvernement, on ne vole pas pour cela dans une
caisse...
—Hé! hé! fit Josépha, qui a bu, boira!
—Enfin, je ne demande qu’à vivre inconnu pendant trois
ans...
—Ça, c’est l’affaire d’un instant, ce soir, après-dîner, dit Josépha,
je n’ai qu’à parler. Le duc m’épouserait si je le voulais; mais
j’ai sa fortune, je veux plus!... son estime. C’est un duc de la haute
école. C’est noble, c’est distingué, c’est grand comme Louis XIV
et comme Napoléon mis l’un sur l’autre, quoique nain. Et puis,
j’ai fait comme la Schontz avec Rochefide: par mes conseils, il
vient de gagner deux millions. Mais écoute-moi, mon vieux pistolet!...
Je te connais, tu aimes les femmes, et tu courras là-bas
après les petites Normandes qui sont des filles superbes; tu te feras
casser les os par les gars ou par les pères, et le duc sera forcé de
te dégommer. Est-ce que je ne vois pas à la manière dont tu me regardes
que le jeune homme n’est pas encore tué chez toi, comme
a dit Fénelon! Cette régie n’est pas ton affaire. On ne rompt pas
comme on veut, vois-tu, vieux, avec Paris, avec nous autres! Tu
crèverais d’ennui à Hérouville!
—Que devenir? demanda le baron, car je ne veux rester chez
toi que le temps de prendre un parti.
—Voyons, veux-tu que je te case à mon idée? Écoute, vieux
chauffeur!...—Il te faut des femmes. Ça console de tout.
Écoute-moi bien. Au bas de la Courtille, rue Saint-Maur-du-Temple,
je connais une pauvre famille qui possède un trésor: une petite
fille, plus jolie que je ne l’étais à seize ans!... Ah! ton œil flambe
déjà! Ça travaille seize heures par jour à broder des étoffes précieuses
pour les marchands de soieries et ça gagne seize sous par
jour, un sou par heure, une misère!... Et ça mange comme les
Irlandais des pommes de terre, mais frites dans de la graisse de
rat, du pain cinq fois la semaine, ça boit de l’eau de l’Ourcq
aux tuyaux de la Ville, parce que l’eau de la Seine est trop chère; et
ça ne peut pas avoir d’établissement à son compte, faute de six ou sept
mille francs. Ça ferait les cent horreurs pour avoir sept ou huit
mille francs. Ta famille et ta femme t’embêtent, n’est-ce pas?...
D’ailleurs, on ne peut pas se voir rien là où l’on était dieu. Un père
sans argent et sans honneur, ça s’empaille et ça se met derrière un
vitrage...
Le baron ne put s’empêcher de sourire à ces atroces plaisanteries.
—Eh bien! la petite Bijou vient demain m’apporter une robe
de chambre brodée, un amour, ils y ont passé six mois, personne
n’aura pareille étoffe! Bijou m’aime, car je lui donne des friandises
et mes vieilles robes. Puis j’envoie des bons de pain, des bons de
bois et de viande à la famille, qui casserait pour moi les deux tibias
à un premier sujet si je le voulais. Je tâche de faire un peu de bien!
Ah! je sais ce que j’ai souffert quand j’avais faim! Bijou m’a versé
dans le cœur ses petites confidences. Il y a chez cette petite fille
l’étoffe d’une figurante de l’Ambigu-Comique. Bijou rêve de porter
de belles robes comme les miennes, et surtout d’aller en voiture.
Je lui dirai:—«Ma petite, veux-tu d’un monsieur de...—Qu’êque-t’as?...
demanda-t-elle en s’interrompant, soixante-douze...
—Je n’ai plus d’âge!
—«Veux-tu, lui dirai-je, d’un monsieur de soixante-douze
ans, bien propret, qui ne prend pas de tabac, sain comme mon
œil, qui vaut un jeune homme? tu te marieras avec lui au Treizième,
il vivra bien gentiment avec vous, il vous donnera sept mille
francs pour être à votre compte, il te meublera un appartement
tout en acajou; puis, si tu es sage, il te mènera quelquefois au spectacle.
Il te donnera cent francs par mois pour toi, et cinquante francs
pour la dépense!» Je connais Bijou, c’est moi-même à quatorze
ans! J’ai sauté de joie quand cet abominable Crevel m’a fait ces
atroces propositions-là! Eh bien! vieux, tu seras emballé là pour
trois ans. C’est sage, c’est honnête, et ça aura d’ailleurs des illusions
pour trois ou quatre ans, pas plus.
Hulot n’hésitait pas, son parti de refuser était pris; mais, pour
remercier la bonne et excellente cantatrice qui faisait le bien à sa
manière, il eut l’air de balancer entre le Vice et la Vertu.
—Ah çà! tu restes froid comme un pavé en décembre! reprit-elle
étonnée. Voyons! tu fais le bonheur d’une famille composée
d’un grand-père qui trotte, d’une mère qui s’use à travailler, et de
deux sœurs, dont une fort laide, qui gagnent à elles deux trente-deux
sous en se tuant les yeux. Ça compense le malheur dont tu
es la cause chez toi, tu rachètes tes fautes en t’amusant comme
une lorette à Mabille.
Hulot, pour mettre un terme à cette séduction, fit le geste de
compter de l’argent.
—Sois tranquille sur les voies et moyens, reprit Josépha. Mon
duc te prêtera dix mille francs: sept mille pour un établissement
de broderie au nom de Bijou, trois mille pour te meubler, et tous
les trois mois, tu trouveras six cent cinquante francs ici sur un
billet. Quand tu recouvreras ta pension, tu rendras au duc ces dix-sept
mille francs-là. En attendant, tu seras heureux comme un coq
en pâte, et perdu dans un trou à ne pas pouvoir être trouvé par la
police! Tu te mettras en grosse redingote de castorine, tu auras
l’air d’être un propriétaire aisé du quartier. Nomme-toi Thoul, si
c’est ta fantaisie. Moi, je te donne à Bijou comme un de mes oncles
venu d’Allemagne en faillite, et tu seras chouchouté comme un
dieu. Voilà, papa!... Qui sait? Peut-être ne regretteras-tu rien?
Si par hasard tu t’ennuyais, garde une de tes belles pelures, tu
viendras ici me demander à dîner et passer la soirée.
—Moi, qui voulais devenir vertueux, rangé!... Tiens, fais-moi
prêter vingt mille francs, et je pars faire fortune en Amérique, à
l’exemple de mon ami d’Aiglemont quand Nucingen l’a ruiné...
—Toi! s’écria Josépha, laisse donc les mœurs aux épiciers, aux
simples tourlouroux, aux citoyens frrrrançais, qui n’ont que la vertu
pour se faire valoir! Toi! tu es né pour être autre chose qu’un jobard,
tu es en homme ce que je suis en femme: un génie gouapeur!
—La nuit porte conseil, nous causerons de tout cela demain.
—Tu vas dîner avec le duc. Mon d’Hérouville te recevra poliment,
comme si tu avais sauvé l’État! et demain tu prendras un
parti. Allons, de la gaieté, mon vieux? La vie est un vêtement:
quand il est sale, on le brosse! quand il est troué, on le raccommode,
mais on reste vêtu tant qu’on peut!
Cette philosophie du vice et son entrain dissipèrent les chagrins
cuisants de Hulot.
Le lendemain à midi, après un succulent déjeuner, Hulot vit
entrer un de ces vivants chefs-d’œuvre que Paris, seul au monde,
peut fabriquer à cause de l’incessant concubinage du Luxe et de la
Misère, du Vice et de l’Honnêteté, du Désir réprimé et de la Tentation
renaissante, qui rend cette ville l’héritière des Ninive, des
Babylone et de la Rome impériale. Mademoiselle Olympe Bijou,
petite fille de seize ans, montra le visage sublime que Raphaël a
trouvé pour ses vierges, des yeux d’une innocence attristée par
des travaux excessifs, des yeux noirs rêveurs, armés de longs cils,
et dont l’humidité se desséchait sous le feu de la Nuit laborieuse,
des yeux assombris par la fatigue; mais un teint de porcelaine
et presque maladif; mais une bouche comme une grenade entr’ouverte,
un sein tumultueux, des formes pleines, de jolies mains,
des dents d’un émail distingué, des cheveux noirs abondants, le
tout ficelé d’indienne à soixante-quinze centimes le mètre, orné
d’une collerette brodée, monté sur des souliers de peau sans
clous, et décoré de gants à vingt-neuf sous. L’enfant, qui ne connaissait
pas sa valeur, avait fait sa plus belle toilette pour venir
chez la grande dame. Le baron, repris par la main griffue de la
Volupté, sentit toute sa vie s’échapper par ses yeux. Il oublia tout
devant cette sublime créature. Il fut comme le chasseur apercevant
le gibier: devant un empereur, on le met en joue!
—Et, lui dit Josépha dans l’oreille, c’est garanti neuf, c’est
honnête! et pas de pain. Voilà Paris! J’ai été ça!
—C’est dit, répliqua le vieillard en se levant et se frottant les
mains.
Quand Olympe Bijou fut partie, Josépha regarda le baron d’un
air malicieux.
—Si tu ne veux pas avoir du désagrément, papa, dit-elle, sois
sévère comme un procureur-général sur son siége. Tiens la petite
en bride, sois Bartholo! Gare aux Auguste, aux Hippolyte, aux
Nestor, aux Victor, à tous les or! Dame! une fois que ça sera vêtu,
nourri, si ça lève la tête, tu seras mené comme un Russe... Je vais
voir à t’emménager. Le duc fait bien les choses; il te prête, c’est-à-dire
il te donne dix mille francs, et il en met huit chez son notaire
qui sera chargé de te compter six cents francs tous les trimestres,
car je te crains. Suis-je gentille?...
—Adorable!
Dix jours après avoir abandonné sa famille, au moment où, tout
en larmes, elle était groupée autour du lit d’Adeline mourante, et
qui disait d’une voix faible: «Que fait-il?» Hector, sous le
nom de Thoul, rue Saint-Maur, se trouvait avec Olympe à la tête
d’un établissement de broderie, sous la déraison sociale Thoul et
Bijou.
Victorin Hulot reçut, du malheur acharné sur sa famille, cette
dernière façon qui perfectionne ou qui démoralise l’homme. Il
devint parfait. Dans les grandes tempêtes de la vie, on imite les capitaines
qui, par les ouragans, allègent le navire des grosses marchandises.
L’avocat perdit son orgueil intérieur, son assurance visible,
sa morgue d’orateur et ses prétentions politiques. Enfin il fut
en homme ce que sa mère était en femme. Il résolut d’accepter sa
Célestine, qui, certes, ne réalisait pas son rêve; et jugea sainement
la vie en voyant que la loi commune oblige à se contenter en toutes
choses d’à peu près. Il se jura donc à lui-même d’accomplir ses
devoirs, tant la conduite de son père lui fit horreur. Ces sentiments
se fortifièrent au chevet du lit de sa mère, le jour où elle fut sauvée.
Ce premier bonheur ne vint pas seul. Claude Vignon, qui, tous les
jours, prenait de la part du prince de Wissembourg le bulletin de
la santé de madame Hulot, pria le député réélu de l’accompagner
chez le ministre.—Son Excellence, lui dit-il, désire avoir une
conférence avec vous sur vos affaires de famille. Victorin Hulot et
le ministre se connaissaient depuis long-temps; aussi le maréchal
le reçut-il avec une affabilité caractéristique et de bon augure.
—Mon ami, dit le vieux guerrier, j’ai juré, dans ce cabinet, à
votre oncle le maréchal, de prendre soin de votre mère. Cette
sainte femme va recouvrer la santé, m’a-t-on dit, le moment est
venu de panser vos plaies. J’ai là deux cent mille francs pour vous,
je vais vous les remettre.
L’avocat fit un geste digne de son oncle le maréchal.
—Rassurez-vous, dit le prince en souriant. C’est un fidéicommis.
Mes jours sont comptés, je ne serai pas toujours là, prenez
donc cette somme, et remplacez-moi dans le sein de votre famille.
Vous pouvez vous servir de cet argent pour payer les hypothèques
qui grèvent votre maison. Ces deux cent mille francs appartiennent
à votre mère et à votre sœur. Si je donnais cette somme à madame
Hulot, son dévouement à son mari me ferait craindre de la voir
dissipée; et l’intention de ceux qui la rendent est que ce soit le pain
de madame Hulot et celui de sa fille, la comtesse de Steinbock.
Vous êtes un homme sage, le digne fils de votre noble mère, le
vrai neveu de mon ami le maréchal, vous êtes bien apprécié ici,
mon cher ami, comme ailleurs. Soyez donc l’ange tutélaire de votre
famille, acceptez le legs de votre oncle et le mien.
—Monseigneur, dit Hulot en prenant la main du ministre et la
lui serrant, des hommes comme vous savent que les remercîments
en paroles ne signifient rien, la reconnaissance se prouve.
—Prouvez-moi la vôtre! dit le vieux soldat.
—Que faut-il faire?
—Accepter mes propositions, dit le ministre. On veut vous
nommer avocat du Contentieux de la Guerre, qui, dans la partie
du Génie, se trouve surchargée d’affaires litigieuses à cause des fortifications
de Paris; puis avocat consultant de la préfecture de police,
et conseil de la liste civile. Ces trois fonctions vous constitueront
dix-huit mille francs de traitement et ne vous enlèveront point
votre indépendance. Vous voterez à la Chambre selon vos opinions
politiques et votre conscience... Agissez en toute liberté, allez!
nous serions bien embarrassés si nous n’avions pas une Opposition
nationale! Enfin, un mot de votre oncle, écrit quelques heures
avant qu’il ne rendît le dernier soupir, m’a tracé ma conduite envers
votre mère, que le maréchal aimait bien!... Mesdames Popinot,
de Rastignac, de Navarreins, d’Espard, de Grandlieu, de Carigliano,
de Lenoncourt et de La Bâtie ont créé pour votre chère mère
une place d’inspectrice de bienfaisance. Ces présidentes de Sociétés
de bonnes œuvres ne peuvent pas tout faire, elles ont besoin d’une
dame probe qui puisse les suppléer activement, aller visiter les
malheureux, savoir si la charité n’est pas trompée, vérifier si les
secours sont bien remis à ceux qui les ont demandés, pénétrer chez
les pauvres honteux, etc. Votre mère remplira la mission d’un ange,
elle n’aura de rapports qu’avec messieurs les curés et les dames de
charité; on lui donnera six mille francs par an, et ses voitures seront
payées. Vous voyez, jeune homme, que, du fond de son tombeau,
l’homme pur, l’homme noblement vertueux protége encore
sa famille. Des noms tels que celui de votre oncle sont et doivent
être une égide contre le malheur dans les sociétés bien organisées.
Suivez donc les traces de votre oncle, persistez-y, car vous y êtes!
je le sais.
—Tant de délicatesse, prince, ne m’étonne pas chez l’ami de
mon oncle, dit Victorin. Je tâcherai de répondre à toutes vos
espérances.
—Allez promptement consoler votre famille!... Ah! dites-moi,
reprit le prince en échangeant une poignée de main avec Victorin,
votre père a disparu?
—Hélas! oui.
—Tant mieux. Ce malheureux a eu, ce qui ne lui manque pas
d’ailleurs, de l’esprit.
—Il a des lettres de change à craindre.
—Ah! vous recevrez, dit le maréchal, six mois d’honoraires de
vos trois places. Ce payement anticipé vous aidera sans doute à retirer
ces titres des mains de l’usurier. Je verrai d’ailleurs Nucingen,
et peut-être pourrai-je dégager la pension de votre père, sans
qu’il en coûte un liard ni à vous ni à mon ministère. Le pair de
France n’a pas tué le banquier, Nucingen est insatiable, et il demande
une concession de je ne sais quoi...
A son retour, rue Plumet, Victorin put donc accomplir son projet
de prendre chez lui sa mère et sa sœur.
Le jeune et célèbre avocat possédait, pour toute fortune, un des
plus beaux immeubles de Paris, une maison achetée en 1834, en
prévision de son mariage, et située sur le boulevard, entre la rue
de la Paix et la rue Louis-le-Grand. Un spéculateur avait bâti sur
la rue et sur le boulevard deux maisons, au milieu desquelles se
trouvait, entre deux jardinets et des cours, un magnifique pavillon,
débris des splendeurs du grand hôtel de Verneuil. Hulot fils, sûr
de la dot de mademoiselle Crevel, acheta pour un million, aux
criées, cette superbe propriété, sur laquelle il paya cinq cent mille
francs. Il se logea dans le rez-de-chaussée du pavillon, en croyant
pouvoir achever le payement de son prix avec les loyers; mais si
les spéculations en maisons à Paris sont sûres, elles sont lentes ou
capricieuses, car elles dépendent de circonstances imprévisibles.
Ainsi que les flâneurs parisiens ont pu le remarquer, le boulevard
entre la rue Louis-le-Grand et la rue de la Paix fructifia tardivement;
il se nettoya, s’embellit avec tant de peine, que le Commerce
ne vint étaler là qu’en 1840 ses splendides devantures, l’or des
changeurs, les féeries de la mode et le luxe effréné de ses boutiques.
Malgré deux cent mille francs offerts à sa fille par Crevel
dans le temps où son amour-propre était flatté de ce mariage et
lorsque le baron ne lui avait pas encore pris Josépha; malgré deux
cent mille francs payés par Victorin en sept ans, la dette qui pesait
sur l’immeuble s’élevait encore à cinq cent mille francs, à cause du
dévouement du fils pour le père. Heureusement l’élévation continue
des loyers, la beauté de la situation, donnaient en ce moment toute
leur valeur aux deux maisons. La spéculation se réalisait à huit ans
d’échéance pendant lesquels l’avocat s’était épuisé à payer des intérêts
et des sommes insignifiantes sur le capital dû. Les marchands
proposaient eux-mêmes des loyers avantageux pour les boutiques,
à condition de porter les baux à dix-huit années de jouissance. Les
appartements acquéraient du prix par le changement du centre des
affaires, qui se fixait alors entre la Bourse et la Madeleine, désormais
le siége du pouvoir politique et de la finance à Paris. La
somme remise par le ministre, jointe à l’année payée d’avance et
aux pots-de-vin consentis par les locataires, allaient réduire la dette
de Victorin à deux cent mille francs. Les deux immeubles de produit
entièrement loués devaient donner cent mille francs par an.
Encore deux années, pendant lesquelles Hulot fils allait vivre de ses
honoraires doublés par les places du maréchal, il se trouverait dans
une position superbe. C’était la manne tombée du ciel. Victorin
pouvait donner à sa mère tout le premier étage du pavillon, et à sa
sœur le deuxième, où Lisbeth aurait deux chambres. Enfin, tenue
par la cousine Bette, cette triple maison supporterait toutes ses
charges et présenterait une surface honorable, comme il convenait
au célèbre avocat. Les astres du Palais s’éclipsaient rapidement;
et Hulot fils, doué d’une parole sage, d’une probité sévère, était
écouté par les juges et par les conseillers; il étudiait ses affaires, il
ne disait rien qu’il ne pût prouver, il ne plaidait pas indifféremment
toutes les causes, il faisait enfin honneur au barreau.
Son habitation, rue Plumet, était tellement odieuse à la baronne,
qu’elle se laissa transporter rue Louis-le-Grand. Par les soins de
son fils, Adeline occupa donc un magnifique appartement; on lui
sauva tous les détails matériels de l’existence, car Lisbeth accepta
la charge de recommencer les tours de force économiques accomplis
chez madame Marneffe, en voyant un moyen de faire peser sa
sourde vengeance sur ces trois si nobles existences, objet d’une
haine attisée par le renversement de toutes ses espérances. Une fois
par mois, elle alla voir Valérie, chez qui elle fut envoyée par Hortense
qui voulait avoir des nouvelles de Wenceslas, et par Célestine,
excessivement inquiète de la liaison avouée et reconnue de son
père avec une femme à qui sa belle-mère et sa belle-sœur devaient
leur ruine et leur malheur. Comme on le suppose, Lisbeth
profita de cette curiosité pour voir Valérie aussi souvent qu’elle le
voulait.
Vingt mois environ se passèrent, pendant lesquels la santé de la
baronne se raffermit, sans que néanmoins son tremblement nerveux
cessât. Elle se mit au courant de ses fonctions, qui présentaient
de nobles distractions à sa douleur et un aliment aux divines
facultés de son âme. Elle y vit d’ailleurs un moyen de retrouver
son mari, par suite des hasards qui la conduisaient dans tous les
quartiers de Paris. Pendant ce temps, les lettres de change de
Vauvinet furent payées, et la pension de six mille francs, liquidée
au profit du baron Hulot, fut presque libérée. Victorin acquittait
toutes les dépenses de sa mère, ainsi que celles d’Hortense, avec
les dix mille francs d’intérêt du capital remis par le maréchal en
fidéicommis. Or, les appointements d’Adeline étant de six mille
francs, cette somme, jointe aux six mille francs de la pension du
baron, devait bientôt produire un revenu de douze mille francs par
an, quittes de toute charge, à la mère et à la fille. La pauvre femme
aurait eu presque le bonheur, sans ses perpétuelles inquiétudes
sur le sort du baron, qu’elle aurait voulu faire jouir de la fortune
qui commençait à sourire à la famille, sans le spectacle de
sa fille abandonnée, et sans les coups terribles que lui portait innocemment
Lisbeth, dont le caractère infernal se donnait pleine
carrière.
Une scène qui se passa dans le commencement du mois de mars
1843 va d’ailleurs expliquer les effets produits par la haine persistante
et latente de Lisbeth, toujours aidée par madame Marneffe.
Deux grands événements s’étaient accomplis chez madame Marneffe.
D’abord, elle avait mis au monde un enfant non viable, dont
le cercueil lui valait deux mille francs de rente. Puis, quant au
sieur Marneffe, onze mois auparavant, voici la nouvelle que Lisbeth
avait donnée à la famille au retour d’une exploration à l’hôtel Marneffe.—«Ce
matin, cette affreuse Valérie, avait-elle dit, a fait
demander le docteur Bianchon pour savoir si les médecins, qui, la
veille, ont condamné son mari, ne se trompaient point. Ce docteur
a dit que cette nuit même cet homme immonde appartiendrait à
l’enfer qui l’attend. Le père Crevel et madame Marneffe ont reconduit
le médecin à qui votre père, ma chère Célestine, a donné
cinq pièces d’or pour cette bonne nouvelle. Rentré dans le salon,
Crevel a battu des entrechats comme un danseur; il a embrassé
cette femme, et il criait: «Tu seras donc enfin madame Crevel!...»
Et à moi, quand elle nous a laissés seuls en allant reprendre
sa place au chevet de son mari qui râlait, votre honorable père
m’a dit:—«Avec Valérie pour femme, je deviendrai pair de
France! J’achète une terre que je guette, la terre de Presles, que
veut vendre madame de Serizy. Je serai Crevel de Presles, je deviendrai
membre du Conseil général de Seine-et-Oise et député.
J’aurai un fils! Je serai tout ce que je voudrai être.—Eh bien!
lui ai-je dit, et votre fille?—Bah! c’est une fille, a-t-il répondu,
et elle est devenue par trop une Hulot, et Valérie a ces gens-là en
horreur... Mon gendre n’a jamais voulu venir ici, pourquoi fait-il
le Mentor, le Spartiate, le puritain, le philanthrope? D’ailleurs,
j’ai rendu mes comptes à ma fille, et elle a reçu toute la fortune
de sa mère et deux cent mille francs de plus! Aussi suis-je maître
de me conduire à ma guise. Je jugerai mon gendre et ma fille lors
de mon mariage; comme ils feront, je ferai. S’ils sont bons pour
leur belle-mère, je verrai! Je suis un homme, moi!» Enfin toutes
ses bêtises! et il se posait comme Napoléon sur la colonne!» Les
dix mois du veuvage officiel, ordonnés par le Code Napoléon, étaient
expirés depuis quelques jours. La terre de Presles avait été achetée.
Victorin et Célestine avaient envoyé le matin même Lisbeth chercher
des nouvelles chez madame Marneffe sur le mariage de cette
charmante veuve avec le maire de Paris, devenu membre du Conseil
général de Seine-et-Oise.
Célestine et Hortense, dont les liens d’affection s’étaient resserrés
par l’habitation sous le même toit, vivaient presque ensemble. La
baronne, entraînée par un sentiment de probité qui lui faisait exagérer
les devoirs de sa place, se sacrifiait aux œuvres de bienfaisance
dont elle était l’intermédiaire, elle sortait presque tous les
jours de onze heures à cinq heures. Les deux belles-sœurs, réunies
par les soins à donner à leurs enfants, qu’elles surveillaient en
commun, restaient et travaillaient donc ensemble au logis. Elles en
étaient arrivées à penser tout haut, en offrant le touchant accord
de deux sœurs, l’une heureuse, l’autre mélancolique. Belle, pleine
de vie débordante, animée, rieuse et spirituelle, la sœur malheureuse
semblait démentir sa situation réelle par son extérieur; de
même que la mélancolique, douce et calme, égale comme la raison,
habituellement pensive et réfléchie, eût fait croire à des peines
secrètes. Peut-être ce contraste contribuait-il à leur vive amitié.
Ces deux femmes se prêtaient l’une à l’autre ce qui leur manquait.
Assises dans un petit kiosque au milieu du jardinet que la truelle
de la spéculation avait respecté par un caprice du constructeur,
qui croyait conserver ces cent pieds carrés pour lui-même, elles
jouissaient de ces premières pousses des lilas, fête printanière qui
n’est savourée dans toute son étendue qu’à Paris, où, durant six
mois, les Parisiens ont vécu dans l’oubli de la végétation, entre les
falaises de pierre où s’agite leur océan humain.
—Célestine, disait Hortense en répondant à une observation de
sa belle-sœur qui se plaignait de savoir son mari par un si beau
temps à la Chambre, je trouve que tu n’apprécies pas assez ton
bonheur. Victorin est un ange, et tu le tourmentes parfois.
—Ma chère, les hommes aiment à être tourmentés! Certaines
tracasseries sont une preuve d’affection. Si ta pauvre mère avait été
non pas exigeante, mais toujours près de l’être, vous n’eussiez sans
doute pas eu tant de malheurs à déplorer.
—Lisbeth ne revient pas! Je vais chanter la chanson de Marlborough!
dit Hortense. Comme il me tarde d’avoir des nouvelles de
Wenceslas... De quoi vit-il? il n’a rien fait depuis deux ans.
—Victorin l’a, m’a-t-il dit, aperçu l’autre jour avec cette
odieuse femme, et il suppose qu’elle l’entretient dans la paresse...
Ah! si tu voulais, chère sœur, tu pourrais encore ramener ton
mari.
Hortense fit un signe de tête négatif.
—Crois-moi, ta situation deviendra bientôt intolérable, dit Célestine
en continuant. Dans le premier moment, la colère et le
désespoir, l’indignation t’ont prêté des forces. Les malheurs inouïs
qui depuis ont accablé notre famille: deux morts, la ruine, la catastrophe
du baron Hulot, ont occupé ton esprit et ton cœur; mais,
maintenant que tu vis dans le calme et le silence, tu ne supporteras
pas facilement le vide de ta vie; et, comme tu ne peux pas, que
tu ne veux pas sortir du sentier de l’honneur, il faudra bien se réconcilier
avec Wenceslas. Victorin, qui t’aime tant, est de cet
avis. Il y a quelque chose de plus fort que nos sentiments, c’est la
nature!
—Un homme si lâche! s’écria la fière Hortense. Il aime cette
femme parce qu’elle le nourrit... Elle a donc payé ses dettes? elle!...
Mon Dieu! je pense nuit et jour à la situation de cet homme! Il
est le père de mon enfant, et il se déshonore...
—Vois ta mère, ma petite... reprit Célestine.
Célestine appartenait à ce genre de femmes qui, lorsqu’on leur
a donné des raisons assez fortes pour convaincre des paysans bretons,
recommencent pour la centième fois leur raisonnement primitif.
Le caractère de sa figure un peu plate, froide et commune,
ses cheveux châtain-clair disposés en bandeaux roides, la couleur
de son teint, tout indiquait en elle la femme raisonnable, sans
charme, mais aussi sans faiblesse.
—La baronne voudrait bien être près de son mari déshonoré,
le consoler, le cacher dans son cœur à tous les regards, dit Célestine
en continuant. Elle a fait arranger là-haut la chambre de monsieur
Hulot, comme si, d’un jour à l’autre, elle allait le retrouver
et l’y installer.
—Oh! ma mère est sublime! répondit Hortense, elle est sublime,
à chaque instant, tous les jours, depuis vingt-six ans; mais
je n’ai pas ce tempérament-là... Que veux-tu? je m’emporte quelquefois
contre moi-même. Ah! tu ne sais pas ce que c’est, Célestine,
que d’avoir à pactiser avec l’infamie!
—Et mon père!... reprit tranquillement Célestine. Il est certainement
dans la voie où le tien a péri! Mon père a dix ans de
moins que le baron, il a été commerçant, c’est vrai; mais comment
cela finira-t-il? Cette madame Marneffe a fait de mon père son
chien, elle dispose de sa fortune, de ses idées, et rien ne peut
éclairer mon père. Enfin, je tremble d’apprendre que les bans de
son mariage sont publiés! Mon mari tente un effort, il regarde
comme un devoir de venger la société, la famille, et de demander
compte à cette femme de tous ses crimes. Ah! chère Hortense, de
nobles esprits comme celui de Victorin, des cœurs comme les nôtres
comprennent trop tard le monde et ses moyens! Ceci, chère
sœur, est un secret, je te le confie, car il t’intéresse; mais que pas
une parole, pas un geste ne le révèle ni à Lisbeth, ni à ta mère, à
personne, car...
—Voici Lisbeth! dit Hortense. Eh bien! cousine, comment va
l’enfer de la rue Barbet?
—Mal pour vous, mes enfants. Ton mari, ma bonne Hortense,
est plus ivre que jamais de cette femme, qui, j’en conviens, éprouve
pour lui une passion folle. Votre père, chère Célestine, est d’un
aveuglement royal. Ceci n’est rien, c’est ce que je vais observer
tous les quinze jours, et vraiment je suis heureuse de n’avoir jamais
su ce qu’est un homme... C’est de vrais animaux! Dans cinq jours
d’ici, Victorin et vous, chère petite, vous aurez perdu la fortune
de votre père!
—Les bans sont publiés?... dit Célestine.
—Oui, répondit Lisbeth. Je viens de plaider votre cause. J’ai
dit à ce monstre, qui marche sur les traces de l’autre, que, s’il
voulait vous sortir de l’embarras où vous étiez, en libérant votre
maison, vous en seriez reconnaissants, que vous recevriez votre
belle-mère...
Hortense fit un geste d’effroi.
—Victorin avisera... répondit Célestine froidement.
—Savez-vous ce que monsieur le maire m’a répondu? reprit
Lisbeth:—«Je veux les laisser dans l’embarras, on ne dompte
les chevaux que par la faim, le défaut de sommeil et le sucre!»
Le baron Hulot valait mieux que monsieur Crevel. Ainsi, mes pauvres
enfants, faites votre deuil de la succession. Et quelle fortune!
Votre père a payé les trois millions de la terre de Presles, et il lui
reste trente mille francs de rente! Oh! il n’a pas de secrets pour
moi! Il parle d’acheter l’hôtel de Navarreins, rue du Bac. Madame
Marneffe possède, elle, quarante mille francs de rente.—Ah!
voilà notre ange gardien, voici ta mère!... s’écria-t-elle en entendant
le roulement d’une voiture.
La baronne, en effet, descendit bientôt le perron et vint se joindre
au groupe de la famille. A cinquante-cinq ans, éprouvée par tant
de douleurs, tressaillant sans cesse comme si elle était saisie d’un
frisson de fièvre, Adeline, devenue pâle et ridée, conservait une
belle taille, des lignes magnifiques et sa noblesse naturelle. On disait
en la voyant:—Elle a dû être bien belle! Dévorée par le
chagrin d’ignorer le sort de son mari, de ne pouvoir lui faire partager
dans cette oasis parisienne, dans la retraite et le silence, le
bien-être dont sa famille allait jouir, elle offrait la suave majesté
des ruines. A chaque lueur d’espoir évanouie, à chaque recherche
inutile, Adeline tombait dans des mélancolies noires qui désespéraient
ses enfants. La baronne, partie le matin avec une espérance,
était impatiemment attendue. Un intendant-général, l’obligé de
Hulot, à qui ce fonctionnaire devait sa fortune administrative,
disait avoir aperçu le baron dans une loge au théâtre de l’Ambigu-Comique
avec une femme d’une beauté splendide. Adeline était
allée chez le baron Vernier. Ce haut fonctionnaire, tout en affirmant
avoir vu son vieux protecteur, et prétendant que sa manière
d’être avec cette femme pendant la représentation accusait un mariage
clandestin, venait de dire à madame Hulot que son mari,
pour éviter de le rencontrer, était sorti bien avant la fin du spectacle.—Il
était comme un homme en famille, et sa mise annonçait
une gêne cachée, ajouta-t-il en terminant.
—Eh bien? dirent les trois femmes à la baronne.
—Eh bien! monsieur Hulot est à Paris; et c’est déjà pour moi,
répondit Adeline, un éclair de bonheur que de le savoir près de
nous.
—Il ne paraît pas s’être amendé! dit Lisbeth quand Adeline
eut fini de raconter son entrevue avec le baron Vernier, il se sera
mis avec une petite ouvrière. Mais où peut-il prendre de l’argent?
Je parie qu’il en demande à ses anciennes maîtresses, à mademoiselle
Jenny Cadine ou à Josépha.
La baronne eut un redoublement dans le jeu constant de ses
nerfs, elle essuya les larmes qui lui vinrent aux yeux, et les leva
douloureusement vers le ciel.
—Je ne crois pas qu’un grand-officier de la Légion-d’Honneur
soit descendu si bas, dit-elle.
—Pour son plaisir, reprit Lisbeth, que ne ferait-il pas? il a volé
l’État, il volera les particuliers, il assassinera peut-être.
—Oh! Lisbeth! s’écria la baronne, garde ces pensées-là pour
toi.
En ce moment, Louise vint jusqu’au groupe formé par la famille,
auquel s’étaient joints les deux petits Hulot et le petit Wenceslas
pour voir si les poches de leur grand’mère contenaient des
friandises.
—Qu’y a-t-il, Louise?... demanda-t-on.
—C’est un homme qui demande mademoiselle Fischer.
—Quel homme est-ce? dit Lisbeth.
—Mademoiselle, il est en haillons, il a du duvet sur lui comme
un matelassier, il a le nez rouge, il sent le vin et l’eau-de-vie...
C’est un de ces ouvriers qui travaillent à peine la moitié de la semaine.
Cette description peu engageante eut pour effet de faire aller
vivement Lisbeth dans la cour de la maison de la rue Louis-le-Grand,
où elle trouva l’homme fumant une pipe dont le culotage
annonçait un artiste en fumerie.
—Pourquoi venez-vous ici, père Chardin? lui dit-elle. Il est
convenu que vous serez tous les premiers samedis de chaque mois
à la porte de l’hôtel Marneffe, rue Barbet-de-Jouy; j’en arrive après
y être restée cinq heures, et vous n’y êtes pas venu?...
—J’y suit été, ma respectable et charitable demoiselle! répondit
le matelassier; maiz-i-le y avait une poule d’honneur au café
des Savants, rue du Cœur-Volant, et chacun a ses passions. Moi
c’est le billard. Sans le billard, je mangerais dans l’argent; car,
saisissez bien ceci! dit-il en cherchant un papier dans le gousset
de son pantalon déchiré, le billard entraîne le petit verre et la
prune à l’eau-de-vie... C’est ruineux, comme toutes les belles
choses, par les accessoires. Je connais la consigne, mais le vieux
est dans un si grand embarras, que je suis venu sur le terrain défendu...
Si notre crin était tout crin, on se laisserait dormir dessus;
mais il a du mélange! Dieu n’est pas pour tout le monde, comme
on dit, il a des préférences; c’est son droit. Voici l’écriture de
votre parent estimable et très-ami du matelas... C’est là son opinion
politique.
Le père Chardin essaya de tracer dans l’atmosphère des zigzags
avec l’index de sa main droite.
Lisbeth, sans écouter, lisait ces deux lignes:
«Chère cousine, soyez ma providence! Donnez-moi trois cents
francs aujourd’hui.
»Hector.»
—Pourquoi veut-il tant d’argent?
—Le popriétaire! dit le père Chardin qui tâchait toujours de
dessiner des arabesques. Et puis, mon fils est revenu de l’Algérie
par l’Espagne, Bayonne et... il n’a rien pris, contre son habitude;
car, c’est un guerdin fini, sous votre respect, mon fils. Que
voulez-vous? il a faim; mais il va vous rendre ce que nous lui prêterons,
car il veut faire une comme on dite; il a des idées qui
peuvent le mener loin...
—En police correctionnelle! reprit Lisbeth. C’est l’assassin de
mon oncle! je ne l’oublierai pas.
—Lui, saigner un poulet! il ne le pourrait pas!... respectable
demoiselle.
—Tenez! voilà trois cents francs, dit Lisbeth en tirant quinze
pièces d’or de sa bourse. Allez-vous-en, et ne revenez jamais ici...
Elle accompagna le père du garde-magasin des vivres d’Oran
jusqu’à la porte, où elle désigna le vieillard ivre au concierge.
—Toutes les fois que cet homme-là viendra, si, par hasard, il
vient, vous ne laisserez pas entrer, et vous lui direz que je n’y
suis pas. S’il cherchait à savoir si monsieur Hulot fils, si madame
la baronne Hulot demeurent ici, vous lui répondriez que vous ne
connaissez pas ces personnes-là...
—C’est bien, mademoiselle.
—Il y va de votre place, en cas d’une sottise, même involontaire,
dit la vieille fille à l’oreille de la portière.—Mon cousin,
dit-elle à l’avocat qui rentrait, vous êtes menacé d’un grand
malheur.
—Lequel?
—Votre femme aura, dans quelques jours d’ici, madame Marneffe
pour belle-mère.
—C’est ce que nous verrons! répondit Victorin.
Depuis six mois, Lisbeth payait exactement une petite pension à
son protecteur, le baron Hulot, de qui elle était la protectrice;
elle connaissait le secret de sa demeure, et elle savourait les larmes
d’Adeline à qui, lorsqu’elle la voyait gaie et pleine d’espoir, elle
disait, comme on vient de le voir:—Attendez-vous à lire quelque
jour le nom de mon pauvre cousin à l’article Tribunaux.
En ceci, comme précédemment, elle allait trop loin dans sa vengeance.
Elle avait éveillé la prudence de Victorin. Victorin avait
résolu d’en finir avec cette épée de Damoclès, incessamment montrée
par Lisbeth, et avec le démon femelle à qui sa mère et la famille
devaient tant de malheurs. Le prince de Wissembourg, qui
connaissait la conduite de madame Marneffe, appuyait l’entreprise
secrète de l’avocat, il lui avait promis, comme promet un président
du conseil, l’intervention cachée de la police pour éclairer
Crevel, et pour sauver toute une fortune des griffes de la diabolique
courtisane à laquelle il ne pardonnait ni la mort du maréchal
Hulot, ni la ruine totale du Conseiller-d’État.
Ces mots:—«Il en demande à ses anciennes maîtresses!»
dits par Lisbeth, occupèrent pendant toute la nuit la baronne.
Semblable aux malades condamnés qui se livrent aux charlatans,
semblable aux gens arrivés dans la dernière sphère dantesque du
désespoir, ou aux noyés qui prennent des bâtons flottants pour des
amarres, elle finit par croire la bassesse dont le seul soupçon l’avait
indignée, et elle eut l’idée d’appeler à son secours une de ces
odieuses femmes. Le lendemain matin, sans consulter ses enfants,
sans dire un mot à personne, elle alla chez mademoiselle Josépha
Mirah, prima donna de l’Académie royale de Musique, y chercher
ou y perdre l’espoir qui venait de luire comme un feu follet. A
midi, la femme de chambre de la célèbre cantatrice lui remettait
la carte de la baronne Hulot, en lui disant que cette personne attendait
à sa porte après avoir fait demander si mademoiselle pouvait
la recevoir.
—L’appartement est-il fait?
—Oui, mademoiselle.
—Les fleurs sont-elles renouvelées?
—Oui, mademoiselle.
—Dis à Jean d’y donner un coup d’œil, que rien n’y cloche,
avant d’y introduire cette dame, et qu’on ait pour elle les plus
grands respects. Va, reviens m’habiller, car je veux être crânement
belle! Elle alla se regarder dans sa psyché.—Ficelons-nous! se
dit-elle. Il faut que le Vice soit sous les armes devant la Vertu!
Pauvre femme! que me veut-elle?... Ça me trouble, moi! de voir
Du malheur auguste victime!...
Elle achevait de chanter cet air célèbre, quand sa femme de
chambre rentra.
—Madame, dit la femme de chambre, cette dame est prise d’un
tremblement nerveux...
—Offrez de la fleur d’oranger, du rhum, un potage!...
—C’est fait, mademoiselle, mais elle a tout refusé, en disant
que c’était une petite infirmité, des nerfs agacés...
—Où l’avez-vous fait entrer?...
—Dans le grand salon.
—Dépêche-toi, ma fille! Allons, mes plus belles pantoufles,
ma robe de chambre en fleurs par Bijou, tout le tremblement des
dentelles. Fais-moi une coiffure à étonner une femme... Cette
femme tient le rôle opposé au mien! Et qu’on dise à cette dame...
(Car c’est une grande dame, ma fille! c’est encore mieux, c’est ce
que tu ne seras jamais: une femme dont les prières délivrent des
âmes de votre purgatoire.) Qu’on lui dise que je suis au lit, que
j’ai joué hier, que je me lève...
La baronne introduite dans le grand salon de l’appartement de
Josépha, ne s’aperçut pas du temps qu’elle y passa, quoiqu’elle y
attendît une grande demi-heure. Ce salon, déjà renouvelé depuis
l’installation de Josépha dans ce petit hôtel, était en soieries couleur
massaca et or. Le luxe que jadis les grands seigneurs déployaient
dans leurs petites maisons et dont tant de restes magnifiques
témoignent de ces folies qui justifiaient si bien leur nom,
éclatait avec la perfection due aux moyens modernes, dans les quatre
pièces ouvertes, dont la température douce était entretenue par un
calorifère à bouches invisibles. La baronne étourdie examinait chaque
objet d’art dans un étonnement profond. Elle y trouvait l’explication
de ces fortunes fondues au creuset sous lequel le Plaisir et la
Vanité attisent un feu dévorant. Cette femme qui, depuis vingt-six
ans, vivait au milieu des froides reliques du luxe impérial, dont les
yeux contemplaient des tapis à fleurs éteintes, des bronzes dédorés,
des soieries flétries comme son cœur, entrevit la puissance des séductions
du Vice en en voyant les résultats. On ne pouvait point ne
pas envier ces belles choses, ces admirables créations auxquelles
les grands artistes inconnus qui font le Paris actuel et sa production
européenne avaient tous contribué. Là, tout surprenait par la
perfection de la chose unique. Les modèles étant brisés, les formes,
les figurines, les sculptures étaient toutes originales. C’est là
le dernier mot du luxe aujourd’hui. Posséder des choses qui ne
soient pas vulgarisées par deux mille bourgeois opulents qui se croient
luxueux quand ils étalent des richesses dont sont encombrés les
magasins, c’est le cachet du vrai luxe, le luxe des grands seigneurs
modernes, étoiles éphémères du firmament parisien. En examinant
des jardinières pleines de fleurs exotiques les plus rares, garnies de
bronzes ciselés et faits dans le genre dit de Boule, la baronne fut effrayée
de ce que cet appartement contenait de richesses. Nécessairement
ce sentiment dut réagir sur la personne autour de qui ces
profusions ruisselaient. Adeline pensa que Josépha Mirah, dont le
portrait dû au pinceau de Joseph Bridau, brillait dans le boudoir
voisin, était une cantatrice de génie, une Malibran, et elle s’attendit
à voir une vraie lionne. Elle regretta d’être venue. Mais elle
était poussée par un sentiment si puissant, si naturel, par un dévouement
si peu calculateur, qu’elle rassembla son courage pour
soutenir cette entrevue. Puis, elle allait satisfaire cette curiosité, qui
la poignait, d’étudier le charme que possédaient ces sortes de femmes,
pour extraire tant d’or des gisements avares du sol parisien.
La baronne se regarda pour savoir si elle ne faisait pas tache dans
ce luxe; mais elle portait bien sa robe en velours à guimpe, sur
laquelle s’étalait une belle collerette en magnifique dentelle; son
chapeau de velours en même couleur lui seyait. En se voyant encore
imposante comme une reine, toujours reine même quand elle est
détruite, elle pensa que la noblesse du malheur valait la noblesse
du talent. Après avoir entendu ouvrir et fermer des portes, elle
aperçut enfin Josépha. La cantatrice ressemblait à la Judith d’Alloris,
gravée dans le souvenir de tous ceux qui l’ont vue dans le
palais Pitti, auprès de la porte d’un grand salon: même fierté de
pose, même visage sublime, des cheveux noirs tordus sans apprêt,
et une robe de chambre jaune à mille fleurs brodées, absolument
semblable au brocart dont est habillée l’immortelle homicide créée
par le neveu du Bronzino.
—Madame la baronne, vous me voyez confondue de l’honneur
que vous me faites en venant ici, dit la cantatrice qui s’était promis
de bien jouer son rôle de grande dame.
Elle avança elle-même un fauteuil ganache à la baronne, et prit
pour elle un pliant. Elle reconnut la beauté disparue de cette femme,
et fut saisie d’une pitié profonde en la voyant agitée par ce tremblement
nerveux que la moindre émotion rendait convulsif. Elle
lut d’un seul regard cette vie sainte que jadis Hulot et Crevel lui
dépeignaient; et non-seulement elle perdit alors l’idée de lutter
avec cette femme, mais encore elle s’humilia devant cette grandeur
qu’elle comprit. La sublime artiste admira ce dont se moquait la
courtisane.
—Mademoiselle, je viens amenée par le désespoir qui fait recourir
à tous les moyens...
Un geste de Josépha fit comprendre à la baronne qu’elle venait
de blesser celle de qui elle attendait tant, et elle regarda l’artiste.
Ce regard plein de supplication éteignit la flamme des yeux de Josépha
qui finit par sourire. Ce fut entre ces deux femmes un jeu
muet d’une horrible éloquence.
IMP. RAÇON
JOSÉPHA. LA BARONNE HULOT.
Elle prit la main de la baronne.
(LA COUSINE BETTE.)
—Voici deux ans et demi que monsieur Hulot a quitté sa famille,
et j’ignore où il est, quoique je sache qu’il habite Paris,
reprit la baronne d’une voix émue. Un rêve m’a donné l’idée,
absurde peut-être, que vous avez dû vous intéresser à monsieur Hulot.
Si vous pouviez me mettre à même de revoir monsieur Hulot...
Oh! mademoiselle, je prierais Dieu pour vous, tous les jours,
pendant le temps que je resterai sur cette terre...
Deux grosses larmes qui roulèrent dans les yeux de la cantatrice
en annoncèrent la réponse.
—Madame, dit-elle avec l’accent d’une profonde humilité, je
vous ai fait du mal sans vous connaître; mais maintenant que j’ai
le bonheur, en vous voyant, d’avoir entrevu la plus grande image
de la Vertu sur la terre, croyez que je sens la portée de ma faute,
j’en conçois un sincère repentir; aussi, comptez que je suis capable
de tout pour la réparer!...
Elle prit la main de la baronne, sans que la baronne eût pu
s’opposer à ce mouvement, elle la baisa de la façon la plus respectueuse,
et alla jusqu’à l’abaissement en pliant un genou. Puis elle
se releva fière comme lorsqu’elle entrait en scène dans le rôle de
Mathilde, et sonna.
—Allez, dit-elle à son valet de chambre, allez à cheval, et crevez-le
s’il le faut, trouvez-moi la petite Bijou, rue Saint-Maur-du-Temple,
amenez-la-moi, faites-la monter en voiture, et payez le
cocher pour qu’il arrive au galop. Ne perdez pas une minute... ou
je vous renvoie.—Madame, dit-elle en revenant à la baronne
et lui parlant d’une voix pleine de respect, vous devez me pardonner.
Aussitôt que j’ai eu le duc d’Hérouville pour protecteur,
je vous ai renvoyé le baron, en apprenant qu’il ruinait pour
moi sa famille. Que pouvais-je faire de plus? Dans la carrière du
théâtre, une protection nous est nécessaire à toutes au moment
où nous y débutons. Nos appointements ne soldent pas la moitié de
nos dépenses, nous nous donnons donc des maris temporaires...
Je ne tenais pas à monsieur Hulot, qui m’a fait quitter un homme
riche, une bête vaniteuse. Le père Crevel m’aurait certainement
épousée...
—Il me l’a dit, fit la baronne en interrompant la cantatrice.
—Eh bien! voyez-vous, madame! je serais une honnête femme
aujourd’hui, n’ayant eu qu’un mari légal!
—Vous avez des excuses, mademoiselle, dit la baronne, Dieu
les appréciera. Mais moi, loin de vous faire des reproches, je suis
venue au contraire contracter envers vous une dette de reconnaissance.
—Madame, j’ai pourvu, voici bientôt trois ans, aux besoins de
monsieur le baron...
—Vous, s’écria la baronne à qui des larmes vinrent aux yeux.
Ah! que puis-je pour vous? je ne puis que prier...
—Moi! et monsieur le duc d’Hérouville, reprit la cantatrice,
un noble cœur, un vrai gentilhomme...
Et Josépha raconta l’emménagement et le mariage du père Thoul.
—Ainsi, mademoiselle, dit la baronne, mon ami, grâce à vous,
n’a manqué de rien?
—Nous avons tout fait pour cela, madame.
—Et où se trouve-t-il?
—Monsieur le duc m’a dit, il y a six mois environ, que le baron,
connu de son notaire sous le nom de Thoul, avait épuisé les huit
mille francs qui devaient n’être remis que par parties égales de trois
en trois mois, répondit Josépha. Ni moi ni monsieur d’Hérouville
nous n’avons entendu parler du baron. Notre vie, à nous autres,
est si occupée, si remplie, que je n’ai pu courir après le père Thoul.
Par aventure, depuis six mois, Bijou, ma brodeuse, sa... comment
dirais-je?
—Sa maîtresse, dit madame Hulot.
—Sa maîtresse, répéta Josépha, n’est pas venue ici. Mademoiselle
Olympe Bijou pourrait fort bien avoir divorcé. Le divorce est
fréquent dans notre arrondissement.
Josépha se leva, fourragea les fleurs rares de ses jardinières, et
fit un charmant, un délicieux bouquet pour la baronne, dont l’attente
était, disons-le, entièrement trompée. Semblable à ces bons
bourgeois qui prennent les gens de génie pour des espèces de monstres
mangeant, buvant, marchant, parlant, tout autrement que les
autres hommes, la baronne espérait voir Josépha la fascinatrice,
Josépha la cantatrice, la courtisane spirituelle et amoureuse; et elle
trouvait une femme calme et posée, ayant la noblesse de son talent,
la simplicité d’une actrice qui se sait reine le soir, et enfin, mieux
que cela, une fille qui rendait par ses regards, par son attitude et
ses façons, un plein et entier hommage à la femme vertueuse, à la
Mater dolorosa de l’hymne saint, et qui en fleurissait les plaies,
comme en Italie on fleurit la Madone.
—Madame, vint dire le valet revenu au bout d’une demi-heure,
la mère Bijou est en route; mais il ne faut pas compter sur la petite
Olympe. La brodeuse de madame est devenue bourgeoise, elle est
mariée...
—En détrempe?... demanda Josépha.
—Non, madame, vraiment mariée. Elle est à la tête d’un magnifique
établissement, elle a épousé le propriétaire d’un grand magasin
de nouveautés où l’on a dépensé des millions, sur le boulevard
des Italiens, et elle a laissé son établissement de broderie à ses
sœurs et à sa mère. Elle est madame Grenouville. Ce gros négociant...
—Un Crevel!
—Oui, madame, dit le valet. Il a reconnu trente mille francs
de rente au contrat de mademoiselle Bijou. Sa sœur aînée va, dit-on,
aussi épouser un riche boucher.
—Votre affaire me semble aller bien mal, dit la cantatrice à la
baronne. Monsieur le baron n’est plus où je l’avais casé.
Dix minutes après, on annonça madame Bijou. Josépha, par prudence,
fit passer la baronne dans son boudoir, en en tirant la
portière.
—Vous l’intimideriez, dit-elle à la baronne, elle ne lâcherait
rien en devinant que vous êtes intéressée à ses confidences, laissez-moi
la confesser! Cachez-vous là, vous entendrez tout. Cette scène
se joue aussi souvent dans la vie qu’au théâtre.—Eh bien! mère
Bijou, dit la cantatrice à une vieille femme enveloppée d’étoffe dite
tartan, et qui ressemblait à une portière endimanchée, vous voilà
tous heureux? votre fille a eu de la chance!
—Oh! heureuse... ma fille nous donne cent francs par mois,
et elle va en voiture, et elle mange dans de l’argent, elle est
miyonaire. Olympe aurait bien pu me mettre hors de peine. A
mon âge, travailler!... Est-ce un bienfait?
—Elle a tort d’être ingrate, car elle vous doit sa beauté, reprit
Josépha; mais pourquoi n’est-elle pas venue me voir? C’est moi
qui l’ai tirée de peine en la mariant à mon oncle...
—Oui, madame, le père Thoul!... Mais il est ben vieux, ben
cassé...
—Qu’en avez-vous donc fait? Est-il chez vous?... Elle a eu
bien tort de s’en séparer, le voilà riche à millions...
—Ah! Dieu de Dieu, fit la mère Bijou... c’est ce qu’on lui disait
quand elle se comportait mal avec lui qu’était la douceur même,
pauvre vieux! Ah! le faisait-elle trimer! Olympe a été pervertie,
madame!
—Et comment!
—Elle a connu, sous votre respect, madame, un claqueur,
petit-neveu d’un vieux matelassier du faubourg Saint-Marceau. Ce
faigniant, comme tous les jolis garçons, un souteneur de pièces,
quoi! est la coqueluche du boulevard du Temple où il travaille aux
pièces nouvelles, et soigne les entrées des actrices, comme il
dit. Dans la matinée, il déjeune; avant le spectacle, il dîne pour
se monter la tête; enfin il aime les liqueurs et le billard de naissance.—«C’est
pas un état cela!» que je disais à Olympe.
—C’est malheureusement un état, dit Josépha.
—Enfin, Olympe avait la tête perdue pour ce gars-là, qui, madame,
ne voyait pas bonne compagnie, à preuve qu’il a failli être
arrêté dans l’estaminet où sont les voleurs; mais, pour lors, monsieur
Braulard, le chef de la claque, l’a réclamé. Ça porte des boucles
d’oreilles en or, et ça vit de ne rien faire, aux crochets des
femmes qui sont folles de ces bels hommes-là! Il a mangé tout
l’argent que monsieur Thoul donnait à la petite. L’établissement
allait fort mal. Ce qui venait de la broderie allait au billard. Pour
lors, ce gars-là, madame, avait une sœur jolie, qui faisait le même
état que son frère, une pas grand’chose, dans le quartier des étudiants.
—Une lorette de la Chaumière, dit Josépha.
—Oui, madame, dit la mère Bijou. Donc, Idamore, il se
nomme Idamore, c’est son nom de guerre, car il s’appelle Chardin,
Idamore a supposé que votre oncle devait avoir bien plus d’argent
qu’il ne le disait, et il a trouvé moyen d’envoyer, sans que ma fille
s’en doutât, Élodie, sa sœur (il lui a donné un nom de théâtre),
chez nous, comme ouvrière; Dieu de Dieu! qu’elle y a mis tout
cen dessus-dessous, elle a débauché toutes ces pauvres filles qui
sont devenues indécrottables, sous votre respect... Et elle a tant
fait, qu’elle a pris pour elle le père Thoul, et elle l’a emmené, que
nous ne savons pas où, que ça nous a mis dans un embarras, rapport
à tous les billets. Nous sommes encore aujor-d’ojord’hui sans
pouvoir payer; mais ma fille qu’est là-dedans veille aux échéances...
Quand Idamore a évu le vieux à lui, rapport à sa sœur, il a laissé
là ma pauvre fille, et il est maintenant avec une jeune promière
des Funambules... Et de là, le mariage de ma fille, comme vous
allez voir...
—Mais vous savez où demeure le matelassier?... demanda Josépha.
—Le vieux père Chardin? Est-ce que ça demeure ça!... Il est
ivre dès six heures du matin, il fait un matelas tous les mois, il
est toute la journée dans les estaminets borgnes, il fait les poules...
—Comment, il fait les poules?... c’est un fier coq!
—Vous ne comprenez pas, madame; c’est la poule au billard,
il en gagne trois ou quatre tous les jours, et il boit...
—Des laits de poule! dit Josépha. Mais Idamore fonctionne au
Boulevard, et en s’adressant à mon ami Braulard, on le trouvera...
—Je ne sais pas, madame, vu que ces événements-là se sont
passés il y a six mois. Idamore est un de ces gens qui doivent aller
à la Correctionnelle, de là à Melun, et puis... dame!...
—Au pré! dit Josépha.
—Ah! madame sait tout, dit en souriant la mère Bijou. Si ma
fille n’avait pas connu cet être-là, elle, elle serait... Mais elle a eu
bien de la chance, tout de même, vous me direz; car monsieur Grenouville
en est devenu amoureux au point qu’il l’a épousée...
—Et comment ce mariage-là s’est-il fait?...
—Par le désespoir d’Olympe, madame. Quand elle s’est vue
abandonnée pour la jeune première à qui elle a trempé une soupe!
ah! l’a-t-elle giroflettée!... et qu’elle a eu perdu le père Thoul
qui l’adorait, elle a voulu renoncer aux hommes. Pour lors, monsieur
Grenouville, qui venait acheter beaucoup chez nous, deux
cents écharpes de Chine brodées par trimestre, l’a voulu consoler;
mais, vrai ou non, elle n’a voulu entendre à rien qu’avec la mairie
et l’église.—«Je veux être honnête!... disait-elle toujours, ou je
me péris!» Et elle a tenu bon. Monsieur Grenouville a consenti à
l’épouser, à la condition qu’elle renoncerait à nous, et nous avons
consenti...
—Moyennant finance?... dit la perspicace Josépha.
—Oui, madame, dix mille francs, et une rente à mon père qui
ne peut plus travailler...
—J’avais prié votre fille de rendre le père Thoul heureux, et
elle me l’a jeté dans la crotte! Ce n’est pas bien. Je ne m’intéresserai
plus à personne! Voilà ce que c’est que de se livrer à la Bienfaisance!...
La Bienfaisance n’est décidément bonne que comme
spéculation. Olympe devait au moins m’avertir de ce tripotage-là!
Si vous retrouvez le père Thoul, d’ici à quinze jours, je vous donnerai
mille francs...
—C’est bien difficile, ma bonne dame, mais il y a bien des
pièces de cent sous dans mille francs, et je vais tâcher de gagner
votre argent...
—Adieu, madame Bijou.
En entrant dans son boudoir, la cantatrice y trouva madame Hulot
complétement évanouie; mais, malgré la perte de ses sens, son
tremblement nerveux la faisait toujours tressaillir, de même que les
tronçons d’une couleuvre coupée s’agitent encore. Des sels violents,
de l’eau fraîche, tous les moyens ordinaires prodigués rappelèrent la
baronne à la vie, ou, si l’on veut, au sentiment de ses douleurs.
—Ah! mademoiselle! jusqu’où est-il tombé!... dit-elle en reconnaissant
la cantatrice et se voyant seule avec elle.
—Ayez du courage, madame, répondit Josépha qui s’était mise
sur un coussin aux pieds de la baronne et qui lui baisait les mains,
nous le retrouverons; et, s’il est dans la fange, eh bien! il se lavera.
Croyez-moi, pour les personnes bien élevées, c’est une question
d’habits... Laissez-moi réparer mes torts envers vous, car je vois
combien vous êtes attachée à votre mari, malgré sa conduite, puisque
vous êtes venue ici!... Dame! ce pauvre homme! il aime les
femmes... eh! bien, si vous aviez eu, voyez-vous, un peu de notre
chique, vous l’auriez empêché de courailler; car vous auriez été
ce que nous savons être: toutes les femmes pour un homme. Le
gouvernement devrait créer une école de gymnastique pour les honnêtes
femmes! Mais les gouvernements sont si bégueules!... ils sont
menés par les hommes que nous menons! Moi, je plains les peuples!...
Mais il s’agit de travailler pour vous, et non de rire... Eh
bien! soyez tranquille, madame, rentrez chez vous, ne vous tourmentez
plus. Je vous ramènerai votre Hector, comme il était il y a
trente ans.
—Oh! mademoiselle, allons chez cette madame Grenouville! dit
la baronne; elle doit savoir quelque chose, peut-être verrai-je monsieur
Hulot aujourd’hui, et pourrai-je l’arracher immédiatement
à la misère, à la honte...
—Madame, je vous témoignerai par avance la reconnaissance
profonde que je vous garderai de l’honneur que vous m’avez fait,
en ne montrant pas la cantatrice Josépha, la maîtresse du duc d’Hérouville,
à côté de la plus belle, de la plus sainte image de la Vertu.
Je vous respecte trop pour me faire voir auprès de vous. Ce n’est
pas une humilité de comédienne, c’est un hommage que je vous
rends. Vous me faites regretter, madame, de ne pas suivre votre
sentier, malgré les épines qui vous ensanglantent les pieds et les
mains! Mais, que voulez-vous! j’appartiens à l’Art comme vous
appartenez à la Vertu...
—Pauvre fille! dit la baronne émue au milieu de ses douleurs
par un singulier sentiment de sympathie commisérative, je prierai
Dieu pour vous, car vous êtes la victime de la Société, qui a besoin
de spectacles. Quand la vieillesse viendra, faites pénitence... vous
serez exaucée, si Dieu daigne entendre les prières d’une...
—D’une martyre, madame, dit Josépha qui baisa respectueusement
la robe de la baronne.
Mais Adeline prit la main de la cantatrice, l’attira vers elle et la
baisa au front. Rouge de plaisir, la cantatrice reconduisit Adeline
jusqu’à sa voiture, avec les démonstrations les plus serviles.
—C’est quelque dame de charité, dit le valet de chambre à la
femme de chambre, car elle n’est ainsi pour personne, pas même
pour sa bonne amie, madame Jenny Cadine!
—Attendez quelques jours, dit-elle, madame, et vous le verrez,
ou je renierai le dieu de mes pères; et, pour une juive, voyez-vous,
c’est promettre la réussite.
Au moment où la baronne entrait chez Josépha, Victorin recevait
dans son cabinet une vieille femme âgée de soixante-quinze ans
environ, qui, pour parvenir jusqu’à l’avocat célèbre, mit en avant
le nom terrible du chef de la police de sûreté. Le valet de chambre
annonça:—Madame de Saint-Estève!
—J’ai pris un de mes noms de guerre, dit-elle en s’asseyant.
Victorin fut saisi d’un frisson intérieur, pour ainsi dire, à l’aspect
de cette affreuse vieille. Quoique richement mise, elle épouvantait
par les signes de méchanceté froide que présentait sa plate figure
horriblement ridée, blanche et musculeuse. Marat, en femme et à
cet âge, eût été, comme la Saint-Estève, une image vivante de la
Terreur. Cette vieille sinistre offrait dans ses petits yeux clairs la
cupidité sanguinaire des tigres. Son nez épaté, dont les narines
agrandies en trous ovales soufflaient le feu de l’enfer, rappelait le
bec des plus mauvais oiseaux de proie. Le génie de l’intrigue siégeait
sur son front bas et cruel. Ses longs poils de barbe poussés au
hasard dans tous les creux de son visage, annonçaient la virilité de
ses projets. Quiconque eût vu cette femme, aurait pensé que tous
les peintres avaient manqué la figure de Méphistophélès...
—Mon cher monsieur, dit-elle d’un ton de protection, je ne me
mêle plus de rien depuis long-temps. Ce que je vais faire pour vous,
c’est par considération pour mon cher neveu, que j’aime mieux
que je n’aimerais mon fils... Or, le préfet de police, à qui le président
du conseil a dit deux mots dans le tuyau de l’oreille, rapport
à vous, en conférant avec monsieur Chapuzot, a pensé que la police
ne devait paraître en rien dans une affaire de ce genre-là. L’on a
donné carte blanche à mon neveu; mais mon neveu ne sera là-dedans
que pour le conseil, il ne doit pas se compromettre...
—Vous êtes la tante de...
—Vous y êtes, et j’en suis un peu orgueilleuse, répondit-elle
en coupant la parole à l’avocat, car il est mon élève, un élève devenu
promptement le maître... Nous avons étudié votre affaire, et nous
avons jaugé ça! Donnez-vous trente mille francs si l’on vous débarrasse
de tout ceci? je vous liquide la chose! et vous ne payez
que l’affaire faite...
—Vous connaissez les personnes.
—Non, mon cher monsieur, j’attends vos renseignements. On
nous a dit: Il y a un benêt de vieillard qui est entre les mains d’une
veuve. Cette veuve de vingt-neuf ans a si bien fait son métier de
voleuse qu’elle a quarante mille francs de rente prises à deux pères
de famille. Elle est sur le point d’engloutir quatre-vingt mille
francs de rente en épousant un bonhomme de soixante et un ans;
elle ruinera toute une honnête famille, et donnera cette immense
fortune à l’enfant de quelque amant, en se débarrassant promptement
de son vieux mari... Voilà le problème.
—C’est exact! dit Victorin. Mon beau-père, monsieur Crevel...
—Ancien parfumeur, un maire; je suis dans son arrondissement
sous le nom de mame Nourrisson, répondit-elle.
—L’autre personne est madame Marneffe.
—Je ne la connais pas, dit madame Saint-Estève; mais, en trois
jours, je serai à même de compter ses chemises.
—Pourriez-vous empêcher le mariage?... demanda l’avocat.
—Où en est-il?
—A la seconde publication.
—Il faudrait enlever la femme. Nous sommes aujourd’hui dimanche,
il n’y a que trois jours, car ils se marieront mercredi,
c’est impossible! Mais on peut vous la tuer...
Victorin Hulot fit un bond d’honnête homme en entendant ces
six mots dits de sang-froid.
—Assassiner!... dit-il. Et comment ferez-vous?
—Voici quarante ans, monsieur, que nous remplaçons le Destin,
répondit-elle avec un orgueil formidable, et que nous faisons
tout ce que nous voulons dans Paris. Plus d’une famille, et du
faubourg Saint-Germain, m’a dit ses secrets, allez! J’ai conclu,
rompu bien des mariages, j’ai déchiré bien des testaments, j’ai
sauvé bien des honneurs! Je parque là, dit-elle en montrant sa
tête, un troupeau de secrets qui me vaut trente-six mille francs de
rente; et, vous, vous serez un de mes agneaux, quoi! Une femme
comme moi serait-elle ce que je suis, si elle parlait de ses moyens!
J’agis! Tout ce qui se fera, mon cher maître, sera l’œuvre du hasard,
et vous n’aurez pas le plus léger remords. Vous serez comme
les gens guéris par les somnambules, ils croient au bout d’un mois
que la nature a tout fait.
Victorin eut une sueur froide. L’aspect du bourreau l’aurait
moins ému que cette sœur sentencieuse et prétentieuse du Bagne;
en voyant sa robe lie-de-vin, il la crut vêtue de sang.
—Madame, je n’accepte pas le secours de votre expérience et
de votre activité, si le succès doit coûter la vie à quelqu’un, et si
le moindre fait criminel s’ensuit.
—Vous êtes un grand enfant, monsieur! répondit madame Saint-Estève.
Vous voulez rester probe à vos propres yeux, tout en souhaitant
que votre ennemi succombe.
Victorin fit un signe de dénégation.
—Oui, reprit-elle, vous voulez que cette madame Marneffe
abandonne la proie qu’elle a dans la gueule! Et comment feriez-vous
lâcher à un tigre son morceau de bœuf? Est-ce en lui passant
la main sur le dos et lui disant: minet!... minet!... Vous n’êtes
pas logique. Vous ordonnez un combat, et vous n’y voulez pas de
blessures! Eh bien! je vais vous faire cadeau de cette innocence
qui vous tient tant au cœur. J’ai toujours vu dans l’honnêteté de
l’étoffe à hypocrisie! Un jour, dans trois mois, un pauvre prêtre
viendra vous demander quarante mille francs pour une œuvre pie,
un couvent ruiné dans le Levant, dans le désert! Si vous êtes content
de votre sort, donnez les quarante mille francs au bonhomme!
vous en verserez bien d’autres au fisc! Ce sera peu de chose, allez!
en comparaison de ce que vous récolterez.
Elle se dressa sur ses larges pieds à peine contenus dans des
souliers de satin que la chair débordait, elle sourit en saluant et se
retira.
—Le diable a une sœur, dit Victorin en se levant.
Il reconduisit cette horrible inconnue, évoquée des antres de
l’espionnage, comme du troisième dessous de l’Opéra se dresse un
monstre au coup de baguette d’une fée dans un ballet-féerie. Après
avoir fini ses affaires au Palais, il alla chez monsieur Chapuzot, le
chef d’un des plus importants services à la Préfecture de police,
pour y prendre des renseignements sur cette inconnue. En voyant
monsieur Chapuzot seul dans son cabinet, Victorin Hulot le remercia
de son assistance.
—Vous m’avez envoyé, dit-il, une vieille qui pourrait servir à
personnifier Paris, vu du côté criminel.
Monsieur Chapuzot déposa ses lunettes sur ses papiers, et regarda
l’avocat d’un air étonné.
—Je ne me serais pas permis de vous adresser qui que ce soit
sans vous en avoir prévenu, sans donner un mot d’introduction,
répondit-il.
—Ce sera donc monsieur le préfet...
—Je ne le pense pas, dit Chapuzot. La dernière fois que le
prince de Wissembourg a dîné chez le ministre de l’intérieur, il a
vu monsieur le préfet, et il lui a parlé de la situation où vous étiez,
une situation déplorable, en lui demandant si l’on pouvait aimablement
venir à votre secours. Monsieur le préfet, vivement intéressé
par la peine que Son Excellence a montrée au sujet de cette
affaire de famille, a eu la complaisance de me consulter à ce sujet.
Depuis que monsieur le préfet a pris les rênes de cette administration,
si calomniée et si utile, il s’est, de prime abord, interdit de
pénétrer dans la Famille. Il a eu raison et en principe et comme
morale; mais il a eu tort en fait. La police, depuis quarante-cinq
ans que j’y suis, a rendu d’immenses services aux familles, de
1799 à 1815. Depuis 1820, la Presse et le Gouvernement constitutionnel
ont totalement changé les conditions de notre existence.
Aussi, mon avis a-t-il été de ne pas s’occuper d’une semblable
affaire, et monsieur le préfet a eu la bonté de se rendre à mes observations.
Le chef de la police de sûreté a reçu devant moi l’ordre
de ne pas s’avancer; et si, par hasard, vous avez reçu quelqu’un
de sa part, je le réprimanderai. Ce serait un cas de destitution.
On a bientôt dit: La police fera cela! La police! la police! Mais,
mon cher maître, le maréchal, le conseil des ministres ignorent ce
que c’est que la police. Il n’y a que la police qui se connaisse elle-même.
Les Rois, Napoléon, Louis XVIII savaient les affaires de la
leur; mais la nôtre, il n’y a eu que Fouché, que monsieur Lenoir,
monsieur de Sartines et quelques préfets, hommes d’esprit, qui s’en
sont doutés... Aujourd’hui tout est changé. Nous sommes amoindris,
désarmés! J’ai vu germer bien des malheurs privés que j’aurais
empêchés avec cinq scrupules d’arbitraire!... Nous serons
regrettés par ceux-là mêmes qui nous ont démolis quand ils seront,
comme vous, devant certaines monstruosités morales qu’il faudrait
pouvoir enlever comme nous enlevons les boues! En politique, la
police est tenue de tout prévenir, quand il s’agit du salut public;
mais la Famille, c’est sacré. Je ferais tout pour découvrir et empêcher
un attentat contre les jours du Roi! je rendrais les murs
d’une maison transparents; mais aller mettre nos griffes dans les
ménages, dans les intérêts privés!... jamais, tant que je siégerai
dans ce cabinet, car j’ai peur...
—De quoi?
—De la Presse! monsieur le député du centre gauche.
—Que dois-je faire? dit Hulot fils après une pause.
—Eh! vous vous appelez la Famille! reprit le Chef de Division,
tout est dit, agissez comme vous l’entendrez; mais vous venir en
aide, mais faire de la police un instrument des passions et des
intérêts privés, est-ce possible?... Là, voyez-vous, est le secret de
la persécution nécessaire, que les magistrats ont trouvée illégale,
dirigée contre le prédécesseur de notre chef actuel de la Sûreté.
Bibi-Lupin faisait la police pour le compte des particuliers. Ceci
cachait un immense danger social! Avec les moyens dont il disposait,
cet homme eût été formidable, il eût été une Sous-fatalité...
—Mais à ma place? dit Hulot.
—Oh! vous me demandez une consultation, vous qui en vendez!
répliqua monsieur Chapuzot. Allons donc, mon cher maître,
vous vous moquez de moi.
Hulot salua le Chef de Division, et s’en alla sans voir l’imperceptible
mouvement d’épaules qui échappa au fonctionnaire, quand
il se leva pour le reconduire.—Et ça veut être un homme d’État!...
se dit monsieur Chapuzot en reprenant ses rapports.
Victorin revint chez lui, gardant ses perplexités, et ne pouvant
les communiquer à personne. A dîner, la baronne annonça joyeusement
à ses enfants que, sous un mois, leur père pourrait partager
leur aisance et achever paisiblement ses jours en famille.
—Ah! je donnerais bien mes trois mille six cents francs de
rente pour voir le baron ici! s’écria Lisbeth. Mais, ma bonne
Adeline, ne conçois pas de pareilles joies par avance!... je t’en
prie.
—Lisbeth a raison, dit Célestine. Ma chère mère, attendez l’événement.
La baronne, tout cœur, tout espérance, raconta sa visite à
Josépha, trouva ces pauvres filles malheureuses dans leur bonheur,
et parla de Chardin, le matelassier, le père du garde-magasin
d’Oran, en montrant ainsi qu’elle ne se livrait pas à un faux espoir.
Lisbeth, le lendemain matin, était à sept heures, dans un fiacre,
sur le quai de la Tournelle, où elle fit arrêter à l’angle de la rue
de Poissy.
—Allez, dit-elle au cocher, rue des Bernardins, au numéro
sept, c’est une maison à allée, et sans portier. Vous monterez au
quatrième étage, vous sonnerez à la porte à gauche, sur laquelle
d’ailleurs vous lirez: «Mademoiselle Chardin, repriseuse de dentelles
et de cachemires.» On viendra. Vous demanderez le chevalier.
On vous répondra: «Il est sorti.» Vous direz: «Je le
sais bien, mais trouvez-le, car sa bonne est là sur le quai, dans
un fiacre, et veut le voir...»
Vingt minutes après, un vieillard, qui paraissait âgé de quatre-vingts
ans, aux cheveux entièrement blancs, le nez rougi par le
froid dans une figure pâle et ridée comme celle d’une vieille
femme, allant d’un pas traînant, les pieds dans des pantoufles de
lisière, le dos voûté, vêtu d’une redingote d’alpaga chauve, ne
portant pas de décoration, laissant passer à ses poignets les manches
d’un gilet tricoté, et la chemise d’un jaune inquiétant, se
montra timidement, regarda le fiacre, reconnut Lisbeth, et vint à
la portière.
—Ah! mon cher cousin, dit-elle, dans quel état vous êtes!
—Élodie prend tout pour elle! dit le baron Hulot. Ces Chardins
sont des canailles puantes...
—Voulez-vous revenir avec nous?
—Oh! non, non, dit le vieillard, je voudrais passer en Amérique...
—Adeline est sur vos traces...
—Ah! si l’on pouvait payer mes dettes, demanda le baron d’un
air défiant, car Samanon me poursuit.
—Nous n’avons pas encore payé votre arriéré, votre fils doit
encore cent mille francs...
—Pauvre garçon!
—Et votre pension ne sera libre que dans sept à huit mois... Si
vous voulez attendre, j’ai là deux mille francs!
Le baron tendit la main par un geste avide, effrayant.
—Donne, Lisbeth! Que Dieu te récompense! Donne! je sais où
aller!
—Mais vous me le direz, vieux monstre?
—Oui. Je puis attendre ces huit mois, car j’ai découvert un
petit ange, une bonne créature, une innocente et qui n’est pas
assez âgée pour être encore dépravée.
—Songez à la cour d’assises, dit Lisbeth qui se flattait d’y voir
un jour Hulot.
—Eh! c’est rue de Charonne! dit le baron Hulot, un quartier
où tout arrive sans esclandre. Va, l’on ne me trouvera jamais. Je
me suis déguisé, Lisbeth, en père Thorec, on me prendra pour
un ancien ébéniste, la petite m’aime, et je ne me laisserai plus
manger la laine sur le dos.
—Non, c’est fait! dit Lisbeth en regardant la redingote. Si je
vous y conduisais, cousin?...
Le baron Hulot monta dans la voiture, en abandonnant mademoiselle
Élodie sans lui dire adieu, comme on jette un roman
lu.
En une demi-heure pendant laquelle le baron Hulot ne parla que
de la petite Atala Judix à Lisbeth, car il était arrivé par degrés aux
affreuses passions qui ruinent les vieillards, sa cousine le déposa,
muni de deux mille francs, rue de Charonne, dans le faubourg
Saint-Antoine, à la porte d’une maison à façade suspecte et
menaçante.
—Adieu, cousin, tu seras maintenant le père Thorec, n’estce
pas? Ne m’envoie que des commissionnaires, et en les prenant
toujours à des endroits différents.
—C’est dit. Oh! je suis bien heureux! dit le baron dont la
figure fut éclairée par la joie d’un futur et tout nouveau bonheur.
—On ne le trouvera pas là, se dit Lisbeth qui fit arrêter son
fiacre au boulevard Beaumarchais, d’où elle revint, en omnibus,
rue Louis-le-Grand.
Le lendemain, Crevel fut annoncé chez ses enfants, au moment
où toute la famille était réunie au salon, après le déjeuner. Célestine
courut se jeter au cou de son père, et se conduisit comme s’il
était venu la veille, quoique, depuis deux ans, ce fût sa première
visite.
—Bonjour, mon père! dit Victorin en lui tendant la main.
—Bonjour, mes enfants! dit l’important Crevel. Madame la
baronne, je mets mes hommages à vos pieds. Dieu! comme ces
enfants grandissent! ça nous chasse! ça nous dit:—Grand-papa,
je veux ma place au soleil!—Madame la comtesse, vous êtes toujours
admirablement belle! ajouta-t-il en regardant Hortense.—Et
voilà le reste de nos écus! ma cousine Bette, la vierge sage.
Mais vous êtes tous très-bien ici... dit-il après avoir distribué ces
phrases à chacun et en les accompagnant de gros rires qui remuaient
difficilement les masses rubicondes de sa large figure.
Et il regarda le salon de sa fille avec une sorte de dédain.
—Ma chère Célestine, je te donne tout mon mobilier de la rue
des Saussayes, il fera très-bien ici. Ton salon a besoin d’être renouvelé...
Ah! voilà ce petit drôle de Wenceslas! Eh bien! sommes-nous
sages, mes petits enfants? il faut avoir des mœurs.
—Pour ceux qui n’en ont pas, dit Lisbeth.
—Ce sarcasme, ma chère Lisbeth, ne me concerne plus. Je
vais, mes enfants, mettre un terme à la fausse position où je me
trouvais depuis si long-temps; et, en bon père de famille, je viens
vous annoncer mon mariage, là, tout bonifacement.
—Vous avez le droit de vous marier, dit Victorin, et, pour
mon compte je vous rends la parole que vous m’avez donnée en
m’accordant la main de ma chère Célestine...
—Quelle parole? demanda Crevel.
—Celle de ne pas vous marier, répondit l’avocat. Vous me
rendrez la justice d’avouer que je ne vous demandais pas cet engagement,
que vous l’avez bien volontairement pris malgré moi,
car je vous ai, dans ce temps, fait observer que vous ne deviez pas
vous lier ainsi.
—Oui, je m’en souviens, mon cher ami, dit Crevel honteux.
Et, ma foi, tenez!... mes chers enfants, si vous vouliez bien vivre
avec madame Crevel, vous n’auriez pas à vous repentir... Votre
délicatesse, Victorin, me touche... On n’est pas impunément généreux
avec moi... Voyons, sapristi! accueillez bien votre belle-mère,
venez à mon mariage!...
—Vous ne nous dites pas, mon père, quelle est votre fiancée?
dit Célestine.
—Mais c’est le secret de la comédie, reprit Crevel... Ne jouons
pas à cache-cache! Lisbeth a dû vous dire...
—Mon cher monsieur Crevel, répliqua la Lorraine, il est des
noms qu’on ne prononce pas ici...
—Eh bien! c’est madame Marneffe!
—Monsieur Crevel, répondit sévèrement l’avocat, ni moi ni ma
femme nous n’assisterons à ce mariage, non par des motifs d’intérêt,
car je vous ai parlé tout à l’heure avec sincérité. Oui, je serais
très-heureux de savoir que vous trouverez le bonheur dans
cette union; mais je suis mu par des considérations d’honneur et
de délicatesse que vous devez comprendre, et que je ne puis exprimer,
car elles raviveraient des blessures encore saignantes ici...
La baronne fit un signe à la comtesse, qui, prenant son enfant
dans ses bras, lui dit:—Allons, viens prendre ton bain, Wenceslas!—Adieu,
monsieur Crevel.
La baronne salua Crevel en silence, et Crevel ne put s’empêcher
de sourire en voyant l’étonnement de l’enfant quand il se vit menacé
de ce bain improvisé.
—Vous épousez, monsieur, s’écria l’avocat, quand il se trouva
seul avec Lisbeth, avec sa femme et son beau-père, une femme
chargée des dépouilles de mon père, et qui l’a froidement conduit
où il est; une femme qui vit avec le gendre, après avoir ruiné le
beau-père; qui cause les chagrins mortels de ma sœur... Et vous
croyez qu’on nous verra sanctionnant votre folie par ma présence?
Je vous plains sincèrement, mon cher monsieur Crevel! vous n’avez
pas le sens de la famille, vous ne comprenez pas la solidarité
d’honneur qui en lie les différents membres. On ne raisonne pas (je
l’ai trop su malheureusement!) les passions. Les gens passionnés
sont sourds comme ils sont aveugles. Votre fille Célestine a trop
le sentiment de ses devoirs pour vous dire un seul mot de blâme.
—Ce serait joli! dit Crevel qui tenta de couper court à cette
mercuriale.
—Célestine ne serait pas ma femme, si elle vous faisait une seule
observation, reprit l’avocat; mais moi, je puis essayer de vous arrêter
avant que vous ne mettiez le pied dans le gouffre, surtout
après vous avoir donné la preuve de mon désintéressement. Ce
n’est certes pas votre fortune, c’est vous-même dont je me préoccupe...
Et pour vous éclairer sur mes sentiments, je puis ajouter,
ne fût-ce que pour vous tranquilliser relativement à votre futur
contrat de mariage, que ma situation de fortune est telle que nous
n’avons rien à désirer...
—Grâce à moi! s’écria Crevel dont la figure était devenue violette.
—Grâce à la fortune de Célestine, répondit l’avocat; et si vous
regrettez d’avoir donné, comme une dot venant de vous, à votre
fille des sommes qui ne représentent pas la moitié de ce que lui a
laissé sa mère, nous sommes prêts à vous les rendre...
—Savez-vous, monsieur mon gendre, dit Crevel qui se mit en
position, qu’en couvrant de mon nom madame Marneffe, elle ne
doit plus répondre au monde de sa conduite qu’en qualité de madame
Crevel.
—C’est peut-être très gentilhomme, dit l’avocat, c’est généreux
quant aux choses de cœur, aux écarts de la passion; mais je ne
connais pas de nom, ni de lois, ni de titre qui puissent couvrir le
vol des trois cent mille francs ignoblement arrachés à mon père!...
Je vous dis nettement, mon cher beau-père, que votre future est
indigne de vous, qu’elle vous trompe et qu’elle est amoureuse folle
de mon beau-frère Steinbock, elle en a payé les dettes...
—C’est moi qui les ai payées...
—Bien, reprit l’avocat, j’en suis bien aise pour le comte Steinbock
qui pourra s’acquitter un jour; mais il est aimé, très-aimé,
souvent aimé...
—Il est aimé!... dit Crevel dont la figure annonçait un bouleversement
général. C’est lâche, c’est sale, et petit, et commun de
calomnier une femme!... Quand on avance ces sortes de choses-là,
monsieur, on les prouve...
—Je vous donnerai des preuves...
—Je les attends...
—Après-demain, mon cher monsieur Crevel, je vous dirai le
jour et l’heure, le moment où je serai en mesure de dévoiler l’épouvantable
dépravation de votre future épouse...
—Très-bien, je serai charmé, dit Crevel qui reprit son sang-froid.
Adieu, mes enfants, au revoir. Adieu, Lisbeth...
—Suis-le donc, Lisbeth, dit Célestine à l’oreille de la cousine
Bette.
—Eh bien! voilà comme vous vous en allez?... cria Lisbeth à
Crevel.
—Ah! lui dit Crevel, il est devenu très-fort, mon gendre, il
s’est formé. Le Palais, la Chambre, la rouerie judiciaire et la rouerie
politique en font un gaillard. Ah! ah! il sait que je me marie
mercredi prochain, et dimanche, ce monsieur me propose de me
dire, dans trois jours, l’époque à laquelle il me démontrera que ma
femme est indigne de moi... Ce n’est pas maladroit... Je retourne
signer le contrat. Allons, viens avec moi, Lisbeth, viens!... Ils n’en
sauront rien! Je voulais laisser quarante mille francs de rente à Célestine;
mais Hulot vient de se conduire de manière à s’aliéner mon
cœur à tout jamais.
—Donnez-moi dix minutes, père Crevel, attendez-moi dans
votre voiture à la porte, je vais trouver un prétexte pour sortir.
—Eh bien! c’est convenu...
—Mes amis, dit Lisbeth qui retrouva la famille au salon, je vais
avec Crevel, on signe le contrat ce soir, et je pourrai vous en dire
les dispositions. Ce sera probablement ma dernière visite à cette
femme. Votre père est furieux. Il va vous déshériter...
—Sa vanité l’en empêchera, répondit l’avocat. Il a voulu posséder
la terre de Presles, il la gardera, je le connais. Eût-il des enfants,
Célestine recueillera toujours la moitié de ce qu’il laissera, la loi
l’empêche de donner toute sa fortune... Mais ces questions ne sont
rien pour moi, je ne pense qu’à notre honneur... Allez, cousine,
dit-il en serrant la main de Lisbeth, écoutez bien le contrat.
Vingt minutes après, Lisbeth et Crevel entraient à l’hôtel de la
rue Barbet, où madame Marneffe attendait dans une douce impatience
le résultat de la démarche qu’elle avait ordonnée. Valérie
avait été prise, à la longue, pour Wenceslas de ce prodigieux amour
qui, une fois dans la vie, étreint le cœur des femmes. Cet artiste
manqué devint, entre les mains de madame Marneffe, un amant si
parfait, qu’il était pour elle ce qu’elle avait été pour le baron Hulot.
Valérie tenait des pantoufles d’une main, et l’autre était à Steinbock,
sur l’épaule de qui elle reposait sa tête. Il en est de la conversation
à propos interrompus dans laquelle ils s’étaient lancés depuis le départ
de Crevel, comme de ces longues œuvres littéraires de notre
temps, au fronton desquelles on lit: La reproduction en est interdite.
Ce chef-d’œuvre de poésie intime amena naturellement sur
les lèvres de l’artiste un regret qu’il exprima, non sans amertume.
—Ah! quel malheur que je me sois marié, dit Wenceslas, car
si j’avais attendu, comme le disait Lisbeth, aujourd’hui je pourrais
t’épouser.
—Il faut être Polonais pour souhaiter faire sa femme d’une maîtresse
dévouée! s’écria Valérie. Échanger l’amour contre le devoir!
le plaisir contre l’ennui!
—Je te connais si capricieuse! répondit Steinbock. Ne t’ai-je
pas entendue causant avec Lisbeth du baron Montès, ce Brésilien?...
—Veux-tu m’en débarrasser? dit Valérie.
—Ce serait, répondit l’ex-sculpteur, le seul moyen de t’empêcher
de le voir.
—Apprends, mon chéri, répondit Valérie, que je le ménageais
pour en faire un mari, car je te dis tout à toi!... Les promesses
que j’ai faites à ce Brésilien... (Oh! bien avant de te connaître,
dit-elle en répondant à un geste de Wenceslas.) Eh bien! ces promesses
dont il s’arme pour me tourmenter, m’obligent à me marier
presque secrètement; car s’il apprend que j’épouse Crevel, il est
homme à... à me tuer!...
—Oh! quant à cette crainte!... dit Steinbock en faisant un geste
de dédain qui signifiait que ce danger-là devait être insignifiant
pour une femme aimée par un Polonais.
Remarquez qu’en fait de bravoure, il n’y a plus la moindre forfanterie
chez les Polonais, tant ils sont réellement et sérieusement
braves.
—Et cet imbécile de Crevel qui veut donner une fête, et qui se
livre à ses goûts de faste économique à propos de mon mariage, me
met dans un embarras d’où je ne sais comment sortir.
Valérie pouvait-elle avouer à celui qu’elle adorait que le baron
Henri Montès avait, depuis le renvoi du baron Hulot, hérité du
privilége de venir chez elle à toute heure de nuit, et que, malgré
son adresse, elle en était encore à trouver une cause de brouille
où le Brésilien croirait avoir tous les torts? Elle connaissait trop
bien le caractère quasi-sauvage du baron, qui se rapprochait beaucoup
de celui de Lisbeth, pour ne pas trembler en pensant à ce
More de Rio de Janeiro. Au roulement de la voiture, Steinbock
quitta Valérie, qu’il tenait par la taille, et il prit un journal dans la
lecture duquel on le trouva tout absorbé. Valérie brodait, avec une
attention minutieuse, des pantoufles à son futur.
—Comme on la calomnie! dit Lisbeth à l’oreille de Crevel sur
le seuil de la porte en lui montrant ce tableau... Voyez sa coiffure!
est-elle dérangée? A entendre Victorin, vous auriez pu surprendre
deux tourtereaux au nid.
—Ma chère Lisbeth, répondit Crevel en position, vois-tu, pour
faire d’une Aspasie une Lucrèce, il suffit de lui inspirer une passion!...
—Ne vous ai-je pas toujours dit, reprit Lisbeth, que les femmes
aiment les gros libertins comme vous?
—Elle serait d’ailleurs bien ingrate, reprit Crevel, car combien
d’argent ai-je mis ici? Grindot et moi seuls nous le savons!
Et il montrait l’escalier. Dans l’arrangement de cet hôtel que
Crevel regardait comme le sien, Grindot avait essayé de lutter avec
Cleretti, l’architecte à la mode, à qui le duc d’Hérouville avait confié
la maison de Josépha. Mais Crevel, incapable de comprendre les
arts, avait voulu, comme tous les bourgeois, dépenser une somme
fixe, connue à l’avance. Maintenu par un devis, il fut impossible à
Grindot de réaliser son rêve d’architecte. La différence qui distinguait
l’hôtel de Josépha de celui de la rue Barbet, était celle qui se
trouve entre la personnalité des choses et leur vulgarité. Ce qu’on
admirait chez Josépha ne se voyait nulle part; ce qui reluisait chez
Crevel pouvait s’acheter partout. Ces deux luxes sont séparés l’un
de l’autre par le fleuve du million. Un miroir unique vaut six mille
francs, le miroir inventé par un fabricant qui l’exploite coûte cinq
cents francs. Un lustre authentique de Boule monte en vente publique
à trois mille francs; le même lustre surmoulé pourra être fabriqué
pour mille ou douze cents francs; l’un est en Archéologie ce
qu’un tableau de Raphaël est en peinture, l’autre en est la copie.
Qu’estimez-vous une copie de Raphaël? L’hôtel de Crevel était donc
un magnifique spécimen du luxe des sots, comme l’hôtel de Josépha
le plus beau modèle d’une habitation d’artiste.
—Nous avons la guerre, dit Crevel en allant vers sa future.
Madame Marneffe sonna.
—Allez chercher monsieur Berthier, dit-elle au valet de chambre,
et ne revenez pas sans lui. Si tu avais réussi, dit-elle en enlaçant
Crevel, mon petit père, nous aurions retardé mon bonheur,
et nous aurions donné une fête à étourdir; mais, quand toute une
famille s’oppose à un mariage, mon ami, la décence veut qu’il se
fasse sans éclat, surtout lorsque la mariée est veuve.
—Moi, je veux au contraire afficher un luxe à la Louis XIV,
dit Crevel qui depuis quelque temps trouvait le dix-huitième siècle
petit. J’ai commandé des voitures neuves; il y a la voiture de monsieur
et celle de madame, deux jolis coupés, une calèche, une berline
d’apparat avec un siége superbe qui tressaille comme madame
Hulot.
—Ah! je veux?... Tu ne serais donc plus mon agneau? Non,
non. Ma biche, tu feras à ma volonté. Nous allons signer notre contrat
entre nous, ce soir. Puis, mercredi, nous nous marierons officiellement,
comme on se marie réellement, en catimini, selon le
mot de ma pauvre mère. Nous irons à pied vêtus simplement à l’église,
où nous aurons une messe basse. Nos témoins sont Stidmann,
Steinbock, Vignon et Massol, tous gens d’esprit qui se trouveront à
la mairie comme par hasard, et qui nous feront le sacrifice d’entendre
une messe. Ton collègue nous mariera, par exception, à neuf
heures du matin. La messe est à dix heures, nous serons ici à déjeuner
à onze heures et demie. J’ai promis à nos convives que l’on
ne se lèverait de table que le soir... Nous aurons Bixiou, ton ancien
camarade de Birotterie du Tillet, Lousteau, Vernisset, Léon de
Lora, Vernou, la fleur des gens d’esprit, qui ne nous sauront pas
mariés, nous les mystifierons, nous nous griserons un petit brin, et
Lisbeth en sera; je veux qu’elle apprenne le mariage, Bixiou doit
lui faire des propositions et la... la déniaiser.
Pendant deux heures, madame Marneffe débita des folies qui
firent faire à Crevel cette réflexion judicieuse:—Comment une
femme si gaie pourrait-elle être dépravée? Folichonne, oui! mais
perverse... allons donc!
—Qu’est-ce que tes enfants ont dit de moi? demanda Valérie à
Crevel dans un moment où elle le tint près d’elle sur sa causeuse,
bien des horreurs!
—Ils prétendent, répondit Crevel, que tu aimes Wenceslas d’une
façon criminelle, toi! la vertu même!
—Je crois bien que je l’aime, mon petit Wenceslas! s’écria
Valérie en appelant l’artiste, le prenant par la tête et l’embrassant
au front. Pauvre garçon sans appui, sans fortune! dédaigné par
une girafe couleur carotte! Que veux-tu, Crevel? Wenceslas, c’est
mon poëte, et je l’aime au grand jour comme si c’était mon enfant!
Ces femmes vertueuses, ça voit du mal partout et en tout. Ah! çà!
elles ne pourraient donc pas rester sans mal faire auprès d’un
homme? Moi, je suis comme les enfants gâtés à qui l’on n’a jamais
rien refusé: les bonbons ne me causent plus aucune émotion. Pauvres
femmes, je les plains!... Et qu’est-ce qui me détériorait
comme cela?
—Victorin, dit Crevel.
—Eh bien! pourquoi ne lui as-tu pas fermé le bec, à ce perroquet
judiciaire, avec les deux cent mille francs de la maman?
—Ah! la baronne avait fui, dit Lisbeth.
—Qu’ils y prennent garde! Lisbeth, dit madame Marneffe en
fronçant les sourcils, ou ils me recevront chez eux, et très-bien,
et viendront chez leur belle-mère, tous! ou je les logerai (dis-leur
de ma part) plus bas que ne se trouve le baron... Je veux devenir
méchante, à la fin! Ma parole d’honneur, je crois que le Mal
est la faux avec laquelle on met le Bien en coupe.
A trois heures, maître Berthier, successeur de Cardot, lut le
contrat de mariage, après une courte conférence entre Crevel et
lui, car certains articles dépendaient de la résolution que prendraient
monsieur et madame Hulot jeune. Crevel reconnaissait à
sa future épouse une fortune composée: 1o de quarante mille francs
de rente dont les titres étaient désignés; 2o de l’hôtel et de tout le
mobilier qu’il contenait, et 3o de trois millions en argent. En outre,
il faisait à sa future épouse toutes les donations permises par la loi;
il la dispensait de tout inventaire; et dans le cas où, lors de leur
décès, les conjoints se trouveraient sans enfants, ils se donnaient
respectivement l’un à l’autre l’universalité de leurs biens, meubles
et immeubles. Ce contrat réduisait la fortune de Crevel à deux millions
de capital. S’il avait des enfants de sa nouvelle femme, il restreignait
la part de Célestine à cinq cent mille francs, à cause de
l’usufruit de sa fortune accordé à Valérie. C’était la neuvième partie
environ de sa fortune actuelle.
Lisbeth revint dîner rue Louis-le-Grand, le désespoir peint sur
la figure. Elle expliqua, commenta le contrat de mariage, et trouva
Célestine insensible autant que Victorin à cette désastreuse nouvelle.
—Vous avez irrité votre père, mes enfants! Madame Marneffe
a juré que vous recevriez chez vous la femme de monsieur Crevel,
et que vous viendriez chez elle, dit-elle.
—Jamais! dit Hulot.
—Jamais! dit Célestine.
—Jamais! s’écria Hortense.
Lisbeth fut saisie du désir de vaincre l’attitude superbe de tous
les Hulot.
—Elle paraît avoir des armes contre vous!... répondit-elle. Je
ne sais pas encore de quoi il s’agit, mais je le saurai... Elle a parlé
vaguement d’une histoire de deux cent mille francs qui regarde
Adeline.
La baronne Hulot se renversa doucement sur le divan où elle se
trouvait, et d’affreuses convulsions se déclarèrent.
—Allez-y, mes enfants!... cria la baronne. Recevez cette femme!
Monsieur Crevel est un homme infâme! il mérite le dernier supplice...
Obéissez à cette femme... Ah! c’est un monstre! elle sait
tout!
Après ces mots mêlés à des larmes, à des sanglots, madame Hulot
trouva la force de monter chez elle, appuyée sur le bras de sa
fille et sur celui de Célestine.
—Qu’est-ce que tout ceci veut dire? s’écria Lisbeth restée seule
avec Victorin.
L’avocat, planté sur ses jambes, dans une stupéfaction très-concevable,
n’entendit pas Lisbeth.
—Qu’as-tu, mon Victorin?
—Je suis épouvanté! dit l’avocat, dont la figure devint menaçante.
Malheur à qui touche à ma mère, je n’ai plus alors de scrupules!
Si je le pouvais, j’écraserais cette femme comme on écrase
une vipère... Ah! elle attaque la vie et l’honneur de ma mère!...
—Elle a dit, ne répète pas ceci, mon cher Victorin, elle a dit
qu’elle vous logerait tous encore plus bas que votre père... Elle a
reproché vertement à Crevel de ne pas vous avoir fermé la bouche
avec ce secret qui paraît tant épouvanter Adeline.
On envoya chercher un médecin, car l’état de la baronne empirait.
Le médecin ordonna une potion pleine d’opium, et Adeline
tomba, la potion prise, dans un profond sommeil; mais toute cette
famille était en proie à la plus vive terreur. Le lendemain, l’avocat
partit de bonne heure pour le Palais, et il passa par la préfecture
de police, où il supplia Vautrin le chef de la sûreté de lui envoyer
madame de Saint-Estève.
—On nous a défendu, monsieur, de nous occuper de vous,
mais madame de Saint-Estève est marchande, elle est à vos ordres,
répondit le célèbre Chef.
De retour chez lui, le pauvre avocat apprit que l’on craignait
pour la raison de sa mère. Le docteur Bianchon, le docteur Larabit,
le professeur Angard, réunis en consultation, venaient de décider
l’emploi des moyens héroïques pour détourner le sang qui se
portait à la tête. Au moment où Victorin écoutait le docteur Bianchon,
qui lui détaillait les raisons qu’il avait d’espérer l’apaisement
de cette crise, quoique ses confrères en désespérassent, le valet
de chambre vint annoncer à l’avocat sa cliente, madame de Saint-Estève.
Victorin laissa Bianchon au milieu d’une période et descendit
l’escalier avec une rapidité de fou.
—Y aurait-il dans la maison un principe de folie contagieux?
dit Bianchon en se retournant vers Larabit.
Les médecins s’en allèrent en laissant un interne chargé par eux
de veiller madame Hulot.
—Toute une vie de vertu!... était la seule phrase que la malade
prononçât depuis la catastrophe. Lisbeth ne quittait pas le chevet
d’Adeline, elle l’avait veillée; elle était admirée par les deux
jeunes femmes.
—Eh bien! ma chère madame Saint-Estève! dit l’avocat en
introduisant l’horrible vieille dans son cabinet et en fermant soigneusement
les portes, où en sommes-nous?
—Eh bien! mon cher ami, dit-elle en regardant Victorin d’un
œil froidement ironique, vous avez fait vos petites réflexions?...
—Avez-vous agi?...
—Donnez-vous cinquante mille francs?...
—Oui, répondit Hulot fils, car il faut marcher. Savez-vous que,
par une seule phrase, cette femme a mis la vie et la raison de ma
mère en danger? Ainsi, marchez!
—On a marché! répliqua la vieille.
—Eh bien?... dit Victorin convulsivement.
—Eh bien! vous n’arrêtez pas les frais?
—Au contraire.
—C’est qu’il y a déjà vingt-trois mille francs de frais.
Hulot fils regarda la Saint-Estève d’un air imbécile.
—Ah! çà, seriez-vous un jobard, vous l’une des lumières du
Palais? dit la vieille. Nous avons pour cette somme une conscience
de femme de chambre et un tableau de Raphaël, ce n’est pas cher...
Hulot restait stupide, il ouvrait de grands yeux.
—Eh bien! reprit la Saint-Estève, nous avons acheté mademoiselle
Reine Tousard, celle pour qui madame Marneffe n’a pas
de secrets...
—Je comprends...
—Mais si vous lésinez, dites-le?...
—Je payerai de confiance, répondit-il, allez. Ma mère m’a dit
que ces gens-là méritaient les plus grands supplices...
—On ne roue plus, dit la vieille.
—Vous me répondez du succès?
—Laissez-moi faire, répondit la Saint-Estève. Votre vengeance
mijote.
Elle regarda la pendule, la pendule marquait six heures.
—Votre vengeance s’habille, les fourneaux du Rocher-de-Cancale
sont allumés, les chevaux des voitures piaffent, mes fers
chauffent. Ah! je sais votre madame Marneffe par cœur. Tout est
paré, quoi! Il y a des boulettes dans la ratière, je vous dirai demain
si la souris s’empoisonnera. Je le crois! Adieu, mon fils.
—Adieu, madame.
—Savez-vous l’anglais?
—Oui.
—Avez-vous vu jouer Macbeth, en anglais?
—Oui.
—Eh bien! mon fils, tu seras roi! c’est-à-dire tu hériteras!
dit cette affreuse sorcière devinée par Shakspeare et qui paraissait
connaître Shakspeare. Elle laissa Hulot hébété sur le seuil de son
cabinet.—N’oubliez pas que le référé est pour demain! dit-elle
gracieusement en plaideuse consommée. Elle voyait venir deux
personnes, et voulait passer à leurs yeux pour une comtesse Pimbèche.
—Quel aplomb! se dit Hulot en saluant sa prétendue cliente.
Le baron Montès de Montéjanos était un lion, mais un lion inexpliqué.
Le Paris de la fashion, celui du turf et des lorettes admiraient
les gilets ineffables de ce seigneur étranger, ses bottes d’un
vernis irréprochable, ses sticks incomparables, ses chevaux enviés,
sa voiture menée par des nègres parfaitement esclaves et très-bien
battus. Sa fortune était connue, il avait un crédit de sept cent mille
francs chez le célèbre banquier du Tillet; mais on le voyait toujours
seul. S’il allait aux premières représentations, il était dans une
stalle d’orchestre. Il ne hantait aucun salon. Il n’avait jamais donné
le bras à une lorette! On ne pouvait unir son nom à celui d’aucune
jolie femme du monde. Pour passe-temps, il jouait au whist
au Jockey-Club. On en était réduit à calomnier ses mœurs, ou,
ce qui paraissait infiniment plus drôle, sa personne: on l’appelait
Combabus! Bixiou, Léon de Lora, Lousteau, Florine, mademoiselle
Héloïse Brisetout et Nathan, soupant un soir chez l’illustre
Carabine avec beaucoup de lions et de lionnes, avaient inventé cette
explication, excessivement burlesque. Massol, en sa qualité de
Conseiller-d’État, Claude Vignon, en sa qualité d’ancien professeur
de grec, avaient raconté aux ignorantes lorettes la fameuse anecdote,
rapportée dans l’Histoire ancienne de Rollin, concernant
Combabus, cet Abélard volontaire chargé de garder la femme d’un
roi d’Assyrie, de Perse, Bactriane, Mésopotamie et autres départements
de la géographie particulière au vieux professeur du Bocage
qui continua d’Anville, le créateur de l’ancien Orient. Ce
surnom, qui fit rire pendant un quart d’heure les convives de
Carabine, fut le sujet d’une foule de plaisanteries trop lestes dans
un ouvrage auquel l’Académie pourrait ne pas donner le prix
Montyon, mais parmi lesquelles on remarqua le nom qui resta sur
la crinière touffue du beau baron, que Josépha nommait un magnifique
Brésilien, comme on dit un magnifique Catoxantha!
Carabine, la plus illustre des lorettes, celle dont la beauté fine et
les saillies avaient arraché le sceptre du Treizième arrondissement
aux mains de mademoiselle Turquet, plus connue sous le nom de
Malaga, mademoiselle Séraphine Sinet (tel était son vrai nom)
était au banquier du Tillet ce que Josépha Mirah était au duc
d’Hérouville.
Or, le matin même du jour où la Saint-Estève prophétisait le
succès à Victorin, Carabine avait dit à du Tillet, sur les sept heures
du matin:—Si tu étais gentil, tu me donnerais à dîner au Rocher
de Cancale, et tu m’amènerais Combabus; nous voulons savoir
enfin s’il a une maîtresse... j’ai parié pour... je veux gagner...—Il
est toujours à l’hôtel des Princes, j’y passerai, répondit du
Tillet; nous nous amuserons. Aie tous nos gars: le gars Bixiou,
le gars Lora! Enfin toute notre séquelle!
A sept heures et demie, dans le plus beau salon de l’établissement
où l’Europe entière a dîné, brillait sur la table un magnifique
service d’argenterie fait exprès pour les dîners où la Vanité
soldait l’addition en billets de banque. Des torrents de lumière
produisaient des cascades au bord des ciselures. Des garçons,
qu’un provincial aurait pris pour des diplomates, n’était l’âge, se
tenaient sérieux comme des gens qui se savent ultra-payés.
Cinq personnes arrivées en attendaient neuf autres. C’était d’abord
Bixiou, le sel de toute cuisine intellectuelle, encore debout en 1843,
avec une armure de plaisanteries toujours neuves, phénomène aussi
rare à Paris que la vertu. Puis, Léon de Lora, le plus grand peintre
de paysage et de marine existant, qui gardait sur tous ses rivaux
l’avantage de ne jamais se trouver au-dessous de ses débuts. Les
Lorettes ne pouvaient pas se passer de ces deux rois du bon mot.
Pas de souper, pas de dîner, pas de partie sans eux. Séraphine Sinet,
dite Carabine, en sa qualité de maîtresse en titre de l’amphitryon,
était venue l’une des premières, et faisait resplendir sous les nappes
de lumière ses épaules sans rivales à Paris, un cou tourné comme par
un tourneur, sans un pli! son visage mutin et sa robe de satin broché,
bleu sur bleu, ornée de dentelles d’Angleterre en quantité suffisante
à nourrir un village pendant un mois. La jolie Jenny Cadine, qui ne
jouait pas à son théâtre, et dont le portrait est trop connu pour en
dire quoi que ce soit, arriva dans une toilette d’une richesse fabuleuse.
Une partie est toujours pour ces dames un Longchamps de
toilettes, où chacune d’elles veut faire obtenir le prix à son millionnaire,
en disant ainsi à ses rivales:—Voilà le prix que je vaux!
Une troisième femme, sans doute au début de la carrière, regardait,
presque honteuse, le luxe des deux commères posées et
riches. Simplement habillée en cachemire blanc orné de passementeries
bleues, elle avait été coiffée en fleurs, par un coiffeur du
Genre Merlan dont la main malhabile avait donné, sans le savoir,
les grâces de la niaiserie à des cheveux blonds adorables. Encore
gênée dans sa robe, elle avait la timidité, selon la phrase consacrée,
inséparable d’un premier début. Elle arrivait de
Valognes pour placer à Paris une fraîcheur désespérante, une candeur
à irriter le désir chez un mourant, et une beauté digne de
toutes celles que la Normandie a déjà fournies aux différents théâtres
de la capitale. Les lignes de cette figure intacte offraient l’idéal
de la pureté des anges. Sa blancheur lactée renvoyait si bien la
lumière, que vous eussiez dit d’un miroir. Ses couleurs fines
avaient été mises sur les joues comme avec un pinceau. Elle se
nommait Cydalise. C’était, comme on va le voir, un pion nécessaire
dans la partie que jouait mame Nourrisson contre madame
Marneffe.
—Tu n’as pas le bras de ton nom, ma petite, avait dit Jenny
Cadine à qui Carabine avait présenté ce chef-d’œuvre âgé de
seize ans et amené par elle.
Cydalise, en effet, offrait à l’admiration publique de beaux bras
d’un tissu serré, grenu, mais rougi par un sang magnifique.
—Combien vaut-elle? demanda Jenny Cadine tout bas à Carabine.
—Un héritage.
—Qu’en veux-tu faire?
—Tiens, madame Combabus!...
—Et l’on te donne, pour faire ce métier-là?...
—Devine!
—Une belle argenterie?
—J’en ai trois!
—Des diamants?
—J’en vends...
—Un singe vert!
—Non, un tableau de Raphaël!
—Quel rat te passe dans la cervelle?
—Josépha me scie l’omoplate avec ses tableaux, répondit Carabine,
et j’en veux avoir de plus beaux que les siens...
Du Tillet amena le héros du dîner, le Brésilien; le duc d’Hérouville
les suivait avec Josépha. La cantatrice avait mis une simple
robe de velours. Mais autour de son cou brillait un collier de cent
vingt mille francs, des perles à peine distinctibles sur sa peau de
camélia blanc. Elle s’était fourré dans ses nattes noires un seul camélia
rouge (une mouche!) d’un effet étourdissant et elle s’était
amusée à étager onze bracelets de perles sur chacun de ses bras.
Elle vint serrer la main à Jenny Cadine, qui lui dit:—Prête-moi
donc tes mitaines?... Josépha détacha ses bracelets et les offrit,
sur une assiette, à son amie.
—Quel genre! dit Carabine, faut être duchesse! Plus que cela
de perles! Vous avez dévalisé la mer pour orner la fille, monsieur
le duc? ajouta-t-elle en se tournant vers le petit duc d’Hérouville.
L’actrice prit un seul bracelet, rattacha les vingt autres aux beaux
bras de la cantatrice et y mit un baiser.
Lousteau, le pique-assiette littéraire, La Palférine et Malaga,
Massol et Vauvinet, Théodore Gaillard, l’un des propriétaires d’un
des plus importants journaux politiques, complétaient les invités.
Le duc d’Hérouville, poli comme un grand seigneur avec tout le
monde, eut pour le comte de La Palférine ce salut particulier qui,
sans accuser l’estime ou l’intimité, dit à tout le monde:—«Nous
sommes de la même famille, de la même race, nous nous valons!»
Ce salut, le shiboleth de l’aristocratie, a été créé pour le désespoir
des gens d’esprit de la haute bourgeoisie.
Carabine prit Combabus à sa gauche et le duc d’Hérouville à sa
droite. Cydalise flanqua le Brésilien, et Bixiou fut mis à côté de la
Normande. Malaga prit place à côté du duc.
A sept heures, on attaqua les huîtres. A huit heures, entre les
deux services, on dégusta le punch glacé. Tout le monde connaît
le menu de ces festins. A neuf heures, on babillait comme on babille
après quarante-deux bouteilles de différents vins, bues entre
quatorze personnes. Le dessert, cet affreux dessert du mois d’avril,
était servi. Cette atmosphère capiteuse n’avait grisé que la
Normande, qui chantonnait un Noël. Cette pauvre fille exceptée,
personne n’avait perdu la raison, les buveurs, les femmes étaient
l’élite de Paris soupant. Les esprits riaient, les yeux, quoique
brillantés, restaient pleins d’intelligence, mais les lèvres tournaient
à la satire, à l’anecdote, à l’indiscrétion. La conversation, qui jusqu’alors
avait roulé dans le cercle vicieux des courses et des
chevaux, des exécutions à la Bourse, des différents mérites des
lions comparés les uns aux autres, et des histoires scandaleuses connues,
menaçait de devenir intime, de se fractionner par groupes
de deux cœurs.
Ce fut en ce moment que, sur des œillades distribuées par Carabine
à Léon de Lora, Bixiou, La Palférine et du Tillet, on parla
d’amour.
—Les médecins comme il faut ne parlent jamais médecine, les
vrais nobles ne parlent jamais ancêtres, les gens de talent ne parlent
pas de leurs œuvres, dit Josépha, pourquoi parler de notre
état... J’ai fait faire relâche à l’Opéra pour venir, ce n’est pas
certes pour travailler ici. Ainsi ne posons point, mes chères.
—On te parle du véritable amour, ma petite! dit Malaga, de
cet amour qui fait qu’on s’enfonce! qu’on enfonce père et mère,
qu’on vend femmes et enfants, et qu’on va dà Clichy...
—Causez, alors! reprit la cantatrice. Connais pas!
Connais pas!... Ce mot, passé de l’argot des gamins de Paris
dans le vocabulaire de la lorette, est, à l’aide des yeux et de la
physionomie de ces femmes, tout un poëme sur leurs lèvres.
—Je ne vous aime donc point, Josépha? dit tout bas le duc.
—Vous pouvez m’aimer véritablement, dit à l’oreille du duc la
cantatrice en souriant; mais moi je ne vous aime pas de l’amour
dont on parle, de cet amour qui fait que l’univers est tout noir
sans l’homme aimé. Vous m’êtes agréable, utile, mais vous ne
m’êtes pas indispensable; et, si demain vous m’abandonniez, j’aurais
trois ducs pour un...
—Est-ce que l’amour existe à Paris? dit Léon de Lora. Personne
n’y a le temps de faire sa fortune, comment se livrerait-on
à l’amour vrai qui s’empare d’un homme comme l’eau s’empare
du sucre? Il faut être excessivement riche pour aimer, car l’amour
annule un homme, à peu près comme notre cher baron brésilien
que voilà. Il y a long-temps que je l’ai déjà dit, les extrêmes se
touchent! Un véritable amoureux ressemble à un eunuque, car
il n’y a plus de femmes pour lui sur la terre! Il est mystérieux, il
est comme le vrai chrétien, solitaire dans sa thébaïde! Voyez-moi
ce brave Brésilien!... Toute la table examina Henri Montès de
Montéjanos qui fut honteux de se trouver le centre de tous les regards.—Il
pâture là depuis une heure, sans plus savoir que ne le
saurait un bœuf, qu’il a pour voisine la femme la plus... je ne dirai
pas ici la plus belle, mais la plus fraîche de Paris.
—Tout est frais ici, même le poisson, c’est la renommée de la
maison, dit Carabine.
Le baron Montès de Montéjanos regarda le paysagiste d’un air
aimable et dit:—Très-bien! je bois à vous! Et il salua Léon de
Lora d’un signe de tête, inclina son verre plein de vin de Porto, et
but magistralement.
—Vous aimez donc? dit Carabine à son voisin en interprétant
ainsi le toast.
Le baron brésilien fit encore remplir son verre, salua Carabine,
et répéta le toast.
—A la santé de madame, dit alors la lorette d’un ton si plaisant
que le paysagiste, du Tillet et Bixiou partirent d’un éclat de
rire.
Le Brésilien resta grave comme un homme de bronze. Ce sang-froid
irrita Carabine. Elle savait parfaitement que Montès aimait
madame Marneffe; mais elle ne s’attendait pas à cette foi brutale, à
ce silence obstiné de l’homme convaincu. On juge aussi souvent
une femme d’après l’attitude de son amant, qu’on juge un amant
sur le maintien de sa maîtresse. Fier d’aimer Valérie et d’être aimé
d’elle, le sourire du baron offrait à ces connaisseurs émérites une
teinte d’ironie, et il était d’ailleurs superbe à voir: les vins n’avaient
pas altéré sa coloration, et ses yeux brillant de l’éclat particulier
à l’or bruni, gardaient les secrets de l’âme. Aussi Carabine
se dit-elle en elle-même:—Quelle femme! comme elle vous a
cacheté ce cœur-là!
—C’est un roc! dit à demi-voix Bixiou, qui ne voyait là qu’une
charge et qui ne soupçonnait pas l’importance attachée par Carabine
à la démolition de cette forteresse.
Pendant que ces discours, en apparence si frivoles, se disaient
à la droite de Carabine, la discussion sur l’amour continuait
à sa gauche entre le duc d’Hérouville, Lousteau, Josépha, Jenny
Cadine et Massol. On en était à chercher si ces rares phénomènes
étaient produits par la passion, par l’entêtement ou par l’amour.
Josépha, très-ennuyée de ces théories, voulut changer de conversation.
—Vous parlez de ce que vous ignorez complétement! Y a-t-il
un de vous qui ait assez aimé une femme, et une femme indigne
de lui, pour manger sa fortune, celle de ses enfants, pour vendre
son avenir, pour ternir son passé, pour encourir les galères en
volant l’État, pour tuer un oncle et un frère, pour se laisser si
bien bander les yeux qu’il n’ait pas pensé qu’on les lui bouchait
afin de l’empêcher de voir le gouffre où, pour dernière plaisanterie,
on l’a lancé! Du Tillet a sous la mamelle gauche une caisse,
Léon de Lora y a son esprit, Bixiou rirait de lui-même s’il aimait
une autre personne que lui, Massol a un portefeuille ministériel à
la place d’un cœur, Lousteau n’a là qu’un viscère, lui qui a pu se
laisser quitter par madame de La Baudraye, monsieur le duc est
trop riche pour pouvoir prouver son amour par sa ruine, Vauvinet
ne compte pas, je retranche l’escompteur du genre humain. Ainsi,
vous n’avez jamais aimé, ni moi non plus, ni Jenny, ni Carabine...
Quant à moi, je n’ai vu qu’une seule fois le phénomène que je
viens de décrire. C’est, dit-elle à Jenny Cadine, notre pauvre baron
Hulot, que je vais faire afficher comme un chien perdu, car je veux
le retrouver.
—Ah çà! se dit en elle-même Carabine en regardant Josépha
d’une certaine manière, madame Nourrisson a donc deux tableaux
de Raphaël, que Josépha joue mon jeu?
—Pauvre homme! dit Vauvinet, il était bien grand, bien magnifique.
Quel style! quelle tournure! Il avait l’air de François Ier.
Quel volcan! et quelle habileté, quel génie il déployait pour trouver
de l’argent! Là où il est, il en cherche, et il doit en extraire de
ces murs faits avec des os qu’on voit dans les faubourgs de Paris,
près des barrières, où sans doute il s’est caché...
—Et cela, dit Bixiou, pour cette petite madame Marneffe! En
voilà-t-il une rouée!
—Elle épouse mon ami Crevel! ajouta du Tillet.
—Et elle est folle de mon ami Steinbock! dit Léon de Lora.
Ces trois phrases furent trois coups de pistolet que Montès reçut
en pleine poitrine. Il devint blême et souffrit tant qu’il se leva
péniblement.
—Vous êtes des canailles! dit-il. Vous ne devriez pas mêler le
nom d’une honnête femme aux noms de toutes vos femmes perdues!
ni surtout en faire une cible pour vos lazzis.
Montès fut interrompu par des bravos et des applaudissements
unanimes. Bixiou, Léon de Lora, Vauvinet, du Tillet, Massol
donnèrent le signal. Ce fut un chœur.
—Vive l’empereur! dit Bixiou.
—Qu’on le couronne! s’écria Vauvinet.
—Un grognement pour Médor, hurrah pour le Brésil! cria
Lousteau.
—Ah! baron cuivré, tu aimes notre Valérie? dit Léon de Lora,
tu n’es pas dégoûté!
—Ce n’est pas parlementaire, ce qu’il a dit; mais c’est magnifique!...
fit observer Massol.
—Mais, mon amour de client, tu m’es recommandé, je suis ton
banquier, ton innocence va me faire du tort.
—Ah! dites-moi, vous qui êtes un homme sérieux, demanda le
Brésilien à du Tillet.
—Merci, pour nous tous, fit Bixiou qui salua.
—Dites-moi quelque chose de positif!... ajouta Montès sans
prendre garde au mot de Bixiou.
—Ah çà! reprit du Tillet, j’ai l’honneur de te dire que je suis
invité à la noce de Crevel.
—Ah! Combabus prend la défense de madame Marneffe! dit
Josépha qui se leva solennellement. Elle alla d’un air tragique jusqu’à
Montès, elle lui donna sur la tête une petite tape amicale, elle
le regarda pendant un instant en laissant voir sur sa figure une admiration
comique, et hocha la tête.—Hulot est le premier exemple
de l’amour quand même, voilà le second, dit-elle; mais il
ne devrait pas compter, car il vient des Tropiques!
Au moment où Josépha frappa doucement le front du Brésilien,
Montès retomba sur sa chaise, et s’adressa, par un regard, à du
Tillet:—Si je suis le jouet d’une de vos plaisanteries parisiennes,
lui dit-il, si vous avez voulu m’arracher mon secret... Et il enveloppa
la table entière d’une ceinture de feu embrassant tous les convives
d’un coup d’œil où flamba le soleil du Brésil.—Par grâce,
avouez-le-moi, reprit-il d’un air suppliant et presque enfantin; mais
ne calomniez pas une femme que j’aime...
—Ah çà! lui répondit Carabine à l’oreille, mais si vous étiez
indignement trahi, trompé, joué par Valérie, et que je vous en
donnasse les preuves, dans une heure, chez moi, que feriez-vous?
—Je ne puis pas vous le dire ici, devant tous ces Iagos... dit le
baron brésilien.
Carabine entendit magots!
—Eh bien! taisez-vous! lui répondit-elle en souriant, ne prêtez
pas à rire aux hommes les plus spirituels de Paris, et venez chez
moi, nous causerons...
Montès était anéanti...
—Des preuves!... dit-il en balbutiant, songez!...
—Tu en auras trop, répondit Carabine, et puisque le soupçon
te porte autant à la tête, j’ai peur pour ta raison...
—Est-il entêté cet être-là, c’est pis que feu le roi de Hollande.
Voyons? Lousteau, Bixiou, Massol, ohé! les autres? n’êtes-vous
pas invités tous à déjeuner par madame Marneffe, après-demain?
demanda Léon de Lora.
—Ya, répondit du Tillet. J’ai l’honneur de vous répéter,
baron, que si vous aviez, par hasard, l’intention d’épouser madame
Marneffe, vous êtes rejeté comme un projet de loi par une boule
du nom de Crevel. Mon ami, mon ancien camarade Crevel a
quatre-vingt mille livres de rente, et vous n’en avez pas probablement
fait voir autant, car alors vous eussiez été, je le crois,
préféré...
Montès écouta d’un air à demi rêveur, à demi souriant, qui
parut terrible à tout ce monde. Le premier garçon vint dire en ce
moment à l’oreille de Carabine qu’une de ses parentes était dans le
salon et désirait lui parler. La lorette se leva, sortit, et trouva
madame Nourrisson sous voiles de dentelle noire.
—Eh bien! dois-je aller chez toi, ma fille? A-t-il mordu?
—Oui, ma petite mère, le pistolet est si bien chargé que j’ai
peur qu’il n’éclate, répondit Carabine.
Une heure après, Montès, Cydalise et Carabine, revenus du
Rocher de Cancale, entraient rue Saint-Georges, dans le petit
salon de Carabine. La lorette vit madame Nourrisson assise dans
une bergère, au coin du feu.
—Tiens! voilà ma respectable tante! dit-elle.
—Oui, ma fille, c’est moi qui viens chercher moi-même ma
petite rente. Tu m’oublierais, quoique tu aies bon cœur, et j’ai
demain des billets à payer. Une marchande à la toilette, c’est toujours
gêné. Qu’est-ce que tu traînes donc après toi?... Ce monsieur
a l’air d’avoir bien du désagrément...
L’affreuse madame Nourrisson, dont en ce moment la métamorphose
était complète, et qui semblait être une bonne vieille femme,
se leva pour embrasser Carabine, une des cent et quelques lorettes
qu’elle avait lancées dans l’horrible carrière du vice.
—C’est un Othello qui ne se trompe pas, et que j’ai l’honneur
de te présenter: monsieur le baron Montès de Montéjanos...
—Oh! je connais monsieur pour en avoir beaucoup entendu
parler; on vous appelle Combabus parce que vous n’aimez qu’une
femme; c’est, à Paris, comme si l’on n’en avait pas du tout. Eh
bien! s’agirait-il par hasard de votre objet? de madame Marneffe,
la femme à Crevel... Tenez, mon cher monsieur, bénissez votre
sort au lieur de l’accuser... C’est une rien du tout, cette petite
femme-là. Je connais ses allures!...
—Ah bah! dit Carabine à qui madame Nourrisson avait glissé
dans la main une lettre en l’embrassant, tu ne connais pas les
Brésiliens. C’est des crânes qui tiennent à s’empaler par le cœur!...
Tant plus ils sont jaloux, tant plus ils veulent l’être. Môsieur
parle de tout massacrer, et il ne massacrera rien, parce qu’il aime.
Enfin, je ramène ici monsieur le baron pour lui donner les preuves
de son malheur que j’ai obtenues de ce petit Steinbock.
Montès était ivre, il écoutait comme s’il ne s’agissait pas de lui-même.
Carabine alla se débarrasser de son crispin en velours, et
lut le fac-simile du billet suivant:
«Mon chat, il va ce soir dîner chez Popinot, et viendra me
chercher à l’Opéra sur les onze heures. Je partirai sur les cinq
heures et demie, et compte te trouver à notre paradis, où tu
feras venir à dîner de la Maison d’Or. Habille-toi de manière à
pouvoir me ramener à l’Opéra. Nous aurons quatre heures à
nous. Tu me rendras ce petit mot, non pas que ta Valérie se défie
de toi, je te donnerais ma vie, ma fortune et mon honneur;
mais je crains les farces du hasard.»
—Tiens, baron, voilà le poulet envoyé ce matin au comte de
Steinbock, lis l’adresse! L’original vient d’être brûlé.
Montès tourna, retourna le papier, reconnut l’écriture, et fut
frappé d’une idée juste, ce qui prouve combien sa tête était dérangée.
—Ah çà! dans quel intérêt me déchirez-vous le cœur, car vous
avez acheté bien cher le droit d’avoir ce billet pendant quelque
temps entre les mains pour le faire lithographier? dit-il en regardant
Carabine.
—Grand imbécile! dit Carabine à un signe de madame Nourrisson,
ne vois-tu pas cette pauvre Cydalise... un enfant de seize
ans qui t’aime depuis trois mois à en perdre le boire et le manger,
et qui se désole de n’avoir pas encore obtenu le plus distrait de tes
regards? (Cydalise se mit un mouchoir sur les yeux, et eut l’air de
pleurer.)—Elle est furieuse, malgré son air de sainte-nitouche,
de voir que l’homme dont elle est folle est la dupe d’une scélérate,
dit Carabine en poursuivant, et elle tuerait Valérie...
—Oh! ça, dit le Brésilien, ça me regarde!
—Tuer?... toi! mon petit, dit la Nourrisson, ça ne se fait plus ici.
—Oh! reprit Montès, je ne suis pas de ce pays-ci, moi! Je vis
dans une capitainerie où je me moque de vos lois, et si vous me
donnez des preuves...
—Ah çà! ce billet, ce n’est donc rien?...
—Non, dit le Brésilien. Je ne crois pas à l’écriture, je veux
voir...
—Oh! voir! dit Carabine qui comprit à merveille un nouveau
geste de sa fausse tante; mais on te fera tout voir, mon cher tigre,
à une condition...
—Laquelle?
—Regardez Cydalise.
Sur un signe de madame Nourrisson, Cydalise regarda tendrement
le Brésilien.
—L’aimeras-tu? lui feras-tu son sort?... demanda Carabine.
Une femme de cette beauté-là, ça vaut un hôtel et un équipage!
Ce serait une monstruosité que de la laisser à pied. Et elle a...
des dettes. Que dois-tu? fit Carabine en pinçant le bras de Cydalise.
—Elle vaut ce qu’elle vaut, dit la Nourrisson. Suffit qu’il y a
marchand!
—Écoutez! s’écria Montès en apercevant enfin cet admirable
chef-d’œuvre féminin, vous me ferez voir Valérie?...
—Et le comte de Steinbock, parbleu! dit madame Nourrisson.
Depuis dix minutes, la vieille observait le Brésilien, elle vit en
lui l’instrument monté au diapason du meurtre dont elle avait besoin,
elle le vit surtout assez aveuglé pour ne plus prendre garde à
ceux qui le menaient, et elle intervint.
—Cydalise, mon chéri du Brésil, est ma nièce, et l’affaire me
regarde un peu. Toute cette débâcle, c’est l’affaire de dix minutes;
car c’est une de mes amies qui loue au comte de Steinbock la
chambre garnie où ta Valérie prend en ce moment son café, un
drôle de café, mais elle appelle cela son café. Donc, entendons-nous,
Brésil! J’aime le Brésil, c’est un pays chaud. Quel sera le
sort de ma nièce?
—Vieille autruche! dit Montès frappé des plumes que la Nourrisson
avait sur son chapeau, tu m’as interrompu. Si tu me fais
voir... voir Valérie et cet artiste ensemble...
—Comme tu voudrais être avec elle, dit Carabine, c’est entendu.
—Et bien! je prends cette Normande, et l’emmène...
—Où?... demanda Carabine.
—Au Brésil! répondit le baron, j’en ferai ma femme. Mon
oncle m’a laissé dix lieues carrées de pays invendables, voilà pourquoi
je possède encore cette habitation; j’y ai cent nègres, rien que
des nègres, des négresses et des négrillons achetés par mon oncle...
—Le neveu d’un négrier!... dit Carabine en faisant la moue,
c’est à considérer. Cydalise, mon enfant, es-tu négrophile?
—Ah çà! ne blaguons plus, Carabine, dit la Nourrisson. Que
diable! nous sommes en affaires, monsieur et moi.
—Si je me redonne une Française, je la veux toute à moi, reprit
le Brésilien. Je vous en préviens, mademoiselle, je suis un roi,
mais pas un roi constitutionnel, je suis un czar, j’ai acheté tous
mes sujets, et personne ne sort de mon royaume, qui se trouve à
cent lieues de toute habitation, il est bordé de Sauvages du côté
de l’intérieur, et séparé de la côte par un désert grand comme
votre France...
—J’aime mieux une mansarde ici! dit Carabine...
—C’est ce que je pensais, répliqua le Brésilien, puisque j’ai
vendu toutes mes terres, et tout ce que je possédais à Rio de Janeiro
pour venir retrouver madame Marneffe.
—On ne fait pas ces voyages-là pour rien, dit madame Nourrisson.
Vous avez le droit d’être aimé pour vous-même, étant surtout
très-beau... Oh! il est beau, dit-elle à Carabine.
—Très-beau! plus beau que le postillon de Longjumeau, répondit
la lorette.
Cydalise prit la main du Brésilien, qui se débarrassa d’elle le
plus honnêtement possible.
—J’étais revenu pour enlever madame Marneffe! reprit le Brésilien
en reprenant son argumentation, et vous ne savez pas pourquoi
j’ai mis trois ans à revenir?
—Non, Sauvage, dit Carabine.
—Eh bien! elle m’avait tant dit qu’elle voulait vivre avec moi,
seule, dans un désert!...
—Ce n’est plus un Sauvage, dit Carabine en partant d’un éclat
de rire, il est de la tribu des Jobards civilisés.
—Elle me l’avait tant dit, reprit le baron insensible aux railleries
de la lorette, que j’ai fait arranger une habitation délicieuse au
centre de cette immense propriété. Je reviens en France chercher
Valérie, et la nuit où je l’ai revue...
—Revue est décent, dit Carabine, je retiens le mot!
—Elle m’a dit d’attendre la mort de ce misérable Marneffe, et
j’ai consenti, tout en lui pardonnant d’avoir accepté les hommages
de Hulot. Je ne sais pas si le diable a pris des jupes, mais cette
femme, depuis ce moment, a satisfait à tous mes caprices, à toutes
mes exigences; enfin, elle ne m’a pas donné lieu de la suspecter
pendant une minute!...
—Ça! c’est très-fort! dit Carabine à madame Nourrisson.
Madame Nourrisson hocha la tête en signe d’assentiment.
—Ma foi en cette femme, dit Montès en laissant couler ses larmes,
égale mon amour. J’ai failli souffleter tout ce monde à table,
tout à l’heure...
—Je l’ai bien vu! dit Carabine.
—Si je suis trompé, si elle se marie, et si elle est en ce moment
dans les bras de Steinbock, cette femme a mérité mille morts, et
je la tuerai comme on écrase une mouche...
—Et les gendarmes, mon petit... dit madame Nourrisson avec
un sourire de vieille qui donnait chair de poule.
—Et le commissaire de police et les juges, et la cour d’assises
et tout le tremblement!... dit Carabine.
—Vous êtes un fat! mon cher, reprit madame Nourrisson qui
voulait connaître les projets de vengeance du Brésilien.
—Je la tuerai! répéta froidement le Brésilien. Ah çà! vous
m’avez appelé Sauvage!... Est-ce que vous croyez que je vais imiter
la sottise de vos compatriotes qui vont acheter du poison chez
les pharmaciens?... J’ai pensé, pendant le temps que vous avez
mis à venir chez vous, à ma vengeance, dans le cas où vous auriez
raison contre Valérie. L’un de mes nègres porte avec lui le plus
sûr des poisons animaux, une terrible maladie qui vaut mieux
qu’un poison végétal et qui ne se guérit qu’au Brésil, je la fais
prendre à Cydalise, qui me la donnera; puis, quand la mort sera
dans les veines de Crevel et de sa femme, je serai par delà les
Açores avec votre cousine que je ferai guérir et que je prendrai
pour femme. Nous autres Sauvages, nous avons nos procédés!...
Cydalise, dit-il en regardant la Normande, est la bête qu’il me
faut. Que doit-elle?...
—Cent mille francs! dit Cydalise.
—Elle parle peu, mais bien, dit à voix basse Carabine à madame
Nourrisson.
—Je deviens fou! s’écria d’une voix creuse le Brésilien en retombant
sur une causeuse. J’en mourrai! Mais je veux voir, car c’est
impossible! Un billet lithographié!... qui me dit que ce n’est pas
l’œuvre d’un faussaire?... Le baron Hulot aimer Valérie!... dit-il
en se rappelant le discours de Josépha; mais la preuve qu’il ne
l’aimait pas, c’est qu’elle existe!... Moi je ne la laisserai vivante à
personne, si elle n’est pas toute à moi!...
Montès était effrayant à voir, et plus effrayant à entendre! Il rugissait,
il se tordait, tout ce qu’il touchait était brisé, le bois de palissandre
semblait être du verre.
—Comme il casse! dit Carabine en regardant Nourrisson.—Mon
petit, reprit-elle en donnant une tape au Brésilien, Roland
furieux fait très-bien dans un poëme; mais, dans un appartement,
c’est prosaïque et cher.
—Mon fils! dit la Nourrisson en se levant et allant se poser en
face du Brésilien abattu, je suis de ta religion. Quand on aime d’une
certaine façon, qu’on s’est agrafé à mort, la vie répond de l’amour.
Celui qui s’en va arrache tout, quoi! c’est une démolition
générale. Tu as mon estime, mon admiration, mon consentement,
surtout pour ton procédé qui va me rendre négrophile. Mais tu
aimes! tu reculeras!...
—Moi!... si c’est une infâme, je...
—Voyons, tu causes trop à la fin des fins! reprit la Nourrisson
redevenant elle-même. Un homme qui veut se venger et qui se dit
Sauvage à procédés se conduit autrement. Pour qu’on te fasse voir
ton objet dans son paradis, il faut prendre Cydalise et avoir l’air
d’entrer là, par suite d’une erreur de bonne, avec ta particulière,
mais pas d’esclandre! Si tu veux te venger, il faut caponer, avoir
l’air d’être au désespoir et te faire rouler par ta maîtresse! Ça y est-il?
dit madame Nourrisson en voyant le Brésilien surpris d’une machination
si subtile.
—Allons! l’Autruche, répondit-il, allons... je comprends.
—Adieu, mon bichon, dit madame Nourrisson à Carabine.
Elle fit signe à Cydalise de descendre avec Montès, et resta seule
avec Carabine.
—Maintenant, ma mignonne, je n’ai peur que d’une chose,
c’est qu’il l’étrangle! Je serais dans de mauvais draps, il ne nous
faut que des affaires en douceur. Oh! je crois que tu as gagné
ton tableau de Raphaël, mais on dit que c’est un Mignard. Sois
tranquille. C’est beaucoup plus beau; l’on m’a dit que les Raphaël
étaient tout noirs, tandis que celui-là, c’est gentil comme un
Girodet.
—Je ne tiens qu’à l’emporter sur Josépha! s’écria Carabine, et
ça m’est égal que ça soit avec un Mignard ou avec un Raphaël. Non,
cette voleuse avait des perles, ce soir... on se damnerait pour!
Cydalise, Montès et madame Nourrisson montèrent dans un fiacre
qui stationnait à la porte de Carabine. Madame Nourrisson indiqua
tout bas au cocher une maison du pâté des Italiens, où l’on serait
arrivé dans quelques instants, car, de la rue Saint-Georges, la distance
est de sept à huit minutes; mais madame Nourrisson ordonna
de prendre par la rue Lepelletier, et d’aller très-lentement, de manière
à passer en revue les équipages stationnés.
—Brésilien! dit la Nourrisson, vois à reconnaître les gens et la
voiture de ton ange.
Le baron montra du doigt l’équipage de Valérie au moment où
le fiacre passa devant.
—Elle a dit à ses gens de venir à dix heures, et elle s’est fait
conduire en fiacre à la maison où elle est avec le comte Steinbock;
elle y a dîné, et elle viendra dans une demi-heure à l’Opéra. C’est
bien travaillé! dit madame Nourrisson. Cela t’explique comment
elle peut t’avoir attrapé si long-temps.
Le Brésilien ne répondit pas. Métamorphosé en tigre, il avait
repris le sang-froid imperturbable tant admiré pendant le dîner.
Enfin, il était calme comme un failli, le lendemain du bilan déposé.
A la porte de la fatale maison, stationnait une citadine à deux
chevaux, de celles qui s’appellent Compagnie générale, du nom
de l’entreprise.
—Reste dans ta boîte, dit madame Nourrisson à Montès. On
n’entre pas ici comme dans un estaminet, on viendra vous chercher.
Le paradis de madame Marneffe et de Wenceslas ne ressemblait
guère à la petite maison Crevel, que Crevel avait vendue au comte
Maxime de Trailles; car, dans son opinion, elle devenait inutile.
Ce paradis, le paradis de bien du monde, consistait en une chambre
située au quatrième étage, et donnant sur l’escalier, dans une
maison sise au pâté des Italiens. A chaque étage, il se trouvait dans
cette maison, sur chaque palier, une chambre, autrefois disposée
pour servir de cuisine à chaque appartement. Mais la maison étant
devenue une espèce d’auberge louée aux amours clandestins à des
prix exorbitants, la principale locataire, la vraie madame Nourrisson,
marchande à la toilette rue Neuve-Saint-Marc, avait jugé sainement
de la valeur immense de ces cuisines, en en faisant des
espèces de salles à manger. Chacune de ces pièces, flanquée de
deux gros murs mitoyens, éclairée sur la rue, se trouvait totalement
isolée, au moyen de portes battantes très-épaisses qui faisaient une
double fermeture sur le palier. On pouvait donc causer de secrets
importants en dînant sans courir le risque d’être entendu. Pour
plus de sûreté, les fenêtres étaient pourvues de persiennes au dehors
et de volets en dedans. Ces chambres, à cause de cette particularité,
coûtaient trois cents francs par mois. Cette maison, grosse
de paradis et de mystères, était louée vingt-quatre mille francs à
madame Nourrisson Ire, qui en gagnait vingt mille, bon an, mal
an, sa gérante (madame Nourrisson IIe) payée, car elle n’administrait
point par elle-même.
Le paradis loué au comte Steinbock avait été tapissé de perse.
La froideur et la dureté d’un ignoble carreau rougi d’encaustique
ne se sentait plus aux pieds sous un moelleux tapis. Le mobilier
consistait en deux jolies chaises et un lit dans une alcôve, alors
à demi caché par une table chargée des restes d’un dîner fin, et où
deux bouteilles à longs bouchons et une bouteille de vin de Champagne
éteinte dans sa glace jalonnaient les champs de Bacchus cultivés
par Vénus. On voyait, envoyés sans doute par Valérie, un bon
fauteuil-ganache à côté d’une chauffeuse, et une jolie commode en
bois de rose avec sa glace bien encadrée en style Pompadour. Une
lampe au plafond donnait un demi-jour accru par les bougies de la
table et par celles qui décoraient la cheminée.
Ce croquis peindra, urbi et orbi, l’amour clandestin dans les
mesquines proportions qu’y imprime le Paris de 1840. A quelle
distance est-on, hélas! de l’amour adultère symbolisé par les filets
de Vulcain, il y a trois mille ans.
Au moment où Cydalise et le baron montaient, Valérie, debout
devant la cheminée, où brûlait une falourde, se faisait lacer par
Wenceslas. C’est le moment où la femme qui n’est ni trop grasse ni
trop maigre, comme était la fine, l’élégante Valérie, office des beautés
surnaturelles. La chair rosée, à teintes moites, sollicite un regard
des yeux les plus endormis. Les lignes du corps, alors si peu voilé,
sont si nettement accusées par les plis éclatants du jupon et par le
basin du corset, que la femme est irrésistible, comme tout ce qu’on
est obligé de quitter. Le visage heureux et souriant dans le miroir,
le pied qui s’impatiente, la main qui va réparant le désordre des
boucles de la coiffure mal reconstruite, les yeux où déborde la reconnaissance;
puis le feu du contentement qui, semblable à un
coucher de soleil, embrase les plus menus détails de la physionomie,
tout de cette heure en fait une mine à souvenirs!... Certes, quiconque
jetant un regard sur les premières erreurs de sa vie y reprendra
quelques-uns de ces délicieux détails, comprendra peut-être, sans
les excuser, les folies des Hulot et des Crevel. Les femmes connaissent
si bien leur puissance en ce moment qu’elles y trouvent toujours
ce qu’on peut appeler le regain du rendez-vous.
—Allons donc! après deux ans, tu ne sais pas encore lacer une
femme! tu es aussi par trop Polonais! Voilà dix heures, mon
Wences...las! dit Valérie en riant.
En ce moment, une méchante bonne fit adroitement sauter avec
la lame d’un couteau le crochet de la porte battante qui faisait toute
la sécurité d’Adam et d’Ève. Elle ouvrit brusquement la porte, car
les locataires de ces Éden ont tous peu de temps à eux, et découvrit
un de ces charmants tableaux de genre, si souvent exposés au
Salon, d’après Gavarni.
—Ici, madame! dit la fille.
Et Cydalise entra suivie du baron Montès.
—Mais il y a du monde!... Excusez, madame, dit la Normande
effrayée.
—Comment! mais c’est Valérie! s’écria Montès qui ferma la
porte violemment.
Madame Marneffe, en proie à une émotion trop vive pour être
dissimulée, se laissa tomber sur une chauffeuse au coin de la cheminée.
Deux larmes roulèrent dans ses yeux et se séchèrent aussitôt.
Elle regarda Montès, aperçut la Normande et partit d’un éclat de
rire forcé. La dignité de la femme offensée effaça l’incorrection de
sa toilette inachevée, elle vint au Brésilien, et le regarda si fièrement
que ses yeux étincelèrent comme des armes.
—Voilà donc, dit-elle en venant se poser devant le Brésilien et
lui montrant Cydalise, de quoi est doublée votre fidélité? Vous!
qui m’avez fait des promesses à convaincre une athée en amour!
vous pour qui je faisais tant de choses et même des crimes!... Vous
avez raison, monsieur, je ne suis rien auprès d’une fille de cet âge
et de cette beauté!... Je sais ce que vous allez me dire, reprit-elle
en montrant Wenceslas dont le désordre était une preuve trop évidente
pour être niée. Ceci me regarde. Si je pouvais vous aimer,
après cette trahison infâme, car vous m’avez espionnée, vous avez
acheté chaque marche de cet escalier, et la maîtresse de la maison,
et la servante, et Reine peut-être... Oh! que tout cela est beau!
Si j’avais un reste d’affection pour un homme si lâche, je lui donnerais
des raisons de nature à redoubler l’amour!... Mais je vous
laisse, monsieur, avec tous vos doutes qui deviendront des remords...
Wenceslas, ma robe.
Elle prit sa robe, la passa, s’examina dans le miroir, et acheva
tranquillement de s’habiller sans regarder le Brésilien, absolument
comme si elle était seule.
—Wenceslas! êtes-vous prêt? allez devant.
Elle avait du coin de l’œil et dans la glace espionné la physionomie
de Montès, elle crut retrouver dans sa pâleur les indices de
cette faiblesse qui livre ces hommes si forts à la fascination de la
femme, elle le prit par la main en s’approchant assez près de lui
pour qu’il pût respirer ces terribles parfums aimés dont se grisent
les amoureux; et, le sentant palpiter, elle le regarda d’un air de
reproche:—Je vous permets d’aller raconter votre expédition à
monsieur Crevel, il ne vous croira jamais, aussi ai-je le droit de
l’épouser; il sera mon mari après demain!... et je le rendrai bien
heureux!... Adieu! tâchez de m’oublier...
—Ah! Valérie! s’écria Henri Montès en la serrant dans ses bras,
c’est impossible! Viens au Brésil!
Valérie regarda le baron et retrouva son esclave.
—Ah! si tu m’aimais toujours, Henri! dans deux ans, je serais
ta femme; mais ta figure en ce moment me paraît bien sournoise.
—Je te jure qu’on m’a grisé, que de faux amis m’ont jeté cette
femme sur les bras, et que tout ceci est l’œuvre du hasard! dit
Montès.
—Je pourrais donc encore te pardonner? dit-elle en souriant.
—Et te marierais-tu toujours? demanda le baron en proie à une
navrante anxiété.
—Quatre-vingt mille francs de rente! dit-elle avec un enthousiasme
à demi comique. Et Crevel m’aime tant, qu’il en mourra!
—Ah, je te comprends, dit le Brésilien.
—Eh bien!... dans quelques jours, nous nous entendrons,
dit-elle.
Et elle descendit triomphante.
—Je n’ai plus de scrupules, pensa le baron, qui resta planté sur
ses jambes pendant un moment. Comment! cette femme pense à
se servir de son amour pour se débarrasser de cet imbécile, comme
elle comptait sur la destruction de Marneffe!... Je serai l’instrument
de la colère divine!
Deux jours après, ceux des convives de du Tillet, qui déchiraient
madame Marneffe à belles dents, se trouvaient attablés chez
elle, une heure après qu’elle venait de faire peau neuve en changeant
son nom pour le glorieux nom d’un maire de Paris. Cette
trahison de la langue est une des légèretés les plus ordinaires de
la vie parisienne. Valérie avait eu le plaisir de voir à l’église le baron
brésilien, que Crevel, devenu mari complet, invita par forfanterie.
La présence de Montès au déjeuner n’étonna personne. Tous
ces gens d’esprit étaient depuis long-temps familiarisés avec les lâchetés
de la passion, avec les transactions du plaisir. La profonde
mélancolie de Steinbock, qui commençait à mépriser celle dont il
avait fait un ange, parut être d’excellent goût. Le Polonais semblait
dire ainsi que tout était fini entre Valérie et lui. Lisbeth vint embrasser
sa chère madame Crevel, en s’excusant de ne pas assister
au déjeuner, sur le douloureux état de santé d’Adeline.
—Sois tranquille, dit-elle à Valérie en la quittant, ils te recevront
chez eux et tu les recevras chez toi. Pour avoir seulement entendu
ces quatre mots: Deux cent mille francs, la baronne est à la
mort. Oh! tu les tiens tous par cette histoire; mais tu me la diras?...
Un mois après son mariage, Valérie en était à sa dixième querelle
avec Steinbock, qui voulait d’elle des explications sur Henri Montès,
qui lui rappelait ses phrases pendant la scène du paradis, et qui non
content de flétrir Valérie par des termes de mépris, la surveillait
tellement qu’elle ne trouvait plus un instant de liberté, tant elle
était pressée entre la jalousie de Wenceslas et l’empressement de
Crevel. N’ayant plus auprès d’elle Lisbeth, qui la conseillait admirablement
bien, elle s’emporta jusqu’à reprocher durement à Wenceslas
l’argent qu’elle lui prêtait. La fierté de Steinbock se réveilla si
bien qu’il ne revint plus à l’hôtel Crevel. Valérie avait atteint à son
but, elle voulait éloigner Wenceslas pendant quelque temps pour
recouvrer sa liberté. Valérie attendit un voyage à la campagne que
Crevel devait faire chez le comte Popinot afin d’y négocier la présentation
de madame Crevel, et put ainsi donner un rendez-vous au
baron, qu’elle désirait avoir toute une journée à elle pour lui donner
des raisons qui devaient redoubler l’amour du Brésilien. Le
matin de ce jour-là, Reine, jugeant de son crime par la grosseur
de la somme reçue, essaya d’avertir sa maîtresse, à qui naturellement
elle s’intéressait plus qu’à des inconnus; mais, comme on
l’avait menacée de la rendre folle et de l’enfermer à la Salpêtrière,
en cas d’indiscrétion, elle fut timide.
—Madame est si heureuse maintenant, dit-elle, pourquoi s’embarrasserait-elle
encore de ce Brésilien?... Je m’en défie, moi!
—C’est vrai, Reine, répondit-elle; aussi vais-je le congédier.
—Ah! madame, j’en suis bien aise, il m’effraye, ce moricaud!
Je le crois capable de tout...
—Es-tu sotte! c’est pour lui qu’il faut craindre quand il est
avec moi.
En ce moment Lisbeth entra.
—Ma chère gentille chevrette! il y a long-temps que nous ne
nous sommes vues! dit Valérie, je suis bien malheureuse. Crevel
m’assomme, et je n’ai plus de Wenceslas; nous sommes brouillés.
—Je le sais, reprit Lisbeth, et c’est à cause de lui que je viens:
Victorin l’a rencontré sur les cinq heures du soir, au moment où
il entrait dans un restaurant à vingt-cinq sous, rue de Valois; il l’a
pris à jeun par les sentiments et l’a ramené rue Louis-le-Grand...
Hortense, en revoyant Wenceslas maigre, souffrant, mal vêtu, lui a
tendu la main. Voilà comment tu me trahis!
—Monsieur Henri, madame! vint dire le valet de chambre à
l’oreille de Valérie.
—Laisse-moi, Lisbeth, je t’expliquerai tout cela demain!...
Mais, comme on va le voir, Valérie ne devait bientôt plus pouvoir
rien expliquer à personne.
Vers la fin du mois de mai, la pension du baron Hulot fut entièrement
dégagée par les payements que Victorin avait successivement
faits au baron de Nucingen. Chacun sait que les semestres des pensions
ne sont acquittés que sur la présentation d’un certificat de
vie; et comme on ignorait la demeure du baron Hulot, les semestres
frappés d’opposition au profit de Vauvinet restaient accumulés
au Trésor. Vauvinet ayant signé sa mainlevée, désormais il était
indispensable de trouver le titulaire pour toucher l’arriéré. La baronne
avait, grâce aux soins du docteur Bianchon, recouvré la
santé. La bonne Josépha contribua par une lettre, dont l’orthographe
trahissait la collaboration du duc d’Hérouville, à l’entier rétablissement
d’Adeline. Voici ce que la cantatrice écrivit à la baronne,
après quarante jours de recherches actives:
«Madame la baronne,
»Monsieur Hulot vivait, il y a deux mois, rue des Bernardins,
avec Élodie Chardin, la repriseuse de dentelle, qui l’avait enlevé
à mademoiselle Bijou; mais il est parti, laissant là tout ce qu’il
possédait, sans dire un mot, sans qu’on puisse savoir où il est allé.
Je ne me suis pas découragée, et j’ai mis à sa poursuite un
homme qui déjà croit l’avoir rencontré sur le boulevard Bourdon.
»La pauvre juive tiendra la promesse faite à la chrétienne. Que
l’ange prie pour le démon! c’est ce qui doit arriver quelquefois
dans le ciel.
»Je suis, avec un profond respect et pour toujours, votre humble
servante,
»Josépha Mirah.»
Maître Hulot d’Ervy n’entendant plus parler de la terrible madame
Nourrisson, voyant son beau-père marié, ayant reconquis son
beau-frère, revenu sous le toit de la famille, n’éprouvant aucune
contrariété de sa nouvelle belle-mère, et trouvant sa mère mieux
de jour en jour, se laissait aller à ses travaux politiques et judiciaires,
emporté par le courant rapide de la vie parisienne, où les
heures comptent pour des journées. Chargé d’un rapport à la Chambre
des Députés, il fut obligé, vers la fin de la session, de passer
toute une nuit à travailler. Rentré dans son cabinet vers neuf heures,
il attendait que son valet de chambre apportât ses flambeaux
garnis d’abat-jour, et il pensait à son père. Il se reprochait de laisser
la cantatrice occupée de cette recherche, et il se proposait de
voir à ce sujet le lendemain monsieur Chapuzot, lorsqu’il aperçut à
sa fenêtre, dans la lueur du crépuscule, une sublime tête de vieillard,
à crâne jaune, bordé de cheveux blancs.
—Dites, mon cher monsieur, qu’on laisse arriver jusqu’à vous
un pauvre ermite venu du désert et chargé de quêter pour la reconstruction
d’un saint asile.
Cette vision, qui prenait une voix et qui rappela soudain à l’avocat
une prophétie de l’horrible Nourrisson, le fit tressaillir.
—Introduisez ce vieillard, dit-il à son valet de chambre.
—Il empestera le cabinet de monsieur, répondit le domestique,
il porte une robe brune qu’il n’a pas renouvelée depuis son départ
de Syrie, et il n’a pas de chemise...
—Introduisez ce vieillard, répéta l’avocat.
Le vieillard entra, Victorin examina d’un œil défiant ce soi-disant
ermite en pèlerinage, et vit un superbe modèle de ces moines napolitains
dont les robes sont sœurs des guenilles du lazzarone, dont les
sandales sont les haillons du cuir, comme le moine est lui-même un
haillon humain. C’était d’une vérité si complète que, tout en gardant
sa défiance, l’avocat se gourmanda d’avoir cru aux sortiléges
de madame Nourrisson.
—Que me demandez-vous?
—Ce que vous croyez devoir me donner.
Victorin prit cent sous à une pile d’écus et tendit la pièce à l’étranger.
—A compte de cinquante mille francs, c’est peu, dit le mendiant
du désert.
Cette phrase dissipa toutes les incertitudes de Victorin.
—Et le ciel a-t-il tenu ses promesses? dit l’avocat en fronçant
le sourcil.
—Le doute est une offense, mon fils! répliqua le solitaire. Si
vous voulez ne payer qu’après les pompes funèbres accomplies,
vous êtes dans votre droit, je reviendrai dans huit jours.
—Les pompes funèbres! s’écria l’avocat en se levant.
—On a marché, dit le vieillard en se retirant, et les morts vont
vite à Paris!
Quand Hulot, qui baissa la tête, voulut répondre, l’agile vieillard
avait disparu.
—Je n’y comprends pas un mot, se dit Hulot fils à lui-même...
Mais dans huit jours, je lui redemanderai mon père, si nous ne
l’avons pas trouvé. Où madame Nourrisson (oui, elle se nomme
ainsi) prend-elle de pareils acteurs?
Le lendemain, le docteur Bianchon permit à la baronne de descendre
au jardin, après avoir examiné Lisbeth qui, depuis un mois,
était obligée par une légère maladie des bronches de garder la
chambre. Le savant docteur, qui n’osa dire toute sa pensée sur
Lisbeth avant d’avoir observé des symptômes décisifs, accompagna
la baronne au jardin pour étudier, après deux mois de réclusion,
l’effet du plein air sur le tressaillement nerveux dont il s’occupait.
La guérison de cette névrose affriolait le génie de Bianchon. En
voyant ce grand et célèbre médecin assis et leur accordant quelques
instants, la baronne et ses enfants eurent une conversation de politesse
avec lui.
—Vous avez une vie bien occupée, et bien tristement! dit la
baronne. Je sais ce que c’est que d’employer ses journées à voir des
misères ou des douleurs physiques.
—Madame, répondit le médecin, je n’ignore pas les spectacles
que la charité vous oblige à contempler; mais vous vous y ferez à
la longue, comme nous nous y faisons tous. C’est la loi sociale. Le
confesseur, le magistrat, l’avoué seraient impossibles si l’esprit de
l’état ne domptait pas le cœur de l’homme. Vivrait-on sans l’accomplissement
de ce phénomène? Le militaire, en temps de guerre,
n’est-il pas également réservé à des spectacles encore plus cruels
que ne le sont les nôtres? et tous les militaires qui ont vu le feu
sont bons. Nous, nous avons le plaisir d’une cure qui réussit,
comme vous avez, vous, la jouissance de sauver une famille des
horreurs de la faim, de la dépravation, de la misère, en la rendant
au travail, à la vie sociale; mais comment se consolent le magistrat,
le commissaire de police et l’avoué qui passent leur vie à fouiller les
plus scélérates combinaisons de l’intérêt, ce monstre social qui connaît
le regret de ne pas avoir réussi, mais que le repentir ne visitera
jamais? La moitié de la société passe sa vie à observer l’autre.
J’ai pour ami depuis bien long-temps un avoué, maintenant retiré,
qui me disait que, depuis quinze ans, les notaires, les avoués se
défient autant de leurs clients que des adversaires de leurs clients.
Monsieur votre fils est avocat, n’a-t-il jamais été compromis par
celui dont il entreprenait la défense?
—Oh! souvent! dit en souriant Victorin.
—D’où vient ce mal profond? demanda la baronne.
—Du manque de religion, répondit le médecin, et de l’envahissement
de la finance, qui n’est autre chose que l’égoïsme solidifié.
L’argent autrefois n’était pas tout, on admettait des supériorités
qui le primaient. Il y avait la noblesse, le talent, les services rendus
à l’État; mais aujourd’hui la loi fait de l’argent un étalon général,
elle l’a pris pour base de la capacité politique! Certains magistrats
ne sont pas éligibles, Jean-Jacques Rousseau ne serait pas éligible!
Les héritages perpétuellement divisés obligent chacun à penser à soi
dès l’âge de vingt ans. Eh bien! entre la nécessité de faire fortune
et la dépravation des combinaisons, il n’y a pas d’obstacle, car le
sentiment religieux manque en France, malgré les louables efforts
de ceux qui tentent une restauration catholique. Voilà ce que se
disent tous ceux qui contemplent, comme moi, la société dans ses
entrailles.
—Vous avez peu de plaisirs, dit Hortense.
—Le vrai médecin, répondit Bianchon, se passionne pour la
science. Il se soutient par ce sentiment autant que par la certitude
de son utilité sociale. Tenez, en ce moment, vous me voyez dans
une espèce de joie scientifique, et bien des gens superficiels me
prendraient pour un homme sans cœur. Je vais annoncer demain
à l’Académie de Médecine une trouvaille. J’observe en ce moment
une maladie perdue. Une maladie mortelle, d’ailleurs, et contre
laquelle nous sommes sans armes, dans les climats tempérés, car
elle est guérissable aux Indes. Une maladie qui régnait au Moyen-Age.
C’est une belle lutte que celle du médecin contre un pareil
sujet. Depuis dix jours, je pense à toute heure à mes malades, car
ils sont deux, la femme et le mari! Ne vous sont-ils pas alliés, car,
madame, vous êtes la fille de monsieur Crevel, dit-il en s’adressant
à Célestine.
—Quoi! votre malade serait mon père?... dit Célestine. Demeure-t-il
rue Barbet-de-Jouy?
—C’est bien cela, répondit Bianchon.
—Et la maladie est mortelle? répéta Victorin épouvanté.
—Je vais chez mon père! s’écria Célestine en se levant.
—Je vous le défends bien positivement, madame, répondit tranquillement
Bianchon. Cette maladie est contagieuse.
—Vous y allez bien, monsieur, répliqua la jeune femme.
Croyez-vous que les devoirs de la fille ne soient pas supérieurs à
ceux du médecin?
—Madame, un médecin sait comment se préserver de la contagion,
et l’irréflexion de votre dévouement me prouve que vous ne
pourriez pas avoir ma prudence.
Célestine se leva, retourna chez elle, où elle s’habilla pour sortir.
—Monsieur, dit Victorin à Bianchon, espérez-vous sauver monsieur
et madame Crevel?
—Je l’espère sans le croire, répondit Bianchon. Le fait est
inexplicable pour moi... Cette maladie est une maladie propre aux
nègres et aux peuplades américaines, dont le système cutané diffère
de celui des races blanches. Or, je ne peux établir aucune communication
entre les noirs, les cuivrés, les métis et monsieur ou madame
Crevel. Si c’est d’ailleurs une maladie fort belle pour nous, elle est
affreuse pour tout le monde. La pauvre créature, qui, dit-on, était
jolie, est bien punie par où elle a péché, car elle est aujourd’hui
d’une ignoble laideur, si toutefois elle est quelque chose!... ses
dents et ses cheveux tombent, elle a l’aspect des lépreux, elle se
fait horreur à elle-même; ses mains, épouvantables à voir, sont
enflées et couvertes de pustules verdâtres; les ongles déchaussés
restent dans les plaies qu’elle gratte; enfin toutes les extrémités se
détruisent dans la sanie qui les ronge.
—Mais la cause de ces désordres? demanda l’avocat.
—Oh! dit Bianchon, la cause est dans une altération rapide du
sang, il se décompose avec une effrayante rapidité. J’espère attaquer
le sang, je l’ai fait analyser; je rentre prendre chez moi le résultat
du travail de mon ami le professeur Duval, le fameux chimiste,
pour entreprendre un de ces coups désespérés que nous
jouons quelquefois contre la mort.
—Le doigt de Dieu est là! dit la baronne d’une voix profondément
émue. Quoique cette femme m’ait causé des maux qui m’ont
fait appeler, dans des moments de folie, la justice divine sur sa tête,
je souhaite, mon Dieu! que vous réussissiez, monsieur le docteur.
Hulot fils avait le vertige, il regardait sa mère, sa sœur et le docteur
alternativement, en tremblant qu’on ne devinât ses pensées.
Il se considérait comme un assassin. Hortense, elle, trouvait Dieu
très-juste. Célestine reparut pour prier son mari de l’accompagner.
—Si vous y allez, madame, et vous, monsieur, restez à un pied
de distance du lit des malades, voilà toute la précaution. Ni vous
ni votre femme ne vous avisez d’embrasser le moribond! Aussi devez-vous
accompagner votre femme, monsieur Hulot, pour l’empêcher
de transgresser cette ordonnance.
Adeline et Hortense, restées seules, allèrent tenir compagnie à
Lisbeth. La haine d’Hortense contre Valérie était si violente, qu’elle
ne put en contenir l’explosion.
—Cousine! ma mère et moi nous sommes vengées!... s’écria-t-elle.
Cette venimeuse créature se sera mordue, elle est en décomposition!
—Hortense, dit la baronne, tu n’es pas chrétienne en ce moment.
Tu devrais prier Dieu de daigner inspirer le repentir à cette malheureuse.
—Que dites-vous? s’écria la Bette en se levant de sa chaise,
parlez-vous de Valérie?
—Oui, répondit Adeline, elle est condamnée, elle va mourir
d’une horrible maladie, dont la description seule donne le frisson.
Les dents de la cousine Bette claquèrent, elle fut prise d’une
sueur froide, elle eut une secousse terrible qui révéla la profondeur
de son amitié passionnée pour Valérie.
—J’y vais, dit-elle.
—Mais le docteur t’a défendu de sortir!
—N’importe! j’y vais. Ce pauvre Crevel, dans quel état il doit
être, car il aime sa femme...
—Il meurt aussi, répliqua la comtesse Steinbock. Ah! tous nos
ennemis sont entre les mains du diable...
—De Dieu!... ma fille...
Lisbeth s’habilla, prit son fameux cachemire jaune, sa capote de
velours noir, mit ses brodequins; et, rebelle aux remontrances
d’Adeline et d’Hortense, elle partit comme poussée par une force
despotique. Arrivée rue Barbet quelques instants après monsieur
et madame Hulot, Lisbeth trouva sept médecins que Bianchon avait
mandés pour observer ce cas unique, et auxquels il venait de se
joindre. Ces docteurs, debout dans le salon, discutaient sur la maladie:
tantôt l’un tantôt l’autre allait soit dans la chambre de Valérie,
soit dans celle de Crevel, pour observer, et revenait avec un
argument basé sur cette rapide observation.
Deux graves opinions partageaient ces princes de la science. L’un,
seul de son opinion, tenait pour un empoisonnement et parlait de
vengeance particulière en niant qu’on eût retrouvé la maladie décrite
au Moyen Age. Trois autres voulaient voir une décomposition
de la lymphe et des humeurs. Le second parti, celui de Bianchon,
soutenait que cette maladie était causée par une viciation du sang
que corrompait un principe morbifique inconnu. Bianchon apportait
le résultat de l’analyse du sang faite par le professeur Duval. Les
moyens curatifs, quoique désespérés et tout à fait empiriques, dépendaient
de la solution de ce problème médical.
Lisbeth resta pétrifiée à trois pas du lit où mourait Valérie, en
voyant un vicaire de Saint-Thomas-d’Aquin au chevet de son amie,
et une sœur de charité la soignant. La Religion trouvait une âme à
sauver dans un amas de pourriture qui, des cinq sens de la créature,
n’avait gardé que la vue. La sœur de charité, qui seule avait
accepté la tâche de garder Valérie, se tenait à distance. Ainsi l’Église
catholique, ce corps divin, toujours animé par l’inspiration du
sacrifice en toute chose, assistait, sous sa double forme d’esprit et
de chair, cette infâme et infecte moribonde en lui prodiguant sa
mansuétude infinie et ses inépuisables trésors de miséricorde.
Les domestiques épouvantés refusaient d’entrer dans la chambre
de monsieur ou de madame; ils ne songeaient qu’à eux et trouvaient
leurs maîtres justement frappés. L’infection était si grande que,
malgré les fenêtres ouvertes et les plus puissants parfums, personne
ne pouvait rester long-temps dans la chambre de Valérie. La Religion
seule y veillait. Comment une femme, d’un esprit aussi supérieur
que Valérie, ne se serait-elle pas demandé quel intérêt faisait
rester là ces deux représentants de l’Église? Aussi la mourante
avait-elle écouté la voix du prêtre. Le repentir avait entamé cette
âme perverse en proportion des ravages que la dévorante maladie
faisait à la beauté. La délicate Valérie avait offert à la maladie beaucoup
moins de résistance que Crevel, et elle devait mourir la première,
ayant été d’ailleurs la première attaquée.
—Si je n’avais pas été malade, je serais venue te soigner, dit
enfin Lisbeth après avoir échangé un regard avec les yeux abattus
de son amie. Voici quinze ou vingt jours que je garde la chambre,
mais en apprenant ta situation par le docteur, je suis accourue.
—Pauvre Lisbeth, tu m’aimes encore, toi! je le vois, dit Valérie.
Écoute! je n’ai plus qu’un jour ou deux à penser, car je ne
puis pas dire vivre. Tu le vois? je n’ai plus de corps, je suis un
tas de boue... On ne me permet pas de me regarder dans un miroir...
Je n’ai que ce que je mérite. Ah! je voudrais, pour être
reçue à merci, réparer tout le mal que j’ai fait.
—Oh! dit Lisbeth, si tu parles ainsi, tu es bien morte!
—N’empêchez pas cette femme de se repentir, laissez-la dans
ses pensées chrétiennes, dit le prêtre.
—Plus rien! se dit Lisbeth épouvantée. Je ne reconnais ni ses
yeux, ni sa bouche! Il ne reste pas un seul trait d’elle! Et l’esprit
a déménagé! Oh! c’est effrayant!...
—Tu ne sais pas, reprit Valérie, ce que c’est que la mort, ce
que c’est que de penser forcément au lendemain de son dernier
jour, à ce que l’on doit trouver dans le cercueil: des vers pour le
corps, mais quoi pour l’âme?... Ah! Lisbeth, je sens qu’il y a une
autre vie!... et je suis toute à une terreur qui m’empêche de sentir
les douleurs de ma chair décomposée!... Moi qui disais en riant à
Crevel, en me moquant d’une sainte, que la vengeance de Dieu
prenait toutes les formes du malheur... Eh bien! j’étais prophète!...
Ne joue pas avec les choses sacrées, Lisbeth! Si tu m’aimes, imite-moi,
repens-toi!
—Moi! dit la Lorraine, j’ai vu la vengeance partout dans la nature,
les insectes périssent pour satisfaire le besoin de se venger
quand on les attaque! Et ces messieurs, dit-elle en montrant le
prêtre, ne nous disent-ils pas que Dieu se venge, et que sa vengeance
dure l’éternité!...
Le prêtre jeta sur Lisbeth un regard plein de douceur et lui dit:—Vous
êtes athée, madame.
—Mais vois donc où j’en suis!... lui dit Valérie.
—Et d’où te vient cette gangrène? demanda la vieille fille qui
resta dans son incrédulité villageoise.
—Oh! j’ai reçu de Henri un billet qui ne me laisse aucun doute
sur mon sort... Il m’a tuée. Mourir au moment où je voulais vivre
honnêtement, et mourir un objet d’horreur... Lisbeth, abandonne
toute idée de vengeance! Sois bonne pour cette famille, à qui j’ai
déjà, par un testament, donné tout ce dont la loi me permet de disposer!
Va, ma fille, quoique tu sois le seul être aujourd’hui qui ne
s’éloigne pas de moi avec horreur, je t’en supplie, va-t’en, laisse-moi...
je n’ai plus que le temps de me livrer à Dieu!...
—Elle bat la campagne, se dit Lisbeth sur le seuil de la chambre.
Le sentiment le plus violent que l’on connaisse, l’amitié d’une
femme pour une femme, n’eut pas l’héroïque constance de l’Église.
Lisbeth, suffoquée par les miasmes délétères, quitta la chambre.
Elle vit les médecins continuant à discuter. Mais l’opinion de Bianchon
l’emportait et l’on ne débattait plus que la manière d’entreprendre
l’expérience...
—Ce sera toujours une magnifique autopsie, disait un des opposants,
et nous aurons deux sujets pour pouvoir établir des comparaisons.
Lisbeth accompagna Bianchon, qui vint au lit de la malade, sans
avoir l’air de s’apercevoir de la fétidité qui s’en exhalait.
—Madame, dit-il, nous allons essayer sur vous une médication
puissante et qui peut vous sauver...
—Si vous me sauvez, dit-elle, serai-je belle comme auparavant?...
—Peut-être! dit le savant médecin.
—Votre peut-être est connu! dit Valérie. Je serais comme ces
femmes tombées dans le feu! Laissez-moi toute à l’Église! je ne
puis maintenant plaire qu’à Dieu! je vais tâcher de me réconcilier
avec lui, ce sera ma dernière coquetterie! Oui, il faut que je fasse
le bon Dieu!
—Voilà le dernier mot de ma pauvre Valérie, je la retrouve!
dit Lisbeth en pleurant.
La Lorraine crut devoir passer dans la chambre de Crevel, où
elle trouva Victorin et sa femme assis à trois pieds de distance du
lit du pestiféré.
—Lisbeth, dit-il, on me cache l’état dans lequel est ma femme,
tu viens de la voir, comment va-t-elle?
—Elle est mieux, elle se dit sauvée! répondit Lisbeth en se
permettant ce calembour afin de tranquilliser Crevel.
—Ah! bon, reprit le maire, car j’avais peur d’être la cause de
sa maladie... On n’a pas été commis-voyageur pour la parfumerie
impunément. Je me fais des reproches. Si je la perdais, que deviendrais-je!
Ma parole d’honneur, mes enfants, j’adore cette
femme-là.
Crevel essaya de se mettre en position, en se remettant sur son
séant.
—Oh! papa, dit Célestine, si vous pouviez être bien portant,
je recevrais ma belle-mère, j’en fais le vœu!
—Pauvre petite Célestine! reprit Crevel, viens m’embrasser!...
Victorin retint sa femme qui s’élançait.
—Vous ignorez, monsieur, dit avec douceur l’avocat, que votre
maladie est contagieuse...
—C’est vrai, répondit Crevel, les médecins s’applaudissent d’avoir
retrouvé sur moi je ne sais quelle peste du Moyen Age qu’on
croyait perdue, et qu’ils faisaient tambouriner dans leurs Facultés...
C’est fort drôle!
—Papa, dit Célestine, soyez courageux et vous triompherez de
cette maladie.
—Soyez calmes, mes enfants, la mort regarde à deux fois avant
de frapper un maire de Paris! dit-il avec un sang-froid comique.
Et puis, si mon arrondissement est assez malheureux pour se voir
enlever l’homme qu’il a deux fois honoré de ses suffrages... (Hein!
voyez comme je m’exprime avec facilité!) Eh bien! je saurai faire
mes paquets. Je suis un ancien commis-voyageur, j’ai l’habitude
des départs. Ah! mes enfants, je suis un esprit fort.
—Papa, promets-moi de laisser venir l’Église à ton chevet.
—Jamais, répondit Crevel. Que voulez-vous, j’ai sucé le lait
de la révolution, je n’ai pas l’esprit du baron d’Holbach, mais j’ai
sa force d’âme. Je suis plus que jamais Régence, Mousquetaire
gris, abbé Dubois, et maréchal de Richelieu! sacrebleu! Ma pauvre
femme, qui perd la tête, vient de m’envoyer un homme à soutane,
à moi, l’admirateur de Béranger, l’ami de Lisette, l’enfant de Voltaire
et de Rousseau... Le médecin m’a dit, pour me tâter, pour
savoir si la maladie m’abattait:—Vous avez vu monsieur l’abbé?...
Eh bien! j’ai imité le grand Montesquieu. Oui, j’ai regardé le médecin,
tenez, comme cela, fit-il en se mettant de trois quarts comme
dans son portrait et tendant la main avec autorité, et j’ai dit:
. . . . Cet esclave est venu,
Il a montré son ordre, et n’a rien obtenu.
Son Ordre est un joli calembour, qui prouve qu’à l’agonie monsieur
le président de Montesquieu conservait toute la grâce de son
génie, car on lui avait envoyé un Jésuite!... J’aime ce passage...
on ne peut pas dire de sa vie, mais de sa mort. Ah! le passage!
encore un calembour! Le Passage Montesquieu.
Hulot fils contemplait tristement son beau-père, en se demandant
si la bêtise et la vanité ne possédaient pas une force égale à
celle de la vraie grandeur d’âme. Les causes qui font mouvoir les
ressorts de l’âme semblent être tout à fait étrangères aux résultats.
La force que déploie un grand criminel serait-elle donc la même
que celle dont s’enorgueillit un Champcenetz allant au supplice?
A la fin de la semaine, madame Crevel était enterrée, après des
souffrances inouïes, et Crevel suivit sa femme à deux jours de distance.
Ainsi, les effets du contrat de mariage furent annulés, et
Crevel hérita de Valérie.
Le lendemain même de l’enterrement, l’avocat revit le vieux
moine, et il le reçut sans mot dire. Le moine tendit silencieusement
la main, et silencieusement aussi, maître Victorin Hulot lui
remit quatre-vingts billets de banque de mille francs, pris sur la
somme que l’on trouva dans le secrétaire de Crevel. Madame Hulot
jeune hérita de la terre de Presles et de trente mille francs de
rente. Madame Crevel avait légué trois cent mille francs au baron
Hulot. Le scrofuleux Stanislas devait avoir, à sa majorité, l’hôtel
Crevel et vingt-quatre mille francs de rente.
Parmi les nombreuses et sublimes associations instituées par la
charité catholique dans Paris, il en est une, fondée par madame de
La Chanterie, dont le but est de marier civilement et religieusement
les gens du peuple qui se sont unis de bonne volonté. Les législateurs,
qui tiennent beaucoup aux produits de l’Enregistrement, la
Bourgeoisie régnante, qui tient aux honoraires du Notariat, feignent
d’ignorer que les trois quarts des gens du peuple ne peuvent
pas payer quinze francs pour leur contrat de mariage. La chambre
des notaires est au-dessous, en ceci, de la chambre des avoués de
Paris. Les avoués de Paris, compagnie assez calomniée, entreprennent
gratuitement la poursuite des procès des indigents, tandis que
les notaires n’ont pas encore décidé de faire gratis les contrats de
mariage des pauvres gens. Quant au Fisc, il faudrait remuer toute
la machine gouvernementale pour obtenir qu’il se relâchât de sa rigueur
à cet égard. L’Enregistrement est sourd et muet. L’Église, de
son côté, perçoit des droits sur les mariages. L’Église est, en France,
excessivement fiscale; elle se livre, dans la maison de Dieu, à d’ignobles
trafics de petits bancs et de chaises dont s’indignent les Étrangers,
quoiqu’elle ne puisse avoir oublié la colère du Sauveur chassant
les vendeurs du Temple. Si l’Église se relâche difficilement de ses
droits, il faut croire que ses droits, dits de fabrique, constituent aujourd’hui
l’une de ses ressources, et la faute des Églises serait alors
celle de l’État. La réunion de ces circonstances, par un temps où
l’on s’inquiète beaucoup trop des nègres, des petits condamnés de
la police correctionnelle, pour s’occuper des honnêtes gens qui
souffrent, fait que beaucoup de ménages honnêtes restent dans le
concubinage, faute de trente francs, dernier prix auquel le Notariat,
l’Enregistrement, la Mairie et l’Église puissent unir deux Parisiens.
L’institution de madame de La Chanterie, fondée pour remettre
les pauvres ménages dans la voie religieuse et légale, est à
la poursuite de ces couples, qu’elle trouve d’autant mieux qu’elle
les secourt comme indigents, avant de vérifier leur état incivil.
Lorsque madame la baronne Hulot fut tout à fait rétablie, elle
reprit ses occupations. Ce fut alors que la respectable madame de
La Chanterie vint prier Adeline de joindre la légalisation des mariages
naturels aux bonnes œuvres dont elle était l’intermédiaire.
Une des premières tentatives de la baronne en ce genre eut lieu
dans le quartier sinistre nommé autrefois la Petite-Pologne, et
que circonscrivent la rue du Rocher, la rue de la Pépinière et la rue
de Miroménil. Il existe là comme une succursale du faubourg
Saint-Marceau. Pour peindre ce quartier, il suffira de dire que les
propriétaires de certaines maisons habitées par des industriels sans
industries, par de dangereux ferrailleurs, par des indigents livrés
à des métiers périlleux, n’osent pas y réclamer leurs loyers, et ne
trouvent pas d’huissiers qui veuillent expulser les locataires insolvables.
En ce moment, la Spéculation, qui tend à changer la face
de ce coin de Paris et à bâtir l’espace en friche qui sépare la rue
d’Amsterdam de la rue du Faubourg-du-Roule, en modifiera sans
doute la population, car la truelle est, à Paris, plus civilisatrice
qu’on ne le pense! En bâtissant de belles et d’élégantes maisons à
concierges, les bordant de trottoirs et y pratiquant des boutiques,
la Spéculation écarte, par le prix du loyer, les gens sans aveu, les
ménages sans mobilier et les mauvais locataires. Ainsi les quartiers
se débarrassent de ces populations sinistres et de ces bouges où la
police ne met le pied que quand la justice l’ordonne.
En juin 1844, l’aspect de la place Delaborde et de ses environs
était encore peu rassurant. Le fantassin élégant qui, de la rue de la
Pépinière, remontait par hasard dans ces rues épouvantables, s’étonnait
de voir l’aristocratie coudoyée là par une infime Bohême.
Dans ces quartiers, où végètent l’indigence ignorante et la misère
aux abois, florissent les derniers écrivains publics qui se voient
dans Paris. Là où vous voyez écrits ces deux mots: Ecrivain
public, en grosse coulée, sur un papier blanc affiché à la vitre de
quelque entresol ou d’un fangeux rez-de-chaussée, vous pouvez
hardiment penser que le quartier recèle beaucoup de gens ignares,
et partant des malheurs, des vices et des criminels. L’ignorance
est la mère de tous les crimes. Un crime est, avant tout, un
manque de raisonnement.
Or, pendant la maladie de la baronne, ce quartier, pour lequel
elle était une seconde Providence, avait acquis un écrivain public
établi dans le passage du Soleil, dont le nom est une de ces antithèses
familières aux Parisiens, car ce passage est doublement obscur.
Cet écrivain, soupçonné d’être Allemand, se nommait Vyder,
et vivait maritalement avec une jeune fille, de laquelle il était si
jaloux, qu’il ne la laissait aller que chez d’honnêtes fumistes de la
rue Saint-Lazare, Italiens, comme tous les fumistes, et à Paris depuis
de longues années. Ces fumistes avaient été sauvés d’une faillite
inévitable, et qui les aurait réduits à la misère, par la baronne Hulot,
agissant pour le compte de madame de La Chanterie. En quelques
mois, l’aisance avait remplacé la misère, et la religion était
entrée en des cœurs qui naguère maudissaient la Providence, avec
l’énergie particulière aux Italiens fumistes. Une des premières visites
de la baronne fut donc pour cette famille. Elle fut heureuse
du spectacle qui s’offrit à ses regards, au fond de la maison où
demeuraient ces braves gens, rue Saint-Lazare, auprès de la rue du
Rocher. Au-dessus des magasins et de l’atelier, maintenant bien
fournis, et où grouillaient des apprentis et des ouvriers, tous Italiens
de la vallée de Domodossola, la famille occupait un petit appartement
où le travail avait apporté l’abondance. La baronne fut
reçue comme si c’eût été la Sainte-Vierge apparue. Après un quart
d’heure d’examen, forcée d’attendre le mari pour savoir comment
allaient les affaires, Adeline s’acquitta de son saint espionnage en
s’enquérant des malheureux que pouvait connaître la famille du
fumiste.
—Ah! ma bonne dame, vous qui sauveriez les damnés de l’enfer,
dit l’Italienne, il y a bien près d’ici une jeune fille à retirer de
la perdition.
—La connaissez-vous bien? demanda la baronne.
—C’est la petite-fille d’un ancien patron de mon mari, venu en
France dès la révolution, en 1798, nommé Judici. Le père Judici
a été, sous l’empereur Napoléon, l’un des premiers fumistes de
Paris; il est mort en 1819, laissant une belle fortune à son fils.
Mais le fils Judici a tout mangé avec de mauvaises femmes, et il a
fini par en épouser une plus rusée que les autres, celle dont il a eu
cette pauvre petite fille, qui sort d’avoir quinze ans.
—Que lui est-il arrivé? dit la baronne vivement impressionnée
par la ressemblance du caractère de ce Judici avec celui de son
mari.
—Eh bien! madame, cette petite, nommée Atala, a quitté père
et mère pour venir vivre ici à côté, avec un vieil Allemand de
quatre-vingts ans, au moins, nommé Vyder, qui fait toutes les affaires
des gens qui ne savent ni lire ni écrire. Si au moins ce vieux
libertin, qui, dit-on, aurait acheté la petite à sa mère pour quinze
cents francs, épousait cette jeunesse, comme il a sans doute peu
de temps à vivre, et qu’on le dit susceptible d’avoir quelques milliers
de francs de rente, eh bien! la pauvre enfant, qui est un
petit ange, échapperait au mal, et surtout à la misère, qui la
pervertira.
—Je vous remercie de m’avoir indiqué cette bonne action à
faire, dit Adeline; mais il faut agir avec prudence. Quel est ce
vieillard?
—Oh! madame, c’est un brave nomme, il rend la petite heureuse,
et il ne manque pas de bon sens; car, voyez-vous, il a
quitté le quartier des Judici, je crois, pour sauver cette enfant des
griffes de sa mère. La mère était jalouse de sa fille, et peut-être
rêvait-elle de tirer parti de cette beauté, de faire de cette enfant
une demoiselle!... Atala s’est souvenue de nous, elle a conseillé
à son monsieur de s’établir auprès de notre maison; et, comme
le bonhomme a vu qui nous étions, il la laisse venir ici; mais mariez-le,
madame, et vous ferez une action bien digne de vous...
Une fois mariée, la petite sera libre, elle échappera par ce moyen
à sa mère, qui la guette et qui voudrait, pour tirer parti d’elle,
la voir au théâtre ou réussir dans l’affreuse carrière où elle l’a
lancée.
—Pourquoi ce vieillard ne l’a-t-il pas épousée?...
—Ce n’était pas nécessaire, dit l’Italienne, et quoique le bonhomme
Vyder ne soit pas un homme absolument méchant, je crois
qu’il est assez rusé pour vouloir être maître de la petite, tandis
que marié, dame! il craint, ce pauvre vieux, ce qui pend au nez
de tous les vieux...
—Pouvez-vous envoyer chercher la jeune fille? dit la baronne,
je la verrais ici, je saurais s’il y a de la ressource...
La femme du fumiste fit un signe à sa fille aînée, qui partit
aussitôt. Dix minutes après, cette jeune personne revint, tenant
par la main une fille de quinze ans et demi, d’une beauté tout
italienne.
Mademoiselle Judici tenait du sang paternel cette peau jaunâtre
au jour, qui le soir, aux lumières, devient d’une blancheur éclatante,
des yeux d’une grandeur, d’une forme, d’un éclat oriental,
des cils fournis et recourbés qui ressemblaient à de petites plumes
noires, une chevelure d’ébène, et cette majesté native de la Lombardie
qui fait croire à l’étranger, quand il se promène le dimanche
à Milan, que les filles des portiers sont autant de reines. Atala,
prévenue par la fille du fumiste de la visite de cette grande dame
dont elle avait entendu parler, avait mis à la hâte une jolie robe de
soie, des brodequins et un mantelet élégant. Un bonnet à rubans
couleur cerise décuplait l’effet de la tête. Cette petite se tenait
dans une pose de curiosité naïve, en examinant du coin de l’œil la
baronne, dont le tremblement nerveux l’étonnait beaucoup. La
baronne poussa un profond soupir en voyant ce chef-d’œuvre féminin
dans la boue de la prostitution, et jura de la ramener à la
Vertu.
—Comment te nommes-tu, mon enfant?
—Atala, madame.
—Sais-tu lire, écrire?...
—Non, madame; mais cela ne fait rien, puisque monsieur le
sait...
—Tes parents t’ont-ils menée à l’église? As-tu fait ta première
communion? Sais-tu ton catéchisme?
—Madame, papa voulait me faire faire des choses qui ressemblent
à ce que vous dites, mais maman s’y est opposée...
—Ta mère!... s’écria la baronne. Elle est donc bien méchante,
ta mère?...
—Elle me battait toujours! Je ne sais pourquoi, mais j’étais le
sujet de disputes continuelles entre mon père et ma mère...
—On ne t’a donc jamais parlé de Dieu?... s’écria la baronne.
L’enfant ouvrit de grands yeux.
—Ah! maman et papa disaient souvent: S.... n.. de Dieu!
Tonnerre de Dieu! Sacre-Dieu!... dit-elle avec une délicieuse
naïveté.
—N’as-tu jamais vu d’église? ne t’est-il pas venu dans l’idée
d’y entrer?
—Des églises?... Ah! Notre-Dame, le Panthéon, j’ai vu cela
de loin, quand papa m’emmenait dans Paris; mais cela n’arrivait
pas souvent. Il n’y a pas de ces églises-là dans le faubourg.
—Dans quel faubourg étiez-vous?
—Dans le faubourg...
—Quel faubourg?
—Mais rue de Charonne, madame...
Les gens du faubourg Saint-Antoine n’appellent jamais autrement
ce quartier célèbre que le faubourg. C’est pour eux le faubourg
par excellence, le souverain faubourg, et les fabricants
eux-mêmes entendent par ce mot spécialement le faubourg Saint-Antoine.
—On ne t’a jamais dit ce qui était bien, ce qui était mal?
—Maman me battait quand je ne faisais pas les choses à son
idée...
—Mais ne savais-tu pas que tu commettais une mauvaise action
en quittant ton père et ta mère pour aller vivre avec un vieillard?
Atala Judici regarda d’un air superbe la baronne, et ne lui répondit pas.
—C’est une fille tout à fait sauvage!... se dit Adeline.
—Oh! madame, il y en a beaucoup comme elle au faubourg!
dit la femme du fumiste.
—Mais elle ignore tout, même le mal, mon Dieu! Pourquoi ne
me réponds-tu pas?... demanda la baronne en essayant de prendre
Atala par la main.
Atala courroucée recula d’un pas.
—Vous êtes une vieille folle! dit-elle. Mon père et ma mère
étaient à jeun depuis une semaine! Ma mère voulait faire de moi
quelque chose de bien mauvais, puisque mon père l’a battue en
l’appelant voleuse! Pour lors, monsieur Vyder a payé toutes les
dettes de mon père et de ma mère et leur a donné de l’argent...
oh! plein un sac!... Et il m’a emmenée, que mon pauvre papa
pleurait... Mais il fallait nous quitter!... Eh bien! est-ce mal? demanda-t-elle.
—Et aimez-vous bien ce monsieur Vyder?...
—Si je l’aime?... dit-elle. Je crois bien, madame! il me raconte
de belles histoires tous les soirs!... Et il m’a donné de belles robes,
du linge, un châle. Mais, c’est que suis nippée comme une
princesse, et je ne porte plus de sabots! Enfin, depuis deux mois,
je ne sais plus ce que c’est que d’avoir faim. Je ne mange plus de
pommes de terre! Il m’apporte des bonbons, des pralines! Oh! que
c’est bon, le chocolat praliné!... Je fais tout ce qu’il veut pour un
sac de chocolat! Et puis, mon gros père Vyder est bien bon, il
me soigne si bien, si gentiment, que ça me fait voir comment aurait
dû être ma mère... Il va prendre une vieille bonne pour me
soigner, car il ne veut pas que je me salisse les mains à faire la
cuisine. Depuis un mois, il commence à gagner pas mal d’argent,
il m’apporte trois francs tous les soirs... que je mets dans une tirelire!
Seulement, il ne veut pas que je sorte, excepté pour venir ici...
C’est ça un amour d’homme; aussi, fait-il de moi ce qu’il veut...
Il m’appelle sa petite chatte! et ma mère ne m’appelait que petite
B...., ou bien f.... p.....! voleuse, vermine! Est-ce que je sais!
—Eh bien! pourquoi, mon enfant, ne ferais-tu pas ton mari
du père Vyder?...
—Mais, c’est fait, madame! dit la jeune fille en regardant la
baronne d’un air plein de fierté, sans rougir, le front pur, les yeux
calmes. Il m’a dit que j’étais sa petite femme, mais c’est bien embêtant
d’être la femme d’un homme!... Allez! sans les pralines!...
—Mon Dieu! se dit à voix basse la baronne, quel est le monstre
qui a pu abuser d’une si complète et si sainte innocence? Remettre
cette enfant dans le bon sentier, n’est-ce pas racheter bien des fautes!
Moi je savais ce que je faisais! se dit-elle en pensant à sa scène
avec Crevel. Elle! elle ignore tout!
—Connaissez-vous monsieur Samanon?... demanda la petite
Atala d’un air câlin.
—Non, ma petite; mais pourquoi me demandes-tu cela?
—Bien vrai? dit l’innocente créature.
—Ne crains rien de madame, Atala!... dit la femme du fumiste,
c’est un ange!
—C’est que mon gros chat a peur d’être trouvé par ce Samanon,
il se cache... et que je voudrais bien qu’il pût être libre...
—Et pourquoi?...
—Dame! il me mènerait à Bobino! peut-être à l’Ambigu!
—Quelle ravissante créature! dit la baronne en embrassant cette
petite fille.
—Êtes-vous riche?... demanda Atala qui jouait avec les manchettes
de la baronne.
—Oui et non, répondit la baronne. Je suis riche pour les bonnes
petites filles comme toi, quand elles veulent se laisser instruire
des devoirs du chrétien par un prêtre, et aller dans le bon
chemin.
—Dans quel chemin? dit Atala. Je vais bien sur mes jambes.
—Le chemin de la vertu!
Atala regarda la baronne d’un air matois et rieur.
—Vois madame, elle est heureuse depuis qu’elle est rentrée
dans le sein de l’Église!... dit la baronne en montrant la femme
du fumiste. Tu t’es mariée comme les bêtes s’accouplent.
—Moi! reprit Atala, mais si vous voulez me donner ce que
me donne le père Vyder, je serai bien contente de ne pas me
marier. C’est une scie! savez-vous ce que c’est?...
—Une fois qu’on s’est unie à un homme, comme toi, reprit la
baronne, la vertu veut qu’on lui soit fidèle.
—Jusqu’à ce qu’il meure?... dit Atala d’un air fin, je n’en aurai
pas pour long-temps. Si vous saviez comme le père Vyder
tousse et souffle! Peuh! peuh! fit-elle en imitant le vieillard.
—La vertu, la morale veulent, reprit la baronne, que l’Église
qui représente Dieu, et la mairie qui représente la loi, consacrent
votre mariage. Vois, madame, elle s’est mariée légitimement...
—Est-ce que ça sera plus amusant? demanda l’enfant.
—Tu seras plus heureuse, dit la baronne, car personne ne
pourra te reprocher ce mariage. Tu plairas à Dieu! Demande à
madame si elle s’est mariée sans avoir reçu le sacrement du
mariage?
Atala regarda la femme du fumiste.
—Qu’a-t-elle plus que moi? demanda-t-elle. Je suis plus jolie
qu’elle.
—Oui, mais je suis une honnête femme, et toi, l’on peut te
donner un vilain nom...
—Comment veux-tu que Dieu te protége, si tu foules aux pieds
les lois divines et humaines? dit la baronne. Sais-tu que Dieu tient
en réserve un paradis pour ceux qui suivent les commandements
de son Église?
—Quéqu’il y a dans le paradis? Y a-t-il des spectacles? dit Atala.
—Oh! le paradis, c’est, dit la baronne, toutes les jouissances
que tu peux imaginer. Il est plein d’anges, dont les ailes sont blanches.
On y voit Dieu dans sa gloire, on partage sa puissance, on
est heureux à tout moment et dans l’éternité!...
Atala Judici écoutait la baronne comme elle eût écouté de la
musique; et, la voyant hors d’état de comprendre, Adeline pensa
qu’il fallait prendre une autre voie en s’adressant au vieillard.
—Retourne chez toi, ma petite, et j’irai parler à ce monsieur
Vyder. Est-il Français?...
—Il est Alsacien, madame; mais il sera riche, allez! Si vous
vouliez payer ce qu’il doit à ce vilain Samanon, il vous rendrait
votre argent! car il aura dans quelques mois, dit-il, six mille francs
de rente, et nous irons alors vivre à la campagne, bien loin, dans
les Vosges...
Ce mot les Vosges fit tomber la baronne dans une rêverie profonde.
Elle revit son village! La baronne fut tirée de cette douloureuse
méditation par les salutations du fumiste qui venait lui donner
les preuves de sa prospérité.
—Dans un an, madame, je pourrai vous rendre les sommes
que vous nous avez prêtées, car c’est l’argent du bon Dieu! c’est
celui des pauvres et des malheureux! Si je fais fortune, vous puiserez
un jour dans notre bourse, je rendrai par vos mains aux autres
le secours que vous nous avez apporté.
—En ce moment, dit la baronne, je ne vous demande pas d’argent,
je vous demande votre coopération à une bonne œuvre. Je
viens de voir la petite Judici qui vit avec un vieillard, et je veux
les marier religieusement, légalement.
—Ah! le père Vyder! c’est un bien brave et digne homme, il
est de bon conseil. Ce pauvre vieux s’est déjà fait des amis dans le
quartier, depuis deux mois qu’il y est venu. Il me met mes mémoires
au net. C’est un brave colonel, je crois, qui a bien servi
l’Empereur... Ah! comme il aime Napoléon! Il est décoré, mais
il ne porte jamais de décorations. Il attend qu’il se soit refait, car
il a des dettes, le pauvre cher homme!... je crois même qu’il se
cache, il est sous le coup des huissiers...
—Dites que je payerai ses dettes, s’il veut épouser la petite...
—Ah bien! ce sera bientôt fait. Tenez, madame, allons-y...
c’est à deux pas, dans le passage du Soleil!
La baronne et le fumiste sortirent pour aller au passage du
Soleil.
—Par ici, madame, dit le fumiste en montrant la rue de la
Pépinière.
Le passage du Soleil est en effet au commencement de la rue de
la Pépinière et débouche rue du Rocher. Au milieu de ce passage
de création récente, et dont les boutiques sont d’un prix très-modique,
la baronne aperçut, au-dessus d’un vitrage garni de taffetas
vert, à une hauteur qui ne permettait pas aux passants de jeter des
regards indiscrets: ÉCRIVAIN PUBLIC, et sur la porte:
CABINET D’AFFAIRES.
Ici l’on rédige les pétitions, on met les mémoires au net, etc.
Discrétion, célérité.
L’intérieur ressemblait à ces bureaux de transit où les omnibus
de Paris font attendre les places de correspondance aux voyageurs.
Un escalier intérieur menait sans doute à l’appartement en entresol
éclairé par la galerie et qui dépendait de la boutique. La baronne
aperçut un bureau de bois blanc noirci, des cartons, et un ignoble
fauteuil acheté d’occasion. Une casquette et un abat-jour en taffetas
vert à fil d’archal tout crasseux annonçaient soit des précautions
prises pour se déguiser, soit une faiblesse d’yeux assez concevable
chez un vieillard.
—Il est là-haut, dit le fumiste, je vais monter le prévenir et le
faire descendre.
La baronne baissa son voile et s’assit. Un pas pesant ébranla le
petit escalier de bois, et Adeline ne put retenir un cri perçant en
voyant son mari, le baron Hulot, en veste grise tricotée, en pantalon
de vieux molleton gris et en pantoufles.
—Que voulez-vous, madame? dit Hulot galamment.
Adeline se leva, saisit Hulot, et lui dit d’une voix brisée par
l’émotion:—Enfin, je te retrouve!...
—Adeline!... s’écria le baron stupéfait qui ferma la porte de la
boutique. Joseph! cria-t-il au fumiste, allez-vous-en par l’allée.
—Mon ami, dit-elle oubliant tout dans l’excès de sa joie, tu
peux revenir au sein de ta famille, nous sommes riches! ton fils a
cent soixante mille francs de rente! ta pension est libre, tu as un
arriéré de quinze mille francs à toucher sur ton simple certificat
de vie! Valérie est morte en te léguant trois cent mille francs.
On a bien oublié ton nom, va! tu peux rentrer dans le monde, et
tu trouveras d’abord chez ton fils une fortune. Viens, notre bonheur
sera complet. Voici bientôt trois ans que je te cherche, et
j’espérais si bien te rencontrer, que tu as un appartement tout prêt
à te recevoir. Oh! sors d’ici, sors de l’affreuse situation où je te
vois!
—Je le veux bien, dit le baron étourdi; mais pourrai-je
emmener la petite?
—Hector, renonce à elle! fais cela pour ton Adeline qui ne t’a
jamais demandé le moindre sacrifice! je te promets de doter cette
enfant, de la bien marier, de la faire instruire. Qu’il soit dit qu’une
de celles qui t’ont rendu heureux soit heureuse, et ne tombe plus
ni dans le vice, ni dans la fange!
—C’est donc toi, reprit le baron avec un sourire, qui voulais
me marier?... Reste un instant là, dit-il, je vais aller m’habiller
là-haut, où j’ai dans une malle des vêtements convenables...
Quand Adeline fut seule, et qu’elle regarda de nouveaux cette affreuse
boutique, elle fondit en larmes.—Il vivait là, se dit-elle,
et nous sommes dans l’opulence!... Pauvre homme! a-t-il été
puni, lui qui était l’élégance même! Le fumiste vint saluer sa bienfaitrice,
qui lui dit de faire avancer une voiture. Quand le fumiste
revint, la baronne le pria de prendre chez lui la petite Atala Judici,
de l’emmener sur-le-champ.
—Vous lui direz, ajouta-t-elle, que si elle veut se mettre sous
la direction de monsieur le curé de la Madeleine, le jour où elle
fera sa première communion je lui donnerai trente mille francs de
dot et un bon mari, quelque brave jeune homme!
—Mon fils aîné, madame! il a vingt-deux ans, et il adore cette
enfant!
Le baron descendit en ce moment, il avait les yeux humides.
—Tu me fais quitter, dit-il à l’oreille de sa femme, la seule
créature qui ait approché de l’amour que tu as pour moi! Cette
petite fond en larmes, et je ne puis pas l’abandonner ainsi...
—Sois tranquille, Hector! elle va se trouver au milieu d’une
honnête famille, et je réponds de ses mœurs.
—Ah! je puis te suivre alors, dit le baron en conduisant sa
femme à la citadine.
Hector, redevenu baron d’Ervy, avait mis un pantalon et une
redingote en drap bleu, un gilet blanc, une cravate noire et des
gants. Lorsque la baronne fut assise au fond de la voiture, Atala
s’y fourra par un mouvement de couleuvre.
—Ah! madame, dit-elle, laissez-moi vous accompagner et aller
avec vous... Tenez, je serai bien gentille, bien obéissante, je
ferai tout ce que vous voudrez; mais ne me séparez pas du père
Vyder, de mon bienfaiteur qui me donne de si bonnes choses. Je
vais être battue!...
—Allons, Atala, dit le baron, cette dame est ma femme, et il
faut nous quitter...
—Elle! si vieille que ça! répondit l’innocente, et qui tremble
comme une feuille! Oh! c’te tête!
Et elle imita railleusement le tressaillement de la baronne. Le
fumiste, qui courait après la petite Judici, vint à la portière de la
voiture.
—Emportez-la! dit la baronne.
Le fumiste prit Atala dans ses bras et l’emmena chez lui de
force.
—Merci de ce sacrifice, mon ami! dit Adeline en prenant la
main du baron et la serrant avec une joie délirante. Es-tu changé!
Comme tu dois avoir souffert! Quelle surprise pour ta fille, pour
ton fils!
Adeline parlait comme parlent les amants qui se revoient après
une longue absence, de mille choses à la fois. En dix minutes, le
baron et sa femme arrivèrent rue Louis-le-Grand, où Adeline
trouva la lettre suivante:
«Madame la baronne,
»Monsieur le baron d’Ervy est resté un mois rue de Charonne,
sous le nom de Thorec, anagramme d’Hector. Il est maintenant
passage du Soleil, sous le nom de Vyder. Il se dit Alsacien,
fait des écritures, et vit avec une jeune fille nommée Atala Judici.
Prenez bien des précautions, madame, car on cherche activement
le baron, je ne sais dans quel intérêt.
»La comédienne a tenu sa parole, et se dit, comme toujours,
»Madame la baronne,
»Votre humble servante,
»J. M.»
Le retour du baron excita des transports de joie qui le convertirent
à la vie de famille. Il oublia la petite Atala Judici, car les excès
de la passion l’avaient fait arriver à la mobilité de sensations qui
distingue l’enfance. Le bonheur de la famille fut troublé par le
changement survenu chez le baron. Après avoir quitté ses enfants
encore valide, il revenait presque centenaire, cassé, voûté, la physionomie
dégradée. Un dîner splendide, improvisé par Célestine,
rappela les dîners de la cantatrice au vieillard qui fut étourdi des
splendeurs de sa famille.
—Vous fêtez le retour du père prodigue! dit-il à l’oreille
d’Adeline.
—Chut!... tout est oublié, répondit-elle.
—Et Lisbeth? demanda le baron qui ne vit pas la vieille fille.
—Hélas! répondit Hortense, elle est au lit, elle ne se lève plus,
et nous aurons le chagrin de la perdre bientôt. Elle compte te voir
après dîner.
Le lendemain matin, au lever du soleil, Hulot fils fut averti par
son concierge que des soldats de la garde municipale cernaient
toute sa propriété. Des gens de justice cherchaient le baron Hulot.
Le garde du commerce, qui suivait la portière, présenta des jugements
en règle à l’avocat, en lui demandant s’il voulait payer
pour son père. Il s’agissait de dix mille francs de lettres de change
souscrites au profit d’un usurier nommé Samanon, et qui probablement
avait donné deux ou trois mille francs au baron d’Ervy.
Hulot fils pria le garde du commerce de renvoyer son monde, et il
paya.—Sera-ce là tout? se dit-il avec inquiétude.
Lisbeth, déjà bien malheureuse du bonheur qui luisait sur la famille,
ne put soutenir cet événement heureux. Elle empira si bien,
qu’elle fut condamnée par Bianchon à mourir une semaine après,
vaincue au bout de cette longue lutte marquée pour elle par tant
de victoires. Elle garda le secret de sa haine au milieu de l’affreuse
agonie d’une phthisie pulmonaire. Elle eut d’ailleurs la satisfaction
suprême de voir Adeline, Hortense, Hulot, Victorin, Steinbock,
Célestine et leurs enfants tous en larmes autour de son lit, et la regrettant
comme l’ange de la famille. Le baron Hulot, mis à un régime
substantiel qu’il ignorait depuis bientôt trois ans, reprit de la
force, et il se ressembla presque à lui-même. Cette restauration
rendit Adeline heureuse à un tel point que l’intensité de son tressaillement
nerveux diminua.—Elle finira par être heureuse! se
dit Lisbeth la veille de sa mort en voyant l’espèce de vénération
que le baron témoignait à sa femme dont les souffrances lui avaient
été racontées par Hortense et par Victorin. Ce sentiment hâta la fin
de la cousine Bette, dont le convoi fut mené par toute une famille
en larmes.
Le baron et la baronne Hulot, se voyant arrivés à l’âge du repos
absolu, donnèrent au comte et à la comtesse Steinbock les magnifiques
appartements du premier étage, et se logèrent au second.
Le baron, par les soins de son fils, obtint une place dans un chemin
de fer, au commencement de l’année 1845, avec six mille
francs d’appointements, qui, joints aux six mille francs de pension
de sa retraite et à la fortune léguée par madame Crevel, lui composèrent
vingt-quatre mille francs de rente. Hortense, ayant été
séparée de biens avec son mari pendant les trois années de brouille,
Victorin n’hésita plus à placer au nom de sa sœur les deux cent
mille francs du fidéicommis, et il fit à Hortense une pension de
douze mille francs. Wenceslas, mari d’une femme riche, ne lui
faisait aucune infidélité; mais il flânait, sans pouvoir se résoudre à
entreprendre une œuvre, si petite qu’elle fût. Redevenu artiste in
partibus, il avait beaucoup de succès dans les salons, il était consulté
par beaucoup d’amateurs; enfin il passa critique, comme tous
les impuissants qui mentent à leurs débuts. Chacun de ces ménages
jouissait donc d’une fortune particulière, quoique vivant en famille.
Éclairée par tant de malheurs, la baronne laissait à son fils le
soin de gérer les affaires, et réduisait ainsi le baron à ses appointements,
espérant que l’exiguïté de ce revenu l’empêcherait de retomber
dans ses anciennes erreurs. Mais, par un bonheur étrange,
et sur lequel ni la mère ni le fils ne comptaient, le baron semblait
avoir renoncé au beau sexe. Sa tranquillité, mise sur le compte de
la nature, avait fini par tellement rassurer la famille, qu’on jouissait
entièrement de l’amabilité revenue et des charmantes qualités
du baron d’Ervy. Plein d’attention pour sa femme et pour ses enfants,
il les accompagnait au spectacle, dans le monde où il reparut,
et il faisait avec une grâce exquise les honneurs du salon de
son fils. Enfin, ce père prodigue reconquis donnait la plus grande
satisfaction à sa famille. C’était un agréable vieillard, complétement
détruit, mais spirituel, n’ayant gardé de son vice que ce qui pouvait
en faire une vertu sociale. On arriva naturellement à une sécurité
complète. Les enfants et la baronne portaient aux nues le
père de famille, en oubliant la mort des deux oncles! La vie ne va
pas sans de grands oublis!
Madame Victorin, qui menait avec un grand talent de ménagère,
dû d’ailleurs aux leçons de Lisbeth, cette maison énorme, avait été
forcée de prendre un cuisinier. Le cuisinier rendit nécessaire une
fille de cuisine. Les filles de cuisine sont aujourd’hui des créatures
ambitieuses, occupées à surprendre les secrets du chef, et qui deviennent
des cuisinières dès qu’elles savent faire tourner les sauces.
Donc on change très-souvent de filles de cuisine. Au commencement
du mois de décembre 1845, Célestine prit pour fille de cuisine,
une grosse Normande d’Isigny, à taille courte, à bons bras
rouges, munie d’un visage commun, bête comme une pièce de
circonstance, et qui se décida difficilement à quitter le bonnet
de coton classique dont se coiffent les filles de la Basse-Normandie.
Cette fille, douée d’un embonpoint de nourrice, semblait
près de faire éclater la cotonnade dont elle entourait son corsage.
On eût dit que sa figure rougeaude avait été taillée dans du
caillou, tant les jaunes contours en étaient fermes. On ne fit naturellement
aucune attention dans la maison, à l’entrée de cette fille
appelée Agathe, la vraie fille délurée que la province envoie journellement
à Paris. Agathe tenta médiocrement le cuisinier, tant
elle était grossière dans son langage, car elle avait servi les rouliers,
elle sortait d’une auberge de faubourg, et au lieu de faire la
conquête du chef et d’obtenir de lui qu’il lui montrât le grand art
de la cuisine, elle fut l’objet de son mépris. Le cuisinier courtisait
Louise, la femme de chambre de la comtesse Steinbock. Aussi la
Normande, se voyant maltraitée, se plaignit-elle de son sort; elle
était toujours envoyée dehors, sous un prétexte quelconque, quand
le chef finissait un plat ou parachevait une sauce.—Décidément,
je n’ai pas de chance, disait-elle, j’irai dans une autre maison. Néanmoins,
elle resta, quoiqu’elle eût demandé déjà deux fois à sortir.
Une nuit, Adeline, réveillée par un bruit étrange, ne trouva plus
Hector dans le lit qu’il occupait auprès du sien, car ils couchaient
dans des lits jumeaux, ainsi qu’il convient à des vieillards. Elle attendit
une heure sans voir revenir le baron. Prise de peur, croyant
à une catastrophe tragique, à l’apoplexie, elle monta d’abord à
l’étage supérieur occupé par les mansardes où couchaient les domestiques,
et fut attirée vers la chambre d’Agathe, autant par la
vive lumière qui sortait par la porte, entrebâillée, que par le murmure
de deux voix. Elle s’arrêta tout épouvantée en reconnaissant
la voix du baron, qui, séduit par les charmes d’Agathe, en était
arrivé par la résistance calculée de cette atroce maritorne, à lui
dire ces odieuses paroles:—Ma femme n’a pas long-temps à vivre,
et si tu veux tu pourras être baronne. Adeline jeta un cri,
laissa tomber son bougeoir et s’enfuit.
Trois jours après, la baronne, administrée la veille, était à l’agonie
et se voyait entourée de sa famille en larmes. Un moment
avant d’expirer, elle prit la main de son mari, la pressa et lui dit à
l’oreille:—Mon ami, je n’avais plus que ma vie à te donner: dans
un moment tu seras libre, et tu pourras faire une baronne Hulot.
Et l’on vit, ce qui doit être rare, des larmes sortir des yeux
d’une morte. La férocité du Vice avait vaincu la patience de l’ange,
à qui, sur le bord de l’Éternité, il échappa le seul mot de reproche
qu’elle eût fait entendre de toute sa vie.
Le baron Hulot quitta Paris trois jours après l’enterrement de
sa femme. Onze mois après, Victorin apprit indirectement le mariage
de son père avec mademoiselle Agathe Piquetard, qui s’était
célébré à Isigny, le premier février mil huit cent quarante-six.
—Les ancêtres peuvent s’opposer au mariage de leurs enfants,
mais les enfants ne peuvent pas empêcher les folies des ancêtres en
enfance, dit maître Hulot à maître Popinot, le second fils de l’ancien
ministre du commerce, qui lui parlait de ce mariage.
PREMIÈRE PARTIE.
LE PÈRE PRODIGUE.
Vers le milieu du mois de juillet de l’année 1838, une de ces
voitures nouvellement mises en circulation sur les places de Paris
et nommées des milords, cheminait, rue de l’Université, portant
un gros homme de taille moyenne, en uniforme de capitaine de la
garde nationale.
Dans le nombre de ces Parisiens accusés d’être si spirituels, il
s’en trouve qui se croient infiniment mieux en uniforme que dans
leurs habits ordinaires, et qui supposent chez les femmes des goûts
assez dépravés pour imaginer qu’elles seront favorablement impressionnées
à l’aspect d’un bonnet à poil et par le harnais militaire.
La physionomie de ce capitaine appartenant à la deuxième légion
respirait un contentement de lui-même qui faisait resplendir son
teint rougeaud et sa figure passablement joufflue. A cette auréole
que la richesse acquise dans le commerce met au front des boutiquiers
retirés, on devinait l’un des élus de Paris, au moins ancien
adjoint de son arrondissement. Aussi, croyez que le ruban de la
Légion-d’Honneur ne manquait pas sur la poitrine, crânement
bombée à la prussienne. Campé fièrement dans le coin du milord,
cet homme décoré laissait errer son regard sur les passants qui souvent,
à Paris, recueillent ainsi d’agréables sourires adressés à de
beaux yeux absents.
Le milord arrêta dans la partie de la rue comprise entre la rue
de Bellechasse et la rue de Bourgogne, à la porte d’une grande maison
nouvellement bâtie sur une portion de la cour d’un vieil hôtel
à jardin. On avait respecté l’hôtel qui demeurait dans sa forme primitive
au fond de la cour diminuée de moitié.
A la manière seulement dont le capitaine accepta les services du
cocher pour descendre du milord, on eût reconnu le quinquagénaire.
Il y a des gestes dont la franche lourdeur a toute l’indiscrétion
d’un acte de naissance. Le capitaine remit son gant jaune à sa
main droite, et, sans rien demander au concierge, se dirigea vers
le perron du rez-de-chaussée de l’hôtel d’un air qui disait: «Elle
est à moi!» Les portiers de Paris ont le coup d’œil savant, ils n’arrêtent
point les gens décorés, vêtus de bleu, à démarche pesante;
enfin ils connaissent les riches.
Ce rez-de-chaussée était occupé tout entier par monsieur le baron
Hulot d’Ervy, commissaire ordonnateur sous la République,
ancien intendant-général d’armée, et alors directeur d’une des plus
importantes administrations du Ministère de la Guerre, Conseiller
d’État, grand-officier de la Légion-d’Honneur, etc., etc.
Ce baron Hulot s’était nommé lui-même d’Ervy, lieu de sa naissance,
pour se distinguer de son frère, le célèbre général Hulot,
colonel des grenadiers de la garde impériale, que l’Empereur avait
créé comte de Forzheim, après la campagne de 1809. Le frère
aîné, le comte, chargé de prendre soin de son frère cadet, l’avait,
par prudence paternelle, placé dans l’administration militaire où,
grâce à leurs doubles services, le baron obtint et mérita la faveur
de Napoléon. Dès 1807, le baron Hulot était intendant-général des
armées en Espagne.
Après avoir sonné, le capitaine bourgeois fit de grands efforts
pour remettre en place son habit, qui s’était autant retroussé par
derrière que par devant, poussé par l’action d’un ventre pyriforme.
Admis aussitôt qu’un domestique en livrée l’eut aperçu, cet homme
important et imposant suivit le domestique, qui dit en ouvrant la
porte du salon:—Monsieur Crevel!
En entendant ce nom, admirablement approprié à la tournure
de celui qui le portait, une grande femme blonde, très-bien conservée,
parut avoir reçu comme une commotion électrique et se leva.
—Hortense, mon ange, va dans le jardin avec ta cousine Bette,
dit-elle vivement à sa fille qui brodait à quelques pas d’elle.
Après avoir gracieusement salué le capitaine, mademoiselle Hortense
Hulot sortit par une porte-fenêtre, en emmenant avec elle
une vieille fille sèche qui paraissait plus âgée que la baronne, quoiqu’elle
eût cinq ans de moins.
—Il s’agit de ton mariage, dit la cousine Bette à l’oreille de sa
petite cousine Hortense sans paraître offensée de la façon dont la
baronne s’y prenait pour les renvoyer, en la comptant pour presque
rien.
La mise de cette cousine eût au besoin expliqué ce sans-gêne.
Cette vieille fille portait une robe de mérinos, couleur raisin de
Corinthe, dont la coupe et les lisérés dataient de la Restauration,
une collerette brodée qui pouvait valoir trois francs, un chapeau de
paille cousue à coques de satin bleu bordées de paille comme on en
voit aux revendeuses de la halle. A l’aspect de souliers en peau de
chèvre dont la façon annonçait un cordonnier du dernier ordre,
un étranger aurait hésité à saluer la cousine Bette comme une parente
de la maison, car elle ressemblait tout à fait à une couturière
en journée. Néanmoins la vieille fille ne sortit pas sans faire un petit
salut affectueux à monsieur Crevel, auquel ce personnage répondit
par un signe d’intelligence.
—Vous viendrez demain, n’est-ce pas, mademoiselle Fischer?
dit-il.
—Vous n’avez pas de monde? demanda la cousine Bette.
—Mes enfants et vous, voilà tout, répliqua le visiteur.
—Bien, répondit-elle, comptez alors sur moi.
—Me voici, madame, à vos ordres, dit le capitaine de la milice
bourgeoise en saluant de nouveau la baronne Hulot.
Et il jeta sur madame Hulot un regard comme Tartuffe en jette
à Elmire, quand un acteur de province croit nécessaire de marquer
les intentions de ce rôle, à Poitiers ou à Coutances.
—Si vous voulez me suivre par ici, monsieur, nous serons beaucoup
mieux que dans ce salon pour causer d’affaires, dit madame
Hulot en désignant une pièce voisine qui, dans l’ordonnance de
l’appartement, formait un salon de jeu.
Cette pièce n’était séparée que par une légère cloison du boudoir
dont la croisée donnait sur le jardin, et madame Hulot laissa monsieur
Crevel seul pendant un moment, car elle jugea nécessaire de
fermer la croisée et la porte du boudoir, afin que personne ne pût
y venir écouter. Elle eut même la précaution de fermer également
la porte-fenêtre du grand salon, en souriant à sa fille et à sa cousine
qu’elle vit établies dans un vieux kiosque au fond du jardin.
Elle revint en laissant ouverte la porte du salon de jeu, afin d’entendre
ouvrir celle du grand salon, si quelqu’un y entrait. En allant
et venant ainsi, la baronne, n’étant observée par personne, laissait
dire à sa physionomie toute sa pensée; et qui l’aurait vue, eût été
presque épouvanté de son agitation. Mais en revenant de la porte
d’entrée du grand salon au salon de jeu, sa figure se voila sous cette
réserve impénétrable que toutes les femmes, même les plus franches,
semblent avoir à commandement.
Pendant ces préparatifs au moins singuliers, le garde national
examinait l’ameublement du salon où il se trouvait. En voyant les
rideaux de soie, anciennement rouges, déteints en violet par l’action
du soleil, et limés sur les plis par un long usage, un tapis d’où
les couleurs avaient disparu, des meubles dédorés et dont la soie
marbrée de taches était usée par bandes, des expressions de dédain,
de contentement et d’espérance se succédèrent naïvement sur sa
plate figure de commerçant parvenu. Il se regardait dans la glace,
par-dessus une vieille pendule-Empire, en se passant lui-même en
revue, quand le froufrou de la robe de soie lui annonça la baronne.
Et il se remit aussitôt en position.
Après s’être jetée sur un petit canapé, qui certes avait été fort
beau vers 1809, la baronne indiquant à Crevel un fauteuil dont les
bras étaient terminés par des têtes de sphinx bronzées dont la peinture
s’en allait par écailles en laissant voir le bois par places, lui fit
signe de s’asseoir.
—Ces précautions que vous prenez, madame, seraient d’un
charmant augure pour un...
—Un amant, répliqua-t-elle en interrompant le garde national.
—Le mot est faible, dit-il en plaçant sa main droite sur son
cœur et roulant des yeux qui font presque toujours rire une femme
quand elle leur voit froidement une pareille expression, amant!
amant! dites ensorcelé?
—Écoutez, monsieur Crevel, reprit la baronne trop sérieuse
pour pouvoir rire, vous avez cinquante ans, c’est dix ans de moins
que monsieur Hulot, je le sais; mais, à mon âge, les folies d’une
femme doivent être justifiées par la beauté, par la jeunesse, par la
célébrité, par le mérite, par quelques-unes des splendeurs qui
nous éblouissent au point de nous faire tout oublier, même notre
âge. Si vous avez cinquante mille livres de rentes, votre âge contrebalance
bien votre fortune; ainsi de tout ce qu’une femme exige,
vous ne possédez rien...
—Et l’amour? dit le garde national en se levant et s’avançant,
un amour qui...
—Non, monsieur, de l’entêtement! dit la baronne en l’interrrompant
pour en finir avec cette ridiculité.
—Oui, de l’entêtement et de l’amour, reprit-il, mais aussi quelque
chose de mieux, des droits...
—Des droits? s’écria madame Hulot qui devint sublime de mépris,
de défi, d’indignation. Mais, reprit-elle, sur ce ton, nous ne
finirons jamais, et je ne vous ai pas demandé de venir ici pour
causer de ce qui vous en a fait bannir malgré l’alliance de nos deux
familles...
—Je l’ai cru...
—Encore! reprit-elle. Ne voyez-vous pas, monsieur, à la manière
leste et dégagée dont je parle d’amant, d’amour, de tout ce
qu’il y a de plus scabreux pour une femme, que je suis parfaitement
sûre de rester vertueuse? Je ne crains rien, pas même d’être soupçonnée
en m’enfermant avec vous. Est-ce là la conduite d’une femme
faible? Vous savez bien pourquoi je vous ai prié de venir!...
—Non, madame, répliqua Crevel en prenant un air froid.
Il se pinça les lèvres et se remit en position.
—Et bien! je serai brève pour abréger notre mutuel supplice,
dit la baronne Hulot en regardant Crevel.
Crevel fit un salut ironique dans lequel un homme du métier eût
reconnu les grâces d’un ancien commis-voyageur.
—Notre fils a épousé votre fille...
—Et si c’était à refaire!... dit Crevel.
—Ce mariage ne se ferait pas, répondit vivement la baronne, je
m’en doute. Néanmoins, vous n’avez pas à vous plaindre. Mon fils
est non-seulement un des premiers avocats de Paris, mais encore
le voici député depuis un an, et son début à la chambre est assez
éclatant pour faire supposer qu’avant peu de temps il sera ministre.
Victorin a été nommé deux fois rapporteur de lois importantes, et
il pourrait déjà devenir, s’il le voulait, avocat-général à la Cour de
Cassation. Si donc vous me donnez à entendre que vous avez un
gendre sans fortune...
—Un gendre que je suis obligé de soutenir, reprit Crevel, ce
qui me semble pis, madame. Des cinq cent mille francs constitués
en dot à ma fille, deux cents ont passé, Dieu sait à quoi!... à payer
les dettes de monsieur votre fils, à meubler mirobolamment sa
maison, une maison de cinq cent mille francs qui rapporte à peine
quinze mille francs, puisqu’il en occupe la plus belle partie, et sur
laquelle il redoit deux cent soixante mille francs... Le produit
couvre à peine les intérêts de la dette. Cette année, je donne à ma
fille une vingtaine de mille francs pour qu’elle puisse nouer les
deux bouts. Et mon gendre, qui gagnait trente mille francs au
Palais, disait-on, va négliger le Palais pour la Chambre...
—Ceci, monsieur Crevel, est encore un hors-d’œuvre, et nous
éloigne du sujet. Mais, pour en finir là-dessus, si mon fils devient
ministre, s’il vous fait nommer officier de la Légion-d’Honneur, et
conseiller de Préfecture à Paris, pour un ancien parfumeur, vous
n’aurez pas à vous plaindre?...
—Ah! nous y voici, madame. Je suis un épicier, un boutiquier,
un ancien débitant de pâte d’amande, d’eau de Portugal, d’huile
céphalique, on doit me trouver bien honoré d’avoir marié ma fille
unique au fils de monsieur le baron Hulot d’Ervy, ma fille sera baronne.
C’est Régence, c’est Louis XV, Œil-de-Bœuf! c’est très-bien...
J’aime Célestine comme on aime une fille unique, je l’aime
tant que, pour ne lui donner ni frère ni sœur, j’ai accepté tous les
inconvénients du veuvage à Paris (et dans la force de l’âge, madame!),
mais sachez bien que, malgré cet amour insensé pour ma
fille, je n’entamerai pas ma fortune pour votre fils dont les dépenses
ne me paraissent pas claires, à moi, ancien négociant...
—Monsieur, vous voyez en ce moment même au Ministère du
Commerce, monsieur Popinot, un ancien droguiste de la rue des
Lombards.
—Mon ami, madame!... dit le parfumeur retiré; car moi,
Célestin Crevel, ancien premier commis du père César Birotteau,
j’ai acheté le fonds dudit Birotteau, beau-père de Popinot, lequel
Popinot était simple commis dans cet établissement, et c’est lui qui
me le rappelle, car il n’est pas fier (c’est une justice à lui rendre)
avec les gens bien posés et qui possèdent soixante mille francs de
rente.
—Eh bien! monsieur, les idées que vous qualifiez par le mot
Régence ne sont donc plus de mise à une époque où l’on accepte
les hommes pour leur valeur personnelle? et c’est ce que vous avez
fait en mariant votre fille à mon fils...
—Vous ne savez pas comment s’est conclu ce mariage!... s’écria
Crevel. Ah! maudite vie de garçon! Sans mes déportements, ma
Célestine serait aujourd’hui la vicomtesse Popinot!
—Mais, encore une fois, ne récriminons pas sur des faits accomplis,
reprit énergiquement la baronne. Parlons du sujet de
plainte que me donne votre étrange conduite. Ma fille Hortense a
pu se marier, le mariage dépendait entièrement de vous, j’ai cru à
des sentiments généreux chez vous, j’ai pensé que vous auriez
rendu justice à une femme qui n’a jamais eu dans le cœur d’autre
image que celle de son mari, que vous auriez reconnu la nécessité
pour elle de ne pas recevoir un homme capable de la compromettre,
et que vous vous seriez empressé, par honneur pour la famille à
laquelle vous vous êtes allié, de favoriser l’établissement d’Hortense
avec monsieur le conseiller Lebas... Et vous, monsieur, vous avec
fait manquer ce mariage...
—Madame, répondit l’ancien parfumeur, j’ai agi en honnête
homme. On est venu me demander si les deux cent mille francs de
dot attribués à mademoiselle Hortense seraient payés. J’ai répondu
textuellement ceci: «—Je ne le garantirais pas. Mon gendre, à
qui la famille Hulot a constitué cette somme en dot, avait des dettes,
et je crois que si monsieur Hulot d’Ervy mourait demain, sa veuve
serait sans pain.» Voilà, belle dame.
—Auriez-vous tenu ce langage, monsieur, demanda madame
Hulot en regardant fixement Crevel, si pour vous j’eusse manqué
à mes devoirs?...
—Je n’aurais pas eu le droit de le dire, chère Adeline, s’écria
ce singulier amant en coupant la parole à la baronne, car vous
trouveriez la dot dans mon portefeuille...
Et joignant la preuve à la parole, le gros Crevel mit un genou
en terre et baisa la main de madame Hulot, en la voyant plongée
par ces paroles dans une muette horreur qu’il prit pour de l’hésitation.
—Acheter le bonheur de ma fille au prix de... Oh! levez-vous,
monsieur, ou je sonne.
L’ancien parfumeur se releva très-difficilement. Cette circonstance
le rendit si furieux, qu’il se remit en position. Presque tous
les hommes affectionnent une posture par laquelle ils croient faire
ressortir tous les avantages dont les a doués la nature. Cette attitude,
chez Crevel, consistait à se croiser les bras à la Napoléon, en mettant
sa tête de trois quarts, et jetant son regard comme le peintre le
lui faisait lancer dans son portrait, c’est-à-dire à l’horizon.
—Conserver, dit-il avec une fureur bien jouée, conserver sa
foi à un libert...
—A un mari, monsieur, qui en est digne, reprit madame Hulot
en interrompant Crevel pour ne pas lui laisser prononcer un mot
qu’elle ne voulait pas entendre.
—Tenez, madame, vous m’avez écrit de venir, vous voulez savoir
les raisons de ma conduite, vous me poussez à bout avec vos
airs d’impératrice, avec votre dédain, et votre... mépris! Ne dirait-on
pas que je suis un nègre? Je vous le répète, croyez-moi! j’ai
le droit de vous... de vous faire la cour... car... Mais, non, je vous
aime assez pour me taire...
—Parlez, monsieur, j’ai dans quelques jours quarante-huit ans,
je ne suis pas sottement prude, je puis tout écouter...
—Voyons, me donnez-vous votre parole d’honnête femme, car
vous êtes, malheureusement pour moi, une honnête femme, de
ne jamais me nommer, de ne pas dire que je vous livre ce secret?...
—Si c’est la condition de la révélation, je jure de ne nommer
à personne, pas même à mon mari, la personne de qui j’aurai su les
énormités que vous allez me confier.
—Je le crois bien, car il ne s’agit que de vous et de lui...
Madame Hulot pâlit.
—Ah! si vous aimez encore Hulot, vous allez souffrir! Voulez-vous
que je me taise?...
—Parlez, monsieur, car il s’agit, selon vous, de justifier à mes
yeux les étranges déclarations que vous m’avez faites, et votre persistance
à tourmenter une femme de mon âge, qui voudrait marier
sa fille et puis... mourir en paix!
—Vous le voyez, vous êtes malheureuse...
—Moi, monsieur?
—Oui, belle et noble créature! s’écria Crevel, tu n’as que trop
souffert...
—Monsieur, taisez-vous et sortez! ou parlez-moi convenablement.
—Savez-vous, madame, comment le sieur Hulot et moi, nous
nous sommes connus?... chez nos maîtresses, madame.
—Oh! monsieur...
—Chez nos maîtresses, madame, répéta Crevel d’un ton mélodramatique
et en rompant sa position pour faire un geste de la
main droite.
—Eh bien! après, monsieur?... dit tranquillement la baronne
au grand ébahissement de Crevel.
Les séducteurs à petits motifs ne comprennent jamais les grandes
âmes.
—Moi, veuf depuis cinq ans, reprit Crevel en parlant comme
un homme qui va raconter une histoire, ne voulant pas me remarier,
dans l’intérêt de ma fille que j’idolâtre, ne voulant pas non
plus avoir d’accointances chez moi, quoique j’eusse alors une très-jolie
dame de comptoir, j’ai mis, comme on dit, dans ses meubles
une petite ouvrière de quinze ans, d’une beauté miraculeuse et de
qui, je l’avoue, je devins amoureux à en perdre la tête. Aussi, madame,
ai-je prié ma propre tante, que j’ai fait venir de mon pays
(la sœur de ma mère!) de vivre avec cette charmante créature et
de la surveiller pour qu’elle restât aussi sage que possible dans cette
situation, comment dire?... chocnoso... non, illicite!... La petite,
dont la vocation pour la musique était visible, a eu des maîtres, elle
a reçu de l’éducation (il fallait bien l’occuper!). Et d’ailleurs, je
voulais être à la fois son père, son bienfaiteur, et, lâchons le mot,
son amant; faire d’une pierre deux coups, une bonne action et une
bonne amie. J’ai été heureux cinq ans. La petite a l’une de ces voix
qui sont la fortune d’un théâtre, et je ne peux la qualifier autrement
qu’en disant que c’est Duprez en jupon. Elle m’a coûté deux
mille francs par an, uniquement pour lui donner son talent de
cantatrice. Elle m’a rendu fou de la musique, j’ai eu pour elle et
pour ma fille une loge aux Italiens. J’y allais alternativement un
jour avec Célestine, un jour avec Josépha...
—Comment, cette illustre cantatrice?...
—Oui, madame, reprit Crevel avec orgueil, cette fameuse Josépha
me doit tout... Enfin, quand la petite eut vingt ans, en 1834,
croyant l’avoir attachée à moi pour toujours, et devenu très-faible
avec elle, je voulus lui donner quelques distractions, je lui laissai
voir une jolie petite actrice, Jenny Cadine, dont la destinée avait
quelque similitude avec la sienne. Cette actrice devait aussi tout à
un protecteur, qui l’avait élevée à la brochette. Ce protecteur était
le baron Hulot...
—Je le sais, monsieur, dit la baronne d’une voix calme et sans
la moindre altération.
—Ah! bah! s’écria Crevel de plus en plus ébahi. Bien! Mais
savez-vous que votre monstre d’homme a protégé Jenny Cadine,
à l’âge de treize ans?
—Eh bien! monsieur, après? dit la baronne.
—Comme Jenny Cadine, reprit l’ancien négociant, en avait
vingt, ainsi que Josépha, lorsqu’elles se sont connues, le baron
jouait le rôle de Louis XV vis-à-vis de mademoiselle de Romans,
dès 1826, et vous aviez alors douze ans de moins...
—Monsieur, j’ai eu des raisons pour laisser à monsieur Hulot sa
liberté.
—Ce mensonge-là, madame, suffira sans doute à effacer tous
les péchés que vous avez commis, et vous ouvrira la porte du paradis,
répliqua Crevel d’un air fin qui fit rougir la baronne. Dites
cela, femme sublime et adorée, à d’autres; mais pas au père Crevel,
qui, sachez-le bien, a trop souvent banqueté dans des parties carrées
avec votre scélérat de mari, pour ne pas savoir tout ce que
vous valez! Il s’adressait parfois des reproches, entre deux vins,
en me détaillant vos perfections. Oh! je vous connais bien: vous
êtes un ange. Entre une jeune fille de vingt ans et vous, un libertin
hésiterait, moi je n’hésite pas.
—Monsieur!...
—Bien, je m’arrête... Mais apprenez, sainte et digne femme,
que les maris, une fois gris, racontent bien des choses de leurs
épouses chez leurs maîtresses qui en rient, comme des crevées.
Des larmes de pudeur, qui roulèrent entre les beaux cils de
madame Hulot, arrêtèrent net le garde national et il ne pensa plus
à se remettre en position.
—Je reprends, dit-il. Nous nous sommes liés, le baron et moi,
par nos coquines. Le baron, comme tous les gens vicieux, est très-aimable,
et vraiment bon enfant. Oh! m’a-t-il plu, ce drôle-là!
Non, il avait des inventions... enfin laissons là ces souvenirs...
Nous sommes devenus comme deux frères... Le scélérat, tout à fait
Régence, essayait bien de me dépraver, de me prêcher le saint-simonisme
en fait de femmes, de me donner des idées de grand seigneur,
de justaucorps bleu; mais, voyez-vous, j’aimais ma petite
à l’épouser, si je n’avais pas craint d’avoir des enfants. Entre deux
vieux papas, amis comme... comme nous l’étions, comment voulez-vous
que nous n’ayons pas pensé à marier nos enfants? Trois mois
après le mariage de son fils avec ma Célestine, Hulot, (je ne sais
pas comment je prononce son nom, l’infâme! car il nous a trompés
tous les deux, madame!...) eh bien! l’infâme m’a soufflé ma petite
Josépha. Ce scélérat se savait supplanté par un jeune Conseiller d’État
et par un artiste (excusez du peu!) dans le cœur de Jenny
Cadine, dont les succès étaient de plus en plus esbrouffants, et
il m’a pris ma pauvre petite maîtresse, un amour de femme; mais
vous l’avez vue assurément aux Italiens où il l’a fait entrer par son
crédit. Votre homme n’est pas aussi sage que moi, qui suis réglé
comme un papier de musique, (il avait été déjà pas mal entamé par
Jenny Cadine qui lui coûtait bien près de trente mille francs par an).
Eh bien! sachez-le, il achève de se ruiner pour Josépha. Josépha,
madame, est juive, elle se nomme Mirah (c’est l’anagramme de
Hiram), un chiffre israélite pour pouvoir la reconnaître, car c’est
une enfant abandonnée en Allemagne (les recherches que j’ai faites
prouvent qu’elle est la fille naturelle d’un riche banquier juif). Le
théâtre, et surtout les instructions que Jenny Cadine, madame
Schontz, Malaga, Carabine ont données sur la manière de traiter les
vieillards, à cette petite que je tenais dans une voie honnête et peu
coûteuse, ont développé chez elle l’instinct des premiers Hébreux
pour l’or et les bijoux, pour le Veau d’or! La cantatrice célèbre,
devenue âpre à la curée, veut être riche, très-riche. Aussi ne
dissipe-t-elle rien de ce qu’on dissipe pour elle. Elle s’est essayée sur
le sieur Hulot, qu’elle a plumé net, oh! plumé, ce qui s’appelle
rasé! Ce malheureux, après avoir lutté contre un des Keller et le
marquis d’Esgrignon, fous tous deux de Josépha, sans compter les
idolâtres inconnus, va se la voir enlever par ce duc si puissamment
riche qui protége les arts. Comment l’appelez-vous?... un nain?...
ah! le duc d’Hérouville. Ce grand seigneur a la prétention d’avoir
à lui seul Josépha, tout le monde courtisanesque en parle, et le baron
n’en sait rien; car il en est au treizième arrondissement comme
dans tous les autres: l’amant est, comme les maris, le dernier
instruit. Comprenez-vous mes droits, maintenant? Votre époux,
belle dame, m’a privé de mon bonheur, de la seule joie que j’ai eue
depuis mon veuvage. Oui, si je n’avais pas eu le malheur de rencontrer
ce vieux roquentin, je posséderais encore Josépha; car,
moi, voyez-vous, je ne l’aurais jamais mise au théâtre, elle serait
restée obscure, sage, et à moi. Oh! si vous l’aviez vue, il y a huit
ans: mince et nerveuse, le teint doré d’une Andalouse, comme on
dit, les cheveux noirs et luisants comme du satin, un œil à longs
cils bruns qui jetait des éclairs, une distinction de duchesse dans
les gestes, la modestie de la pauvreté, de la grâce honnête, de la
gentillesse comme une biche sauvage. Par la faute du sieur Hulot,
ces charmes, cette pureté, tout est devenu piége à loup, chatière
à pièces de cent sous. La petite est la reine des impures, comme on
dit. Enfin elle blague, aujourd’hui, elle qui ne connaissait rien de
rien, pas même ce mot-là!
En ce moment, l’ancien parfumeur s’essuya les yeux où roulaient
quelques larmes. La sincérité de cette douleur agit sur madame
Hulot qui sortit de la rêverie où elle était tombée.
—Eh bien! madame, est-ce à cinquante-deux ans qu’on retrouve
un pareil trésor? A cet âge, l’amour coûte trente mille
francs par an, j’en ai su le chiffre par votre mari, et moi, j’aime
trop Célestine pour la ruiner. Quand je vous ai vue, à la première
soirée que vous nous avez donnée, je n’ai pas compris que ce scélérat
de Hulot entretînt une Jenny Cadine... Vous aviez l’air d’une
impératrice. Vous n’avez pas trente ans, madame, reprit-il, vous
me paraissez jeune, vous êtes belle. Ma parole d’honneur, ce jour-là
j’ai été touché à fond, je me disais: «Si je n’avais pas ma Josépha,
puisque le père Hulot délaisse sa femme, elle m’irait comme
un gant.» Ah! pardon! c’est un mot de mon ancien état. Le parfumeur
revient de temps en temps, c’est ce qui m’empêche d’aspirer
à la députation). Aussi, lorsque j’ai été si lâchement trompé par le
baron, car entre vieux drôles comme nous, les maîtresses de nos
amis devraient être sacrées, me suis-je juré de lui prendre sa femme.
C’est justice. Le baron n’aurait rien à dire, et l’impunité nous est
acquise. Vous m’avez mis à la porte comme un chien galeux aux
premiers mots que je vous ai touchés de l’état de mon cœur; vous
avez redoublé par là mon amour, mon entêtement, si vous voulez,
et vous serez à moi.
—Et comment?
—Je ne sais pas, mais ce sera. Voyez-vous, madame, un imbécile
de parfumeur (retiré!) qui n’a qu’une idée en tête, est plus
fort qu’un homme d’esprit qui en a des milliers. Je suis toqué de
vous, et vous êtes ma vengeance! c’est comme si j’aimais deux fois.
Je vous parle à cœur ouvert, en homme résolu. De même que vous
me dites: «je ne serai pas à vous,» je cause froidement avec vous.
Enfin, selon le proverbe, je joue cartes sur table. Oui, vous serez à
moi, dans un temps donné... Oh! vous auriez cinquante ans, vous
seriez encore ma maîtresse. Et ce sera, car moi j’attends tout de
votre mari...
Madame Hulot jeta sur ce bourgeois calculateur un regard si fixe
de terreur, qu’il la crut devenue folle, et il s’arrêta.
—Vous l’avez voulu, vous m’avez couvert de votre mépris, vous
m’avez défié, j’ai parlé! dit-il en éprouvant le besoin de justifier
la sauvagerie de ses dernières paroles.
—Oh! ma fille, ma fille! s’écria la baronne d’une voix de
mourante.
—Ah! je ne connais plus rien! reprit Crevel. Le jour où Josépha
m’a été prise, j’étais comme une tigresse à qui l’on a enlevé
ses petits... Enfin, j’étais comme je vous vois en ce moment. Votre
fille! c’est, pour moi, le moyen de vous obtenir. Oui, j’ai fait
manquer le mariage de votre fille!... et vous ne la marierez point
sans mon secours! Quelque belle que soit mademoiselle Hortense,
il lui faut une dot...
—Hélas! oui! dit la baronne en s’essuyant les yeux.
—Eh bien! essayez de demander dix mille francs au baron, reprit
Crevel qui se remit en position.
Il attendit pendant un moment, comme un acteur qui marque
un temps.
—S’il les avait, il les donnerait à celle qui remplacera Josépha!
dit-il en forçant son médium. Dans la voie où il est, s’arrête-t-on?
Il aime d’abord trop les femmes! (Il y a en tout un juste milieu,
comme a dit notre Roi.) Et puis la vanité s’en mêle! C’est un
bel homme! Il vous mettra tous sur la paille pour son plaisir. Vous
êtes déjà d’ailleurs sur le chemin de l’hôpital. Tenez, depuis que
je n’ai mis les pieds chez vous, vous n’avez pas pu renouveler le
meuble de votre salon. Le mot GÊNE est vomi par toutes les lézardes
de ces étoffes. Quel est le gendre qui ne sortira pas épouvanté
des preuves mal déguisées de la plus horrible des misères, celle des
gens comme il faut? J’ai été boutiquier, je m’y connais. Il n’y a
rien de tel que le coup d’œil du marchand de Paris pour savoir
découvrir la richesse réelle et la richesse apparente... Vous êtes
sans le sou, dit-il à voix basse. Cela se voit en tout, même sur
l’habit de votre domestique. Voulez-vous que je vous révèle d’affreux
mystères qui vous sont cachés?...
—Monsieur, dit madame Hulot qui pleurait à mouiller son mouchoir,
assez! assez!
—Eh bien! mon gendre donne de l’argent à son père, et voilà
ce que je voulais vous dire, en débutant, sur le train de votre fils.
Mais je veille aux intérêts de ma fille... soyez tranquille.
—Oh! marier ma fille et mourir!... dit la malheureuse femme
qui perdit la tête.
—Eh bien! en voici le moyen! reprit Crevel.
Madame Hulot regarda Crevel avec un air d’espérance qui changea
si rapidement sa physionomie, que ce seul mouvement aurait
dû attendrir Crevel et lui faire abandonner son projet ridicule.
—Vous serez belle encore dix ans, reprit Crevel en position,
ayez des bontés pour moi, et mademoiselle Hortense est mariée.
Hulot m’a donné le droit, comme je vous disais, de poser le
marché, tout crûment, et il ne se fâchera pas. Depuis trois ans,
j’ai fait valoir mes capitaux, car mes fredaines ont été restreintes.
J’ai trois cent mille francs de gain en dehors de ma fortune, ils
sont à vous...
—Sortez, monsieur, dit madame Hulot, sortez, et ne reparaissez
jamais devant moi. Sans la nécessité où vous m’avez mise de
savoir le secret de votre lâche conduite dans l’affaire du mariage
projeté pour Hortense... Oui, lâche... reprit-elle à un geste de
Crevel. Comment faire peser de pareilles inimitiés sur une pauvre
fille, sur une belle et innocente créature?... Sans cette nécessité
qui poignait mon cœur de mère, vous ne m’auriez jamais reparlé,
vous ne seriez plus rentré chez moi. Trente-deux ans d’honneur,
de loyauté de femme ne périront pas sous les coups de monsieur
Crevel...
—Ancien parfumeur, successeur de César de Birotteau, à la
Reine des Roses, rue Saint-Honoré, dit railleusement Crevel, ancien
adjoint au maire, capitaine de la garde nationale, chevalier de
la Légion-d’Honneur, absolument comme mon prédécesseur...
—Monsieur, reprit la baronne, monsieur Hulot, après vingt
ans de constance, a pu se lasser de sa femme, ceci ne regarde que
moi; mais vous voyez, monsieur, qu’il a mis bien du mystère à ses
infidélités, car j’ignorais qu’il vous eût succédé dans le cœur de
mademoiselle Josépha...
—Oh! s’écria Crevel, à prix d’or, madame... Cette fauvette lui
coûte plus de cent mille francs depuis deux ans. Ah! ah! vous
n’êtes pas au bout...
—Trêve à tout ceci, monsieur Crevel. Je ne renoncerai pas
pour vous au bonheur qu’une mère éprouve à pouvoir embrasser
ses enfants sans se sentir un remords au cœur, à se voir respectée,
aimée par sa famille, et je rendrai mon âme à Dieu sans souillure...
—Amen! dit Crevel avec cette amertume diabolique qui se répand
sur la figure des gens à prétention quand ils ont échoué de
nouveau dans de pareilles entreprises. Vous ne connaissez pas la
misère à son dernier période, la honte... le déshonneur... J’ai
tenté de vous éclairer, je voulais vous sauver, vous et votre fille!...
eh bien! vous épelerez la parabole moderne du père prodigue,
depuis la première jusqu’à la dernière lettre. Vos larmes et votre
fierté me touchent, car voir pleurer une femme qu’on aime, c’est
affreux!... dit Crevel en s’asseyant. Tout ce que je puis vous promettre,
chère Adeline, c’est de ne rien faire contre vous, ni contre
votre mari; mais n’envoyez jamais aux renseignements chez moi.
Voilà tout!
—Que faire, donc? s’écria madame Hulot.
Jusque-là, la baronne avait soutenu courageusement les triples
tortures que cette explication imposait à son cœur, car elle souffrait
comme femme, comme mère et comme épouse. En effet, tant
que le beau-père de son fils s’était montré rogue et agressif, elle
avait trouvé de la force dans la résistance qu’elle opposait à la
brutalité du boutiquier; mais la bonhomie qu’il manifestait au milieu
de son exaspération d’amant rebuté, de beau garde national
humilié, détendit ses fibres montées à se briser; elle se tordit les
mains, elle fondit en larmes, et elle était dans un tel état d’abattement
stupide, qu’elle se laissa baiser les mains par Crevel à
genoux.
—Mon Dieu! que devenir? reprit-elle en s’essuyant les yeux.
Une mère peut-elle voir froidement sa fille dépérir sous ses yeux?
Quel sera le sort d’une si magnifique créature, aussi forte de sa vie
chaste auprès de sa mère, que de sa nature privilégiée! Par certains
jours, elle se promène dans le jardin, triste, sans savoir pourquoi;
je la trouve avec des larmes dans les yeux...
—Elle a vingt-un ans, dit Crevel.
—Faut-il la mettre au couvent? demanda la baronne, car dans
de pareilles crises, la religion est souvent impuissante contre la nature,
et les filles les plus pieusement élevées perdent la tête!...
Mais levez-vous donc, monsieur, ne voyez-vous pas que, maintenant,
tout est fini entre nous, que vous me faites horreur, que vous
avez renversé la dernière espérance d’une mère!...
—Et si je la relevais?... dit-il.
Madame Hulot regarda Crevel avec une expression délirante qui
le toucha; mais il refoula la pitié dans son cœur, à cause de ce
mot: Vous me faites horreur! La Vertu est toujours un peu
trop tout d’une pièce, elle ignore les nuances et les tempéraments
à l’aide desquels on louvoie dans une fausse position.
—On ne marie pas aujourd’hui, sans dot, une fille aussi belle
que l’est mademoiselle Hortense, reprit Crevel en reprenant son
air pincé. Votre fille est une de ces beautés effrayantes pour les maris;
c’est comme un cheval de luxe qui exige trop de soins coûteux
pour avoir beaucoup d’acquéreurs. Allez donc à pied avec une pareille
femme au bras? tout le monde vous regardera, vous suivra,
désirera votre épouse. Ce succès inquiète beaucoup de gens qui ne
veulent pas avoir des amants à tuer; car, après tout, on n’en tue
jamais qu’un. Vous ne pouvez, dans la situation où vous êtes, marier
votre fille que de trois manières: par mon secours, vous n’en
voulez pas! et d’un; en trouvant un vieillard de soixante ans, très-riche,
sans enfants, et qui voudrait en avoir, c’est difficile, mais
cela se rencontre, il y a tant de vieux qui prennent des Josépha,
des Jenny Cadine, pourquoi n’en rencontrerait-on pas un qui ferait
la même bêtise légitimement?... Si je n’avais pas ma Célestine
et nos deux petits enfants, j’épouserais Hortense. Et de deux! La
dernière manière est la plus facile...
Madame Hulot leva la tête, et regarda l’ancien parfumeur avec
anxiété.
—Paris est une ville où tous les gens d’énergie qui poussent
comme des sauvageons sur le territoire français, se donnent rendez-vous,
et il y grouille bien des talents, sans feu ni lieu, des courages
capables de tout, même de faire fortune... Eh bien! ces garçons-là...
(Votre serviteur en était dans son temps, et il en a
connu!... Qu’avait du Tillet? Qu’avait Popinot, il y a vingt ans?...
ils pataugeaient tous les deux dans la boutique du papa Birotteau,
sans autre capital que l’envie de parvenir, qui, selon moi, vaut le
plus beau capital!... On mange des capitaux, et l’on ne se mange
pas le moral!... Qu’avais-je, moi? l’envie de parvenir, du courage.
Du Tillet est l’égal aujourd’hui des plus grands personnages.
Le petit Popinot, le plus riche droguiste de la rue des Lombards,
est devenu député, le voilà ministre...) Eh bien! l’un de ces condottieri,
comme on dit, de la commandite, de la plume ou de
la brosse, est le seul être, à Paris, capable d’épouser une belle
fille sans le sou, car ils ont tous les genres de courage. Monsieur
Popinot a épousé mademoiselle Birotteau sans espérer un liard de
dot. Ces gens-là sont fous! ils croient à l’amour, comme ils croient
à leur fortune et à leurs facultés!... Cherchez un homme d’énergie
qui devienne amoureux de votre fille et il l’épousera sans regarder
au présent. Vous m’avouerez que, pour un ennemi, je ne manque
pas de générosité, car ce conseil est contre moi.
—Ah! monsieur Crevel, si vous vouliez être mon ami, quittez
vos idées ridicules!...
—Ridicules? madame, ne vous démolissez pas ainsi, regardez-vous...
Je vous aime et vous viendrez à moi! Je veux dire un
jour à Hulot: «Tu m’as pris Josépha, j’ai ta femme!...» C’est
la vieille loi du talion! Et je poursuivrai l’accomplissement de
mon projet, à moins que vous ne deveniez excessivement laide.
Je réussirai, voici pourquoi, dit-il en se mettant en position et regardant
madame Hulot.
—Vous ne rencontrerez ni un vieillard, ni un jeune homme
amoureux, reprit-il après une pause, parce que vous aimez trop
votre fille pour la livrer aux manœuvres d’un vieux libertin, et
que vous ne vous résignerez pas, vous, baronne Hulot, sœur du
vieux lieutenant-général qui commandait les vieux grenadiers de la
vieille garde, à prendre l’homme d’énergie là où il sera; car il peut
se trouver simple ouvrier, comme tel millionnaire d’aujourd’hui
se trouvait simple mécanicien il y a dix ans, simple conducteur de
travaux, simple contre-maître de fabrique. Et alors, en voyant
votre fille, poussée par ses vingt ans, capable de vous déshonorer,
vous vous direz: «Il vaut mieux que ce soit moi qui me déshonore;
et si monsieur Crevel veut me garder le secret, je vais gagner
la dot de ma fille, deux cent mille francs, pour dix ans d’attachement
à cet ancien marchand de gants... le père Crevel!...»
Je vous ennuie, et ce que je dis est profondément immoral, n’est-ce
pas? Mais si vous étiez mordue par une passion irrésistible, vous
vous feriez, pour me céder, des raisonnements comme s’en font
les femmes qui aiment... Eh bien! l’intérêt d’Hortense vous les
mettra dans le cœur, ces capitulations de conscience...
—Il reste à Hortense un oncle.
—Qui, le père Fischer?... il arrange ses affaires, et par la faute
du baron encore, dont le râteau passe sur toutes les caisses qui sont
à sa portée.
—Le comte Hulot...
—Oh! votre mari, madame, a déjà fricassé les économies du
vieux lieutenant-général, il en a meublé la maison de sa cantatrice.
Voyons, me laisserez-vous partir sans espérance?
—Adieu, monsieur. On guérit facilement d’une passion pour
une femme de mon âge, et vous prendrez des idées chrétiennes.
Dieu protége les malheureux...
La baronne se leva pour forcer le capitaine à la retraite, et elle
le repoussa dans le grand salon.
—Est-ce au milieu de pareilles guenilles que devrait vivre la
belle madame Hulot? dit-il.
Et il montrait une vieille lampe, un lustre dédoré, les cordes du
tapis, enfin les haillons de l’opulence qui faisaient de ce grand salon
blanc, rouge et or, un cadavre des fêtes impériales.
—La vertu, monsieur, reluit sur tout cela. Je n’ai pas envie de
devoir un magnifique mobilier en faisant de cette beauté, que vous
me prêtez, des piéges à loups, des chatières à pièces de cent
sous!
Le capitaine se mordit les lèvres en reconnaissant les expressions
par lesquelles il venait de flétrir l’avidité de Josépha.
—Et pour qui cette persévérance? demanda-t-il.
En ce moment la baronne avait éconduit l’ancien parfumeur jusqu’à
la porte.
—Pour un libertin!... ajouta-t-il en faisant une moue d’homme
vertueux et millionnaire.
—Si vous aviez raison, monsieur, ma constance aurait alors
quelque mérite, voilà tout.
Elle laissa le capitaine après l’avoir salué comme on salue pour
se débarrasser d’un importun, et se retourna trop lestement pour
le voir une dernière fois en position. Elle alla rouvrir les portes
qu’elle avait fermées, et ne put remarquer le geste menaçant par
lequel Crevel lui dit adieu. Elle marchait fièrement, noblement,
comme une martyre au Colysée. Elle avait néanmoins épuisé ses
forces, car elle se laissa tomber sur le divan de son boudoir bleu,
comme une femme près de se trouver mal, et elle resta les yeux
attachés sur le kiosque en ruines où sa fille babillait avec la cousine
Bette.
Depuis les premiers jours de son mariage jusqu’en ce moment,
la baronne avait aimé son mari, comme Joséphine a fini par aimer
Napoléon, d’un amour admiratif, d’un amour maternel, d’un
amour lâche. Si elle ignorait les détails que Crevel venait de lui
donner, elle savait cependant fort bien que, depuis vingt ans, le
baron Hulot lui faisait des infidélités; mais elle s’était mis sur les
yeux un voile de plomb, elle avait pleuré silencieusement, et jamais
une parole de reproche ne lui était échappée. En retour de
cette angélique douceur, elle avait obtenu la vénération de son
mari, et comme un culte divin autour d’elle. L’affection qu’une
femme porte à son mari, le respect dont elle l’entoure, sont contagieux
dans la famille. Hortense croyait son père un modèle accompli
d’amour conjugal. Quant à Hulot fils, élevé dans l’admiration
du baron, en qui chacun voyait un des géants qui secondèrent
Napoléon, il savait devoir sa position au nom, à la place et à la
considération paternelle; d’ailleurs, les impressions de l’enfance
exercent une longue influence, et il craignait encore son père;
aussi eût-il soupçonné les irrégularités révélées par Crevel, déjà
trop respectueux pour s’en plaindre, il les aurait excusées par des
raisons tirées de la manière de voir des hommes à ce sujet.
Maintenant il est nécessaire d’expliquer le dévouement extraordinaire
de cette belle et noble femme; et voici l’histoire de sa vie en
peu de mots.
Dans un village situé sur les extrêmes frontières de la Lorraine,
au pied des Vosges, trois frères, du nom de Fischer, simples laboureurs,
partirent, par suite des réquisitions républicaines, à
l’armée dite du Rhin.
En 1799, le second des frères, André, veuf et père de madame
Hulot, laissa sa fille aux soins de son frère aîné, Pierre Fischer,
qu’une blessure reçue en 1797 avait rendu incapable de servir, et
fit quelques entreprises partielles dans les Transports Militaires,
service qu’il dut à la protection de l’ordonnateur Hulot d’Ervy.
Par un hasard assez naturel, Hulot, qui vint à Strasbourg, vit la
famille Fischer. Le père d’Adeline et son jeune frère étaient alors
soumissionnaires des fourrages en Alsace.
Adeline, alors âgée de seize ans, pouvait être comparée à la fameuse
madame du Barry, comme elle, fille de la Lorraine. C’était
une de ces beautés complètes, foudroyantes, une de ces femmes
semblables à madame Tallien, que la Nature fabrique avec un soin
particulier; elle leur dispense ses plus précieux dons: la distinction,
la noblesse, la grâce, la finesse, l’élégance, une chair à
part, un teint broyé dans cet atelier inconnu où travaille le hasard.
Ces belles femmes-là se ressemblent toutes entre elles. Bianca Capella
dont le portrait est un des chefs-d’œuvre de Bronzino, la
Vénus de Jean Goujon dont l’original est la fameuse Diane de Poitiers,
la signora Olympia dont le portrait est à la galerie Doria, enfin
Ninon, madame du Barry, madame Tallien, mademoiselle
Georges, madame Récamier, toutes ces femmes, restées belles en
dépit des années, de leurs passions ou de leur vie à plaisirs excessifs,
ont dans la taille, dans la charpente, dans le caractère de
la beauté des similitudes frappantes, et à faire croire qu’il existe
dans l’océan des générations un courant aphrodisien d’où sortent
toutes ces Vénus, filles de la même onde salée!
Adeline Fischer, une des plus belles de cette tribu divine, possédait
les caractères sublimes, les lignes serpentines, le tissu vénéneux
de ces femmes nées reines. La chevelure blonde que notre
mère Ève a tenue de la main de Dieu, une taille d’impératrice, un
air de grandeur, des contours augustes dans le profil, une modestie
villageoise arrêtaient sur son passage tous les hommes, charmés
comme le sont les amateurs devant un Raphaël; aussi, la voyant,
l’ordonnateur fit-il, de mademoiselle Adeline Fischer, sa femme
dans le temps légal, au grand étonnement des Fischer, tous nourris
dans l’admiration de leurs supérieurs.
L’aîné, soldat de 1792, blessé grièvement à l’attaque des lignes
de Wissembourg, adorait l’empereur Napoléon et tout ce qui tenait
à la Grande-Armée. André et Johann parlaient avec respect
de l’ordonnateur Hulot, ce protégé de l’Empereur à qui, d’ailleurs,
ils devaient leur sort, car Hulot d’Ervy, leur trouvant de
l’intelligence et de la probité, les avait tirés des charrois de l’armée
pour les mettre à la tête d’une Régie d’urgence. Les frères Fischer
avaient rendu des services pendant la campagne de 1804. Hulot, à
la paix, leur avait obtenu cette fourniture des fourrages en Alsace,
sans savoir qu’il serait envoyé plus tard à Strasbourg pour y préparer
la campagne de 1806.
Ce mariage fut, pour la jeune paysanne, comme une Assomption.
La belle Adeline passa sans transition des boues de son village
dans le paradis de la cour impériale. En effet, dans ce temps-là,
l’ordonnateur, l’un des travailleurs les plus probes, les plus actifs
de son corps, fut nommé baron, appelé près de l’Empereur, et
attaché à la garde impériale. Cette belle villageoise eut le courage
de faire son éducation par amour pour son mari, de qui elle fut
exactement folle. L’ordonnateur en chef était d’ailleurs en homme,
une réplique d’Adeline en femme. Il appartenait au corps d’élite
des beaux hommes. Grand, bien fait, blond, l’œil bleu et d’un
feu, d’un jeu, d’une nuance irrésistibles, la taille élégante, il était
remarqué parmi les d’Orsay, les Forbin, les Ouvrard, enfin dans
le bataillon des beaux de l’Empire. Homme à conquêtes et imbu
des idées du Directoire en fait de femmes, sa carrière galante fut
alors interrompue pendant assez long-temps par son attachement
conjugal.
Pour Adeline, le baron fut donc, dès l’origine, une espèce de
Dieu qui ne pouvait faillir; elle lui devait tout: la fortune, elle
eut voiture, hôtel, et tout le luxe du temps; le bonheur, elle était
aimée publiquement; un titre, elle était baronne; enfin la célébrité,
on l’appela la belle madame Hulot, à Paris; enfin, elle
eut l’honneur de refuser les hommages de l’Empereur qui lui fit
présent d’une rivière en diamants, et qui la distingua toujours,
car il demandait de temps en temps: «Et la belle madame Hulot,
est-elle toujours sage?» en homme capable de se venger de celui
qui aurait triomphé là où il avait échoué.
Il n’est donc pas besoin de beaucoup d’intelligence pour reconnaître,
dans une âme simple, naïve et belle, les motifs du fanatisme
que madame Hulot mêlait à son amour. Après s’être bien
dit que son mari ne saurait jamais avoir de torts envers elle, elle
se fit, dans son for intérieur, la servante humble, dévouée et
aveugle de son créateur. Remarquez d’ailleurs qu’elle était douée
d’un grand bon sens, de ce bon sens du peuple qui rendit son
éducation solide. Dans le monde, elle parlait peu, ne disait de mal
de personne, ne cherchait pas à briller; elle réfléchissait sur toute
chose, elle écoutait, et se modelait sur les plus honnêtes femmes,
sur les mieux nées.
En 1815, Hulot suivit la ligne de conduite du prince de Vissembourg,
l’un de ses amis intimes, et fut l’un des organisateurs
de cette armée improvisée dont la déroute termina le cycle napoléonien
à Waterloo. En 1816, le baron devint une des bêtes noires du
ministère Feltre, et ne fut réintégré dans le corps de l’intendance
qu’en 1823, car on eut besoin de lui pour la guerre d’Espagne.
En 1830, il reparut dans l’administration comme quart de ministre,
lors de cette espèce de conscription levée par Louis-Philippe
dans les vieilles bandes napoléoniennes. Depuis l’avénement au
trône de la branche cadette, dont il fut un actif coopérateur, il
restait directeur indispensable au ministère de la guerre. Il avait
d’ailleurs obtenu son bâton de maréchal, et le roi ne pouvait rien
de plus pour lui, à moins de le faire ou ministre ou pair de France.
Inoccupé de 1818 à 1823, le baron Hulot s’était mis en service
actif auprès des femmes. Madame Hulot faisait remonter les premières
infidélités de son Hector au grand finale de l’Empire. La
baronne avait donc tenu, pendant douze ans, dans son ménage, le
rôle de prima donna assoluta, sans partage. Elle jouissait toujours
de cette vieille affection invétérée que les maris portent à leurs
femmes quand elles se sont résignées au rôle de douces et vertueuses
compagnes, elle savait qu’aucune rivale ne tiendrait deux heures
contre un mot de reproche, mais elle fermait les yeux, elle se
bouchait les oreilles, elle voulait ignorer la conduite de son mari
au dehors. Elle traitait enfin son Hector comme une mère traite un
enfant gâté. Trois ans avant la conversation qui venait d’avoir lieu,
Hortense reconnut son père aux Variétés, dans une loge d’avant-scène
du rez-de-chaussée, en compagnie de Jenny Cadine, et s’écria: «—Voilà
papa.—Tu te trompes, mon ange, il est chez le
maréchal, répondit la baronne.» La baronne avait bien vu Jenny
Cadine; mais au lieu d’éprouver un serrement au cœur en la
voyant si jolie, elle se dit en elle-même:—Ce mauvais sujet
d’Hector doit être bien heureux. Elle souffrait néanmoins, elle s’abandonnait
secrètement à des rages affreuses; mais, en revoyant
son Hector, elle revoyait toujours ses douze années de bonheur
pur, et perdait la force d’articuler une seule plainte. Elle aurait
bien voulu que le baron la prît pour sa confidente; mais elle n’avait
jamais osé lui donner à entendre qu’elle connaissait ses fredaines,
par respect pour lui. Ces excès de délicatesse ne se rencontrent
que chez ces belles filles du peuple qui savent recevoir des
coups sans en rendre; elles ont dans les veines les restes du sang
des premiers martyrs. Les filles bien nées, étant les égales de leurs
maris, éprouvent les besoins de les tourmenter, et de marquer,
comme on marque les points au billard, leurs tolérances par des
mots piquants, dans un esprit de vengeance diabolique, et pour
s’assurer, soit une supériorité, soit un droit de revanche.
La baronne avait un admirateur passionné dans son beau-frère,
le lieutenant-général Hulot, le vénérable commandant des grenadiers
à pied de la garde impériale, à qui l’on devait donner le bâton
de maréchal pour ses derniers jours. Ce vieillard après avoir,
de 1830 à 1834, commandé la division militaire où se trouvaient
les départements bretons, théâtre de ses exploits en 1799 et 1800,
était venu fixer ses jours à Paris, près de son frère, auquel il portait
toujours une affection de père. Ce cœur de vieux soldat sympathisait
avec celui de sa belle-sœur; il l’admirait, comme la plus
noble, la plus sainte créature de son sexe. Il ne s’était pas marié,
parce qu’il avait voulu rencontrer une seconde Adeline, inutilement
cherchée à travers vingt pays et vingt campagnes. Pour ne
pas déchoir dans cette âme de vieux républicain sans reproche et
sans tache, de qui Napoléon disait: «Ce brave Hulot est le plus
entêté des républicains, mais il ne me trahira jamais,» Adeline
eût supporté des souffrances encore plus cruelles que celles qui venaient
de l’assaillir. Mais ce vieillard, âgé de soixante-douze ans,
brisé par trente campagnes, blessé pour la vingt-septième fois à
Waterloo, était pour Adeline une admiration et non une protection.
Le pauvre comte, entre autres infirmités, n’entendait qu’à
l’aide d’un cornet!
Tant que le baron Hulot d’Ervy fut bel homme, les amourettes
n’eurent aucune influence sur sa fortune; mais, à cinquante ans,
il fallut compter avec les grâces. A cet âge, l’amour, chez les
vieux hommes, se change en vice; il s’y mêle des vanités insensées.
Aussi, vers ce temps, Adeline vit-elle son mari devenu d’une
exigence incroyable pour sa toilette, se teignant les cheveux et les
favoris, portant des ceintures et des corsets. Il voulut rester beau
à tout prix. Ce culte pour sa personne, défaut qu’il poursuivait
jadis de ses railleries, il le poussa jusqu’à la minutie. Enfin, Adeline
s’aperçut que le Pactole qui coulait chez les maîtresses du baron
prenait sa source chez elle. Depuis huit ans, une fortune
considérable avait été dissipée, et si radicalement, que, lors de
l’établissement du jeune Hulot, deux ans auparavant, le baron
avait été forcé d’avouer à sa femme que ses traitements constituaient
toute leur fortune. «—Où cela nous mènera-t-il? fut la
réponse d’Adeline.—Sois tranquille, répondit le Conseiller-d’État,
je vous laisse les émoluments de ma place, et je pourvoirai à
l’établissement d’Hortense et à notre avenir en faisant des affaires.»
La foi profonde de cette femme dans la puissance et la haute valeur,
dans les capacités et le caractère de son mari, avait calmé
cette inquiétude momentanée.
Maintenant la nature des réflexions de la baronne et ses pleurs,
après le départ de Crevel, doivent se concevoir parfaitement. La
pauvre femme se savait depuis deux ans au fond d’un abîme, mais
elle s’y croyait seule. Elle ignorait comment le mariage de son fils
s’était fait, elle ignorait la liaison d’Hector avec l’avide Josépha;
enfin, elle espérait que personne au monde ne connaissait ses douleurs.
Or, si Crevel parlait si lestement des dissipations du baron,
Hector allait perdre sa considération. Elle entrevoyait dans les
grossiers discours de l’ancien parfumeur irrité, le compérage
odieux auquel était dû le mariage du jeune avocat. Deux filles
perdues avaient été les prêtresses de cet hymen, proposé dans
quelque orgie, au milieu des dégradantes familiarités de deux
vieillards ivres! «—Il oublie donc Hortense! se dit-elle, il la voit
cependant tous les jours, lui cherchera-t-il donc un mari chez ses
vauriennes?» La mère, plus forte que la femme, parlait en ce
moment toute seule, car elle voyait Hortense riant, avec sa cousine
Bette, de ce fou rire de la jeunesse insouciante, et elle savait
que ces rires nerveux étaient des indices tout aussi terribles que
les rêveries larmoyantes d’une promenade solitaire dans le jardin.
Hortense ressemblait à sa mère, mais elle avait des cheveux d’or,
ondés naturellement et abondants à étonner. Son éclat tenait de
celui de la nacre. On voyait bien en elle le fruit d’un honnête mariage,
d’un amour noble et pur dans toute sa force. C’était un
mouvement passionné dans la physionomie, une gaieté dans les
traits, un entrain de jeunesse, une fraîcheur de vie, une richesse
de santé qui vibraient en dehors d’elle et produisaient des rayons
électriques. Hortense appelait le regard. Quand ses yeux d’un bleu
d’outremer, nageant dans ce fluide qu’y verse l’innocence, s’arrêtaient
sur un passant, il tressaillait involontairement. D’ailleurs pas
une seule de ces taches de rousseur, qui font payer à ces blondes
dorées leur blancheur lactée, n’altérait son teint. Grande, potelée
sans être grasse, d’une taille svelte dont la noblesse égalait celle de
sa mère, elle méritait ce titre de déesse si prodigué dans les anciens
auteurs. Aussi, quiconque voyait Hortense dans la rue, ne
pouvait-il retenir cette exclamation:—Mon Dieu! la belle fille!
Elle était si vraiment innocente, qu’elle disait en rentrant:—Mais
qu’ont-ils donc tous, maman, à crier: la belle fille! quand
tu es avec moi? n’es-tu pas plus belle que moi?... Et, en effet, à
quarante-sept ans passés, la baronne pouvait être préférée à sa fille
par les amateurs de couchers de soleil; car elle n’avait encore,
comme disent les femmes, rien perdu de ses avantages, par un
de ces phénomènes rares, à Paris surtout, où dans ce genre, Ninon
a fait scandale, tant elle a paru voler la part des laides au dix-septième
siècle.
En pensant à sa fille, la baronne revint au père, elle le vit, tombant
de jour en jour par degrés jusque dans la boue sociale, et
renvoyé peut-être un jour du ministère. L’idée de la chute de son
idole, accompagnée d’une vision indistincte des malheurs que
Crevel avait prophétisés, fut si cruelle pour la pauvre femme
qu’elle perdit connaissance à la façon des extatiques.
La cousine Bette, avec qui causait Hortense, regardait de temps
en temps pour savoir quand elles pourraient rentrer au salon; mais
sa jeune cousine la lutinait si bien de ses questions au moment où
la baronne rouvrit la porte-fenêtre, qu’elle ne s’en aperçut pas.
Lisbeth Fischer, de cinq ans moins âgée que madame Hulot, et
néanmoins fille de l’aîné des Fischer, était loin d’être belle comme
sa cousine; aussi avait-elle été prodigieusement jalouse d’Adeline.
La jalousie formait la base de ce caractère plein d’excentricités,
mot trouvé par les Anglais pour les folies non pas des petites mais
des grandes maisons. Paysanne des Vosges, dans toute l’extension
du mot, maigre, brune, les cheveux d’un noir luisant, les sourcils
épais et réunis par un bouquet, les bras longs et forts, les pieds
épais, quelques verrues dans sa face longue et simiesque, tel est
le portrait concis de cette vierge.
La famille qui vivait en commun, avait immolé la fille vulgaire
à la jolie fille, le fruit âpre, à la fleur éclatante. Lisbeth travaillait à
la terre, quand sa cousine était dorlotée; aussi lui arriva-t-il un
jour, trouvant Adeline seule, de vouloir lui arracher le nez, un
vrai nez grec que les vieilles femmes admiraient. Quoique battue
pour ce méfait, elle n’en continua pas moins à déchirer les robes
et à gâter les collerettes de la privilégiée.
Lors du mariage fantastique de sa cousine, Lisbeth avait plié devant
cette destinée, comme les frères et les sœurs de Napoléon
plièrent devant l’éclat du trône et la puissance du commandement.
Adeline, excessivement bonne et douce, se souvint à Paris de Lisbeth,
et l’y fit venir, vers 1809, dans l’intention de l’arracher à la
misère en l’établissant. Dans l’impossibilité de marier aussitôt
qu’Adeline le voulait, cette fille aux yeux noirs, aux sourcils charbonnés,
et qui ne savait ni lire ni écrire, le baron commença par
lui donner un état; il mit Lisbeth en apprentissage chez les brodeurs
de la cour impériale, les fameux Pons frères.
La cousine, nommée Bette par abréviation, devenue ouvrière
en passementerie d’or et d’argent, énergique à la manière des
montagnards, eut le courage d’apprendre à lire, à compter et à
écrire; car son cousin, le baron, lui avait démontré la nécessité de
posséder ces connaissances pour tenir un établissement de broderie.
Elle voulait faire fortune: en deux ans, elle se métamorphosa.
En 1811, la paysanne fut une assez gentille, une assez adroite et
intelligente première demoiselle.
Cette partie, appelée passementerie d’or et d’argent, comprenait
les épaulettes, les dragonnes, les aiguillettes, enfin cette immense
quantité de choses brillantes qui scintillaient sur les riches uniformes
de l’armée française et sur les habits civils. L’Empereur, en
Italien très ami du costume, avait brodé de l’or et de l’argent sur
toutes les coutures de ses serviteurs, et son empire comprenait
cent trente-trois départements. Ces fournitures assez habituellement
faites aux tailleurs, gens riches et solides, ou directement
aux grands dignitaires, constituaient un commerce sûr.
Au moment où la cousine Bette, la plus habile ouvrière de la
maison Pons où elle dirigeait la fabrication, aurait pu s’établir, la
déroute de l’Empire éclata. L’olivier de la paix que tenaient à la
main les Bourbons effraya Lisbeth, elle eut peur d’une baisse dans
ce commerce, qui n’allait plus avoir que quatre-vingt-six au lieu
de cent trente-trois départements à exploiter, sans compter l’énorme
réduction de l’armée. Épouvantée enfin par les diverses
chances de l’industrie, elle refusa les offres du baron qui la crut
folle. Elle justifia cette opinion en se brouillant avec monsieur Rivet,
acquéreur de la maison Pons, à qui le baron voulait l’associer,
et elle redevint simple ouvrière.
La famille Fischer était alors retombée dans la situation précaire
d’où le baron Hulot l’avait tirée.
Ruinés par la catastrophe de Fontainebleau, les trois frères Fischer
servirent en désespérés dans les corps francs de 1815. L’aîné,
père de Lisbeth, fut tué. Le père d’Adeline, condamné à mort
par un conseil de guerre, s’enfuit en Allemagne, et mourut à Trèves,
en 1820. Le cadet Johann vint à Paris implorer la reine de la
famille, qui, disait-on, mangeait dans l’or et l’argent, qui ne paraissait
jamais aux réunions qu’avec des diamants sur la tête et au
cou, gros comme des noisettes et donnés par l’Empereur. Johann
Fischer, alors âgé de quarante-trois ans, reçut du baron Hulot une
somme de dix mille francs pour commencer une petite entreprise
de fourrages à Versailles, obtenue au ministère de la guerre par
l’influence secrète des amis que l’ancien intendant-général y conservait.
Ces malheurs de famille, la disgrâce du baron Hulot, une certitude
d’être peu de chose dans cet immense mouvement d’hommes,
d’intérêts et d’affaires, qui fait de Paris un enfer et un paradis,
domptèrent la Bette. Cette fille perdit alors toute idée de lutte et
de comparaison avec sa cousine, après en avoir senti les diverses
supériorités; mais l’envie resta cachée dans le fond du cœur,
comme un germe de peste qui peut éclore et ravager une ville, si
l’on ouvre le fatal ballot de laine où il est comprimé. De temps en
temps elle se disait bien:—«Adeline et moi, nous sommes du
même sang, nos pères étaient frères, elle est dans un hôtel, et je
suis dans une mansarde.» Mais, tous les ans, à sa fête et au jour
de l’an, Lisbeth recevait des cadeaux de la baronne et du baron;
le baron, excellent pour elle, lui payait son bois pour l’hiver; le
vieux général Hulot la recevait un jour à dîner, son couvert était
toujours mis chez sa cousine. On se moquait bien d’elle, mais on
n’en rougissait jamais. On lui avait enfin procuré son indépendance
à Paris, où elle vivait à sa guise.
Cette fille avait en effet peur de toute espèce de joug. Sa cousine
lui offrait-elle de la loger chez elle?... Bette apercevait le licou
de la domesticité; maintes fois le baron avait résolu le difficile
problème de la marier; mais séduite au premier abord, elle refusait
bientôt en tremblant de se voir reprocher son manque d’éducation,
son ignorance et son défaut de fortune; enfin, si la baronne
lui parlait de vivre avec leur oncle et d’en tenir la maison à la
place d’une servante-maîtresse qui devait coûter cher, elle répondait
qu’elle se marierait encore bien moins de cette façon-là.
La cousine Bette présentait dans les idées cette singularité qu’on
remarque chez les natures qui se sont développées fort tard, chez
les Sauvages qui pensent beaucoup et parlent peu. Son intelligence
paysanne avait d’ailleurs acquis, dans les causeries de l’atelier,
par la fréquentation des ouvriers et des ouvrières, une dose du
mordant parisien. Cette fille, dont le caractère ressemblait prodigieusement
à celui des Corses, travaillée inutilement par les instincts
des natures fortes, eût aimé à protéger un homme faible;
mais à force de vivre dans la capitale, la capitale l’avait changée à
la surface. Le poli parisien faisait rouille sur cette âme vigoureusement
trempée. Douée d’une finesse devenue profonde, comme
chez tous les gens voués à un célibat réel, avec le tour piquant
qu’elle imprimait à ses idées, elle eût paru redoutable dans toute
autre situation. Méchante, elle eût brouillé la famille la plus unie.
Pendant les premiers temps, quand elle eut quelques espérances
dans le secret desquelles elle ne mit personne, elle s’était décidée
à porter des corsets, à suivre les modes, et obtint alors un moment
de splendeur pendant lequel le baron la trouva mariable. Lisbeth
fut alors la brune piquante de l’ancien roman français. Son
regard perçant, son teint olivâtre, sa taille de roseau pouvaient
tenter un major en demi-solde; mais elle se contenta, disait-elle en
riant, de sa propre admiration. Elle finit d’ailleurs par trouver sa
vie heureuse, après en avoir élagué les soucis matériels, car elle
allait dîner tous les jours en ville, après avoir travaillé depuis le
lever du soleil. Elle n’avait donc qu’à pourvoir à son déjeuner et à
son loyer; puis on l’habillait et on lui donnait beaucoup de ces provisions
acceptables, comme le sucre, le café, le vin, etc.
En 1837, après vingt-sept ans de vie, à moitié payée par la famille
Hulot et par son oncle Fischer, la cousine Bette résignée à ne
rien être, se laissait traiter sans façon; elle se refusait elle-même à
venir aux grands dîners en préférant l’intimité qui lui permettait
d’avoir sa valeur, et d’éviter des souffrances d’amour-propre. Partout,
chez le général Hulot, chez Crevel, chez le jeune Hulot,
chez Rivet, successeur des Pons avec qui elle s’était raccommodée
et qui la fêtait, chez la baronne, elle semblait être de la maison.
Enfin partout elle savait amadouer les domestiques en leur payant
de petits pour-boire de temps en temps, en causant toujours avec
eux pendant quelques instants avant d’entrer au salon. Cette familiarité
par laquelle elle se mettait franchement au niveau des gens,
lui conciliait leur bienveillance subalterne, très-essentielle aux
parasites.—C’est une bonne et brave fille! était le mot de tout le
monde sur elle. Sa complaisance, sans bornes quand on ne l’exigeait
pas, était d’ailleurs, ainsi que sa fausse bonhomie, une nécessité
de sa position. Elle avait fini par comprendre la vie en se
voyant à la merci de tout le monde; et voulant plaire à tout le
monde, elle riait avec les jeunes gens à qui elle était sympathique
par une espèce de patelinage qui les séduit toujours, elle devinait
et épousait leurs désirs, elle se rendait leur interprète, elle leur
paraissait être une bonne confidente, car elle n’avait pas le droit
de les gronder. Sa discrétion absolue lui méritait la confiance des
gens d’un âge mûr, car elle possédait, comme Ninon, des qualités
d’homme. En général, les confidences vont plutôt en bas qu’en
haut. On emploie beaucoup plus ses inférieurs que ses supérieurs
dans les affaires secrètes; ils deviennent donc les complices de nos
pensées réservées, ils assistent aux délibérations; or, Richelieu se
regarda comme arrivé quand il eut le droit d’assistance au conseil.
On croyait cette pauvre fille dans une telle dépendance de tout le
monde, qu’elle semblait condamnée à un mutisme absolu. La cousine
se surnommait elle-même le confessionnal de la famille. La baronne
seule, à qui les mauvais traitements qu’elle avait reçus pendant
son enfance, de sa cousine plus forte qu’elle quoique moins
âgée, gardait une espèce de défiance. Puis, par pudeur, elle n’eût
confié qu’à Dieu ses chagrins domestiques.
Ici peut-être est-il nécessaire de faire observer que la maison de
la baronne conservait toute sa splendeur aux yeux de la cousine
Bette, qui n’était pas frappée, comme le marchand parfumeur
parvenu, de la détresse écrite sur les fauteuils rongés, sur les draperies
noircies et sur la soie balafrée. Il en est du mobilier avec
lequel on vit comme de nous-mêmes. En s’examinant tous les
jours, on finit, à l’exemple du baron, par se croire peu changé,
jeune, alors que les autres voient sur nos têtes une chevelure
tournant au chinchilla, des accents circonflexes à notre front, et
de grosses citrouilles dans notre abdomen. Cet appartement, toujours
éclairé pour la cousine Bette par les feux du Bengale des victoires
impériales, resplendissait donc toujours.
Avec le temps, la cousine Bette avait contracté des manies de
vieille fille, assez singulières. Ainsi, par exemple, elle voulait, au
lieu d’obéir à la mode, que la mode s’appliquât à ses habitudes,
et se pliât à ses fantaisies toujours arriérées. Si la baronne lui donnait
un joli chapeau nouveau, quelque robe taillée au goût du jour,
aussitôt la cousine Bette retravaillait chez elle, à sa façon, chaque
chose, et la gâtait en s’en faisant un costume qui tenait des modes
impériales et de ses anciens costumes lorrains. Le chapeau de trente
francs devenait une loque, et la robe un haillon. La Bette était,
à cet égard, d’un entêtement de mule; elle voulait se plaire à elle
seule et se croyait charmante ainsi; tandis que cette assimilation,
harmonieuse en ce qu’elle la faisait vieille fille de la tête aux pieds,
la rendait si ridicule, qu’avec le meilleur vouloir, personne ne
pouvait l’admettre chez soi les jours de gala.
Cet esprit rétif, capricieux, indépendant, l’inexplicable sauvagerie
de cette fille, à qui le baron avait par quatre fois trouvé des
partis (un employé de son administration, un major, un entrepreneur
des vivres, un capitaine en retraite), et qui s’était refusée à
un passementier, devenu riche depuis, lui méritait le surnom de
Chèvre que le baron lui donnait en riant. Mais ce surnom ne répondait
qu’aux bizarreries de la surface, à ces variations que nous
nous offrons tous les uns aux autres en état de société. Cette fille
qui, bien observée, eût présenté le côté féroce de la classe
paysanne, était toujours l’enfant qui voulait arracher le nez de sa
cousine, et qui peut-être, si elle n’était devenue raisonnable,
l’aurait tuée en un paroxisme de jalousie. Elle ne domptait que
par la connaissance des lois et du monde, cette rapidité naturelle
avec laquelle les gens de la campagne, de même que les Sauvages,
passent du sentiment à l’action. En ceci peut-être consiste toute la
différence qui sépare l’homme naturel de l’homme civilisé. Le Sauvage
n’a que des sentiments, l’homme civilisé a des sentiments et
des idées. Aussi, chez les Sauvages, le cerveau reçoit-il pour ainsi
dire peu d’empreintes, il appartient alors tout entier au sentiment
qui l’envahit, tandis que chez l’homme civilisé, les idées descendent
sur le cœur qu’elles transforment; celui-ci est à mille intérêts,
à plusieurs sentiments, tandis que le Sauvage n’admet qu’une
idée à la fois. C’est la cause de la supériorité momentanée de l’enfant
sur les parents et qui cesse avec le désir satisfait; tandis que,
chez l’homme voisin de la Nature, cette cause est continue. La
cousine Bette, la sauvage Lorraine, quelque peu traîtresse, appartenait
à cette catégorie de caractères plus communs chez le peuple
qu’on ne pense, et qui peut en expliquer la conduite pendant les
révolutions.
Au moment où cette Scène commence, si la cousine Bette avait
voulu se laisser habiller à la mode; si elle s’était, comme les Parisiennes,
habituée à porter chaque nouvelle mode, elle eût été
présentable et acceptable; mais elle gardait la roideur d’un bâton.
Or, sans grâces, la femme n’existe point à Paris. Ainsi, la chevelure
noire, les beaux yeux durs, la rigidité des lignes du visage, la sécheresse
calabraise du teint qui faisaient de la cousine Bette une
figure du Giotto, et desquels une vraie Parisienne eût tiré parti,
sa mise étrange surtout, lui donnaient une si bizarre apparence,
que parfois elle ressemblait aux singes habillés en femmes, promenés
par les petits Savoyards. Comme elle était bien connue dans les
maisons unies par les liens de famille où elle vivait, qu’elle restreignait
ses évolutions sociales à ce cercle, qu’elle aimait son chez
soi, ses singularités n’étonnaient plus personne, et disparaissaient
au dehors dans l’immense mouvement parisien de la rue, où l’on
ne regarde que les jolies femmes.
Les rires d’Hortense étaient en ce moment causés par un
triomphe remporté sur l’obstination de la cousine Bette, elle
venait de lui surprendre un aveu demandé depuis trois ans. Quelque
dissimulée que soit une vieille fille, il est un sentiment qui
lui fera toujours rompre le jeûne de la parole, c’est la vanité!
Depuis trois ans, Hortense, devenue excessivement curieuse en
certaine matière, assaillait sa cousine de questions où respirait
d’ailleurs une innocence parfaite: elle voulait savoir pourquoi sa
cousine ne s’était pas mariée. Hortense, qui connaissait l’histoire
des cinq prétendus refusés, avait bâti son petit roman, elle croyait
à la cousine Bette une passion au cœur, et il en résultait une guerre
de plaisanteries. Hortense disait: «Nous autres jeunes filles!» en
parlant d’elle et de sa cousine. La cousine Bette avait, à plusieurs
reprises, répondu d’un ton plaisant:—«Qui vous dit que je n’ai
pas un amoureux?» L’amoureux de la cousine Bette, faux ou vrai,
devint alors un sujet de douces railleries. Enfin, après deux ans de
cette petite guerre, la dernière fois que la cousine Bette était venue,
le premier mot d’Hortense avait été:—«Comment va ton amoureux?—Mais
bien, avait-elle répondu; il souffre un peu, ce pauvre
jeune homme.—Ah! il est délicat? avait demandé la baronne
en riant.—Je crois bien, il est blond... Une fille charbonnée
comme je le suis ne peut aimer qu’un blondin, couleur de la lune.—Mais
qu’est-il? que fait-il? dit Hortense. Est-ce un prince?—Prince
de l’outil, comme je suis reine de la bobine. Une pauvre
fille comme moi peut-elle être aimée d’un propriétaire ayant pignon
sur la rue et des rentes sur l’État, ou d’un duc et pair, ou de
quelque Prince Charmant de tes contes de fées?—Oh! je voudrais
bien le voir... s’était écriée Hortense en souriant.—Pour savoir
comment est tourné celui qui peut aimer une vieille chèvre? avait
répondu la cousine Bette.—Ce doit être un monstre de vieil employé
à barbe de bouc? avait dit Hortense en regardant sa mère.—Eh
bien, c’est ce qui vous trompe, mademoiselle.—Mais tu as
donc un amoureux? avait demandé Hortense d’un air de triomphe.—Aussi
vrai que tu n’en as pas! avait répondu la cousine d’un air
piqué.—Eh bien! si tu as un amoureux, Bette, pourquoi ne l’épouses-tu
pas?... avait dit la baronne en faisant un signe à sa fille.
Voilà trois ans qu’il est question de lui, tu as eu le temps de l’étudier,
et s’il t’est resté fidèle, tu ne devrais pas prolonger une situation
fatigante pour lui. C’est d’ailleurs une affaire de conscience;
et puis, s’il est jeune, il est temps de prendre un bâton de vieillesse.
La cousine Bette avait regardé fixement la baronne, et voyant
qu’elle riait, elle avait répondu:—«Ce serait marier la faim et
la soif; il est ouvrier, je suis ouvrière, si nous avions des enfants,
ils seraient des ouvriers... Non, non, nous nous aimons d’âme...
C’est moins cher!—Pourquoi le caches-tu? avait demandé Hortense.—Il
est en veste, avait répliqué la vieille fille en riant.—L’aimes-tu?
avait demandé la baronne.—Ah! je crois bien! je
l’aime pour lui-même, ce chérubin. Voilà quatre ans que je le
porte dans mon cœur.—Eh bien! si tu l’aimes pour lui-même,
avait dit gravement la baronne, et s’il existe, tu serais bien criminelle
envers lui. Tu ne sais pas ce que c’est que d’aimer.—Nous
savons toutes ce métier-là en naissant!... dit la cousine.—Non,
il y a des femmes qui aiment et qui restent égoïstes, et c’est ton
cas!...» La cousine avait baissé la tête, et son regard eût fait frémir
celui qui l’aurait reçu, mais elle avait regardé sa bobine.—«En
nous présentant ton amoureux prétendu, Hector pourrait le
placer, et le mettre dans une situation à faire fortune.—Ça ne se
peut pas, avait dit la cousine Bette.—Et pourquoi?—C’est une
manière de Polonais, un réfugié...—Un conspirateur... s’était
écriée Hortense. Es-tu heureuse!... A-t-il eu des aventures?...—Mais
il s’est battu pour la Pologne. Il était professeur dans le gymnase
dont les élèves ont commencé la révolte, et comme il était
placé là par le grand-duc Constantin, il n’a pas de grâce à espérer...—Professeur
de quoi?...—De beaux-arts!...—Et il est
arrivé à Paris après la déroute?...—En 1833, il avait fait l’Allemagne
à pied...—Pauvre jeune homme! Et il a?...—Il avait à
peine vingt-quatre ans lors de l’insurrection, il a vingt-neuf ans
aujourd’hui...—Quinze ans de moins que toi, avait dit alors la
baronne.—De quoi vit-il?... avait demandé Hortense.—De son
talent...—Ah! il donne des leçons?...—Non, avait dit la cousine
Bette, il en reçoit, et de dures!...—Et son petit nom, est-il
joli?...—Wenceslas!—Quelle imagination ont les vieilles filles!
s’était écriée la baronne. A la manière dont tu parles, on te croirait,
Lisbeth.—Ne vois-tu pas, maman, que c’est un Polonais
tellement fait au knout, que Bette lui rappelle cette petite douceur
de sa patrie.»
Toutes trois elles s’étaient mises à rire, et Hortense avait chanté:
Wenceslas! idole, de mon âme! au lieu de: O Mathilde...
Et il y avait eu comme un armistice pendant quelques instants.—«Ces
petites filles, avait dit la cousine Bette en regardant Hortense
quand elle était revenue près d’elle, ça croit qu’on ne peut aimer
qu’elles.—Tiens, avait répondu Hortense en se trouvant seule
avec sa cousine, prouve-moi que Wenceslas n’est pas un conte, et
je te donne mon châle de cachemire jaune.—Mais il est comte!...—Tous
les Polonais sont comtes!—Mais il n’est pas Polonais, il
est de Li... va... Lith...—Lithuanie?...—Non... Livonie?...—C’est
cela!—Mais comment se nomme-t-il?—Voyons, je
veux savoir si tu es capable de garder un secret...—Oh! cousine
je serai muette...—Comme un poisson?—Comme un poisson!...—Par
ta vie éternelle?—Par ma vie éternelle!—Non, par ton
bonheur sur cette terre?—Oui.—Eh bien! il se nomme le
comte Wenceslas Steinbock!—Il y avait un des généraux de
Charles XII qui portait ce nom-là.—C’était son grand-oncle! Son
père à lui s’est établi en Livonie après la mort du roi de Suède;
mais il a perdu sa fortune lors de la campagne de 1812, et il est
mort, laissant le pauvre enfant, à l’âge de huit ans, sans ressources.
Le grand-duc Constantin, à cause du nom de Steinbock, l’a
pris sous sa protection, et l’a mis dans une école...—Je ne me
dédis pas, avait répondu Hortense, donne-moi une preuve de son
existence, et tu as mon châle jaune! Ah! cette couleur est le fard
des brunes.—Tu me garderas le secret?—Tu auras les miens.—Eh
bien! la prochaine fois que je viendrai, j’aurai la preuve.—Mais
la preuve, c’est l’amoureux, avait dit Hortense.
La cousine Bette, en proie depuis son arrivée à Paris à l’admiration
des cachemires, avait été fascinée par l’idée de posséder ce
cachemire jaune donné par le baron à sa femme, en 1808, et qui,
selon l’usage de quelques familles, avait passé de la mère à la fille
en 1830. Depuis dix ans, le châle s’était bien usé; mais ce précieux
tissu, toujours serré dans une boîte en bois de sandal, semblait,
comme le mobilier de la baronne, toujours neuf à la vieille fille.
Donc, elle avait apporté dans son ridicule un cadeau qu’elle comptait
faire à la baronne pour le jour de sa naissance, et qui, selon
elle, devait prouver l’existence du fantastique amoureux.
Ce cadeau consistait en un cachet d’argent, composé de trois figurines
adossées, enveloppées de feuillages et soutenant le globe.
Ces trois personnages représentaient la Foi, l’Espérance et la Charité.
Les pieds reposaient sur des monstres qui s’entre-déchiraient,
et parmi lesquels s’agitait le serpent symbolique. En 1846, après
le pas immense que mademoiselle de Fauveau, les Wagner, les
Jeanest, les Froment-Meurice, et des sculpteurs en bois comme
Liénard, ont fait faire à l’art de Benvenuto-Cellini, ce chef-d’œuvre
ne surprendrait personne; mais en ce moment, une jeune fille
experte en bijouterie, dut rester ébahie en maniant ce cachet,
quand la cousine Bette le lui eut présenté, en lui disant: «—Tiens,
comment trouves-tu cela?» Les figures, par leur dessin, par leurs
draperies et par leur mouvement, appartenaient à l’école de Raphaël;
par l’exécution elles rappelaient l’école des bronziers florentins
que créèrent les Donatello, Brunnelleschi, Ghiberti, Benvenuto-Cellini,
Jean de Bologne, etc. La Renaissance, en France,
n’avait pas tordu de monstres plus capricieux que ceux qui symbolisaient
les mauvaises passions. Les palmes, les fougères, les joncs,
les roseaux qui enveloppaient les Vertus étaient d’un effet, d’un
goût, d’un agencement à désespérer les gens du métier. Un ruban
reliait les trois têtes entre elles, et sur les champs qu’il présentait
dans chaque entre-deux des têtes, on voyait un W, un chamois et
le mot fecit.
—Qui donc a sculpté cela? demanda Hortense.
—Eh bien! mon amoureux, répondit la cousine Bette. Il y a
là dix mois de travail; aussi, gagné-je davantage à faire des dragonnes...
Il m’a dit que Steinbock signifiait en allemand animal
des rochers ou chamois. Il compte signer ainsi ses ouvrages...
Ah! j’aurai ton châle...
—Et pourquoi?
—Puis-je acheter un pareil bijou? le commander? c’est impossible;
donc il m’est donné. Qui peut faire de pareils cadeaux? un
amoureux!
Hortense, par une dissimulation dont se serait effrayée Lisbeth
Fischer, si elle s’en était aperçue, se garda bien d’exprimer toute
son admiration, quoiqu’elle éprouvât ce saisissement que ressentent
les gens dont l’âme est ouverte au beau, quand ils voient un
chef-d’œuvre sans défaut, complet, inattendu.
—Ma foi, dit-elle, c’est bien gentil.
—Oui, c’est gentil, reprit la vieille fille; mais j’aime mieux un
cachemire orange. Eh bien! ma petite, mon amoureux passe son
temps à travailler dans ce goût-là. Depuis son arrivée à Paris, il a
fait trois ou quatre petites bêtises de ce genre, et voilà le fruit de
quatre ans d’études et de travaux. Il s’est mis apprenti chez les fondeurs,
les mouleurs, les bijoutiers... bah! des mille et des cent y
ont passé. Monsieur me dit qu’en quelques mois, maintenant, il
deviendra célèbre et riche...
—Mais tu le vois donc?
—Tiens! crois-tu que ce soit une fable? Je t’ai dit la vérité en
riant.
—Et il t’aime? demanda vivement Hortense.
—Il m’adore! répondit la cousine en prenant un air sérieux.
Vois-tu, ma petite, il n’a connu que des femmes pâles, fadasses,
comme elles sont toutes dans le Nord; une fille brune, svelte,
jeune comme moi, ça lui a réchauffé le cœur. Mais, motus! tu
me l’as promis.
—Il en sera de celui-là comme des cinq autres, dit d’un air
railleur la jeune fille en regardant le cachet.
—Six, mademoiselle, j’en ai laissé un en Lorraine qui, pour
moi, décrocherait la lune, encore aujourd’hui.
—Celui-là fait mieux, répondit Hortense, il t’apporte le soleil.
—Où ça peut-il se monnayer? demanda la cousine Bette. Il
faut beaucoup de terre pour profiter du soleil.
Ces plaisanteries dites coup sur coup, et suivies de folies qu’on
peut deviner, engendraient ces rires qui avaient redoublé les angoisses
de la baronne en lui faisant comparer l’avenir de sa fille au
présent, où elle la voyait s’abandonnant à toute la gaieté de son
âge.
—Mais pour t’offrir des bijoux qui veulent six mois de travail,
il doit t’avoir de bien grandes obligations? demanda Hortense que
ce bijou faisait réfléchir profondément.
—Ah! tu veux en savoir trop d’une seule fois! répondit la
cousine Bette. Mais, écoute... tiens, je vais te mettre dans un
complot.
—Y serai-je avec ton amoureux?
—Ah! tu voudrais bien le voir! Mais, tu comprends, une vieille
fille comme votre Bette qui a su garder pendant cinq ans un amoureux,
le cache bien... Ainsi, laisse-nous tranquilles. Moi, vois-tu,
je n’ai ni chat, ni serin, ni chien, ni perroquet, il faut qu’une
vieille bique comme moi ait quelque petite chose à aimer, à tracasser;
eh! bien... je me donne un Polonais.
—A-t-il des moustaches?
—Longues comme cela, dit la Bette on lui montrant une navette
chargée de fils d’or.
Elle emportait toujours son ouvrage en ville, et travaillait en attendant
le dîner.
—Si tu me fais toujours des questions, tu ne sauras rien, reprit-elle.
Tu n’as que vingt-deux ans, et tu es plus bavarde que
moi qui en ai quarante-deux, et même quarante-trois.
—J’écoute, je suis de bois, dit Hortense.
—Mon amoureux a fait un groupe en bronze de dix pouces de
hauteur, reprit la cousine Bette. Ça représente Samson déchirant
un lion, et il l’a enterré, rouillé, de manière à faire croire maintenant
qu’il est aussi vieux que Samson. Ce chef-d’œuvre est exposé
chez un des marchands de bric-à-brac dont les boutiques sont
sur la place du Carrousel, près de ma maison. Si ton père qui connaît
monsieur Popinot, le ministre du commerce et de l’agriculture,
ou le comte de Rastignac, pouvait leur parler de ce groupe
comme d’une belle œuvre ancienne qu’il aurait vue en passant; il
paraît que ces grands personnages donnent dans cet article au lieu
de s’occuper de nos dragonnes, et que la fortune de mon amoureux
serait faite, s’ils achetaient ou même venaient examiner ce méchant
morceau de cuivre. Ce pauvre garçon prétend qu’on prendrait cette
bêtise-là pour de l’antique, et qu’on la payerait bien cher. Pour
lors, si c’est un des ministres qui prend le groupe, il ira s’y présenter,
prouver qu’il est l’auteur, et il sera porté en triomphe! Oh!
il se croit sur le pinacle, il a de l’orgueil, le jeune homme, autant
que deux comtes nouveaux.
—C’est renouvelé de Michel-Ange; mais, pour un amoureux,
il n’a pas perdu l’esprit... dit Hortense. Et combien en veut-il?
—Quinze cents francs?... Le marchand ne doit pas donner le
bronze à moins, car il lui faut une commission.
—Papa, dit Hortense, est commissaire du Roi pour le moment;
il voit tous les jours les deux ministres à la chambre, et il fera ton
affaire, je m’en charge. Vous deviendrez riche, madame la comtesse
Steinbock!
—Non, mon homme est trop paresseux, il reste des semaines
entières à tracasser de la cire rouge, et rien n’avance. Ah bah! il
passe sa vie au Louvre, à la Bibliothèque à regarder des estampes
et à les dessiner. C’est un flâneur.
Et les deux cousines continuèrent à plaisanter. Hortense riait
comme lorsqu’on s’efforce de rire, car elle était envahie par un
amour que toutes les jeunes filles ont subi, l’amour de l’inconnu,
l’amour à l’état vague et dont les pensées se concrètent autour d’une
figure qui leur est jetée par hasard, comme les floraisons de la
gelée se prennent à des brins de paille suspendus par le vent à la
marge d’une fenêtre. Depuis dix mois, elle avait fait un être réel
du fantastique amoureux de sa cousine par la raison qu’elle croyait,
comme sa mère, au célibat perpétuel de sa cousine; et depuis huit
jours, ce fantôme était devenu le comte Wenceslas Steinbock, le
rêve avait un acte de naissance, la vapeur se solidifiait en un jeune
homme de trente ans. Le cachet qu’elle tenait à la main, espèce
d’Annonciation où le génie éclatait comme une lumière, eut la
puissance d’un talisman. Hortense se sentait si heureuse, qu’elle se
prit à douter que ce conte fût de l’histoire; son sang fermentait,
elle riait comme une folle pour donner le change à sa cousine.
—Mais il me semble que la porte du salon est ouverte, dit la
cousine Bette, allons donc voir si monsieur Crevel est parti...
—Maman est bien triste depuis deux jours, le mariage dont il
était question est sans doute rompu...
—Bah! ça peut se raccommoder, il s’agit (je puis te dire cela)
d’un conseiller à la Cour royale. Aimerais-tu être madame la présidente?
Va, si cela dépend de monsieur Crevel, il me dira bien
quelque chose, et je saurai demain s’il y a de l’espoir!...
—Cousine, laisse-moi le cachet, demanda Hortense, je ne le
montrerai pas... La fête de maman est dans un mois, je te le remettrai,
le matin...
—Non, rends-le-moi... il y faut un écrin.
—Mais je le ferai voir à papa, pour qu’il puisse parler au ministre
en connaissance de cause, car les autorités ne doivent pas se
compromettre, dit-elle.
—Eh! bien, ne le montre pas à ta mère, voilà tout ce que je
te demande; car si elle me connaissait un amoureux, elle se moquerait
de moi...
—Je te le promets.
Les deux cousines arrivèrent sur la porte du boudoir au moment
où la baronne venait de s’évanouir, et le cri poussé par Hortense
suffit à la ranimer. La Bette alla chercher des sels. Quand elle revint,
elle trouva la fille et la mère dans les bras l’une de l’autre,
la mère apaisant les craintes de sa fille, et lui disant:—Ce n’est
rien, c’est une crise nerveuse.—Voici ton père, ajouta-t-elle en
reconnaissant la manière de sonner du baron, surtout ne lui parle
pas de ceci...
Adeline se leva pour aller au-devant de son mari, dans l’intention
de l’emmener au jardin, en attendant le dîner, de lui parler du
mariage rompu, de le faire expliquer sur l’avenir, et d’essayer de
lui donner quelques avis.
Le baron Hector Hulot se montra dans une tenue parlementaire
et napoléonienne, car on distingue facilement les Impériaux (gens
attachés à l’empire) à leur cambrure militaire, à leurs habits bleus
à boutons d’or, boutonnés jusqu’en haut, à leurs cravates en taffetas
noir, à la démarche pleine d’autorité qu’ils ont contractée
dans l’habitude du commandement despotique exigé par les rapides
circonstances où ils se sont trouvés. Chez le baron rien, il faut en
convenir, ne sentait le vieillard: sa vue était encore si bonne qu’il
lisait sans lunettes; sa belle figure oblongue, encadrée de favoris
trop noirs, hélas! offrait une carnation animée par les marbrures
qui signalent les tempéraments sanguins; et son ventre, contenu
par une ceinture, se maintenait, comme dit Brillat-Savarin, au
majestueux. Un grand air d’aristocratie et beaucoup d’affabilité
servaient d’enveloppe au libertin avec qui Crevel avait fait tant de
parties fines. C’était bien là un de ces hommes dont les yeux s’animent
à la vue d’une jolie femme, et qui sourient à toutes les belles,
même à celles qui passent et qu’ils ne reverront plus.
—As-tu parlé, mon ami? dit Adeline en lui voyant un front
soucieux.
—Non, répondit Hector; mais je suis assommé d’avoir entendu
parler pendant deux heures sans arriver à un vote... Ils font des
combats de paroles où les discours sont comme des charges de cavalerie
qui ne dissipent point l’ennemi! On a substitué la parole à
l’action, ce qui réjouit peu les gens habitués à marcher, comme
je le disais au maréchal en le quittant. Mais c’est bien assez de
s’être ennuyé sur les bancs des ministres, amusons-nous ici...
Bonjour la Chèvre, bonjour Chevrette!
Et il prit sa fille par le cou, l’embrassa, la lutina, l’assit sur ses
genoux, et lui mit la tête sur son épaule pour sentir cette belle
chevelure d’or sur son visage.
—Il est ennuyé, fatigué, se dit madame Hulot, je vais l’ennuyer
encore, attendons.—Nous restes-tu ce soir?... demanda-t-elle à
haute voix.
—Non, mes enfants. Après le dîner je vous quitte, et si ce n’était
pas le jour de la Chèvre, de mes enfants et de mon frère, vous
ne m’auriez pas vu...
La baronne prit le journal, regarda les théâtres, et posa la feuille
où elle avait lu Robert-le-Diable à la rubrique de l’Opéra. Josépha,
que l’Opéra italien avait cédée depuis six mois à l’Opéra
français, chantait le rôle d’Alice. Cette pantomime n’échappa point
au baron qui regarda fixement sa femme. Adeline baissa les yeux,
sortit dans le jardin, et il l’y suivit.
—Voyons, qu’y a-t-il, Adeline? dit-il en la prenant par la
taille, l’attirant à lui et la pressant. Ne sais-tu pas que je t’aime
plus que...
—Plus que Jenny Cadine et que Josépha? répondit-elle avec
hardiesse et en l’interrompant.
—Et qui t’a dit cela? demanda le baron qui lâchant sa femme
recula de deux pas.
—On m’a écrit une lettre anonyme que j’ai brûlée, et où l’on
me disait, mon ami, que le mariage d’Hortense a manqué par
suite de la gêne où nous sommes. Ta femme, mon cher Hector,
n’aurait jamais dit une parole, elle a su tes liaisons avec Jenny Cadine,
s’est-elle jamais plainte? Mais la mère d’Hortense te doit la
vérité...
Hulot, après un moment de silence terrible pour sa femme dont
les battements de cœur s’entendaient, se décroisa les bras, la saisit,
la pressa sur son cœur, l’embrassa sur le front et lui dit avec
cette force exaltée que prête l’enthousiasme:—Adeline, tu es un
ange, et je suis un misérable...
—Non! non, répondit la baronne en lui mettant brusquement
sa main sur les lèvres pour l’empêcher de dire du mal de lui-même.
—Oui, je n’ai pas un sou dans ce moment à donner à Hortense,
et je suis bien malheureux; mais puisque tu m’ouvres ainsi ton
cœur, j’y puis verser des chagrins qui m’étouffaient... Si ton oncle
Fischer est dans l’embarras, c’est moi qui l’y ai mis, il m’a souscrit
pour vingt-cinq mille francs de lettres de change! Et tout cela
pour une femme qui me trompe, qui se moque de moi quand je
ne suis pas là, qui m’appelle un vieux chat teint! Oh!... c’est
affreux qu’un vice coûte plus cher à satisfaire qu’une famille à
nourrir!... Et c’est irrésistible... Je te promettrais à l’instant de
ne jamais retourner chez cette abominable israélite, si elle m’écrit
deux lignes, j’irais, comme on allait au feu sous l’Empereur.
—Ne te tourmente pas, Hector, dit la pauvre femme au désespoir
et oubliant sa fille à la vue des larmes qui roulaient dans les
yeux de son mari. Tiens! j’ai mes diamants, sauve avant tout mon
oncle!
—Tes diamants valent à peine vingt mille francs, aujourd’hui.
Cela ne suffirait pas au père Fischer; ainsi garde-les pour Hortense,
je verrai demain le maréchal.
—Pauvre ami! s’écria la baronne en prenant les mains de son
Hector et les lui baisant.
Ce fut toute la mercuriale. Adeline offrait ses diamants, le père
les donnait à Hortense, elle regarda cet effort comme sublime, et
elle fut sans force.
—Il est le maître, il peut tout prendre ici, il me laisse mes
diamants, c’est un dieu.
Telle fut la pensée de cette femme, qui certes avait plus obtenu
par sa douceur qu’une autre par quelque colère jalouse.
Le moraliste ne saurait nier que généralement les gens bien élevés
et très-vicieux ne soient beaucoup plus aimables que les gens
vertueux; ayant des crimes à racheter, ils sollicitent par provision
l’indulgence en se montrant faciles avec les défauts de leurs juges,
et ils passent pour être excellents. Quoiqu’il y ait des gens charmants
parmi les gens vertueux, la vertu se croit assez belle par
elle-même pour se dispenser de faire des frais; puis les gens réellement
vertueux, car il faut retrancher les hypocrites, ont presque
tous de légers soupçons sur leur situation; ils se croient dupés au
grand marché de la vie, et ils ont des paroles aigrelettes à la façon
des gens qui se prétendent méconnus. Ainsi le baron, qui se reprochait
la ruine de sa famille, déploya toutes les ressources de son
esprit et de ses grâces de séducteur pour sa femme, pour ses enfants
et sa cousine Bette. En voyant venir son fils et Célestine Crevel
qui nourrissait un petit Hulot, il fut charmant pour sa belle-fille,
il l’accabla de compliments, nourriture à laquelle la vanité de
Célestine n’était pas accoutumée, car jamais fille d’argent ne fut
si vulgaire ni si parfaitement insignifiante. Le grand-père prit le
marmot, il le baisa, le trouva délicieux et ravissant; il lui parla le
parler des nourrices, prophétisa que ce poupard deviendrait plus
grand que lui, glissa des flatteries à l’adresse de son fils Hulot,
et rendit l’enfant à la grosse Normande chargée de le tenir. Aussi
Célestine échangea-t-elle avec la baronne un regard qui voulait
dire: «Quel homme charmant!» Naturellement, elle défendait
son beau-père contre les attaques de son propre père.
Après s’être montré beau-père agréable et grand-père gâteau,
le baron emmena son fils dans le jardin pour lui présenter des observations
pleines de sens sur l’attitude à prendre à la Chambre sur
une circonstance délicate, surgie le matin. Il pénétra le jeune
avocat d’admiration par la profondeur de ses vues, il l’attendrit par son
ton amical, et surtout par l’espèce de déférence avec laquelle
il paraissait désormais vouloir le mettre à son niveau.
Monsieur Hulot fils était bien le jeune homme tel que l’a fabriqué
la Révolution de 1830: l’esprit infatué de politique, respectueux
envers ses espérances, les contenant sous une fausse gravité,
très-envieux des réputations faites, lâchant des phrases au lieu de
ces mots incisifs, les diamants de la conversation française, mais
plein de tenue et prenant la morgue pour la dignité. Ces gens sont
des cercueils ambulants qui contiennent un Français d’autrefois; le
Français s’agite par moments, et donne des coups contre son enveloppe
anglaise; mais l’ambition le retient, et il consent à y étouffer.
Ce cercueil est toujours vêtu de drap noir.
—Ah! voici mon frère! dit le baron Hulot en allant recevoir le
comte à la porte du salon.
Après avoir embrassé le successeur probable du feu maréchal
Montcornet, il l’amena en lui prenant le bras avec des démonstrations
d’affection et de respect.
Ce pair de France, dispensé d’aller aux séances à cause de sa
surdité, montrait une belle tête froidie par les années, à cheveux
gris encore assez abondants pour être comme collés par la pression
du chapeau. Petit, trapu, devenu sec, il portait sa verte vieillesse
d’un air guilleret; et comme il conservait une excessive activité
condamnée au repos, il partageait son temps entre la lecture et la
promenade. Ses mœurs douces se voyaient sur sa figure blanche,
dans son maintien, dans son honnête discours plein de choses sensées.
Il ne parlait jamais guerre ni campagne; il savait être trop
grand pour avoir besoin de faire de la grandeur. Dans un salon,
il bornait son rôle à une observation continuelle des désirs des
femmes.
—Vous êtes tous gais, dit-il en voyant l’animation que le baron
répandait dans cette petite réunion de famille. Hortense n’est cependant
pas mariée, ajouta-t-il en reconnaissant sur le visage de sa
belle-sœur des traces de mélancolie.
—Ça viendra toujours assez tôt, lui cria dans l’oreille la Bette
d’une voix formidable.
—Vous voilà bien, mauvaise graine qui n’a pas voulu fleurir!
répondit-il en riant.
Le héros de Forzheim aimait assez la cousine Bette, car il se
trouvait entre eux des ressemblances. Sans éducation, sorti du peuple,
son courage avait été l’unique artisan de sa fortune militaire,
et son bon sens lui tenait lieu d’esprit. Plein d’honneur, les mains
pures, il finissait radieusement sa belle vie, au milieu de cette famille
où se trouvaient toutes ses affections, sans soupçonner les
égarements encore secrets de son frère. Nul plus que lui ne jouissait
du beau spectacle de cette réunion, où jamais il ne s’élevait le
moindre sujet de discorde, où frères et sœurs s’aimaient également,
car Célestine avait été considérée aussitôt comme de la famille.
Aussi le brave petit comte Hulot demandait-il de temps en
temps pourquoi le père Crevel ne venait pas.—Mon père est à la
campagne! lui criait Célestine. Cette fois on lui dit que l’ancien
parfumeur voyageait.
Cette union si vraie de sa famille fit penser à madame Hulot:—Voilà
le plus sûr des bonheurs, et celui-là, qui pourrait nous
l’ôter?
En voyant sa favorite Adeline l’objet des attentions du baron, le
général en plaisanta si bien, que le baron, craignant le ridicule,
reporta sa galanterie sur sa belle-fille qui, dans ces dîners de famille,
était toujours l’objet de ses flatteries et de ses soins, car il
espérait par elle ramener le père Crevel et lui faire abjurer tout
ressentiment. Quiconque eût vu cet intérieur de famille aurait eu
de la peine à croire que le père était aux abois, la mère au désespoir,
le fils au dernier degré de l’inquiétude sur l’avenir de son
père, et la fille occupée à voler un amoureux à sa cousine.
A sept heures, le baron voyant son frère, son fils, la baronne
et Hortense occupés tous à faire le whist, partit pour aller applaudir
sa maîtresse à l’Opéra en emmenant la cousine Bette, qui demeurait
rue du Doyenné, et qui prétextait de la solitude de ce
quartier désert, pour toujours s’en aller après le dîner. Les Parisiens
avoueront tous que la prudence de la vieille fille était rationnelle.
L’existence du pâté de maisons qui se trouve le long du vieux
Louvre, est une de ces protestations que les Français aiment à
faire contre le bon sens, pour que l’Europe se rassure sur la dose
d’esprit qu’on leur accorde et ne les craigne plus. Peut-être avons-nous
là, sans le savoir, quelque grande pensée politique. Ce ne
sera certes pas un hors-d’œuvre que de décrire ce coin de Paris
actuel, plus tard on ne pourrait pas l’imaginer; et nos neveux,
qui verront sans doute le Louvre achevé, se refuseraient à croire
qu’une pareille barbarie ait subsisté pendant trente-six ans, au
cœur de Paris, en face du palais où trois dynasties ont reçu pendant
ces dernières trente-six années, l’élite de la France et celle
de l’Europe.
Depuis le guichet qui mène au pont du Carrousel, jusqu’à la
rue du Musée, tout homme venu, ne fût-ce que pour quelques
jours, à Paris, remarque une dizaine de maisons à façades ruinées,
où les propriétaires découragés ne font aucune réparation, et qui
sont le résidu d’un ancien quartier en démolition depuis le jour où
Napoléon résolut de terminer le Louvre. La rue et l’impasse du
Doyenné, voilà les seules voies intérieures de ce pâté sombre et
désert où les habitants sont probablement des fantômes, car on n’y
voit jamais personne. Le pavé, beaucoup plus bas que celui de la
chaussée de la rue du Musée, se trouve au milieu de celle de la
rue Froidmanteau. Enterrées déjà par l’exhaussement de la place,
ces maisons sont enveloppées de l’ombre éternelle que projettent
les hautes galeries du Louvre, noircies de ce côté par le souffle du
Nord. Les ténèbres, le silence, l’air glacial, la profondeur caverneuse
du sol concourent à faire de ces maisons des espèces de
cryptes, des tombeaux vivants. Lorsqu’on passe en cabriolet le
long de ce demi-quartier mort, et que le regard s’engage dans la
ruelle du Doyenné, l’âme a froid, l’on se demande qui peut demeurer
là, ce qui doit s’y passer le soir, à l’heure où cette ruelle
se change en coupe-gorge, et où les vices de Paris, enveloppés du
manteau de la nuit, se donnent pleine carrière. Ce problème, effrayant
par lui-même, devient horrible quand on voit que ces prétendues
maisons ont pour ceinture un marais du côté de la rue de
Richelieu, un océan de pavés moutonnants du côté des Tuileries,
de petits jardins, des baraques sinistres du côté des galeries, et
des steppes de pierre de taille et de démolitions du côté du vieux
Louvre. Henri III et ses mignons qui cherchent leurs chausses, les
amants de Marguerite qui cherchent leurs têtes, doivent danser
des sarabandes au clair de la lune dans ces déserts dominés par la
voûte d’une chapelle encore debout, comme pour prouver que
la religion catholique si vivace en France, survit à tout. Voici
bientôt quarante ans que le Louvre crie par toutes les gueules de
ces murs éventrés, de ces fenêtres béantes: Extirpez ces verrues
de ma face! On a sans doute reconnu l’utilité de ce coupe-gorge,
et la nécessité de symboliser au cœur de Paris l’alliance intime de
la misère et de la splendeur qui caractérise la reine des capitales.
Aussi ces ruines froides, au sein desquelles le journal des légitimistes
a commencé la maladie dont il meurt, les infâmes baraques
de la rue du Musée, l’enceinte en planches des étalagistes qui la
garnissent, auront-elles la vie plus longue et plus prospère que
celles de trois dynasties peut-être!
Dès 1823, la modicité du loyer dans des maisons condamnées à
disparaître, avait engagé la cousine Bette à se loger là, malgré
l’obligation que l’état du quartier lui faisait de se retirer avant la
nuit close. Cette nécessité s’accordait d’ailleurs avec l’habitude
villageoise qu’elle avait conservée de se coucher et de se lever avec
le soleil, ce qui procure aux gens de la campagne de notables économies
sur l’éclairage et le chauffage. Elle demeurait donc dans
une des maisons auxquelles la démolition du fameux hôtel occupé
par Cambacérès, a rendu la vue de la place.
Au moment où le baron Hulot mit la cousine de sa femme à la
porte de cette maison, en lui disant: «Adieu, cousine!» une
jeune femme, petite, svelte, jolie, mise avec une grande élégance,
exhalant un parfum choisi, passait entre la voiture et la muraille
pour entrer aussi dans la maison. Cette dame échangea, sans aucune
espèce de préméditation, un regard avec le baron, uniquement
pour voir le cousin de la locataire; mais le libertin ressentit
cette vive impression, passagère chez tous les Parisiens, quand ils
rencontrent une jolie femme qui réalise, comme disent les entomologistes,
leur desiderata, et il mit avec une sage lenteur un
de ses gants avant de remonter en voiture, pour se donner une
contenance et pouvoir suivre de l’œil la jeune femme dont la robe
était agréablement balancée par autre chose que par ces affreuses
et frauduleuses sous-jupes en crinoline.
—Voilà, se disait-il, une gentille petite femme de qui je ferais
volontiers le bonheur, car elle ferait le mien.
Quand l’inconnue eut atteint le palier de l’escalier qui desservait
le corps de logis situé sur la rue, elle regarda la porte-cochère du
coin de l’œil, sans se retourner positivement, et vit le baron cloué
sur place par l’admiration, dévoré de désir et de curiosité. C’est
comme une fleur que toutes les Parisiennes respirent avec plaisir,
en la trouvant sur leur passage. Certaines femmes attachées à leurs
devoirs, vertueuses et jolies, reviennent au logis assez maussades,
lorsqu’elles n’ont pas fait leur petit bouquet pendant la promenade.
La jeune femme monta rapidement l’escalier. Bientôt une fenêtre
de l’appartement du deuxième étage s’ouvrit, et la jeune femme
s’y montra, mais en compagnie d’un monsieur dont le crâne pelé,
dont l’œil peu courroucé révélaient un mari.
—Sont-elles fines et spirituelles ces créatures-là!... se dit le
baron, elle m’indique ainsi sa demeure. C’est un peu trop vif, surtout
dans ce quartier-ci. Prenons garde. Le directeur leva la tête
quand il fut monté dans le milord, et alors la femme et le mari se
retirèrent vivement, comme si la figure du baron eût produit sur
eux l’effet mythologique de la tête de Méduse.—On dirait qu’ils
me connaissent, pensa le baron. Alors, tout s’expliquerait. En effet,
quand la voiture eut remonté la chaussée de la rue du Musée,
il se pencha pour revoir l’inconnue, et il la trouva revenue à la
fenêtre. Honteuse d’être prise à contempler la capote sous laquelle
était son admirateur, la jeune femme se rejeta vivement en arrière.—Je
saurai qui c’est par la Chèvre, se dit le baron.
L’aspect du Conseiller-d’État avait produit, comme on va le
voir, une sensation profonde sur le couple.
—Mais c’est le baron Hulot, dans la direction de qui se trouve
mon bureau! s’écria le mari en quittant le balcon de la fenêtre.
—Eh! bien, Marneffe, la vieille fille du troisième au fond de la
cour qui vit avec ce jeune homme, est sa cousine? Est-ce drôle
que nous n’apprenions cela qu’aujourd’hui, et par hasard!
—Mademoiselle Fischer vivre avec un jeune homme!... répéta
l’employé. C’est des cancans de portière, ne parlons pas si légèrement
de la cousine d’un Conseiller-d’État qui fait la pluie et le
beau temps au Ministère. Tiens, viens dîner, je t’attends depuis
quatre heures!
La très-jolie madame de Marneffe, fille naturelle du comte de
Montcornet, l’un des plus célèbres lieutenants de Napoléon, avait
été mariée au moyen d’une dot de vingt mille francs à un employé
subalterne du Ministère de la Guerre. Par le crédit de l’illustre
lieutenant-général, maréchal de France dans les six derniers mois
de sa vie, ce plumigère était arrivé à la place inespérée de premier
commis dans son bureau; mais, au moment d’être nommé sous-chef,
la mort du maréchal avait coupé par le pied les espérances
de Marneffe et de sa femme. L’exiguïté de la fortune du sieur Marneffe
chez qui s’était déjà fondue la dot de mademoiselle Valérie
Fortin, soit au payement des dettes de l’employé, soit en acquisitions
nécessaires à un garçon qui se monte une maison, mais surtout
les exigences d’une jolie femme habituée chez sa mère à des
jouissances auxquelles elle ne voulut pas renoncer, avaient obligé
le ménage à réaliser des économies sur le loyer. La position de la
rue du Doyenné, peu éloignée du Ministère de la Guerre et du centre
parisien, sourit à monsieur et à madame Marneffe qui, depuis
environ quatre ans, habitaient la maison de mademoiselle Fischer.
Le sieur Jean-Paul-Stanislas Marneffe appartenait à cette nature
d’employés qui résiste à l’abrutissement par l’espèce de puissance
que donne la dépravation. Ce petit homme maigre, à cheveux et à
barbe grêles, à figure étiolée, pâlotte, plus fatiguée que ridée,
les yeux à paupières légèrement rougies et harnachées de lunettes,
de piètre allure et de plus piètre maintien, réalisait le type que
chacun se dessine d’un homme traduit aux assises pour attentat aux
mœurs.
L’appartement occupé par ce ménage, type de beaucoup de ménages
parisiens, offrait les trompeuses apparences de ce faux luxe
qui règne dans tant d’intérieurs. Dans le salon, les meubles recouverts
en velours de coton passé, les statuettes de plâtre jouant le
bronze florentin, le lustre mal ciselé, simplement mis en couleur,
à bobèches en cristal fondu; le tapis dont le bon marché s’expliquait
tardivement par la quantité de coton introduite par le fabricant,
et devenue visible à l’œil nu, tout jusqu’aux rideaux qui vous
eussent appris que le damas de laine n’a pas trois ans de splendeur,
tout chantait misère comme un pauvre en haillons à la porte d’une
église.
La salle à manger, mal soignée par une seule servante, présentait
l’aspect nauséabond des salles à manger d’hôtel de province:
tout y était encrassé, mal entretenu.
La chambre de monsieur, assez semblable à la chambre d’un
étudiant, meublée de son lit de garçon, de son mobilier de garçon,
flétri, usé comme lui-même, et faite une fois par semaine; cette
horrible chambre où tout traînait, où de vieilles chaussettes pendaient
sur des chaises foncées de crin, dont les fleurs reparaissaient
dessinées par la poussière, annonçait bien l’homme à qui son ménage
est indifférent, qui vit au dehors, au jeu, dans les cafés ou
ailleurs.
La chambre de madame faisait exception à la dégradante incurie
qui déshonorait l’appartement officiel où les rideaux étaient partout
jaunes de fumée et de poussière, où l’enfant, évidemment abandonné
à lui-même, laissait traîner ses joujoux partout. Situés dans
l’aile qui réunissait, d’un seul côté seulement, la maison bâtie sur
le devant de la rue, au corps-de-logis adossé au fond de la cour à
la propriété voisine, la chambre et le cabinet de toilette de Valérie,
élégamment tendus en perse, à meubles en bois de palissandre, à
tapis en moquette, sentaient la jolie femme, et, disons-le, presque
la femme entretenue. Sur le manteau de velours de la cheminée
s’élevait la pendule alors à la mode. On voyait un petit Dunkerque
assez bien garni, des jardinières en porcelaine chinoise luxueusement
montées. Le lit, la toilette, l’armoire à glace, le tête-à-tête,
les colifichets obligés signalaient les recherches ou les fantaisies du
jour.
Quoique ce fût du troisième ordre en fait de richesse et d’élégance,
que tout y datât de trois ans, un dandy n’eût rien trouvé à
redire, sinon que ce luxe était entaché de bourgeoisie. L’art, la
distinction, qui résulte des choses que le goût sait s’approprier,
manquaient là totalement. Un docteur ès sciences sociales eût reconnu
l’amant à quelques-unes de ces futilités de riche bijouterie
qui ne peuvent venir que de ce demi-dieu, toujours absent, toujours
présent chez une femme mariée.
Le dîner que firent le mari, la femme et l’enfant, ce dîner retardé
de quatre heures, eût expliqué la crise financière que subissait
cette famille, car la table est le plus sûr thermomètre de la
fortune dans les ménages parisiens. Une soupe aux herbes et à l’eau
de haricots, un morceau de veau aux pommes de terre, inondé
d’eau rousse en guise de jus, un plat de haricots et des cerises d’une
qualité inférieure, le tout servi et mangé dans des assiettes et des
plats écornés avec l’argenterie peu sonore et triste du maillechort,
était-ce un menu digne de cette jolie femme? Le baron en eût
pleuré, s’il en avait été témoin. Les carafes ternies ne sauvaient pas
la vilaine couleur du vin pris au litre chez le marchand de vin du
coin. Les serviettes servaient depuis une semaine. Enfin tout trahissait
une misère sans dignité, l’insouciance de la femme et celle
du mari pour la famille. L’observateur le plus vulgaire se serait dit,
en les voyant, que ces deux êtres étaient arrivés à ce funeste moment
où la nécessité de vivre fait chercher une friponnerie heureuse.
La première phrase dite par Valérie à son mari, va d’ailleurs expliquer
le retard qu’avait éprouvé le dîner, dû probablement au
dévouement intéressé de la cuisinière.
—Samanon ne veut prendre tes lettres de change qu’à cinquante
pour cent, et demande en garantie une délégation sur tes appointements.
La misère, secrète encore chez le directeur de la Guerre, et qui
avait pour paravent un traitement de vingt-quatre mille francs,
sans compter les gratifications, était donc arrivée à son dernier période
chez l’employé.
—Tu as fait mon directeur, dit le mari en regardant sa femme.
—Je le crois, répondit-elle sans épouvanter de ce mot pris à
l’argot des coulisses.
—Qu’allons-nous devenir? reprit Marneffe, le propriétaire nous
saisira demain. Et ton père, qui s’avise de mourir sans faire de
testament! Ma parole d’honneur, ces gens de l’Empire se croient
tous immortels comme leur Empereur.
—Pauvre père, dit-elle, il n’a eu que moi d’enfant, il m’aimait
bien! La comtesse aura brûlé le testament. Comment m’aurait-il
oublié, lui qui nous donnait de temps en temps des trois ou quatre
billets de mille francs à la fois?
—Nous devons quatre termes, quinze cents francs! notre mobilier
les vaut-il? That is the question! a dit Shakspeare.
—Tiens, adieu, mon chat, dit Valérie qui n’avait pris que quelques
bouchées de veau d’où la domestique avait extrait le jus pour
un brave soldat revenu d’Alger. Aux grands maux, les grands
remèdes!
—Valérie! où vas-tu? s’écria Marneffe en coupant à sa femme
le chemin de la porte.
—Je vais voir notre propriétaire, répondit-elle en arrangeant
ses anglaises sous son joli chapeau. Toi, tu devrais tâcher de te
bien mettre avec cette vieille fille, si toutefois elle est cousine du
directeur.
L’ignorance où sont les locataires d’une même maison de leurs
situations sociales réciproques est un des faits constants qui peuvent
le plus peindre l’entraînement de la vie parisienne; mais il est facile
de comprendre qu’un employé qui va tous les jours de grand matin
à son bureau, qui revient chez lui pour dîner, qui sort tous les
soirs, et qu’une femme adonnée aux plaisirs de Paris, puissent ne
rien savoir de l’existence d’une vieille fille logée au troisième étage
au fond de la cour de leur maison, surtout quand cette fille a les
habitudes de mademoiselle Fischer.
La première de la maison, Lisbeth allait chercher son lait, son
pain, sa braise, sans parler à personne, et se couchait avec le soleil;
elle ne recevait jamais de lettres, ni de visites, elle ne voisinait
point. C’était une de ces existences anonymes, entomologiques,
comme il y en a dans certaines maisons, où l’on apprend au bout de
quatre ans qu’il existe un vieux monsieur au quatrième qui a connu
Voltaire, Pilastre du Rosier, Beaujon, Marcel, Molé, Sophie Arnoult,
Franklin et Robespierre. Ce que monsieur et madame Marneffe
venaient de dire sur Lisbeth Fischer, ils l’avaient appris à cause de
l’isolement du quartier et des rapports que leur détresse avait établis
entre eux et les portiers dont la bienveillance leur était trop nécessaire
pour ne pas avoir été soigneusement entretenue. Or, la fierté,
le mutisme, la réserve de la vieille fille avaient engendré chez les
portiers ce respect exagéré, ces rapports froids qui dénotent le mécontentement
inavoué de l’inférieur. Les portiers se croyaient d’ailleurs
dans l’espèce, comme on dit au Palais, les égaux d’un locataire
dont le loyer était de deux cent cinquante francs. Les confidences
de la cousine Bette à sa petite cousine Hortense étant vraies,
chacun comprendra que la portière avait pu, dans quelque conversation
intime avec les Marneffe, calomnier mademoiselle Fischer
en croyant simplement médire d’elle.
Lorsque la vieille fille reçut son bougeoir des mains de la respectable
madame Olivier, la portière, elle s’avança pour voir si les fenêtres
de la mansarde au-dessus de son appartement étaient éclairées.
A cette heure, en juillet, il faisait si sombre au fond de la
cour, que la vieille fille ne pouvait pas se coucher sans lumière.
—Oh! soyez tranquille, monsieur Steinbock est chez lui, il
n’est même pas sorti, dit malicieusement madame Olivier à mademoiselle
Fischer.
La vieille fille ne répondit rien. Elle était encore restée paysanne
en ceci, qu’elle se moquait du qu’en dira-t-on des gens placés loin
d’elle; et, de même que les paysans ne voient que leur village, elle
ne tenait qu’à l’opinion du petit cercle au milieu duquel elle vivait.
Elle monta donc résolument, non pas chez elle, mais à cette mansarde.
Voici pourquoi. Au dessert, elle avait mis dans son sac des
fruits et des sucreries pour son amoureux, et elle venait les lui
donner, absolument comme une vieille fille rapporte une friandise
à son chien.
Elle trouva, travaillant à la lueur d’une petite lampe, dont la
clarté s’augmentait en passant à travers un globe plein d’eau, le
héros des rêves d’Hortense, un pâle jeune homme blond, assis à
une espèce d’établi couvert des outils du ciseleur, de cire rouge,
d’ébauchoirs, de socles dégrossis, de cuivres fondus sur modèle,
vêtu d’une blouse, et tenant un petit groupe en cire à modeler qu’il
contemplait avec l’attention d’un poète au travail.
—Tenez, Wenceslas, voilà ce que je vous apporte, dit-elle en
plaçant son mouchoir sur un coin de l’établi.
Puis elle tira de son cabas avec précaution les friandises et les
fruits.
—Vous êtes bien bonne, mademoiselle, répondit le pauvre exilé
d’une voix triste.
—Ça vous rafraîchira, mon pauvre enfant. Vous vous échauffez le
sang à travailler ainsi, vous n’étiez pas né pour un si rude métier...
Wenceslas Steinbock regarda la vieille fille d’un air étonné.
—Mangez donc, reprit-elle brusquement, au lieu de me contempler
comme une de vos figures quand elles vous plaisent.
En recevant cette espèce de gourmade en paroles, l’étonnement
du jeune homme cessa, car il reconnut alors son Mentor femelle
dont la tendresse le surprenait toujours, tant il avait l’habitude
d’être rudoyé. Quoique Steinbock eût vingt-neuf ans, il paraissait,
comme certains blonds, avoir cinq ou six ans de moins, et à voir
cette jeunesse, dont la fraîcheur avait cédé sous les fatigues et les
misères de l’exil, unie à cette figure sèche et dure, on aurait pensé
que la nature s’était trompée en leur donnant leurs sexes. Il se leva,
s’alla jeter dans une vieille bergère Louis XV, couverte en velours
d’Utrecht jaune, et parut vouloir s’y reposer. La vieille fille prit
alors une prune de reine-claude, et la présenta doucement à son
ami.
—Merci, dit-il en prenant le fruit.
—Êtes-vous fatigué? demanda-t-elle en lui donnant un autre
fruit.
—Je ne suis pas fatigué par le travail, mais fatigué de la vie,
répondit-il.
—En voilà des idées! reprit-elle avec une sorte d’aigreur. N’avez-vous
pas un bon génie qui veille sur vous? dit-elle en lui présentant
les sucreries et lui voyant manger tout avec plaisir. Voyez,
en dînant chez ma cousine, j’ai pensé à vous...
—Je sais, dit-il en lançant sur Lisbeth un regard à la fois caressant
et plaintif, que, sans vous, je ne vivrais plus depuis longtemps;
mais, ma chère demoiselle, les artistes ont besoin de distractions...
—Ah! nous y voilà!... s’écria-t-elle en l’interrompant, en se
mettant les poings sur les hanches et arrêtant sur lui des yeux flamboyants.
Vous voulez aller perdre votre santé dans les infâmies de
Paris, comme tant d’ouvriers qui finissent par aller mourir à l’hôpital!
Non, non, faites-vous une fortune, et quand vous aurez des
rentes, vous vous amuserez, mon enfant, vous aurez alors de quoi
payer les médecins et les plaisirs, libertin que vous êtes.
Wenceslas Steinbock, en recevant cette bordée accompagnée de
regards qui le pénétraient d’une flamme magnétique, baissa la tête.
Si le médisant le plus mordant eût pu voir le début de cette scène,
il aurait déjà reconnu la fausseté des calomnies lancées par les époux
Olivier sur la demoiselle Fischer. Tout, dans l’accent, dans les
gestes et dans les regards de ces deux êtres, accusait la pureté de
leur vie secrète. La vieille fille déployait la tendresse d’une brutale,
mais réelle maternité. Le jeune homme subissait comme un fils
respectueux la tyrannie d’une mère. Cette alliance bizarre paraissait
être le résultat d’une volonté puissante agissant incessamment
sur un caractère faible, sur cette inconsistance particulière aux
Slaves qui, tout en leur laissant un courage héroïque sur les champs
de bataille, leur donne un incroyable décousu dans la conduite, une
mollesse morale dont les causes devraient occuper les physiologistes,
car les physiologistes sont à la politique ce que les entomologistes
sont à l’agriculture.
—Et si je meurs avant d’être riche? demanda mélancoliquement
Wenceslas.
—Mourir?... s’écria la vieille fille. Oh! je ne vous laisserai point
mourir. J’ai de la vie pour deux, et je vous infuserais mon sang,
s’il le fallait.
En entendant cette exclamation violente et naïve, les larmes
mouillèrent les paupières de Steinbock.
—Ne vous attristez pas, mon petit Wenceslas, reprit Lisbeth
émue. Tenez, ma cousine Hortense a trouvé, je crois, votre cachet
assez gentil. Allez, je vous ferai bien vendre votre groupe en bronze,
vous serez quitte avec moi, vous ferez ce que vous voudrez, vous
deviendrez libre! Allons, riez donc!...
—Je ne serai jamais quitte avec vous, mademoiselle, répondit
le pauvre exilé.
—Et pourquoi donc?... demanda la paysanne des Vosges en
prenant le parti du Livonien contre elle-même.
—Parce que vous ne m’avez pas seulement nourri, logé, soigné
dans la misère; mais encore vous m’avez donné de la force! vous
m’avez créé ce que je suis, vous avez été souvent dure, vous m’avez
fait souffrir...
—Moi? dit la vieille fille. Allez-vous recommencer vos bêtises
sur la poésie, sur les arts, et faire craquer vos doigts, vous détirer
les bras en parlant du beau idéal, de vos folies du Nord. Le beau
ne vaut pas le solide, et le solide, c’est moi! Vous avez des idées
dans la cervelle? la belle affaire! et moi aussi, j’ai des idées... A
quoi sert ce qu’on a dans l’âme, si l’on n’en tire aucun parti? ceux
qui ont des idées ne sont pas alors si avancés que ceux qui n’en ont
pas, si ceux-là savent se remuer... Au lieu de penser à vos rêveries,
il faut travailler. Qu’avez-vous fait depuis que je suis partie?...
—Qu’a dit votre jolie cousine?
—Qui vous a dit qu’elle était jolie? demanda vivement Lisbeth
avec un accent où rugissait une jalousie de tigre.
—Mais, vous-même.
—C’était pour voir la grimace que vous feriez! Avez-vous envie
de courir après les jupes? Vous aimez les femmes, eh bien! fondez-en,
mettez vos désirs en bronze; car vous vous en passerez encore
pendant quelque temps, d’amourettes, et surtout de ma cousine,
cher ami. Ce n’est pas du gibier pour votre nez; il faut à cette fille-là
un homme de soixante mille francs de rente... et il est trouvé.
Tiens! le lit n’est pas fait! dit-elle en regardant à travers l’autre
chambre, oh! pauvre chat! je vous ai oublié...
Aussitôt la vigoureuse fille se débarrassa de son mantelet, de son
chapeau, de ses gants; et, comme une servante, elle arrangea lestement
le petit lit de pensionnaire où couchait l’artiste. Ce mélange
de brusquerie, de rudesse même et de bonté, peut expliquer l’empire
que Lisbeth avait acquis sur cet homme de qui elle faisait une
chose à elle. La vie ne nous attache-t-elle pas par ses alternatives
de bon et de mauvais? Si le Livonien avait rencontré madame Marneffe,
au lieu de rencontrer Lisbeth Fischer, il aurait trouvé, dans
sa protectrice, une complaisance qui l’eût conduit à quelque route,
bourbeuse et déshonorante où il se serait perdu. Il n’aurait certes
pas travaillé, l’artiste ne serait pas éclos. Aussi, tout en déplorant
l’âpre cupidité de la vieille fille, sa raison lui disait-elle de préférer
ce bras de fer à la paresseuse et périlleuse existence que menaient
quelques-uns de ses compatriotes.
Voici l’événement auquel était dû le mariage de cette énergie femelle
et de cette faiblesse masculine, espèce de contre-sens assez
fréquent, dit-on, en Pologne.
En 1833, mademoiselle Fischer, qui travaillait parfois la nuit
quand elle avait beaucoup d’ouvrage, sentit, vers une heure du
matin, une forte odeur d’acide carbonique, et entendit les plaintes
d’un mourant. L’odeur du charbon et le râle provenaient d’une
mansarde située au-dessus des deux pièces dont se composait son
appartement; elle supposa qu’un jeune homme nouvellement venu
dans la maison, et logé dans cette mansarde à louer depuis trois
ans, se suicidait. Elle monta rapidement, enfonça la porte avec sa
force de Lorraine en y pratiquant une pesée, et trouva le locataire
se roulant sur un lit de sangle dans les convulsions de l’agonie. Elle
éteignit le réchaud. La porte ouverte, l’air afflua, l’exilé fut sauvé;
puis, quand Lisbeth l’eut couché comme un malade, qu’il fut endormi,
elle put reconnaître les causes du suicide dans le dénûment
absolu des deux chambres de cette mansarde où il n’existait
qu’une méchante table, le lit de sangle et deux chaises.
Sur la table était cet écrit qu’elle lut:
«Je suis le comte Wenceslas Steinbock, né à Prelie, en Livonie.
»Qu’on n’accuse personne de ma mort, les raisons de mon suicide
sont dans ces mots de Kosciusko: Finis Poloniæ!
»Le petit-neveu d’un valeureux général de Charles XII n’a pas
voulu mendier. Ma faible constitution m’interdisait le service
militaire, et j’ai vu hier la fin des cent thalers avec lesquels je
suis venu de Dresde à Paris. Je laisse vingt-cinq francs dans le
tiroir de cette table pour payer le terme que je dois au propriétaire.
»N’ayant plus de parents, ma mort n’intéresse personne. Je prie
mes compatriotes de ne pas accuser le gouvernement français. Je
ne me suis pas fait connaître comme réfugié, je n’ai rien demandé,
je n’ai rencontré aucun exilé, personne ne sait à Paris
que j’existe.
»Je serai mort dans des pensées chrétiennes. Que Dieu pardonne
au dernier des Steinbock!
»Wenceslas!»
Mademoiselle Fischer, excessivement touchée de la probité du
moribond, qui payait son terme, ouvrit le tiroir, et vit en effet cinq
pièces de cent sous.
—Pauvre jeune homme! s’écria-t-elle. Et personne au monde
pour s’intéresser à lui!
Elle descendit chez elle, y prit son ouvrage, et vint travailler
dans cette mansarde, en veillant le gentilhomme livonien. A son
réveil, on peut juger de l’étonnement de l’exilé, quand il vit une
femme à son chevet; il crut continuer un rêve. Tout en faisant des
aiguillettes en or pour un uniforme, la vieille fille s’était promis de
protéger ce pauvre enfant, qu’elle avait admiré dormant. Lorsque
le jeune comte fut tout à fait éveillé, Lisbeth lui donna du courage,
et le questionna pour savoir comment lui faire gagner sa vie. Wenceslas,
après avoir raconté son histoire, ajouta qu’il avait dû sa
place à sa vocation reconnue pour les arts; il s’était toujours senti
des dispositions pour la sculpture; mais le temps nécessaire aux
études lui paraissait trop long pour un homme sans argent, et il se
sentait beaucoup trop faible en ce moment pour s’adonner à un état
manuel ou entreprendre la grande sculpture. Ces paroles furent du
grec pour Lisbeth Fischer. Elle répondit à ce malheureux que
Paris offrait tant de ressources, qu’un homme de bonne volonté
devait y vivre. Jamais les gens de cœur n’y périssaient quand ils
apportaient un certain fonds de patience.
—Je ne suis qu’une pauvre fille, moi, une paysanne, et j’ai
bien su m’y créer une indépendance, ajouta-t-elle en terminant.
Écoutez-moi. Si vous voulez bien sérieusement travailler, j’ai quelques
économies, je vous prêterai mois par mois l’argent nécessaire
pour vivre; mais pour vivre strictement et non pour bambocher,
pour courailler! On peut dîner à Paris à vingt-cinq sous par jour,
et je vous ferai votre déjeuner avec le mien tous les matins. Enfin
je meublerai votre chambre, et je payerai les apprentissages qui
vous sembleront nécessaires. Vous me donnerez des reconnaissances
en bonne forme de l’argent que je dépenserai pour vous; et, quand
vous serez riche, vous me rendrez le tout. Mais, si vous ne travaillez
pas, je ne me regarderai plus comme engagée à rien, et je
vous abandonnerai.
—Ah! s’écria le malheureux qui sentait encore l’amertume de
sa première étreinte avec la Mort, les exilés de tous les pays ont
bien raison de tendre vers la France, comme font les âmes du purgatoire
vers le paradis. Quelle nation que celle où il se trouve des
secours, des cœurs généreux partout, même dans une mansarde
comme celle-ci! Vous serez tout pour moi, ma chère bienfaitrice,
je serai votre esclave! Soyez mon amie, dit-il avec une de ces démonstrations
caressantes, si familières aux Polonais, et qui les fait
accuser assez injustement de servilité.
—Oh! non, je suis trop jalouse, je vous rendrais malheureux;
mais je serai volontiers quelque chose comme votre camarade, reprit
Lisbeth.
—Oh! si vous saviez avec quelle ardeur j’appelais une créature,
fût-ce un tyran, qui voulût de moi, quand je me débattais dans le
vide de Paris! reprit Wenceslas. Je regrettais la Sibérie où l’empereur
m’enverrait, si je rentrais!... Devenez ma providence... Je
travaillerai, je deviendrai meilleur que je ne suis, quoique je ne
sois pas un mauvais garçon.
—Ferez-vous tout ce que je vous dirai de faire? demanda-t-elle.
—Oui!...
—Eh bien! je vous prends pour mon enfant, dit-elle gaîment.
Me voilà avec un garçon qui se relève du cercueil. Allons! nous
commençons. Je vais descendre faire mes provisions, habillez-vous,
vous viendrez partager mon déjeuner quand j’aurai cogné
au plafond avec le manche de mon balai.
Le lendemain, chez les fabricants où mademoiselle Fischer porta
son ouvrage, elle prit des renseignements sur l’état de sculpteur.
A force de demander, elle réussit à découvrir l’atelier des Florent
et Chanor, maison spéciale où l’on fondait, où l’on ciselait les
bronzes riches et les services d’argenterie luxueux. Elle y conduisit
Steinbock en qualité d’apprenti sculpteur, proposition qui parut
bizarre. On exécutait là les modèles des plus fameux artistes, on
n’y montrait pas à sculpter. La persistance et l’entêtement de la
vieille fille arrivèrent à placer son protégé comme dessinateur d’ornements.
Steinbock sut promptement modeler les ornements, il en
inventa de nouveaux, il avait la vocation. Cinq mois après avoir
achevé son apprentissage de ciseleur, il fit la connaissance du fameux
Stidmann, le principal sculpteur de la maison Florent. Au
bout de vingt mois, Wenceslas en savait plus que son maître; mais,
en trente mois, les économies amassées par la vieille fille pendant
seize ans, pièce à pièce, furent entièrement dissipées. Deux mille
cinq cents francs en or! une somme qu’elle comptait placer en
viager, et représentée par quoi? par la lettre de change d’un Polonais.
Aussi Lisbeth travaillait-elle en ce moment comme dans sa
jeunesse, afin de subvenir aux dépenses du Livonien. Quand elle
se vit entre les mains un papier au lieu d’avoir ses pièces d’or, elle
perdit la tête, et alla consulter monsieur Rivet, devenu depuis
quinze ans le conseil, l’ami de sa première et plus habile ouvrière.
En apprenant cette aventure, monsieur et madame Rivet grondèrent
Lisbeth, la traitèrent de folle, honnirent les réfugiés dont les
menées pour redevenir une nation compromettaient la prospérité
du commerce, la paix à tout prix, et ils poussèrent la vieille fille à
prendre, ce qu’on appelle en commerce, des sûretés.
—La seule sûreté que ce gaillard-là peut vous offrir, c’est sa
liberté, dit alors monsieur Rivet.
Monsieur Achille Rivet était juge au tribunal de commerce.
—Et ce n’est pas une plaisanterie pour les étrangers, reprit-il.
Un Français reste cinq ans en prison, et après il en sort sans avoir
payé ses dettes, il est vrai, car il n’est plus contraignable que par
sa conscience qui le laisse toujours en repos; mais un étranger ne
sort jamais de prison. Donnez-moi votre lettre de change, vous allez
la passer au nom de mon teneur de livres, il la fera protester,
vous poursuivra tous les deux, obtiendra contradictoirement un
jugement qui prononcera la contrainte par corps, et quand tout
sera bien en règle, il vous signera une contre-lettre. En agissant
ainsi, vos intérêts courront, et vous aurez un pistolet toujours
chargé contre votre Polonais!
La vieille fille se laissa mettre en règle, et dit à son protégé de
ne pas s’inquiéter de cette procédure, uniquement faite pour donner
des garanties à un usurier qui consentait à leur avancer quelque
argent. Cette défaite était due au génie inventif du juge au tribunal
de commerce. L’innocent artiste, aveugle dans sa confiance
en sa bienfaitrice, alluma sa pipe avec les papiers timbrés, car il
fumait comme tous les gens qui ont ou des chagrins ou de l’énergie
à endormir. Un beau jour, monsieur Rivet fit voir à mademoiselle
Fischer un dossier et lui dit:—Vous avez à vous Wenceslas Steinbock,
pieds et poings liés, et si bien, qu’en vingt-quatre heures
vous pouvez le loger à Clichy pour le reste de ses jours.
Ce digne et honnête juge au tribunal de commerce éprouva ce
jour-là la satisfaction que doit causer la certitude d’avoir commis
une mauvaise bonne action. La bienfaisance a tant de manières
d’être à Paris, que cette expression singulière répond à l’une de
ses variations. Une fois le Livonien entortillé dans les cordes de la
procédure commerciale, il s’agissait d’arriver au payement, car le
notable commerçant regardait Wenceslas Steinbock comme un
escroc. Le cœur, la probité, la poésie étaient à ses yeux, en affaires,
des sinistres. Rivet alla voir, dans l’intérêt de cette pauvre
mademoiselle Fischer qui, selon son expression, avait été dindonnée
par un Polonais, les riches fabricants de chez qui Steinbock
sortait. Or, secondé par les remarquables artistes de l’orfèvrerie parisienne
déjà cités, Stidmann, qui faisait arriver l’art français à la
perfection où il est maintenant et qui permet de lutter avec les Florentins
et la Renaissance, se trouvait dans le cabinet de Chanor,
lorsque le brodeur y vint prendre des renseignements sur le nommé
Steinbock, un réfugié polonais.
—Qu’appelez-vous le nommé Steinbock? s’écria railleusement
Stidmann. Serait-ce par hasard un jeune Livonien que j’ai eu pour
élève? Apprenez, monsieur, que c’est un grand artiste. On dit que
je me crois le diable; eh bien, ce pauvre garçon ne sait pas, lui,
qu’il peut devenir un dieu...
—Ah! quoique vous parliez bien cavalièrement à un homme
qui a l’honneur d’être juge au tribunal de la Seine...
—Excusez, consul!... répliqua Stidmann en se mettant le revers
de la main au front.
—Je suis bien heureux de ce que vous venez de dire. Ainsi, ce
jeune homme pourra gagner de l’argent...
—Certes, dit le vieux Chanor, mais il lui faut travailler; il en
aurait déjà bien amassé, s’il était resté chez nous. Que voulez-vous?
les artistes ont horreur de la dépendance.
—Ils ont la conscience de leur valeur et de leur dignité, répondit
Stidmann. Je ne blâme pas Wenceslas d’aller seul, de tâcher
de se faire un nom et de devenir un grand homme, c’est son droit!
Et j’ai cependant bien perdu quand il m’a quitté!
—Voilà! s’écria Rivet, voilà les prétentions des jeunes gens,
au sortir de leur œuf universitaire... Mais commencez donc par
vous faire des rentes, et cherchez la gloire après!
—On se gâte la main à ramasser des écus! répondit Stidmann.
C’est à la gloire à nous apporter la fortune.
—Que voulez-vous? dit Chanor à Rivet, on ne peut pas les attacher...
—Ils mangeraient le licou! répliqua Stidmann.
—Tous ces messieurs, dit Chanor en regardant Stidmann, ont
autant de fantaisie que de talent. Ils dépensent énormément, ils
ont des lorettes, ils jettent l’argent par les fenêtres, ils ne trouvent
plus le temps de faire leurs travaux; ils négligent alors leurs
commandes; nous allons chez des ouvriers qui ne les valent pas et
qui s’enrichissent; puis ils se plaignent de la dureté des temps,
tandis que, s’ils s’étaient appliqués, ils auraient des monts d’or...
—Vous me faites l’effet, vieux Père Lumignon, dit Stidmann,
de ce libraire d’avant la révolution qui disait:—Ah! si je pouvais
tenir Montesquieu, Voltaire et Rousseau, bien gueux, dans
ma soupente et garder leurs culottes dans une commode, comme
ils m’écriraient de bons petits livres avec lesquels je me ferais une
fortune! Si l’on pouvait forger de belles œuvres comme des clous,
les commissionnaires en feraient... Donnez-moi mille francs, et
taisez-vous!
Le bonhomme Rivet revint enchanté pour la pauvre demoiselle
Fischer qui dînait chez lui tous les lundis et qu’il allait y trouver.
—Si vous pouvez le faire bien travailler, dit-il, vous serez plus
heureuse que sage, vous serez remboursée, intérêts, frais et capital.
Ce Polonais a du talent, il peut gagner sa vie; mais enfermez
ses pantalons et ses souliers, empêchez-le d’aller à la Chaumière
et dans le quartier Notre-Dame-de-Lorette, tenez-le en
laisse. Sans ces précautions, votre sculpteur flânera, et si vous
saviez ce que les artistes appellent flâner! des horreurs, quoi! Je
viens d’apprendre qu’un billet de mille francs y passe dans une
journée.
Cet épisode eut une influence terrible sur la vie intérieure de
Wenceslas et de Lisbeth. La bienfaitrice trempa le pain de l’exilé
dans l’absynthe des reproches, lorsqu’elle crut ses fonds compromis,
et elle les crut bien souvent perdus. La bonne mère devint
une marâtre, elle morigéna ce pauvre enfant, elle le tracassa, lui
reprocha de ne pas travailler assez promptement, et d’avoir pris un
état difficile. Elle ne pouvait pas croire que des modèles en cire
rouge, des figurines, des projets d’ornements, des essais pussent
avoir du prix. Bientôt, fâchée de ses duretés, elle essayait d’en effacer
les traces par des soins, par des douceurs et par des attentions.
Le pauvre jeune homme, après avoir gémi de se trouver dans
la dépendance de cette mégère et sous la domination d’une paysanne
des Vosges, était ravi des câlineries et de cette sollicitude maternelle
éprise seulement du physique, du matériel de la vie. Il fut
comme une femme qui pardonne les mauvais traitements d’une semaine
à cause des caresses d’un fugitif raccommodement. Mademoiselle
Fischer prit ainsi sur cette âme un empire absolu. L’amour
de la domination resté dans ce cœur de vieille fille, à l’état de
germe, se développa rapidement. Elle put satisfaire son orgueil et
son besoin d’action: n’avait-elle pas une créature à elle, à gronder,
à diriger, à flatter, à rendre heureuse, sans avoir à craindre aucune
rivalité? Le bon et le mauvais de son caractère s’exercèrent donc
également. Si parfois elle martyrisait le pauvre artiste, elle avait en
revanche des délicatesses, semblables à la grâce des fleurs champêtres;
elle jouissait de le voir ne manquant de rien, elle eût
donné sa vie pour lui; Wenceslas en avait la certitude. Comme
toutes les belles âmes, le pauvre garçon oubliait le mal, les défauts
de cette fille qui, d’ailleurs, lui avait raconté sa vie comme excuse
de sa sauvagerie, et il ne se souvenait jamais que des bienfaits. Un
jour, la vieille fille, exaspérée de ce que Wenceslas était allé flâner
au lieu de travailler, lui fit une scène.
—Vous m’appartenez! lui dit-elle. Si vous êtes honnête homme,
vous devriez tâcher de me rendre le plus tôt possible ce que vous
me devez...
Le gentilhomme, en qui le sang des Steinbock s’alluma, devint
pâle.
—Mon Dieu! dit-elle, bientôt nous n’aurons plus pour vivre
que les trente sous que je gagne, moi, pauvre fille...
Les deux indigents, irrités dans le duel de la parole, s’animèrent
l’un contre l’autre; et alors le pauvre artiste reprocha pour la première
fois à sa bienfaitrice de l’avoir arraché à la mort, pour lui
faire une vie de forçat pire que le néant où du moins on se reposait,
dit-il, et il parla de fuir.
—Fuir!... s’écria la vieille fille!... Ah! monsieur Rivet avait
raison!
Et elle expliqua catégoriquement au Polonais, comment on pouvait
en vingt-quatre heures le mettre pour le reste de ses jours
en prison. Ce fut un coup de massue. Steinbock tomba dans une
mélancolie noire et dans un mutisme absolu. Le lendemain, dans
la nuit, Lisbeth ayant entendu des préparatifs de suicide, monta
chez son pensionnaire, lui présenta le dossier et une quittance en
règle.
—Tenez, mon enfant, pardonnez-moi! dit-elle les yeux humides.
Soyez heureux, quittez-moi, je vous tourmente trop; mais,
dites-moi que vous penserez quelquefois à la pauvre fille qui vous
a mis à même de gagner votre vie. Que voulez-vous? vous êtes la
cause de mes méchancetés: je puis mourir, que deviendriez-vous
sans moi?... Voilà la raison de l’impatience que j’ai de vous voir
en état de fabriquer des objets qui puissent se vendre. Je ne vous
redemande pas mon argent pour moi, allez!... J’ai peur de votre
paresse que vous nommez rêverie, de vos conceptions qui mangent
tant d’heures pendant lesquelles vous regardez le ciel, et je
voudrais que vous eussiez contracté l’habitude du travail.
Ce fut dit avec un accent, un regard, des larmes, une attitude
qui pénétrèrent le noble artiste; il saisit sa bienfaitrice, la pressa
sur son cœur, et l’embrassa au front.
—Gardez ces pièces, répondit-il avec une sorte de gaieté. Pourquoi
me mettriez-vous à Clichy? ne suis-je pas emprisonné ici par
la reconnaissance?
Cet épisode de leur vie commune et secrète, arrivé six mois
auparavant, avait fait produire à Wenceslas trois choses: le cachet
que gardait Hortense, le groupe mis chez le marchand de curiosités,
et une admirable pendule qu’il achevait en ce moment, car
il tissait les derniers écrous du modèle.
Cette pendule représentait les douze Heures, admirablement caractérisées
par douze figures de femmes entraînées dans une danse
si folle et si rapide, que trois Amours, grimpés sur un tas de fleurs
et de fruits, ne pouvaient arrêter au passage que l’Heure de minuit,
dont la chlamyde déchirée restait aux mains de l’Amour le
plus hardi. Ce sujet reposait sur un socle rond d’une admirable
ornementation, où s’agitaient des animaux fantastiques. L’Heure
était indiquée dans une bouche monstrueuse ouverte par un bâillement.
Chaque Heure offrait des symboles heureusement imaginés
qui en caractérisaient les occupations habituelles.
Il est facile maintenant de comprendre l’espèce d’attachement
extraordinaire que mademoiselle Fischer avait conçu pour son Livonien;
elle le voulait heureux, et elle le voyait dépérissant, s’étiolant
dans sa mansarde. On conçoit la raison de cette situation
affreuse. La Lorraine surveillait cet enfant du Nord avec la tendresse
d’une mère, avec la jalousie d’une femme et l’esprit d’un
dragon; ainsi elle s’arrangeait pour lui rendre toute folie, toute
débauche impossible, en le laissant toujours sans argent. Elle aurait
voulu garder sa victime et son compagnon pour elle, sage
comme il était par force, et elle ne comprenait pas la barbarie de
ce désir insensé, car elle avait pris, elle, l’habitude de toutes les
privations. Elle aimait assez Steinbock pour ne pas l’épouser, et
l’aimait trop pour le céder à une autre femme; elle ne savait pas se
résigner à n’en être que la mère, et se regardait comme une folle
quand elle pensait à l’autre rôle. Ces contradictions, cette féroce
jalousie, ce bonheur de posséder un homme à elle, tout agitait
démesurément le cœur de cette fille. Éprise réellement depuis
quatre ans, elle caressait le fol espoir de faire durer cette vie inconséquente
et sans issue, où sa persistance devait causer la perte
de celui qu’elle appelait son enfant. Ce combat de ses instincts et de
sa raison la rendait injuste et tyrannique. Elle se vengeait sur ce
jeune homme de ce qu’elle n’était ni jeune, ni riche, ni belle;
puis, après chaque vengeance, elle arrivait, en reconnaissant ses
torts en elle-même, à des humilités, à des tendresses infinies. Elle
ne concevait le sacrifice à faire à son idole qu’après y avoir écrit sa
puissance à coups de hache. C’était enfin la Tempête de Shakspeare
renversée, Caliban maître d’Ariel et de Prospero. Quant à ce
malheureux jeune homme à pensées élevées, méditatif, enclin à la
paresse, il offrait dans les yeux, comme ces lions encagés au Jardin
des Plantes, le désert que sa protectrice faisait en son âme. Le
travail forcé que Lisbeth exigeait de lui ne défrayait pas les besoins
de son cœur. Son ennui devenait une maladie physique, et il mourait
sans pouvoir demander, sans savoir se procurer l’argent d’une
folie souvent nécessaire. Par certaines journées d’énergie, où le
sentiment de son malheur accroissait son exaspération, il regardait
Lisbeth comme un voyageur altéré, qui, traversant une côte aride,
doit regarder une eau saumâtre. Ces fruits amers de l’indigence et
de cette réclusion dans Paris, étaient savourés comme des plaisirs
par Lisbeth. Aussi prévoyait-elle avec terreur que la moindre passion
allait lui arracher son esclave. Parfois elle se reprochait, en
contraignant par sa tyrannie et ses reproches ce poëte à devenir un
grand sculpteur de petites choses, de lui avoir donné les moyens
de se passer d’elle.
Le lendemain, ces trois existences, si diversement et si réellement
misérables, celle d’une mère au désespoir, celle du ménage
Marneffe et celle du pauvre exilé, devaient toutes être affectées
par la passion naïve d’Hortense et par le singulier dénoûment que
le baron allait trouver à sa passion malheureuse pour Josépha.
Au moment d’entrer à l’Opéra, le Conseiller-d’État fut arrêté
par l’aspect un peu sombre du temple de la rue Lepelletier, où il
ne vit ni gendarmes, ni lumières, ni gens de service, ni barrières
pour contenir la foule. Il regarda l’affiche, y vit une bande blanche
au milieu de laquelle brillait ce mot sacramentel:
RELACHE PAR INDISPOSITION.
Aussitôt il s’élança chez Josépha qui demeurait dans les environs,
comme tous les artistes attachés à l’Opéra, rue Chauchat.
—Monsieur! que demandez-vous? lui dit le portier, à son grand
étonnement.
—Vous ne me connaissez donc plus? répondit le baron avec
inquiétude.
—Au contraire, monsieur; c’est parce que j’ai l’honneur de
remettre monsieur, que je lui dis: Où allez-vous!
Un frisson mortel glaça le baron.
—Qu’est-il arrivé? demanda-t-il.
—Si monsieur le baron entrait dans l’appartement de mademoiselle
Mirah, il y trouverait mademoiselle Héloïse Brisetout,
monsieur Bixiou, monsieur Léon de Lora, monsieur Lousteau,
monsieur de Vernisset, monsieur Stidmann, et des femmes pleines
de patchouli qui pendent la crémaillère...
—Eh bien! où donc est?...
—Mademoiselle Mirah!... Je ne sais pas trop si je fais bien de
vous le dire.
Le baron glissa deux pièces de cent sous dans la main du portier.
—Eh bien, elle reste maintenant rue de la Ville-l’Évêque, dans
un hôtel que lui a donné, dit-on, le duc d’Hérouville, répondit à
voix basse le portier.
Après avoir demandé le numéro de cet hôtel, le baron prit un
milord et arriva devant une de ces jolies maisons modernes à doubles
portes, où, dès la lanterne de gaz, le luxe se manifeste.
Le baron, vêtu de son habit de drap bleu, à cravate blanche,
gilet blanc, pantalon de nankin, bottes vernies, beaucoup d’empois
dans le jabot, passa pour un invité retardataire aux yeux du portier
de ce nouvel Éden. Sa prestance, sa manière de marcher, tout en
lui justifiait cette opinion.
Au coup de cloche sonné par le portier, un valet parut au péristyle.
Ce valet, nouveau comme l’hôtel, laissa pénétrer le baron
qui lui dit d’un ton de voix accompagné d’un geste impérial:—Fais
passer cette carte à mademoiselle Josépha...
Le Patito regarda machinalement la pièce où il se trouvait, et
se vit dans un salon d’attente, plein de fleurs rares, dont l’ameublement
devait coûter quatre mille écus de cent sous. Le valet,
revenu, pria monsieur d’entrer au salon en attendant qu’on sortît
de table pour prendre le café.
Quoique le baron eût connu le luxe de l’Empire, qui certes fut
un des plus prodigieux et dont les créations, si elles ne furent pas
durables, n’en coûtèrent pas moins des sommes folles, il resta
comme ébloui, abasourdi, dans ce salon dont les trois fenêtres
donnaient sur un jardin féerique, un de ces jardins fabriqués en
un mois avec des terrains rapportés, avec des fleurs transplantées,
et dont les gazons semblent obtenus par des procédés chimiques.
Il admira non-seulement les recherches, les dorures, les sculptures
les plus coûteuses du style dit Pompadour, des étoffes merveilleuses
que le premier épicier venu aurait pu commander et obtenir
à flots d’or; mais encore ce que des princes seuls ont la faculté
de choisir, de trouver, de payer et d’offrir: deux tableaux de Greuze
et deux de Watteau, deux têtes de Van-Dyck, deux paysages de Ruysdaël,
deux du Guaspre, un Rembrandt et un Holbein, un Murillo et
un Titien, deux Teniers et deux Metzu, un Van-Huysum et un Abraham
Mignon, enfin deux cent mille francs de tableaux admirablement
encadrés. Les bordures valaient presque les toiles.
—Ah! tu comprends maintenant, mon bonhomme? dit Josépha.
Venue sur la pointe du pied par une porte muette, sur des tapis de
Perse, elle saisit son adorateur dans une de ces stupéfactions où les
oreilles tintent si bien, qu’on n’entend rien que le glas du désastre.
Ce mot de bonhomme, dit à ce personnage si haut placé dans
l’administration, et qui peint admirablement l’audace avec laquelle
ces créatures ravalent les plus grandes existences, laissa le baron
cloué par les pieds. Josépha, toute en blanc et jaune, était si bien
parée pour cette fête, qu’elle pouvait encore briller au milieu de ce
luxe insensé, comme le bijou le plus rare.
—N’est-ce pas que c’est beau? reprit-elle. Le duc a mis là tous
les bénéfices d’une affaire en commandite dont les actions ont été
vendues en hausse. Pas bête, mon petit duc? Il n’y a que les
grands seigneurs d’autrefois pour savoir changer du charbon de
terre en or. Le notaire, avant le dîner, m’a apporté le contrat
d’acquisition à signer, et qui contient quittance du prix. Comme
ils sont là tous grands seigneurs: d’Esgrignon, Rastignac, Maxime,
Lenoncourt, Verneuil, Laginski, Rochefide, la Palférine, et en
fait de banquiers, Nucingen et du Tillet, avec Antonia, Malaga,
Carabine et la Schontz, ils ont tous compati à ton malheur. Oui,
mon vieux, tu es invité, mais à la condition de boire tout de suite
la valeur de deux bouteilles en vins de Hongrie, de Champagne et
du Cap pour te mettre à leur niveau. Nous sommes, mon cher,
tous trop tendus ici pour qu’il n’y ait pas relâche à l’Opéra, mon
directeur est saoul comme un cornet à piston, il en est aux couacs!
—Oh! Josépha! s’écria le baron.
—Comme c’est bête, une explication, répondit-elle en souriant.
Voyons, vaux-tu les six cent mille francs que coûte l’hôtel
et le mobilier? Peux-tu m’apporter une inscription de trente mille
francs de rentes que le duc m’a donnée dans un cornet de papier
blanc à dragées d’épicier?... C’est là une jolie idée!
—Quelle perversité! dit le Conseiller-d’État, qui dans ce moment
de rage aurait troqué les diamants de sa femme pour remplacer
le duc d’Hérouville pendant vingt-quatre heures.
—C’est mon état d’être perverse! répliqua-t-elle. Ah! voilà
comment tu prends la chose! Pourquoi n’as-tu pas inventé de
commandite? Mon Dieu, mon pauvre chat teint, tu devrais me
remercier: je te quitte au moment où tu pourrais manger avec
moi l’avenir de ta femme, la dot de ta fille, et... Ah! tu pleures,
L’Empire s’en va!... je vais saluer l’Empire.
Elle se posa tragiquement et dit:
On vous appelle Hulot! je ne vous connais plus!...
Et elle rentra.
La porte entr’ouverte laissa passer, comme un éclair, un jet de
lumière accompagné d’un éclat du crescendo de l’orgie et chargé
des odeurs d’un festin du premier ordre.
La cantatrice revint voir par la porte entrebâillée, et trouvant
Hulot planté sur ses pieds comme s’il eût été de bronze, elle fit un
pas en avant et reparut.
—Monsieur, dit-elle, j’ai cédé les guenilles de la rue Chauchat
à la petite Héloïse Brisetout de Bixiou; si vous voulez y réclamer
votre bonnet de coton, votre tire-botte, votre ceinture et votre
cire à favoris, j’ai stipulé qu’on vous les rendrait.
Cette horrible raillerie eut pour effet de faire sortir le baron
comme Loth dut sortir de Gomorrhe, mais sans se retourner,
comme madame.
Hulot revint chez lui, marchant en furieux, se parlant à lui-même,
et trouva sa famille faisant avec calme le whist à deux sous
la fiche qu’il avait vu commencer. En voyant son mari, la pauvre
Adeline crut à quelque affreux désastre, à un déshonneur; elle
donna ses cartes à Hortense et entraîna Hector dans ce même petit
salon, où cinq heures auparavant Crevel lui prédisait les plus honteuses
agonies de la misère.
—Qu’as-tu? dit-elle effrayée.
—Oh! pardonne-moi; mais laisse-moi te raconter ces infamies.
Il exhala sa rage pendant dix minutes.
—Mais, mon ami, répondit héroïquement cette pauvre femme,
de pareilles créatures ne connaissent pas l’amour! cet amour pur
et dévoué que tu mérites; comment pourrais-tu, toi si perspicace,
avoir la prétention de lutter avec un million?
—Chère Adeline! s’écria le baron en saisissant sa femme et la
pressant sur son cœur.
La baronne venait de jeter du baume sur les plaies saignantes
de l’amour-propre.
—Certes, ôtez la fortune au duc d’Hérouville, entre nous deux,
elle n’hésiterait pas! dit le baron.
—Mon ami, reprit Adeline en faisant un dernier effort, s’il te
faut absolument des maîtresses, pourquoi ne prends-tu pas, comme
Crevel, des femmes qui ne soient pas chères et dans une classe à
se trouver long-temps heureuses de peu. Nous y gagnerions tous.
Je conçois le besoin, mais je ne comprends rien à la vanité...
—Oh! quelle bonne et excellente femme tu es! s’écria-t-il. Je
suis un vieux fou. Je ne mérite pas d’avoir un ange comme toi
pour compagne.
—Je suis tout bonnement la Joséphine de mon Napoléon, répondit-elle
avec une teinte de mélancolie.
—Joséphine ne te valait pas, dit-il. Viens, je vais jouer le whist
avec mon frère et mes enfants; il faut que je me mette à mon métier
de père de famille, que je marie mon Hortense et que j’enterre
le libertin...
Cette bonhomie toucha si fort la pauvre Adeline, qu’elle dit:—Cette
créature a bien mauvais goût de préférer qui que ce soit
à mon Hector. Ah! je ne te céderais pas pour tout l’or de la terre.
Comment peut-on te laisser quand on a le bonheur d’être aimé
par toi!...
Le regard par lequel le baron récompensa le fanatisme de sa
femme la confirma dans l’opinion que la douceur et la soumission
étaient les plus puissantes armes de la femme. Elle se trompait en
ceci. Les sentiments nobles poussés à l’absolu produisent des résultats
semblables à ceux des plus grands vices. Bonaparte est devenu
l’Empereur pour avoir mitraillé le peuple à deux pas de l’endroit
où Louis XVI a perdu la monarchie et la tête pour n’avoir
pas laissé verser le sang d’un monsieur Sauce.
Le lendemain, Hortense, qui mit le cachet de Wenceslas sous
son oreiller pour ne pas s’en séparer pendant son sommeil, fut habillée
de bonne heure, et fit prier son père de venir au jardin dès
qu’il serait levé.
Vers neuf heures et demie, le père, condescendant à une demande
de sa fille, lui donnait le bras, et ils allaient ensemble le
long des quais, par le pont Royal, sur la place du Carrousel.
—Ayons l’air de flâner, papa, dit Hortense en débouchant par
le guichet pour traverser cette immense place...
—Flâner ici?... demanda railleusement le père.
—Nous sommes censés aller au Musée, et là-bas, dit-elle en
montrant les baraques adossées aux murailles des maisons qui tombent
à angle droit sur la rue du Doyenné, tiens, il y a des marchands
de bric-à-brac, de tableaux...
—Ta cousine demeure là...
—Je le sais bien; mais il ne faut pas qu’elle nous voie...
—Et que veux-tu faire? dit le baron en se trouvant à trente
pas environ des fenêtres de madame de Marneffe à laquelle il pensa
soudain.
Hortense avait conduit son père devant le vitrage d’une des boutiques
situées à l’angle du pâté de maisons qui longe les galeries
du vieux Louvre et qui fait face à l’hôtel de Nantes. Elle entra dans
cette boutique en laissant son père occupé à regarder les fenêtres
de la jolie petite dame qui, la veille, avait laissé son image au cœur
du vieux Beau, comme pour y calmer la blessure qu’il allait recevoir,
et il ne put s’empêcher de mettre en pratique le conseil de
sa femme.
—Rabattons-nous sur les petites bourgeoises, se dit-il en se
rappelant les adorables perfections de madame Marneffe. Cette petite
femme-là me fera promptement oublier l’avide Josépha.
Or, voici ce qui se passa simultanément dans la boutique et hors
de la boutique.
En examinant les fenêtres de sa nouvelle belle, le baron aperçut
le mari qui, tout en brossant sa redingote lui-même, faisait évidemment
le guet et semblait attendre quelqu’un sur la place. Craignant
d’être aperçu, puis reconnu plus tard, l’amoureux baron
tourna le dos à la rue du Doyenné, mais en se mettant de trois-quarts
afin de pouvoir y donner un coup d’œil de temps en temps.
Ce mouvement le fit rencontrer presque face à face avec madame
Marneffe qui, venant des quais, doublait le promontoire des maisons
pour retourner chez elle. Valérie éprouva comme une commotion
en recevant le regard étonné du baron, et elle y répondit par
une œillade de prude.
—Jolie femme! s’écria le baron, et pour qui l’on ferait bien
des folies!
—Eh! monsieur, répondit-elle en se retournant comme une
femme qui prend un parti violent, vous êtes monsieur le baron
Hulot, n’est-ce pas?
Le baron de plus en plus stupéfait fit un geste d’affirmation.
—Eh bien! puisque le hasard a marié deux fois nos yeux, et
que j’ai le bonheur de vous avoir intrigué ou intéressé, je vous
dirai qu’au lieu de faire des folies, vous devriez bien faire justice...
Le sort de mon mari dépend de vous.
—Comment l’entendez-vous? demanda galamment le baron.
—C’est un employé de votre direction, à la Guerre, Division
de monsieur Lebrun, bureau de monsieur Coquet, répondit-elle
en souriant.
—Je me sens disposé, madame... madame?
—Madame Marneffe.
—Ma petite madame Marneffe, à faire des injustices pour vos
beaux yeux... J’ai dans votre maison une cousine, et j’irai la voir
un de ces jours, le plus tôt possible, venez m’y présenter votre
requête.
—Excusez mon audace, monsieur le baron; mais vous comprendrez
comment j’ai pu oser parler ainsi, je suis sans protection.
—Ah! ah!
—Oh! monsieur, vous vous méprenez, dit-elle en baissant les
yeux.
Le baron crut que le soleil venait de disparaître.
—Je suis au désespoir, mais je suis une honnête femme, reprit-elle.
J’ai perdu, il y a six mois, mon seul protecteur, le maréchal
Montcornet.
—Ah! vous êtes sa fille.
—Oui, monsieur, mais il ne m’a jamais reconnue.
—Afin de pouvoir vous laisser une partie de sa fortune.
—Il ne m’a rien laissé, monsieur, car on n’a pas trouvé de testament.
—Oh! pauvre petite, le maréchal a été surpris par l’apoplexie...
Allons, espérez, madame, on doit quelque chose à la fille d’un des
chevaliers Bayard de l’Empire.
Madame Marneffe salua gracieusement, et fut aussi fière de son
succès que le baron l’était du sien.
—D’où diable vient-elle si matin? se demanda-t-il en analysant
le mouvement onduleux de la robe auquel elle imprimait une grâce
peut-être exagérée. Elle a la figure trop fatiguée pour revenir du
bain, et son mari l’attend. C’est inexplicable, et cela donne beaucoup
à penser.
Madame Marneffe une fois rentrée, le baron voulut savoir ce que
faisait sa fille dans la boutique. En y entrant, comme il regardait
toujours les fenêtres de madame Marneffe, il faillit heurter un
jeune homme au front pâle, aux yeux gris pétillants, vêtu d’un
paletot d’été en mérinos noir, d’un pantalon de gros coutil et de
souliers à guêtres en cuir jaune, qui sortait comme un braque; et
il le vit courir vers la maison de madame Marneffe où il entra. En
glissant dans la boutique, Hortense y avait distingué tout aussitôt
le fameux groupe mis en évidence sur une table placée au centre
dans le champ de la porte.
Sans les circonstances auxquelles elle en devait la connaissance,
ce chef-d’œuvre eût vraisemblablement frappé la jeune fille par ce
qu’il faut appeler le brio des grandes choses, elle qui, certes, aurait
pu poser en Italie pour la statue du Brio.
Toutes les œuvres des gens de génie n’ont pas au même degré
ce brillant, cette splendeur visible à tous les yeux, même à ceux
des ignorants. Ainsi, certains tableaux de Raphaël, tels que la célèbre
Transfiguration, la Madone de Foligno, les fresques des Stanze
au Vatican ne commanderont pas soudain l’admiration, comme le
Joueur de violon de la galerie Sciarra, les portraits des Doni et la
vision d’Ezéchiel de la galerie de Pitti, le Portement de croix de la
galerie Borghèse, le Mariage de la Vierge du musée Bréra à Milan.
Le Saint Jean-Baptiste de la tribune, Saint Luc peignant la Vierge
à l’Académie de Rome n’ont pas le charme du portrait de Léon X
et de la Vierge de Dresde. Néanmoins, tout est de la même valeur.
Il y a plus! le Stanze, la Transfiguration, les Camaïeux et les trois
tableaux de chevalet du Vatican sont le dernier degré du sublime
et de la perfection. Mais ces chefs-d’œuvre exigent de l’admirateur
le plus instruit une sorte de tension, une étude pour être compris
dans toutes leurs parties; tandis que le Violoniste, le Mariage de
la Vierge, la Vision d’Ezéchiel entrent d’eux-mêmes dans votre cœur
par la double porte des yeux, et s’y font leur place; vous aimez à
les recevoir ainsi sans aucune peine; ce n’est pas le comble de l’art,
c’en est le bonheur. Ce fait prouve qu’il se rencontre dans la génération
des œuvres artistiques les mêmes hasards de naissance que
dans les familles où il y a des enfants heureusement doués, qui
viennent beaux et sans faire de mal à leurs mères, à qui tout sourit,
à qui tout réussit; il y a enfin les fleurs du génie comme les fleurs
de l’amour.
Ce brio, mot italien intraduisible et que nous commençons à
employer, est le caractère des premières œuvres. C’est le fruit de
la pétulance et de la fougue intrépide du talent jeune, pétulance
qui se retrouve plus tard dans certaines heures heureuses; mais ce
brio ne sort plus alors du cœur de l’artiste; et, au lieu de le jeter
dans ses œuvres comme un volcan lance ses feux, il le subit, il le
doit à des circonstances, à l’amour, à la rivalité, souvent à la
haine, et plus encore aux commandements d’une gloire à soutenir.
Le groupe de Wenceslas était à ses œuvres à venir ce qu’est le
Mariage de la Vierge à l’œuvre total de Raphaël, le premier pas
du talent fait dans une grâce inimitable, avec l’entrain de l’enfance
et son aimable plénitude, avec sa force cachée sous des chairs
roses et blanches trouées par des fossettes qui font comme des
échos aux rires de la mère. Le prince Eugène a, dit-on, payé
quatre cent mille francs ce tableau qui vaudrait un million pour un
pays privé de tableaux de Raphaël, et l’on ne donnerait pas cette
somme pour la plus belle des fresques, dont cependant la valeur
est bien supérieure comme art.
Hortense contint son admiration en pensant à la somme de ses
économies de jeune fille, elle prit un petit air indifférent et dit au
marchand:—Quel est le prix de ça?
—Quinze cents francs, répondit le marchand en jetant une
œillade à un jeune homme assis sur un tabouret dans un coin.
Ce jeune homme devint stupide en voyant le vivant chef-d’œuvre
du baron Hulot. Hortense, ainsi prévenue, reconnut alors l’artiste
à la rougeur qui nuança son visage pâli par la souffrance, elle vit
reluire dans deux yeux gris une étincelle allumée par sa question;
elle regarda cette figure maigre et tirée comme celle d’un moine
plongé dans l’ascétisme; elle adora cette bouche rosée et bien dessinée,
un petit menton fin, et les cheveux châtains à filaments
joyeux du Slave.
—Si c’était douze cents francs, répondit-elle, je vous dirais de
me l’envoyer.
—C’est antique, mademoiselle, fit observer le marchand qui,
semblable à tous ses confrères, croyait avoir tout dit avec ce nec
plus ultra du bric-à-brac.
—Excusez-moi, monsieur, c’est fait de cette année, répondit-elle
tout doucement, et je viens précisément pour vous prier, si
l’on consent à ce prix, de nous envoyer l’artiste, car on pourrait
lui procurer des commandes assez importantes.
—Si les douze cents francs sont pour lui, qu’aurais-je pour
moi? Je suis marchand, dit le boutiquier avec bonhomie.
—Ah! c’est vrai, répliqua la jeune fille en laissant échapper
une expression de dédain.
—Ah! mademoiselle, prenez! je m’entendrai avec le marchand,
s’écria le Livonien hors de lui.
IMP. RAÇON
HORTENSE. WENCESLAS.
Venez, Monsieur, avec le marchand dans une heure d’ici...
LA COUSINE BETTE.
Fasciné par la sublime beauté d’Hortense et par l’amour pour
les arts qui se manifestait en elle, il ajouta:—Je suis l’auteur de
ce groupe, voici dix jours que je viens voir trois fois par jour si
quelqu’un en connaîtra la valeur et le marchandera. Vous êtes ma
première admiratrice, prenez!
—Venez, monsieur, avec le marchand dans une heure d’ici...
voici la carte de mon père, répondit Hortense.
Puis, en voyant le marchand aller dans une pièce pour y envelopper
le groupe dans du linge, elle ajouta tout bas au grand étonnement
de l’artiste qui crut rêver:—Dans l’intérêt de votre avenir,
monsieur Wenceslas, ne montrez pas cette carte, ne dites
pas le nom de votre acquéreur à mademoiselle Fischer, car c’est
notre cousine.
Ce mot, notre cousine, produisit un éblouissement à l’artiste,
il entrevit le paradis en en voyant une des Èves tombées. Il rêvait
de la belle cousine dont lui avait parlé Lisbeth, autant qu’Hortense
rêvait de l’amoureux de sa cousine, et quand elle était entrée:—Ah!
pensait-il, si elle pouvait être ainsi! On comprendra le regard
que les deux amants échangèrent, ce fut de la flamme, car les
amoureux vertueux n’ont pas la moindre hypocrisie.
—Eh bien! que diable fais-tu là-dedans? demanda le père à sa
fille.
—J’ai dépensé mes douze cents francs d’économie, viens.
Elle reprit le bras de son père qui répéta:—Douze cents francs!
—Treize cents même... mais tu me prêteras bien la différence!
—Et à quoi... dans cette boutique... as-tu pu dépenser cette
somme?
—Ah! voici! répondit l’heureuse jeune fille, si j’ai trouvé un
mari ce ne sera pas cher.
—Un mari, ma fille, dans cette boutique?
—Écoute, mon petit père, me défendrais-tu d’épouser un grand
artiste?
—Non, mon enfant. Un grand artiste, aujourd’hui, c’est un
prince qui n’est pas titré. C’est la gloire et la fortune, les deux
plus grands avantages sociaux, après la vertu, ajouta-t-il d’un petit
ton cafard.
—Bien entendu, répondit Hortense. Et que penses-tu de la
sculpture?
—C’est une bien mauvaise partie, dit Hulot en hochant la tête.
Il faut de grandes protections outre un grand talent; car le gouvernement
est le seul consommateur. C’est un art sans débouchés aujourd’hui
qu’il n’y a plus ni grandes existences, ni grandes fortunes,
ni palais substitués, ni majorats. Nous ne pouvons loger que de
petits tableaux, de petites figures, aussi les arts sont-ils menacés
par le petit.
—Mais un grand artiste qui trouverait des débouchés... reprit
Hortense.
—C’est la solution du problème.
—Et qui serait appuyé!
—Encore mieux!
—Et noble!
—Bah!
—Comte!
—Et il sculpte!
—Il est sans fortune.
—Et il compte sur celle de mademoiselle Hortense Hulot? dit
railleusement le baron en plongeant un regard d’inquisiteur dans
les yeux de sa fille.
—Ce grand artiste, comte, et qui sculpte, vient de voir votre
fille pour la première fois de sa vie, et pendant cinq minutes, monsieur
le baron, répondit Hortense d’un air calme à son père. Hier,
vois-tu, mon cher bon petit père, pendant que tu étais à la chambre,
maman s’est évanouie. Cet évanouissement, qu’elle a mis sur
le compte de ses nerfs, venait de quelque chagrin relatif à mon
mariage manqué, car elle m’a dit que, pour vous débarrasser de
moi...
—Elle t’aime trop pour avoir employé une expression...
—Peu parlementaire, reprit Hortense en riant; non, elle ne
s’est pas servie de ce mot-là; mais moi je sais qu’une fille à marier,
qui ne se marie pas, est une croix très-lourde à porter pour des
parents honnêtes. Eh bien! elle pense que s’il se présentait un
homme d’énergie et de talent, à qui une dot de trente mille francs
suffirait, nous serions tous heureux! Enfin elle jugeait convenable
de me préparer à la modestie de mon futur sort, et de m’empêcher
de m’abandonner à de trop beaux rêves... Ce qui signifiait la rupture
de mon mariage, et pas de dot.
—Ta mère est une bien bonne, une bien noble et excellente
femme, répondit le père profondément humilié, quoique assez heureux
de cette confidence.
—Hier, elle m’a dit que vous l’autorisiez à vendre ses diamants
pour me marier; mais je voudrais qu’elle gardât ses diamants, et
je voudrais trouver un mari. Je crois avoir trouvé l’homme, le prétendu
qui répond au programme de maman...
—Là!... sur la place du Carrousel!... en une matinée.
—Oh! papa, le mal vient de plus loin, répondit-elle malicieusement.
—Eh bien! voyons, ma petite fille, disons tout à notre bon père,
demanda-t-il d’un air câlin en cachant ses inquiétudes.
Sous la promesse d’un secret absolu, Hortense raconta le résumé
de ses conversations avec la cousine Bette. Puis, en rentrant, elle
montra le fameux cachet à son père comme preuve de la sagacité
de ses conjectures. Le père admira, dans son for intérieur, la profonde
adresse des jeunes filles agitées par l’instinct, en reconnaissant
la simplicité du plan que cet amour idéal avait suggéré, dans
une seule nuit, à cette innocente fille.
—Tu vas voir le chef-d’œuvre que je viens d’acheter, on va
l’apporter, et le cher Wenceslas accompagnera le marchand... L’auteur
d’un pareil groupe doit faire fortune; mais obtiens-lui, par ton
crédit, une statue, et puis un logement à l’Institut...
—Comme tu vas, s’écria le père. Mais si on vous laissait faire,
vous seriez mariés dans les délais légaux, dans onze jours...
—On attend onze jours? répondit-elle en riant. Mais, en cinq
minutes, je l’ai aimé, comme tu as aimé maman en la voyant! et
il m’aime, comme si nous nous connaissions depuis deux ans. Oui,
dit-elle à un geste que fit son père, j’ai lu dix volumes d’amour
dans ses yeux. Et ne sera-t-il pas accepté par vous et par maman
pour mon mari, quand il vous sera démontré que c’est un homme
de génie! La sculpture est le premier des arts! s’écria-t-elle en
battant des mains et sautant. Tiens! je vais tout te dire...
—Il y a donc encore quelque chose?... demanda le père en
souriant.
Cette innocence complète et bavarde avait tout à fait rassuré le
baron.
—Un aveu de la dernière importance, répondit-elle. Je l’aimais
sans le connaître, mais j’en suis folle depuis une heure que
je l’ai vu.
—Un peu trop folle, répondit le baron que le spectacle de
cette naïve passion réjouissait.
—Ne me punis pas de ma confiance, reprit-elle. C’est si bon
de crier dans le cœur de son père: «J’aime, je suis heureuse d’aimer!»
répliqua-t-elle. Tu vas voir mon Wenceslas! Quel front
plein de mélancolie!... des yeux gris où brille le soleil du génie!...
et comme il est distingué! Qu’en penses-tu? Est-ce un beau pays,
la Livonie?... Ma cousine Bette épouser ce jeune homme-là, elle
qui serait sa mère?... Mais ce serait un meurtre! Comme je suis
jalouse de ce qu’elle a dû faire pour lui! je me figure qu’elle ne
verra pas mon mariage avec plaisir.
—Tiens, mon ange, ne cachons rien à ta mère, dit le baron.
—Il faudrait lui montrer ce cachet, et j’ai promis de ne pas
trahir la cousine qui a, dit-elle, peur des plaisanteries de maman,
répondit Hortense.
—Tu as de la délicatesse pour le cachet, et tu voles à la cousine
Bette son amoureux.
—J’ai fait une promesse pour le cachet, et je n’ai rien promis
pour l’auteur.
Cette aventure, d’une simplicité patriarcale, convenait singulièrement
à la situation secrète de cette famille; aussi le baron, en
louant sa fille de sa confiance, lui dit-il que désormais elle devait
s’en remettre à la prudence de ses parents.
—Tu comprends, ma petite fille, que ce n’est pas à toi à t’assurer
si l’amoureux de ta cousine est comte, s’il a des papiers en
règle, et si sa conduite offre des garanties... Quant à ta cousine,
elle a refusé cinq partis quand elle avait vingt ans de moins, ce ne
sera pas un obstacle, et je m’en charge.
—Écoutez! mon père, si vous voulez me voir mariée, ne parlez
à ma cousine de notre amoureux qu’au moment de signer mon contrat
de mariage... Depuis six mois, je la questionne à ce sujet!...
Eh bien! il y a quelque chose d’inexplicable en elle...
—Quoi? dit le père intrigué.
—Enfin, ses regards ne sont pas bons, quand je vais trop loin,
fût-ce en riant, à propos de son amoureux. Prenez vos renseignements;
mais laissez-moi conduire ma barque. Ma confiance doit
vous rassurer.
—Le Seigneur a dit: «Laissez venir les enfants à moi!» tu es
un de ceux qui reviennent, répondit le baron avec une légère teinte
de raillerie.
Après le déjeuner, on annonça le marchand, l’artiste et le
groupe. La rougeur subite qui colora sa fille rendit la baronne
d’abord inquiète, puis attentive, et la confusion d’Hortense, le
feu de son regard lui révélèrent bientôt le mystère, si peu contenu
dans ce jeune cœur.
Le comte Steinbock, habillé tout en noir, parut au baron être
un jeune homme fort distingué.
—Feriez-vous une statue en bronze? lui demanda-t-il en tenant
le groupe.
Après avoir admiré de confiance, il passa le bronze à sa femme
qui ne se connaissait pas en sculpture.
—N’est-ce pas, maman, que c’est bien beau? dit Hortense à
l’oreille de sa mère.
—Une statue!... monsieur le baron, ce n’est pas si difficile à
faire que d’agencer une pendule comme celle que voici, et que
monsieur a eu la complaisance d’apporter, répondit l’artiste à la
question du baron.
Le marchand était occupé à déposer sur le buffet de la salle à
manger le modèle en cire des douze Heures que les Amours essayent
d’arrêter.
—Laissez-moi cette pendule, dit le baron stupéfait de la beauté
de cette œuvre, je veux la montrer aux ministres de l’Intérieur et
du Commerce.
—Quel est ce jeune homme qui t’intéresse tant? demanda la
baronne à sa fille.
—Un artiste assez riche pour exploiter ce modèle pourrait y gagner
cent mille francs, dit le marchand de curiosités qui prit un air
capable et mystérieux en voyant l’accord des yeux entre la jeune
fille et l’artiste. Il suffit de vendre vingt exemplaires à huit mille
francs, car chaque exemplaire coûterait environ mille écus à établir;
mais, en numérotant chaque exemplaire et détruisant le modèle,
on trouverait bien vingt amateurs, satisfaits d’être les seuls
à posséder cette œuvre-là.
—Cent mille francs! s’écria Steinbock en regardant tour à tour
le marchand, Hortense, le baron et la baronne.
—Oui, cent mille francs! répéta le marchand, et si j’étais assez
riche, je vous l’achèterais, moi, vingt mille francs; car, en détruisant
le modèle, cela devient une propriété... Mais un des princes
devrait payer ce chef-d’œuvre trente ou quarante mille francs, et
en orner son salon. On n’a jamais fait, dans les arts, de pendule
qui contente à la fois les bourgeois et les connaisseurs, et celle-là,
monsieur, est la solution de cette difficulté...
—Voici pour vous, monsieur, dit Hortense en donnant six pièces
d’or au marchand qui se retira.
—Ne parlez à personne au monde de cette visite, alla dire l’artiste
au marchand sur le seuil de la porte. Si l’on vous demande où
nous avons porté le groupe, nommez le duc d’Hérouville, le célèbre
amateur qui demeure rue de Varennes.
Le marchand hocha la tête en signe d’assentiment.
—Vous vous nommez? demanda le baron à l’artiste quand il
revint.
—Le comte Steinbock.
—Avez-vous des papiers qui prouvent ce que vous êtes?...
—Oui, monsieur le baron, ils sont en langue russe et en langue
allemande, mais sans légalisation...
—Vous sentez-vous la force de faire une statue de neuf pieds?
—Oui, monsieur.
—Eh bien! si les personnes que je vais consulter sont contentes
de vos ouvrages, je puis vous obtenir la statue du maréchal Montcornet,
que l’on veut ériger au Père-Lachaise, sur son tombeau.
Le Ministère de la guerre et les anciens officiers de la garde impériale
donnent une somme assez importante pour que nous ayons le
droit de choisir l’artiste.
—Oh! monsieur, ce serait ma fortune!... dit Steinbock qui
resta stupéfait de tant de bonheurs à la fois.
—Soyez tranquille, répondit gracieusement le baron, si les
deux ministres, à qui je vais montrer votre groupe et ce modèle
sont émerveillés de ces deux œuvres, votre fortune est en bon
chemin...
Hortense serrait le bras de son père à lui faire mal.
—Apportez-moi vos papiers, et ne dites rien de vos espérances
à personne, pas même à notre vieille cousine Bette.
—Lisbeth? s’écria madame Hulot achevant de comprendre la
fin sans deviner les moyens.
—Je puis vous donner des preuves de mon savoir en faisant le
buste de madame... ajouta Wenceslas.
Frappé de la beauté de madame Hulot, depuis un moment l’artiste
comparait la mère et la fille.
—Allons, monsieur, la vie peut devenir belle pour vous, dit le
baron tout à fait séduit par l’extérieur fin et distingué du comte
Steinbock. Vous saurez bientôt que personne, à Paris, n’a longtemps
impunément du talent, et que tout travail constant y trouve
sa récompense.
Hortense tendit au jeune homme en rougissant une jolie bourse
algérienne qui contenait soixante pièces d’or. L’artiste, toujours un
peu gentilhomme, répondit à la rougeur d’Hortense par un coloris
de pudeur assez facile à interpréter.
—Serait-ce, par hasard, le premier argent que vous recevez de
vos travaux? demanda la baronne.
—Oui, madame, de mes travaux d’art, mais non de mes peines,
car j’ai travaillé comme ouvrier...
—Eh bien! espérons que l’argent de ma fille vous portera bonheur!
répondit madame Hulot.
—Et prenez-le sans scrupules, ajouta le baron en voyant Wenceslas
qui tenait toujours la bourse à la main sans la serrer. Cette
somme sera remboursée par quelque grand seigneur, par un prince
peut-être qui nous la rendra certes avec usure pour posséder cette
belle œuvre.
—Oh! j’y tiens trop, papa, pour la céder à qui que ce soit,
même au prince royal!
—Je puis faire pour mademoiselle un autre groupe plus joli que
ce...
—Ce ne serait pas celui-là, répondit-elle.
Et comme honteuse d’en avoir trop dit, elle alla dans le jardin.
—Je vais donc briser le moule et le modèle en rentrant! dit
Steinbock.
—Allons! apportez-moi vos papiers, et vous entendrez bientôt
parler de moi, si vous répondez à tout ce que je conçois de vous,
monsieur.
En entendant cette phrase, l’artiste fut obligé de sortir. Après
avoir salué madame Hulot et Hortense, qui revint du jardin exprès
pour recevoir ce salut, il alla se promener dans les Tuileries sans
pouvoir, sans oser rentrer dans sa mansarde, où son tyran l’allait
assommer de questions et lui arracher son secret.
L’amoureux d’Hortense imaginait des groupes et des statues par
centaines; il se sentait une puissance à tailler lui-même le marbre,
comme Canova, qui, faible comme lui, faillit en périr. Il était
transfiguré par Hortense, devenue pour lui l’inspiration visible.
—Ah çà! dit la baronne à sa fille, qu’est-ce que cela signifie?
—Eh bien! chère maman, tu viens de voir l’amoureux de notre
cousine Bette qui, j’espère, est maintenant le mien... Mais ferme
les yeux, fais l’ignorante. Mon Dieu! moi qui voulais tout te cacher,
je vais tout te dire...
—Allons, adieu mes enfants, s’écria le baron en embrassant sa
fille et sa femme, je vais aller peut-être voir la Chèvre, et je saurai
d’elle bien des choses sur le jeune homme.
—Papa, sois prudent, répéta Hortense.
—Oh! petite fille! s’écria la baronne quand Hortense eut fini
de lui raconter son poème dont le dernier chant était l’aventure de
cette matinée, chère petite fille, la plus grande rouée de la terre sera
toujours la Naïveté!
Les passions vraies ont leur instinct. Mettez un gourmand à même
de prendre un fruit dans un plat, il ne se trompera pas et saisira,
même sans voir, le meilleur. De même, laissez aux jeunes filles
bien élevées le choix absolu de leurs maris, si elles sont en position
d’avoir ceux qu’elles désigneront, elles se tromperont rarement.
La nature est infaillible. L’œuvre de la nature, en ce genre s’appelle:
aimer à première vue. En amour, la première vue est tout bonnement
la seconde vue.
Le contentement de la baronne, quoique caché sous la dignité
maternelle, égalait celui de sa fille; car des trois manières de marier
Hortense dont avait parlé Crevel, la meilleure, à son gré, paraissait
devoir réussir. Elle vit dans cette aventure une réponse de
la Providence à ses ferventes prières.
Le forçat de mademoiselle Fischer, obligé néanmoins de rentrer
au logis, eut l’idée de cacher la joie de l’amoureux sous la joie de
l’artiste, heureux de son premier succès.
—Victoire! mon groupe est vendu au duc d’Hérouville qui va me
donner des travaux, dit-il en jetant les douze cents francs en or sur
la table de la vieille fille.
Il avait, comme on le pense bien, serré la bourse d’Hortense, il
la tenait sur son cœur.
—Eh bien! répondit Lisbeth, c’est heureux, car je m’exterminais
à travailler. Vous voyez, mon enfant, que l’argent vient
bien lentement dans le métier que vous avez pris, car voici le premier
que vous recevez, et voilà bientôt cinq ans que vous piochez! Cette
somme suffit à peine à rembourser ce que vous m’avez coûté depuis
la lettre de change qui me tient lieu de mes économies. Mais soyez
tranquille, ajouta-t-elle après avoir compté, cet argent sera tout
employé pour vous. Nous avons là de la sécurité pour un an. En un
an, vous pouvez maintenant vous acquitter et voir une bonne somme
à vous, si vous allez toujours de ce train-là.
En voyant le succès de sa ruse, Wenceslas fit des contes à la
vieille fille sur le duc d’Hérouville.
—Je veux vous faire habiller tout en noir, à la mode, et renouveler
votre linge, car vous devez vous présenter bien mis chez vos protecteurs,
répondit Bette. Et puis, il vous faudra maintenant un
appartement plus grand et plus convenable que votre horrible mansarde,
et le bien meubler. Comme vous voilà gai! Vous n’êtes plus
le même, ajouta-t-elle en examinant Wenceslas.
—Mais on a dit que mon groupe était un chef-d’œuvre.
—Eh bien! tant mieux! Faites-en d’autres, répliqua cette sèche
fille toute positive et incapable de comprendre la joie du
triomphe ou la beauté dans les arts. Ne vous occupez plus de ce
qui est vendu, fabriquez quelque autre chose à vendre. Vous avez
dépensé deux cents francs d’argent, sans compter votre travail et
votre temps, à ce diable de Samson. Votre pendule vous coûtera
plus de deux mille francs à faire exécuter. Tenez, si vous m’en
croyez, vous devriez achever ces deux petits garçons couronnant
la petite fille avec des bluets, ça séduira les Parisiens! Moi, je vais
passer chez monsieur Graff, le tailleur, avant d’aller chez monsieur
Crevel... Remontez chez vous, et laissez-moi m’habiller.
Le lendemain, le baron, devenu fou de madame Marneffe, alla
voir la cousine Bette, assez stupéfaite en ouvrant la porte de le
trouver devant elle, car il n’était jamais venu lui faire une visite.
Aussi se dit-elle en elle-même:—Hortense aurait-elle envie de
mon amoureux?... car la veille, elle avait appris, chez monsieur
Crevel, la rupture du mariage avec le conseiller à la cour royale.
—Comment, mon cousin, vous ici? Vous me venez voir pour
la première fois de votre vie, assurément ce n’est pas pour mes
beaux yeux?
—Beaux! c’est vrai, reprit le baron, tu as les plus beaux yeux
que j’aie vus...
—Pourquoi venez-vous? Tenez, me voilà honteuse de vous
recevoir dans un pareil taudis.
La première des deux pièces dont se composait l’appartement de
la cousine Bette, lui servait à la fois de salon, de salle à manger,
de cuisine et d’atelier. Les meubles étaient ceux des ménages d’ouvriers
aisés: des chaises en noyer foncées de paille, une petite
table à manger en noyer, une table à travailler, des gravures enluminées
dans des cadres en bois noirci, de petits rideaux de mousseline
aux fenêtres, une grande armoire en noyer, le carreau bien
frotté, bien reluisant de propreté, tout cela sans un grain de poussière,
mais plein de tons froids, un vrai tableau de Terburg où
rien ne manquait, pas même sa teinte grise, représenté par un
papier jadis bleuâtre et passé au ton de lin. Quant à la chambre,
personne n’y avait jamais pénétré.
Le baron embrassa tout, d’un coup d’œil, vit la signature de la
médiocrité dans chaque chose, depuis le poêle en fonte jusqu’aux
ustensiles de ménage, et il fut pris d’une nausée en se disant à lui-même:—Voilà
donc la vertu!
—Pourquoi je viens? répondit-il à haute voix. Tu es une fille
trop rusée pour ne pas finir par le deviner, et il vaut mieux te le
dire, s’écria-t-il en s’asseyant et regardant à travers la cour en entr’ouvrant
le rideau de mousseline plissée. Il y a dans la maison une
très-jolie femme...
—Madame Marneffe! Oh! j’y suis! dit-elle en comprenant tout.
Et Josépha?
—Hélas! cousine, il n’y a plus de Josépha... J’ai été mis à la
porte comme un laquais.
—Et vous voudriez?... demanda la cousine en regardant le
baron avec la dignité d’une prude qui s’offense un quart d’heure
trop tôt.
—Comme madame Marneffe est une femme très comme il
faut, la femme d’un employé, que tu peux la voir sans te compromettre,
reprit le baron, je voudrais te voir voisiner avec elle. Oh!
sois tranquille, elle aura les plus grands égards pour la cousine de
monsieur le directeur.
En ce moment, on entendit le frôlement d’une robe dans l’escalier,
accompagné par le bruit des pas d’une femme à brodequins
superfins. Le bruit cessa sur le palier. Après deux coups frappés à
la porte, madame Marneffe se montra.
—Pardonnez-moi, mademoiselle, cette irruption chez vous;
mais je ne vous ai point trouvée hier quand je suis venue vous faire
une visite; nous sommes voisines, et si j’avais su que vous étiez la
cousine de monsieur le Conseiller-d’État, il y a longtemps que je
vous aurais demandé votre protection auprès de lui. J’ai vu entrer
monsieur le directeur, et alors j’ai pris la liberté de venir, car mon
mari, monsieur le baron, m’a parlé d’un travail sur le personnel
qui sera soumis demain au ministre.
Elle avait l’air d’être émue, de palpiter; mais elle avait tout bonnement
monté l’escalier en courant.
—Vous n’avez pas besoin de faire la solliciteuse, belle dame,
répondit le baron, c’est à moi de vous demander la grâce de vous
voir.
—Eh! bien, si mademoiselle le trouve bon, venez? dit madame
Marneffe.
—Allez, mon cousin, je vais vous rejoindre, dit prudemment
la cousine Bette.
La Parisienne comptait tellement sur la visite et sur l’intelligence
de monsieur le directeur, qu’elle avait fait, non-seulement une
toilette appropriée à une pareille entrevue, mais encore une toilette
à son appartement. Dès le matin, on y avait mis des fleurs achetées
à crédit. Marneffe avait aidé sa femme à nettoyer les meubles, à
rendre du lustre aux plus petits objets, en savonnant, en brossant,
en époussetant tout. Valérie voulait se trouver dans un milieu plein
de fraîcheur afin de plaire à monsieur le directeur, et plaire assez
pour avoir le droit d’être cruelle, de lui tenir la dragée haute, comme
à un enfant, en employant les ressources de la tactique moderne.
Elle avait jugé Hulot. Laissez vingt-quatre heures à une Parisienne
aux abois, elle bouleverserait un ministère.
Cet homme de l’Empire, habitué au genre Empire, devait ignorer
absolument les façons de l’amour moderne. Les nouveaux
scrupules, les différentes conversations inventées depuis 1830, et
où la pauvre faible femme finit par se faire considérer comme la
victime des désirs de son amant, comme une sœur de charité qui
panse des blessures, comme un ange qui se dévoue. Ce nouvel art
d’aimer consomme énormément de paroles évangéliques à l’œuvre
du diable. La passion est un martyre. On aspire à l’idéal, à l’infini,
de part et d’autre l’on veut devenir meilleurs par l’amour. Toutes
ces belles phrases sont un prétexte à mettre encore plus d’ardeur
dans la pratique, plus de rage dans les chutes que par le passé. Cette
hypocrisie, le caractère de notre temps, a gangrené la galanterie. On
est deux anges, et l’on se comporte comme deux démons, si l’on
peut. L’amour n’avait pas le temps de s’analyser ainsi lui-même entre
deux campagnes, et, en 1809, il allait aussi vite que l’Empire,
en succès. Or, sous la Restauration, le bel Hulot, en redevenant
homme à femmes, avait d’abord consolé quelques anciennes amies
alors tombées, comme des astres éteints du firmament politique,
et de là, vieillard, il s’était laissé capturer par les Jenny Cadine et
les Josépha.
Madame Marneffe avait dressé ses batteries en apprenant les antécédents
du directeur, que son mari lui raconta longuement, après
quelques renseignements pris dans les bureaux. La comédie du sentiment
moderne pouvant avoir pour le baron le charme de la nouveauté,
le parti de Valérie était pris, et, disons-le, l’essai qu’elle fit
de sa puissance pendant cette matinée répondit à toutes ses espérances.
Grâce à ces manœuvres sentimentales, romanesques et
romantiques, Valérie obtint, sans avoir rien promis, la place de
sous-chef et la croix de la Légion-d’Honneur pour son mari.
Cette petite guerre n’alla pas sans des dîners au Rocher de Cancale,
sans des parties de spectacle, sans beaucoup de cadeaux en
mantilles, en écharpes, en robes, en bijoux. L’appartement de la
rue du Doyenné déplaisait, le baron complota d’en meubler un magnifiquement,
rue Vanneau, dans une charmante maison moderne.
Monsieur Marneffe obtint un congé de quinze jours, à prendre
dans un mois, pour aller régler des affaires d’intérêt dans son pays,
et une gratification. Il se promit de faire un petit voyage en Suisse
pour y étudier le beau sexe.
Si le baron Hulot s’occupa de sa protégée, il n’oublia pas son
protégé. Le ministre du commerce, le comte Popinot, aimait les
arts: il donna deux mille francs d’un exemplaire du groupe de
Samson, à la condition que le moule serait brisé, pour qu’il n’existât
que son Samson et celui de mademoiselle Hulot. Ce groupe excita
l’admiration d’un prince à qui l’on porta le modèle de la pendule
et qui la commanda; mais elle devait être unique, et il en offrit
trente mille francs. Les artistes consultés, au nombre desquels fut
Stidmann, déclarèrent que l’auteur de ces deux œuvres pouvait
faire une statue. Aussitôt, le maréchal prince de Wissembourg,
ministre de la guerre et président du comité de souscription pour
le monument du maréchal Montcornet, fit prendre une délibération
par laquelle l’exécution en était confiée à Steinbock. Le comte
de Rastignac, alors sous-secrétaire d’État, voulut une œuvre de
l’artiste dont la gloire surgissait aux acclamations de ses rivaux. Il
obtint de Steinbock le délicieux groupe des deux petits garçons
couronnant une petite fille, et il lui promit un atelier au Dépôt
des marbres du gouvernement, situé, comme on sait, au Gros-Caillou.
Ce fut le succès, mais le succès comme il vient à Paris, c’est-à-dire
fou, le succès à écraser les gens qui n’ont pas des épaules
et des reins à le porter, ce qui, par parenthèse, arrive souvent. On
parlait dans les journaux et dans les revues du comte Wenceslas
Steinbock, sans que lui ni mademoiselle Fischer en eussent le
moindre soupçon. Tous les jours, dès que mademoiselle Fischer
sortait pour dîner, Wenceslas allait chez la baronne. Il y passait une
ou deux heures, excepté le jour où la Bette venait chez sa cousine
Hulot. Cet état de choses dura pendant quelques jours.
Le baron sûr des qualités et de l’état civil du comte Steinbock,
la baronne heureuse de son caractère et de ses mœurs, Hortense
fière de son amour approuvé, de la gloire de son prétendu, n’hésitaient
plus à parler de ce mariage; enfin, l’artiste était au comble
du bonheur, quand une indiscrétion de madame Marneffe mit tout
en péril. Voici comment.
Lisbeth, que le baron Hulot désirait lier avec madame Marneffe
pour avoir un œil dans ce ménage, avait déjà dîné chez Valérie,
qui, de son côté, voulant avoir une oreille dans la famille Hulot,
caressait beaucoup la vieille fille. Valérie eut donc l’idée d’engager
mademoiselle Fischer à pendre la crémaillère du nouvel appartement
où elle devait s’installer. La vieille fille, heureuse de trouver
une maison de plus où aller dîner et captée par madame Marneffe,
l’avait prise en affection. De toutes les personnes avec lesquelles
elle s’était liée, aucune n’avait fait autant de frais pour elle.
En effet, madame Marneffe, toute aux petits soins pour mademoiselle
Fischer, se trouvait, pour ainsi dire, vis-à-vis d’elle ce
qu’était la cousine Bette vis-à-vis de la baronne, de monsieur Rivet,
de Crevel, de tous ceux enfin qui la recevaient à dîner. Les
Marneffe avaient surtout excité la commisération de la cousine Bette
en lui laissant voir la profonde détresse de leur ménage, et la vernissant,
comme toujours, des plus belles couleurs: des amis obligés
et ingrats, des maladies, une mère, madame Fortin, à qui l’on
avait caché sa détresse, et morte en se croyant toujours dans l’opulence,
grâce à des sacrifices plus qu’humains, etc.
—Pauvres gens! disait-elle à son cousin Hulot, vous avez bien
raison de vous intéresser à eux, ils le méritent bien, car ils sont si
courageux, si bons! Ils peuvent à peine vivre avec mille écus de
leur place de sous-chef, car ils ont fait des dettes depuis la mort
du maréchal Montcornet! C’est barbarie au gouvernement de vouloir
qu’un employé, qui a femme et enfants, vive dans Paris avec
deux mille quatre cents francs d’appointements.
Une jeune femme qui, pour elle, avait des semblants d’amitié,
qui lui disait tout en la consultant, la flattant et paraissant vouloir
se laisser conduire par elle, devint donc en peu de temps plus chère
à l’excentrique cousine Bette que tous ses parents.
De son côté, le baron, admirant dans madame Marneffe une
décence, une éducation, des manières, que ni Jenny Cadine, ni
Josépha, ni leurs amies ne lui avaient offertes, s’était épris pour
elle, en un mois, d’une passion de vieillard, passion insensée qui
semblait raisonnable. En effet, il n’apercevait là ni moquerie, ni
orgies, ni dépenses folles, ni dépravation, ni mépris des choses
sociales, ni cette indépendance absolue qui, chez l’actrice et
chez la cantatrice, avaient causé tous ses malheurs. Il échappait
également à cette rapacité de courtisane, comparable à la soif du
sable.
Madame Marneffe, devenue son amie et sa confidente, faisait
d’étranges façons pour accepter la moindre chose de lui.—Bon
pour les places, les gratifications, tout ce que vous pouvez nous
obtenir du gouvernement; mais ne commencez pas par déshonorer
la femme que vous dites aimer, disait Valérie, autrement je ne
vous croirai pas... Et j’aime à vous croire, ajoutait-elle avec une
œillade à la sainte Thérèse guignant le ciel.
A chaque présent, c’était un fort à emporter, une conscience à
violer. Le pauvre baron employait des stratagèmes pour offrir une
bagatelle, fort chère d’ailleurs, en s’applaudissant de rencontrer
enfin une vertu, de trouver la réalisation de ses rêves. Dans ce
ménage, primitif (disait-il), le baron était aussi dieu que chez lui.
Monsieur Marneffe paraissait être à mille lieues de croire que le
Jupiter de son ministère eût l’intention de descendre en pluie d’or
chez sa femme, et il se faisait le valet de son auguste chef.
Madame Marneffe, âgée de vingt-trois ans, bourgeoise pure et
timorée, fleur cachée dans la rue du Doyenné, devait ignorer les
dépravations et la démoralisation courtisanesques qui maintenant
causaient d’affreux dégoûts au baron, car il n’avait pas encore connu
les charmes de la vertu qui combat, et la craintive Valérie les lui
faisait savourer, comme dit la chanson, tout le long de la rivière.
Une fois la question ainsi posée entre Hector et Valérie, personne
ne s’étonnera d’apprendre que Valérie ait su d’Hector le secret du
prochain mariage du grand artiste Steinbock avec Hortense. Entre
un amant sans droits et une femme qui ne se décide pas facilement
à devenir une maîtresse, il se passe des luttes orales et morales où
la parole trahit souvent la pensée, de même que dans un assaut le
fleuret prend l’animation de l’épée du duel. L’homme le plus prudent
imite alors monsieur de Turenne. Le baron avait donc laissé
entrevoir toute la liberté d’action que le mariage de sa fille lui donnerait,
pour répondre à l’aimante Valérie, qui s’était plus d’une
fois écriée:—Je ne conçois pas qu’on fasse une faute pour un
homme qui ne serait pas tout à nous! Déjà le baron avait mille fois
juré que, depuis vingt-cinq ans, tout était fini entre madame
Hulot et lui.—On la dit si belle! répliquait madame Marneffe, je
veux des preuves.—Vous en aurez, dit le baron, heureux de ce
vouloir par lequel sa Valérie se compromettait.—Et comment?
Il faudrait ne jamais me quitter, avait répondu Valérie. Hector
avait alors été forcé de révéler ses projets en exécution rue Vanneau
pour démontrer à sa Valérie qu’il songeait à lui donner cette
moitié de la vie qui appartient à une femme légitime, en supposant
que le jour et la nuit partagent également l’existence des
gens civilisés. Il parla de quitter décemment sa femme en la laissant
seule, une fois que sa fille serait mariée. La baronne passerait
alors tout son temps chez Hortense et chez les jeunes Hulot, il était
sûr de l’obéissance de sa femme.—Dès lors, mon petit ange, ma
véritable vie, mon vrai ménage sera rue Vanneau.—Mon Dieu,
comme vous disposez de moi!... dit alors madame Marneffe. Et mon
mari?...—Cette guenille?—Le fait est qu’auprès de vous, c’est
cela... répondit-elle en riant.
Madame Marneffe eut une furieuse envie de voir le jeune comte
de Steinbock après en avoir appris l’histoire, peut-être en voulait-elle
obtenir quelque bijou, pendant qu’elle vivait encore sous le
même toit. Cette curiosité déplut tant au baron, que Valérie jura
de ne jamais regarder Wenceslas. Mais, après avoir fait récompenser
l’abandon de cette fantaisie par un petit service de thé complet en
vieux Sèvres, pâte tendre, elle garda son désir au fond de son cœur,
écrit comme sur un agenda. Donc, un jour qu’elle avait prié sa
cousine Bette de venir prendre ensemble leur café dans sa chambre,
elle la mit sur le chapitre de son amoureux, afin de savoir si
elle pourrait le voir sans danger.
—Ma petite, dit-elle, car elles se traitaient mutuellement de
ma petite, pourquoi ne m’avez-vous pas encore présenté votre
amoureux?... Savez-vous qu’il est en peu de temps devenu célèbre?
—Lui! célèbre?
—Mais on ne parle que de lui!...
—Ah! bah! s’écria Lisbeth.
—Il va faire la statue de mon père, et je lui serai bien utile
pour la réussite de son œuvre, car madame Montcornet ne peut
pas, comme moi, lui prêter une miniature de Sain, un chef-d’œuvre
fait en 1809, avant la campagne de Wagram, et donné à ma pauvre
mère, enfin un Montcornet jeune et beau...
Sain et Augustin tenaient à eux deux le sceptre de la peinture en
miniature sous l’Empire.
—Il va, dites-vous, ma petite, faire une statue?... demanda
Lisbeth.
—De neuf pieds, commandée par le Ministère de la Guerre.
Ah çà! d’où sortez-vous? je vous apprends ces nouvelles-là. Mais
le gouvernement va donner au comte de Steinbock un atelier et
un logement au Gros-Caillou, au Dépôt des marbres, votre Polonais
en sera peut-être le directeur, une place de deux mille francs,
une bague au doigt...
—Comment savez-vous tout cela, quand moi je ne le sais pas?
dit enfin Lisbeth en sortant de sa stupeur.
—Voyons, ma chère petite cousine Bette, dit gracieusement
madame Marneffe, êtes-vous susceptible d’une amitié dévouée, à
toute épreuve? Voulez-vous que nous soyons comme deux sœurs?
Voulez-vous me jurer de n’avoir pas plus de secrets pour moi que
je n’en aurai pour vous, d’être mon espion comme je serai le vôtre?...
Voulez-vous surtout me jurer que vous ne me vendrez jamais,
ni à mon mari, ni à monsieur Hulot, et que vous n’avouerez
jamais que c’est moi qui vous ai dit...
Madame Marneffe s’arrêta dans cette œuvre de picador, la cousine
Bette l’effraya. La physionomie de la Lorraine était devenue
terrible. Ses yeux noirs et pénétrants avaient la fixité de ceux des
tigres. Sa figure ressemblait à celles que nous supposons aux pythonisses,
elle serrait ses dents pour les empêcher de claquer, et
une affreuse convulsion faisait trembler ses membres. Elle avait
glissé sa main crochue entre son bonnet et ses cheveux pour les empoigner
et soutenir sa tête, devenue trop lourde; elle brûlait! La
fumée de l’incendie qui la ravageait semblait passer par ses rides
comme par autant de crevasses labourées par une éruption volcanique.
Ce fut un spectacle sublime.
—Eh bien! pourquoi vous arrêtez-vous? dit-elle d’une voix
creuse, je serai pour vous tout ce que j’étais pour lui. Oh! je lui
aurais donné tout mon sang...
—Vous l’aimez donc?...
—Comme s’il était mon enfant!...
—Eh bien! reprit madame Marneffe en respirant à l’aise, puisque
vous ne l’aimez que comme ça, vous allez être bien heureuse,
car vous le voulez heureux?
Lisbeth répondit par un signe de tête rapide comme celui d’une
folle.
—Il épouse dans un mois votre petite cousine.
—Hortense? cria la vieille fille en se frappant le front et en se
levant.
—Ah çà! vous l’aimez donc ce jeune homme? demanda madame
Marneffe.
—Ma petite, c’est entre nous à la vie à la mort, dit mademoiselle
Fischer. Oui, si vous avez des attachements, ils me seront
sacrés. Enfin, vos vices deviendront pour moi des vertus, car j’en
aurai besoin, moi, de vos vices!
—Vous viviez donc avec lui? s’écria Valérie.
—Non, je voulais être sa mère...
—Ah! je n’y comprends plus rien, reprit Valérie, car alors
vous n’êtes pas jouée ni trompée, et vous devez être bien heureuse
de lui voir faire un beau mariage, le voilà lancé. D’ailleurs, tout
est bien fini pour vous, allez. Notre artiste va tous les jours chez
madame Hulot, dès que vous sortez pour dîner...
—Adeline! se dit Lisbeth. Oh! Adeline, tu me le payeras, je te
rendrai plus laide que moi!...
—Mais vous voilà pâle comme une morte! reprit Valérie. Il y a
donc quelque chose?... Oh! suis-je bête! la mère et la fille doivent
se douter que vous mettriez des obstacles à cet amour, puisqu’ils
se cachent de vous, s’écria madame Marneffe; mais, si vous ne
viviez pas avec le jeune homme, tout cela, ma petite, est pour moi
plus obscur que le cœur de mon mari...
—Oh! vous ne savez pas, vous, reprit Lisbeth, vous ne savez
pas ce que c’est que cette manigance-là! c’est le dernier coup qui
tue! En ai-je reçu des meurtrissures à l’âme! Vous ignorez que
depuis l’âge où l’on sent, j’ai été immolée à Adeline! On me donnait
des coups, et on lui faisait des caresses! J’allais mise comme
un souillon, et elle était vêtue comme une dame. Je piochais le
jardin, j’épluchais les légumes, et elle ses dix doigts ne se remuaient
que pour arranger des chiffons!... Elle a épousé le baron, elle est
venue briller à la cour de l’Empereur, et je suis restée jusqu’en
1809 dans mon village, attendant un parti sortable, pendant quatre
ans; ils m’en ont tirée, mais pour me faire ouvrière et pour me
proposer des employés, des capitaines qui ressemblaient à des
portiers!... J’ai eu pendant vingt-six ans tous leurs restes... Et
voilà que, comme dans l’Ancien Testament, le pauvre possède un
seul agneau qui fait son bonheur, et le riche qui a des troupeaux
envie la brebis du pauvre et la lui dérobe!... sans le prévenir, sans
la lui demander. Adeline me filoute mon bonheur! Adeline!... Adeline,
je te verrai dans la boue et plus bas que moi! Hortense, que
j’aimais, m’a trompée... Le baron... non, cela n’est pas possible.
Voyons, redites-moi les choses qui là-dedans peuvent être vraies?
—Calmez-vous, ma petite...
—Valérie, mon cher ange, je vais me calmer, répondit cette
fille bizarre en s’asseyant. Une seule chose peut me rendre la raison:
donnez-moi une preuve!...
—Mais votre cousine Hortense possède le groupe de Samson
dont voici la lithographie publiée par une Revue; elle l’a payé de
ses économies, et c’est le baron qui, dans l’intérêt de son futur
gendre, le lance et obtient tout.
—De l’eau!... de l’eau! demanda Lisbeth après avoir jeté les
yeux sur la lithographie au bas de laquelle elle lut: groupe appartenant
à mademoiselle Hulot d’Ervy. De l’eau! ma tête
brûle, je deviens folle!...
Madame Marneffe apporta de l’eau, la vieille fille ôta son bonnet,
défit ses noirs cheveux, et se mit la tête dans la cuvette que lui
tint sa nouvelle amie; elle s’y trempa le front à plusieurs reprises,
et arrêta l’inflammation commencée. Après cette immersion, elle
retrouva tout son empire sur elle-même.
—Pas un mot, dit-elle à madame Marneffe en s’essuyant, pas
un mot de tout ceci... Voyez!... je suis tranquille, et tout est oublié,
je pense à bien autre chose!
—Elle sera demain à Charenton, c’est sûr, se dit madame Marneffe
en regardant la Lorraine.
—Que faire? reprit Lisbeth. Voyez-vous, mon petit ange, il
faut se taire, courber la tête, et aller à la tombe, comme l’eau va
droit à la rivière. Que tenterais-je? Je voudrais réduire tout ce
monde, Adeline, sa fille, le baron en poussière. Mais que peut une
parente pauvre contre toute une famille riche?... Ce serait l’histoire
du pot de terre contre le pot de fer.
—Oui, vous avez raison, répondit Valérie, il faut seulement
s’occuper de tirer le plus de foin à soi du râtelier. Voilà la vie à
Paris.
—Et, dit Lisbeth, je mourrai promptement, allez, si je perds
cet enfant à qui je croyais toujours servir de mère, avec qui je
comptais vivre toute ma vie...
Elle eut des larmes dans les yeux, et s’arrêta. Cette sensibilité
chez cette fille de soufre et de feu fit frissonner madame Marneffe.
—Eh bien! je vous trouve, dit-elle en prenant la main de Valérie,
c’est une consolation dans ce grand malheur... Nous nous
aimerons bien, et pourquoi nous quitterions-nous? je n’irai jamais
sur vos brisées. On ne m’aimera jamais, moi!... tous ceux qui
voulaient de moi, m’épousaient à cause de la protection de mon
cousin... Avoir de l’énergie à escalader le Paradis, et l’employer à
se procurer du pain, de l’eau, des guenilles et une mansarde! Ah!
c’est là, ma petite, un martyre! J’y ai séché.
Elle s’arrêta brusquement et plongea dans les yeux bleus de madame
Marneffe un regard noir qui traversa l’âme de cette jolie
femme, comme la lame d’un poignard lui eût traversé le cœur.
—Et pourquoi parler? s’écria-t-elle en s’adressant un reproche
à elle-même. Ah! je n’en ai jamais tant dit, allez!... La triche en
reviendra à son maître!... ajouta-t-elle après une pause, en
employant une expression du langage enfantin. Comme vous dites
sagement: aiguisons nos dents et tirons du râtelier le plus de foin
possible.
—Vous avez raison, dit madame Marneffe que cette crise effrayait
et qui ne se souvenait plus d’avoir émis cet apophthegme.
Je vous crois dans le vrai, ma petite. Allez, la vie n’est déjà pas
si longue, il faut en tirer parti tant qu’on peut, et employer les
autres à son plaisir... J’en suis arrivée là, moi, si jeune! J’ai été
élevée en enfant gâté, mon père s’est marié par ambition et m’a
presque oubliée, après avoir fait de moi son idole, après m’avoir
élevée comme la fille d’une reine! Ma pauvre mère, qui me berçait
des plus beaux rêves, est morte de chagrin en me voyant épouser
un petit employé à douze cents francs, vieux et froid libertin à
trente-neuf ans, corrompu comme un bagne, et qui ne voyait en
moi que ce qu’on voyait en vous, un instrument de fortune!...
Eh bien! j’ai fini par trouver que cet homme infâme est le meilleur
des maris. En me préférant les sales guenons du coin de la
rue, il me laisse libre. S’il prend tous ses appointements pour lui,
jamais il ne me demande compte de la manière dont je me fais des
revenus...
A son tour elle s’arrêta, comme une femme qui se sent entraînée
par le torrent de la confidence, et frappée de l’attention que lui
prêtait Lisbeth, elle jugea nécessaire de s’assurer d’elle avant de
lui livrer ses derniers secrets.
—Voyez, ma petite, quelle est ma confiance en vous!... reprit
madame Marneffe à qui Lisbeth répondit par un signe excessivement
rassurant.
On jure souvent par les yeux et par un mouvement de tête plus
solennellement qu’à la cour d’assises.
—J’ai tous les dehors de l’honnêteté, reprit madame Marneffe
en posant sa main sur la main de Lisbeth comme pour en accepter
la foi, je suis une femme mariée et je suis ma maîtresse, à tel
point que le matin, en partant au Ministère, s’il prend fantaisie à
Marneffe de me dire adieu et qu’il trouve la porte de ma chambre
fermée, il s’en va tout tranquillement. Il aime son enfant moins
que je n’aime un des enfants en marbre qui jouent au pied d’un
des deux fleuves aux Tuileries. Si je ne viens pas dîner, il dîne
très-bien avec la bonne, car la bonne est toute à monsieur, et, tous
les soirs, après le dîner, il sort pour ne rentrer qu’à minuit ou une
heure. Malheureusement, depuis un an, me voilà sans femme de
chambre, ce qui veut dire que, depuis un an, je suis veuve... Je
n’ai eu qu’une passion, un bonheur... c’était un riche Brésilien
parti depuis un an, ma seule faute! Il est allé vendre ses biens,
tout réaliser pour pouvoir s’établir en France. Que trouvera-t-il de
sa Valérie? un fumier. Bah! ce sera sa faute et non la mienne,
pourquoi tarde-t-il tant à revenir? Peut-être aussi aura-t-il fait
naufrage, comme ma vertu.
—Adieu, ma petite, dit brusquement Lisbeth, nous ne nous
quitterons plus jamais. Je vous aime, je vous estime, je suis à vous!
Mon cousin me tourmente pour que j’aille loger dans votre future
maison, rue Vanneau, je ne le voulais pas, car j’ai bien deviné la
raison de cette nouvelle bonté...
—Tiens, vous m’auriez surveillée, je le sais bien, dit madame
Marneffe.
—C’est bien là la raison de sa générosité, répliqua Lisbeth. A
Paris, la moitié des bienfaits sont des spéculations, comme la
moitié des ingratitudes sont des vengeances!... Avec une parente
pauvre, on agit comme avec les rats à qui l’on présente un morceau
de lard. J’accepterai l’offre du baron, car cette maison m’est
devenue odieuse. Ah! çà, nous avons assez d’esprit toutes les deux
pour savoir taire ce qui nous nuirait, et dire ce qui doit être dit;
ainsi, pas d’indiscrétion, et une amitié...
—A toute épreuve... s’écria joyeusement madame Marneffe,
heureuse d’avoir un porte-respect, un confident, une espèce de
tante honnête. Écoutez! le baron fait bien les choses, rue Vanneau...
—Je crois bien, reprit Lisbeth, il en est à trente mille francs!
je ne sais où il les a pris, par exemple, car Josépha, la cantatrice,
l’avait saigné à blanc. Oh! vous êtes bien tombée, ajouta-t-elle. Le
baron volerait pour celle qui tient son cœur entre deux petites
mains blanches et satinées comme les vôtres.
—Eh bien! reprit madame Marneffe avec la sécurité des filles qui
n’est que l’insouciance, ma petite, dites donc, prenez de ce ménage-ci
tout ce qui pourra vous aller pour votre nouveau logement...
cette commode, cette armoire à glaces, ce tapis, la tenture...
Les yeux de Lisbeth se dilatèrent par l’effet d’une joie insensée,
elle n’osait croire à un pareil cadeau.
—Vous faites plus pour moi dans un moment que mes parents
riches en trente ans!... s’écria-t-elle. Ils ne se sont jamais demandé
si j’avais des meubles! A sa première visite, il y a quelques semaines,
le baron a fait une grimace de riche à l’aspect de ma misère...
Eh bien! merci, ma petite, je vous revaudrai cela, vous
verrez plus tard comment!
Valérie accompagna sa cousine Bette jusque sur le palier, où les
deux femmes s’embrassèrent.
—Comme elle pue la fourmi!... se dit la jolie femme quand elle
fut seule, je ne l’embrasserai pas souvent, ma cousine! Cependant,
prenons garde, il faut la ménager, elle me sera bien utile, elle me
fera faire fortune.
En vraie créole de Paris, madame Marneffe abhorrait la peine,
elle avait la nonchalance des chattes qui ne courent et ne s’élancent
que forcées par la nécessité. Pour elle, la vie devait être tout
plaisir, et le plaisir devait être sans difficultés. Elle aimait les
fleurs, pourvu qu’on les lui fît venir chez elle. Elle ne concevait
pas une partie de spectacle, sans une bonne loge toute à elle, et
une voiture pour s’y rendre. Ces goûts de courtisane, Valérie les
tenait de sa mère, comblée par le général Montcornet pendant les
séjours qu’il faisait à Paris, et qui, pendant vingt ans, avait vu tout
le monde à ses pieds; qui, gaspilleuse, avait tout dissipé, tout
mangé dans cette vie luxueuse dont le programme est perdu depuis
la chute de Napoléon. Les grands de l’Empire ont égalé, dans leurs
folies, les grands seigneurs d’autrefois. Sous la Restauration, la
noblesse s’est toujours souvenue d’avoir été battue et volée; aussi,
mettant à part deux ou trois exceptions, est-elle devenue économe,
sage, prévoyante, enfin bourgeoise et sans grandeur. Depuis, 1830
a consommé l’œuvre de 1793. En France, désormais, on aura de
grands noms, mais plus de grandes maisons, à moins de changements
politiques, difficiles à prévoir. Tout y prend le cachet de la
personnalité. La fortune des plus sages est viagère. On y a détruit
la Famille.
La puissante étreinte de la Misère qui mordait au sang Valérie
le jour où, selon l’expression de Marneffe, elle avait fait Hulot,
avait décidé cette jeune femme à prendre sa beauté pour moyen de
fortune. Aussi, depuis quelques jours éprouvait-elle le besoin
d’avoir auprès d’elle, à l’instar de sa mère, une amie dévouée à
qui l’on confie ce qu’on doit cacher à une femme de chambre, et
qui peut agir, aller, venir, penser pour nous, une âme damnée enfin,
consentant à un partage inégal de la vie. Or, elle avait deviné,
tout aussi bien que Lisbeth, les intentions dans lesquelles
le baron voulait la lier avec la cousine Bette. Conseillée par la redoutable
intelligence de la créole parisienne qui passe ses heures
étendue sur un divan, à promener la lanterne de son observation
dans tous les coins obscurs des âmes, des sentiments et des
intrigues, elle avait inventé de se faire un complice de l’espion.
Probablement cette terrible indiscrétion était préméditée; elle
avait reconnu le vrai caractère de cette ardente fille, passionnée à
vide, et voulait se l’attacher. Aussi cette conversation ressemblait-elle
à la pierre que le voyageur jette dans un gouffre pour s’en démontrer
physiquement la profondeur. Et madame Marneffe avait
eu peur en trouvant tout à la fois un Iago et un Richard III, dans
cette fille en apparence si faible, si humble et si peu redoutable.
En un instant, la cousine Bette était redevenue elle-même. En
un instant, ce caractère de Corse et de Sauvage, ayant brisé les
faibles attaches qui le courbaient, avait repris sa menaçante hauteur,
comme un arbre s’échappe des mains de l’enfant qui l’a plié
jusqu’à lui pour y voler des fruits verts.
Pour quiconque observe le monde social, ce sera toujours un objet
d’admiration que la plénitude, la perfection et la rapidité des
conceptions chez les natures vierges.
La Virginité, comme toutes les monstruosités, a des richesses
spéciales, des grandeurs absorbantes. La vie, dont les forces sont
économisées, a pris chez l’individu vierge une qualité de résistance
et de durée incalculable. Le cerveau s’est enrichi dans l’ensemble
de ses facultés réservées. Lorsque les gens chastes ont besoin de
leur corps ou de leur âme, qu’ils recourent à l’action ou à la
pensée, ils trouvent alors de l’acier dans leurs muscles ou de la
science infuse dans leur intelligence, une force diabolique ou la
magie noire de la Volonté.
Sous ce rapport, la vierge Marie, en ne la considérant pour un
moment que comme un symbole, efface par sa grandeur tous les
types indous, égyptiens et grecs. La Virginité, mère des grandes
choses, magna parens rerum, tient dans ses belles mains blanches
la clef des mondes supérieurs. Enfin, cette grandiose et terrible
exception mérite tous les honneurs que lui décerne l’église catholique.
En un moment donc la cousine Bette devint le Mohican dont les
piéges sont inévitables, dont la dissimulation est impénétrable,
dont la décision rapide est fondée sur la perfection inouïe des organes.
Elle fut la Haine et la Vengeance sans transaction, comme
elles sont en Italie, en Espagne et en Orient. Ces deux sentiments,
qui sont doublés de l’Amitié, de l’Amour poussés jusqu’à l’absolu,
ne sont connus que dans les pays baignés de soleil. Mais Lisbeth
fut surtout fille de la Lorraine, c’est-à-dire résolue à tromper.
Elle ne prit pas volontiers cette dernière partie de son rôle; elle
fit une singulière tentative, due à son ignorance profonde. Elle imagina
que la prison était ce que les enfants l’imaginent tous, elle
confondit la mise au secret avec l’emprisonnement. La mise au
secret est le superlatif de l’emprisonnement, et ce superlatif est le
privilége de la justice criminelle.
En sortant de chez madame Marneffe, Lisbeth courut chez monsieur
Rivet, et le trouva dans son cabinet.
—Eh bien! mon bon monsieur Rivet, lui dit-elle après avoir
mis le verrou à la porte du cabinet, vous aviez raison, les Polonais!...
c’est de la canaille... tous gens sans foi ni loi.
—Des gens qui veulent mettre l’Europe en feu, dit le pacifique
Rivet, ruiner tous les commerces et les commerçants pour une
patrie qui, dit-on, est tout marais, pleine d’affreux Juifs, sans
compter les Cosaques et les Paysans, espèces de bêtes féroces
classées à tort dans le genre humain. Ces Polonais méconnaissent
le temps actuel. Nous ne sommes plus des Barbares! La guerre
s’en va, ma chère demoiselle, elle s’en est allée avec les Rois. Notre
temps est le triomphe du commerce, de l’industrie et de la
sagesse bourgeoise qui ont créé la Hollande. Oui, dit-il en s’animant,
nous sommes dans une époque où les peuples doivent tout
obtenir par le développement légal de leurs libertés, et par le jeu
pacifique des institutions constitutionnelles; voilà ce que les Polonais
ignorent, et j’espère... Vous dites, ma belle? ajouta-t-il en
s’interrompant et voyant, à l’air de son ouvrière, que la haute politique
était hors de sa compréhension.
—Voici le dossier, répliqua Bette; si je ne veux pas perdre mes
trois mille deux cent dix francs, il faut mettre ce scélérat en prison...
—Ah! je vous l’avais bien dit! s’écria l’oracle du quartier Saint-Denis.
La maison Rivet, successeur de Pons frères, était toujours restée
rue des Mauvaises-Paroles, dans l’ancien hôtel de Langeais, bâti
par cette illustre maison au temps où les grands seigneurs se groupaient
autour du Louvre.
—Aussi, vous ai-je donné des bénédictions en venant ici!...
répondit Lisbeth.
—S’il peut ne se douter de rien, il sera coffré dès quatre heures
du matin, dit le juge en consultant son Almanach pour vérifier le
lever du soleil; mais après-demain seulement, car on ne peut pas
l’emprisonner sans l’avoir prévenu qu’on veut l’arrêter par un commandement
avec dénonciation de la contrainte par corps. Ainsi...
—Quelle bête de loi, dit la cousine Bette, car le débiteur se
sauve.
—Il en a bien le droit, répliqua le juge en souriant. Aussi,
tenez, voici comment...
—Quant à cela, je prendrai le papier, dit la Bette en interrompant
le Consul, je le lui remettrai en lui disant que j’ai été forcée
de faire de l’argent et que mon prêteur a exigé cette formalité. Je
connais mon Polonais, il ne dépliera seulement pas le papier, il en
allumera sa pipe!
—Ah! pas mal! pas mal! mademoiselle Fischer. Eh bien! soyez
tranquille, l’affaire sera bâclée. Mais, un instant! ce n’est pas le
tout que de coffrer un homme, on ne se passe ce luxe judiciaire
que pour toucher son argent. Par qui serez-vous payée?
—Par ceux qui lui donnent de l’argent.
—Ah! oui, j’oubliais que le ministre de la Guerre l’a chargé du
monument érigé à l’un de nos clients. Ah! la maison a fourni bien
des uniformes au général Montcornet, il les noircissait promptement
à la fumée des canons, celui-là! Quel brave! et il payait recta!
Un maréchal de France a pu sauver l’Empereur ou son pays, il
payait recta sera toujours son plus bel éloge dans la bouche d’un
commerçant.
—Eh bien! à samedi, monsieur Rivet, vous aurez vos glands
plats. A propos, je quitte la rue du Doyenné, je vais demeurer
rue Vanneau.
—Vous faites bien, je vous voyais avec peine dans ce trou qui,
malgré ma répugnance pour tout ce qui ressemble à de l’Opposition,
déshonore, j’ose le dire, oui! déshonore le Louvre et la place du
Carrousel. J’adore Louis-Philippe, c’est mon idole, il est la représentation
auguste, exacte de la classe sur laquelle il a fondé sa dynastie,
et je n’oublierai jamais ce qu’il a fait pour la passementerie
en rétablissant la garde nationale...
—Quand je vous entends parler ainsi, dit Lisbeth, je me demande
pourquoi vous n’êtes pas député.
—On craint mon attachement à la dynastie, répondit Rivet, mes
ennemis politiques sont ceux du roi, ah! c’est un noble caractère,
une belle famille; enfin, reprit-il en continuant son argumentation,
c’est notre idéal: des mœurs, de l’économie, tout! Mais la finition
du Louvre est une des conditions auxquelles nous avons donné
la couronne, et la liste civile, à qui l’on n’a pas fixé de terme, j’en
conviens, nous laisse le cœur de Paris dans un état navrant... C’est
parce que je suis juste-milieu que je voudrais voir le juste-milieu
de Paris dans un autre état. Votre quartier fait frémir. On vous y
aurait assassiné un jour ou l’autre... Eh bien! voilà votre monsieur
Crevel nommé chef de bataillon de sa légion, j’espère que
c’est nous qui lui fournirons sa grosse épaulette.
—J’y dîne aujourd’hui, je vous l’enverrai.
Lisbeth crut avoir à elle son Livonien en se flattant de couper
toutes les communications entre le monde et lui. Ne travaillant plus,
l’artiste serait oublié comme un homme enterré dans un caveau,
où seule elle irait le voir. Elle eut ainsi deux jours de bonheur, car
elle espéra donner des coups mortels à la baronne et à sa fille.
Pour se rendre chez monsieur Crevel, qui demeurait rue des
Saussayes, elle prit par le pont du Carrousel, le quai Voltaire, le quai
d’Orsay, la rue Belle-Chasse, la rue de l’Université, le pont de la
Concorde et l’avenue de Marigny. Cette route illogique était tracée
par la logique des passions, toujours excessivement ennemie des
jambes. La cousine Bette, tant qu’elle fut sur les quais, regarda la
rive droite de la Seine en allant avec une grande lenteur. Son calcul
était juste. Elle avait laissé Wenceslas s’habillant, elle pensait qu’aussitôt
délivré d’elle, l’amoureux irait chez la baronne par le chemin
le plus court. En effet, au moment où elle longeait le parapet du
quai Voltaire en dévorant la rivière, et marchant en idée sur l’autre
rive, elle reconnut l’artiste dès qu’il déboucha par le guichet
des Tuileries pour gagner le pont Royal. Elle rejoignit là son infidèle
et put le suivre sans être vue par lui, car les amoureux se retournent
rarement; elle l’accompagna jusqu’à la maison de madame
Hulot, où elle le vit entrer comme un homme habitué d’y venir.
Cette dernière preuve qui confirmait les confidences de madame
Marneffe, mit Lisbeth hors d’elle. Elle arriva chez le chef de bataillon
nouvellement élu dans cet état d’irritation mentale qui fait
commettre les meurtres, et trouva le père Crevel attendant ses enfants,
monsieur et madame Hulot jeunes, dans son salon.
Mais Célestin Crevel est le représentant si naïf et si vrai du parvenu
parisien, qu’il est difficile d’entrer sans cérémonie chez cet
heureux successeur de César Birotteau. Célestin Crevel est à lui
seul tout un monde, aussi mérite-t-il, plus que Rivet, les honneurs
de la palette, à cause de son importance dans ce drame domestique.
Avez-vous remarqué comme, dans l’enfance, ou dans les commencements
de la vie sociale, nous nous créons de nos propres
mains un modèle à notre insu, souvent? Ainsi le commis d’une
maison de banque rêve, en entrant dans le salon de son patron, de
posséder un salon pareil. S’il fait fortune, ce ne sera pas, vingt ans
plus tard, le luxe alors à la mode qu’il intronisera chez lui, mais
le luxe arriéré qui le fascinait jadis. On ne sait pas toutes les sottises
qui sont dues à cette jalousie rétrospective, de même qu’on
ignore toutes les folies dues à ces rivalités secrètes qui poussent les
hommes à imiter le type qu’ils se sont donné, à consumer leurs
forces pour être un clair de lune. Crevel fut adjoint parce que son
patron avait été adjoint, il était chef de bataillon parce qu’il avait
eu envie des épaulettes de César Birotteau. Aussi, frappé des merveilles
réalisées par l’architecte Grindot, au moment où la fortune
avait mis son patron en haut de la roue, Crevel, comme il le disait
dans son langage, n’en avait fait ni eune ni deusse, quand il
s’était agi de décorer son appartement: il s’était adressé, les yeux
fermés et la bourse ouverte, à Grindot, architecte alors tout à fait
oublié. On ne sait pas combien de temps vont encore les gloires
éteintes, soutenues par les admirations arriérées.
Grindot avait recommencé là pour la millième fois son salon blanc
et or, tendu de damas rouge. Le meuble en bois de palissandre
sculpté comme on sculpte les ouvrages courants, sans finesse, avait
donné pour la fabrique parisienne un juste orgueil à la province,
lors de l’Exposition des produits de l’Industrie. Les flambeaux, les
bras, le garde-cendre, le lustre, la pendule appartenaient au genre
rocaille. La table ronde, immobile au milieu du salon, offrait un
marbre incrusté de tous les marbres italiens et antiques venus de
Rome, où se fabriquent ces espèces de cartes minéralogiques semblables
à des échantillons de tailleurs, qui faisait périodiquement
l’admiration de tous les bourgeois que recevait Crevel. Les portraits
de feu madame Crevel, de Crevel, de sa fille et de son gendre, dus
au pinceau de Pierre Grassou, le peintre en renom dans la bourgeoisie,
à qui Crevel devait le ridicule de son attitude byronienne,
garnissaient les parois, mis tous les quatre en pendants. Les bordures,
payées mille francs pièce, s’harmoniaient bien à toute cette
richesse de café qui, certes, eût fait hausser les épaules à un véritable
artiste.
Jamais l’or n’a perdu la plus petite occasion de se montrer stupide.
On compterait aujourd’hui dix Venise dans Paris, si les commerçants
retirés avaient eu cet instinct des grandes choses qui distingue
les Italiens. De nos jours encore, un négociant milanais lègue
très-bien cinq cent mille francs au Duomo pour la dorure de la
Vierge colossale qui en couronne la coupole. Canova ordonne, dans
son testament, à son frère, de bâtir une église de quatre millions,
et le frère y ajoute quelque chose du sien. Un bourgeois de Paris
(et tous ont, comme Rivet, un amour au cœur pour leur Paris)
penserait-il jamais à faire élever les clochers qui manquent aux
tours de Notre-Dame? Or, comptez les sommes recueillies par l’État
en successions sans héritiers. On aurait achevé tous les embellissements
de Paris avec le prix des sottises en carton-pierre, en pâtes
dorées, en fausses sculptures consommées depuis quinze ans par les
individus du genre Crevel.
Au bout de ce salon se trouvait un magnifique cabinet meublé
de tables et d’armoires en imitation de Boulle.
La chambre à coucher, tout en perse, donnait également dans le
salon. L’acajou dans toute sa gloire infestait la salle à manger, où
des vues de Suisse, richement encadrées, ornaient des panneaux.
Le père Crevel, qui rêvait un voyage en Suisse, tenait à posséder
ce pays en peinture, jusqu’au moment où il irait le voir en réalité.
Crevel, ancien adjoint, décoré, garde national, avait, comme
on le voit, reproduit fidèlement toutes les grandeurs, même mobilières,
de son infortuné prédécesseur. Là où, sous la Restauration,
l’un était tombé, celui-ci tout à fait oublié s’était élevé, non par
un singulier jeu de fortune, mais par la force des choses. Dans les
révolutions comme dans les tempêtes maritimes, les valeurs solides
vont à fond, le flot met les choses légères à fleur d’eau. César Birotteau,
royaliste et en faveur, envié, devint le point de mire de l’Opposition
bourgeoise, tandis que la triomphante bourgeoisie se représentait
elle-même dans Crevel.
Cet appartement, de mille écus de loyer, qui regorgeait de toutes
les belles choses vulgaires que procure l’argent, prenait le premier
étage d’un ancien hôtel, entre cour et jardin. Tout s’y trouvait
conservé comme des coléoptères chez un entomologiste, car Crevel
y demeurait très-peu.
Ce local somptueux constituait le domicile légal de l’ambitieux
bourgeois. Servi là par une cuisinière et par un valet de chambre, il
louait deux domestiques de supplément et faisait venir son dîner
d’apparat de chez Chevet, quand il festoyait des amis politiques,
des gens à éblouir, ou quand il recevait sa famille. Le siége de la
véritable existence de Crevel, autrefois rue Notre-Dame-de-Lorette,
chez mademoiselle Héloïse Brisetout, était transféré, comme on l’a
vu, rue Chauchat. Tous les matins, l’ancien négociant (tous les
bourgeois retirés s’intitulent ancien négociant) passait deux
heures rue des Saussayes pour y vaquer à ses affaires, et donnait
le reste du temps à Zaïre, ce qui tourmentait beaucoup Zaïre.
Orosmane-Crevel avait un marché ferme avec mademoiselle Héloïse;
elle lui devait pour cinq cents francs de bonheur, tous les
mois, sans reports. Crevel payait d’ailleurs son dîner et tous les extra.
Ce contrat à primes, car il faisait beaucoup de présents, paraissait
économique à l’ex-amant de la célèbre cantatrice. Il disait à ce
sujet aux négociants veufs, aimant trop leurs filles, qu’il valait
mieux avoir des chevaux loués au mois qu’une écurie à soi. Néanmoins,
si l’on se rappelle la confidence du portier de la rue Chauchat
au baron, Crevel n’évitait ni le cocher ni le groom.
Crevel avait, comme on le voit, fait tourner son amour excessif
pour sa fille au profit de ses plaisirs. L’immoralité de sa situation
était justifiée par des raisons de haute morale. Puis l’ancien parfumeur
tirait de cette vie (vie nécessaire, vie débraillée, Régence,
Pompadour, maréchal de Richelieu, etc.), un vernis de supériorité.
Crevel se posait en homme à vues larges, en grand seigneur au
petit pied, en homme généreux, sans étroitesse dans les idées, le
tout à raison d’environ douze à quinze cents francs par mois. Ce
n’était pas l’effet d’une hypocrisie politique, mais un effet de vanité
bourgeoise qui néanmoins arrivait au même résultat. A la Bourse,
Crevel passait pour être supérieur à son époque et surtout pour un
bon vivant.
En ceci, Crevel croyait avoir dépassé son bonhomme Birotteau
de cent coudées.
—Eh bien! s’écria Crevel en entrant en colère à l’aspect de la
cousine Bette, c’est donc vous qui mariez mademoiselle Hulot avec
un jeune comte que vous avez élevé pour elle à la brochette?...
—On dirait que cela vous contrarie? répondit Lisbeth en arrêtant
sur Crevel un œil pénétrant. Quel intérêt avez-vous donc à
empêcher ma cousine de se marier? car vous avez fait manquer,
m’a-t-on dit, son mariage avec le fils de monsieur Lebas...
—Vous êtes une bonne fille, bien discrète, reprit le père Crevel.
Eh bien! croyez-vous que je pardonnerai jamais à monsieur Hulot
le crime de m’avoir enlevé Josépha?... surtout pour faire d’une
honnête créature, que j’aurais fini par épouser dans mes vieux
jours, une vaurienne, une saltimbanque, une fille d’Opéra... Non,
non! jamais.
—C’est un bonhomme cependant monsieur Hulot, dit la cousine
Bette.
—Aimable!... très-aimable, trop aimable, reprit Crevel, je ne
lui veux pas de mal; mais je désire prendre ma revanche, et je la
prendrai. C’est mon idée fixe!
—Serait-ce à cause de cette envie-là que vous ne venez plus chez
madame Hulot?
—Peut-être...
—Ah! vous faisiez donc la cour à ma cousine? dit Lisbeth en
souriant, je m’en doutais.
—Et elle m’a traité comme un chien, pis que cela, comme un
laquais; je dirai mieux: comme un détenu politique. Mais je réussirai,
dit-il en fermant le poing et en s’en frappant le front.
—Pauvre homme, ce serait affreux de trouver sa femme en
fraude, après avoir été renvoyé par sa maîtresse!...
—Josépha! s’écria Crevel, Josépha l’aurait quitté, renvoyé,
chassé! Bravo! Josépha. Josépha! tu m’as vengé! je t’enverrai
deux perles pour mettre à tes oreilles, mon ex-biche!... Je ne sais
rien de cela, car, après vous avoir vue le lendemain du jour où la
belle Adeline m’a prié encore une fois de passer la porte, je suis
allé chez les Lebas, à Corbeil, d’où je reviens. Héloïse a fait le
diable pour m’envoyer à la campagne, et j’ai su la raison de ses
menées: elle voulait pendre, et sans moi, la crémaillère rue Chauchat,
avec des artistes, des cabotins, des gens de lettres... J’ai été
joué! Je pardonnerai, car Héloïse m’amuse. C’est une Déjazet inédite.
Comme elle est drôle, cette fille-là! voici le billet que j’ai
trouvé hier au soir:
«Mon bon vieux, j’ai dressé ma tente rue Chauchat.
J’ai pris la précaution de faire essuyer les plâtres par
des amis. Tout va bien. Venez quand vous voudrez, monsieur.
Agar attend son Abraham.»
Héloïse me dira des nouvelles, car elle sait sa Bohême sur le
bout du doigt.
—Mais mon cousin a très-bien pris ce désagrément, répondit la
cousine.
—Pas possible, dit Crevel en s’arrêtant dans sa marche semblable
à celle d’un balancier de pendule.
—Monsieur Hulot est d’un certain âge, fit malicieusement
observer Lisbeth.
—Je le connais, reprit Crevel; mais nous nous ressemblons sous
un certain rapport: Hulot ne pourra pas se passer d’un attachement.
Il est capable de revenir à sa femme, se dit-il. Ce serait de
la nouveauté pour lui, mais adieu ma vengeance. Vous souriez,
mademoiselle Fischer?... ah! vous savez quelque chose?...
—Je ris de vos idées, répondit Lisbeth. Oui, ma cousine est
encore assez belle pour inspirer des passions; moi, je l’aimerais, si
j’étais homme.
—Qui a bu, boira! s’écria Crevel, vous vous moquez de moi!
Le baron aura trouvé quelque consolation.
Lisbeth inclina la tête par un geste affirmatif.
—Ah! il est bien heureux de remplacer du jour au lendemain
Josépha! dit Crevel en continuant. Mais je n’en suis pas étonné,
car il me disait, un soir à souper, que, dans sa jeunesse, pour
n’être pas au dépourvu, il avait toujours trois maîtresses, celle
qu’il était en train de quitter, la régnante et celle à laquelle il faisait
la cour pour l’avenir. Il devait tenir en réserve quelque grisette
dans son vivier! dans son parc aux cerfs! Il est très Louis XV,
le gaillard! oh! est-il heureux d’être bel homme! Néanmoins, il
vieillit, il est marqué... il aura donné dans quelque petite ouvrière.
—Oh! non, répondit Lisbeth.
—Ah! dit Crevel, que ne ferais-je pas pour l’empêcher de pouvoir
mettre son chapeau! Il m’était impossible de lui prendre Josépha,
les femmes de cette espèce ne reviennent jamais à leur premier
amour. D’ailleurs, comme on dit, un retour n’est jamais de
l’amour. Mais, cousine Bette, je donnerais bien, c’est-à-dire je dépenserais
bien cinquante mille francs pour enlever à ce grand bel
homme sa maîtresse et lui prouver qu’un gros père à ventre de
chef de bataillon et à crâne de futur maire de Paris ne se laisse pas
souffler sa dame, sans damer le pion...
—Ma situation, répondit Bette, m’oblige à tout entendre et à
ne rien savoir. Vous pouvez causer avec moi sans crainte, je ne
répète jamais un mot de ce qu’on veut bien me confier. Pourquoi
voulez-vous que je manque à cette loi de ma conduite? personne
n’aurait plus confiance en moi.
—Je le sais, répliqua Crevel, vous êtes la perle des vieilles
filles... Voyons! sacristi, il y a des exceptions. Tenez, ils ne vous
ont jamais fait de rentes dans la famille...
—Mais j’ai ma fierté, je ne veux rien coûter à personne, dit
Bette.
—Ah! si vous vouliez m’aider à me venger, reprit l’ancien négociant,
je placerais dix mille francs en viager sur votre tête. Dites-moi,
belle cousine, dites-moi quelle est la remplaçante de Josépha,
et vous aurez de quoi payer votre loyer, votre petit déjeuner le
matin, ce bon café que vous aimez tant, vous pourrez vous donner
du moka pur... hein? Oh! comme c’est bon du moka pur!
—Je ne tiens pas tant aux dix mille francs en viager qui feraient
près de cinq cents francs de rente, qu’à la plus entière discrétion,
dit Lisbeth; car, voyez-vous, mon bon monsieur Crevel, il est bien
excellent pour moi, le baron, il va me payer mon loyer...
—Oui, pendant longtemps! comptez là-dessus! s’écria Crevel.
Où le baron prendrait-il de l’argent?
—Ah! je ne sais pas. Cependant il dépense plus de trente mille
francs dans l’appartement qu’il destine à cette petite dame...
—Une dame! Comment, ce serait une femme de la société? Le
scélérat, est-il heureux! il n’y en a que pour lui!
—Une femme mariée, bien comme il faut, reprit la cousine.
—Vraiment! s’écria Crevel ouvrant des yeux animés autant par
le désir que par ce mot magique: Une femme comme il faut.
—Oui, reprit Bette, des talents, musicienne, vingt-trois ans,
une jolie figure candide, une peau d’une blancheur éblouissante,
des dents de jeune chien, des yeux comme des étoiles, un front
superbe... et des petits pieds, je n’en ai jamais vu de pareils, ils
ne sont pas plus larges que son busc.
—Et les oreilles? demanda Crevel vivement émoustillé par ce
signalement d’amour.
—Des oreilles à mouler, répondit-elle.
—De petites mains?...
—Je vous dis, en un seul mot, que c’est un bijou de femme,
et d’une honnêteté, d’une pudeur, d’une délicatesse!... une belle
âme, un ange, toutes les distinctions, car elle a pour père un maréchal
de France...
—Un maréchal de France! s’écria Crevel qui fit un bond prodigieux
sur lui-même. Mon Dieu! saperlotte! cré nom! nom d’un
petit bonhomme!... Ah! le gredin!—Pardon, cousine, je deviens
fou!... Je donnerais cent mille francs, je crois.
—Ah! bien, oui, je vous dis que c’est une femme honnête, une
femme vertueuse. Aussi le baron a-t-il bien fait les choses.
—Il est sans le sou... vous dis-je.
—Il y a un mari qu’il a poussé...
—Par où? dit Crevel avec un rire amer.
—Déjà nommé sous-chef, ce mari, qui sera sans doute complaisant...
est porté pour avoir la croix.
—Le gouvernement devrait prendre garde, et respecter ceux
qu’il a décorés en ne prodiguant pas la croix, dit Crevel d’un air
politiquement piqué. Mais qu’a-t-il donc tant pour lui, ce grand
mâtin de vieux baron? reprit-il. Il me semble que je le vaux bien,
ajouta-t-il en se mirant dans une glace et se mettant en position.
Héloïse m’a souvent dit, dans le moment où les femmes ne mentent
pas, que j’étais étonnant.
—Oh! répliqua la cousine, les femmes aiment les hommes gros,
ils sont presque tous bons; et, entre vous et le baron, moi je vous
choisirais. Monsieur Hulot est spirituel, bel homme, il a de la tournure;
mais vous, vous êtes solide, et puis, tenez... vous paraissez
encore plus mauvais sujet que lui!
—C’est incroyable comme toutes les femmes, même les dévotes,
aiment les gens qui ont cet air-là! s’écria Crevel en venant
prendre la Bette par la taille, tant il jubilait.
—La difficulté n’est pas là, dit la Bette en continuant. Vous
comprenez qu’une femme qui trouve tant d’avantages ne fera pas
d’infidélités à son protecteur pour des bagatelles, et cela coûterait
plus de cent et quelques mille francs, car la petite dame voit son
mari chef de bureau dans deux ans d’ici... C’est la misère qui
pousse ce pauvre petit ange dans le gouffre.
Crevel se promenait de long en large, comme un furieux, dans
son salon.
—Il doit tenir à cette femme-là? demanda-t-il après un moment
pendant lequel son désir ainsi fouetté par Lisbeth devint une espèce
de rage.
—Jugez-en! reprit Lisbeth. Je ne crois pas encore qu’il ait
obtenu ça! dit-elle en faisant claquer l’ongle de son pouce sous
l’une de ses énormes palettes blanches, et il a déjà fait pour dix
mille francs de cadeaux.
—Oh! la bonne farce! s’écria Crevel, si j’arrivais avant lui!
—Mon Dieu! j’ai bien tort de vous faire ces cancans-là, reprit
Lisbeth en paraissant éprouver un remords.
—Non. Je veux faire rougir votre famille. Demain je place en
viager, sur votre tête, une somme en cinq pour cent, de manière
à vous faire six cents francs de rente, mais vous me direz tout; le
nom, la demeure de la Dulcinée. Je puis vous l’avouer, je n’ai jamais
eu de femme comme il faut, et la plus grande de mes ambitions,
c’est d’en connaître une. Les houris de Mahomet ne sont
rien en comparaison de ce que je me figure des femmes du monde.
Enfin c’est mon idéal, c’est ma folie, et tellement que, voyez-vous,
la baronne Hulot n’aura jamais cinquante ans pour moi, dit-il en se
rencontrant sans le savoir avec un des esprits les plus fins du
dernier siècle. Tenez, ma bonne Lisbeth, je suis décidé à sacrifier
cent, deux cents... Chut! voici mes enfants, je les vois qui traversent
la cour. Je n’aurai jamais rien su par vous, je vous en donne
ma parole d’honneur, car je ne veux pas que vous perdiez la confiance
du baron, bien au contraire, il doit joliment aimer cette
femme, mon compère!
—Oh! il en est fou! dit la cousine. Il n’a pas su trouver quarante
mille francs pour établir sa fille, et il les a dénichés pour
cette nouvelle passion.
—Et le croyez-vous aimé? demanda Crevel.
—A son âge... répondit la vieille fille.
—Oh! suis-je bête! s’écria Crevel. Moi qui tolère un artiste à
Héloïse, absolument comme Henri IV permettait Bellegarde à Gabrielle.
Oh! la vieillesse! la vieillesse!—Bonjour, Célestine, bonjour,
mon bijou, et ton moutard! Ah! le voilà! Parole d’honneur,
il commence à me ressembler. Bonjour, Hulot, mon ami, cela va
bien?... Nous aurons bientôt un mariage de plus dans la famille.
Célestine et son mari firent un signe en montrant Lisbeth, et la
fille répondit effrontément à son père:—Lequel donc? Crevel prit
un air fin qui voulait dire que son indiscrétion allait être réparée.
—Celui d’Hortense, reprit-il; mais ce n’est pas encore tout à
fait décidé. Je viens de chez Lebas, et l’on parlait de mademoiselle
Popinot pour notre jeune conseiller à la Cour royale de Paris, qui
voudrait bien devenir premier président en province... Allons dîner.
A sept heures, Lisbeth revenait déjà chez elle en omnibus, car
il lui tardait de revoir Wenceslas de qui, depuis une vingtaine de
jours, elle était la dupe, et à qui elle apportait son cabas plein de
fruits empilés par Crevel lui-même, dont la tendresse avait redoublé
pour sa cousine Bette. Elle monta dans la mansarde d’une
vitesse à perdre la respiration, et trouva l’artiste occupé à terminer
les ornements d’une boîte qu’il voulait offrir à sa chère Hortense.
La bordure du couvercle représentait des hortensias dans lesquels
se jouaient des amours. Le pauvre amant, pour subvenir aux frais
de cette boîte qui devait être en malachite, avait fait pour Florent
et Chanor deux torchères, en leur en abandonnant la propriété,
deux chefs-d’œuvre.
—Vous travaillez trop depuis quelques jours, mon bon ami, dit
Lisbeth en lui essuyant le front couvert de sueur et le baisant. Une
pareille activité me paraît dangereuse au mois d’août. Vraiment
votre santé peut en souffrir... Tenez, voici des pêches, des prunes
de chez monsieur Crevel... Ne vous tracassez pas tant, j’ai emprunté
deux mille francs, et, à moins de malheur, nous pourrons
les rendre si vous vendez votre pendule!... Cependant j’ai quelques
doutes sur mon prêteur, car il vient d’envoyer ce papier timbré.
Elle plaça la dénonciation de la contrainte par corps sous l’esquisse
du maréchal de Montcornet.
—Pour qui faites-vous ces belles choses-là? demanda-t-elle en
prenant les branches d’hortensias en cire rouge que Wenceslas
avait posées pour manger les fruits.
—Pour un bijoutier.
—Quel bijoutier?
—Je ne sais pas, c’est Stidmann qui m’a prié de tortiller cela
pour lui, car il est pressé.
—Mais voilà des hortensias, dit-elle d’une voix creuse. Comment
se fait-il que vous n’ayez jamais manié la cire pour moi?
Était-ce donc si difficile d’inventer une bague, un coffret, n’importe
quoi, un souvenir! dit-elle en lançant un affreux regard sur l’artiste
dont heureusement les yeux étaient baissés. Et vous dites
que vous m’aimez!
—En doutez-vous... mademoiselle?
—Oh! que voilà un mademoiselle bien chaud!... Tenez,
vous avez été mon unique pensée depuis que je vous ai vu mourant,
là... Quand je vous ai sauvé vous vous êtes donné à moi, je
ne vous ai jamais parlé de cet engagement, mais je me suis engagée
envers moi-même, moi! Je me suis dit: «Puisque ce garçon se
donne à moi, je veux le rendre heureux et riche!» Eh bien! j’ai
réussi à faire votre fortune!
—Et comment? demanda le pauvre artiste au comble du bonheur
et trop naïf pour soupçonner un piége.
—Voici comment, reprit la Lorraine.
Lisbeth ne put se refuser le plaisir sauvage de regarder Wenceslas
qui la contemplait avec un amour filial où débordait son
amour pour Hortense, ce qui trompa la vieille fille. En apercevant
pour la première fois de sa vie les torches de la passion dans les
yeux d’un homme, elle crut les y avoir allumées.
—Monsieur Crevel nous commandite de cent mille francs pour
fonder une maison de commerce, si, dit-il, vous voulez m’épouser;
il a de singulières idées, ce gros bonhomme-là... Qu’en pensez-vous?
demanda-t-elle.
L’artiste, devenu pâle comme un mort, regarda sa bienfaitrice
d’un œil sans lueur et qui laissait passer toute sa pensée. Il resta
béant et hébété.
—On ne m’a jamais si bien dit, reprit-elle avec un rire amer,
que j’étais affreusement laide!
—Mademoiselle, répondit Steinbock, ma bienfaitrice ne sera
jamais laide pour moi; j’ai pour vous une bien vive affection, mais
je n’ai pas trente ans, et...
—Et j’en ai quarante-trois! reprit-elle. Ma cousine Hulot, qui
en a quarante-huit, fait encore des passions frénétiques; mais elle
est belle, elle!
—Quinze ans de différence entre nous, mademoiselle! quel
ménage ferions-nous! Pour nous-mêmes, je crois que nous devons
bien réfléchir. Ma reconnaissance sera certainement égale à vos
bienfaits. D’ailleurs, votre argent vous sera rendu sous peu de jours.
—Mon argent! cria-t-elle. Oh! vous me traitez comme si j’étais
un usurier sans cœur.
—Pardon, reprit Wenceslas, mais vous m’en parlez si souvent...
Enfin, vous m’avez créé, ne me détruisez pas.
—Vous voulez me quitter, je le vois, dit-elle en hochant la tête.
Qui donc vous a donné la force de l’ingratitude, vous qui êtes
comme un homme de papier mâché? Manqueriez-vous de confiance
en moi, moi votre bon génie?... moi qui si souvent ai passé la nuit
à travailler pour vous! moi qui vous ai livré les économies de toute
ma vie! moi qui, pendant quatre ans, ai partagé mon pain, le pain
d’une pauvre ouvrière, avec vous, et qui vous prêtais tout, jusqu’à
mon courage.
—Mademoiselle, assez! assez! dit-il en se mettant à ses genoux
et lui tendant les mains. N’ajoutez pas un mot! Dans trois jours je
parlerai, je vous dirai tout; laissez-moi, dit-il en lui baisant les
mains, laissez-moi être heureux, j’aime et je suis aimé.
—Eh bien! sois heureux, mon enfant, dit-elle en le relevant.
Puis elle l’embrassa sur le front et dans les cheveux avec la frénésie
que doit avoir le condamné à mort en savourant sa dernière
matinée.
—Ah! vous êtes la plus noble et la meilleure des créatures,
vous êtes l’égale de celle que j’aime, dit le pauvre artiste.
—Je vous aime assez encore pour trembler de votre avenir,
reprit-elle d’un air sombre. Judas s’est pendu!... tous les ingrats
finissent mal! Vous me quittez, vous ne ferez plus rien qui vaille!
Songez que, sans nous marier, car je suis une vieille fille, je le
sais, je ne veux pas étouffer la fleur de votre jeunesse, votre poésie,
comme vous le dites, dans mes bras qui sont comme des sarments
de vigne; mais, sans nous marier, ne pouvons-nous pas rester ensemble?
Écoutez, j’ai l’esprit du commerce, je puis vous amasser
une fortune en dix ans de travail, car je m’appelle l’Économie,
moi; tandis qu’avec une jeune femme, qui sera tout dépense,
vous dissiperez tout, vous ne travaillerez qu’à la rendre heureuse.
Le bonheur ne crée rien que des souvenirs. Quand je pense à vous,
moi, je reste les bras ballants pendant des heures entières... Eh
bien! Wenceslas, reste avec moi... Tiens, je comprends tout: tu
auras des maîtresses, de jolies femmes semblables à cette petite
Marneffe qui veut te voir, et qui te donnera le bonheur que tu ne
peux pas trouver avec moi. Puis tu te marieras quand je t’aurai
fait trente mille francs de rente.
—Vous êtes un ange, mademoiselle, et je n’oublierai jamais ce
moment-ci, répondit Wenceslas en essuyant ses larmes.
—Vous voilà comme je vous veux, mon enfant, dit-elle en le
regardant avec ivresse.
La vanité chez nous tous est si forte, que Lisbeth crut à son
triomphe. Elle avait fait une si grande concession en offrant madame
Marneffe! Elle éprouva la plus vive émotion de sa vie, elle
sentit pour la première fois la joie inondant son cœur. Pour retrouver
une seconde heure pareille, elle eût vendu son âme au
diable.
—Je suis engagé, répondit-il, et j’aime une femme contre laquelle
aucune autre ne peut prévaloir. Mais vous êtes et vous serez
toujours la mère que j’ai perdue.
Ce mot versa comme une avalanche de neige sur ce cratère
flamboyant. Lisbeth s’assit, contempla d’un air sombre cette jeunesse,
cette beauté distinguée, ce front d’artiste, cette belle chevelure,
tout ce qui sollicitait en elle les instincts comprimés de la
femme, et de petites larmes aussitôt séchées mouillèrent pour un
moment ses yeux. Elle ressemblait à ces grêles statues que les tailleurs
d’images du moyen âge ont assises sur des tombeaux.
—Je ne te maudis pas, toi, dit-elle en se levant brusquement,
tu n’es qu’un enfant. Que Dieu te protége!
Elle descendit et s’enferma dans son appartement.
—Elle m’aime, se dit Wenceslas, la pauvre créature. A-t-elle
été chaudement éloquente! Elle est folle.
Ce dernier effort de la nature sèche et positive, pour garder
avec elle cette image de la beauté, de la poésie, avait eu tant de
violence, qu’il ne peut se comparer qu’à la sauvage énergie du
naufragé, essayant sa dernière tentative pour atteindre à la grève.
Le surlendemain, à quatre heures et demie du matin, au moment
où le comte Steinbock dormait du plus profond sommeil, il
entendit frapper à la porte de sa mansarde; il alla ouvrir, et vit
entrer deux hommes mal vêtus, accompagnés d’un troisième, dont
l’habillement annonçait un huissier malheureux.
—Vous êtes monsieur Wenceslas, comte Steinbock? lui dit ce
dernier.
—Oui, monsieur.
—Je me nomme Grasset, monsieur, successeur de monsieur
Louchard, garde du commerce...
—Hé bien?
—Vous êtes arrêté, monsieur, il faut nous suivre à la prison
de Clichy... Veuillez vous habiller... Nous y avons mis des formes,
comme vous voyez... je n’ai point pris de garde municipal, il y a
un fiacre en bas.
—Vous êtes emballé proprement... dit un des recors; aussi
comptons-nous sur votre générosité.
Steinbock s’habilla, descendit l’escalier, tenu sous chaque bras
par un recors, il fut mis en fiacre, le cocher partit sans ordre,
et en homme qui sait où aller; en une demi-heure, le pauvre
étranger se trouva bien et dûment écroué, sans avoir fait une réclamation,
tant était grande sa surprise.
A dix heures, il fut demandé au greffe de la prison, et il y
trouva Lisbeth qui, tout en pleurs, lui donna de l’argent afin de
bien vivre et de se procurer une chambre assez vaste pour pouvoir
y travailler.
—Mon enfant, lui dit-elle, ne parlez de votre arrestation à
personne, n’écrivez à âme qui vive, cela tuerait votre avenir, il
faut cacher cette flétrissure, je vous aurai bientôt délivré, je vais
réunir la somme... soyez tranquille. Écrivez-moi ce que je dois
vous apporter pour vos travaux. Je mourrai ou vous serez bientôt
libre.
—Oh! je vous devrai deux fois la vie! s’écria-t-il, car je perdrais
plus que la vie, si l’on me croyait un mauvais sujet.
Lisbeth sortit la joie dans le cœur; elle espérait pouvoir, en tenant
son artiste sous clef, faire manquer son mariage avec Hortense
en le disant marié, gracié par les efforts de sa femme, et
parti pour la Russie. Aussi, pour exécuter ce plan, se rendit-elle
vers trois heures chez la baronne, quoique ce ne fût pas le jour où
elle y dînait habituellement; mais elle voulait jouir des tortures
auxquelles sa petite cousine allait être en proie au moment où
Wenceslas avait coutume de venir.
—Tu viens dîner, Bette? demanda la baronne en cachant son
désappointement.
—Mais oui.
—Bien! répondit Hortense, je vais aller dire qu’on soit exact,
car tu n’aimes pas à attendre.
Hortense fit un signe à sa mère pour la rassurer; car elle se
proposait de dire au valet de chambre de renvoyer monsieur
Steinbock quand il se présenterait; mais, le valet de chambre
étant sorti, Hortense fut obligée de faire sa recommandation à la
femme de chambre, et la femme de chambre monta chez elle pour
y prendre son ouvrage afin de rester dans l’antichambre.
—Et mon amoureux? dit la cousine Bette à Hortense quand elle
fut revenue, vous ne m’en parlez plus.
—A propos, que devient-il? dit Hortense, car il est célèbre. Tu
dois être contente, ajouta-t-elle à l’oreille de sa cousine, on ne
parle que de monsieur Wenceslas Steinbock.
—Beaucoup trop, répondit-elle à haute voix. Monsieur se dérange.
S’il ne s’agissait que de le charmer au point de l’emporter
sur les plaisirs de Paris, je connais mon pouvoir; mais on dit
que, pour s’attacher un pareil artiste, l’empereur Nicolas lui fait
grâce...
—Ah! bah! répondit la baronne.
—Comment sais-tu cela? demanda Hortense qui fut prise
comme d’une crampe au cœur.
—Mais, reprit l’atroce Bette, une personne à qui il appartient
par les liens les plus sacrés, sa femme le lui a écrit hier.
Il veut partir; ah! il serait bien bête de quitter la France pour la
Russie...
Hortense regarda sa mère en laissant sa tête aller de côté; la
baronne n’eut que le temps de prendre sa fille évanouie, blanche
comme la dentelle de son fichu.
—Lisbeth! tu m’as tué ma fille!... cria la baronne. Tu es née
pour notre malheur.
—Ah çà! quelle est ma faute en ceci, Adeline? demanda la
Lorraine en se levant et prenant une attitude menaçante à laquelle
dans son trouble la baronne ne fit aucune attention.
—J’ai tort, répondit Adeline en soutenant Hortense. Sonne!
En ce moment, la porte s’ouvrit, les deux femmes tournèrent
la tête ensemble et virent Wenceslas Steinbock à qui la cuisinière,
en l’absence de la femme de chambre, avait ouvert la porte.
—Hortense! cria l’artiste qui bondit jusqu’au groupe formé par
les trois femmes.
Et il embrassa sa prétendue au front sous les yeux de la mère,
mais si pieusement que la baronne ne s’en fâcha point. C’était,
contre l’évanouissement, un sel meilleur que tous les sels anglais.
Hortense ouvrit les yeux, vit Wenceslas, et ses couleurs revinrent.
Un instant après, elle se trouva tout à fait remise.
—Voilà donc ce que vous me cachiez? dit la cousine Bette en
souriant à Wenceslas et en paraissant deviner la vérité d’après la
confusion des deux cousines. Comment m’as-tu volé mon amoureux?
dit-elle à Hortense en l’emmenant dans le jardin.
Hortense raconta naïvement le roman de son amour à sa cousine.
Sa mère et son père, persuadés que la Bette ne se marierait jamais,
avaient, dit-elle, autorisé les visites du comte Steinbock.
Seulement Hortense, en Agnès de haute futaie, mit sur le compte
du hasard l’acquisition du groupe et l’arrivée de l’auteur qui, selon
elle, avait voulu savoir le nom de son premier acquéreur. Steinbock
vint aussitôt retrouver les deux cousines pour remercier avec
effusion la vieille fille de sa prompte délivrance. Lisbeth répondit
jésuitiquement à Wenceslas que le créancier ne lui ayant fait que
de vagues promesses, elle ne comptait l’aller délivrer que le lendemain,
et que leur prêteur, honteux d’une ignoble persécution,
avait sans doute pris les devants. La vieille fille d’ailleurs parut heureuse,
et félicita Wenceslas sur son bonheur.
—Méchant enfant! lui dit-elle devant Hortense et sa mère, si
vous m’aviez, avant-hier soir, avoué que vous aimiez ma cousine
Hortense et que vous en étiez aimé, vous m’auriez évité bien des
larmes. Je croyais que vous abandonniez votre vieille amie, votre
institutrice, tandis qu’au contraire vous allez être mon cousin;
désormais vous m’appartiendrez par des liens, faibles il est vrai,
mais qui suffisent aux sentiments que je vous ai voués!...
Et elle embrassa Wenceslas au front. Hortense se jeta dans les
bras de sa cousine et fondit en larmes.
—Je te dois mon bonheur, lui dit-elle, je ne l’oublierai jamais...
—Cousine Bette, reprit la baronne en embrassant Lisbeth
pendant l’ivresse où elle était de voir les choses si bien arrangées,
le baron et moi nous avons une dette envers toi, nous l’acquitterons;
viens causer d’affaires dans le jardin, dit-elle en l’emmenant.
Lisbeth joua donc en apparence le rôle du bon ange de la
famille; elle se voyait adorée de Crevel, de Hulot, d’Adeline et
d’Hortense.
—Nous voulons que tu ne travailles plus, dit la baronne. En
supposant que tu puisses gagner quarante sous par jour, les dimanches
exceptés, cela fait six cents francs par an. Eh bien! à
quelle somme montent tes économies?...
—Quatre mille cinq cents francs!...
—Pauvre cousine! dit la baronne.
Elle leva les yeux au ciel, tant elle se sentait attendrie en pensant
à toutes les peines et aux privations que supposait cette somme,
amassée en trente ans. Lisbeth, qui se méprit au sens de cette
exclamation, y vit le dédain moqueur de la parvenue, et sa haine
acquit une dose formidable de fiel, au moment même où sa cousine
abandonnait toutes ses défiances envers le tyran de son enfance.
—Nous augmenterons cette somme de dix mille cinq cents
francs, reprit Adeline, nous placerons le tout en ton nom comme
usufruitière, et au nom d’Hortense comme nue propriétaire; tu
posséderas ainsi six cents francs de rente...
Lisbeth parut être au comble du bonheur. Quand elle revint,
son mouchoir sur les yeux, et occupée à étancher des larmes de
joie, Hortense lui raconta toutes les faveurs qui pleuvaient sur
Wenceslas, le bien-aimé de toute la famille.
Au moment où le baron rentra, il trouva donc sa famille au
complet, car la baronne avait officiellement salué le comte de Steinbock
du nom de fils, et fixé, sous la réserve de l’approbation de
son mari, le mariage à quinzaine. Aussi, dès qu’il se montra dans
le salon, le Conseiller-d’État fut-il entouré par sa femme et par sa
fille, qui coururent au-devant de lui, l’une pour lui parler à l’oreille
et l’autre pour l’embrasser.
—Vous êtes allée trop loin en m’engageant ainsi, madame, dit
sévèrement le baron. Ce mariage n’est pas fait, dit-il en jetant un
regard sur Steinbock qu’il vit pâlir.
Le malheureux artiste se dit:—Il connaît mon arrestation.
—Venez, enfants, ajouta le père en emmenant sa fille et le futur
dans le jardin.
Et il alla s’asseoir avec eux sur un des bancs du kiosque, rongé
de mousse.
—Monsieur le comte, aimez-vous ma fille autant que j’aimais
sa mère? demanda le baron à Wenceslas.
—Plus, monsieur, dit l’artiste.
—La mère était la fille d’un paysan et n’avait pas un liard de
fortune.
—Donnez-moi mademoiselle Hortense telle que la voilà, sans
trousseau même...
—Je vous crois bien! dit le baron en souriant, Hortense est la
fille du baron Hulot d’Ervy, Conseiller-d’État, directeur à la
Guerre, grand-officier de la Légion-d’Honneur, frère du comte
Hulot, dont la gloire est immortelle et qui sera sous peu maréchal
de France. Et... elle a une dot!
—C’est vrai, dit l’amoureux artiste, je parais avoir de l’ambition,
mais ma chère Hortense serait la fille d’un ouvrier que je
l’épouserais...
—Voilà ce que je voulais savoir, reprit le baron. Va-t’en, Hortense,
laisse-moi causer avec monsieur le comte, tu vois qu’il t’aime
bien sincèrement.
—Oh, mon père, je savais bien que vous plaisantiez, répondit
l’heureuse fille.
—Mon cher Steinbock, dit le baron avec une grâce infinie de
diction et un grand charme de manières quand il fut seul avec l’artiste,
j’ai constitué à mon fils deux cent mille francs de dot, desquels
le pauvre garçon n’a pas touché deux liards; il n’en aura jamais
rien. La dot de ma fille sera de deux cent mille francs que vous reconnaîtrez
avoir reçus...
—Oui, monsieur le baron...
—Comme vous y allez, dit le Conseiller-d’État. Veuillez m’écouter.
On ne peut pas demander à un gendre le dévoûment qu’on est
en droit d’attendre d’un fils. Mon fils savait tout ce que je pouvais
faire et ce que je ferais pour son avenir: il sera ministre, il trouvera
facilement ses deux cent mille francs. Quant à vous, jeune
homme, c’est autre chose! Vous recevrez soixante mille francs en
une inscription cinq pour cent sur le Grand-Livre, au nom de votre
femme. Cet avoir sera grevé d’une petite rente à faire à Lisbeth,
mais elle ne vivra pas longtemps, elle est poitrinaire, je le sais. Ne
dites ce secret à personne; que la pauvre fille meure en paix. Ma
fille aura un trousseau de vingt mille francs; sa mère y met pour
six mille francs de ses diamants...
—Monsieur, vous me comblez... dit Steinbock stupéfait.
—Quant aux cent vingt mille francs restants...
—Cessez, monsieur, dit l’artiste, je ne veux que ma chère
Hortense...
—Voulez-vous m’écouter, bouillant jeune homme? Quant aux
cent vingt mille francs, je ne les ai pas; mais vous les recevrez...
—Monsieur!...
—Vous les recevrez du gouvernement, en commandes que je
vous obtiendrai, je vous en donne ma parole d’honneur. Vous voyez,
vous allez avoir un atelier au Dépôt des marbres. Exposez quelques
belles statues, je vous ferai entrer à l’Institut. On a, en haut lieu,
de la bienveillance pour mon frère et pour moi, j’espère donc réussir
en demandant pour vous des travaux de sculpture à Versailles
pour un quart de la somme. Enfin, vous recevrez quelques commandes
de la ville de Paris, vous en aurez de la Chambre des pairs,
vous en aurez, mon cher, tant et tant que vous serez obligé de
prendre des aides. C’est ainsi que je m’acquitterai. Voyez si la dot
ainsi payée vous convient, consultez vos forces...
—Je me sens la force de faire la fortune de ma femme à moi
seul, si tout cela manquait! dit le noble artiste.
—Voilà ce que j’aime! s’écria le baron, la belle jeunesse ne
doutant de rien! J’aurais culbuté des armées pour une femme!
Allons, dit-il en prenant la main du jeune sculpteur et y frappant,
vous avez mon consentement. Dimanche prochain le contrat, et le
samedi suivant, à l’autel, c’est le jour de la fête de ma femme!
—Tout va bien, dit la baronne à sa fille collée à la fenêtre, ton
futur et ton père s’embrassent.
En rentrant chez lui le soir, Wenceslas eut l’explication de l’énigme
que présentait sa délivrance; il trouva chez le portier un
gros paquet cacheté qui contenait le dossier de sa créance avec une
quittance régulière, libellée au bas du jugement, et accompagné
de la lettre suivante:
«Mon cher Wenceslas,
»Je suis venu te voir ce matin, à dix heures, pour te présenter
à une altesse royale qui désirait te connaître. Là, j’ai su que les
Anglais t’avaient emmené dans une de leurs petites îles dont la
capitale s’appelle Clichy’s Castle.
»Je suis aussitôt allé voir Léon de Lora, à qui j’ai dit en riant
que tu ne pouvais pas quitter la campagne où tu étais faute de
quatre mille francs, et que tu allais compromettre ton avenir, si
tu ne te montrais pas à ton royal protecteur. Bridau, cet homme
de génie qui a connu la misère et qui sait ton histoire, était là par
bonheur. Mon fils, à eux deux, ils ont fait la somme, et je suis
allé payer pour toi le Bédouin qui a commis un crime de lèse-génie
en te coffrant. Comme je devais être aux Tuileries à midi,
je n’ai pas pu te voir humant l’air libre. Je te sais gentilhomme,
j’ai répondu de toi à mes deux amis; mais va les voir demain.
»Léon et Bridau ne voudront pas de ton argent; ils te demanderont
chacun un groupe, et ils auront raison. C’est ce que pense
celui qui voudrait pouvoir se dire ton rival, et qui n’est que
»Ton camarade, Stidmann.»
P. S. «J’ai dit au prince que tu ne revenais de voyage que demain,
et il a dit: Eh bien! demain!»
Le comte Wenceslas se coucha dans les draps de pourpre que
nous fait, sans un pli de rose, la Faveur, cette céleste boiteuse,
qui, pour les gens de génie, marche plus lentement encore que la
Justice et la Fortune, parce que Jupiter a voulu qu’elle n’eût pas
de bandeau sur les yeux. Facilement trompée par les étalages des
charlatans, attirée par leurs costumes et leurs trompettes, elle dépense
à voir et à payer leurs parades le temps pendant lequel elle
devait chercher les gens de mérite dans les coins où ils se cachent.
Maintenant il est nécessaire d’expliquer comment monsieur le
baron Hulot était arrivé à grouper les chiffres de la dot d’Hortense,
et à satisfaire aux dépenses effrayantes du délicieux appartement
où devrait s’installer madame Marneffe. Sa conception financière
portait le cachet du talent qui guide les dissipateurs et les gens passionnés
dans les fondrières, où tant d’accidents les font périr. Rien
ne démontrera mieux la singulière puissance que communiquent les
vices, et à laquelle on doit les tours de force qu’accomplissent de
temps en temps les ambitieux, les voluptueux, enfin tous les sujets
du diable.
La veille au matin, un vieillard, Johann Fischer, faute de payer
trente mille francs encaissés par son neveu, se voyait dans la nécessité
de déposer son bilan, si le baron ne les lui remettait pas.
Ce digne vieillard, en cheveux blancs, âgé de soixante-dix ans,
avait une confiance tellement aveugle en Hulot, qui, pour ce bonapartiste,
était une émanation du soleil napoléonien, qu’il se
promenait tranquillement avec le garçon de la Banque dans l’antichambre
du petit rez-de-chaussée de huit cents francs de loyer, où
il dirigeait ses diverses entreprises de grains et de fourrages.
—Marguerite est allée prendre les fonds à deux pas d’ici, lui
disait-il.
L’homme vêtu de gris et galonné d’argent connaissait si bien la
probité du vieil Alsacien, qu’il voulait lui laisser ses trente mille
francs de billets; mais le vieillard le forçait de rester en lui objectant
que huit heures n’étaient pas sonnées. Un cabriolet arrêta, le
vieillard s’élança dans la rue et tendit la main avec une sublime
certitude au baron qui lui donna trente billets de banque.
—Allez à trois portes plus loin, je vous dirai pourquoi, dit le
vieux Fischer.—Voici, jeune homme, dit le vieillard en revenant
compter le papier au représentant de la Banque, qu’il escorta jusqu’à
la porte.
Quand l’homme de la Banque fut hors de vue, Fischer fit retourner
le cabriolet où attendait son auguste neveu, le bras droit
de Napoléon, et lui dit en le l’amenant chez lui:—Voulez-vous
que l’on sache à la Banque de France que vous m’avez versé les
trente mille francs dont vous êtes endosseur?... C’est déjà beaucoup
trop d’y avoir mis la signature d’un homme comme vous!...
—Allons au fond de votre jardinet, père Fischer, dit le haut
fonctionnaire. Vous êtes solide, reprit-il en s’asseyant sous un berceau
de vigne et toisant le vieillard comme un marchand de chair
humaine toise un remplaçant.
—Solide à placer en viager, répondit gaiement le petit vieillard
sec, maigre, nerveux et l’œil vif.
—La chaleur vous fait-elle mal?...
—Au contraire.
—Que dites-vous de l’Afrique?
—Un joli pays!... Les Français y sont allés avec le petit
caporal.
—Il s’agit, pour nous sauver tous, dit le baron, d’aller en
Algérie...
—Et mes affaires?...
—Un employé de la guerre, qui prend sa retraite et qui n’a
pas de quoi vivre, vous achète votre maison de commerce.
—Que faire en Algérie?
—Fournir les vivres de la guerre, grains et fourrages, j’ai votre
commission signée. Vous trouverez vos fournitures dans le pays
à soixante-dix pour cent au-dessous des prix auxquels nous vous
en tiendrons compte.
—Qui me les livrera?...
—Les razzias, l’achour, les khalifas. Il y a dans l’Algérie (pays
encore peu connu, quoique nous y soyons depuis huit ans) énormément
de grains et de fourrages. Or, quand ces denrées appartiennent
aux Arabes, nous les leur prenons sous une foule de prétextes;
puis, quand elles sont à nous, les Arabes s’efforcent de les
reprendre. On combat beaucoup pour le grain; mais on ne sait jamais
au juste les quantités qu’on a volées de part et d’autre. On n’a
pas le temps, en rase campagne, de compter les blés par hectolitre
comme à la Halle et les foins comme à la rue d’Enfer. Les chefs
arabes, aussi bien que nos spahis, préférant l’argent, vendent
alors ces denrées à de très-bas prix. L’administration de la guerre,
elle, a des besoins fixes; elle passe des marchés à des prix exorbitants,
calculés sur la difficulté de se procurer des vivres, sur les
dangers que courent les transports. Voilà l’Algérie au point de vue
vivrier. C’est un gâchis tempéré par la bouteille à l’encre de toute
administration naissante. Nous ne pouvons pas y voir clair avant
une dizaine d’années, nous autres administrateurs, mais les particuliers
ont de bons yeux. Donc, je vous envoie y faire votre fortune;
je vous y mets, comme Napoléon mettait un maréchal pauvre
à la tête d’un royaume où l’on pouvait protéger secrètement la
contrebande. Je suis ruiné, mon cher Fischer. Il me faut cent mille
francs dans un an d’ici...
—Je ne vois pas de mal à les prendre aux Bédouins, répliqua
tranquillement l’Alsacien. Cela se faisait ainsi sous l’Empire...
—L’acquéreur de votre établissement viendra vous voir ce matin
et vous comptera dix mille francs, reprit le baron Hulot. N’est-ce
pas tout ce qu’il vous faut pour aller en Afrique?
Le vieillard fit un signe d’assentiment.
—Quant aux fonds, là-bas, soyez tranquille, reprit le baron.
Je toucherai le reste du prix de votre établissement d’ici, j’en ai
besoin.
—Tout est à vous, même mon sang, dit le vieillard.
—Oh! ne craignez rien, reprit le baron en croyant à son oncle
plus de perspicacité qu’il n’en avait; quant à nos affaires d’achour,
votre probité n’en souffrira pas, tout dépend de l’autorité; or, c’est
moi qui ai placé là-bas l’autorité, je suis sûr d’elle. Ceci, papa
Fischer, est un secret de vie et de mort; je vous connais, je vous
ai parlé sans détours ni circonlocutions.
—On ira, dit le vieillard. Et cela durera?...
—Deux ans! Vous aurez cent mille francs à vous pour vivre
heureux dans les Vosges.
—Il sera fait comme vous voulez, mon honneur est le vôtre,
dit tranquillement le petit vieillard.
—Voilà comment j’aime les hommes. Cependant, vous ne partirez
pas sans avoir vu votre petite nièce heureuse et mariée, elle
sera comtesse.
L’achour, la razzia des razzias et le prix donné par l’employé
pour la maison Fischer ne pouvaient pas fournir immédiatement
soixante mille francs pour la dot d’Hortense, y compris le trousseau,
qui coûterait environ cinq mille francs, et les quarante
mille francs dépensés ou à dépenser pour madame Marneffe. Enfin,
où le baron avait-il pris les trente mille francs qu’il venait
d’apporter? Voici comment. Quelques jours auparavant, Hulot
était allé se faire assurer pour une somme de cent cinquante mille
francs et pour trois ans par deux compagnies d’assurances sur la
vie. Muni de la police d’assurance dont la prime était payée, il avait
tenu ce langage à monsieur le baron de Nucingen, pair de France,
dans la voiture duquel il se trouvait, au sortir d’une séance de la
Chambre des Pairs, en retournant dîner avec lui.
—Baron, j’ai besoin de soixante-dix mille francs, et je vous les
demande. Vous prendrez un prête-nom à qui je déléguerai pour
trois ans la quotité engageable de mes appointements, elle monte à
vingt-cinq mille francs par an, c’est soixante-quinze mille francs.
Vous me direz:—Vous pouvez mourir.
Le baron fit un signe d’assentiment.
—Voici une police d’assurance de cent cinquante mille francs
qui vous sera transférée jusqu’à concurrence de quatre-vingt mille
francs, répondit le baron en tirant un papier de sa poche.
—Et si fus êdes tesdidué?... dit le baron millionnaire en
riant.
L’autre baron, anti-millionnaire, devint soucieux.
—Rassirez fus, che né fus ai vait l’opjection que bir
fus vaire abercevoir que chai quelque méride à fus tonner
la somme. Fus êdes tonc pien chêné, gar la Panque
à fôdre zignadire.
—Je marie ma fille, dit le baron Hulot, et je suis sans fortune,
comme tous ceux qui continuent à faire de l’administration, par
une ingrate époque où jamais cinq cents bourgeois assis sur des
banquettes ne sauront récompenser largement les gens dévoués
comme le faisait l’Empereur.
—Allons, fus affez ei Chosépha! reprit le pair de France,
ce qui egsblique dut! Endre nus, la tuc t’Hérufille fus a
renti ein vier zerfice en fus ôdant cedde zangsie-là te tessis
fodre pirse.
Chai gonni ce malhir, et chi zai gombadir.
ajouta-t-il en croyant réciter un vers français. Egoudez ein gonzèle
t’ami: Vermez fôdre pudique, u fis serez tégomé...
Cette véreuse affaire se fit par l’entremise d’un petit usurier
nommé Vauvinet, un de ces faiseurs qui se tiennent en avant des
grosses maisons de banque, comme ce petit poisson qui semble
être le valet du requin. Cet apprenti loup-cervier promit à monsieur
le baron Hulot, tant il était jaloux de se concilier la protection
de ce grand personnage, de lui négocier trente mille francs de lettres
de change, à quatre-vingt-dix jours, en s’engageant à les renouveler
quatre fois et à ne pas les mettre en circulation.
Le successeur de Fischer devait donner quarante mille francs
pour obtenir cette maison, mais avec la promesse de la fourniture
des fourrages dans un département voisin de Paris.
Tel était le dédale effroyable où les passions engageaient un des
hommes les plus probes jusqu’alors, un des plus habiles travailleurs
de l’administration napoléonienne: la concussion pour solder
l’usure, l’usure pour fournir à ses passions et pour marier sa fille.
Cette science de prodigalité, tous ces efforts étaient dépensés
pour paraître grand à madame Marneffe, pour être le Jupiter de
cette Danaé bourgeoise. On ne déploie pas plus d’activité, plus
d’intelligence, plus d’audace pour faire honnêtement sa fortune
que le baron en déployait pour se plonger la tête la première dans
un guêpier: il suffisait aux affaires de sa division, il pressait les
tapissiers, il voyait les ouvriers, il vérifiait minutieusement les
plus petits détails du ménage de la rue Vanneau. Tout entier à
madame Marneffe, il allait encore aux séances des Chambres, il
se multipliait, et sa famille ni personne ne s’apercevait de ses
préoccupations.
Adeline, stupéfaite de savoir son oncle sauvé, de voir une dot
figurée au contrat, éprouvait une sorte d’inquiétude au milieu du
bonheur que lui causait le mariage d’Hortense accompli dans des
conditions si honorables; mais la veille du mariage de sa fille,
combiné par le baron pour coïncider avec le jour où madame Marneffe
prenait possession de son appartement rue Vanneau, Hector
fit cesser l’étonnement de sa femme par cette communication ministérielle.
—Adeline, voici notre fille mariée, ainsi toutes nos angoisses
à ce sujet sont terminées. Le moment est venu pour nous de nous
retirer du monde; car, maintenant, à peine resterai-je trois années
en place, j’achèverai le temps voulu pour prendre ma retraite.
Pourquoi continuerions-nous des dépenses désormais inutiles:
notre appartement nous coûte six mille francs de loyer, nous
avons quatre domestiques, nous mangeons trente mille francs par
an. Si tu veux que je remplisse mes engagements, car j’ai délégué
mes appointements pour trois années en échange des sommes nécessaires
à l’établissement d’Hortense et à l’échéance de ton oncle...
—Ah! tu as bien fait, mon ami, dit-elle en interrompant son
mari et lui baisant les mains.
Cet aveu mettait fin aux craintes d’Adeline.
—J’ai quelques petits sacrifices à te demander, reprit-il en dégageant
ses mains et déposant un baiser au front de sa femme. On
m’a trouvé, rue Plumet, au premier étage, un fort bel appartement,
digne, orné de magnifiques boiseries, qui ne coûte que
quinze cents francs, où tu n’auras besoin que d’une femme de
chambre pour toi, et où je me contenterai, moi, d’un petit domestique.
—Oui, mon ami.
—En tenant notre maison avec simplicité, tout en conservant
les apparences, tu ne dépenseras guère que six mille francs par an,
ma dépense particulière exceptée dont je me charge...
La généreuse femme sauta tout heureuse au cou de son mari.
—Quel bonheur! de pouvoir te montrer de nouveau combien je
t’aime! s’écria-t-elle, et quel homme de ressources tu es!...
—Nous recevrons une fois notre famille par semaine, et je
dîne, comme tu sais, rarement chez moi... Tu peux, sans te compromettre,
aller dîner deux fois par semaine chez Victorin, et
deux fois chez Hortense; or, comme je crois pouvoir opérer un
complet raccommodement entre Crevel et nous, nous dînerons
une fois par semaine chez lui, ces cinq dîners et le nôtre rempliront
la semaine en supposant quelques invitations en dehors de la
famille.
—Je te ferai des économies, dit Adeline.
—Ah! s’écria-t-il, tu es la perle des femmes.
—Mon bon et divin Hector! je te bénirai jusqu’à mon dernier
soupir, répondit-elle, car tu as bien marié notre chère Hortense.
Ce fut ainsi que commença l’amoindrissement de la maison de la
belle madame Hulot, et, disons-le, son abandon solennellement
promis à madame Marneffe.
Le gros petit père Crevel, invité naturellement à la signature du
contrat de mariage, s’y comporta comme si la scène par laquelle ce
récit commence n’avait pas eu lieu, comme s’il n’avait aucun grief
contre le baron Hulot. Célestin Crevel fut aimable, il fut toujours
un peu trop ancien parfumeur; mais il commençait à s’élever au
majestueux à force d’être chef de bataillon. Il parla de danser à la
noce.
—Belle dame, dit-il gracieusement à la baronne Hulot, des gens
comme nous savent tout oublier; ne me bannissez pas de votre intérieur,
et daignez embellir quelquefois ma maison en y venant
avec vos enfants. Soyez calme, je ne vous dirai jamais rien de ce
qui gît au fond de mon cœur. Je m’y suis pris comme un imbécile,
car je perdais trop à ne plus vous voir...
—Monsieur, une honnête femme n’a pas d’oreilles pour les discours
auxquels vous faites allusion; et si vous tenez votre parole,
vous ne devez pas douter du plaisir que j’aurai à voir cesser une
division toujours affligeante dans les familles...
—Hé bien! gros boudeur, dit le baron Hulot en emmenant de
force Crevel dans le jardin, tu m’évites partout, même dans ma
maison. Est-ce que deux vieux amateurs du beau sexe doivent se
brouiller pour un jupon? Allons, vraiment, c’est épicier.
—Monsieur, je ne suis pas aussi bel homme que vous, et mon
peu de moyens de séduction m’empêche de réparer mes pertes
aussi facilement que vous le faites...
—De l’ironie! répondit le baron.
—Elle est permise contre les vainqueurs quand on est vaincu.
Commencée sur ce ton, la conversation se termina par une réconciliation
complète; mais Crevel tint à bien constater son droit
de prendre une revanche.
Madame Marneffe voulut être invitée au mariage de mademoiselle
Hulot. Pour voir sa future maîtresse dans son salon, le Conseiller
d’État fut obligé de prier les employés de sa Division jusqu’aux
sous-chefs inclusivement. Un grand bal devint alors nécessaire. En
bonne ménagère, la baronne calcula qu’une soirée coûterait moins
cher qu’un dîner, et permettrait de recevoir plus de monde. Le mariage
d’Hortense fit donc grand tapage.
Le maréchal prince de Wissembourg et le baron de Nucingen du
côté de la future, les comtes de Rastignac et Popinot du côté de
Steinbock, furent les témoins. Enfin, depuis la célébrité du comte
de Steinbock, les plus illustres membres de l’émigration polonaise
l’ayant recherché, l’artiste crut devoir les inviter. Le Conseil-d’État,
l’Administration dont faisait partie le baron, l’Armée qui voulait
honorer le comte de Forzheim, allaient être représentés par
leurs sommités. On compta sur deux cents invitations obligées. Qui
ne comprendra pas dès lors l’intérêt de la petite madame Marneffe
à paraître dans toute sa gloire au milieu d’une pareille assemblée?
Depuis un mois, la baronne consacrait le prix de ses diamants
au ménage de sa fille, après en avoir gardé les plus beaux pour le
trousseau. Cette vente produisit quinze mille francs, dont cinq
mille furent absorbés par le trousseau d’Hortense. Qu’était-ce que
dix mille francs pour meubler l’appartement des jeunes mariés, si
l’on songe aux exigences du luxe moderne? Mais monsieur et madame
Hulot jeune, le père Crevel et le comte de Forzheim firent
d’importants cadeaux, car le vieil oncle tenait en réserve une
somme pour l’argenterie. Grâce à tant de secours, une Parisienne
exigeante eût été satisfaite de l’installation du jeune ménage dans
l’appartement qu’il avait choisi, rue Saint-Dominique, près de
l’Esplanade des Invalides. Tout y était en harmonie avec leur amour
si pur, si franc, si sincère de part et d’autre.
Enfin le grand jour arriva, car ce devait être un aussi grand jour
pour le père que pour Hortense et Wenceslas: madame Marneffe
avait décidé de pendre la crémaillère chez elle le lendemain de sa
faute et du mariage des deux amoureux.
Qui n’a pas, une fois en sa vie, assisté à un bal de noces? Chacun
peut faire un appel à ses souvenirs, et sourira, certes, en
évoquant devant soi toutes ces personnes endimanchées, aussi bien
par la physionomie que par la toilette de rigueur. Si jamais fait social
a prouvé l’influence des milieux, n’est-ce pas celui-là? En
effet, l’endimanchement des uns réagit si bien sur les autres,
que les gens les plus habitués à porter des habits convenables ont
l’air d’appartenir à la catégorie de ceux pour qui la noce est une
fête comptée dans leur vie. Enfin, rappelez-vous ces gens graves,
ces vieillards, à qui tout est tellement indifférent qu’ils ont gardé
leurs habits noirs de tous les jours; et les vieux mariés dont la figure
annonce la triste expérience de la vie que les jeunes commencent,
et les plaisirs qui sont là comme le gaz acide carbonique
dans le vin de Champagne, et les jeunes filles envieuses, les femmes
occupées du succès de leur toilette, et les parents pauvres
dont la mise étriquée contraste avec les gens in fiocchi, et les
gourmands qui ne pensent qu’au souper, et les joueurs à jouer.
Tout est là, riches et pauvres, envieux et enviés, les philosophes
et les gens à illusions, tous groupés comme les plantes d’une corbeille
autour d’une fleur rare, la mariée. Un bal de noces, c’est le
monde en raccourci.
Au moment le plus animé, Crevel prit le baron par le bras et
lui dit à l’oreille de l’air le plus naturel du monde:—Tudieu!
quelle jolie femme que cette petite dame en rose qui te fusille de
ses regards...
—Qui?
—La femme de ce sous-chef que tu pousses, Dieu sait comme!
madame Marneffe.
—Comment sais-tu cela?
—Tiens, Hulot, je tâcherai de te pardonner tes torts envers
moi si tu veux me présenter chez elle, et moi je te recevrai chez
Héloïse. Tout le monde demande qui est cette charmante créature?
Es-tu sûr que personne de tes bureaux n’expliquera de quelle façon
la nomination de son mari a été signée?... Oh! heureux coquin,
elle vaut mieux qu’un bureau... Ah! je passerais bien à son bureau...
Voyons, soyons amis, Cinna?...
—Plus que jamais, dit le baron au parfumeur, et je te promets
d’être bon enfant. Dans un mois je te ferai dîner avec ce petit
ange-là... Car nous en sommes aux anges, mon vieux camarade.
Je te conseille de faire comme moi, de quitter les démons...
La cousine Bette, installée rue Vanneau, dans un joli petit appartement,
au troisième étage, quitta le bal à dix heures, pour
revenir voir les titres des douze cents francs de rente en deux inscriptions;
la nue propriété de l’une appartenait à la comtesse
Steinbock, et celle de l’autre à madame Hulot jeune. On comprend
alors comment monsieur Crevel avait pu parler à son ami Hulot de
madame Marneffe et connaître un secret ignoré de tout le monde;
car, monsieur Marneffe absent, la cousine Bette, le baron et Valérie
étaient les seuls à savoir ce mystère.
Le baron avait commis l’imprudence de faire présent à madame
Marneffe d’une toilette beaucoup trop luxueuse pour la femme
d’un sous-chef; les autres femmes furent jalouses et de la toilette
et de la beauté de Valérie. Il y eut des chuchotements sous les
éventails, car la détresse des Marneffe avait occupé la Division;
l’employé sollicitait des secours au moment où le baron s’était
amouraché de madame. D’ailleurs, Hector ne sut pas cacher son
ivresse en voyant le succès de Valérie qui, décente, pleine de
distinction, enviée, fut soumise à cet examen attentif que redoutent
tant les femmes en entrant pour la première fois dans un monde
nouveau.
Après avoir mis sa femme, sa fille et son gendre en voiture, le
baron trouva moyen de s’évader sans être aperçu, laissant à son
fils et à sa belle-fille le soin de jouer le rôle des maîtres de la maison.
Il monta dans la voiture de madame Marneffe et la reconduisit
chez elle; mais il la trouva muette et songeuse, presque mélancolique.
—Mon bonheur vous rend bien triste, Valérie, dit-il en l’attirant
à lui au fond de la voiture.
—Comment, mon ami, ne voulez-vous pas qu’une pauvre
femme ne soit pas toujours pensive en commettant sa première
faute, même quand l’infamie de son mari lui rend la liberté?...
Croyez-vous que je sois sans âme? sans croyance, sans religion?
Vous avez eu ce soir la joie la plus indiscrète, et vous m’avez
odieusement affichée. Vraiment, un collégien aurait été moins fat
que vous. Aussi toutes ces dames m’ont-elles déchirée à grand
renfort d’œillades et de mots piquants! Quelle est la femme qui ne
tient pas à sa réputation? Vous m’avez perdue. Ah! je suis bien à
vous, allez! et je n’ai plus pour excuser cette faute d’autre ressource
que de vous être fidèle. Monstre! dit-elle en riant et se
laissant embrasser, vous saviez bien ce que vous faisiez. Madame
Coquet, la femme de notre chef de bureau, est venue s’asseoir près
de moi pour admirer mes dentelles. «—C’est de l’Angleterre, a-t-elle
dit. Cela vous coûte-t-il cher, madame?—Je n’en sais rien,
lui ai-je répliqué. Ces dentelles me viennent de ma mère, je ne
suis pas assez riche pour en acheter de pareilles!»
Madame Marneffe avait fini, comme on voit, par tellement fasciner
le vieux Beau de l’Empire, qu’il croyait lui faire commettre
sa première faute, et lui avoir inspiré assez de passion pour lui
faire oublier tous ses devoirs. Elle se disait abandonnée par l’infâme
Marneffe, après trois jours de mariage, et par d’épouvantables
motifs. Depuis, elle était restée la plus sage jeune fille, et très heureuse,
car le mariage lui paraissait une horrible chose. De là
venait sa tristesse actuelle.
—S’il en était de l’amour comme du mariage?... dit-elle en
pleurant.
Ces coquets mensonges, que débitent presque toutes les femmes
dans la situation où se trouvait Valérie, faisaient entrevoir au baron
les roses du septième ciel. Aussi, Valérie fit-elle des façons, tandis
que l’amoureux artiste et Hortense attendaient peut-être impatiemment
que la baronne eût donné sa dernière bénédiction et son dernier
baiser à la jeune fille.
A sept heures du matin, le baron, au comble du bonheur, car
il avait trouvé la jeune fille la plus innocente et le diable le plus
consommé dans sa Valérie, revint relever monsieur et madame
Hulot jeune de leur corvée. Ces danseurs et ces danseuses, presque
étrangers à la maison, et qui finissent par s’emparer du terrain
à toutes les noces, se livraient à ces interminables dernières
contredanses nommées des cotillons, les joueurs de bouillote étaient
acharnés à leurs tables, le père Crevel gagnait six mille francs.
Les journaux, distribués par les porteurs, contenaient aux Faits-Paris
ce petit article:
«La célébration du mariage de monsieur le comte de Steinbock
et de mademoiselle Hortense Hulot, fille du baron Hulot d’Ervy,
Conseiller-d’État et directeur au Ministère de la guerre, nièce de
l’illustre comte de Forzheim, a eu lieu ce matin à Saint-Thomas-d’Aquin.
Cette solennité avait attiré beaucoup de monde. On remarquait
dans l’assistance quelques-unes de nos célébrités artistiques:
Léon de Lora, Joseph Bridau, Stidmann, Bixiou, les
notabilités de l’administration de la Guerre, du Conseil-d’État,
et plusieurs membres des deux Chambres; enfin les sommités de
l’émigration polonaise, les comtes Paz, Laginski, etc.
»Monsieur le comte Wenceslas de Steinbock est le petit-neveu
du célèbre général de Charles XII, roi de Suède. Le jeune comte
ayant pris part à l’insurrection polonaise, est venu chercher un
asile en France, où la juste célébrité de son talent lui a valu des
lettres de petite naturalité.»
Ainsi, malgré la détresse effroyable du baron Hulot d’Ervy, rien
de ce qu’exige l’opinion publique ne manqua, pas même la célébrité
donnée par les journaux au mariage de sa fille, dont la célébration
fut en tout point semblable à celui de Hulot fils avec mademoiselle
Crevel. Cette fête atténua les propos qui se tenaient sur
la situation financière du directeur, de même que la dot donnée à
sa fille expliqua la nécessité où il s’était trouvé de recourir au crédit.
Ici se termine en quelque sorte l’introduction de cette histoire.
Ce récit est au drame qui le complète, ce que sont les prémisses à
une proposition, ce qu’est toute exposition à toute tragédie classique.
Quand, à Paris, une femme a résolu de faire métier et marchandise
de sa beauté, ce n’est pas une raison pour qu’elle fasse fortune.
On y rencontre d’admirables créatures, très-spirituelles, dans
une affreuse médiocrité, finissant très-mal une vie commencée par
les plaisirs. Voici pourquoi: Se destiner à la carrière honteuse des
courtisanes, avec l’intention d’en palper les avantages, tout en
gardant la robe d’une honnête bourgeoise mariée, ne suffit pas.
Le Vice n’obtient pas facilement ses triomphes; il a cette similitude
avec le Génie, qu’ils exigent tous deux un concours de circonstances
heureuses pour opérer le cumul de la fortune et du talent.
Supprimez les phases étranges de la Révolution, l’Empereur
n’existe plus, il n’aurait plus été qu’une seconde édition de Fabert.
La beauté vénale sans amateurs, sans célébrité, sans la croix de
déshonneur que lui valent des fortunes dissipées, c’est un Corrége
dans un grenier, c’est le Génie expirant dans sa mansarde. Une
Laïs à Paris doit donc, avant tout, trouver un homme riche qui se
passionne assez pour lui donner son prix. Elle doit surtout conserver
une grande élégance qui, pour elle, est une enseigne, avoir
d’assez bonnes manières pour flatter l’amour-propre des hommes,
posséder cet esprit à la Sophie Arnould, qui réveille l’apathie des
riches; enfin elle doit se faire désirer par les libertins en paraissant
être fidèle à un seul, dont le bonheur est alors envié.
Ces conditions, que ces sortes de femmes appellent la chance,
se réalisent assez difficilement à Paris, quoique ce soit une ville
pleine de millionnaires, de désœuvrés, de gens blasés et à fantaisies.
La Providence a sans doute protégé fortement en ceci les ménages
d’employés et la petite bourgeoisie, pour qui ces obstacles sont au
moins doublés par le milieu dans lequel ils accomplissent leurs évolutions.
Néanmoins, il se trouve encore assez de madame Marneffe à
Paris, pour que Valérie doive figurer comme un type dans cette histoire
des mœurs. De ces femmes, les unes obéissent à la fois à des
passions vraies et à la nécessité, comme madame Colleville qui fut
pendant si long-temps attachée à l’un des plus célèbres orateurs du
côté gauche, le banquier Keller; les autres sont poussées par la vanité,
comme madame de la Baudraye, restée à peu près honnête
malgré sa fuite avec Lousteau; celles-ci sont entraînées par les exigences
de la toilette, et celles-là par l’impossibilité de faire vivre un
ménage avec des appointements évidemment trop faibles. La parcimonie
de l’État ou des chambres, si vous voulez, cause bien des
malheurs, engendre bien des corruptions. On s’apitoie en ce moment
beaucoup sur le sort des classes ouvrières, on les présente
comme égorgées par les fabricants; mais l’État est plus dur cent
fois que l’industriel le plus avide; il pousse, en fait de traitements,
l’économie jusqu’au non-sens. Travaillez beaucoup, l’Industrie vous
paye en raison de votre travail; mais que donne l’État à tant d’obscurs
et dévoués travailleurs?
Dévier du sentier de l’honneur, est pour la femme mariée un
crime inexcusable; mais il est des degrés dans cette situation. Quelques
femmes, loin d’être dépravées, cachent leurs fautes et demeurent
d’honnêtes femmes en apparence, comme les deux dont
les aventures viennent d’être rappelées; tandis que certaines d’entre
elles joignent à leurs fautes les ignominies de la spéculation. Madame
Marneffe est donc en quelque sorte le type de ces ambitieuses
courtisanes mariées qui, de prime abord, acceptent la dépravation
dans toutes ses conséquences, et qui sont décidées à faire fortune en
s’amusant, sans scrupule sur les moyens; mais elles ont presque
toujours, comme madame Marneffe, leurs maris pour embaucheurs
et pour complices. Ces Machiavels en jupon sont les femmes les plus
dangereuses; et, de toutes les mauvaises espèces de Parisiennes,
c’est la pire. Une vraie courtisane, comme les Josépha, les Schontz,
les Malaga, les Jenny Cadine, etc., porte dans la franchise de sa situation
un avertissement aussi lumineux que la lanterne rouge de
la Prostitution, ou que les quinquets du Trente-et-Quarante. Un
homme sait alors qu’il s’en va là de sa ruine. Mais la doucereuse
honnêteté, mais les semblants de vertu, mais les façons hypocrites
d’une femme mariée qui ne laisse jamais voir que les besoins vulgaires
d’un ménage, et qui se refuse en apparence aux folies, entraîne
à des reines sans éclat, et qui sont d’autant plus singulières
qu’on les excuse en ne se les expliquant point. C’est l’ignoble livre
de dépense et non la joyeuse fantaisie qui dévore des fortunes. Un
père de famille se ruine sans gloire, et la grande consolation de la
vanité satisfaite lui manque dans la misère.
Cette tirade ira comme une flèche au cœur de bien des familles.
On voit des madame Marneffe à tous les étages de l’État social, et
même au milieu des cours; car Valérie est une triste réalité, moulée
sur le vif dans ses plus légers détails. Malheureusement, ce portrait
ne corrigera personne de la manie d’aimer des anges au doux
sourire, à l’air rêveur, à figures candides, dont le cœur est un
coffre-fort.
Environ trois ans après le mariage d’Hortense, en 1841, le baron
Hulot d’Ervy passait pour s’être rangé, pour avoir dételé, selon
l’expression du premier chirurgien de Louis XV, et madame Marneffe
lui coûtait cependant deux fois plus que ne lui avait coûté
Josépha. Mais Valérie, quoique toujours bien mise, affectait la
simplicité d’une femme mariée à un sous-chef; elle gardait son
luxe pour ses robes de chambre, pour sa tenue à la maison. Elle
faisait ainsi le sacrifice de ses vanités de Parisienne à son Hector
chéri. Néanmoins, quand elle allait au spectacle, elle s’y montrait
toujours avec un joli chapeau, dans une toilette de la dernière élégance;
le baron l’y conduisait en voiture, dans une loge choisie.
L’appartement, qui occupait rue Vanneau tout le second étage
d’un hôtel moderne sis entre cour et jardin, respirait l’honnêteté.
Le luxe consistait en perses tendues, en beaux meubles bien commodes.
La chambre à coucher, par exception, offrait les profusions
étalées par les Jenny Cadine et les Schontz. C’était des rideaux en
dentelle, des cachemires, des portières en brocart, une garniture
de cheminée dont les modèles avaient été faits par Stidmann, un
petit Dunkerque encombré de merveilles. Hulot n’avait pas voulu
voir sa Valérie dans un nid inférieur en magnificence au bourbier
d’or et de perles d’une Josépha. Les deux pièces principales, le salon
et la salle à manger, avaient été meublées, l’une en damas rouge,
et l’autre en bois de chêne sculpté. Mais, entraîné par le désir de
mettre tout en harmonie, au bout de six mois, le baron avait ajouté
le luxe solide au luxe éphémère, en offrant de grandes valeurs mobilières,
comme par exemple une argenterie dont la facture dépassait
vingt-quatre mille francs.
La maison de madame Marneffe acquit en deux ans la réputation
d’être très-agréable. On y jouait. Valérie, elle-même, fut promptement
signalée comme une femme aimable et spirituelle. On répandit
le bruit, pour justifier son changement de situation, d’un
immense legs que son père naturel, le maréchal Montcornet, lui
avait transmis par un fidéicommis. Dans une pensée d’avenir, Valérie
avait ajouté l’hypocrisie religieuse à son hypocrisie sociale.
Exacte aux offices le dimanche, elle eut tous les honneurs de la
piété. Elle quêta, devint dame de charité, rendit le pain bénit,
et fit quelque bien dans le quartier, le tout aux dépens d’Hector.
Tout chez elle se passait donc convenablement. Aussi, beaucoup
de gens affirmaient-ils la pureté de ses relations avec le baron, en
objectant l’âge du Conseiller-d’État, à qui l’on prêtait un goût platonique
pour la gentillesse d’esprit, le charme des manières, la conversation
de madame Marneffe, à peu près pareil à celui de feu
Louis XVIII pour les billets bien tournés.
Le baron se retirait vers minuit avec tout le monde, et rentrait
un quart d’heure après. Le secret de ce secret profond, le voici:
Les portiers de la maison étaient monsieur et madame Olivier,
qui, par la protection du baron, ami du propriétaire en quête d’un
concierge, avaient passé de leur loge obscure et peu lucrative de
la rue du Doyenné dans la productive et magnifique loge de la rue
Vanneau. Or, madame Olivier, ancienne lingère de la maison de
Charles X, et tombée de cette position avec la monarchie légitime,
avait trois enfants. L’aîné, déjà petit-clerc de notaire, était l’objet
de l’adoration des époux Olivier. Ce Benjamin, menacé d’être soldat
pendant six ans, allait voir sa brillante carrière interrompue, lorsque
madame Marneffe le fit exempter du service militaire pour un
de ces vices de conformation que les conseils de révision savent découvrir
quand ils en sont priés à l’oreille par quelque puissance
ministérielle. Olivier, ancien piqueur de Charles X, et son épouse,
auraient donc remis Jésus en croix pour le baron Hulot, et pour
madame Marneffe.
Que pouvait dire le monde à qui l’antécédent du Brésilien, monsieur
Montès de Montéjanos, était inconnu? Rien. Le monde est
d’ailleurs plein d’indulgence pour la maîtresse d’un salon où l’on
s’amuse. Madame Marneffe ajoutait enfin, à tous ses agréments,
l’avantage bien prisé d’être une puissance occulte. Ainsi Claude
Vignon, devenu secrétaire du maréchal prince de Wissembourg,
et qui rêvait d’appartenir au Conseil d’État en qualité de maître
des requêtes, était un habitué de ce salon, où vinrent quelques députés
bons enfants et joueurs. La société de madame Marneffe s’était
composée avec une sage lenteur; les agrégations ne s’y formaient
qu’entre gens d’opinions et de mœurs conformes, intéressés
à se soutenir, à proclamer les mérites infinis de la maîtresse de la
maison. Le compérage, retenez cet axiome, est la vraie Sainte-Alliance
à Paris. Les intérêts finissent toujours par se diviser, les
gens vicieux s’entendent toujours.
Dès le troisième mois de son installation rue Vanneau, madame
Marneffe avait reçu monsieur Crevel, devenu tout aussitôt maire de
son Arrondissement et officier de la Légion-d’Honneur. Crevel hésita
longtemps: il s’agissait de quitter ce célèbre uniforme de garde
national dans lequel il se pavanait aux Tuileries, en se croyant aussi
militaire que l’Empereur; mais l’ambition, conseillée par madame
Marneffe, fut plus forte que la vanité. Monsieur le maire avait jugé
ses liaisons avec mademoiselle Héloïse Brisetout comme tout à fait
incompatibles avec son attitude politique. Longtemps avant son
avénement au trône bourgeois de la mairie, ses galanteries furent
enveloppées d’un profond mystère. Mais Crevel, comme on le devine,
avait payé le droit de prendre, aussi souvent qu’il le pourrait,
sa revanche de l’enlèvement de Josépha, par une inscription de six
mille francs de rente, au nom de Valérie Fortin, épouse séparée de
biens du sieur Marneffe. Valérie, douée peut-être par sa mère du
génie particulier à la femme entretenue, devina d’un seul coup
d’œil le caractère de cet adorateur grotesque. Ce mot: «Je n’ai jamais
eu de femme du monde!» dit par Crevel à Lisbeth, et rapporté
par Lisbeth à sa chère Valérie, avait été largement escompté
dans la transaction à laquelle elle dut ses six mille francs de rente
en cinq pour cent. Depuis, elle n’avait jamais laissé diminuer son
prestige aux yeux de l’ancien commis-voyageur de César Birotteau.
Crevel avait fait un mariage d’argent en épousant la fille d’un
meunier de la Brie, fille unique d’ailleurs et dont les héritages entraient
pour les trois quarts dans sa fortune, car les détaillants s’enrichissent,
la plupart du temps, moins par les affaires que par l’alliance
de la Boutique et de l’Économie rurale. Un grand nombre des
fermiers, des meuniers, des nourrisseurs, des cultivateurs aux environs
de Paris rêvent pour leurs filles les gloires du comptoir, et
voient dans un détaillant, dans un bijoutier, dans un changeur, un
gendre beaucoup plus selon leur cœur qu’un notaire ou qu’un avoué
dont l’élévation sociale les inquiète; ils ont peur d’être méprisés
plus tard par ces sommités de la Bourgeoisie. Madame Crevel,
femme assez laide, très-vulgaire et sotte, morte à temps, n’avait
pas donné d’autres plaisirs à son mari que ceux de la paternité.
Or, au début de sa carrière commerciale, ce libertin, enchaîné
par les devoirs de son état et contenu par l’indigence, avait joué le
rôle de Tantale. En rapport, selon son expression, avec les femmes
les plus comme il faut de Paris, il les reconduisait avec des salutations
de boutiquier en admirant leur grâce, leur façon de porter
les modes, et tous les effets innommés de ce qu’on appelle la race.
S’élever jusqu’à l’une de ces fées de salon, était un désir conçu depuis
sa jeunesse et comprimé dans son cœur. Obtenir les faveurs
de madame Marneffe fut donc non-seulement pour lui l’animation
de sa chimère, mais encore une affaire d’orgueil, de vanité, d’amour-propre,
comme on l’a vu. Son ambition s’accrut par le succès.
Il éprouva d’énormes jouissances de tête, et, lorsque la tête est
prise, le cœur s’en ressent, le bonheur décuple. Madame Marneffe
présenta d’ailleurs à Crevel des recherches qu’il ne soupçonnait pas,
car ni Josépha ni Héloïse ne l’avaient aimé; tandis que madame Marneffe
jugea nécessaire de bien tromper cet homme en qui elle voyait
une caisse éternelle. Les tromperies de l’amour vénal sont plus charmantes
que la réalité. L’amour vrai comporte des querelles de moineaux
où l’on se blesse au vif; mais la querelle pour rire est, au
contraire, une caresse faite à l’amour-propre de la dupe. Ainsi, la
rareté des entrevues maintenait chez Crevel le désir à l’état de passion.
Il s’y heurtait toujours contre la dureté vertueuse de Valérie
qui jouait le remords, qui parlait de ce que son père devait penser
d’elle dans le paradis des braves. Il avait à vaincre une espèce de
froideur de laquelle la fine commère lui faisait croire qu’il triomphait,
elle paraissait céder à la passion folle de ce bourgeois; mais
elle reprenait, comme honteuse, son orgueil de femme décente et
ses airs de vertu, ni plus ni moins qu’une Anglaise, et aplatissait
toujours son Crevel sous le poids de sa dignité, car Crevel l’avait
de prime abord avalée vertueuse. Enfin, Valérie possédait des spécialités
de tendresse qui la rendaient indispensable à Crevel aussi
bien qu’au baron. En présence du monde, elle offrait la réunion
enchanteresse de la candeur pudique et rêveuse, de la décence irréprochable,
et de l’esprit rehaussé par la gentillesse, par la grâce,
par les manières de la créole; mais, dans le tête-à-tête, elle dépassait
les courtisanes, elle y était drôle, amusante, fertile en inventions
nouvelles. Ce contraste plaît énormément à l’individu du genre
Crevel; il est flatté d’être l’unique auteur de cette comédie, il la
croit jouée à son seul profit, et il rit de cette délicieuse hypocrisie,
en admirant la comédienne.
Valérie s’était admirablement approprié le baron Hulot, elle l’avait
obligé à vieillir par une de ces flatteries fines qui peuvent servir
à peindre l’esprit diabolique de ces sortes de femmes. Chez les
organisations privilégiées, il arrive un moment où, comme une place
assiégée qui fait long-temps bonne contenance, la situation vraie se
déclare. En prévoyant la dissolution prochaine du Beau de l’Empire,
Valérie jugea nécessaire de la hâter.—«Pourquoi te gênes-tu,
mon vieux grognard? lui dit-elle six mois après leur mariage clandestin
et doublement adultère. Aurais-tu donc des prétentions?
voudrais-tu m’être infidèle? Moi, je te trouverai bien mieux si tu
ne te fardes plus. Fais-moi le sacrifice de tes grâces postiches. Crois-tu
que c’est deux sous de vernis mis à tes bottes, ta ceinture en
caoutchouc, ton gilet de force et ton faux toupet que j’aime en toi?
D’ailleurs, plus tu seras vieux, moins j’aurai peur de me voir enlever
mon Hulot par une rivale!» Croyant donc à l’amitié divine
autant qu’à l’amour de madame Marneffe avec laquelle il comptait
finir sa vie, le Conseiller-d’État avait suivi ce conseil privé en cessant
de se teindre les favoris et les cheveux. Après avoir reçu de Valérie
cette touchante déclaration, le grand et bel Hector se montra
tout blanc un beau matin. Madame Marneffe prouva facilement à
son cher Hector qu’elle avait cent fois vu la ligne blanche formée
par la pousse des cheveux.
—Les cheveux blancs vont admirablement à votre figure, dit-elle
en le voyant, ils l’adoucissent, vous êtes infiniment mieux,
vous êtes charmant.
Enfin le baron, une fois lancé dans ce chemin, ôta son gilet de
peau, son corset; il se débarrassa de toutes ses bricoles. Le ventre
tomba, l’obésité se déclara. Le chêne devint une tour, et la pesanteur
des mouvements fut d’autant plus effrayante, que le baron
vieillissait prodigieusement en jouant le rôle de Louis XII. Les
sourcils restèrent noirs et rappelèrent vaguement le bel Hulot,
comme dans quelques pans de murs féodaux un léger détail de
sculpture demeure pour faire apercevoir ce que fut le château dans
son beau temps. Cette discordance rendait le regard, vif et jeune
encore, d’autant plus singulier dans ce visage bistré que, là où
pendant si longtemps fleurirent des tons de chair à la Rubens, on
voyait, par certaines meurtrissures et dans le sillon tendu de la ride,
les efforts d’une passion en rébellion avec la nature. Hulot fut alors
une de ces belles ruines humaines où la virilité ressort par des espèces
de buissons aux oreilles, au nez, aux doigts, en produisant
l’effet des mousses poussées sur les monuments presque éternels de
l’Empire romain.
Comment Valérie avait-elle pu maintenir Crevel et Hulot, côte
à côte chez elle, alors que le vindicatif chef de bataillon voulait
triompher bruyamment de Hulot? Sans répondre immédiatement
à cette question, qui sera résolue par le drame, on peut faire observer
que Lisbeth et Valérie avaient inventé à elles deux une prodigieuse
machine dont le jeu puissant aidait à ce résultat. Marneffe,
en voyant sa femme embellie par le milieu dans lequel elle trônait,
comme le soleil d’un système sidéral, paraissait, aux yeux du
monde, avoir senti ses feux se rallumer pour elle, il en était devenu
fou. Si cette jalousie faisait du sieur Marneffe un trouble-fête, elle
donnait un prix extraordinaire aux faveurs de Valérie. Marneffe témoignait
néanmoins une confiance en son directeur, qui dégénérait
en une débonnaireté presque ridicule. Le seul personnage qui
l’offusquât était précisément Crevel.
Marneffe, détruit par ces débauches particulières aux grandes
capitales, décrites par les poëtes romains, et pour lesquelles notre
pudeur moderne n’a point de nom, était devenu hideux comme une
figure anatomique en cire. Mais cette maladie ambulante, vêtue de
beau drap, balançait ses jambes en échalas dans un élégant pantalon.
Cette poitrine desséchée se parfumait de linge blanc, et le
musc éteignait les fétides senteurs de la pourriture humaine. Cette
laideur du vice expirant et chaussé en talons rouges, car Valérie
avait mis Marneffe en harmonie avec sa fortune, avec sa croix,
avec sa place, épouvantait Crevel, qui ne soutenait pas facilement
le regard des yeux blancs du sous-chef. Marneffe était le cauchemar
du maire. En s’apercevant du singulier pouvoir que Lisbeth et sa
femme lui avaient conféré, ce mauvais drôle s’en amusait, il en
jouait comme d’un instrument; et, les cartes de salon étant la dernière
ressource de cette âme aussi usée que le corps, il plumait
Crevel, qui se croyait obligé de filer doux avec le respectable
fonctionnaire qu’il trompait!
En voyant Crevel si petit garçon avec cette hideuse et infâme
momie, dont la corruption était pour le maire lettres closes, en le
voyant surtout si profondément méprisé par Valérie, qui riait de
Crevel comme on rit d’un bouffon, vraisemblablement le baron se
croyait tellement à l’abri de toute rivalité, qu’il l’invitait constamment
à dîner.
Valérie, protégée par ces deux passions en sentinelle à ses côtés
et par un mari jaloux, attirait tous les regards, excitait tous les
désirs, dans le cercle où elle rayonnait. Ainsi, tout en gardant les
apparences, elle était arrivée, en trois ans environ, à réaliser les
conditions les plus difficiles du succès que cherchent les courtisanes,
et qu’elles accomplissent si rarement, aidées par le scandale, par
leur audace et par l’éclat de leur vie au soleil. Comme un diamant
bien taillé que Chanor aurait délicieusement serti, la beauté de Valérie,
naguère enfouie dans la mine de la rue du Doyenné, valait
plus que sa valeur, elle faisait des malheureux!... Claude Vignon
aimait Valérie en secret.
Cette explication rétrospective, assez nécessaire quand on revoit
les gens à trois ans d’intervalle, est comme le bilan de Valérie.
Voici maintenant celui de son associée Lisbeth.
La cousine Bette occupait dans la maison Marneffe la position
d’une parente qui aurait cumulé les fonctions de dame de compagnie
et de femme de charge; mais elle ignorait les doubles humiliations
qui, la plupart du temps, affligent les créatures assez malheureuses
pour accepter ces positions ambiguës. Lisbeth et Valérie offraient le
touchant spectacle d’une de ces amitiés si vives et si peu probables
entre femmes, que les Parisiens, toujours trop spirituels, les calomnient
aussitôt. Le contraste de la mâle et sèche nature de la
Lorraine avec la jolie nature créole de Valérie servit la calomnie.
Madame Marneffe avait d’ailleurs, sans le savoir, donné du poids
aux commérages par le soin qu’elle prit de son amie, dans un intérêt
matrimonial qui devait, comme on va le voir, rendre complète
la vengeance de Lisbeth. Une immense révolution s’était accomplie
chez la cousine Bette; Valérie qui voulut l’habiller, en avait tiré le
plus grand parti. Cette singulière fille, maintenant soumise au corset,
faisait fine taille, consommait de la bandoline pour sa chevelure
lissée, acceptait ses robes telles que les lui livrait la couturière,
portait des brodequins de choix et des bas de soie gris, d’ailleurs
compris par les fournisseurs dans les mémoires de Valérie, et
payés par qui de droit. Ainsi restaurée, toujours en cachemire
jaune, Bette eût été méconnaissable à qui l’eût revue après ces trois
années. Cet autre diamant noir, le plus rare des diamants, taillé
par une main habile et monté dans le chaton qui lui convenait,
était apprécié par quelques employés ambitieux à toute sa valeur.
Qui voyait la Bette pour la première fois, frémissait involontairement
à l’aspect de la sauvage poésie que l’habile Valérie avait su
mettre en relief en cultivant par la toilette cette Nonne sanglante,
en encadrant avec art par des bandeaux épais cette sèche figure
olivâtre où brillaient des yeux d’un noir assorti à celui de la chevelure,
en faisant valoir cette taille inflexible. Bette, comme une
Vierge de Cranach et de Van Eyck, comme une Vierge byzantine,
sorties de leurs cadres, gardait la roideur, la correction de ces figures
mystérieuses, cousines germaines des Isis et des divinités
mises en gaîne par les sculpteurs égyptiens. C’était du granit, du
basalte, du porphyre qui marchait. A l’abri du besoin pour le reste
de ses jours, la Bette était d’une humeur charmante, elle apportait
avec elle la gaieté partout où elle allait dîner. Le baron payait
d’ailleurs le loyer du petit appartement meublé, comme on le sait,
de la défroque du boudoir et de la chambre de son amie Valérie.—«Après
avoir commencé, disait-elle, la vie en vraie chèvre affamée,
je la finis en lionne.» Elle continuait à confectionner les
ouvrages les plus difficiles de la passementerie pour monsieur Rivet,
seulement afin, disait-elle, de ne pas perdre son temps. Et cependant
sa vie était, comme on va le voir, excessivement occupée;
mais il est dans l’esprit des gens venus de la campagne de ne jamais
abandonner le gagne-pain, ils ressemblent aux juifs en ceci.
Tous les matins, la cousine Bette allait elle-même à la grande
halle, au petit jour, avec la cuisinière. Dans le plan de la Bette, le
livre de dépense, qui ruinait le baron Hulot, devait enrichir sa
chère Valérie, et l’enrichissait effectivement.
Quelle est la maîtresse de maison qui n’a pas, depuis 1838,
éprouvé les funestes résultats des doctrines antisociales répandues
dans les classes inférieures par des écrivains incendiaires? Dans
tous les ménages, la plaie des domestiques est aujourd’hui la plus
vive de toutes les plaies financières. A de très-rares exceptions près,
et qui mériteraient le prix Monthyon, un cuisinier et une cuisinière
sont des voleurs domestiques, des voleurs gagés, effrontés, de qui
le gouvernement s’est complaisamment fait le recéleur, en développant
ainsi la pente au vol, presque autorisée chez les cuisinières
par l’antique plaisanterie sur l’anse du panier. Là où ces femmes
cherchaient autrefois quarante sous pour leur mise à la loterie,
elles prennent aujourd’hui cinquante francs pour la caisse
d’épargne. Et les froids puritains qui s’amusent à faire en France
des expériences philanthropiques, croient avoir moralisé le peuple!
Entre la table des maîtres et le marché, les gens ont établi leur
octroi secret, et la ville de Paris n’est pas si habile à percevoir ses
droits d’entrée, qu’ils le sont à prélever les leurs sur toute chose.
Outre les cinquante pour cent dont ils grèvent les provisions de
bouche, ils exigent de fortes étrennes des fournisseurs. Les marchands
les plus hauts placés tremblent devant cette puissance occulte;
ils la soldent sans mot dire, tous: carrossiers, bijoutiers,
tailleurs, etc. A qui tente de les surveiller, les domestiques répondent
par des insolences, ou par les bêtises coûteuses d’une feinte
maladresse; ils prennent aujourd’hui des renseignements sur les
maîtres, comme autrefois les maîtres en prenaient sur eux. Le mal,
arrivé véritablement au comble, et contre lequel les tribunaux
commencent à sévir, mais en vain, ne peut disparaître que par une
loi qui astreindra les domestiques à gages au livret de l’ouvrier. Le
mal cesserait alors comme par enchantement. Tout domestique
étant tenu de produire son livret, et les maîtres étant obligés d’y
consigner les causes du renvoi, la démoralisation rencontrerait certainement
un frein puissant. Les gens occupés de la haute politique
du moment ignorent jusqu’où va la dépravation des classes
inférieures à Paris: elle est égale à la jalousie qui les dévore.
La Statistique est muette sur le nombre effrayant d’ouvriers de
vingt ans qui épousent des cuisinières de quarante et de cinquante
ans enrichies par le vol. On frémit en pensant aux suites d’unions
pareilles au triple point de vue de la criminalité, de l’abâtardissement
de la race et des mauvais ménages. Quant au mal purement
financier produit par les vols domestiques, il est énorme au point
de vue politique. La vie ainsi renchérie du double, interdit le superflu
dans beaucoup de ménages. Le superflu!... c’est la moitié du
commerce des États, comme il est l’élégance de la vie. Les livres,
les fleurs sont aussi nécessaires que le pain à beaucoup de gens.
Lisbeth, à qui cette affreuse plaie des maisons parisiennes était
connue, pensait à diriger le ménage de Valérie, en lui promettant
son appui dans la scène terrible où toutes deux elles s’étaient juré
d’être comme deux sœurs. Donc elle avait attiré, du fond des Vosges,
une parente du côté maternel, ancienne cuisinière de l’évêque
de Nancy, vieille fille pieuse et d’une excessive probité. Craignant
néanmoins son inexpérience à Paris, et surtout les mauvais conseils,
qui gâtent tant de ces loyautés si fragiles, Lisbeth accompagnait
Mathurine à la grande Halle, et tâchait de l’habituer à savoir acheter.
Connaître le véritable prix des choses pour obtenir le respect du
vendeur, manger des mets sans actualité, comme le poisson, par
exemple, quand ils ne sont pas chers, être au courant de la valeur
des comestibles et en pressentir la hausse pour acheter en baisse,
cet esprit de ménagère est, à Paris, le plus nécessaire à l’économie
domestique. Comme Mathurine touchait de bons gages, qu’on
l’accablait de cadeaux, elle aimait assez la maison pour être heureuse
des bons marchés. Aussi depuis quelque temps rivalisait-elle
avec Lisbeth, qui la trouvait assez formée, assez sûre, pour ne
plus aller à la halle que les jours où Valérie avait du monde, ce
qui, par parenthèse, arrivait assez souvent. Voici pourquoi.
Le baron avait commencé par garder le plus strict décorum;
mais sa passion pour madame Marneffe était en peu de temps devenue
si vive, si avide, qu’il désira la quitter le moins possible.
Après y avoir dîné quatre fois par semaine, il trouva charmant d’y
manger tous les jours. Six mois après le mariage de sa fille, il
donna deux mille francs par mois à titre de pension. Madame Marneffe
invitait les personnes que son cher baron désirait traiter.
D’ailleurs, le dîner était toujours fait pour six personnes, le baron
pouvait en amener trois à l’improviste. Lisbeth réalisa par son économie
le problème extraordinaire d’entretenir splendidement cette
table pour la somme de mille francs, et donner mille francs par
mois à madame Marneffe. La toilette de Valérie étant payée largement
par Crevel et par le baron, les deux amies trouvaient encore
un billet de mille francs par mois sur cette dépense. Aussi cette
femme si pure, si candide, possédait-elle alors environ cent cinquante
mille francs d’économies. Elle avait accumulé ses rentes et
ses bénéfices mensuels en les capitalisant et les grossissant de gains
énormes dus à la générosité avec laquelle Crevel faisait participer
le capital de sa petite duchesse au bonheur de ses opérations financières.
Crevel avait initié Valérie à l’argot et aux spéculations de
la Bourse; et, comme toutes les Parisiennes, elle était promptement
devenue plus forte que son maître. Lisbeth, qui ne dépensait pas
un liard de ses douze cents francs, dont le loyer et la toilette étaient
payés, qui ne sortait pas un sou de sa poche, possédait également
un petit capital de cinq à six mille francs que Crevel lui faisait paternellement
valoir.
L’amour du baron et celui de Crevel étaient néanmoins une rude
charge pour Valérie. Le jour où le récit de ce drame recommence,
excitée par l’un de ces événements qui font dans la vie l’office de
la cloche aux coups de laquelle s’amassent les essaims, Valérie était
montée chez Lisbeth pour s’y livrer à ces bonnes élégies, longuement
parlées, espèces de cigarettes fumées à coups de langue, par
lesquelles les femmes endorment les petites misères de leur vie.
—Lisbeth, mon amour, ce matin, deux heures de Crevel à
faire, c’est bien assommant! Oh! comme je voudrais pouvoir t’y
envoyer à ma place!
—Malheureusement cela ne se peut pas, dit Lisbeth en souriant.
Je mourrai vierge.
—Être à ces deux vieillards! il y a des moments où j’ai honte
de moi! Ah! si ma pauvre mère me voyait!
—Tu me prends pour Crevel, répondit Lisbeth.
—Dis-moi, ma chère petite Bette, que tu ne me méprises
pas?...
—Ah! si j’étais jolie, en aurais-je eu... des aventures! s’écria
Lisbeth. Te voilà justifiée.
—Mais tu n’aurais écouté que ton cœur, dit madame Marneffe
en soupirant.
—Bah! répondit Lisbeth, Marneffe est un mort qu’on a oublié
d’enterrer, le baron est comme ton mari, Crevel est ton adorateur;
je te vois, comme toutes les femmes, parfaitement en règle.
—Non, ce n’est pas là, chère adorable fille, d’où vient la douleur,
tu ne veux pas m’entendre...
—Oh! si!... s’écria la Lorraine, car le sous-entendu fait partie
de ma vengeance. Que veux-tu?... j’y travaille.
—Aimer Wenceslas à en maigrir, et ne pouvoir réussir à le
voir! dit Valérie en se détirant les bras; Hulot lui propose de venir
dîner ici, mon artiste refuse! Il ne se sait pas idolâtré, ce monstre
d’homme! Qu’est-ce que sa femme? de la jolie chair! oui, elle est
belle, mais moi, je me sens: je suis pire!
—Sois tranquille, ma petite fille, il viendra, dit Lisbeth du ton
dont parlent les nourrices aux enfants qui s’impatientent, je le veux...
—Mais, quand?
—Peut-être cette semaine.
—Laisse-moi t’embrasser.
Comme on le voit, ces deux femmes n’en faisaient qu’une; toutes
les actions de Valérie, même les plus étourdies, ses plaisirs, ses
bouderies se décidaient après de mûres délibérations entre elles.
Lisbeth, étrangement émue de cette vie de courtisane, conseillait
Valérie en tout, et poursuivait le cours de ses vengeances avec
une impitoyable logique. Elle adorait d’ailleurs Valérie, elle en
avait fait sa fille, son amie, son amour; elle trouvait en elle l’obéissance
des créoles, la mollesse de la voluptueuse; elle babillait
avec elle tous les matins avec bien plus de plaisir qu’avec Wenceslas,
elles pouvaient rire de leurs communes malices, de la sottise
des hommes, et recompter ensemble les intérêts grossissants de
leurs trésors respectifs. Lisbeth avait d’ailleurs rencontré, dans son
entreprise et dans son amitié nouvelle, une pâture à son activité
bien autrement abondante que dans son amour insensé pour Wenceslas.
Les jouissances de la haine satisfaite sont les plus ardentes,
les plus fortes au cœur. L’amour est en quelque sorte l’or, et la
haine est le fer de cette mine à sentiments qui gît en nous. Enfin
Valérie offrait, dans toute sa gloire, à Lisbeth, cette beauté qu’elle
adorait, comme on adore tout ce qu’on ne possède pas, beauté
bien plus maniable que celle de Wenceslas qui, pour elle, avait
toujours été froid et insensible.
Après bientôt trois ans, Lisbeth commençait à voir les progrès
de la sape souterraine à laquelle elle consumait sa vie et dévouait
son intelligence. Lisbeth pensait, madame Marneffe agissait. Madame
Marneffe était la hache, Lisbeth était la main qui la manie,
et la main démolissait à coups pressés cette famille qui, de jour en
jour, lui devenait plus odieuse, car on hait de plus en plus, comme
on aime tous les jours davantage, quand on aime. L’amour et la
haine sont des sentiments qui s’alimentent par eux-mêmes; mais,
des deux, la haine a la vie la plus longue. L’amour a pour bornes
des forces limitées, il tient ses pouvoirs de la vie et de la prodigalité;
la haine ressemble à la mort, à l’avarice, elle est en quelque
sorte une abstraction active, au-dessus des êtres et des choses.
Lisbeth, entrée dans l’existence qui lui était propre, y déployait
toutes ses facultés; elle régnait à la manière des jésuites, en puissance
occulte. Aussi la régénérescence de sa personne était-elle
complète. Sa figure resplendissait. Lisbeth rêvait d’être madame la
maréchale Hulot.
Cette scène où les deux amies se disaient crûment leurs moindres
pensées sans prendre de détours dans l’expression, avait lieu précisément
au retour de la Halle, où Lisbeth était allée préparer les
éléments d’un dîner fin. Marneffe, qui convoitait la place de monsieur
Coquet, le recevait avec la vertueuse madame Coquet, et
Valérie espérait faire traiter de la démission du chef de bureau par
Hulot le soir même. Lisbeth s’habillait pour se rendre chez la baronne,
où elle dînait.
—Tu nous reviendras pour servir le thé, ma Bette? dit Valérie.
—Je l’espère...
—Comment, tu l’espères? en serais-tu venue à coucher avec
Adeline pour boire ses larmes pendant qu’elle dort?
—Si cela se pouvait! répondit Lisbeth en riant, je ne dirais pas
non. Elle expie son bonheur, je suis heureuse, je me souviens de
mon enfance. Chacun son tour. Elle sera dans la boue, et moi! je
serai comtesse de Forzheim!...
Lisbeth se dirigea vers la rue Plumet, où elle allait depuis quelque
temps, comme on va au spectacle, pour s’y repaître d’émotions.
L’appartement choisi par Hulot pour sa femme consistait en une
grande et vaste antichambre, un salon et une chambre à coucher
avec cabinet de toilette. La salle à manger était latéralement contiguë
au salon. Deux chambres de domestique et une cuisine, situées
au troisième étage, complétaient ce logement, digne encore
d’un Conseiller-d’État, directeur à la Guerre. L’hôtel, la cour et
l’escalier étaient majestueux. La baronne, obligée de meubler son
salon, sa chambre et la salle à manger avec les reliques de sa splendeur,
avait pris le meilleur dans les débris de l’hôtel, rue de l’Université.
La pauvre femme aimait d’ailleurs ces muets témoins de son
bonheur qui, pour elle, avaient une éloquence quasi-consolante.
Elle entrevoyait dans ses souvenirs des fleurs comme elle voyait sur
ses tapis des rosaces à peine visibles pour les autres.
En entrant dans la vaste antichambre où douze chaises, un baromètre
et un grand poêle, de longs rideaux en calicot blanc bordé
de rouge, rappelaient les affreuses antichambres des Ministères, le
cœur se serrait; on pressentait la solitude dans laquelle vivait cette
femme. La douleur, de même que le plaisir, se fait une atmosphère.
Au premier coup d’œil jeté sur un intérieur, on sait qui y règne
de l’amour ou du désespoir. On trouvait Adeline dans une immense
chambre à coucher, meublée des beaux meubles de Jacob Desmalters,
en acajou moucheté garni des ornements de l’Empire, ces
bronzes qui ont trouvé le moyen d’être plus froids que les cuivres
de Louis XVI! Et l’on frissonnait en voyant cette femme assise sur
un fauteuil romain, devant les sphinx d’une travailleuse, ayant perdu
ses couleurs, affectant une gaieté menteuse, conservant son air impérial,
comme elle savait conserver la robe de velours bleu qu’elle
mettait chez elle. Cette âme fière soutenait le corps et maintenait la
beauté. La baronne, à la fin de la première année de son exil dans
cet appartement, avait mesuré le malheur dans toute son étendue.—En
me reléguant là, mon Hector m’a fait la vie encore plus
belle qu’elle ne devait l’être pour une simple paysanne, se dit-elle.
Il me veut ainsi: que sa volonté soit faite! Je suis la baronne Hulot,
la belle-sœur d’un maréchal de France, je n’ai pas commis la
moindre faute, mes deux enfants sont établis, je puis attendre la
mort, enveloppée dans les voiles immaculés de ma pureté d’épouse,
dans le crêpe de mon bonheur évanoui.
Le portrait de Hulot, peint par Robert Lefebvre en 1810, dans
l’uniforme de commissaire ordonnateur de la garde impériale, s’étalait
au-dessus de la travailleuse, où, à l’annonce d’une visite,
Adeline serrait une Imitation de Jésus-Christ, sa lecture habituelle.
Cette Madeleine irréprochable écoutait aussi la voix de l’Esprit-Saint
dans son désert.
—Mariette, ma fille, dit Lisbeth à la cuisinière qui vint lui ouvrir
la porte, comment va ma bonne Adeline?...
—Oh! bien, en apparence, mademoiselle; mais, entre nous, si
elle persiste dans ses idées, elle se tuera, dit Mariette à l’oreille de
Lisbeth. Vraiment, vous devriez l’engager à vivre mieux. D’hier,
madame m’a dit de lui donner le matin pour deux sous de lait et
un petit pain d’un sou; de lui servir à dîner soit un hareng, soit un
peu de veau froid, en en faisant cuire une livre pour la semaine,
bien entendu lorsqu’elle dînera seule, ici... Elle veut ne dépenser
que dix sous par jour pour sa nourriture. Cela n’est pas raisonnable.
Si je parlais de ce beau projet à monsieur le maréchal, il
pourrait se brouiller avec monsieur le baron et le déshériter; au
lieu que vous, qui êtes si bonne et si fine, vous saurez arranger
les choses...
—Eh bien! pourquoi ne vous adressez-vous pas à mon cousin?
dit Lisbeth.
—Ah! ma chère demoiselle, il y a bien environ vingt à vingt-cinq
jours qu’il n’est venu, enfin tout le temps que nous sommes
restées sans vous voir! D’ailleurs, madame m’a défendu, sous
peine de renvoi, de jamais demander de l’argent à monsieur. Mais
quant à de la peine... ah! la pauvre madame en a eu! C’est la première
fois que monsieur l’oublie si long-temps... Chaque fois qu’on
sonnait, elle s’élançait à la fenêtre... mais, depuis cinq jours, elle
ne quitte plus son fauteuil. Elle lit! Chaque fois qu’elle va chez
madame la comtesse, elle me dit: «Mariette, qu’elle dit, si monsieur
vient, dites que je suis dans la maison, et envoyez-moi le portier;
il aura sa course bien payée!»
—Pauvre cousine! dit Bette, cela me fend le cœur. Je parle
d’elle à mon cousin tous les jours. Que voulez-vous? Il dit: «Tu
as raison, Bette, je suis un misérable; ma femme est un ange, et
je suis un monstre: j’irai demain...» Et il reste chez madame Marneffe;
cette femme le ruine et il l’adore; il ne vit que près d’elle.
Moi, je fais ce que je peux! Si je n’étais pas là, si je n’avais pas
avec moi Mathurine, le baron aurait dépensé le double; et, comme
il n’a presque plus rien, il se serait déjà peut-être brûlé la cervelle.
Eh bien! Mariette, voyez-vous, Adeline mourrait de la mort de son
mari, j’en suis sûre. Au moins je tâche de nouer là les deux bouts,
et d’empêcher que mon cousin ne mange trop d’argent...
—Ah! c’est ce que dit la pauvre madame; elle connaît bien ses
obligations envers vous, répondit Mariette; elle disait vous avoir
pendant long-temps mal jugée...
—Ah! fit Lisbeth. Elle ne vous a pas dit autre chose?
—Non, mademoiselle. Si vous voulez lui faire plaisir, parlez-lui
de monsieur; elle vous trouve heureuse de le voir tous les jours.
—Est-elle seule?
—Faites excuse, le maréchal y est. Oh! il vient tous les jours,
et elle lui dit toujours qu’elle a vu monsieur le matin, qu’il rentre
la nuit fort tard.
—Et y a-t-il un bon dîner, aujourd’hui?... demanda Bette.
Mariette hésitait à répondre, elle soutenait mal le regard de la
Lorraine, quand la porte du salon s’ouvrit, et le maréchal Hulot
sortit si précipitamment, qu’il salua Bette sans la regarder, et laissa
tomber des papiers. Bette ramassa ces papiers et courut dans l’escalier,
car il était inutile de crier après un sourd; mais elle s’y prit
de manière à ne pas pouvoir rejoindre le maréchal, elle revint et
lut furtivement ce qui suit écrit au crayon:
«Mon cher frère, mon mari m’a donné l’argent de la dépense
pour le trimestre; mais ma fille Hortense en a eu si grand besoin,
que je lui ai prêté la somme entière, qui suffisait à peine à sortir
d’embarras. Pouvez-vous me prêter quelques cents francs, car je
ne veux pas redemander de l’argent à Hector; un reproche de
lui me ferait trop de peine.»
—Ah! pensa Lisbeth, pour qu’elle ait fait plier à ce point son
orgueil, dans quelle extrémité se trouve-t-elle donc?
Lisbeth entra, surprit Adeline en pleurs et lui sauta au cou.
—Adeline, ma chère enfant, je sais tout! dit la cousine Bette.
Tiens, le maréchal a laissé tomber ce papier, tant il était troublé,
car il courait comme un lévrier... Cet affreux Hector ne t’a pas
donné d’argent depuis?.....
—Il m’en donne fort exactement, répondit la baronne; mais
Hortense en a eu besoin, et...
—Et tu n’avais pas de quoi nous donner à dîner, dit Bette en
interrompant sa cousine. Maintenant je comprends l’air embarrassé
de Mariette à qui je parlais de la soupe. Tu fais l’enfant, Adeline!
tiens, laisse-moi te donner mes économies.
—Merci, ma bonne Bette, répondit Adeline en essuyant une
larme. Cette petite gêne n’est que momentanée, et j’ai pourvu à
l’avenir. Mes dépenses seront désormais de deux mille quatre cents
francs par an, y compris le loyer, et je les aurai. Surtout, Bette,
pas un mot à Hector. Va-t-il bien?
—Oh! comme le Pont-Neuf! il est gai comme un pinson, il ne
pense qu’à sa sorcière de Valérie.
Madame Hulot regardait un grand pin argenté qui se trouvait
dans le champ de sa fenêtre, et Lisbeth ne put rien lire de ce que
pouvaient exprimer les yeux de sa cousine.
—Lui as-tu dit que c’était le jour où nous dînions tous ici?
—Oui, mais bah! madame Marneffe donne un grand dîner, elle
espère traiter de la démission de monsieur Coquet! et cela passe
avant tout! Tiens, Adeline, écoute-moi: tu connais mon caractère
féroce à l’endroit de l’indépendance. Ton mari, ma chère, te ruinera
certainement. J’ai cru pouvoir vous être utile à tous chez cette
femme, mais c’est une créature d’une dépravation sans bornes, elle
obtiendra de ton mari des choses à le mettre dans le cas de vous
déshonorer tous.
Adeline fit le mouvement d’une personne qui reçoit un coup de
poignard dans le cœur.
—Mais, ma chère Adeline, j’en suis sûre. Il faut bien que j’essaie
de t’éclairer. Eh bien! songeons à l’avenir! le maréchal est
vieux, mais il ira loin, il a un beau traitement; sa veuve, s’il mourait,
aurait une pension de six mille francs. Avec cette somme,
moi, je me chargerais de vous faire vivre tous! Use de ton
influence sur le bonhomme pour nous marier. Ce n’est pas pour être
madame la maréchale, je me soucie de ces sornettes comme de la
conscience de madame Marneffe; mais vous aurez tous du pain. Je
vois qu’Hortense en manque, puisque tu lui donnes le tien.
Le maréchal se montra, le vieux soldat avait fait si rapidement
la course, qu’il s’essuyait le front avec son foulard.
—J’ai remis deux mille francs à Mariette, dit-il à l’oreille de sa
belle-sœur.
Adeline rougit jusque dans la racine de ses cheveux. Deux larmes
bordèrent ses cils encore longs, et elle pressa silencieusement la
main du vieillard dont la physionomie exprimait le bonheur d’un
amant heureux.
—Je voulais, Adeline, vous faire avec cette somme un cadeau,
dit-il en continuant; au lieu de me la rendre, vous vous choisirez
vous-même ce qui vous plaira le mieux.
Il vint prendre la main que lui tendit Lisbeth, et il la baisa, tant
il était distrait par son plaisir.
—Cela promet, dit Adeline à Lisbeth en souriant autant qu’elle
pouvait sourire.
En ce moment, Hulot jeune et sa femme arrivèrent.
—Mon frère dîne avec nous? demanda le maréchal d’un ton bref.
Adeline prit un crayon et mit sur un petit carré de papier ces
mots:
«Je l’attends, il m’a promis ce matin de dîner ici; mais s’il ne
venait pas, le maréchal l’aurait retenu, car il est accablé d’affaires.»
Et elle présenta le papier. Elle avait inventé ce mode de conversation
pour le maréchal, et une provision de petits carrés de papier
était placée avec un crayon sur sa travailleuse.
—Je sais, répondit le maréchal, qu’il est accablé de travail à
cause de l’Algérie.
Hortense et Wenceslas entrèrent en ce moment, et, en voyant sa
famille autour d’elle, la baronne reporta sur le maréchal un regard
dont la signification ne fut comprise que par Lisbeth.
Le bonheur avait considérablement embelli l’artiste adoré par sa
femme et cajolé par le monde. Sa figure était devenue presque
pleine, sa taille élégante faisait ressortir les avantages que le sang
donne à tous les vrais gentilshommes. Sa gloire prématurée, son
importance, les éloges trompeurs que le monde jette aux artistes,
comme on se dit bonjour ou comme on parle du temps, lui donnaient
cette conscience de sa valeur, qui dégénère en fatuité quand
le talent s’en va. La croix de la Légion-d’Honneur complétait à ses
propres yeux, le grand homme qu’il croyait être.
Après trois ans de mariage, Hortense était avec son mari comme
un chien avec son maître, elle répondait à tous ses mouvements
par un regard qui ressemblait à une interrogation, elle tenait toujours
les yeux sur lui, comme un avare sur son trésor, elle attendrissait
par son abnégation admiratrice. On reconnaissait en elle le
génie et les conseils de sa mère. Sa beauté, toujours la même, était
alors altérée, poétiquement, d’ailleurs, par les ombres douces
d’une mélancolie cachée.
En voyant entrer sa cousine, Lisbeth pensa que la plainte, contenue
pendant long-temps, allait rompre la faible enveloppe de la
discrétion. Lisbeth, dès les premiers jours de la lune de miel, avait
jugé que le jeune ménage avait de trop petits revenus pour une si
grande passion.
Hortense, en embrassant sa mère, échangea de bouche à oreille,
et de cœur à cœur, quelques phrases dont le secret fut trahi, pour
Bette, par leurs hochements de tête.
—Adeline va, comme moi, travailler pour vivre, pensa la cousine
Bette. Je veux qu’elle me mette au courant de ce qu’elle fera...
Ces jolis doigts sauront donc enfin comme les miens ce que c’est
que le travail forcé.
A six heures, la famille passa dans la salle à manger. Le couvert
d’Hector était mis.
—Laissez-le! dit la baronne à Mariette; monsieur vient quelquefois
tard.
—Oh! mon père viendra, dit Hulot fils à sa mère; il me l’a
promis à la Chambre en nous quittant.
Lisbeth, de même qu’une araignée au centre de sa toile, observait
toutes les physionomies. Après avoir vu naître Hortense et Victorin,
leurs figures étaient pour elle comme des glaces à travers
lesquelles elle lisait dans ces jeunes âmes. Or, à certains regards
jetés à la dérobée par Victorin sur sa mère, elle reconnut quelque
malheur près de fondre sur Adeline, et que Victorin hésitait à
révéler. Le jeune et célèbre avocat était triste en dedans. Sa profonde
vénération pour sa mère éclatait dans la douleur avec laquelle
il la contemplait. Hortense, elle, était évidemment occupée de ses
propres chagrins; et, depuis quinze jours, Lisbeth savait qu’elle
éprouvait les premières inquiétudes que le manque d’argent cause
aux gens probes, aux jeunes femmes à qui la vie a toujours souri
et qui déguisent leurs angoisses. Aussi, dès le premier moment, la
cousine Bette devina-t-elle que la mère n’avait rien donné à sa
fille. La délicate Adeline était donc descendue aux fallacieuses paroles
que le besoin suggère aux emprunteurs. La préoccupation
d’Hortense, celle de son frère, la profonde mélancolie de la baronne
rendirent le dîner triste, surtout si l’on se représente le froid
que jetait déjà la surdité du vieux maréchal. Trois personnes animaient
la scène, Lisbeth, Célestine et Wenceslas. L’amour d’Hortense
avait développé chez l’artiste l’animation polonaise, cette
vivacité d’esprit gascon, cette aimable turbulence qui distingue ces
Français du Nord. Sa situation d’esprit, sa physionomie disaient
assez qu’il croyait en lui-même, et que la pauvre Hortense, fidèle
aux conseils de sa mère, lui cachait tous les tourments domestiques.
—Tu dois être bien heureuse, dit Lisbeth à sa petite cousine
en sortant de table, ta maman t’a tirée d’affaire en te donnant son
argent.
—Maman! répondit Hortense étonnée. Oh! pauvre maman,
moi qui pour elle voudrais en faire, de l’argent! Tu ne sais pas,
Lisbeth, eh bien! j’ai le soupçon affreux qu’elle travaille en secret.
On traversait alors le grand salon obscur, sans flambeaux, en
suivant Mariette qui portait la lampe de la salle à manger dans la
chambre à coucher d’Adeline. En ce moment, Victorin toucha le
bras de Lisbeth et d’Hortense; toutes deux comprenant la signification
de ce geste laissèrent Wenceslas, Célestine, le maréchal et la
baronne aller dans la chambre à coucher, et restèrent groupés, à
l’embrasure d’une fenêtre.
—Qu’y a-t-il, Victorin? dit Lisbeth. Je parie que c’est quelque
désastre causé par ton père.
—Hélas! oui, répondit Victorin. Un usurier, nommé Vauvinet,
a pour soixante mille francs de lettres de change de mon père, et
veut le poursuivre! J’ai voulu parler de cette déplorable affaire à
mon père à la Chambre, il n’a pas voulu me comprendre, il m’a
presque évité. Faut-il prévenir notre mère?
—Non, non, dit Lisbeth, elle a trop de chagrins, tu lui donnerais
le coup de la mort, il faut la ménager. Vous ne savez pas où
elle en est; sans votre oncle, vous n’eussiez pas trouvé de dîner ici
aujourd’hui.
—Ah! mon Dieu, Victorin, nous sommes des monstres, dit
Hortense à son frère, Lisbeth nous apprend ce que nous aurions dû
deviner. Mon dîner m’étouffe!
Hortense n’acheva pas, elle mit son mouchoir sur sa bouche pour
prévenir l’éclat d’un sanglot, elle pleurait.
—J’ai dit à ce Vauvinet de venir me voir demain, reprit Victorin
en continuant; mais se contentera-t-il de ma garantie hypothécaire?
Je ne le crois pas. Ces gens-là veulent de l’argent comptant
pour en faire suer des escomptes usuraires.
—Vendons notre rente! dit Lisbeth à Hortense.
—Qu’est-ce que ce serait? quinze ou seize mille francs, répliqua
Victorin, il en faut soixante.
—Chère cousine! s’écria Hortense en embrassant Lisbeth avec
l’enthousiasme d’un cœur pur.
—Non, Lisbeth, gardez votre petite fortune, dit Victorin après
avoir serré la main de la Lorraine. Je verrai demain ce que cet
homme a dans son sac. Si ma femme y consent, je saurai empêcher,
retarder les poursuites; car, voir attaquer la considération
de mon père!... ce serait affreux. Que dirait le ministre de la
guerre? Les appointements de mon père, engagés depuis trois ans,
ne seront libres qu’au mois de décembre; on ne peut donc pas les
offrir en garantie. Ce Vauvinet a renouvelé onze fois les lettres de
change; ainsi jugez des sommes que mon père a payées en intérêts!
il faut fermer ce gouffre.
—Si madame Marneffe pouvait le quitter, dit Hortense avec
amertume.
—Ah! Dieu nous en préserve! dit Victorin. Mon père irait peut-être
ailleurs, et là, les frais les plus dispendieux sont déjà faits.
Quel changement chez ces enfants naguère si respectueux, et que
la mère avait maintenus si long-temps dans une adoration absolue
de leur père! ils l’avaient déjà jugé.
—Sans moi, reprit Lisbeth, votre père serait encore plus ruiné
qu’il ne l’est.
—Rentrons, dit Hortense, maman est fine, et elle se douterait
de quelque chose, et, comme dit notre bonne Lisbeth, cachons-lui
tout, soyons gais!
—Victorin, vous ne savez pas où vous conduira votre père avec
son goût pour les femmes, dit Lisbeth. Pensez à vous assurer des
revenus en me mariant avec le maréchal, vous devriez lui en parler
tous ce soir, je partirai de bonne heure exprès.
Victorin entra dans la chambre.
—Eh bien! ma pauvre petite, dit Lisbeth tout bas à sa petite
cousine, et toi, comment feras-tu?
—Viens dîner avec nous demain, nous causerons, répondit
Hortense. Je ne sais où donner de la tête; toi, tu te connais aux
difficultés de la vie, tu me conseilleras.
Pendant que toute la famille réunie essayait de prêcher le mariage
au maréchal, et que Lisbeth revenait rue Vanneau, il y arrivait
un de ces événements qui stimulent chez les femmes comme
madame Marneffe l’énergie du vice en les obligeant à déployer toutes
les ressources de la perversité. Reconnaissons au moins ce fait constant:
A Paris, la vie est trop occupée pour que les gens vicieux
fassent le mal par instinct, ils se défendent à l’aide du vice contre les
agressions, voilà tout.
Madame Marneffe, dont le salon était rempli de ses fidèles, avait
mis les parties de whist en train, lorsque le valet de chambre, un
militaire retraité racolé par le baron, annonça:—Monsieur le baron
Montès de Montéjanos. Valérie reçut au cœur une violente
commotion, mais elle s’élança vivement vers la porte en criant:—Mon
cousin!... Et, arrivée au Brésilien, elle lui glissa dans l’oreille
ce mot:—Sois mon parent, ou tout est fini entre nous!
—Eh bien! reprit-elle à haute voix en amenant le Brésilien à la
cheminée, Henri, tu n’as donc pas fait naufrage comme on me l’a
dit, je t’ai pleuré trois ans...
—Bonjour, mon ami, dit monsieur Marneffe en tendant la main
au Brésilien dont la tenue était celle d’un vrai Brésilien millionnaire.
Monsieur le baron Henri Montès de Montéjanos, doué par le
climat équatorial du physique et de la couleur que nous prêtons
tous à l’Othello du théâtre, effrayait par un air sombre, effet purement
plastique; car son caractère, plein de douceur et de tendresse,
le prédestinait à l’exploitation que les faibles femmes pratiquent sur
les hommes forts. Le dédain qu’exprimait sa figure, la puissance
musculaire dont témoignait sa taille bien prise, toutes ses forces ne
se déployaient qu’envers les hommes, flatterie adressée aux femmes
et qu’elles savourent avec tant d’ivresse que les gens qui donnent le
bras à leurs maîtresses ont tous des airs de matamore tout à fait réjouissants.
Superbement dessiné par un habit bleu à boutons en or
massif, par son pantalon noir, chaussé de bottes fines d’un vernis
irréprochable, ganté selon l’ordonnance, le baron n’avait de brésilien
qu’un gros diamant d’environ cent mille francs qui brillait comme
une étoile sur une somptueuse cravate de soie bleue, encadrée par
un gilet blanc entr’ouvert de manière à laisser voir une chemise de
toile d’une finesse fabuleuse. Le front, busqué comme celui d’un
satyre, signe d’entêtement dans la passion, était surmonté d’une
chevelure de jais, touffue comme une forêt vierge, sous laquelle
scintillaient deux yeux clairs, fauves à faire croire que la mère du
baron avait eu peur, étant grosse de lui, de quelque jaguar.
Ce magnifique exemplaire de la race portugaise au Brésil, se
campa le dos à la cheminée dans une pose qui décelait des habitudes
parisiennes; et, le chapeau d’une main, le bras appuyé sur le
velours de la tablette, il se pencha vers madame Marneffe pour
causer à voix basse avec elle, en se souciant fort peu des affreux
bourgeois qui, dans son idée, encombraient mal à propos le
salon.
Cette entrée en scène, cette pose, et l’air du Brésilien déterminèrent
deux mouvements de curiosité mêlée d’angoisse, identiquement
pareils chez Crevel et chez le baron. Ce fut chez tous deux la
même expression, le même pressentiment. Aussi la manœuvre inspirée
à ces deux passions réelles, devint-elle si comique par la simultanéité
de cette gymnastique, qu’elle fit sourire les gens d’assez
d’esprit pour y voir une révélation. Crevel, toujours bourgeois et
boutiquier en diable, quoique maire de Paris, resta malheureusement
en position plus long-temps que son collaborateur, et le baron
put saisir au passage la révélation involontaire de Crevel. Ce fut
un trait de plus dans le cœur du vieillard amoureux qui résolut
d’avoir une explication avec Valérie.
—Ce soir, se dit également Crevel en arrangeant ses cartes, il
faut en finir...
—Vous avez du cœur!... lui cria Marneffe, et vous venez
d’y renoncer.
—Ah! pardon, répondit Crevel en voulant reprendre sa carte.
Ce baron-là me semble de trop, continuait-il en se parlant à lui-même.
Que Valérie vive avec mon baron à moi, c’est ma vengeance,
et je sais le moyen de m’en débarrasser; mais ce cousin-là!... c’est
un baron de trop, je ne yeux pas être jobardé, je veux savoir de
quelle manière il est son parent!
Ce soir-là, par un de ces bonheurs qui n’arrivent qu’aux jolies
femmes, Valérie était délicieusement mise. Sa blanche poitrine étincelait
serrée dans une guipure dont les tons roux faisaient valoir le
satin mat de ces belles épaules des Parisiennes, qui savent (par
quels procédés, on l’ignore!) avoir de belles chairs et rester sveltes.
Vêtue d’une robe de velours noir qui semblait à chaque instant près
de quitter ses épaules, elle était coiffée en dentelle mêlée à des fleurs
à grappes. Ses bras, à la fois mignons et potelés, sortaient de manches
à sabots fourrées de dentelles. Elle ressemblait à ces beaux
fruits coquettement arrangés dans une belle assiette et qui donnent
des démangeaisons à l’acier du couteau.
—Valérie, disait le Brésilien à l’oreille de la jeune femme, je te
reviens fidèle; mon oncle est mort, et je suis deux fois plus riche
que je ne l’étais à mon départ. Je veux vivre et mourir à Paris,
près de toi et pour toi.
—Plus bas, Henri! de grâce!
—Ah! bah! dussé-je jeter tout ce monde par la croisée, je veux
te parler ce soir, surtout après avoir passé deux jours à te chercher.
Je resterai le dernier, n’est-ce pas?
Valérie sourit à son prétendu cousin et lui dit:—Songez que
vous devez être le fils d’une sœur de ma mère qui, pendant la
campagne de Junot en Portugal, aurait épousé votre père.
—Moi, Montès de Montéjanos, arrière-petit-fils d’un des conquérants
du Brésil, mentir!
—Plus bas, ou nous ne nous reverrons jamais...
—Et pourquoi?
—Marneffe a pris, comme les mourants qui chaussent tous un
dernier désir, une passion pour moi...
—Ce laquais?... dit le Brésilien qui connaissait son Marneffe, je
le payerai...
—Quelle violence...
—Ah çà! d’où te vient ce luxe?... dit le Brésilien qui finit par
apercevoir les somptuosités du salon.
Elle se mit à rire.
—Quel mauvais ton, Henri! dit-elle.
Elle venait de recevoir deux regards enflammés de jalousie qui
l’avaient atteinte au point de l’obliger à regarder les deux âmes en
peine. Crevel, qui jouait contre le baron et monsieur Coquet, avait
pour partner monsieur Marneffe. La partie fut égale à cause des
distractions respectives de Crevel et du baron qui accumulèrent
fautes sur fautes. Ces deux vieillards amoureux avouèrent, en un
moment, la passion que Valérie avait réussi à leur faire cacher depuis
trois ans; mais elle n’avait pas su non plus éteindre dans ses
yeux le bonheur de revoir l’homme qui, le premier, lui avait fait
battre le cœur, l’objet de son premier amour. Les droits de ces heureux
mortels vivent autant que la femme sur laquelle ils les ont pris.
Entre ces trois passions absolues, l’une appuyée sur l’insolence
de l’argent, l’autre sur le droit de possession, la dernière sur la
jeunesse, la force, la fortune et la primauté, madame Marneffe
resta calme et l’esprit libre, comme le fut le général Bonaparte,
lorsqu’au siége de Mantoue il eut à répondre à deux armées en voulant
continuer le blocus de la place. La jalousie, en jouant dans la
figure de Hulot, le rendit aussi terrible que feu le maréchal Montcornet
partant pour une charge de cavalerie sur un carré russe. En
sa qualité de bel homme, le Conseiller-d’État n’avait jamais connu
la jalousie, de même que Murat ignorait le sentiment de la peur.
Il s’était toujours cru certain du triomphe. Son échec auprès de Josépha,
le premier de sa vie, il l’attribuait à la soif de l’argent; il se
disait vaincu par un million, et non par un avorton, en parlant du
duc d’Hérouville. Les philtres et les vertiges que verse à torrents
ce sentiment fou venaient de couler dans son cœur en un instant.
Il se retournait de sa table de whist vers la cheminée par des
mouvements à la Mirabeau, et quand il laissait ses cartes pour embrasser
par un regard provocateur le Brésilien et Valérie, les habitués
du salon éprouvaient cette crainte mêlée de curiosité qu’inspire
une violence menaçant d’éclater de moments en moments. Le faux
cousin regardait le Conseiller-d’État comme il eût examiné quelque
grosse potiche chinoise. Cette situation ne pouvait durer, sans aboutir
à un éclat affreux. Marneffe craignait le baron Hulot, autant que
Crevel redoutait Marneffe, car il ne se souciait pas de mourir sous-chef.
Les moribonds croient à la vie comme les forçats à la liberté.
Cet homme voulait être chef de bureau à tout prix. Justement effrayé
de la pantomime de Crevel et du Conseiller-d’État, il se leva,
dit un mot à l’oreille de sa femme; et, au grand étonnement de
l’assemblée, Valérie passa dans sa chambre à coucher avec le Brésilien
et son mari.
—Madame Marneffe vous a-t-elle jamais parlé de ce cousin-là?
demanda Crevel au baron Hulot.
—Jamais! répondit le baron en se levant. Assez pour ce soir,
ajouta-t-il, je perds deux louis, les voici.
Il jeta deux pièces d’or sur la table et alla s’asseoir sur le divan
d’un air que tout le monde interpréta comme un avis de s’en aller.
Monsieur et madame Coquet, après avoir échangé deux mots,
quittèrent le salon, et Claude Vignon, au désespoir, les imita. Ces
deux sorties entraînèrent les personnes inintelligentes qui se virent
de trop. Le baron et Crevel restèrent seuls, sans se dire un mot.
Hulot, qui finit par ne plus apercevoir Crevel, alla sur la pointe
du pied écouter à la porte de la chambre, et il fit un bond prodigieux
en arrière, car monsieur Marneffe ouvrit la porte, se montra
le front serein et parut étonné de ne trouver que deux personnes.
—Et le thé! dit-il.
—Où donc est Valérie? répondit le baron furieux.
—Ma femme, répliqua Marneffe; mais elle est montée chez
mademoiselle votre cousine, elle va revenir.
—Et pourquoi nous a-t-elle plantés là pour cette stupide chèvre?...
—Mais, dit Marneffe, mademoiselle Lisbeth est arrivée de chez
madame la baronne votre femme avec une espèce d’indigestion, et
Mathurine a demandé du thé à Valérie, qui vient d’aller voir ce
qu’a mademoiselle votre cousine.
—Et le cousin?...
—Il est parti!
—Vous croyez cela? dit le baron.
—Je l’ai mis en voiture! répondit Marneffe avec un affreux
sourire.
Le roulement d’une voiture se fit entendre dans la rue Vanneau.
Le baron, comptant Marneffe pour zéro, sortit et monta chez
Lisbeth. Il lui passait dans la cervelle une de ces idées qu’y envoie
le cœur quand il est incendié par la jalousie. La bassesse de Marneffe
lui était si connue, qu’il supposa d’ignobles connivences entre
la femme et le mari.
—Que sont donc devenus ces messieurs et ces dames? demanda
Marneffe en se voyant seul avec Crevel.
—Quand le soleil se couche, la basse-cour en fait autant, répondit
Crevel; madame Marneffe a disparu, ses adorateurs sont
partis. Je vous propose un piquet, ajouta Crevel qui voulait rester.
Lui aussi, il croyait le Brésilien dans la maison. Monsieur Marneffe
accepta. Le maire était aussi fin que le baron; il pouvait demeurer
au logis indéfiniment en jouant avec le mari qui, depuis la
suppression des jeux publics, se contentait du jeu rétréci, mesquin,
du monde.
Le baron Hulot monta rapidement chez sa cousine Bette; mais
il trouva la porte fermée, et les demandes d’usage à travers la porte
employèrent assez de temps pour permettre à des femmes alertes et
rusées de disposer le spectacle d’une indigestion gorgée de thé.
Lisbeth souffrait tant, qu’elle inspirait les craintes les plus vives à
Valérie; aussi Valérie fit-elle à peine attention à la rageuse entrée
du baron. La maladie est un des paravents que les femmes mettent
le plus souvent entre elles et l’orage d’une querelle. Hulot regarda
partout à la dérobée, et il n’aperçut dans la chambre à coucher de
la cousine Bette aucun endroit propre à cacher un Brésilien.
—Ton indigestion, Bette, fait honneur au dîner de ma femme,
dit-il en examinant la vieille fille qui se portait à merveille, et qui
tâchait d’imiter le râle des convulsions d’estomac en buvant du thé.
—Voyez comme il est heureux que notre chère Bette soit logée
dans ma maison! Sans moi, la pauvre fille expirait... dit madame
Marneffe.
—Vous avez l’air de me croire au mieux, reprit Lisbeth en s’adressant
au baron, et ce serait une infamie...
—Pourquoi? demanda le baron, vous savez donc la raison de
ma visite?
Et il guigna la porte d’un cabinet de toilette d’où la clef était
retirée.
—Parlez-vous grec?... répondit madame Marneffe avec une
expression déchirante de tendresse et de fidélité méconnues.
—Mais c’est pour vous, mon cher cousin, oui c’est par votre
faute que je suis dans l’état où vous me voyez, dit Lisbeth avec
énergie.
Ce cri détourna l’attention du baron qui regarda la vieille fille
dans un étonnement profond.
—Vous savez si je vous aime, reprit Lisbeth, je suis ici, c’est
tout dire. J’y use les dernières forces de ma vie, à veiller à vos intérêts
en veillant à ceux de notre chère Valérie. Sa maison lui coûte
dix fois moins cher qu’une autre maison qu’on voudrait tenir comme
la sienne. Sans moi, mon cousin, au lieu de deux mille francs
par mois, vous seriez forcé d’en donner trois ou quatre mille.
—Je sais tout cela, répondit le baron impatienté; vous nous
protégez de bien des manières, ajouta-t-il en revenant auprès de
madame Marneffe et la prenant par le cou, n’est-ce pas, ma chère
petite belle?...
—Ma parole, dit Valérie, je vous crois fou!...
—Eh bien! vous ne doutez pas de mon attachement, reprit
Lisbeth; mais j’aime aussi ma cousine Adeline, et je l’ai trouvée en
larmes. Elle ne vous a pas vu depuis un mois. Non, cela n’est pas
permis. Vous laissez ma pauvre Adeline sans argent. Votre fille
Hortense a failli mourir en apprenant que c’est grâce à votre frère
que nous avons pu dîner! Il n’y avait pas de pain chez vous aujourd’hui.
Adeline a pris la résolution héroïque de se suffire à elle-même.
Elle m’a dit: «Je ferai comme toi!» Ce mot m’a si fort
serré le cœur, après le dîner, qu’en pensant à ce que ma cousine
était en 1811 et ce qu’elle est en 1841, trente ans après! j’ai eu
ma digestion arrêtée... j’ai voulu vaincre le mal; mais, arrivée ici,
j’ai cru mourir...
—Vous voyez, Valérie, dit le baron, jusqu’où me mène mon
adoration pour vous!... à commettre des crimes domestiques...
—Oh! j’ai eu raison de rester fille! s’écria Lisbeth avec une
joie sauvage. Vous êtes un bon et excellent homme, Adeline est un
ange, et voilà la récompense d’un dévouement aveugle.
—Un vieil ange! dit doucement madame Marneffe en jetant
un regard moitié tendre, moitié rieur à son Hector, qui la contemplait
comme un juge d’instruction examine un prévenu.
—Pauvre femme! dit le baron. Voilà plus de neuf mois que je
ne lui ai remis d’argent, et j’en trouve pour vous, Valérie, et à quel
prix! Vous ne serez jamais aimée ainsi par personne, et quels chagrins
vous me donnez en retour!
—Des chagrins? reprit-elle. Qu’appelez-vous donc le bonheur?
—Je ne sais pas encore quelles ont été vos relations avec ce prétendu
cousin, de qui vous ne m’avez jamais parlé, reprit le baron
sans faire attention aux mots jetés par Valérie. Mais, quand il est
entré, j’ai reçu comme un coup de canif dans le cœur. Quelque
aveuglé que je sois, je ne suis pas aveugle. J’ai lu dans vos yeux et
dans les siens. Enfin, il s’échappait par les paupières de ce singe des
étincelles qui rejaillissaient sur vous, dont le regard... Oh! vous
ne m’avez jamais regardé ainsi, jamais! Quant à ce mystère, Valérie,
il se dévoilera... Vous êtes la seule femme qui m’ayez fait
connaître le sentiment de la jalousie, ainsi ne vous étonnez pas de
ce que je vous dis... Mais un autre mystère qui a crevé son nuage,
et qui me semble une infamie...
—Allez! allez! dit Valérie.
—C’est que Crevel, ce cube de chair et de bêtise, vous aime, et
que vous accueillez ses galanteries assez bien pour que ce niais ait
laissé voir sa passion à tout le monde...
—Et de trois! Vous n’en apercevez pas d’autres? demanda madame
Marneffe.
—Peut-être y en a-t-il? dit le baron.
—Que monsieur Crevel m’aime, il est dans son droit d’homme;
que je sois favorable à sa passion, ce serait le fait d’une coquette
ou d’une femme à qui vous laisseriez beaucoup de choses à désirer...
Eh bien! aimez-moi avec mes défauts, ou laissez-moi. Si vous me
rendez ma liberté, ni vous, ni monsieur Crevel, vous ne reviendrez
ici, je prendrai mon cousin pour ne pas perdre les charmantes
habitudes que vous me supposez. Adieu, monsieur le baron
Hulot.
Et elle se leva; mais le Conseiller-d’État la saisit par le bras et
la fit asseoir. Le vieillard ne pouvait plus remplacer Valérie, elle
était devenue un besoin plus impérieux pour lui que les nécessités
de la vie, et il aima mieux rester dans l’incertitude que d’acquérir
la plus légère preuve de l’infidélité de Valérie.
—Ma chère Valérie, dit-il, ne vois-tu pas ce que je souffre? Je
ne te demande que de te justifier... donne-moi de bonnes raisons...
—Eh bien! allez m’attendre en bas, car vous ne voulez pas assister,
je crois, aux différentes cérémonies que nécessite l’état de
votre cousine.
Hulot se retira lentement.
—Vieux libertin! s’écria la cousine Bette, vous ne me demandez
donc pas des nouvelles de vos enfants?... Que ferez-vous pour Adeline?
Moi, d’abord, je lui porte demain mes économies.
—On doit au moins le pain de froment à sa femme, dit en souriant
madame Marneffe.
Le baron, sans s’offenser du ton de Lisbeth qui le régentait aussi
durement que Josépha, s’en alla comme un homme enchanté d’éviter
une question importune.
Une fois le verrou mis, le Brésilien quitta le cabinet de toilette
où il attendait, et il parut les yeux pleins de larmes, dans un état à
faire pitié. Montès avait évidemment tout entendu.
—Tu ne m’aimes plus, Henri! je le vois, dit madame Marneffe
en se cachant le front dans son mouchoir et fondant en larmes.
C’était le cri de l’amour vrai. La clameur du désespoir de la
femme est si persuasive, qu’elle arrache le pardon qui se trouve au
fond du cœur de tous les amoureux, quand la femme est jeune,
jolie et décolletée à sortir par le haut de sa robe en costume d’Ève.
—Mais pourquoi ne quittez-vous pas tout pour moi, si vous
m’aimez? demanda le Brésilien.
Ce naturel de l’Amérique, logique comme le sont tous les hommes
nés dans la Nature, reprit aussitôt la conversation au point où il
l’avait laissée, en reprenant la taille de Valérie.
—Pourquoi?... dit-elle en relevant la tête et regardant Henri
qu’elle domina par un regard chargé d’amour. Mais, mon petit
chat, je suis mariée. Mais nous sommes à Paris, et non dans les
savanes, dans les pampas, dans les solitudes de l’Amérique. Mon
bon Henri, mon premier et mon seul amour, écoute-moi donc.
Ce mari, simple sous-chef au ministère de la guerre, veut être chef
de bureau et officier de la Légion-d’Honneur, puis-je l’empêcher
d’avoir de l’ambition? or, pour la même raison qu’il nous laissait
entièrement libres tous les deux (il y a bientôt quatre ans, t’en
souviens-tu, méchant?), aujourd’hui Marneffe m’impose monsieur
Hulot. Je ne puis me défaire de cet affreux administrateur qui
souffle comme un phoque, qui a des nageoires dans les narines,
qui a soixante-trois ans, qui depuis trois ans s’est vieilli de dix ans
à vouloir être jeune, qui m’est odieux, que le lendemain du jour
où Marneffe sera chef de bureau et officier de la Légion-d’Honneur...
—Qu’est-ce qu’il aura de plus, ton mari?
—Mille écus.
—Je les lui donnerai viagèrement, reprit le baron Montès, quittons
Paris et allons...
—Où? dit Valérie en faisant une de ces jolies moues par lesquelles
les femmes narguent les hommes dont elles sont sûres. Paris
est la seule ville où nous puissions vivre heureux. Je tiens trop à
ton amour pour le voir s’affaiblir en nous trouvant seuls dans un
désert; écoute, Henri, tu es le seul homme aimé de moi dans
l’Univers, écris cela sur ton crâne de tigre.
Les femmes persuadent toujours aux hommes de qui elles ont fait
des moutons qu’ils sont des lions, et qu’ils ont un caractère de fer.
—Maintenant, écoute-moi bien: Monsieur Marneffe n’a pas
cinq ans à vivre, il est gangrené jusque dans la moelle de ses os;
sur douze mois de l’année, il en passe sept à boire des drogues, des
tisanes, il vit dans la flanelle; enfin, il est, dit le médecin, sous le
coup de la faulx à tout moment; la maladie la plus innocente pour
un homme sain, sera mortelle pour lui, le sang est corrompu, la
vie est attaquée dans son principe. Depuis cinq ans, je n’ai pas voulu
qu’il m’embrassât une seule fois, car, cet homme, c’est la peste!
Un jour, et ce jour n’est pas éloigné, je serai veuve, eh bien! moi,
déjà demandée par un homme qui possède soixante mille francs de
rente, moi qui suis maîtresse de cet homme comme de ce morceau
de sucre, je te déclare que tu serais pauvre comme Hulot, lépreux
comme Marneffe, et que si tu me battais, c’est toi que je veux
pour mari, toi seul que j’aime, de qui je veuille porter le nom. Et
je suis prête à te donner tous les gages d’amour que tu voudras...
—Eh bien! ce soir...
—Mais, enfant de Rio, mon beau jaguar sorti pour moi des
forêts vierges du Brésil, dit-elle en lui prenant la main et la baisant
et le caressant, respecte donc un peu la créature de qui tu veux
faire ta femme... Serai-je ta femme, Henri?...
—Oui, dit le Brésilien vaincu par le bavardage effréné de la
passion.
Et il se mit à genoux.
—Voyons, Henri, dit Valérie en lui prenant les deux mains et
le regardant au fond des yeux avec fixité, tu me jures ici, en présence
de Lisbeth, ma meilleure et ma seule amie, ma sœur, de me
prendre pour femme au bout de mon année de veuvage?...
—Je le jure.
—Ce n’est pas assez! jure par les cendres et le salut éternel de
ta mère, jure-le par la vierge Marie et par tes espérances de catholique!
Valérie savait que le Brésilien tiendrait ce serment, quand même
elle serait tombée au fond du plus sale bourbier social. Le Brésilien
fit ce serment solennel, le nez presque touchant à la blanche
poitrine de Valérie et les yeux fascinés; il était ivre, comme on est
ivre en revoyant une femme aimée, après une traversée de cent
vingt jours!
—Eh bien! maintenant, sois tranquille. Respecte bien dans
madame Marneffe, la future baronne de Montéjanos. Ne dépense
pas un liard pour moi, je te le défends. Reste ici, dans la première
pièce, couché sur le petit canapé, je viendrai moi-même t’avertir
quand tu pourras quitter ton poste... Demain matin nous déjeunerons
ensemble, et tu t’en iras sur les une heure, comme si tu étais
venu me faire une visite à midi. Ne crains rien, les portiers m’appartiennent
comme s’ils étaient mon père et ma mère... Je vais
descendre chez moi servir le thé.
Elle fit un signe à Lisbeth qui l’accompagna jusque sur le
palier. Là, Valérie dit à l’oreille de la vieille fille:—Ce moricaud
est venu un an trop tôt! car je meurs si je ne te venge d’Hortense!...
—Sois tranquille, mon cher gentil petit démon, dit la vieille
fille en l’embrassant au front, l’amour et la vengeance, chassant de
compagnie, n’auront jamais le dessous. Hortense m’attend demain,
elle est dans la misère. Pour avoir mille francs, Wenceslas t’embrassera
mille fois.
En quittant Valérie, Hulot était descendu jusqu’à la loge, et s’était
montré subitement à madame Olivier.
—Madame Olivier?...
En entendant cette interrogation impérieuse et voyant le geste
par lequel le baron la commenta, madame Olivier sortit de sa loge,
et alla jusque dans la cour à l’endroit où le baron l’emmena.
—Vous savez que si quelqu’un peut un jour faciliter à votre fils
l’acquisition d’une étude, c’est moi; c’est grâce à moi que le voici
troisième clerc de notaire, et qu’il achève son Droit.
—Oui, monsieur le baron; aussi, monsieur le baron peut-il
compter sur notre reconnaissance. Il n’y a pas de jour que je ne
prie Dieu pour le bonheur de monsieur le baron...
—Pas tant de paroles, ma bonne femme, dit Hulot, mais des
preuves...
—Que faut-il faire? demanda madame Olivier.
—Un homme en équipage est venu ce soir, le connaissez-vous?
Madame Olivier avait bien reconnu le Montès, comment l’aurait-elle
oublié? Montès lui glissait, rue du Doyenné, cent sous dans la
main toutes les fois qu’il sortait, le matin, de la maison, un peu trop
tôt. Si le baron s’était adressé à monsieur Olivier, peut-être aurait-il
appris tout. Mais Olivier dormait. Dans les classes inférieures, la
femme est, non-seulement supérieure à l’homme, mais encore elle
le gouverne presque toujours. Depuis long-temps, madame Olivier
avait pris son parti dans le cas d’une collision entre ses deux bienfaiteurs,
elle regardait madame Marneffe comme la plus forte de ces
deux puissances.
—Si je le connais?... répondit-elle, non. Ma foi, non, je ne
l’ai jamais vu!...
—Comment! le cousin de madame Marneffe ne venait jamais la
voir quand elle demeurait rue du Doyenné?
—Ah! c’est son cousin!... s’écria madame Olivier. Il est peut-être
venu, mais je ne l’ai pas reconnu. La première fois, monsieur,
je ferai bien attention...
—Il va descendre, dit Hulot vivement en coupant la parole à
madame Olivier...
—Mais il est parti, répliqua madame Olivier qui comprit tout.
La voiture n’est plus là...
—Vous l’avez vu partir?
—Comme je vous vois. Il a dit à son domestique: A l’ambassade!
Ce ton, cette assurance arrachèrent un soupir de bonheur au
baron, il prit la main à madame Olivier et la lui serra.
—Merci, ma chère madame Olivier; mais ce n’est pas tout! Et
monsieur Crevel?...
—Monsieur Crevel? que voulez-vous dire? Je ne comprends
pas, dit madame Olivier.
—Écoutez-moi bien! Il aime madame Marneffe...
—Pas possible! monsieur le baron, pas possible! dit-elle en
joignant les mains.
—Il aime madame Marneffe! répéta fort impérativement le
baron. Comment font-ils? je n’en sais rien; mais je veux le savoir
et vous le saurez. Si vous pouvez me mettre sur les traces de cette
intrigue, votre fils sera notaire.
—Monsieur le baron, ne vous mangez pas les sangs comme
ça, reprit madame Olivier. Madame vous aime et n’aime que vous;
sa femme de chambre le sait bien, et nous disons comme cela que
vous êtes l’homme le plus heureux de la terre, car vous savez tout
ce que vaut madame... Ah! c’est une perfection... Elle se lève à
dix heures tous les jours; pour lors, elle déjeune, bon. Eh! bien,
elle en a pour une heure à faire sa toilette, et tout ça la mène à
deux heures; pour lors elle va se promener aux Tuileries au vu et
n’au su de tout le monde; elle est toujours rentrée à quatre heures,
pour l’heure de votre arrivée... Oh! c’est réglé comme n’une pendule.
Elle n’a pas de secrets pour sa femme de chambre, Reine n’en
a pas pour moi, allez! Reine ne peut pas n’en n’avoir, rapport à
mon fils, pour qui n’elle a des bontés... Vous voyez bien que si
madame avait des rapports avec monsieur Crevel, nous le saurerions.
Le baron remonta chez madame Marneffe le visage rayonnant, et
convaincu d’être le seul homme aimé de cette affreuse courtisane,
aussi décevante, mais aussi belle, aussi gracieuse qu’une sirène.
Crevel et Marneffe commençaient un second piquet. Crevel perdait,
comme perdent tous les gens qui ne sont pas à leur jeu. Marneffe,
qui savait la cause des distractions du maire, en profitait sans
scrupules: il regardait les cartes à prendre, il écartait en conséquence;
puis, voyant dans le jeu de son adversaire, il jouait à coup
sûr. Le prix de la fiche étant de vingt sous, il avait déjà volé trente
francs au maire au moment où le baron rentrait.
—Eh bien, dit le Conseiller-d’État étonné de ne trouver personne,
vous êtes seuls! où sont-ils tous?
—Votre belle humeur a mis tout le monde en fuite! répondit
Crevel.
—Non, c’est l’arrivée du cousin de sa femme, répliqua Marneffe.
Ces dames et ces messieurs ont pensé que Valérie et Henri devaient
avoir quelque chose à se dire, après une séparation de trois années,
et ils se sont discrètement retirés... Si j’avais été là, je les aurais
retenus; mais, par aventure, j’aurais mal fait, car l’indisposition
de Lisbeth, qui sert toujours le thé, sur les dix heures et demie, a
mis tout en déroute...
—Lisbeth est donc réellement indisposée? demanda Crevel
furieux.
—On me l’a dit, répliqua Marneffe avec l’immorale insouciance
des hommes pour qui les femmes n’existent plus.
Le maire avait regardé la pendule; et, à cette estime, le baron
paraissait avoir passé quarante minutes chez Lisbeth. L’air joyeux
de Hulot incriminait gravement Hector, Valérie et Lisbeth.
—Je viens de la voir, elle souffre horriblement, la pauvre fille,
dit le baron.
—La souffrance des autres fait donc votre joie, mon cher ami,
reprit aigrement Crevel, car vous nous revenez avec une figure où
la jubilation rayonne! Est-ce que Lisbeth est en danger de mort?
Votre fille hérite d’elle, dit-on. Vous ne vous ressemblez plus, vous
êtes parti avec la physionomie du More de Venise, et vous revenez
avec celle de Saint-Preux!... Je voudrais bien voir la figure de
madame Marneffe!
—Qu’entendez-vous par ces paroles?... demanda monsieur
Marneffe à Crevel en rassemblant ses cartes et les posant devant lui.
Les yeux éteints de cet homme décrépit à quarante-sept ans s’animèrent,
de pâles couleurs nuancèrent ses joues flasques et froides,
il entr’ouvrit sa bouche démeublée aux lèvres noires, sur lesquelles
il vint une espèce d’écume blanche comme de la craie, et caséiforme.
Cette rage d’un homme impuissant, dont la vie tenait à un
fil, et qui, dans un duel, n’eût rien risqué là où Crevel eût eu tout
à perdre, effraya le maire.
—Je dis, répondit Crevel, que j’aimerais à voir la figure de
madame Marneffe, et j’ai d’autant plus raison, que la vôtre en ce
moment est fort désagréable. Parole d’honneur, vous êtes horriblement
laid, mon cher Marneffe...
—Savez-vous que vous n’êtes pas poli?
—Un homme qui gagne trente francs en quarante-cinq minutes
ne me paraît jamais beau.
—Ah! si vous m’aviez vu, reprit le sous-chef, il y a dix-sept
ans...
—Vous étiez gentil? répliqua Crevel.
—C’est ce qui m’a perdu; si j’avais été comme vous je serais
Pair et Maire.
—Oui, dit en souriant Crevel, vous avez trop fait la guerre,
et, des deux métaux que l’on gagne à cultiver le dieu du commerce,
vous avez pris le mauvais, la drogue!
Et Crevel éclata de rire. Si Marneffe se fâchait à propos de son
honneur en péril, il prenait toujours bien ces vulgaires et ignobles
plaisanteries; elles étaient comme la petite monnaie de la conversation
entre Crevel et lui.
—Ève me coûte cher, c’est vrai; mais, ma foi, courte et bonne,
voilà ma devise.
—J’aime mieux longue et heureuse, répliqua Crevel.
Madame Marneffe entra, vit son mari jouant avec Crevel, et le
baron, tous trois seuls dans le salon; elle comprit, au seul aspect
de la figure du dignitaire municipal, toutes les pensées qui l’avaient
agité, son parti fut aussitôt pris.
—Marneffe! mon chat! dit-elle en venant s’appuyer sur l’épaule
de son mari et passant ses jolis doigts dans des cheveux d’un
vilain gris sans pouvoir couvrir la tête en les ramenant, il est bien
tard pour toi, tu devrais t’aller coucher. Tu sais que demain il
faut te purger, le docteur l’a dit, et Reine te fera prendre du
bouillon aux herbes dès sept heures... Si tu veux vivre, laisse là
ton piquet...
—Faisons-le en cinq marqués? demanda Marneffe à Crevel.
—Bien... j’en ai déjà deux, répondit Crevel.
—Combien cela durera-t-il? demanda Valérie.
—Dix minutes, répliqua Marneffe.
—Il est déjà onze heures, répondit Valérie. Et vraiment, monsieur
Crevel, on dirait que vous voulez tuer mon mari. Dépêchez-vous
au moins.
Cette rédaction à double sens fit sourire Crevel, Hulot et Marneffe
lui-même. Valérie alla causer avec son Hector.
—Sors, mon chéri, dit Valérie à l’oreille d’Hector, promène-toi
dans la rue Vanneau, tu reviendras lorsque tu verras sortir
Crevel.
—J’aimerais mieux sortir de l’appartement et rentrer dans ta
chambre par la porte du cabinet de toilette; tu pourrais dire à
Reine de me l’ouvrir.
—Reine est là-haut à soigner Lisbeth.
—Eh bien! si je remontais chez Lisbeth?
Tout était péril pour Valérie, qui, prévoyant une explication
avec Crevel, ne voulait pas Hulot dans sa chambre où il pourrait
tout entendre. Et le Brésilien attendait chez Lisbeth.
—Vraiment, vous autres hommes, dit Valérie à Hulot, quand
vous avez une fantaisie, vous brûleriez les maisons pour y entrer.
Lisbeth est dans un état à ne pas vous recevoir... Craignez-vous
d’attraper un rhume dans la rue!... Allez-y... ou bonsoir!...
—Adieu, messieurs, dit le baron à haute voix.
Une fois attaqué dans son amour-propre de vieillard, Hulot tint
à prouver qu’il pouvait faire le jeune homme en attendant l’heure
du berger dans la rue, et il sortit.
Marneffe dit bonsoir à sa femme, à qui, par une démonstration
de tendresse apparente, il prit les mains. Valérie serra d’une façon
significative la main de son mari, ce qui voulait dire:—Débarrasse-moi
donc de Crevel.
—Bonne nuit, Crevel, dit alors Marneffe, j’espère que vous ne
resterez pas long-temps avec Valérie. Ah! je suis jaloux... ça m’a
pris tard, mais ça me tient... et je viendrai voir si vous êtes parti.
—Nous avons à causer d’affaires, mais je ne resterai pas long-temps,
dit Crevel.
—Parlez bas!—que me voulez-vous? dit Valérie sur deux
tons en regardant Crevel avec un air où la hauteur se mêlait au
mépris.
En recevant ce regard hautain, Crevel, qui rendait d’immenses
services à Valérie et qui voulait s’en targuer, redevint humble et
soumis.
—Ce Brésilien...
Crevel, épouvanté par le regard fixe et méprisant de Valérie,
s’arrêta.
—Après?... dit-elle.
—Ce cousin...
—Ce n’est pas mon cousin, reprit-elle. C’est mon cousin pour
le monde et pour monsieur Marneffe. Ce serait mon amant, que
vous n’auriez pas un mot à dire. Un boutiquier qui achète une femme
pour se venger d’un homme est au-dessous, dans mon estime, de
celui qui l’achète par amour. Vous n’étiez pas épris de moi, vous
avez vu en moi la maîtresse de monsieur Hulot, et vous m’avez
acquise comme on achète un pistolet pour tuer son adversaire.
J’avais faim, j’ai consenti!
—Vous n’avez pas exécuté le marché, répondit Crevel redevenant
commerçant.
—Ah! vous voulez que le baron Hulot sache bien que vous lui
prenez sa maîtresse, pour avoir votre revanche de l’enlèvement de
Josépha... Rien ne me prouve mieux votre bassesse. Vous dites aimer
une femme, vous la traitez de duchesse, et vous voulez
la déshonorer? Tenez, mon cher, vous avez raison: cette femme
ne vaut pas Josépha. Cette demoiselle a le courage de son infamie,
tandis que moi je suis une hypocrite qui devrais être fouettée en
place publique. Hélas! Josépha se protége par son talent et par sa
fortune. Mon seul rempart, à moi, c’est mon honnêteté; je suis
encore une digne et vertueuse bourgeoise; mais si vous faites un
éclat, que deviendrai-je? Si j’avais la fortune, encore passe! Mais
j’ai maintenant tout au plus quinze mille francs de rente, n’est-ce
pas?
—Beaucoup plus, dit Crevel; je vous ai doublé depuis deux
mois vos économies dans l’Orléans.
—Eh! bien, la considération à Paris commence à cinquante
mille francs de rente, vous n’avez pas à me donner la monnaie de
la position que je perdrai. Que voulais-je? faire nommer Marneffe
Chef de bureau; il aurait six mille francs d’appointements; il a
vingt-sept ans de service, dans trois ans j’aurais droit à quinze
cents francs de pension, s’il mourait. Vous, comblé de bontés par
moi, gorgé de bonheur, vous ne savez pas attendre! Et cela dit
aimer! s’écria-t-elle.
—Si j’ai commencé par un calcul, dit Crevel, depuis je suis devenu
votre toutou. Vous me mettez les pieds sur le cœur, vous
m’écrasez, vous m’abasourdissez, et je vous aime comme je n’ai jamais
aimé. Valérie, je vous aime autant que j’aime Célestine! Pour
vous, je suis capable de tout... Tenez! au lieu de venir deux fois
par semaine rue du Dauphin, venez-y trois.
—Rien que cela! Vous rajeunissez, mon cher...
—Laissez-moi renvoyer Hulot, l’humilier, vous en débarrasser,
dit Crevel sans répondre à cette insolence, n’admettez plus ce Brésilien,
soyez toute à moi, vous ne vous en repentirez pas. D’abord,
je vous donnerai une inscription de huit mille francs de rente,
mais viagère; je ne vous en joindrai la nue propriété qu’après cinq
ans de constance...
—Toujours des marchés! les bourgeois n’apprendront jamais
à donner! Vous voulez vous faire des relais d’amour dans la vie
avec des inscriptions de rentes?... Ah! boutiquier, marchand de
pommade! tu étiquètes tout! Hector me disait que le duc d’Hérouville
avait apporté trente mille livres de rente à Josépha dans
un cornet à dragées d’épicier! je vaux six fois mieux que Josépha!
Ah! être aimée! dit-elle en refrisant ses anglaises et allant se regarder
dans la glace. Henri m’aime, il vous tuerait comme une
mouche à un signe de mes yeux! Hulot m’aime, il met sa femme
sur la paille. Allez, soyez bon père de famille, mon cher. Oh!
vous avez, pour faire vos fredaines, trois cent mille francs en
dehors de votre fortune, un magot enfin, et vous ne pensez qu’à
l’augmenter...
—Pour toi, Valérie, car je t’en offre la moitié! dit-il en tombant
à genoux.
—Eh! bien, vous êtes encore là! s’écria le hideux Marneffe en
robe de chambre. Que faites-vous?
—Il me demande pardon, mon ami, d’une proposition insultante
qu’il vient de m’adresser. Ne pouvant rien obtenir de moi,
monsieur inventait de m’acheter...
Crevel aurait voulu descendre dans la cave par une trappe,
comme cela se fait au théâtre.
—Relevez-vous, mon cher Crevel, dit en souriant Marneffe,
vous êtes ridicule. Je vois à l’air de Valérie qu’il n’y a pas de danger
pour moi.
—Va te coucher et dors tranquille, dit madame Marneffe.
—Est-elle spirituelle? pensait Crevel, elle est adorable! elle me
sauve!
Quand Marneffe fut rentré chez lui, le maire prit les mains de
Valérie et les lui baisa en y laissant trace de quelques larmes.
—Tout en ton nom! dit-il.
—Voilà aimer, lui répondit-elle bas à l’oreille. Eh! bien,
amour pour amour. Hulot est en bas, dans la rue. Ce pauvre vieux
attend, pour venir ici, que je place une bougie à l’une des fenêtres
de ma chambre à coucher; je vous permets de lui dire que
vous êtes le seul aimé; jamais il ne voudra vous croire, emmenez-le
rue du Dauphin, donnez-lui des preuves, accablez-le; je vous
le permets, je vous l’ordonne. Ce phoque m’ennuie, il m’excède.
Tenez bien votre homme rue du Dauphin pendant toute la nuit,
assassinez-le à petit feu, vengez-vous de l’enlèvement de Josépha.
Hulot en mourra peut-être; mais nous sauverons sa femme et ses
enfants d’une ruine effroyable. Madame Hulot travaille pour vivre!...
—Oh! la pauvre dame! ma foi, c’est atroce! s’écria Crevel
chez qui les bons sentiments naturels revinrent.
—Si tu m’aimes, Célestin, dit-elle tout bas à l’oreille de Crevel
qu’elle effleura de ses lèvres, retiens-le, ou je suis perdue.
Marneffe a des soupçons, Hector a la clef de la porte cochère et
compte revenir!
Crevel serra madame Marneffe dans ses bras, et sortit au comble
du bonheur; Valérie l’accompagna tendrement jusqu’au palier;
puis, comme une femme magnétisée, elle descendit jusqu’au premier
étage, et elle alla jusqu’au bas de la rampe.
—Ma Valérie! remonte, ne te compromets pas aux yeux des
portiers... Va, ma vie et ma fortune, tout est à toi... Rentre, ma
duchesse!
—Madame Olivier! cria doucement Valérie lorsque la porte
frappa.
—Comment! madame, vous ici! dit madame Olivier stupéfaite.
—Mettez les verrous en haut et en bas à la grande porte, et
n’ouvrez plus.
—Bien, madame.
Une fois les verrous tirés, madame Olivier raconta la tentative
de corruption que s’était permise le haut fonctionnaire à son
égard.
—Vous vous êtes conduite comme un ange, ma chère Olivier,
mais nous causerons de cela demain.
Valérie atteignit le troisième étage avec la rapidité d’une flèche,
frappa trois petits coups à la porte de Lisbeth, et revint chez elle,
où elle donna ses ordres à mademoiselle Reine; car jamais une
femme ne manque l’occasion d’un Montès arrivant du Brésil.
—Non! saperlotte, il n’y a que les femmes du monde pour savoir
aimer ainsi! se disait Crevel. Comme elle descendait l’escalier en
l’éclairant de ses regards, je l’entraînais! Jamais Josépha!... Josépha,
c’est de la gnognote! cria l’ancien commis-voyageur.
Qu’ai-je dit là? gnognote... Mon Dieu! je suis capable de lâcher
cela quelque jour aux Tuileries... Non, si Valérie ne fait pas mon
éducation, je ne puis rien être... Moi qui tiens tant à paraître
grand seigneur... Ah! quelle femme! elle me remue autant qu’une
colique, quand elle me regarde froidement... Quelle grâce! quel
esprit! Jamais Josépha ne m’a donné de pareilles émotions. Et
quelles perfections inconnues! Ah! bien, voilà mon homme.
Il apercevait, dans les ténèbres de la rue de Babylone, le grand
Hulot, un peu voûté, se glissant le long des planches d’une maison
en construction, et il alla droit à lui.
—Bonjour, baron, car il est plus de minuit, mon cher! Que
diable faites-vous là?... vous vous promenez par une jolie petite
pluie fine. A nos âges, c’est mauvais. Voulez-vous que je vous donne
un bon conseil? revenons chacun chez nous; car, entre nous, vous
ne verrez pas de lumière à la croisée...
En entendant cette dernière phrase, le baron sentit qu’il avait
soixante-trois ans, et que son manteau était mouillé.
—Qui donc a pu vous dire?... demanda-t-il.
—Valérie! parbleu, notre Valérie qui veut être uniquement
ma Valérie. Nous sommes manche à manche, baron, nous jouerons
la belle quand vous voudrez. Vous ne pouvez pas vous fâcher,
vous savez que le droit de prendre ma revanche a toujours été
stipulé, vous avez mis trois mois à m’enlever Josépha, moi je vous
ai pris Valérie en... Ne parlons pas de cela, reprit-il. Maintenant,
je la veux toute à moi. Mais nous n’en resterons pas moins bons
amis.
—Crevel, ne plaisante pas, répondit le baron d’une voix étouffée
par la rage, c’est une affaire de vie ou de mort.
—Tiens! comme vous prenez cela?... Baron, ne vous rappelez-vous
plus ce que vous m’avez dit le jour du mariage d’Hortense:
«Est-ce que deux roquentins comme nous doivent se brouiller pour
une jupe? C’est épicier, c’est petites gens...» Nous sommes, c’est
convenu, Régence, Justeaucorps bleu, Pompadour, Dix-huitième
siècle, tout ce qu’il y a de plus maréchal de Richelieu, Rocaille, et,
j’ose le dire, Liaisons Dangereuses!...
Crevel aurait pu entasser ses mots littéraires pendant long-temps,
le baron écoutait comme écoutent les sourds dans le commencement
de leur surdité. Voyant, à la lueur du gaz, le visage de son ennemi
devenu blanc, le vainqueur s’arrêta. C’était un coup de foudre
pour le baron, après les déclarations de madame Olivier, après le
dernier regard de Valérie.
—Mon Dieu! il y avait tant d’autres femmes dans Paris!... s’écria-t-il
enfin.
—C’est ce que je t’ai dit quand tu m’as pris Josépha, répliqua
Crevel.
—Tenez, Crevel, c’est impossible... Donnez-moi des preuves!...
avez-vous une clef comme moi pour entrer?
Et le baron, arrivé devant la maison, fourra une clef dans la
serrure: mais il trouva la porte immobile, et il essaya vainement
de l’ébranler.
—Ne faites pas de tapage nocturne, dit tranquillement Crevel.
Tenez, baron, j’ai, moi, de bien meilleures clefs que les vôtres.
—Des preuves! des preuves! répéta le baron exaspéré par une
douleur à devenir fou.
—Venez, je vais vous en donner, répondit Crevel.
Et, selon les instructions de Valérie, il entraîna le baron vers le
quai, par la rue Hillerin-Bertin. L’infortuné Conseiller-d’État allait,
comme vont les négociants la veille du jour où ils doivent déposer
leur bilan; il se perdait en conjectures sur les raisons de la
dépravation cachée au fond du cœur de Valérie, et il se croyait la
dupe de quelque mystification. En passant sur le pont Royal, il vit
son existence si vide, si bien finie, si embrouillée par ses affaires
financières, qu’il fut sur le point de céder à la mauvaise pensée
qui lui vint de jeter Crevel à la rivière, et de s’y jeter après lui.
Arrivé rue du Dauphin, qui, dans ce temps, n’était pas encore
élargie, Crevel s’arrêta devant une porte bâtarde. Cette porte ouvrait
sur un long corridor pavé en dalles blanches et noires, formant
péristyle, et au bout duquel se trouvaient un escalier et une
loge de concierge éclairés par une petite cour intérieure comme il
y en a tant à Paris. Cette cour, mitoyenne avec la propriété voisine,
offrait la singulière particularité d’un partage inégal. La petite maison
de Crevel, car il en était propriétaire, avait un appendice à toiture
vitrée, bâti sur le terrain voisin, et grevé de l’interdiction d’élever
cette construction, entièrement cachée à la vue par la loge et
par l’encorbellement de l’escalier.
Ce local, comme on en voit tant à Paris, avait long-temps servi
de magasin, d’arrière-boutique et de cuisine à l’une des deux boutiques
situées sur la rue. Crevel avait détaché de la location ces
trois pièces du rez-de-chaussée, et Grindot les avait transformées
en une petite maison économique. On y pénétrait de deux manières,
d’abord par la boutique d’un marchand de meubles à qui Crevel
la louait à bas prix et au mois, afin de pouvoir le punir en cas
d’indiscrétion, puis par une porte cachée dans le mur du corridor
assez habilement pour être presque invisible. Ce petit appartement,
composé d’une salle à manger, d’un salon et d’une chambre à coucher,
éclairé par en haut, partie chez le voisin, partie chez Crevel,
était donc à peu près introuvable. A l’exception du marchand de
meubles d’occasion, les locataires ignoraient l’existence de ce petit
paradis. La portière, payée pour être la complice de Crevel, était
une excellente cuisinière. Monsieur le maire pouvait donc entrer
dans sa petite maison économique et en sortir à toute heure de
nuit, sans craindre aucun espionnage. Le jour, une femme mise
comme se mettent les Parisiennes pour aller faire des emplettes et
munie d’une clef, ne risquait rien à venir chez Crevel; elle observait
les marchandises d’occasion, elle en marchandait, elle entrait
dans la boutique, et la quittait sans exciter le moindre soupçon si
quelqu’un la rencontrait.
Lorsque Crevel eut allumé les candélabres dans le boudoir, le
baron fut tout étonné du luxe intelligent et coquet déployé là. L’ancien
parfumeur avait donné carte blanche à Grindot, et le vieil
architecte s’était distingué par une création du genre Pompadour qui,
d’ailleurs, coûtait soixante mille francs.—Je veux, avait dit Crevel
à Grindot, qu’une duchesse entrant là soit surprise... Il avait
voulu le plus bel Éden parisien pour y posséder son Ève, sa femme
du monde, sa Valérie, sa duchesse.
—Il y a deux lits, dit Crevel à Hulot en montrant un divan d’où
l’on tirait un lit comme on tire le tiroir d’une commode. En voici
un, l’autre est dans la chambre. Ainsi nous pouvons passer ici la
nuit tous les deux.
—Les preuves! dit le baron.
Crevel prit un bougeoir et mena son ami dans la chambre à coucher,
où, sur une causeuse, Hulot vit une robe de chambre magnifique
appartenant à Valérie, et qu’elle avait portée rue Vanneau,
pour s’en faire honneur avant de l’employer à la petite maison
Crevel. Le maire fit jouer le secret d’un joli petit meuble en marqueterie
appelé bonheur du jour, y fouilla, saisit une lettre et la
tendit au baron.
—Tiens, lis.
Le Conseiller-d’État lut ce petit billet écrit au crayon:
«Je t’ai vainement attendu, vieux rat! Une femme comme moi
n’attend jamais un ancien parfumeur. Il n’y avait ni dîner commandé,
ni cigarettes. Tu me payeras tout cela.»
—Est-ce bien son écriture?
—Mon Dieu! dit Hulot en s’asseyant accablé. Je reconnais tout
ce qui lui a servi, voilà ses bonnets et ses pantoufles. Ah! çà,
voyons, depuis quand...
Crevel fit signe qu’il comprenait, et empoigna une liasse de mémoires
dans le petit secrétaire en marqueterie.
—Vois, mon vieux! j’ai payé les entrepreneurs en décembre
1838. En octobre, deux mois auparavant, cette délicieuse petite
maison était étrennée.
Le Conseiller-d’État baissa la tête.
—Comment diable faites-vous? car je connais l’emploi de son
temps, heure par heure.
—Et la promenade aux Tuileries... dit Crevel en se frottant les
mains et jubilant.
—Et bien?... reprit Hulot hébété.
—Ta soi-disant maîtresse vient aux Tuileries, elle est censée s’y
promener de une heure à quatre heures; mais crac! en deux temps
elle est ici. Tu connais Molière? Eh bien! baron, il n’y a rien d’imaginaire
dans ton intitulé.
Hulot, ne pouvant plus douter de rien, resta dans un silence
sinistre. Les catastrophes poussent tous les hommes forts et intelligents
à la philosophie. Le baron était, moralement, comme un
homme qui cherche son chemin la nuit dans une forêt. Ce silence
morne, le changement qui se fit sur cette physionomie affaissée,
tout inquiéta Crevel qui ne voulait pas la mort de son collaborateur.
—Comme je te disais, mon vieux, nous sommes manche à manche,
jouons la belle... Veux-tu jouer la belle, voyons? au plus fin!
—Pourquoi, se dit Hulot en se parlant à lui-même, sur dix
belles femmes, y en a-t-il au moins sept de perverses?
Le baron était trop en désarroi pour trouver la solution de ce
problème. La beauté, c’est le plus grand des pouvoirs humains.
Tout pouvoir sans contre-poids, sans entraves, autocratique, mène à
l’abus, à la folie. L’arbitraire c’est la démence du pouvoir. Chez
la femme, l’arbitraire, c’est la fantaisie.
—Tu n’as pas à te plaindre, mon cher confrère, tu as la plus
belle des femmes, et elle est vertueuse.
—Je mérite mon sort, se dit Hulot, j’ai méconnu ma femme,
je la fais souffrir, et c’est un ange! O ma pauvre Adeline, tu es
bien vengée! Elle souffre, seule, en silence, elle est digne d’adoration,
elle mérite mon amour, je devrais... car elle est admirable
encore, blanche et redevenue jeune fille... Mais a-t-on jamais vu
femme plus ignoble, plus infâme, plus scélérate que cette Valérie?
—C’est une vaurienne, dit Crevel, une coquine à fouetter sur
la place du Châtelet; mais, mon cher Canillac, si nous sommes
Justeaucorps bleu, Maréchal de Richelieu, Trumeau, Pompadour,
Du Barry, roués et tout ce qu’il y a de plus Dix-huitième
siècle, nous n’avons plus de lieutenant de police.
—Comment se faire aimer?... se demandait Hulot sans écouter
Crevel.
—C’est une bêtise à nous autres de vouloir être aimés, mon
cher, dit Crevel, nous ne pouvons être que supportés, car madame
Marneffe est cent fois plus rouée que Josépha...
—Et avide! elle me coûte cent quatre-vingt douze mille francs!...
s’écria Hulot.
—Et combien de centimes? demanda Crevel avec l’insolence
du financier en trouvant la somme minime.
—On voit bien que tu ne l’aimes pas, dit mélancoliquement le
baron.
—Moi, j’en ai assez, répliqua Crevel, car elle a plus de trois
cent mille francs à moi!...
—Où est-ce? où tout cela passe-t-il? dit le baron en se prenant
la tête dans les mains.
—Si nous nous étions entendus, comme ces petits jeunes gens
qui se cotisent pour entretenir une lorette de deux sous, elle nous
aurait coûté moins cher...
—C’est une idée! repartit le baron; mais elle nous tromperait
toujours, car, mon gros père, que penses-tu de ce Brésilien?...
—Ah! vieux lapin, tu as raison, nous sommes joués comme des...
des actionnaires!... dit Crevel. Toutes ces femmes-là sont des commandites!
—C’est donc elle, dit le baron, qui t’a parlé de la lumière sur
la fenêtre?...
—Mon bonhomme, reprit Crevel en se mettant en position,
nous sommes floués! Valérie est une... Elle m’a dit de te tenir
ici... J’y vois clair... Elle a son Brésilien... Ah! je renonce à elle,
car si vous lui teniez les mains, elle trouverait moyen de vous
tromper avec ses pieds! Tiens, c’est une infâme, une rouée!
—Elle est au-dessous des prostituées, dit le baron. Josépha,
Jenny Cadine étaient dans leur droit en nous trompant, elles font
métier de leurs charmes, elles!
—Mais elle! qui fait la sainte, la prude, dit Crevel. Tiens, Hulot,
retourne à ta femme, car tu n’es pas bien dans tes affaires,
on commence à causer de certaines lettres de change souscrites à
un petit usurier dont la spécialité consiste à prêter aux lorettes, un
certain Vauvinet. Quant à moi, me voilà guéri des femmes comme
il faut. D’ailleurs, à nos âges, quel besoin avons-nous de ces drôlesses,
qui, je suis franc, ne peuvent pas ne point nous tromper?
Tu as des cheveux blancs, des fausses dents, baron. Moi, j’ai l’air
de Silène. Je vais me mettre à amasser. L’argent ne trompe point.
Si le Trésor s’ouvre tous les six mois pour tout le monde, il vous
donne au moins des intérêts, et cette femme en coûte... Avec
toi, mon cher confrère, Gubetta, mon vieux complice, je pourrais
accepter une situation chocnoso... non, philosophique; mais un
Brésilien qui, peut-être, apporte de son pays des denrées coloniales,
suspectes...
—La femme, dit Hulot, est un être inexplicable.
—Je l’explique, dit Crevel: nous sommes vieux, le Brésilien
est jeune et beau...
—Oui, c’est vrai, dit Hulot, je l’avoue, nous vieillissons. Mais,
mon ami, comment renoncer à voir ces belles créatures se déshabillant,
roulant leurs cheveux, nous regardant avec un fin sourire
à travers leurs doigts quand elles mettent leurs papillotes, faisant
toutes leurs mines, débitant leurs mensonges, et se disant peu aimées,
quand elles nous voient harassés par les affaires, et nous distrayant
malgré tout?
—Oui, ma foi! c’est la seule chose agréable de la vie... s’écria
Crevel. Ah! quand un minois vous sourit, et qu’on vous dit: «Mon
bon chéri, sais-tu combien tu es aimable! Moi, je suis sans doute
autrement faite que les autres femmes qui se passionnent pour de
petits jeunes gens à barbe de bouc, des drôles qui fument, et grossiers
comme des laquais! car leur jeunesse leur donne une insolence!...
Enfin, ils viennent, ils vous disent bonjour et ils s’en
vont... Moi, que tu soupçonnes de coquetterie, je préfère à ces
moutards les gens de cinquante ans, on garde ça long-temps; c’est
dévoué, ça sait qu’une femme se retrouve difficilement, et ils nous
apprécient... Voilà pourquoi je t’aime, grand scélérat!...» Et
elles accompagnent ces espèces d’aveux, de minauderies, de gentillesses,
de... Ah! c’est faux comme des programmes d’Hôtel-de-Ville...
—Le mensonge vaut souvent mieux que la vérité, dit Hulot
en se rappelant quelques scènes charmantes évoquées par la pantomime
de Crevel qui singeait Valérie. On est forcé de travailler
le Mensonge, de coudre des paillettes à ses habits de théâtre...
—Et puis enfin, on les a, ces menteuses! dit brutalement Crevel.
—Valérie est une fée, cria le baron, elle vous métamorphose un
vieillard en jeune homme...
—Ah! oui, reprit Crevel, c’est une anguille qui vous coule
entre les mains; mais c’est la plus jolie des anguilles... blanche et
douce comme du sucre!... drôle comme Arnal, et des inventions! Ah!
—Oh! oui, elle est bien spirituelle! s’écria le baron ne pensant
plus à sa femme.
Les deux confrères se couchèrent les meilleurs amis du monde,
en se rappelant une à une les perfections de Valérie, les intonations
de sa voix, ses chatteries, ses gestes, ses drôleries, les saillies de
son esprit, celles de son cœur; car cette artiste en amour avait
des élans admirables, comme les ténors qui chantent un air mieux
un jour que l’autre. Et tous les deux ils s’endormirent, bercés par
ces réminiscences tentatrices et diaboliques, éclairées par les feux
de l’enfer.
Le lendemain, à neuf heures, Hulot parla d’aller au Ministère,
Crevel avait affaire à la campagne. Ils sortirent ensemble, et Crevel
tendit la main au baron en lui disant:—Sans rancune, n’est-ce pas?
car nous ne pensons plus ni l’un ni l’autre à madame Marneffe.
—Oh! c’est bien fini! répondit Hulot en exprimant une sorte
d’horreur.
A dix heures et demie, Crevel grimpait quatre à quatre l’escalier
de madame Marneffe. Il trouva l’infâme créature, l’adorable
enchanteresse, dans le déshabillé le plus coquet du monde, mangeant
un joli petit déjeuner fin en compagnie du baron Henri
Montès de Montéjanos et de Lisbeth. Malgré le coup que lui porta
la vue du Brésilien, Crevel pria madame Marneffe de lui donner
deux minutes d’audience. Valérie passa dans le salon avec Crevel.
—Valérie, mon ange, dit l’amoureux Crevel, monsieur Marneffe
n’a pas longtemps à vivre; si tu veux m’être fidèle, à sa mort,
nous nous marierons. Songes-y. Je t’ai débarrassée de Hulot...
Ainsi, vois si ce Brésilien peut valoir un maire de Paris, un homme
qui, pour toi, voudra parvenir aux plus hautes dignités, et qui,
déjà, possède quatre-vingt et quelques mille livres de rente.
—On y songera, dit-elle. Je serai rue du Dauphin à deux heures,
et nous en causerons; mais, soyez sage! et n’oubliez pas le transfert
que vous m’avez promis hier.
Elle revint dans la salle à manger, suivie de Crevel qui se flattait
d’avoir trouvé le moyen de posséder à lui seul Valérie; mais il
aperçut le baron Hulot qui, pendant cette courte conférence, était
entré pour réaliser le même dessein. Le Conseiller-d’État demanda,
comme Crevel, un moment d’audience. Madame Marneffe se leva
pour retourner au salon, en souriant au Brésilien, comme pour lui
dire:—Ils sont fous! ils ne te voient donc pas?
—Valérie, dit le Conseiller-d’État, mon enfant, ce cousin est
un cousin d’Amérique...
—Oh! assez! s’écria-t-elle en interrompant le baron. Marneffe
n’a jamais été, ne sera plus, ne peut plus être mon mari. Le premier,
le seul homme que j’aie aimé est revenu, sans être attendu...
Ce n’est pas ma faute! Mais regardez bien Henri et regardez-vous.
Puis demandez-vous si une femme, surtout quand elle aime, peut
hésiter. Mon cher, je ne suis pas une femme entretenue. A compter
d’aujourd’hui, je ne veux plus être comme Suzanne entre deux
vieillards. Si vous tenez à moi, vous serez, vous et Crevel, nos amis;
mais tout est fini, car j’ai vingt-six ans, je veux être à l’avenir une
sainte, une excellente et digne femme... comme la vôtre.
—C’est ainsi? dit Hulot. Ah! voilà comment vous m’accueillez!
lorsque je venais, comme un pape, les mains pleines d’indulgences!...
Eh! bien, votre mari ne sera jamais chef de bureau ni
officier de la Légion-d’Honneur...
—C’est ce que nous verrons! dit madame Marneffe en regardant
Hulot d’une certaine manière.
—Ne nous fâchons pas, reprit Hulot au désespoir, je viendrai
ce soir, et nous nous entendrons.
—Chez Lisbeth, oui!...
—Eh! bien, dit le vieillard amoureux, chez Lisbeth!...
Hulot et Crevel descendirent ensemble sans se dire un mot jusque
dans la rue; mais, sur le trottoir, ils se regardèrent et se
mirent à rire tristement.
—Nous sommes deux vieux fous!... dit Crevel.
—Je les ai congédiés, dit madame Marneffe à Lisbeth en se remettant
à table. Je n’ai jamais aimé, je n’aime et n’aimerai jamais
que mon jaguar, ajouta-t-elle en souriant à Henri Montès. Lisbeth,
ma fille, tu ne sais pas?... Henri m’a pardonné les infamies auxquelles
la misère m’a réduite.
—C’est ma faute, dit le Brésilien, j’aurais dû t’envoyer cent
mille francs...
—Pauvre enfant! s’écria Valérie, j’aurais dû travailler pour
vivre, mais je n’ai pas les doigts faits pour cela... demande à
Lisbeth.
Le Brésilien s’en alla l’homme le plus heureux de Paris.
Vers les midi, Valérie et Lisbeth causaient dans la magnifique
chambre à coucher où cette dangereuse Parisienne donnait à sa toilette
ces dernières façons qu’une femme tient à donner elle-même.
Les verrous mis, les portières tirées, Valérie raconta dans leurs
moindres détails tous les événements de la soirée, de la nuit et de
la matinée.
—Es-tu contente, mon bijou? dit-elle à Lisbeth en terminant.
Que dois-je être un jour, madame Crevel ou madame Montès? Quel
est ton avis?
—Crevel n’a pas plus de dix ans à vivre, libertin comme il l’est,
répondit Lisbeth, et Montès est jeune. Crevel te laissera trente mille
francs de rente, environ. Que Montès attende, il sera bien assez
heureux en restant le Benjamin. Ainsi, vers trente-trois ans, tu
peux, ma chère enfant, en te conservant belle, épouser ton Brésilien
et jouer un grand rôle avec soixante mille francs de rente à
toi, surtout protégée par une maréchale...
—Oui, mais Montès est Brésilien, il n’arrivera jamais à rien, fit
observer Valérie.
—Nous sommes, dit Lisbeth, dans un temps de chemins de fer,
où les étrangers finissent en France par occuper de grandes positions.
—Nous verrons, reprit Valérie, quand Marneffe sera mort, et
il n’a pas long-temps à souffrir.
—Ces maladies qui lui reviennent, dit Lisbeth, sont comme les
remords du physique. Allons, je vais chez Hortense.
—Eh bien! va, mon ange, répondit Valérie, et amène-moi mon
artiste! En trois ans n’avoir pas encore gagné seulement un pouce
de terrain! C’est notre honte à toutes deux! Wenceslas et Henri,
voilà mes deux seules passions. L’un, c’est l’amour; l’autre, c’est
la fantaisie.
—Es-tu belle, ce matin! dit Lisbeth en venant prendre Valérie
par la taille et la baisant au front. Je jouis de tous tes plaisirs, de
ta fortune, de ta toilette... Je n’ai vécu que depuis le jour où nous
nous sommes faites sœurs...
—Attends! ma tigresse, dit en riant Valérie, ton châle est de travers...
Tu ne sais pas encore porter un châle, malgré mes leçons,
au bout de trois ans, et tu veux être madame la maréchale Hulot...
Chaussée de brodequins en prunelle, de bas de soie gris, armée
d’une robe en magnifique levantine, les cheveux en bandeau sous
une très-jolie capote en velours noir doublée de satin jaune, Lisbeth
alla rue Saint-Dominique par le boulevard des Invalides, en
se demandant si le découragement d’Hortense lui livrerait enfin
cette âme forte, et si l’inconstance sarmate, prise à l’heure où tout
est possible à ces caractères, ferait fléchir l’amour de Wenceslas.
Hortense et Wenceslas occupaient le rez-de-chaussée d’une
maison située à l’endroit où la rue Saint-Dominique aboutit à
l’Esplanade des Invalides. Cet appartement, jadis en harmonie avec la
lune de miel, offrait en ce moment un aspect à moitié frais, à moitié
fané, qu’il faudrait appeler l’automne du mobilier. Les nouveaux
mariés sont gâcheurs, ils gaspillent sans le savoir, sans le vouloir, les
choses autour d’eux, comme ils abusent de l’amour. Pleins d’eux-mêmes,
ils se soucient peu de l’avenir qui, plus tard, préoccupe la
mère de famille.
Lisbeth trouva sa cousine Hortense ayant achevé d’habiller elle-même
un petit Wenceslas qui venait d’être exporté dans le jardin.
—Bonjour, Bette, dit Hortense qui vint ouvrir elle-même la
porte à sa cousine.
La cuisinière était allée au marché, la femme de chambre, à la
fois bonne d’enfant, faisait un savonnage.
—Bonjour, ma chère enfant, répondit Lisbeth en embrassant
Hortense. Eh bien! lui dit-elle à l’oreille, Wenceslas est-il à son
atelier?
—Non, il cause avec Stidmann et Chanor dans le salon.
—Pourrions-nous être seules? demanda Lisbeth.
—Viens dans ma chambre.
Cette chambre, tendue de perse à fleurs roses et à feuillages
verts sur un fond blanc, sans cesse frappée par le soleil ainsi que
le tapis, avait passé. Depuis long-temps, les rideaux n’avaient pas
été blanchis. On y sentait la fumée du cigare de Wenceslas qui,
devenu grand seigneur de l’art et né gentilhomme, déposait les
cendres du tabac sur les bras des fauteuils, sur les plus jolies
choses, en homme aimé de qui l’on souffre tout, en homme riche
qui ne prend pas de soins bourgeois.
—Eh bien! parlons de tes affaires, demanda Lisbeth en voyant
sa belle cousine muette dans le fauteuil où elle s’était plongée.
Mais qu’as-tu? je te trouve pâlotte, ma chère.
—Il a paru deux nouveaux articles où mon pauvre Wenceslas
est abîmé; je les ai lus, je les lui cache, car il se découragerait
tout à fait. Le marbre du maréchal Montcornet est regardé comme
tout à fait mauvais. On fait grâce aux bas-reliefs pour vanter avec
une atroce perfidie le talent d’ornemaniste de Wenceslas, et afin
de donner plus de poids à cette opinion que l’art sévère nous est
interdit! Stidmann, supplié par moi de dire la vérité, m’a désespérée
en m’avouant que son opinion à lui s’accordait avec celle
de tous les artistes, des critiques et du public.—«Si Wenceslas,
m’a-t-il dit, là, dans le jardin avant le déjeuner, n’expose pas,
l’année prochaine, un chef-d’œuvre, il doit abandonner la grande
sculpture et s’en tenir aux idylles, aux figurines, aux œuvres de
bijouterie et de haute orfévrerie!» Cet arrêt m’a causé la plus
vive peine, car Wenceslas n’y voudra jamais souscrire, il se sent,
il a tant de belles idées...
—Ce n’est pas avec des idées qu’on paye ses fournisseurs, fit
observer Lisbeth, je me tuais à lui dire cela... C’est avec de l’argent.
L’argent ne s’obtient que par des choses faites, et qui plaisent
assez aux bourgeois pour être achetées. Quand il s’agit de
vivre, il vaut mieux que le sculpteur ait sur son établi le modèle
d’un flambeau, d’un garde-cendres, d’une table, qu’un groupe et
qu’une statue, car tout le monde a besoin de cela, tandis que
l’amateur de groupes et son argent se font attendre pendant des
mois entiers...
—Tu as raison, ma bonne Lisbeth! dis-lui donc cela; moi, je
n’en ai pas le courage... D’ailleurs, comme il le disait à Stidmann,
s’il se remet à l’ornement, à la petite sculpture, il faudra renoncer
à l’Institut, aux grandes créations de l’art, et nous n’aurons plus
les trois cent mille francs de travaux que Versailles, la ville de
Paris, le ministère nous tenaient en réserve. Voilà ce que nous
ôtent ces affreux articles dictés par des concurrents qui voudraient
hériter de nos commandes.
—Et ce n’est pas là ce que tu rêvais, pauvre petite chatte! dit
Bette en baisant Hortense au front, tu voulais un gentilhomme
dominant l’art, à la tête des sculpteurs... Mais c’est de la poésie,
vois-tu... Ce rêve exige cinquante mille francs de rente, et vous
n’en avez que deux mille quatre cents, tant que je vivrai; trois
mille après ma mort.
Quelques larmes vinrent dans les yeux d’Hortense, et Bette les
lappa du regard comme une chatte boit du lait.
Voici l’histoire succincte de cette lune de miel, le récit n’en sera
peut-être pas perdu pour les artistes.
Le travail moral, la chasse dans les hautes régions de l’intelligence,
est un des plus grands efforts de l’homme. Ce qui doit mériter
la gloire dans l’Art, car il faut comprendre sous ce mot toutes
les créations de la Pensée, c’est surtout le courage, un courage
dont le vulgaire ne se doute pas, et qui peut-être est expliqué pour
la première fois ici. Poussé par la terrible pression de la misère,
maintenu par Bette dans la situation de ces chevaux à qui l’on
met des œillères pour les empêcher de voir à droite et à gauche
du chemin, fouetté par cette dure fille, image de la Nécessité,
cette espèce de Destin subalterne, Wenceslas, né poëte et rêveur,
avait passé de la Conception à l’Exécution, en franchissant sans
les mesurer les abîmes qui séparent ces deux hémisphères de l’Art.
Penser, rêver, concevoir de belles œuvres, est une occupation
délicieuse. C’est fumer des cigares enchantés, c’est mener la vie de
la courtisane occupée à sa fantaisie. L’œuvre apparaît alors dans la
grâce de l’enfance, dans la joie folle de la génération, avec les
couleurs embaumées de la fleur et les sucs rapides du fruit dégusté
par avance. Telle est la Conception et ses plaisirs. Celui
qui peut dessiner son plan par la parole, passe déjà pour un
homme extraordinaire. Cette faculté, tous les artistes et les écrivains
la possèdent. Mais produire! mais accoucher! mais élever
laborieusement l’enfant, le coucher gorgé de lait tous les soirs,
l’embrasser tous les matins avec le cœur inépuisé de la mère, le
lécher sale, le vêtir cent fois des plus belles jaquettes qu’il déchire
incessamment; mais ne pas se rebuter des convulsions de
cette folle vie et en faire le chef-d’œuvre animé qui parle à tous les
regards en sculpture, à toutes les intelligences en littérature, à
tous les souvenirs en peinture, à tous les cœurs en musique, c’est
l’Exécution et ses travaux. La main doit s’avancer à tout moment,
prête à tout moment à obéir à la tête. Or, la tête n’a pas plus les
dispositions créatrices à commandement, que l’amour n’est continu.
Cette habitude de la création, cet amour infatigable de la Maternité
qui fait la mère (ce chef-d’œuvre naturel si bien compris de
Raphaël!), enfin, cette maternité cérébrale si difficile à conquérir,
se perd avec une facilité prodigieuse. L’Inspiration, c’est l’Occasion
du Génie. Elle court non pas sur un rasoir, elle est dans les
airs et s’envole avec la défiance des corbeaux, elle n’a pas d’écharpe
par où le poëte la puisse prendre, sa chevelure est une flamme, elle
se sauve comme ces beaux flamants blancs et roses, le désespoir
des chasseurs. Aussi le travail est-il une lutte lassante que redoutent
et que chérissent les belles et puissantes organisations qui
souvent s’y brisent. Un grand poëte de ce temps-ci disait en parlant
de ce labeur effrayant:—Je m’y mets avec désespoir et je le
quitte avec chagrin. Que les ignorants le sachent! Si l’artiste ne se
précipite pas dans son œuvre, comme Curtius dans le gouffre,
comme le soldat dans la redoute, sans réfléchir; et si, dans ce
cratère, il ne travaille pas comme le mineur enfoui sous un éboulement;
s’il contemple enfin les difficultés au lieu de les vaincre
une à une, à l’exemple de ces amoureux des féeries, qui, pour
obtenir leurs princesses, combattaient des enchantements renaissants,
l’œuvre reste inachevée, elle périt au fond de l’atelier, où la
production devient impossible, et l’artiste assiste au suicide de son
talent. Rossini, ce génie frère de Raphaël, en offre un exemple frappant,
dans sa jeunesse indigente superposée à son âge mûr opulent.
Telle est la raison de la récompense pareille, du pareil triomphe,
du même laurier accordé aux grands poëtes et aux grands généraux.
Wenceslas, nature rêveuse, avait dépensé tant d’énergie à produire,
à s’instruire, à travailler sous la direction despotique de
Lisbeth, que l’amour et le bonheur amenèrent une réaction. Le
vrai caractère reparut. La paresse et la nonchalance, la mollesse
du Sarmate revinrent occuper dans son âme les sillons complaisants
d’où la verge du maître d’école les avait chassées. L’artiste,
pendant les premiers mois, aima sa femme. Hortense et Wenceslas
se livrèrent aux adorables enfantillages de la passion légitime, heureuse,
insensée. Hortense fut alors la première à dispenser Wenceslas
de tout travail, orgueilleuse de triompher ainsi de sa rivale,
la Sculpture. Les caresses d’une femme, d’ailleurs, font évanouir
la Muse, et fléchir la féroce, la brutale fermeté du travailleur.
Six à sept mois passèrent, les doigts du sculpteur désapprirent
à tenir l’ébauchoir. Quand la nécessité de travailler se fit sentir,
quand le prince de Wissembourg, président du comité de souscription,
voulut voir la statue, Wenceslas prononça le mot suprême
des flâneurs:—Je vais m’y mettre! Et il berça sa chère Hortense
de fallacieuses paroles, des magnifiques plans de l’artiste fumeur.
Hortense redoubla d’amour pour son poëte, elle entrevoyait
une sublime statue du maréchal Montcornet. Montcornet devait être
l’idéalisation de l’intrépidité, le type de la cavalerie, le courage à
la Murat. Ah bah! l’on devait, à l’aspect de cette statue, concevoir
toutes les victoires de l’Empereur. Et quelle exécution! Le crayon
était bien complaisant, il suivait la parole.
En fait de statue, il vint un petit Wenceslas ravissant.
Dès qu’il s’agissait d’aller à l’atelier du Gros-Caillou, manier la
glaise et réaliser la maquette, tantôt la pendule du prince exigeait
la présence de Wenceslas à l’atelier de Florent et de Chanor, où
les figures se ciselaient; tantôt le jour était gris et sombre; aujourd’hui
des courses d’affaires, demain un dîner de famille, sans
compter les malaises du talent et ceux du corps, et enfin les jours
où l’on batifole avec une femme adorée. Le maréchal prince de
Wissembourg fut obligé de se fâcher pour obtenir le modèle, et de
dire qu’il reviendrait sur sa décision. Ce fut après mille reproches et
force grosses paroles que le comité des souscripteurs put voir le plâtre.
Chaque jour de travail, Steinbock revenait visiblement fatigué,
se plaignant de ce labeur de maçon, de sa faiblesse physique. Durant
cette première année, le ménage jouissait d’une certaine aisance.
La comtesse Steinbock, folle de son mari, dans les joies de l’amour
satisfait, maudissait le ministre de la guerre; elle alla le voir,
et lui dit que les grandes œuvres ne se fabriquaient pas comme des
canons, et que l’État devait être, comme Louis XIV, François Ier
et Léon X, aux ordres du génie. La pauvre Hortense, croyant tenir
un Phidias dans ses bras, avait pour son Wenceslas la lâcheté
maternelle d’une femme qui pousse l’amour jusqu’à l’idolâtrie.—Ne
te presse pas, dit-elle à son mari, tout notre avenir est dans
cette statue, prends ton temps, fais un chef-d’œuvre. Elle venait
à l’atelier. Steinbock, amoureux, perdait avec sa femme cinq heures
sur sept, à lui décrire sa statue au lieu de la faire. Il mit ainsi
dix-huit mois à terminer cette œuvre, pour lui, capitale.
Quand le plâtre fut coulé, que le modèle exista, la pauvre Hortense,
après avoir assisté aux énormes efforts de son mari, dont
la santé souffrit de ces lassitudes qui brisent le corps, les bras et
la main des sculpteurs, Hortense trouva l’œuvre admirable. Son
père, ignorant en sculpture, la baronne non moins ignorante,
crièrent au chef-d’œuvre; le ministre de la guerre vint alors amené
par eux, et, séduit par eux, il fut content de ce plâtre isolé, mis
dans son jour, et bien présenté devant une toile verte. Hélas! à
l’exposition de 1841, le blâme unanime dégénéra dans la bouche
des gens irrités d’une idole si promptement élevée sur son piédestal,
en huées et en moqueries. Stidmann voulut éclairer son ami
Wenceslas, il fut accusé de jalousie. Les articles de journaux furent
pour Hortense les cris de l’Envie. Stidmann, ce digne garçon,
obtint des articles où les critiques furent combattues, où l’on fit
observer que les sculpteurs modifiaient tellement leurs œuvres
entre le plâtre et le marbre, qu’on exposait le marbre. «Entre le
projet en plâtre et la statue exécutée en marbre, on pouvait, disait
Claude Vignon, défigurer un chef-d’œuvre ou faire une grande
chose d’une mauvaise. Le plâtre est le manuscrit, le marbre est le
livre.»
En deux ans et demi, Steinbock fit une statue et un enfant.
L’enfant était sublime de beauté, la statue fut détestable.
La pendule du prince et la statue payèrent les dettes du jeune
ménage. Steinbock avait alors contracté l’habitude d’aller dans le
monde, au spectacle, aux Italiens; il parlait admirablement sur
l’art, il se maintenait, aux yeux des gens du monde, grand artiste
par la parole, par ses explications critiques. Il y a des gens de génie
à Paris qui passent leur vie à se parler, et qui se contentent
d’une espèce de gloire de salon. Steinbock, en imitant ces charmants
eunuques, contractait une aversion croissante de jour en
jour pour le travail. Il apercevait toutes les difficultés de l’œuvre
en voulant la commencer, et le découragement qui s’ensuivait,
faisait mollir chez lui la volonté. L’Inspiration, cette folie de la
génération intellectuelle, s’enfuyait à tire-d’ailes, à l’aspect de cet
amant malade.
La sculpture est comme l’art dramatique, à la fois le plus difficile
et le plus facile de tous les arts. Copiez un modèle, et l’œuvre
est accomplie; mais y imprimer une âme, faire un type en représentant
un homme ou une femme, c’est le péché de Prométhée.
On compte ce succès dans les annales de la sculpture, comme on
compte les poëtes dans l’humanité. Michel-Ange, Michel Columb,
Jean Goujon, Phidias, Praxitèle, Polyclète, Puget, Canova, Albert
Durer sont les frères de Milton, de Virgile, de Dante, de Shakspeare,
du Tasse, d’Homère et de Molière. Cette œuvre est si grandiose,
qu’une statue suffit à l’immortalité d’un homme, comme
celles de Figaro, de Lovelace, de Manon Lescaut suffirent à immortaliser
Beaumarchais, Richardson et l’abbé Prévost. Les gens
superficiels (les artistes en comptent beaucoup trop dans leur sein)
ont dit que la sculpture existait par le nu seulement, qu’elle était
morte avec la Grèce et que le vêtement moderne la rendait impossible.
D’abord, les anciens ont fait de sublimes statues entièrement
voilées, comme la Polymnie, la Julie, etc., et nous n’avons pas
trouvé la dixième partie de leurs œuvres. Puis, que les vrais
amants de l’art aillent voir à Florence le Penseur de Michel-Ange,
et dans la cathédrale de Mayence la Vierge d’Albert Durer, qui a
fait, en ébène, une femme vivante sous ses triples robes, et la
chevelure la plus ondoyante, la plus maniable que jamais femme de
chambre ait peignée; que les ignorants y courent, et tous reconnaîtront
que le génie peut imprégner l’habit, l’armure, la robe,
d’une pensée et y mettre un corps, tout aussi bien que l’homme
imprime son caractère et les habitudes de sa vie à son enveloppe.
La sculpture est la réalisation continuelle du fait qui s’est appelé
pour la seule et unique fois dans la peinture: Raphaël! La solution
de ce terrible problème ne se trouve que dans un travail
constant, soutenu, car les difficultés matérielles doivent être tellement
vaincues, la main doit être si châtiée, si prête et obéissante,
que le sculpteur puisse lutter âme à âme avec cette insaisissable
nature morale qu’il faut transfigurer en la matérialisant. Si Paganini,
qui faisait raconter son âme par les cordes de son violon,
avait passé trois jours sans étudier, il aurait perdu, selon son expression,
le registre de son instrument; il désignait ainsi le mariage
existant entre le bois, l’archet, les cordes et lui; cet accord
dissous, il serait devenu soudain un violoniste ordinaire. Le travail
constant est la loi de l’art comme celle de la vie; car l’art, c’est
la création idéalisée. Aussi les grands artistes, les poëtes complets
n’attendent-ils ni les commandes, ni les chalands, ils enfantent
aujourd’hui, demain, toujours. Il en résulte cette habitude du labeur,
cette perpétuelle connaissance des difficultés qui les maintient
en concubinage avec la Muse, avec ses forces créatrices. Canova vivait
dans son atelier, comme Voltaire a vécu dans son cabinet. Homère
et Phidias ont dû vivre ainsi.
Wenceslas Steinbock était sur la route aride parcourue par ces
grands hommes, et qui mène aux Alpes de la Gloire, quand Lisbeth
l’avait enchaîné dans sa mansarde. Le bonheur, sous la figure
d’Hortense, avait rendu le poëte à la paresse, état normal de tous
les artistes, car leur paresse, à eux, est occupée. C’est le plaisir
des pachas au sérail: ils caressent des idées, ils s’enivrent aux
sources de l’intelligence. De grands artistes, tels que Steinbock,
dévorés par la rêverie, ont été justement nommés des Rêveurs.
Ces mangeurs d’opium tombent tous dans la misère; tandis que,
maintenus par l’inflexibilité des circonstances, ils eussent été de
grands hommes. Ces demi-artistes sont d’ailleurs charmants, les
hommes les aiment et les enivrent de louanges, ils paraissent supérieurs
aux véritables artistes taxés de personnalité, de sauvagerie,
de rébellion aux lois du monde. Voici pourquoi: Les grands hommes
appartiennent à leurs œuvres. Leur détachement de toutes
choses, leur dévouement au travail, les constituent égoïstes aux
yeux des niais; car on les veut vêtus des mêmes habits que le dandy,
accomplissant les évolutions sociales, appelées devoirs du monde.
On voudrait les lions de l’Atlas peignés et parfumés comme des bichons
de marquise. Ces hommes, qui comptent peu de pairs et qui
les rencontrent rarement, tombent dans l’exclusivité de la solitude;
ils deviennent inexplicables pour la majorité, composée, comme
on le sait, de sots, d’envieux, d’ignorants et de gens superficiels.
Comprenez-vous maintenant le rôle d’une femme auprès de ces
grandioses exceptions? Une femme doit être à la fois ce qu’avait été
Lisbeth pendant cinq ans, et offrir de plus l’amour, l’amour humble,
discret, toujours prêt, toujours souriant.
Hortense, éclairée par ses souffrances de mère, pressée par d’affreuses
nécessités, s’apercevait trop tard des fautes que son excessif
amour lui avait fait involontairement commettre; mais, en digne
fille de sa mère, son cœur se brisait à l’idée de tourmenter Wenceslas;
elle aimait trop pour se faire le bourreau de son cher poëte,
et elle voyait arriver le moment où la misère allait l’atteindre, elle,
son fils et son mari.
—Ah çà! voyons, ma petite, dit Bette en voyant rouler des
larmes dans les beaux yeux de sa petite cousine, il ne faut pas désespérer.
Un verre plein de tes larmes ne payerait pas une assiettée
de soupe! Que vous faut-il?
—Mais cinq à six mille francs.
—Je n’ai que trois mille francs au plus, dit Lisbeth. Et que fait
en ce moment Wenceslas?
—On lui propose d’entreprendre pour six mille francs, de compagnie
avec Stidmann, un dessert pour le duc d’Hérouville. Monsieur
Chanor se chargerait alors de payer quatre mille francs dus à
messieurs Léon de Lora et Bridau, une dette d’honneur.
—Comment, vous avez reçu le prix de la statue et des bas-reliefs
du monument élevé au maréchal Montcornet, et vous n’avez
pas payé cela!
—Mais, dit Hortense, depuis trois ans nous dépensons douze
mille francs par an, et j’ai cent louis de revenu. Le monument du
maréchal, tous frais payés, n’a pas donné plus de seize mille
francs. En vérité, si Wenceslas ne travaille pas, je ne sais ce que
nous allons devenir. Ah! si je pouvais apprendre à faire des statues,
comme je remuerais la glaise! dit-elle en tendant ses beaux bras.
On voyait que la femme tenait les promesses de la jeune fille.
L’œil d’Hortense étincelait; il coulait dans ses veines un sang chargé
de fer, impétueux; elle déplorait d’employer son énergie à tenir
son enfant.
—Ah! ma chère petite bichette, une fille sage ne doit épouser
un artiste qu’au moment où il a sa fortune faite et non quand elle
est à faire.
En ce moment on entendit le bruit des pas et des voix de Stidmann
et de Wenceslas qui reconduisaient Chanor; puis bientôt
Wenceslas vint avec Stidmann. Stidmann, artiste lancé dans le
monde des journalistes et des illustres actrices, des lorettes célèbres,
était un jeune homme élégant que Valérie voulait avoir chez
elle, et que Claude Vignon lui avait déjà présenté. Stidmann venait
de voir finir ses relations avec la fameuse madame Schontz,
mariée depuis quelques mois et partie en province. Valérie et
Lisbeth, qui avaient su cette rupture par Claude Vignon, jugèrent
nécessaire d’attirer rue Vanneau l’ami de Wenceslas. Comme
Stidmann, par discrétion, visitait peu les Steinbock, et que Lisbeth
n’avait pas été témoin de sa présentation récente par Claude
Vignon, elle le voyait pour la première fois. En examinant ce célèbre
artiste, elle surprit quelques regards jetés par lui sur Hortense,
qui lui firent entrevoir la possibilité de le donner comme
consolation à la comtesse Steinbock, si Wenceslas la trahissait.
Stidmann pensait en effet que si Wenceslas n’était pas son camarade,
Hortense, cette jeune et magnifique comtesse, ferait une adorable
maîtresse; mais ce désir, contenu par l’honneur, l’éloignait
de cette maison. Lisbeth remarqua cet embarras significatif qui gêne
les hommes en présence d’une femme avec laquelle ils se sont interdit
de coqueter.
—Il est très-bien, ce jeune homme, dit-elle à l’oreille d’Hortense.
—Ah! tu trouves? répondit-elle, je ne l’ai jamais remarqué...
—Stidmann, mon brave, dit Wenceslas à l’oreille de son camarade,
nous ne nous gênons point entre nous, eh bien! nous avons
à causer d’affaires avec cette vieille fille.
Stidmann salua les deux cousines et partit.
—C’est fini, dit Wenceslas en revenant après avoir reconduit
Stidmann; mais ce travail-là demandera six mois, et il faut pouvoir
vivre pendant tout ce temps-là.
—J’ai mes diamants, s’écria la jeune comtesse Steinbock avec
le sublime élan des femmes qui aiment.
Une larme vint aux yeux de Wenceslas.
—Oh! je vais travailler, répondit-il en venant s’asseoir auprès
de sa femme qu’il prit sur ses genoux. Je vais faire des brocantes,
une corbeille de mariage, des groupes en bronze...
—Mais, mes chers enfants, dit Lisbeth, car vous savez que
vous êtes mes héritiers, et je vous laisserai, croyez-le, un joli magot,
surtout si vous m’aidez à épouser le maréchal; si nous réussissions
promptement, je vous prendrais en pension chez moi, vous
et Adeline. Ah! nous pourrions vivre bien heureux ensemble. Pour
le moment, écoutez ma vieille expérience. Ne recourez pas au
Mont-de-Piété, c’est la perte de l’emprunteur. J’ai toujours vu les
nécessiteux manquant, lors du renouvellement, de l’argent nécessaire
au service de l’intérêt, et tout est perdu. Je puis vous faire
prêter de l’argent à cinq pour cent seulement sur billet.
—Ah! nous serions sauvés! dit Hortense.
—Eh bien! ma petite, que Wenceslas vienne chez la personne
qui l’obligerait à ma prière. C’est madame Marneffe; en la flattant,
car elle est vaniteuse comme une parvenue, elle vous tirera d’embarras
de la façon la plus obligeante. Viens dans cette maison-là,
ma chère Hortense.
Hortense regarda Wenceslas de l’air que doivent avoir les condamnés
à mort en montant à l’échafaud.
—Claude Vignon a présenté là Stidmann, répondit Wenceslas.
C’est une maison très-agréable.
Hortense baissa la tête. Ce qu’elle éprouvait, un seul mot peut
le faire comprendre: ce n’était pas une douleur, mais une maladie.
—Mais, ma chère Hortense, apprends donc la vie! s’écria Lisbeth
en comprenant l’éloquence du mouvement d’Hortense.
Sinon, tu seras comme ta mère, déportée dans une chambre déserte
où tu pleureras comme Calypso le départ d’Ulysse, à un âge
où il n’y a plus de Télémaque!... ajouta-t-elle en répétant une
raillerie de madame Marneffe. Il faut considérer les gens dans le
monde comme des ustensiles dont on se sert, qu’on prend, qu’on
laisse selon leur utilité. Servez-vous, mes chers enfants, de madame
Marneffe, et quittez-la plus tard. As-tu peur que Wenceslas qui
t’adore, se prenne de passion pour une femme de quatre ou cinq
ans plus âgée que toi, fanée comme une botte de luzerne, et...
—J’aime mieux mettre mes diamants en gage, dit Hortense.
Oh! ne va jamais là, Wenceslas!... c’est l’enfer!
—Hortense a raison! dit Wenceslas en embrassant sa femme.
—Merci, mon ami, répondit la jeune femme au comble du
bonheur. Vois-tu, Lisbeth, mon mari est un ange: il ne joue pas,
nous allons partout ensemble, et s’il pouvait se mettre au travail,
non, je serais trop heureuse. Pourquoi nous montrer chez la maîtresse
de notre père, chez une femme qui le ruine et qui cause les
chagrins dont se meurt notre héroïque maman?...
—Mon enfant, la ruine de ton père ne vient pas de là; c’est sa
cantatrice qui l’a ruiné, puis ton mariage! répondit la cousine Bette.
Mon Dieu! madame Marneffe lui est bien utile, va!... mais je ne
dois rien dire...
—Tu défends tout le monde, chère Bette...
Hortense fut appelée au jardin par les cris de son enfant, et Lisbeth
resta seule avec Wenceslas.
—Vous avez un ange pour femme, Wenceslas! dit la cousine
Bette; aimez-la bien, ne lui faites jamais de chagrin.
—Oui, je l’aime tant, que je lui cache notre situation, répondit
Wenceslas; mais à vous, Lisbeth, je puis vous en parler... Eh!
bien, en mettant les diamants de ma femme au Mont-de-Piété,
nous ne serions pas plus avancés.
—Eh! bien, empruntez à madame Marneffe... dit Lisbeth.
Décidez Hortense, Wenceslas, à vous y laisser venir, ou, ma foi,
allez-y sans qu’elle s’en doute!
—C’est à quoi je pensais, répondit Wenceslas, au moment où
je refusais d’y aller pour ne pas affliger Hortense.
—Écoutez, Wenceslas, je vous aime trop tous les deux pour ne
pas vous prévenir du danger. Si vous venez là, tenez votre cœur à
deux mains, car cette femme est un démon; tous ceux qui la
voient l’adorent; elle est si vicieuse, si affriolante!... elle fascine
comme un chef-d’œuvre. Empruntez-lui son argent, et ne laissez
pas votre âme en gage! Je ne me consolerais pas si ma cousine
devait être trahie. La voici! s’écria Lisbeth; ne disons plus rien,
j’arrangerai votre affaire.
—Embrasse Lisbeth, mon ange, dit Wenceslas à sa femme,
elle nous tirera d’embarras en nous prêtant ses économies.
Et il fit un signe à Lisbeth, que Lisbeth comprit.
—J’espère alors que tu travailleras, mon chérubin? dit Hortense.
—Ah! répondit l’artiste, dès demain.
—C’est ce demain qui nous ruine, dit Hortense en lui souriant.
—Ah! ma chère enfant, dis toi-même si chaque jour il ne s’est
pas rencontré des empêchements, des obstacles, des affaires?
—Oui, tu as raison, mon amour.
—J’ai là, reprit Steinbock en se frappant le front, des idées!...
oh! mais je veux étonner tous mes ennemis. Je veux faire un service
de table dans le genre allemand du seizième siècle, le genre
rêveur! Je tortillerai des feuilles pleines d’insectes; j’y coucherai
des enfants, j’y mêlerai des chimères nouvelles, de vraies chimères,
les corps de nos rêves!... je les tiens! Ce sera fouillé, léger et touffu
tout à la fois. Chanor est sorti tout émerveillé... J’avais besoin d’être
encouragé, car le dernier article fait sur le monument de Montcornet
m’avait bien effondré.
Pendant un moment de la journée où Lisbeth et Wenceslas furent
seuls, l’artiste convint avec la vieille fille de venir le lendemain voir
madame Marneffe, car, ou sa femme le lui aurait permis, ou il
irait secrètement.
Valérie, instruite le soir même de ce triomphe, exigea du baron
Hulot qu’il allât inviter à dîner Stidmann, Claude Vignon et Steinbock;
car elle commençait à le tyranniser comme ces sortes de femmes
savent tyranniser les vieillards qui trottent par la ville et vont
supplier quiconque est nécessaire aux intérêts, aux vanités de ces
dures maîtresses.
Le lendemain, Valérie se mit sous les armes en faisant une de ces
toilettes que les Parisiennes inventent quand elles veulent jouir de
tous leurs avantages. Elle s’étudia dans cette œuvre, comme un
homme qui va se battre repasse ses feintes et ses rompus. Pas un
pli, pas une ride. Valérie avait sa plus belle blancheur, sa mollesse,
sa finesse. Enfin ses mouches attiraient insensiblement le regard.
On croit les mouches du dix-huitième siècle perdues ou supprimées;
on se trompe. Aujourd’hui les femmes, plus habiles que
celles du temps passé, mendient le coup de lorgnette par d’audacieux
stratagèmes. Telle découvre, la première, cette cocarde de
rubans, au centre de laquelle on met un diamant, et elle accapare
les regards pendant toute une soirée; telle autre ressuscite la résille
ou se plante un poignard dans les cheveux pour faire penser à sa
jarretière; celle-ci se met des poignets en velours noir; celle-là
reparaît avec des barbes. Ces sublimes efforts, ces Austerlitz de la
Coquetterie ou de l’Amour deviennent alors des modes pour les
sphères inférieures, au moment où les heureuses créatrices en
cherchent d’autres. Pour cette soirée, où Valérie voulait réussir,
elle se posa trois mouches. Elle s’était fait peigner avec une eau
qui changea, pour quelques jours, ses cheveux blonds en cheveux
cendrés. Madame Steinbock étant d’un blond ardent, elle voulut
ne lui ressembler en rien. Cette couleur nouvelle donna quelque
chose de piquant et d’étrange à Valérie qui préoccupa ses fidèles à
tel point, que Montès lui dit:—«Qu’avez-vous donc ce soir?...»
Puis elle se mit un collier de velours noir assez large qui fit ressortir
la blancheur de sa poitrine. La troisième mouche pouvait se
comparer à l’ex-assassine de nos grand’mères. Valérie se planta
le plus joli petit bouton de rose au milieu de son corsage, en haut
du busc, dans le creux le plus mignon. C’était à faire baisser les
regards de tous les hommes au-dessous de trente ans.
—Je suis à croquer! se dit-elle en repassant ses attitudes dans
la glace, absolument comme une danseuse fait ses pliés.
Lisbeth était allée à la Halle, et le dîner devait être un de ces
dîners superfins que Mathurine cuisinait pour son évêque quand il
traitait le prélat du diocèse voisin.
Stidmann, Claude Vignon et le comte Steinbock arrivèrent presque
à la fois, vers six heures. Une femme vulgaire ou naturelle, si
vous voulez, serait accourue au nom de l’être si ardemment désiré;
mais Valérie, qui, depuis cinq heures, attendait dans sa chambre,
laissa ses trois convives ensemble, certaine d’être l’objet de leur
conversation ou de leurs pensées secrètes. Elle-même, en dirigeant
l’arrangement de son salon, elle avait mis en évidence ces délicieuses
babioles que produit Paris, et que nulle autre ville ne pourra
produire, qui révèlent la femme et l’annoncent pour ainsi dire:
des souvenirs reliés en émail et brodés de perles, des coupes pleines
de bagues charmantes, des chefs-d’œuvre de Sèvres ou de Saxe
montés avec un goût exquis par Florent et Chanor, enfin des
statuettes et des albums, tous ces colifichets qui valent des sommes
folles, et que commande aux fabricants la passion dans son premier
délire ou pour son dernier raccommodement. Valérie se
trouvait d’ailleurs sous le coup de l’ivresse que cause le succès,
elle avait promis à Crevel d’être sa femme, si Marneffe mourait.
Or, l’amoureux Crevel avait fait opérer au nom de Valérie Fortin
le transfert de dix mille francs de rente, somme de ses gains dans
les affaires de chemins de fer depuis trois ans, tout ce que lui avait
rapporté ce capital de cent mille écus offert à la baronne Hulot.
Ainsi Valérie possédait trente-deux mille francs de rente. Crevel
venait de lâcher une promesse bien autrement importante que le
don de ses profits. Dans le paroxysme de passion où sa duchesse
l’avait plongé de deux heures à quatre (il donnait ce surnom
à madame de Marneffe pour compléter ses illusions), car Valérie
s’était surpassée rue du Dauphin, il crut devoir encourager la fidélité
promise en offrant la perspective d’un joli petit hôtel qu’un
imprudent entrepreneur s’était bâti rue Barbette et qu’on allait
vendre. Valérie se voyait dans cette charmante maison entre cour
et jardin, avec voiture!
—Quelle est la vie honnête qui peut donner tout cela en si peu
de temps et si facilement? avait-elle dit à Lisbeth en achevant sa
toilette.
Lisbeth dînait ce jour-là chez Valérie, afin d’en pouvoir dire à
Steinbock ce que personne ne peut dire soi-même de soi. Madame
Marneffe, la figure radieuse de bonheur, fit son entrée dans le salon
avec une grâce modeste, suivie de Bette, qui, mise tout en
noir et jaune, lui servait de repoussoir, en terme d’atelier.
—Bonjour, Claude, dit-elle en tendant la main à l’ancien critique
si célèbre.
Claude Vignon était devenu, comme tant d’autres, un homme
politique, nouveau mot pris pour désigner un ambitieux à la première
étape de son chemin. L’homme politique de 1840 est
en quelque sorte l’abbé du dix-huitième siècle. Aucun salon ne
serait complet, sans son homme politique.
—Ma chère, voilà mon petit cousin le comte de Steinbock, dit
Lisbeth en présentant Wenceslas que Valérie paraissait ne pas
apercevoir.
—J’ai bien reconnu monsieur le comte, répondit Valérie en faisant
un gracieux salut de tête à l’artiste. Je vous voyais souvent
rue du Doyenné; j’ai eu le plaisir d’assister à votre mariage. Ma
chère, dit-elle à Lisbeth, il est difficile d’oublier ton ex-enfant, ne
l’eût-on vu qu’une fois.—Monsieur Stidmann est bien bon, reprit-elle
en saluant le sculpteur, d’avoir accepté mon invitation à
si court délai; mais nécessité n’a pas de foi! Je vous savais l’ami
de ces deux messieurs. Rien n’est plus froid, plus maussade, qu’un
dîner où les convives sont inconnus les uns aux autres, et je vous
ai raccolé pour leur compte; mais vous viendrez une autre fois
pour le mien, n’est-ce pas?... dites: oui!...
Et elle se promena pendant quelques instants avec Stidmann, en
paraissant uniquement occupée de lui. On annonça successivement
Crevel, le baron Hulot, et un député nommé Beauvisage.
Ce personnage, un Crevel de province, un de ces gens mis au
monde pour faire foule, votait sous la bannière de Giraud, Conseiller-d’État,
et de Victorin Hulot. Ces deux hommes politiques
voulaient faire un noyau de Progressistes dans la grande phalange
des Conservateurs. Giraud venait quelquefois le soir chez madame
Marneffe, qui se flattait d’avoir aussi Victorin Hulot; mais l’avocat
puritain avait jusqu’alors trouvé des prétextes pour résister à son
père et à son beau-père. Se montrer chez la femme qui faisait couler
les larmes de sa mère, lui paraissait un crime. Victorin Hulot
était aux puritains de la politique ce qu’une femme pieuse est aux
dévotes. Beauvisage, ancien bonnetier d’Arcis, voulait prendre le
genre de Paris. Cet homme, une des bornes de la Chambre, se
formait chez la délicieuse, la ravissante madame Marneffe, où, séduit
par Crevel, il l’avait accepté de Valérie pour modèle et pour
maître; il le consultait en tout, il lui demandait l’adresse de son
tailleur, il l’imitait, il essayait de se mettre en position comme lui;
enfin Crevel était son grand homme. Valérie, entourée de ces personnages
et des trois artistes, bien accompagnée par Lisbeth, apparut
d’autant plus à Wenceslas comme une femme supérieure, que
Claude Vignon lui fit l’éloge de madame Marneffe en homme épris.
—C’est madame de Maintenon dans la jupe de Ninon! dit l’ancien
critique. Lui plaire, c’est l’affaire d’une soirée où l’on a de
l’esprit; mais être aimé d’elle, c’est un triomphe qui peut suffire
à l’orgueil d’un homme, et en remplir la vie.
Valérie, en apparence froide et insouciante pour son ancien
voisin, en attaqua la vanité, sans le savoir d’ailleurs, car elle ignorait
le caractère polonais. Il y a chez le Slave un côté enfant,
comme chez tous les peuples primitivement sauvages, et qui ont
plutôt fait irruption chez les nations civilisées qu’ils ne se sont
réellement civilisés. Cette race s’est répandue comme une inondation,
et a couvert une immense surface du globe. Elle y habite des
déserts où les espaces sont si vastes, qu’elle s’y trouve à l’aise; on
ne s’y coudoie pas, comme en Europe, et la civilisation est impossible
sans le frottement continuel des esprits et des intérêts.
L’Ukraine, la Russie, les plaines du Danube, le peuple slave
enfin, c’est un trait-d’union entre l’Europe et l’Asie, entre la civilisation
et la barbarie. Aussi le Polonais, la plus riche fraction du
peuple slave, a-t-il dans le caractère les enfantillages et l’inconstance
des nations imberbes. Il possède le courage, l’esprit et la
force; mais, frappés d’inconsistance, ce courage et cette force, cet
esprit n’ont ni méthode ni esprit, car le Polonais offre une mobilité
semblable à celle du vent qui règne sur cette immense plaine
coupée de marécages; s’il a l’impétuosité des Chasse-Neiges, qui
tordent et emportent des maisons; de même que ces terribles avalanches
aériennes, il va se perdre dans le premier étang venu, dissous
en eau. L’homme prend toujours quelque chose des milieux
où il vit. Sans cesse en lutte avec les Turcs, les Polonais en ont
reçu le goût des magnificences orientales; ils sacrifient souvent
le nécessaire pour briller, ils se parent comme des femmes, et cependant
le climat leur a donné la dure constitution des Arabes.
Aussi, le Polonais, sublime dans la douleur, a-t-il fatigué les
bras de ses oppresseurs à force de se faire assommer, en recommençant
ainsi, au dix-neuvième siècle, le spectacle qu’ont offert
les premiers chrétiens. Introduisez dix pour cent de sournoiserie
anglaise dans le caractère polonais, si franc, si ouvert, et le généreux
aigle blanc régnerait aujourd’hui partout où se glisse l’aigle à deux
têtes. Un peu de machiavélisme eût empêché la Pologne de sauver
l’Autriche qui l’a partagée, d’emprunter à la Prusse, son usurière,
qui l’a minée, et de se diviser au moment du premier partage. Au
baptême de la Pologne, une fée Carabosse oubliée par les génies
qui dotaient cette séduisante nation des plus brillantes qualités, est
sans doute venue dire: «Garde tous les dons que mes sœurs t’ont
dispensés, mais tu ne sauras jamais ce que tu voudras!» Si dans
son duel héroïque avec la Russie, la Pologne avait triomphé, les
Polonais se battraient entre eux aujourd’hui comme autrefois dans
leurs diètes pour s’empêcher les uns les autres d’être roi. Le jour
où cette nation, uniquement composée de courages sanguins, aura
le bon sens de chercher un Louis XI dans ses entrailles, d’en accepter
la tyrannie et la dynastie, elle sera sauvée. Ce que la Pologne
fut en politique, la plupart des Polonais le sont dans leur vie
privée, surtout lorsque les désastres arrivent. Ainsi, Wenceslas
Steinbock, qui depuis trois ans adorait sa femme, et qui se savait
un dieu pour elle, fut tellement piqué de se voir à peine remarqué
par madame Marneffe, qu’il se fit un point d’honneur en lui-même
d’en obtenir quelque attention. En comparant Valérie à sa femme,
il donna l’avantage à la première. Hortense était une belle chair,
comme le disait Valérie à Lisbeth; mais il y avait en madame Marneffe
l’Esprit dans la Forme et le piquant du Vice. Le dévouement
d’Hortense est un sentiment qui, pour un mari, lui semble dû; la
conscience de l’immense valeur d’un amour absolu se perd bientôt,
comme le débiteur se figure, au bout de quelque temps, que le
prêt est à lui. Cette loyauté sublime devient en quelque sorte le
pain quotidien de l’âme, et l’infidélité séduit comme une friandise.
La femme dédaigneuse, une femme dangereuse surtout, irrite la
curiosité, comme les épices relèvent la bonne chère. Le mépris, si
bien joué par Valérie, était d’ailleurs une nouveauté pour Wenceslas,
après trois ans de plaisirs faciles. Hortense fut la femme et
Valérie fut la maîtresse. Beaucoup d’hommes veulent avoir ces deux
éditions du même ouvrage, quoique ce soit une immense preuve
d’infériorité chez un homme que de ne pas savoir faire de sa femme
sa maîtresse. La variété dans ce genre est un signe d’impuissance.
La constance sera toujours le génie de l’amour, l’indice d’une force
immense, celle qui constitue le poëte! On doit avoir toutes les
femmes dans la sienne, comme les poëtes crottés du dix-septième
siècle faisaient de leurs Manons des Iris et des Chloés!
—Eh bien! dit Lisbeth à son petit cousin au moment où elle
le vit fasciné, comment trouvez-vous Valérie?
—Trop charmante! répondit Wenceslas.
—Vous n’avez pas voulu m’écouter, repartit la cousine Bette.
Ah! mon petit Wenceslas, si nous étions restés ensemble, vous auriez
été l’amant de cette sirène-là, vous l’auriez épousée dès qu’elle
serait devenue veuve, et vous auriez eu les quarante mille livres
de rente qu’elle a!
—Vraiment!...
—Mais oui, répondit Lisbeth. Allons, prenez garde à vous, je
vous ai bien prévenu du danger, ne vous brûlez pas à la bougie!
donnez-moi le bras, l’on a servi.
Aucun discours n’était plus démoralisant que celui-là, car, montrez
un précipice à un Polonais, il s’y jette aussitôt. Ce peuple a
surtout le génie de la cavalerie, il croit pouvoir enfoncer tous les
obstacles et en sortir victorieux. Ce coup d’éperon par lequel Lisbeth
labourait la vanité de son cousin fut appuyé par le spectacle
de la salle à manger, où brillait une magnifique argenterie, où
Steinbock aperçut toutes les délicatesses et les recherches du luxe
parisien.
—J’aurais mieux fait, se dit-il en lui-même, d’épouser Célimène.
Pendant ce dîner, Hulot, content de voir là son gendre, et plus
satisfait encore de la certitude d’un raccommodement avec Valérie,
qu’il se flattait de rendre fidèle par la promesse de la succession
Coquet, fut charmant. Stidmann répondit à l’amabilité du baron
par les gerbes de la plaisanterie parisienne, et par sa verve d’artiste.
Steinbock ne voulut pas se laisser éclipser par son camarade, il
déploya son esprit, il eut des saillies, il fit de l’effet, il fut content
de lui; madame Marneffe lui sourit à plusieurs reprises en lui montrant
qu’elle le comprenait bien. La bonne chère, les vins capiteux
achevèrent de plonger Wenceslas dans ce qu’il faut appeler le bourbier
du plaisir. Animé par une pointe de vin, il s’étendit, après le
dîner, sur un divan, en proie à un bonheur à la fois physique et
spirituel, que madame Marneffe mit au comble en venant se poser
près de lui, légère, parfumée, belle à damner les anges. Elle s’inclina
vers Wenceslas, elle effleura presque son oreille pour lui parler
tout bas.
—Ce n’est pas ce soir que nous pouvons causer d’affaires, à
moins que vous ne vouliez rester le dernier. Entre vous, Lisbeth
et moi, nous arrangerions les choses à votre convenance...
—Ah! vous êtes un ange, madame! dit Wenceslas en lui répondant
de la même manière. J’ai fait une fameuse sottise de ne
point écouter Lisbeth...
—Que vous disait-elle?...
—Elle prétendait, rue du Doyenné, que vous m’aimiez!...
Madame Marneffe regarda Wenceslas, eut l’air d’être confuse et
se leva brusquement. Une femme, jeune et jolie, n’a jamais impunément
éveillé chez un homme l’idée d’un succès immédiat. Ce
mouvement de femme vertueuse, réprimant une passion gardée au
fond du cœur, était plus éloquent mille fois que la déclaration la
plus passionnée.
Aussi le désir fut-il si vivement irrité chez Wenceslas, qu’il redoubla
d’attentions pour Valérie. Femme en vue, femme souhaitée!
De là vient la terrible puissance des actrices. Madame Marneffe, se
sachant étudiée, se comporta comme une actrice applaudie. Elle
fut charmante et obtint un triomphe complet.
—Les folies de mon beau-père ne m’étonnent plus, dit Wenceslas
à Lisbeth.
—Si vous parlez ainsi, Wenceslas, répondit la cousine, je me
repentirai toute ma vie de vous avoir fait prêter ces dix mille francs.
Seriez-vous donc comme eux tous, dit-elle en montrant les convives,
amoureux fou de cette créature? Songez donc que vous seriez
le rival de votre beau-père. Enfin pensez à tout le chagrin que
vous causeriez à Hortense.
—C’est vrai, dit Wenceslas, Hortense est un ange, je serais un
monstre!
—Il y en a bien assez d’un dans la famille, répliqua Lisbeth.
—Les artistes ne devraient jamais se marier! s’écria Steinbock.
—Ah! c’est ce que je vous disais rue du Doyenné. Vos enfants,
à vous, ce sont vos groupes, vos statues, vos chefs-d’œuvre.
—Que dites-vous donc là! vint demander Valérie en se joignant
à Lisbeth. Sers le thé, cousine.
Steinbock, par une forfanterie polonaise, voulut paraître familier
avec cette fée du salon. Après avoir insulté Stidmann, Claude Vignon,
Crevel, par un regard, il prit Valérie par la main et la força
de s’asseoir à côté de lui sur le divan.
—Vous êtes par trop grand seigneur, comte Steinbock! dit-elle
en résistant peu.
Et elle se mit à rire en tombant près de lui, non sans lui montrer
le petit bouton de rose qui parait son corsage.
—Hélas! si j’étais grand seigneur, je ne viendrais pas ici, dit-il,
en emprunteur.
—Pauvre enfant! je me souviens de vos nuits de travail à la rue
du Doyenné. Vous avez été un peu bêta. Vous vous êtes marié,
comme un affamé se jette sur du pain. Vous ne connaissez point
Paris! Voyez où vous en êtes? Mais vous avez fait la sourde oreille
au dévouement de la Bette comme à l’amour de la Parisienne, qui
savait son Paris par cœur.
—Ne me dites plus rien, s’écria Steinbock, je suis bâté.
—Vous aurez vos dix mille francs, mon cher Wenceslas; mais
à une condition, dit-elle en jouant avec ses admirables rouleaux
de cheveux.
—Laquelle?...
—Eh bien! je ne veux pas d’intérêts...
—Madame!...
—Oh! ne vous fâchez pas; vous me les remplacerez par un
groupe en bronze. Vous avez commencé l’histoire de Samson,
achevez-la... Faites Dalila coupant les cheveux à l’Hercule juif!...
Mais vous qui serez, si vous voulez m’écouter, un grand artiste,
j’espère que vous comprendrez le sujet. Il s’agit d’exprimer la puissance
de la femme. Samson n’est rien, là. C’est le cadavre de la
force. Dalila, c’est la passion qui ruine tout. Comme cette réplique...
Est-ce comme cela que vous dites?... ajouta-t-elle finement
en voyant Claude Vignon et Stidmann qui s’approchèrent d’eux en
voyant qu’il s’agissait de sculpture; comme cette réplique d’Hercule
aux pieds d’Omphale est bien plus belle que le mythe grec!
Est-ce la Grèce qui a copié la Judée? est-ce la Judée qui a pris à la
Grèce ce symbole?
—Ah! vous soulevez là, madame, une grave question! celle des
époques auxquelles auraient été composés les différents livres de la
Bible. Le grand et immortel Spinosa, si niaisement rangé parmi
les athées, et qui a mathématiquement prouvé Dieu, prétendait
que la Genèse et la partie politique, pour ainsi dire, de la Bible est
du temps de Moïse, et il démontrait les interpolations par des preuves
philologiques. Aussi a-t-il reçu trois coups de couteau à l’entrée
de la synagogue.
—Je ne me savais pas si savante, dit Valérie ennuyée de voir son
tête-à-tête interrompu.
—Les femmes savent tout par instinct, répliqua Claude Vignon.
—Eh bien! me promettez-vous? dit-elle à Steinbock en lui prenant
la main avec une précaution de jeune fille amoureuse.
—Vous êtes assez heureux, mon cher, s’écria Stidmann, pour
que madame vous demande quelque chose?...
—Qu’est-ce? dit Claude Vignon.
—Un petit groupe en bronze, répondit Steinbock, Dalila coupant
les cheveux à Samson.
—C’est difficile, fit observer Claude Vignon, à cause du lit...
—C’est au contraire excessivement facile, répliqua Valérie en
souriant.
—Ah! faites-nous de la sculpture!... dit Stidmann.
—Madame est la chose à sculpter! répliqua Claude Vignon en
jetant un regard fin à Valérie.
—Eh bien! reprit-elle, voilà comment je comprends la composition.
Samson s’est réveillé sans cheveux, comme beaucoup de dandies
à faux toupets. Le héros est là sur le bord du lit, vous n’avez donc
qu’à en figurer la base, cachée par des linges, par des draperies.
Il est là comme Marius sur les ruines de Carthage, les bras croisés,
la tête rasée, Napoléon à Sainte-Hélène, quoi! Dalila est à
genoux, à peu près comme la Madeleine de Canova. Quand une
fille a ruiné son homme, elle l’adore. Selon moi, la Juive a eu peur
de Samson, terrible, puissant, mais elle a dû aimer Samson devenu
petit garçon. Donc, Dalila déplore sa faute, elle voudrait rendre
à son amant ses cheveux, elle n’ose pas le regarder, et elle le
regarde en souriant, car elle aperçoit son pardon dans la faiblesse
de Samson. Ce groupe, et celui de la farouche Judith, seraient la
femme expliquée. La Vertu coupe la tête, le Vice ne vous coupe que
les cheveux. Prenez garde à vos toupets, messieurs!
Et elle laissa les deux artistes confondus, qui firent, avec la critique,
un concert de louanges en son honneur.
—On n’est pas plus délicieuse! s’écria Stidmann.
—Oh! c’est, dit Claude Vignon, la femme la plus intelligente
et la plus désirable que j’aie vue. Réunir l’esprit et la beauté, c’est
si rare!
—Si vous, qui avez eu l’honneur de connaître intimement Camille
Maupin, vous lancez de pareils arrêts, répondit Stidmann,
que devons-nous penser?
—Si vous voulez faire de Dalila, mon cher comte, un portrait
de Valérie, dit Crevel qui venait de quitter le jeu pour un moment
et qui avait tout entendu, je vous paye un exemplaire de ce groupe
mille écus. Oh! oui, sapristi! mille écus, je me fends!
—Je me fends! qu’est-ce que cela veut dire? demanda Beauvisage
à Claude Vignon.
—Il faudrait que madame daignât poser... dit Steinbock en
montrant Valérie à Crevel. Demandez-lui.
En ce moment, Valérie apportait elle-même à Steinbock une
tasse de thé. C’était plus qu’une distinction, c’était une faveur. Il
y a, dans la manière dont une femme s’acquitte de cette fonction,
tout un langage; mais les femmes le savent bien; aussi est-ce une
étude curieuse à faire que celle de leurs mouvements, de leurs
gestes, de leurs regards, de leur ton, de leur accent, quand elles
accomplissent cet acte de politesse en apparence si simple. Depuis
la demande: Prenez-vous du thé?—Voulez-vous du thé?—Une
tasse de thé?—froidement formulée, et l’ordre d’en
apporter donné à la nymphe qui tient l’urne, jusqu’à l’énorme
poëme de l’Odalisque venant de la table à thé, la tasse à la main,
jusqu’au pacha du cœur et la lui présentant d’un air soumis, l’offrant
d’une voix caressante, avec un regard plein de promesses voluptueuses,
un physiologiste peut observer tous les sentiments
féminins, depuis l’aversion, depuis l’indifférence, jusqu’à la déclaration
de Phèdre à Hippolyte. Les femmes peuvent là se faire, à
volonté, méprisantes jusqu’à l’insulte, humbles jusqu’à l’esclavage
de l’Orient. Valérie fut plus qu’une femme, elle fut le serpent fait
femme, elle acheva son œuvre diabolique en marchant jusqu’à
Steinbock, une tasse de thé à la main.
—Je prendrai, dit l’artiste à l’oreille de Valérie en se levant et
effleurant de ses doigts les doigts de Valérie, autant de tasses de thé
que vous voudrez m’en offrir, pour me les voir présenter ainsi!...
—Que parlez-vous de poser? demanda-t-elle sans paraître avoir
reçu en plein cœur cette explosion si rageusement attendue.
—Le père Crevel m’achète un exemplaire de votre groupe mille
écus.
—Mille écus, lui, un groupe?
—Oui, si vous voulez poser en Dalila, dit Steinbock.
—Il n’y sera pas, j’espère, reprit-elle, le groupe vaudrait alors
plus que sa fortune, car Dalila doit être un peu décolletée...
De même que Crevel se mettait en position, toutes les femmes
ont une attitude victorieuse, une pose étudiée, où elles se font irrésistiblement
admirer. On en voit qui, dans les salons, passent
leur vie à regarder la dentelle de leurs chemisettes et à remettre
en place les épaulettes de leurs robes, ou bien à faire jouer les
brillants de leur prunelle en contemplant les corniches. Madame
Marneffe, elle, ne triomphait pas en face comme toutes les autres.
Elle se retourna brusquement pour aller à la table à thé retrouver
Lisbeth. Ce mouvement de danseuse agitant sa robe, par lequel elle
avait conquis Hulot, fascina Steinbock.
—Ta vengeance est complète, dit Valérie à l’oreille de Lisbeth,
Hortense pleurera toutes ses larmes et maudira le jour où elle t’a
pris Wenceslas.
—Tant que je ne serai pas madame la maréchale, je n’aurai
rien fait, répondit la Lorraine; mais ils commencent à le vouloir
tous... Ce matin, je suis allée chez Victorin. J’ai oublié de te raconter
cela. Les Hulot jeune ont racheté les lettres de change du
baron à Vauvinet, ils souscrivent demain une obligation de soixante-douze
mille francs à cinq pour cent d’intérêt, remboursables en
trois ans, avec hypothèque sur leur maison. Voilà les Hulot jeune
dans la gêne pour trois ans, il leur serait impossible de trouver
maintenant de l’argent sur cette propriété. Victorin est d’une tristesse
affreuse, il a compris son père. Enfin Crevel est capable de ne
plus voir ses enfants, tant il sera courroucé de ce dévouement.
—Le baron doit maintenant être sans ressources? dit Valérie à
l’oreille de Lisbeth en souriant à Hulot.
—Je ne lui vois plus rien; mais il rentre dans son traitement au
mois de septembre.
—Et il a sa police d’assurance, il l’a renouvelée! Allons, il est
temps qu’il fasse Marneffe Chef de bureau, je vais l’assassiner ce
soir.
—Mon petit cousin, alla dire Lisbeth à Wenceslas, retirez-vous,
je vous en prie. Vous êtes ridicule, vous regardez Valérie de façon
à la compromettre, et son mari est d’une jalousie effrénée. N’imitez
pas votre beau-père, et retournez chez vous, je suis sûre
qu’Hortense vous attend...
—Madame Marneffe m’a dit de rester le dernier, pour arranger
notre petite affaire entre nous trois, répondit Wenceslas.
—Non, dit Lisbeth, je vais vous remettre les dix mille francs,
car son mari a les yeux sur vous, il serait imprudent à vous de
rester. Demain, à neuf heures, apportez la lettre de change; à cette
heure-là ce Chinois de Marneffe est à son bureau, Valérie est tranquille...
Vous lui avez donc demandé de poser pour un groupe?...
Entrez d’abord chez moi. Ah! je savais bien, dit Lisbeth en surprenant
le regard par lequel Steinbock salua Valérie, que vous
étiez un libertin en herbe. Valérie est bien belle, mais tâchez de
ne pas faire de chagrin à Hortense!
Rien n’irrite les gens mariés autant que de rencontrer, à tout
propos, leur femme entre eux et un désir, fût-il passager.
Wenceslas revint chez lui vers une heure du matin, Hortense
l’attendait depuis environ neuf heures et demie. De neuf heures et
demie à dix heures, elle écouta le bruit des voitures, en se disant
que jamais Wenceslas, quand il dînait sans elle chez Chanor et Florent,
n’était rentré si tard. Elle cousait auprès du berceau de son
fils, car elle commençait à épargner la journée d’une ouvrière en
faisant elle-même certains raccommodages. De dix heures à dix
heures et demie, elle eut une pensée de défiance, elle se demanda:
—Mais est-il allé dîner, comme il me l’a dit, chez Chanor et
Florent? Il a voulu, pour s’habiller, sa plus belle cravate, sa plus
belle épingle. Il a mis à sa toilette autant de temps qu’une femme
qui veut paraître encore mieux qu’elle n’est. Je suis folle! il m’aime.
Le voici d’ailleurs. Au lieu d’arrêter, la voiture, que la jeune
femme entendait, passa. De onze heures à minuit, Hortense fut livrée
à des terreurs inouïes, causées par la solitude de son quartier.—S’il
est revenu à pied, se dit-elle, il peut lui arriver quelque
accident!... On se tue en rencontrant un bout de trottoir ou en ne
s’attendant pas à des lacunes. Les artistes sont si distraits!... Si
des voleurs l’avaient arrêté!... Voici la première fois qu’il me laisse
seule ici, pendant six heures et demie. Pourquoi me tourmenter?
il n’aime que moi. Les hommes devraient être fidèles aux femmes
qui les aiment, ne fût-ce qu’à cause des miracles perpétuels produits
par le véritable amour dans le monde sublime appelé le
monde spirituel. Une femme aimante est, par rapport à l’homme
aimé, dans la situation d’une somnambule à qui le magnétiseur
donnerait le triste pouvoir en cessant d’être le miroir du monde,
d’avoir conscience, comme femme, de ce qu’elle aperçoit comme
somnambule. La passion fait arriver les forces nerveuses de la femme
à cet état extatique où le pressentiment équivaut à la vision des
Voyants. Une femme se sait trahie, elle ne s’écoute pas, elle doute,
tant elle aime! et elle dément le cri de sa puissance de pythonisse.
Ce paroxysme de l’amour devrait obtenir un culte. Chez les esprits
nobles, l’admiration de ce divin phénomène sera toujours une
barrière qui les séparera de l’infidélité. Comment ne pas adorer
une belle, une spirituelle créature dont l’âme arrive à de pareilles
manifestations?... A une heure du matin, Hortense avait atteint à
un tel degré d’angoisse, qu’elle se précipita vers la porte en reconnaissant
Wenceslas à sa manière de sonner, elle le prit dans ses
bras, en l’y serrant maternellement.
—Enfin, te voilà!... dit-elle en recouvrant l’usage de la parole.
Mon ami, désormais j’irai partout où tu iras, car je ne veux pas
éprouver une seconde fois la torture d’une pareille attente... Je t’ai
vu heurtant contre un trottoir et la tête fracassée! tué par des voleurs!...
Non, une autre fois, je sens que je deviendrais folle...
Tu t’es donc bien amusé... sans moi? vilain?
—Que veux-tu, mon petit bon ange, il y avait là Bixiou qui
nous a fait de nouvelles charges, Léon de Lora dont l’esprit n’a
pas tari, Claude Vignon à qui je dois le seul article consolant
qu’on ait écrit sur le monument du maréchal Montcornet. Il y
avait...
—Il n’y avait pas de femmes?... demanda vivement Hortense.
—La respectable madame Florent...
—Tu m’avais dit que c’était au Rocher de Cancale, c’était donc
chez eux?
—Oui, chez eux, je me suis trompé...
—Tu n’es pas venu en voiture?
—Non!
—Et tu arrives à pied de la rue des Tournelles?
—Stidmann et Bixiou m’ont reconduit par les boulevards jusqu’à
la Madeleine, tout en causant.
—Il fait donc bien sec sur les boulevards, sur la place de la
Concorde et la rue de Bourgogne, tu n’es pas crotté, dit Hortense
en examinant les bottes vernies de son mari.
Il avait plu; mais de la rue Vanneau à la rue Saint-Dominique,
Wenceslas n’avait pu souiller ses bottes.
—Tiens, voilà cinq mille francs que Chanor m’a généreusement
prêtés, dit Wenceslas pour couper court à ces interrogations quasi
judiciaires.
Il avait fait deux paquets de ses dix billets de mille francs, un
pour Hortense et un pour lui-même, car il avait pour cinq mille
francs de dettes ignorées d’Hortense. Il devait à son praticien et à
ses ouvriers.
—Te voilà sans inquiétudes, ma chère, dit-il en embrassant sa
femme. Je vais, dès demain, me mettre à l’ouvrage! Oh! demain,
je décampe à huit heures et demie, et je vais à l’atelier. Ainsi, je
me couche tout de suite pour être levé de bonne heure, tu me le
permets, ma minette?
Le soupçon entré dans le cœur d’Hortense disparut; elle fut à
mille lieues de la vérité. Madame Marneffe! elle n’y pensait pas.
Elle craignait pour son Wenceslas la société des lorettes. Les noms
de Bixiou, de Léon de Lora, deux artistes connus pour leur vie effrénée,
l’avaient inquiétée.
Le lendemain, elle vit partir Wenceslas à neuf heures, entièrement
rassurée.—Le voilà maintenant à l’ouvrage, se disait-elle en
procédant à l’habillement de son enfant. Oh! je le vois, il est en
train! Eh! bien, si nous n’avons pas la gloire de Michel-Ange,
nous aurons celle de Benvenuto Cellini! Bercée elle-même par ses
propres espérances, Hortense croyait à un heureux avenir; et elle
parlait à son fils, âgé de vingt mois, ce langage tout en onomatopées
qui fait sourire les enfants, quand, vers onze heures, la cuisinière,
qui n’avait pas vu sortir Wenceslas, introduisit Stidmann.
—Pardon, madame, dit l’artiste. Comment, Wenceslas est déjà
parti?
—Il est à son atelier.
—Je venais m’entendre avec lui pour nos travaux.
—Je vais l’envoyer chercher, dit Hortense en faisant signe à
Stidmann de s’asseoir.
La jeune femme, rendant grâce en elle-même au ciel de ce hasard,
voulut garder Stidmann afin d’avoir des détails sur la soirée
de la veille. Stidmann s’inclina pour remercier la comtesse de cette
faveur. Madame Steinbock sonna, la cuisinière vint, elle lui donna
l’ordre d’aller chercher monsieur à l’atelier.
—Vous êtes-vous bien amusé hier? dit Hortense, car Wenceslas
n’est revenu qu’après une heure du matin.
—Amusé?... pas précisément, répondit l’artiste qui la veille
avait voulu faire madame Marneffe. On ne s’amuse dans le monde
que lorsqu’on y a des intérêts. Cette petite madame Marneffe est
excessivement spirituelle, mais elle est coquette...
—Et comment Wenceslas l’a-t-il trouvée?... demanda la pauvre
Hortense en essayant de rester calme, il ne m’en a rien dit.
—Je ne vous en dirai qu’une seule chose, répondit Stidmann,
c’est que je la crois bien dangereuse.
Hortense devint pâle comme une accouchée.
—Ainsi, c’est bien... chez madame Marneffe... et non pas...
chez Chanor que vous avez dîné... dit-elle, hier... avec Wenceslas,
et il...
Stidmann, sans savoir quel malheur il faisait, devina qu’il en
causait un. La comtesse n’acheva pas sa phrase, elle s’évanouit
complétement. L’artiste sonna, la femme de chambre vint. Quand
Louise essaya d’emporter la comtesse Steinbock dans sa chambre,
une attaque nerveuse de la plus grande gravité se déclara par d’horribles
convulsions. Stidmann, comme tous ceux dont une involontaire
indiscrétion détruit l’échafaudage élevé par le mensonge d’un
mari dans son intérieur, ne pouvait croire à sa parole une pareille
portée; il pensa que la comtesse se trouvait dans cet état maladif
où la plus légère contrariété devient un danger. La cuisinière vint
annoncer, malheureusement à haute voix, que monsieur n’était pas
à son atelier. Au milieu de sa crise, la comtesse entendit cette réponse,
les convulsions recommencèrent.
—Allez chercher la mère de madame!... dit Louise à la cuisinière;
courez!
—Si je savais où se trouve Wenceslas, j’irais l’avertir, dit Stidmann
au désespoir.
—Il est chez cette femme!... cria la pauvre Hortense. Il s’est
habillé bien autrement que pour aller à son atelier.
Stidmann courut chez madame Marneffe en reconnaissant la vérité
de cet aperçu dû à la seconde vue des passions. En ce moment
Valérie posait en Dalila. Trop fin pour demander madame
Marneffe, Stidmann passa roide devant la loge, monta rapidement
au second, en se faisant ce raisonnement: Si je demande madame
Marneffe, elle n’y sera pas. Si je demande bêtement Steinbock, on
me rira au nez... Cassons les vitres! Au coup de sonnette, Reine
arriva.
—Dites à monsieur le comte Steinbock de venir, sa femme se
meurt!...
Reine, aussi spirituelle que Stidmann, le regarda d’un air passablement
stupide.
—Mais, monsieur, je ne sais pas... ce que vous...
—Je vous dis que mon ami Steinbock est ici, sa femme se meurt,
la chose vaut bien la peine que vous dérangiez votre maîtresse.
Et Stidmann s’en alla.—Oh! il y est, se dit-il. En effet, Stidmann,
qui resta quelques instants rue Vanneau, vit sortir Wenceslas,
et lui fit signe de venir promptement. Après avoir raconté la
tragédie qui se jouait rue Saint-Dominique, Stidmann gronda
Steinbock de ne l’avoir pas prévenu de garder le secret sur le dîner
de la veille.
—Je suis perdu, lui répondit Wenceslas, mais je te pardonne.
J’ai tout à fait oublié notre rendez-vous ce matin, et j’ai commis
la faute de ne pas te dire que nous devions avoir dîné chez Florent.
Que veux-tu? Cette Valérie m’a rendu fou; mais, mon cher, elle
vaut la gloire, elle vaut le malheur... Ah! c’est... Mon Dieu! me
voilà dans un terrible embarras! Conseille-moi. Que dire? comment
me justifier?
—Te conseiller? je ne sais rien, répondit Stidmann. Mais tu es
aimé de ta femme, n’est-ce pas? Eh bien! elle croira tout. Dis-lui
surtout que tu venais chez moi, pendant que j’allais chez toi; tu
sauveras toujours ainsi ta pose de ce matin. Adieu!
Au coin de la rue Hillerin-Bertin, Lisbeth avertie par Reine
et qui courait après Steinbock, le rejoignit; car elle craignait sa
naïveté polonaise. Ne voulant pas être compromise, elle dit quelques
mots à Wenceslas qui, dans sa joie, l’embrassa en pleine rue.
Elle avait tendu sans doute à l’artiste une planche pour passer ce
détroit de la vie conjugale.
A la vue de sa mère, arrivée en toute hâte, Hortense avait versé
des torrents de larmes. Aussi, la crise nerveuse changea fort heureusement
d’aspect.
—Trahie! ma chère maman, lui dit-elle. Wenceslas, après
m’avoir donné sa parole d’honneur de ne pas aller chez madame
Marneffe, y a dîné hier, et n’est rentré qu’à une heure un quart du
matin!... Si tu savais, la veille, nous avions eu, non pas une querelle,
mais une explication. Je lui avais dit des choses si touchantes:
«J’étais jalouse, une infidélité me ferait mourir; j’étais ombrageuse,
il devait respecter mes faiblesses, puisqu’elles venaient de mon
amour pour lui, j’avais dans les veines autant du sang de mon père
que du tien; dans le premier moment d’une trahison, je serais folle
à faire des folies, à me venger, à nous déshonorer tous, lui, son
fils et moi; qu’enfin je pourrais le tuer et me tuer après!» etc. Et
il y est allé, et il y est! Cette femme a entrepris de nous désoler
tous! Hier, mon frère et Célestin se sont engagés pour retirer
soixante-douze mille francs de lettres de change souscrites pour
cette vaurienne... Oui, maman, on allait poursuivre mon père et
le mettre en prison. Cette horrible femme n’a-t-elle pas assez de
mon père et de tes larmes! Pourquoi me prendre Wenceslas!... J’irai
chez elle, je la poignarderai!
Madame Hulot, atteinte au cœur par l’affreuse confidence que
dans sa rage Hortense lui faisait sans le savoir, dompta sa douleur
par un de ces héroïques efforts dont sont capables les grandes mères,
et elle prit la tête de sa fille sur son sein pour la couvrir de baisers.
—Attends Wenceslas, mon enfant, et tout s’expliquera. Le mal
ne doit pas être aussi grand que tu le penses! J’ai été trahie aussi,
moi! ma chère Hortense. Tu me trouves belle, je suis vertueuse,
et je suis cependant abandonnée depuis vingt-trois ans, pour des
Jenny Cadine, des Josépha, des Marneffe!... le savais-tu?...
—Toi, maman, toi!... tu souffres cela depuis vingt...
Elle s’arrêta devant ses propres idées.
—Imite-moi, mon enfant, reprit la mère. Sois douce et bonne,
et tu auras la conscience paisible. Au lit de mort, un homme se dit:«—Ma
femme ne m’a jamais causé la moindre peine!...» Et Dieu,
qui entend ces derniers soupirs-là, nous les compte. Si je m’étais
livrée à des fureurs, comme toi, que serait-il arrivé?... Ton père
se serait aigri, peut-être m’aurait-il quittée, et il n’aurait pas été
retenu par la crainte de m’affliger; notre ruine, aujourd’hui consommée,
l’eût été dix ans plus tôt, nous aurions offert le spectacle
d’un mari et d’une femme vivant chacun de son côté, scandale affreux,
désolant, car c’est la mort de la Famille. Ni ton frère, ni toi,
vous n’eussiez pu vous établir... Je me suis sacrifiée, et si courageusement
que, sans cette dernière liaison de ton père, le monde me
croirait encore heureuse. Mon officieux et bien courageux mensonge
a jusqu’à présent protégé Hector; il est encore considéré; seulement
cette passion de vieillard l’entraîne trop loin, je le vois. Sa
folie, je le crains, crèvera le paravent que je mettais entre le monde
et nous... Mais, je l’ai tenu pendant vingt-trois ans, ce rideau,
derrière lequel je pleurais, sans mère, sans confident, sans autre
secours que celui de la religion, et j’ai procuré vingt-trois ans
d’honneur à la famille.
Hortense écoutait sa mère, les yeux fixes. La voix calme et la
résignation de cette suprême douleur fit taire l’irritation de la première
blessure chez la jeune femme, les larmes la gagnèrent, elles
revinrent à torrents. Dans un accès de piété filiale, écrasée par la
sublimité de sa mère, elle se mit à genoux devant elle, saisit le bas
de sa robe et la baisa, comme de pieux catholiques baisent les
saintes reliques d’un martyr.
—Lève-toi, mon Hortense, dit la baronne, un pareil témoignage
de ma fille efface de bien mauvais souvenirs! Viens sur mon
cœur, oppressé de ton chagrin seulement. Le désespoir de ma pauvre
petite fille, dont la joie était ma seule joie, a brisé le cachet
sépulcral que rien ne devait lever de ma lèvre. Oui, je voulais emporter
mes douleurs au tombeau, comme un suaire de plus. Pour
calmer ta fureur, j’ai parlé... Dieu me pardonnera! Oh! si ma vie
devait être ta vie, que ne ferais-je pas!... Les hommes, le monde,
le hasard, la nature, Dieu, je crois, nous vendent l’amour au prix
des plus cruelles tortures. Je payerai de vingt-quatre années de
désespoir, de chagrins incessants, d’amertumes, dix années heureuses...
—Tu as eu dix ans, chère maman, et moi trois ans seulement!...
dit l’égoïste amoureuse.
—Rien n’est perdu, ma petite, attends Wenceslas.
—Ma mère, dit-elle, il a menti! il m’a trompée... Il m’a dit:
«Je n’irai pas,» et il y est allé. Et cela, devant le berceau de son
enfant!...
—Pour leur plaisir, les hommes, mon ange, commettent les
plus grandes lâchetés, des infamies, des crimes; c’est à ce qu’il
paraît dans leur nature. Nous autres femmes, nous sommes vouées
au sacrifice. Je croyais mes malheurs achevés, et ils commencent,
car je ne m’attendais pas à souffrir doublement en souffrant dans
ma fille. Courage et silence!... Mon Hortense, jure-moi de ne parler
qu’à moi de tes chagrins, de n’en rien laisser voir devant des
tiers... Oh! sois aussi fière que ta mère!
En ce moment Hortense tressaillit, elle entendit le pas de son mari.
—Il paraît, dit Wenceslas en entrant, que Stidmann est venu
pendant que j’étais allé chez lui.
—Vraiment!... s’écria la pauvre Hortense avec la sauvage ironie
d’une femme offensée qui se sert de la parole comme d’un poignard.
—Mais oui, nous venons de nous rencontrer, répondit Wenceslas
en jouant l’étonnement.
—Mais, hier!... reprit Hortense.
—Eh bien! je t’ai trompée, mon cher amour, et ta mère va
nous juger...
Cette franchise desserra le cœur d’Hortense. Toutes les femmes
vraiment nobles préfèrent la vérité au mensonge. Elles ne veulent
pas voir leur idole dégradée, elles veulent être fières de la domination
qu’elles acceptent.
Il y a de ce sentiment chez les Russes, à propos de leur Czar.
—Écoutez, chère mère... dit Wenceslas, j’aime tant ma bonne
et douce Hortense, que je lui ai caché l’étendue de notre détresse.
Que voulez-vous!... elle nourrissait encore, et des chagrins lui auraient
fait bien du mal. Vous savez tout ce que risque alors une
femme. Sa beauté, sa fraîcheur, sa santé sont en danger. Est-ce un
tort?... Elle croit que nous ne devons que cinq mille francs, mais
j’en dois cinq mille autres... Avant hier, nous étions au désespoir!...
Personne au monde ne prête aux artistes. On se défie de nos talents
tout autant que de nos fantaisies. J’ai frappé vainement à toutes les
portes. Lisbeth nous a offert ses économies.
—Pauvre fille, dit Hortense.
—Pauvre fille! dit la baronne.
—Mais les deux mille francs de Lisbeth, qu’est-ce?... tout pour
elle, rien pour nous. Alors la cousine nous a parlé, tu sais Hortense,
de madame Marneffe, qui, par un amour-propre, devant
tant au baron, ne prendrait pas le moindre intérêt... Hortense a
voulu mettre ses diamants au Mont-de-Piété. Nous aurions eu quelques
milliers de francs, et il nous en fallait dix mille. Ces dix mille
francs se trouvaient là, sans intérêt, pour un an!... Je me suis dit:
«Hortense n’en saura rien, allons les prendre.» Cette femme m’a
fait inviter par mon beau-père à dîner hier, en me donnant à entendre
que Lisbeth avait parlé, que j’aurais de l’argent. Entre le
désespoir d’Hortense et ce dîner, je n’ai pas hésité. Voilà tout.
Comment, Hortense, à vingt-quatre ans, fraîche, pure et vertueuse,
elle qui est tout mon bonheur et ma gloire, que je n’ai pas quittée
depuis notre mariage, peut-elle imaginer que je lui préférerai,
quoi?... une femme tannée, fanée, panée, dit-il en employant
une atroce expression de l’argot des ateliers pour faire croire à son
mépris par une de ces exagérations qui plaisent aux femmes.
—Ah! si ton père m’avait parlé comme cela! s’écria la baronne.
Hortense se jeta gracieusement au cou de son mari.
—Oui, voilà ce que j’aurais fait, dit Adeline. Wenceslas, mon
ami, votre femme a failli mourir, reprit-elle gravement. Vous voyez
combien elle vous aime. Elle est à vous, hélas! Et elle soupira profondément.—Il
peut en faire une martyre ou une femme heureuse,
se dit-elle à elle-même en pensant ce que pensent toutes les mères
lors du mariage de leurs filles.—Il me semble, ajouta-t-elle à haute
voix, que je souffre assez pour voir mes enfants heureux.
—Soyez tranquille, chère maman, dit Wenceslas au comble du
bonheur de voir cette crise heureusement terminée. Dans deux
mois, j’aurai rendu l’argent à cette horrible femme. Que voulez-vous?
reprit-il en répétant ce mot essentiellement polonais avec la
grâce polonaise, il y a des moments où l’on emprunterait au diable.
C’est, après tout, l’argent de la famille. Et une fois invité, l’aurais-je
eu, cet argent qui nous coûte si cher, si j’avais répondu par des
grossièretés à une politesse?
—Oh! maman, quel mal nous fait papa! s’écria Hortense.
La baronne mit un doigt sur ses lèvres, et Hortense regretta
cette plainte, le premier blâme qu’elle laissait échapper sur un père
si héroïquement protégé par un sublime silence.
—Adieu, mes enfants, dit madame Hulot, voilà le beau temps
revenu. Mais ne vous fâchez plus.
Quand, après avoir reconduit la baronne, Wenceslas et sa femme
furent revenus dans leur chambre, Hortense dit à son mari:—Raconte-moi
ta soirée? Et elle épia le visage de Wenceslas pendant ce
récit, entrecoupé de ces questions qui se pressent sur les lèvres
d’une femme en pareil cas. Ce récit rendit Hortense songeuse, elle
entrevoyait les diaboliques amusements que des artistes devaient
trouver dans cette vicieuse société.
—Sois franc! mon Wenceslas?... il y avait là Stidmann, Claude
Vignon, Vernisset, qui encore?... Enfin tu t’es amusé!...
—Moi?... je ne pensais qu’à nos dix mille francs, et je me disais:
«mon Hortense sera sans inquiétudes!»
Cet interrogatoire fatiguait énormément le Livonien, et il saisit
un moment de gaieté pour dire à Hortense:—Et toi, mon ange,
qu’aurais-tu fait, si ton artiste s’était trouvé coupable?...
—Moi, dit-elle d’un petit air décidé, j’aurais pris Stidmann,
mais sans l’aimer, bien entendu!
—Hortense! s’écria Steinbock en se levant avec brusquerie et
par un mouvement théâtral, tu n’en aurais pas eu le temps, je
t’aurais tuée.
Hortense se jeta sur son mari, l’embrassa à l’étouffer, le couvrit
de caresses, et lui dit:—Ah! tu m’aimes! Wenceslas! va, je ne
crains rien! Mais plus de Marneffe. Ne te plonge plus jamais dans
de semblables bourbiers...
—Je te jure, ma chère Hortense, que je n’y retournerai que
pour retirer mon billet...
Elle bouda, mais comme boudent les femmes aimantes qui veulent
les bénéfices d’une bouderie. Wenceslas, fatigué d’une pareille
matinée, laissa bouder sa femme et partit pour son atelier y faire la
maquette du groupe de Samson et Dalila, dont le dessin était dans
sa poche. Hortense, inquiète de sa bouderie et croyant Wenceslas
fâché, vint à l’atelier au moment où son mari finissait de fouiller sa
glaise avec cette rage qui pousse les artistes en puissance de fantaisie.
A l’aspect de sa femme, il jeta vivement un linge mouillé sur
le groupe ébauché, et prit Hortense dans ses bras en lui disant:—Ah!
nous ne sommes pas fâchés, n’est-ce pas, ma ninette?
Hortense avait vu le groupe, le linge jeté dessus, elle ne dit rien;
mais avant de quitter l’atelier, elle se retourna, saisit le chiffon,
regarda l’esquisse et demanda:—Qu’est-ce que cela?
—Un groupe dont l’idée m’est venue.
—Et pourquoi me l’as-tu caché?
—Je voulais ne te le montrer que fini.
—La femme est bien jolie! dit Hortense.
Et mille soupçons poussèrent dans son âme comme poussent,
dans les Indes, ces végétations, grandes et touffues, du jour au
lendemain.
Au bout de trois semaines environ, madame Marneffe fut profondément
irritée contre Hortense. Les femmes de cette espèce ont
leur amour-propre, elles veulent qu’on baise l’ergot du diable, elles
ne pardonnent jamais à la Vertu qui ne redoute pas leur puissance
ou qui lutte avec elles. Or, Wenceslas n’avait pas fait une seule visite
rue Vanneau, pas même celle qu’exigeait la politesse après la
pose d’une femme en Dalila. Chaque fois que Lisbeth était allée
chez les Steinbock, elle n’avait trouvé personne au logis. Monsieur
et madame vivaient à l’atelier. Lisbeth, qui relança les deux tourtereaux
jusque dans leur nid du Gros-Caillou, vit Wenceslas travaillant
avec ardeur, et apprit par la cuisinière que madame ne quittait
jamais monsieur. Wenceslas subissait le despotisme de l’amour.
Valérie épousa donc pour son compte la haine de Lisbeth envers
Hortense. Les femmes tiennent autant aux amants qu’on leur dispute,
que les hommes tiennent aux femmes qui sont désirées par
plusieurs fats. Aussi, les réflexions faites à propos de madame Marneffe
s’appliquent-elles parfaitement aux hommes à bonnes fortunes
qui sont des espèces de courtisanes-hommes. Le caprice de
Valérie fut une rage, elle voulait avoir surtout son groupe, et elle
se proposait, un matin, d’aller à l’atelier voir Wenceslas, quand
survint un de ces événements graves qui peuvent s’appeler pour
ces sortes de femmes fructus belli. Voici comment Valérie donna
la nouvelle de ce fait, entièrement personnel. Elle déjeunait avec
Lisbeth et monsieur Marneffe.
—Dis donc, Marneffe? te doutes-tu d’être père pour la seconde
fois?
—Vraiment, tu serais grosse?... Oh! laisse-moi t’embrasser...
Il se leva, fit le tour de la table, et sa femme lui tendit le front de
manière que le baiser glissât sur les cheveux.
—De ce coup-là, reprit-il, je suis chef de bureau et officier de la
Légion-d’Honneur! Ah çà! ma petite, je ne veux pas que Stanislas
soit ruiné! Pauvre petit!...
—Pauvre petit?... s’écria Lisbeth. Il y a sept mois que vous ne
l’avez vu; je passe à la pension pour être sa mère, car je suis la
seule de la maison qui s’occupe de lui!...
—Un enfant qui nous coûte cent écus tous les trois mois!... dit
Valérie. D’ailleurs, c’est ton enfant, celui-là, Marneffe! tu devrais
bien payer sa pension sur tes appointements... Le nouveau, loin
de produire des mémoires de marchands de soupe, nous sauvera de
la misère...
—Valérie, répondit Marneffe en imitant Crevel en position,
j’espère que monsieur le baron Hulot aura soin de son fils, et qu’il
n’en chargera pas un pauvre employé; je compte me montrer très-exigeant
avec lui. Aussi, prenez vos sûretés, madame! tâchez d’avoir
de lui des lettres où il vous parle de son bonheur, car il se
fait un peu trop tirer l’oreille pour ma nomination...
Et Marneffe partit pour le ministère, où la précieuse amitié de
son directeur lui permettait d’aller à son bureau vers onze heures;
il y faisait d’ailleurs peu de besogne, vu son incapacité notoire et
son aversion pour le travail.
Une fois seules, Lisbeth et Valérie se regardèrent pendant un
moment comme des augures, et partirent ensemble d’un immense
éclat de rire.
—Voyons, Valérie, est-ce vrai? dit Lisbeth, ou n’est-ce qu’une
comédie?
—C’est une vérité physique! répondit Valérie. Hortense m’embête!
Et, cette nuit, je pensais à lancer cet enfant comme une
bombe dans le ménage de Wenceslas.
Valérie rentra dans sa chambre, suivie de Lisbeth, et lui montra
tout écrite la lettre suivante:
«Wenceslas, mon ami, je crois encore à ton amour, quoique
je ne t’aie pas vu depuis bientôt vingt jours. Est-ce du dédain?
Dalila ne le saurait penser. N’est-ce pas plutôt un effet de la tyrannie
d’une femme que tu m’as dit ne pouvoir plus aimer?
Wenceslas, tu es un trop grand artiste pour te laisser ainsi dominer.
Le ménage est le tombeau de la gloire... Vois si tu ressembles
au Wenceslas de la rue du Doyenné? Tu as raté le monument
de mon père; mais chez toi l’amant est bien supérieur à
l’artiste, tu es plus heureux avec la fille: tu es père, mon adoré
Wenceslas. Si tu ne venais pas me voir dans l’état où je suis, tu
passerais pour bien mauvais homme aux yeux de tes amis; mais,
je le sens, je t’aime si follement, que je n’aurai jamais la force
de te maudire. Puis-je me dire toujours
»Ta Valérie.»
—Que dis-tu de mon projet d’envoyer cette lettre à l’atelier au
moment où notre chère Hortense y sera seule? demanda Valérie à
Lisbeth. Hier au soir, j’ai su par Stidmann que Wenceslas doit
l’aller prendre à onze heures pour une affaire chez Chanor; ainsi
cette gaupe d’Hortense sera seule.
—Après un tour semblable, répondit Lisbeth, je ne pourrai
plus rester ostensiblement ton amie, et il faudra que je te donne
congé, que je sois censée ne plus te voir, ni même te parler.
—Évidemment, dit Valérie; mais...
—Oh! sois tranquille, répondit Lisbeth. Nous nous reverrons
quand je serai madame la maréchale; ils le veulent maintenant
tous, le baron seul ignore ce projet; mais tu le décideras.
—Mais, répondit Valérie, il est possible que je sois bientôt en
délicatesse avec le baron.
—Madame Olivier est la seule qui puisse se faire bien surprendre
la lettre par Hortense, dit Lisbeth, il faut l’envoyer d’abord
rue Saint-Dominique avant d’aller à l’atelier.
—Oh! notre petite bellote sera chez elle, répondit madame
Marneffe en sonnant Reine pour faire demander madame Olivier.
Dix minutes après l’envoi de cette fatale lettre, le baron Hulot
vint. Madame Marneffe s’élança, par un mouvement de chatte, au
cou du vieillard.
—Hector, tu es père! lui dit-elle à l’oreille. Voilà ce que c’est
que de se brouiller et de se raccommoder...
En voyant un certain étonnement que le baron ne dissimula pas
assez promptement, Valérie prit un air froid qui désespéra le Conseiller-d’État.
Elle se fit arracher les preuves les plus décisives,
une à une. Lorsque la Conviction, que la Vanité prit doucement
par la main, fut entrée dans l’esprit du vieillard, elle lui parla de
la fureur de monsieur Marneffe.
—Mon vieux grognard, lui dit-elle, il t’est bien difficile de ne
pas faire nommer ton éditeur responsable, notre gérant, si tu
veux, chef de bureau et officier de la Légion-d’Honneur, car tu
l’as ruiné, cet homme; il adore son Stanislas, ce petit monstrico
qui tient de lui, et que je ne puis souffrir. A moins que tu ne préfères
donner une rente de douze cents francs à Stanislas, en nue
propriété bien entendu, l’usufruit en mon nom.
—Mais si je fais des rentes, je préfère que ce soit au nom de
mon fils, et non au monstrico! dit le baron.
Cette phrase imprudente, où le mot mon fils passa gros comme
un fleuve débordant, fut transformée, au bout d’une heure de conversation,
en une promesse formelle de faire douze cents francs de
rente à l’enfant à venir. Puis cette promesse fut, sur la langue et la
physionomie de Valérie, ce qu’est un tambour entre les mains
d’un marmot, elle devait en jouer pendant vingt jours.
Au moment où le baron Hulot, heureux comme le marié d’un
an qui désire un héritier, sortait de la rue Vanneau, madame Olivier
s’était fait arracher, par Hortense, la lettre qu’elle devait remettre
à monsieur le comte, en mains propres. La jeune femme
paya cette lettre d’une pièce de vingt francs. Le suicide paye son
opium, son pistolet, son charbon. Hortense lut la lettre, elle la relut;
elle ne voyait que ce papier blanc bariolé de lignes noires, il
n’y avait que ce papier dans la nature, tout était noir autour d’elle.
La lueur de l’incendie qui dévorait l’édifice de son bonheur éclairait
le papier, car la nuit la plus profonde régnait autour d’elle.
Les cris de son petit Wenceslas, qui jouait, parvenaient à son
oreille comme s’il eût été dans le fond d’un vallon, et qu’elle eût
été sur un sommet. Outragée à vingt-quatre ans, dans tout l’éclat
de la beauté, parée d’un amour pur et dévoué, c’était non pas un
coup de poignard, mais la mort. La première attaque avait été purement
nerveuse, le corps s’était tordu sous l’étreinte de la jalousie;
mais la certitude attaqua l’âme, le corps fut anéanti. Hortense
demeura pendant dix minutes environ sous cette oppression. Le
fantôme de sa mère lui apparut et lui fit une révolution; elle devint
calme et froide, elle recouvra sa raison. Elle sonna.
—Que Louise, ma chère, dit-elle à la cuisinière, vous aide.
Vous allez faire, le plus tôt possible, des paquets de tout ce qui
est à moi ici, et de tout ce qui regarde mon fils. Je vous donne
une heure. Quand tout sera prêt, allez chercher sur la place une
voiture, et prévenez-moi. Pas d’observations! Je quitte la maison et
j’emmène Louise. Vous resterez, vous, avec monsieur; ayez bien
soin de lui...
Elle passa dans sa chambre, se mit à sa table, et écrivit la lettre
suivante:
«Monsieur le comte,
»La lettre jointe à la mienne vous expliquera la cause de la résolution
que j’ai prise.
»Quand vous lirez ces lignes, j’aurai quitté votre maison, et je
me serai retirée auprès de ma mère, avec notre enfant.
»Ne comptez pas que je revienne jamais sur ce parti. Ne
croyez pas à l’emportement de la jeunesse, à son irréflexion, à
la vivacité de l’amour jeune offensé, vous vous tromperiez étrangement.
»J’ai prodigieusement pensé, depuis quinze jours, à la vie, à
l’amour, à notre union, à nos devoirs mutuels. J’ai connu dans
son entier le dévouement de ma mère, elle m’a dit ses douleurs!
Elle est héroïque tous les jours, depuis vingt-trois ans; mais je
ne me sens pas la force de l’imiter, non que je vous aie aimé
moins qu’elle aime mon père, mais par des raisons tirées de mon
caractère. Notre intérieur deviendrait un enfer, et je pourrais
perdre la tête au point de vous déshonorer, de me déshonorer,
de déshonorer notre enfant. Je ne veux pas être une madame
Marneffe; et dans cette carrière, une femme de ma trempe ne
s’arrêterait peut-être pas. Je suis, malheureusement pour moi,
une Hulot et non pas une Fischer.
»Seule et loin du spectacle de vos désordres, je réponds de moi,
surtout occupée de notre enfant, près de ma forte et sublime
mère, dont la vie agira sur les mouvements tumultueux de mon
cœur. Là, je puis être une bonne mère, bien élever notre fils
et vivre. Chez vous, la Femme tuerait la Mère, et des querelles
incessantes aigriraient mon caractère.
»J’accepterais la mort d’un coup; mais je ne veux pas être malade
pendant vingt-cinq ans comme ma mère. Si vous m’avez trahie
après trois ans d’un amour absolu, continu, pour la maîtresse de
votre beau-père, quelles rivales ne me donneriez-vous pas plus
tard? Ah! monsieur, vous commencez, bien plus tôt que mon
père, cette carrière de libertinage, de prodigalité qui déshonore
un père de famille, qui diminue le respect des enfants, et au
bout de laquelle se trouvent la honte et le désespoir.
»Je ne suis point implacable. Des sentiments inflexibles ne conviennent
point à des êtres faibles qui vivent sous l’œil de Dieu.
Si vous conquérez gloire et fortune par des travaux soutenus, si
vous renoncez aux courtisanes, aux sentiers ignobles et bourbeux,
vous retrouverez une femme digne de vous.
»Je vous crois trop gentilhomme pour recourir à la loi. Vous
respecterez ma volonté, monsieur le comte, en me laissant chez
ma mère; et, surtout, ne vous y présentez jamais. Je vous ai laissé
tout l’argent que vous a prêté cette odieuse femme. Adieu!
»Hortense Hulot.»
Cette lettre fut péniblement écrite, Hortense s’abandonnait aux
pleurs, aux cris de la passion égorgée. Elle quittait et reprenait la
plume pour exprimer simplement ce que l’amour déclame ordinairement
dans ces lettres testamentaires. Le cœur s’exhalait en
interjections, en plaintes, en pleurs; mais la raison dictait.
La jeune femme, avertie par Louise que tout était prêt, parcourut
lentement le jardinet, la chambre, le salon, y regarda tout
pour la dernière fois. Puis elle fit à la cuisinière les recommandations
les plus vives pour qu’elle veillât au bien-être de Monsieur,
en lui promettant de la récompenser si elle voulait être honnête.
Enfin, elle monta dans la voiture pour se rendre chez sa mère,
le cœur brisé, pleurant à faire peine à sa femme de chambre, et
couvrant le petit Wenceslas de baisers avec une joie délirante qui
trahissait encore bien de l’amour pour le père.
La baronne savait déjà par Lisbeth que le beau-père était pour
beaucoup dans la faute de son gendre, elle ne fut pas surprise de
voir arriver sa fille, elle l’approuva et consentit à la garder près d’elle.
Adeline, en voyant que la douceur et le dévouement n’avaient jamais
arrêté son Hector, pour qui son estime commençait à diminuer,
trouva que sa fille avait raison de prendre une autre voie.
En vingt jours, la pauvre mère venait de recevoir deux blessures
dont les souffrances surpassaient toutes ses tortures passées. Le baron
avait mis Victorin et sa femme dans la gêne; puis il était la
cause, suivant Lisbeth, du dérangement de Wenceslas, il avait
dépravé son gendre. La majesté de ce père de famille, maintenue
pendant si long-temps par des sacrifices insensés, était dégradée.
Sans regretter leur argent, les Hulot jeunes concevaient à la fois
de la défiance et des inquiétudes à l’égard du baron. Ce sentiment
assez visible affligeait profondément Adeline, elle pressentait la dissolution
de la famille. La baronne logea sa fille dans la salle à manger,
qui fut promptement transformée en chambre à coucher, grâce
à l’argent du maréchal; et l’antichambre devint, comme dans beaucoup
de ménages, la salle à manger.
Quand Wenceslas revint chez lui, quand il eut achevé de lire
les deux lettres, il éprouva comme un sentiment de joie mêlé de
tristesse. Gardé pour ainsi dire à vue par sa femme, il s’était intérieurement
rebellé contre ce nouvel emprisonnement à la Lisbeth.
Gorgé d’amour depuis trois ans, il avait, lui aussi, réfléchi pendant
ces derniers quinze jours; et il trouvait la famille lourde à porter.
Il venait de s’entendre féliciter par Stidmann sur la passion qu’il
inspirait à Valérie; car Stidmann, dans une arrière-pensée assez
concevable, jugeait à propos de flatter la vanité du mari d’Hortense
en espérant consoler la victime. Wenceslas fut donc heureux de
pouvoir retourner chez madame Marneffe. Mais il se rappela le bonheur
entier et pur dont il avait joui, les perfections d’Hortense, sa
sagesse, son innocent et naïf amour, et il la regretta vivement. Il
voulut courir chez sa belle-mère y obtenir son pardon, mais il fit
comme Hulot et Crevel, il alla voir madame Marneffe à laquelle il
apporta la lettre de sa femme pour lui montrer le désastre dont elle
était la cause, et, pour ainsi dire, escompter ce malheur, en demandant
en retour des plaisirs à sa maîtresse. Il trouva Crevel chez
Valérie. Le maire, bouffi d’orgueil, allait et venait dans le salon,
comme un homme agité par des sentiments tumultueux. Il se mettait
en position comme s’il voulait parler et il n’osait. Sa physionomie
resplendissait, et il courait à la croisée tambouriner de ses
doigts sur les vitres. Il regardait Valérie d’un air touché, attendri.
Heureusement pour Crevel, Lisbeth entra.
—Cousine, lui dit-il à l’oreille, vous savez la nouvelle? je suis
père! Il me semble que j’aime moins ma pauvre Célestine. Oh! ce
que c’est que d’avoir un enfant d’une femme qu’on idolâtre!
Joindre la paternité du cœur à la paternité du sang! Oh! voyez-vous,
dites-le à Valérie! je vais travailler pour cet enfant, je le
veux riche! Elle m’a dit qu’elle croyait, à certains indices, que
ce serait un garçon! Si c’est un garçon, je veux qu’il se nomme
Crevel: je consulterai mon notaire.
—Je sais combien elle vous aime, dit Lisbeth; mais, au nom
de votre avenir et du sien, contenez-vous, ne vous frottez pas les
mains à tout moment.
Pendant que Lisbeth faisait cet à parte avec Crevel, Valérie
avait redemandé sa lettre à Wenceslas, et elle lui tenait à l’oreille
des propos qui dissipaient sa tristesse.
—Te voilà libre, mon ami, dit-elle. Est-ce que les grands
artistes devraient se marier? Vous n’existez que par la fantaisie et
par la liberté! Va, je t’aimerai tant, mon cher poëte, que tu ne
regretteras jamais ta femme. Mais cependant, si comme beaucoup
de gens, tu veux garder le décorum, je me charge de faire revenir
Hortense chez toi, dans peu de temps...
—Oh! si c’était possible?
—J’en suis sûre, dit Valérie piquée. Ton pauvre beau-père est un
homme fini sous tous les rapports, qui par amour-propre veut avoir
l’air d’être aimé, veut faire croire qu’il a une maîtresse, et il a
tant de vanité sur cet article que je le gouverne entièrement. La
baronne aime encore tant son vieil Hector (il me semble toujours
parler de l’Iliade), que les deux vieux obtiendront d’Hortense ton
raccommodement. Seulement, si tu ne veux pas avoir des orages
chez toi, ne reste pas vingt jours sans venir voir ta maîtresse... Je
me mourais. Mon petit, on doit des égards, quand on est gentilhomme,
à une femme qu’on a compromise au point où je le suis,
surtout quand cette femme a bien des ménagements à prendre pour
sa réputation... Reste à dîner, mon ange... Et songe que je dois
être d’autant plus froide avec toi, que tu es l’auteur de cette trop
visible faute.
On annonça le baron Montès, Valérie se leva, courut à sa rencontre,
lui parla pendant quelques instants à l’oreille, et fit avec
lui les mêmes réserves pour son maintien qu’elle venait de faire
avec Wenceslas; car le Brésilien eut une contenance diplomatique
appropriée à la grande nouvelle qui le comblait de joie, il était certain
de sa paternité, lui!...
Grâce à cette stratégie basée sur l’amour-propre de l’homme à
l’état d’amant, Valérie eut à sa table, tous joyeux, animés, charmés,
quatre hommes se croyant adorés, et que Marneffe nomma
plaisamment à Lisbeth, en s’y comprenant, les cinq pères de l’Église.
Le baron Hulot seul montra d’abord une figure soucieuse. Voici
pourquoi: au moment de quitter son cabinet, il était venu voir le
Directeur du Personnel, un général, son camarade depuis trente
ans, et il lui avait parlé de nommer Marneffe à la place de Coquet,
qui consentait à donner sa démission.
—Mon cher ami, lui dit-il, je ne voudrais pas demander cette
faveur au maréchal sans que nous soyons d’accord et que j’aie eu
votre agrément.
—Mon cher ami, répondit le Directeur du Personnel, permettez-moi
de vous faire observer que, pour vous-même, vous ne
devriez pas insister sur cette nomination. Je vous ai déjà dit mon
opinion. Ce serait un scandale dans les bureaux, où l’on s’occupe
déjà beaucoup trop de vous et de madame Marneffe. Ceci, bien
entre nous. Je ne veux pas attaquer votre endroit sensible, ni vous
désobliger en quoi que ce soit, je vais vous en donner la preuve.
Si vous y tenez absolument, si vous voulez demander la place de
monsieur Coquet, qui sera vraiment une perte pour les bureaux de
la guerre (il y est depuis 1809), je partirai pour quinze jours à
la campagne, afin de vous laisser le champ libre auprès du maréchal
qui vous aime comme son fils. Je ne serai donc ni pour, ni
contre, et je n’aurai rien fait contre ma conscience d’administrateur.
—Je vous remercie, répondit le baron, je réfléchirai à ce que
vous venez de me dire.
—Si je me permets cette observation, mon cher ami, c’est qu’il
y va beaucoup plus de votre intérêt personnel que de mon affaire
ou de mon amour-propre. Le maréchal est le maître, d’abord.
Puis, mon cher, on nous reproche tant de choses, qu’une de plus
ou de moins! nous n’en sommes pas à notre virginité en fait de
critiques. Sous la Restauration, on a nommé des gens pour leur
donner des appointements et sans s’embarrasser du service... Nous
sommes de vieux camarades...
—Oui, répondit le baron, et c’est bien pour ne pas altérer notre
vieille et précieuse amitié que je...
—Allons, reprit le Directeur du Personnel, en voyant l’embarras
peint sur la figure de Hulot, je voyagerai, mon vieux... Mais prenez
garde! vous avez des ennemis, c’est-à-dire des gens qui convoitent
votre magnifique traitement, et vous n’êtes amarré que sur une ancre.
Ah! si vous étiez député comme moi, vous ne craindriez rien;
aussi tenez-vous bien...
Ce discours, plein d’amitié, fit une vive impression sur le Conseiller-d’État.
—Mais enfin, Roger, qu’y a-t-il? Ne faites pas le mystérieux
avec moi!
Le personnage que Hulot nommait Roger, regarda Hulot, lui prit
la main, la lui serra.
—Nous sommes de trop vieux amis pour que je ne vous donne
pas un avis. Si vous voulez rester, il faudrait vous faire votre lit de
repos vous-même. Ainsi, dans votre position, au lieu de demander
au maréchal la place de monsieur Coquet pour monsieur Marneffe,
je le prierais d’user de son influence pour me réserver le Conseil-d’État
en service ordinaire, où je mourrais tranquille; et, comme
le castor, j’abandonnerais ma Direction générale aux chasseurs.
—Comment, le maréchal oublierait...
—Mon vieux, le maréchal vous a si bien défendu en plein conseil
des ministres, qu’on ne songe plus à vous dégommer; mais il
en a été question!... Ainsi ne donnez pas de prétextes... Je ne
veux pas vous en dire davantage. En ce moment, vous pouvez faire
vos conditions, être Conseiller-d’État et pair de France. Si vous
attendez trop, si vous donnez prise sur vous, je ne réponds de
rien... Dois-je voyager?...
—Attendez, je verrai le maréchal, répondit Hulot, et j’enverrai
mon frère sonder le terrain près du patron.
On peut comprendre en quelle humeur revint le baron chez
madame Marneffe, il avait presque oublié qu’il était père, car Roger
venait de faire acte de vraie et bonne camaraderie, en lui éclairant
sa position. Néanmoins, telle était l’influence de Valérie, qu’au
milieu du dîner, le baron se mit à l’unisson, et devint d’autant
plus gai qu’il avait plus de soucis à étouffer; mais le malheureux
ne se doutait pas que, dans cette soirée, il allait se trouver entre
son bonheur et le danger signalé par le Directeur du Personnel,
c’est-à-dire forcé d’opter entre madame Marneffe et sa position.
Vers onze heures, au moment où la soirée atteignait à son apogée
d’animation, car le salon était plein de monde, Valérie prit avec
elle Hector dans un coin de son divan.
—Mon bon vieux, lui dit-elle à l’oreille, ta fille s’est si fort
irritée de ce que Wenceslas vient ici, qu’elle l’a planté là. C’est
une mauvaise tête qu’Hortense. Demande à Wenceslas de voir la
lettre que cette petite sotte lui a écrite. Cette séparation de deux
amoureux dont on veut que je sois la cause, peut me faire un tort
inouï, car voilà la manière dont s’attaquent entre elles les femmes
vertueuses. C’est un scandale que de jouer à la victime, pour jeter
le blâme sur une femme qui n’a d’autres torts que d’avoir une
maison agréable. Si tu m’aimes, tu me disculperas en rapatriant
les deux tourtereaux. Je ne tiens pas du tout, d’ailleurs, à recevoir
ton gendre, c’est toi qui me l’as amené, remporte-le! Si tu as de
l’autorité dans ta famille, il me semble que tu pourrais bien exiger
de ta femme qu’elle fît ce raccommodement. Dis-lui de ma part,
à cette bonne vieille, que si l’on me donne injustement le tort
d’avoir brouillé un jeune ménage, de troubler l’union d’une famille,
et de prendre à la fois le père et le gendre, je mériterai ma
réputation en les tracassant à ma façon! Ne voilà-t-il pas Lisbeth
qui parle de me quitter?... Elle me préfère sa famille, je ne
veux pas l’en blâmer. Elle ne reste ici, m’a-t-elle dit, que si les
jeunes gens se raccommodent. Nous voilà propres, la dépense sera
triplée ici!...
—Oh! quant à cela, dit le baron en apprenant l’esclandre de
sa fille, j’y mettrai bon ordre.
—Eh bien! reprit Valérie, à autre chose. Et la place de Coquet?...
—Ceci, répondit Hector en baissant les yeux, est plus difficile,
pour ne pas dire impossible!...
—Impossible, mon cher Hector, dit madame Marneffe à l’oreille
du baron; mais tu ne sais pas à quelles extrémités va se porter
Marneffe, je suis en son pouvoir; il est immoral, dans son intérêt,
comme la plupart des hommes, mais il est excessivement vindicatif
à la façon des petits esprits, des impuissants. Dans la situation où tu
m’as mise, je suis à sa discrétion. Obligée de me remettre avec lui
pour quelques jours, il est capable de ne plus quitter ma chambre.
Hulot fit un prodigieux haut-le-corps.
—Il me laissait tranquille à la condition d’être chef de bureau.
C’est infâme, mais c’est logique.
—Valérie, m’aimes-tu?...
—Cette question dans l’état où je suis est, mon cher, une injustice
de laquais...
—Eh bien! si je veux tenter, seulement tenter, de demander
au maréchal une place pour Marneffe, je ne suis plus rien et Marneffe
est destitué.
—Je croyais que le prince et toi, vous étiez deux amis intimes.
—Certes, il me l’a bien prouvé; mais, mon enfant, au-dessus
du maréchal, il y a quelqu’un, et il y a encore tout le conseil des
ministres, par exemple... Avec un peu de temps, en louvoyant,
nous arriverons. Pour réussir, il faut attendre le moment où l’on
me demandera quelque service à moi. Je pourrai dire alors: Je
vous passe la casse, passez-moi le séné...
—Si je dis cela, mon pauvre Hector, à Marneffe, il nous jouera
quelque méchant tour. Tiens, dis-lui toi-même qu’il faut attendre,
je ne m’en charge pas. Oh! je connais mon sort, il sait comment
me punir, il ne quittera pas ma chambre... N’oublie pas les douze
cents francs de rente pour le petit.
Hulot prit monsieur Marneffe à part, en se sentant menacé dans
son plaisir; et, pour la première fois, il quitta le ton hautain qu’il
avait gardé jusqu’alors, tant il était épouvanté par la perspective
de cet agonisant dans la chambre de cette jolie femme.
—Marneffe, mon cher ami, dit-il, il a été question de vous
aujourd’hui! Mais vous ne serez pas chef de bureau d’emblée... Il
nous faut du temps.
—Je le serai, monsieur le baron, répliqua nettement Marneffe.
—Mais, mon cher...
—Je le serai, monsieur le baron, répéta froidement Marneffe
en regardant alternativement le baron et Valérie. Vous avez mis ma
femme dans la nécessité de se raccommoder avec moi, je la garde;
car, mon cher ami, elle est charmante, ajouta-t-il avec une
épouvantable ironie. Je suis le maître ici, plus que vous ne l’êtes
au ministère.
Le baron sentit en lui-même une de ces douleurs qui produisent
dans le cœur l’effet d’une rage de dents, et il faillit laisser voir des
larmes dans ses yeux. Pendant cette courte scène, Valérie notifiait
à l’oreille de Henri Montès la prétendue volonté de Marneffe, et se
débarrassait ainsi de lui pour quelque temps.
Des quatre fidèles, Crevel seul, possesseur de sa petite maison
économique, était excepté de cette mesure; aussi montrait-il sur
sa physionomie un air de béatitude vraiment insolent, malgré les
espèces de réprimandes que lui adressait Valérie par des froncements
de sourcils et des mines significatives; mais sa radieuse paternité
se jouait dans tous ses traits. A un mot de reproche que Valérie
alla lui jeter à l’oreille, il la saisit par la main et lui répondit:
—Demain, ma duchesse, tu auras ton petit hôtel!... c’est demain
l’adjudication définitive.
—Et le mobilier? répondit-elle en souriant.
—J’ai mille actions de Versailles, rive gauche, achetées à cent
vingt-cinq francs, et elles iront à trois cents à cause d’une fusion
des deux chemins, dans le secret de laquelle j’ai été mis. Tu seras
meublée comme une reine!... Mais tu ne seras plus qu’à moi,
n’est-ce pas?...
—Oui, gros maire, dit en souriant cette madame de Merteuil
bourgeoise; mais de la tenue! respecte la future madame Crevel.
—Mon cher cousin, disait Lisbeth au baron, je serai demain
chez Adeline de bonne heure, car, vous comprenez, je ne peux
décemment rester ici. J’irai tenir le ménage de votre frère le maréchal.
—Je retourne ce soir chez moi, dit le baron.
—Eh bien! j’y viendrai déjeuner demain, répondit Lisbeth en
souriant.
Elle comprit combien sa présence était nécessaire à la scène de
famille qui devait avoir lieu, le lendemain. Aussi, dès le matin,
alla-t-elle chez Victorin à qui elle apprit la séparation d’Hortense
et de Wenceslas.
Lorsque le baron entra chez lui, vers dix heures et demie du
soir, Mariette et Louise, dont la journée avait été laborieuse, fermaient
la porte de l’appartement, Hulot n’eut donc pas besoin de
sonner. Le mari, très-contrarié d’être vertueux, alla droit à la
chambre de sa femme; et, par la porte entr’ouverte, il la vit prosternée
devant son crucifix, abîmée dans la prière, et dans une de
ces poses expressives qui font la gloire des peintres ou des sculpteurs
assez heureux pour les bien rendre après les avoir trouvées.
Adeline, emportée par l’exaltation, disait à haute voix: «Mon
Dieu! faites-nous la grâce de l’éclairer!...» Ainsi la baronne
priait pour son Hector. A ce spectacle, si différent de celui qu’il
quittait, en entendant cette phrase dictée par l’événement de cette
journée, le baron attendri laissa partir un soupir. Adeline se retourna,
le visage couvert de larmes. Elle crut si bien sa prière
exaucée qu’elle fit un bond, et saisit son Hector avec la force que
donne la passion heureuse. Adeline avait dépouillé tout intérêt de
femme, la douleur éteignait jusqu’au souvenir. Il n’y avait plus en
elle que maternité, honneur de famille, et l’attachement le plus
pur d’une épouse chrétienne pour un mari fourvoyé, cette sainte
tendresse qui survit à tout dans le cœur de la femme. Tout cela se
devinait.
—Hector! dit-elle enfin, nous reviendrais-tu? Dieu prendrait-il
en pitié notre famille?
—Chère Adeline! reprit le baron en entrant et asseyant sa
femme sur un fauteuil à côté de lui, tu es la plus sainte créature
que je connaisse, et il y a long-temps que je ne me trouve plus
digne de toi.
—Tu aurais peu de chose à faire, mon ami, dit-elle en tenant
la main de Hulot et tremblant si fort qu’elle semblait avoir un tic
nerveux, bien peu de chose pour rétablir l’ordre...
Elle n’osa poursuivre, elle sentit que chaque mot serait un blâme,
et elle ne voulait pas troubler le bonheur que cette entrevue lui
versait à torrents dans l’âme.
—Hortense m’amène ici, reprit Hulot. Cette petite fille peut
nous faire plus de mal par sa démarche précipitée que ne nous en
a fait mon absurde passion pour Valérie. Mais nous causerons de
tout cela demain matin. Hortense dort, m’a dit Mariette, laissons-la
tranquille.
—Oui, dit madame Hulot envahie soudain par une profonde
tristesse.
Elle devina que le baron revenait chez lui, ramené moins par le
désir de voir sa famille, que par un intérêt étranger.
—Laissons-la tranquille encore demain, car la pauvre enfant
est dans un état déplorable, elle a pleuré pendant toute la journée,
dit la baronne.
Le lendemain, à neuf heures du matin, le baron, en attendant
sa fille à laquelle il avait fait dire de venir, se promenait dans l’immense
salon inhabité, cherchant des raisons à donner pour vaincre
l’entêtement le plus difficile à dompter, celui d’une jeune femme
offensée et implacable, comme l’est la jeunesse irréprochable, à
qui les honteux ménagements du monde sont inconnus, parce
qu’elle en ignore les passions et les intérêts.
—Me voici, papa! dit d’une voix tremblante Hortense que ses
souffrances avaient pâlie.
Hulot, assis sur une chaise, prit sa fille par la taille et la força
de se mettre sur ses genoux.
—Eh bien! mon enfant, dit-il en l’embrassant au front, il y a
donc de la brouille dans le ménage, et nous avons fait un coup
de tête?... Ce n’est pas d’une fille bien élevée. Mon Hortense ne
devait pas prendre à elle seule un parti décisif, comme celui de
quitter sa maison, d’abandonner son mari, sans consulter ses parents.
Si ma chère Hortense était venue voir sa bonne et excellente
mère, elle ne m’aurait pas causé le violent chagrin que je ressens!...
Tu ne connais pas le monde, il est bien méchant. On peut dire
que c’est ton mari qui t’a renvoyée à tes parents. Les enfants élevés,
comme vous, dans le giron maternel, restent plus long-temps
enfants que les autres, ils ne savent pas la vie! La passion naïve
et fraîche, comme celle que tu as pour Wenceslas, ne calcule malheureusement
rien, elle est toute à ses premiers mouvements.
Notre petit cœur part, la tête suit. On brûlerait Paris pour se
venger, sans penser à la cour d’assises! Quand ton vieux père vient
te dire que tu n’as pas gardé les convenances, tu peux le croire;
et je ne te parle pas encore de la profonde douleur que j’ai ressentie,
elle est bien amère, car tu jettes le blâme sur une femme
dont le cœur ne t’est pas connu, dont l’inimitié peut devenir terrible...
Hélas! toi, si pleine de candeur, d’innocence, de pureté,
tu ne doutes de rien: tu peux être salie, calomniée. D’ailleurs,
mon cher petit ange, tu as pris au sérieux une plaisanterie, et je
puis, moi, te garantir l’innocence de ton mari. Madame Marneffe...
Jusque-là le baron, comme un artiste en diplomatie, modulait
admirablement bien ses remontrances. Il avait, comme on le voit,
supérieurement ménagé l’introduction de ce nom; mais, en l’entendant,
Hortense fit le geste d’une personne blessée au vif.
—Écoutez-moi, j’ai de l’expérience et j’ai tout observé, reprit
le père en empêchant sa fille de parler. Cette dame traite ton
mari très-froidement. Oui, tu as été l’objet d’une mystification, je
vais t’en donner les preuves. Tiens, hier Wenceslas était à dîner...
—Il y dînait?... demanda la jeune femme en se dressant sur ses
pieds et regardant son père avec l’horreur peinte sur le visage.
Hier! après avoir lu ma lettre?... Oh! mon Dieu!... Pourquoi ne
suis-je pas entrée dans un couvent, au lieu de me marier! Ma vie
n’est plus à moi, j’ai un enfant! ajouta-t-elle en sanglotant.
Ces larmes atteignirent madame Hulot au cœur, elle sortit de
sa chambre, elle courut à sa fille, la prit dans ses bras, et lui fit
de ces questions stupides de douleur, les premières qui viennent
sur les lèvres.
—Voilà les larmes!... se disait le baron, tout allait si bien!
Maintenant que faire avec des femmes qui pleurent?...
—Mon enfant, dit la baronne à Hortense, écoute ton père! il
nous aime, va...
—Voyons, Hortense, ma chère petite fille, ne pleure pas, tu
deviens trop laide, dit le baron. Voyons! un peu de raison. Reviens
sagement dans ton ménage, et je te promets que Wenceslas ne
mettra jamais les pieds dans cette maison. Je te demande ce sacrifice,
si c’est un sacrifice que de pardonner la plus légère des fautes
à un mari qu’on aime! je te le demande par mes cheveux blancs,
par l’amour que tu portes à ta mère... Tu ne veux pas remplir mes
vieux jours d’amertume et de chagrin?...
Hortense se jeta, comme une folle, aux pieds de son père par
un mouvement si désespéré, que ses cheveux mal attachés se dénouèrent,
et elle lui tendit les mains avec un geste où se peignait
son désespoir.
—Mon père, vous me demandez ma vie! dit-elle, prenez-la si
vous voulez; mais au moins prenez-la pure et sans tache, je vous
l’abandonnerai certes avec plaisir. Ne me demandez pas de mourir
déshonorée, criminelle! Je ne ressemble pas à ma mère! je ne
dévorerai pas d’outrages! Si je rentre sous le toit conjugal, je
puis étouffer Wenceslas dans un accès de jalousie, ou faire pis encore.
N’exigez pas de moi des choses au-dessus de mes forces. Ne
me pleurez pas vivante! car, le moins pour moi, c’est de devenir
folle... Je sens la folie à deux pas de moi! Hier! hier! il dînait
chez cette femme après avoir lu ma lettre!... Les autres hommes
sont-ils ainsi faits?... Je vous donne ma vie, mais que la mort ne
soit pas ignominieuse!... Sa faute?... légère!... Avoir un enfant de
cette femme!
—Un enfant? dit Hulot en faisant deux pas en arrière. Allons!
c’est bien certainement une plaisanterie.
En ce moment, Victorin et la cousine Bette entrèrent, et restèrent
hébétés de ce spectacle. La fille était prosternée aux pieds de
son père. La baronne, muette et prise entre le sentiment maternel
et le sentiment conjugal, offrait un visage bouleversé, couvert de
larmes.
—Lisbeth, dit le baron en saisissant la vieille fille par la main
et lui montrant Hortense, tu peux me venir en aide. Ma pauvre
Hortense a la tête tournée, elle croit son Wenceslas aimé de
madame Marneffe, tandis qu’elle a voulu tout bonnement avoir un
groupe de lui.
—Dalila! cria la jeune femme, la seule chose qu’il ait faite en
un moment depuis notre mariage. Ce monsieur ne pouvait pas
travailler pour moi, pour son fils, et il a travaillé pour cette vaurienne
avec une ardeur... Oh! achevez-moi, mon père, car chacune
de vos paroles est un coup de poignard.
En s’adressant à la baronne et à Victorin, Lisbeth haussa les
épaules par un geste de pitié en leur montrant le baron qui ne pouvait
pas la voir.
—Écoutez, mon cousin, dit Lisbeth, je ne savais pas ce qu’était
madame Marneffe quand vous m’avez priée d’aller me loger
au-dessus de chez elle et de tenir sa maison; mais, en trois ans,
on apprend bien des choses. Cette créature est une fille! et une
fille d’une dépravation qui ne peut se comparer qu’à celle de son
infâme et hideux mari. Vous êtes la dupe, le Milord Pot-au-Feu
de ces gens-là, vous serez mené par eux plus loin que vous
ne le pensez! Il faut vous parler clairement, car vous êtes au fond
d’un abîme.
En entendant parler ainsi Lisbeth, la baronne et sa fille lui
jetèrent des regards semblables à ceux des dévots remerciant une
madone de leur avoir sauvé la vie.
—Elle a voulu, cette horrible femme, brouiller le ménage de
votre gendre, dans quel intérêt? je n’en sais rien; car mon intelligence
est trop faible pour que je puisse voir clair dans ces ténébreuses
intrigues, si perverses, ignobles, infâmes. Votre madame
Marneffe n’aime pas votre gendre, mais elle le veut à ses genoux
par vengeance. Je viens de traiter cette misérable comme elle le
méritait. C’est une courtisane sans pudeur, je lui ai déclaré que je
quittais sa maison, que je voulais dégager mon honneur de ce
bourbier... Je suis de ma famille avant tout. J’ai su que ma petite
cousine avait quitté Wenceslas, et je viens! Votre Valérie que
vous prenez pour une sainte est la cause de cette cruelle séparation;
puis-je rester chez une pareille femme? Notre petite
chère Hortense, dit-elle en touchant le bras au baron d’une manière
significative, est peut-être la dupe d’un désir de ces sortes
de femmes qui, pour avoir un bijou, sacrifieraient toute une famille.
Je ne crois pas Wenceslas coupable, mais je le crois faible
et je ne dis pas qu’il ne succomberait point à des coquetteries si
raffinées. Ma résolution est prise. Cette femme vous est funeste,
elle vous mettra sur la paille. Je ne veux pas avoir l’air de tremper
dans la ruine de ma famille; moi qui ne suis là depuis trois ans
que pour l’empêcher. Vous êtes trompé, mon cousin. Dites bien
fermement que vous ne vous mêlerez pas de la nomination de cet
ignoble monsieur Marneffe, et vous verrez ce qui arrivera! L’on
vous taille de fameuses étrivières pour ce cas-là.
Lisbeth releva sa petite cousine et l’embrassa passionnément.
—Ma chère Hortense, tiens bon, lui dit-elle à l’oreille.
La baronne embrassa sa cousine Bette avec l’enthousiasme d’une
femme qui se voit vengée. La famille tout entière gardait un silence
profond autour de ce père, assez spirituel pour savoir ce que
dénotait ce silence. Une formidable colère passa sur son front et
sur son visage en signes évidents; toutes les veines grossirent, les
yeux s’injectèrent de sang, le teint se marbra. Adeline se jeta vivement
à genoux devant lui, lui prit les mains:—Mon ami, mon
ami, grâce!
—Je vous suis odieux! dit le baron en laissant échapper le cri
de sa conscience.
Nous sommes tous dans le secret de nos torts. Nous supposons
presque toujours à nos victimes les sentiments haineux que la
vengeance doit leur inspirer; et, malgré les efforts de l’hypocrisie,
notre langage ou notre figure avoue au milieu d’une torture imprévue,
comme avouait jadis le criminel entre les mains du
bourreau.
—Nos enfants, dit-il pour revenir sur son aveu, finissent par
devenir nos ennemis.
—Mon père... dit Victorin.
—Vous interrompez votre père!... reprit d’une voix foudroyante
le baron en regardant son fils.
—Mon père, écoutez, dit Victorin d’une voix ferme et nette,
la voix d’un député puritain. Je connais trop le respect que je
vous dois pour en manquer jamais, et vous aurez certainement
toujours en moi le fils le plus soumis et le plus obéissant.
Tous ceux qui assistent aux séances des Chambres reconnaîtront
les habitudes de la lutte parlementaire dans ces phrases filandreuses
avec lesquelles on calme les irritations en gagnant du temps.
—Nous sommes loin d’être vos ennemis, dit Victorin; je me
suis brouillé avec mon beau-père, monsieur Crevel, pour avoir
retiré les soixante mille francs de lettres de change de Vauvinet, et
certes, cet argent est dans les mains de madame Marneffe. Oh! je
ne vous blâme point, mon père, ajouta-t-il à un geste du baron;
mais je veux seulement joindre ma voix à celle de la cousine Lisbeth,
et vous faire observer que si mon dévouement pour vous est
aveugle, mon père, et sans bornes, mon bon père, malheureusement
nos ressources pécuniaires sont bornées.
—De l’argent! dit en tombant sur une chaise le passionné vieillard
écrasé par ce raisonnement. Et c’est mon fils! On vous le rendra,
monsieur, votre argent, dit-il en se levant.
Il marcha vers la porte.
—Hector!
Ce cri fit retourner le baron, et il montra soudain un visage
inondé de larmes à sa femme, qui l’entoura de ses bras avec la
force du désespoir.
—Ne t’en va pas ainsi... ne nous quitte pas en colère. Je ne t’ai
rien dit, moi!...
A ce cri sublime les enfants se jetèrent aux genoux de leur père.
—Nous vous aimons tous, dit Hortense.
Lisbeth, immobile comme une statue, observait ce groupe avec
un sourire superbe sur les lèvres. En ce moment, le maréchal Hulot
entra dans l’antichambre et sa voix se fit entendre. La famille
comprit l’importance du secret, et la scène changea subitement
d’aspect. Les deux enfants se relevèrent, et chacun essaya de cacher
son émotion.
Une querelle s’élevait à la porte entre Mariette et un soldat qui
devint si pressant, que la cuisinière entra au salon.
—Monsieur, un fourrier de régiment qui revient de l’Algère
veut absolument vous parler.
—Qu’il attende.
—Monsieur, dit Mariette à l’oreille de son maître, il m’a dit de
vous dire tout bas qu’il s’agissait de monsieur votre oncle.
Le baron tressaillit, il crut à l’envoi des fonds qu’il avait secrètement
demandés depuis deux mois pour payer ses lettres de
change, il laissa sa famille, et courut dans l’antichambre. Il aperçut
une figure alsacienne.
—Est-ce à monsieur la paron Hilotte?
—Oui...
—Lui-même?
—Lui-même.
Le fourrier, qui fouillait dans la doublure de son képi pendant
ce colloque, en tira une lettre que le baron décacheta vivement et
il lut ce qui suit:
«Mon neveu, loin de pouvoir vous envoyer les cent mille francs
que vous me demandez, ma position n’est pas tenable, si vous
ne prenez pas des mesures énergiques pour me sauver. Nous
avons sur le dos un procureur du roi, qui parle morale et baragouine
des bêtises sur l’administration. Impossible de faire taire
ce pékin-là. Si le ministère de la guerre se laisse manger dans la
main par les habits noirs, je suis mort. Je suis sûr du porteur,
tâchez de l’avancer, car il nous a rendu service. Ne me laissez
pas aux corbeaux!»
Cette lettre fut un coup de foudre, le baron y voyait éclore les
déchirements intestins qui tiraillent encore aujourd’hui le gouvernement
de l’Algérie entre le civil et le militaire, et il devait inventer
sur-le-champ des palliatifs à la plaie qui se déclarait. Il dit au
soldat de revenir le lendemain; et après l’avoir congédié non sans
de belles promesses d’avancement, il rentra dans le salon.
—Bonjour, et adieu, mon frère! dit-il au maréchal. Adieu, mes
enfants, adieu, ma bonne Adeline. Et que vas-tu devenir, Lisbeth?
dit-il.
—Moi, je vais tenir le ménage du maréchal, car il faut que
j’achève ma carrière en vous rendant toujours service aux uns ou
aux autres.
—Ne quitte pas Valérie sans que je t’aie vue, dit Hulot à l’oreille
de sa cousine. Adieu, Hortense, ma petite insubordonnée, tâche
d’être bien raisonnable, il me survient des affaires graves, nous reprendrons
la question de ton raccommodement. Penses-y, ma
bonne petite chatte, dit-il en l’embrassant.
Il quitta sa femme et ses enfants, si manifestement troublé,
qu’ils demeurèrent en proie aux plus vives appréhensions.
—Lisbeth, dit la baronne, il faut savoir ce que peut avoir Hector,
jamais je ne l’ai vu dans un pareil état; reste encore deux ou
trois jours chez cette femme; il lui dit tout, à elle, et nous apprendrons
ainsi ce qui l’a si subitement changé. Sois tranquille, nous
allons arranger ton mariage avec le maréchal, car ce mariage est
bien nécessaire.
—Je n’oublierai jamais le courage que tu as eu dans cette matinée,
dit Hortense en embrassant Lisbeth.
—Tu as vengé notre pauvre mère, dit Victorin.
Le maréchal observait d’un air curieux les témoignages d’affection
prodigués à Lisbeth, qui revint raconter cette scène à
Valérie.
Cette esquisse permet aux âmes innocentes de deviner les différents
ravages que les madame Marneffe exercent dans les familles,
et par quels moyens elles atteignent de pauvres femmes vertueuses
en apparence si loin d’elles. Mais si l’on veut transporter par la
pensée ces troubles à l’étage supérieur de la société, près du
trône; en voyant ce que doivent avoir coûté les maîtresses des
rois, on mesure l’étendue des obligations du peuple envers ses souverains
quand ils donnent l’exemple des bonnes mœurs et de la vie
de famille.
A Paris, chaque ministère est une petite ville d’où les femmes
sont bannies; mais il s’y fait des commérages et des noirceurs
comme si la population féminine s’y trouvait. Après trois ans, la
position de monsieur Marneffe avait été pour ainsi dire éclairée,
mise à jour, et l’on se demandait dans les bureaux: Monsieur Marneffe
sera-t-il ou ne sera-t-il pas le successeur de monsieur Coquet?
absolument comme à la Chambre on se demandait naguère:
La dotation passera-t-elle ou ne passera-t-elle pas? On observait
les moindres mouvements à la Direction du Personnel, on scrutait
tout dans la Division du baron Hulot. Le fin Conseiller-d’État
avait mis dans son parti la victime de la promotion de Marneffe, un
travailleur capable, en lui disant que, s’il voulait faire la besogne
de Marneffe, il en serait infailliblement le successeur, il le lui avait
montré mourant. Cet employé cabalait pour Marneffe.
Quand Hulot traversa son salon d’audience, rempli de visiteurs
il y vit dans un coin la figure blême de Marneffe, et Marneffe fut le
premier appelé.
—Qu’avez-vous à me demander, mon cher? dit le baron en cachant
son inquiétude.
—Monsieur le Directeur, on se moque de moi dans les Bureaux,
car on vient d’apprendre que monsieur le directeur du Personnel
est parti ce matin en congé pour raison de santé, son voyage sera
d’environ un mois. Attendre un mois, on sait ce que cela veut
dire. Vous me livrez à la risée de mes ennemis, et c’est assez d’être
tambouriné d’un côté; des deux à la fois, monsieur le directeur,
la caisse peut crever.
—Mon cher Marneffe, il faut beaucoup de patience pour arriver
à son but. Vous ne pouvez pas être chef de bureau, si vous
l’êtes jamais, avant deux mois d’ici. Ce n’est pas au moment où je
vais être obligé de consolider ma position, que je puis demander
un avancement scandaleux.
—Si vous sautez, je ne serai jamais Chef de bureau, dit froidement
monsieur Marneffe; faites-moi nommer, il n’en sera ni plus
ni moins.
—Ainsi je dois me sacrifier à vous? demanda le baron.
—S’il en était autrement, je perdrais bien des illusions sur vous.
—Vous êtes par trop Marneffe, monsieur Marneffe!... dit le baron
en se levant et montrant la porte au sous-chef.
—J’ai l’honneur de vous saluer, monsieur le baron, répondit
humblement Marneffe.
—Quel infâme drôle! se dit le baron. Ceci ressemble assez à
une sommation de payer dans les vingt-quatre heures, sous peine
d’expropriation.
Deux heures après, au moment où le baron achevait d’endoctriner
Claude Vignon, qu’il voulait envoyer au ministère de la Justice
prendre des renseignements sur les autorités judiciaires dans la circonscription
desquelles se trouvait Johann Fischer, Reine ouvrit le
cabinet de monsieur le directeur, et vint lui remettre une petite
lettre en en demandant la réponse.
—Envoyer Reine! se dit le baron. Valérie est folle, elle nous
compromet tous, et compromet la nomination de cet abominable
Marneffe!
Il congédia le secrétaire particulier du ministre et lut ce qui suit:
«Ah! mon ami, quelle scène je viens de subir; si tu m’as donné
le bonheur depuis trois ans, je l’ai bien payé! Il est rentré de
son bureau dans un état de fureur à faire frissonner. Je le connaissais
bien laid, je l’ai vu monstrueux. Ses quatre véritables
dents tremblaient, et il m’a menacée de son odieuse compagnie,
si je continuais à te recevoir. Mon pauvre chat, hélas! notre
porte sera fermée pour toi désormais. Tu vois mes larmes, elles
tombent sur mon papier, elles le trempent! pourras-tu me lire,
mon cher Hector? Ah! ne plus te voir, renoncer à toi, quand
j’ai en moi un peu de ta vie comme je crois avoir ton cœur,
c’est à en mourir. Songe à notre petit Hector! ne m’abandonne
pas; mais ne te déshonore pas pour Marneffe, ne cède pas à ses
menaces! Ah! je t’aime comme je n’ai jamais aimé! Je me suis
rappelé tous les sacrifices que tu as faits pour ta Valérie, elle
n’est pas et ne sera jamais ingrate: tu es, tu seras mon seul
mari. Ne pense plus aux douze cents francs de rente que je te
demande pour ce cher petit Hector qui viendra dans quelques
mois... je ne veux plus rien te coûter. D’ailleurs, ma fortune
sera toujours la tienne.
»Ah! si tu m’aimais autant que je t’aime, mon Hector, tu prendrais
ta retraite, nous laisserions là chacun nos familles, nos ennuis,
nos entourages où il y a tant de haine, et nous irions vivre
avec Lisbeth dans un joli pays, en Bretagne, où tu voudras. Là
nous ne verrions personne, et nous serions heureux, loin de tout
ce monde. Ta pension de retraite, et le peu que j’ai, en mon
nom, nous suffira. Tu deviens jaloux, eh! bien, tu verrais ta
Valérie occupée uniquement de son Hector, et tu n’aurais jamais
à faire ta grosse voix comme l’autre jour. Je n’aurai jamais qu’un
enfant, ce sera le nôtre, sois-en bien sûr, mon vieux grognard
aimé. Non, tu ne peux pas te figurer ma rage, car il faut savoir
comment il m’a traitée, et les grossièretés qu’il a vomies sur ta
Valérie! ces mots-là saliraient ce papier; mais une femme comme
moi, la fille de Montcornet, n’aurait jamais dû dans toute sa vie
en entendre un seul. Oh! je t’aurais voulu là pour le punir par
le spectacle de la passion insensée qui me prenait pour toi. Mon
père aurait sabré ce misérable, moi je ne peux que ce que peut
une femme: t’aimer avec frénésie! Aussi, mon amour, dans l’état
d’exaspération où je suis, m’est-il impossible de renoncer à te
voir. Oui! je veux te voir en secret, tous les jours! Nous sommes
ainsi, nous autres femmes: j’épouse ton ressentiment. De
grâce, si tu m’aimes, ne le fais pas chef de bureau, qu’il crève
sous-chef!... En ce moment, je n’ai plus la tête à moi, j’entends
encore ses injures. Bette, qui voulait me quitter, a eu pitié de
moi, elle reste pour quelques jours.
»Mon bon chéri, je ne sais encore que faire. Je ne vois que la
fuite. J’ai toujours adoré la campagne, la Bretagne, le Languedoc,
tout ce que tu voudras, pourvu que je puisse t’aimer en
liberté. Pauvre chat, comme je te plains! te voilà forcé de revenir
à ta vieille Adeline, à cette urne lacrymale, car il a dû te le
dire, le monstre, il veillera jour et nuit sur moi; il a parlé de
commissaire de police! Ne viens pas! je comprends qu’il est capable
de tout, du moment où il faisait de moi la plus ignoble des
spéculations. Aussi voudrais-je pouvoir te rendre tout ce que je
tiens de tes générosités. Ah! mon bon Hector, j’ai pu coqueter,
te paraître légère, mais tu ne connaissais pas ta Valérie; elle aimait
à te tourmenter, mais elle te préfère à tout au monde. On ne
peut pas t’empêcher de venir voir ta cousine, je vais combiner
avec elle les moyens de nous parler. Mon bon chat, écris-moi de
grâce un petit mot pour me rassurer, à défaut de ta chère présence...
(oh! je donnerais une main pour te tenir sur notre divan).
Une lettre me fera l’effet d’un talisman; écris-moi quelque
chose où soit toute ta belle âme; je te rendrai ta lettre, car il
faut être prudent, je ne saurais où la cacher, il fouille partout.
Enfin, rassure ta Valérie, ta femme, la mère de ton enfant. Être
obligée de t’écrire, moi qui te voyais tous les jours. Aussi dis-je
à Lisbeth: Je ne connaissais pas mon bonheur. Mille caresses,
mon chat. Aime bien
»Ta Valérie.»
—Et des larmes!... se dit Hulot en achevant cette lettre, des
larmes qui rendent son nom indéchiffrable.—Comment va-t-elle?
dit-il à Reine.
—Madame est au lit, elle a des convulsions, répondit Reine.
L’attaque de nerfs a tordu madame comme un lien de fagot, ça l’a
prise après avoir écrit. Oh! c’est d’avoir pleuré... L’on entendait la
voix de monsieur dans les escaliers.
Le baron, dans son trouble, écrivit la lettre suivante sur son papier
officiel, à têtes imprimées:
«Sois tranquille, mon ange, il crèvera sous-chef! Ton idée
est excellente, nous nous en irons vivre loin de Paris, nous
serons heureux avec notre petit Hector; je prendrai ma retraite,
je saurai trouver une belle place dans quelque chemin de fer.
Ah! mon aimable amie, je me sens rajeuni par ta lettre! Oh!
je recommencerai la vie, et je ferai, tu le verras, une fortune à
notre cher petit. En lisant ta lettre, mille fois plus brûlante que
celles de la Nouvelle Héloïse, elle a fait un miracle: je ne
croyais pas que mon amour pour toi pût augmenter. Tu verras
ce soir chez Lisbeth
»Ton Hector pour la vie!»
Reine emporta cette réponse, la première lettre que le baron
écrivait à son aimable amie! De semblables émotions formaient
un contre-poids aux désastres qui grondaient à l’horizon; mais, en
ce moment, le baron se croyant sûr de parer les coups portés à son
oncle, Johann Fischer, ne se préoccupait que du déficit.
Une des particularités du caractère bonapartiste, c’est la foi
dans la puissance du sabre, la certitude de la prééminence du
militaire sur le civil. Hulot se moquait du procureur du roi de
l’Algérie, où règne le Ministère de la Guerre. L’homme reste
ce qu’il a été. Comment les officiers de la garde impériale peuvent-ils
oublier d’avoir vu les Maires des bonnes villes de l’Empire,
les Préfets de l’Empereur, ces empereurs au petit pied, venant
recevoir la garde impériale, la complimenter à la limite des départements
qu’elle traversait, et lui rendre enfin des honneurs
souverains?
A quatre heures et demie, le baron alla droit chez madame Marneffe;
le cœur lui battait en montant l’escalier comme à un jeune
homme, car il s’adressait cette question mentale: «La verrai-je? ne
la verrai-je pas?» Comment pouvait-il se souvenir de la scène du
matin où sa famille en larmes gisait à ses pieds? La lettre de Valérie,
mise pour toujours dans un mince portefeuille sur son cœur,
ne lui prouvait-elle pas qu’il était plus aimé que le plus aimable
des jeunes gens? Après avoir sonné, l’infortuné baron entendit la
traînerie des chaussons et l’exécrable tousserie de l’invalide Marneffe.
Marneffe ouvrit la porte, mais pour se mettre en position et
pour indiquer l’escalier à Hulot par un geste exactement semblable
à celui par lequel Hulot lui avait montré la porte de son cabinet.
—Vous êtes par trop Hulot, monsieur Hulot!... dit-il.
Le baron voulut passer, Marneffe tira un pistolet de sa poche et
l’arma.
—Monsieur le Conseiller d’État, quand un homme est aussi
vil que moi, car vous me croyez bien vil, n’est-ce pas? ce
serait le dernier des forçats, s’il n’avait pas tous les bénéfices
de son honneur vendu. Vous voulez la guerre, elle sera vive et
sans quartier. Ne revenez plus, et n’essayez point de passer:
j’ai prévenu le commissaire de police de ma situation envers vous.
Et profitant de la stupéfaction de Hulot, il le poussa dehors et
ferma la porte.
—Quel profond scélérat! se dit Hulot en montant chez Lisbeth.
Oh! je comprends maintenant la lettre. Valérie et moi nous quitterons
Paris. Valérie est à moi pour le reste de mes jours; elle me
fermera les yeux.
Lisbeth n’était pas chez elle. Madame Olivier apprit à Hulot
qu’elle était allée chez madame la baronne en pensant y trouver
monsieur le baron.
—Pauvre fille! je ne l’aurais pas crue si fine qu’elle l’a été ce
matin, se dit le baron qui se rappela la conduite de Lisbeth en
faisant le chemin de la rue Vanneau à la rue Plumet. Au détour
de la rue Vanneau et de la rue de Babylone, il regarda l’Éden d’où
l’Hymen le bannissait l’épée de la Loi à la main. Valérie, à sa fenêtre,
suivait Hulot des yeux; quand il leva la tête, elle agita son
mouchoir; mais l’infâme Marneffe souffleta le bonnet de sa femme,
et la retira violemment de la fenêtre. Une larme vint aux yeux du
Conseiller-d’État.—Être aimé ainsi! voir maltraiter une femme,
et avoir bientôt soixante-dix ans! se dit-il.
Lisbeth était venue annoncer à la famille la bonne nouvelle.
Adeline et Hortense savaient déjà que le baron, ne voulant pas se
déshonorer aux yeux de toute l’Administration en nommant Marneffe
chef de bureau, serait congédié par ce mari devenu Hulot
phobe. Aussi l’heureuse Adeline avait-elle commandé son dîner de
manière que son Hector le trouvât meilleur que chez Valérie, et
la dévouée Lisbeth aida Mariette à obtenir ce difficile résultat. La
cousine Bette était à l’état d’idole; la mère et la fille lui baisèrent
les mains, et lui avaient appris avec une joie touchante que le maréchal
consentait à faire d’elle sa ménagère.
—Et de là, ma chère, à devenir sa femme, il n’y a qu’un pas,
dit Adeline.
—Enfin, il n’a pas dit non, quand Victorin lui en a parlé,
ajouta la comtesse de Steinbock.
Le baron fut accueilli dans sa famille avec des témoignages d’affection
si gracieux, si touchants et où débordait tant d’amour,
qu’il fut obligé de dissimuler son chagrin. Le maréchal vint dîner.
Après le dîner, Hulot ne s’en alla pas. Victorin et sa femme vinrent.
On fit un whist.
—Il y a long-temps, Hector, dit gravement le maréchal, que
tu ne nous as donné pareille soirée!...
Ce mot, chez le vieux soldat, qui gâtait son frère et qui le blâmait
implicitement ainsi, fit une impression profonde. On y reconnut
les larges et longues lésions d’un cœur où toutes les douleurs
devinées avaient eu leur écho. A huit heures, le baron voulut reconduire
Lisbeth lui-même, en promettant de revenir.
—Eh bien! Lisbeth, il la maltraite! lui dit-il dans la rue. Ah!
je ne l’ai jamais tant aimée!
—Ah! je n’aurais pas cru que Valérie vous aimât tant! répondit
Lisbeth. Elle est légère, elle est coquette, elle aime à se voir
courtisée, à ce qu’on lui joue la comédie de l’amour, comme elle
dit; mais vous êtes son seul attachement.
—Que t’a-t-elle dit pour moi?
—Voilà, reprit Lisbeth. Elle a, vous le savez, eu des bontés
pour Crevel; il ne faut pas lui en vouloir, car c’est ce qui l’a mise
à l’abri de la misère pour le reste de ses jours; mais elle le déteste,
et c’est à peu près fini. Eh bien! elle a gardé la clef d’un
appartement.
—Rue du Dauphin! s’écria le bienheureux Hulot. Rien que
pour cela, je lui passerais Crevel... J’y suis allé, je sais...
—Cette clef, la voici, dit Lisbeth, faites-en faire une pareille
demain dans la journée, deux si vous pouvez.
—Après?... dit avidement Hulot.
—Eh bien! je reviendrai dîner encore demain avec vous, vous
me rendrez la clef de Valérie (car le père Crevel peut lui redemander
celle qu’il a donnée), et vous irez vous voir après-demain;
là, vous conviendrez de vos faits. Vous serez bien en sûreté, car il
existe deux sorties. Si, par hasard, Crevel, qui sans doute a des
mœurs de Régence, comme il dit, entrait par l’allée, vous sortiriez
par la boutique, et réciproquement. Eh bien! vieux scélérat, c’est
à moi que vous devez cela. Que ferez-vous pour moi?...
—Tout ce que tu voudras!
—Eh bien! ne vous opposez pas à mon mariage avec votre frère!
—Toi, la maréchale Hulot! toi, comtesse de Forzheim! s’écria
Hector surpris.
—Adeline est bien baronne?... répliqua d’un ton aigre et formidable
la Bette. Écoutez, vieux libertin, vous savez où en sont
vos affaires! votre famille peut se voir sans pain et dans la boue...
—C’est ma terreur! dit Hulot saisi.
—Si votre frère meurt, qui soutiendra votre femme, votre fille?
La veuve d’un maréchal de France peut obtenir au moins six mille
francs de pension, n’est-ce pas? Eh bien! je ne me marie que pour
assurer du pain à votre fille et à votre femme, vieil insensé!
—Je n’apercevais pas ce résultat! dit le baron. Je prêcherai
mon frère, car nous sommes sûrs de toi... Dis à mon ange que ma
vie est à elle!...
Et le baron, après avoir vu entrer Lisbeth rue Vanneau, revint
faire le whist et resta chez lui. La baronne fut au comble du bonheur,
son mari paraissait revenir à la vie de famille; car, pendant
quinze jours environ, il alla le matin au Ministère à neuf heures, il
était de retour à six heures pour dîner, et il demeurait le soir au
milieu de sa famille. Il mena deux fois Adeline et Hortense au spectacle.
La mère et la fille firent dire trois messes d’actions de grâces,
et prièrent Dieu de leur conserver le mari, le père qu’il leur
avait rendu. Un soir, Victorin Hulot en voyant son père aller se
coucher dit à sa mère:—Eh! bien, nous sommes heureux, mon
père nous est revenu; aussi ne regretterons-nous pas, ma femme
et moi, nos capitaux, si cela tient...
—Votre père a soixante-dix ans bientôt, répondit la baronne,
il pense encore à madame Marneffe, je m’en suis aperçue; mais
bientôt il n’y pensera plus: la passion des femmes n’est pas comme
le jeu, comme la spéculation, ou comme l’avarice, on y voit un
terme.
La belle Adeline, car cette femme était toujours belle en dépit
de ses cinquante ans et de ses chagrins, se trompait en ceci. Les
libertins, ces gens que la nature a doués de la faculté précieuse
d’aimer au delà des limites qu’elle fixe à l’amour, n’ont presque jamais
leur âge. Pendant ce laps de vertu, le baron était allé trois
fois rue du Dauphin, et il n’y avait jamais eu soixante-dix ans. La
passion ranimée le rajeunissait, et il eût livré son honneur à Valérie,
sa famille, tout, sans un regret. Mais Valérie, entièrement
changée, ne lui parlait jamais ni d’argent, ni des douze cents francs
de rente à faire à leur fils; au contraire, elle lui offrait de l’or, elle
aimait Hulot comme une femme de trente-six ans aime un bel étudiant
en droit, bien pauvre, bien poétique, bien amoureux. Et la
pauvre Adeline croyait avoir reconquis son cher Hector! Le quatrième
rendez-vous des deux amants avait été pris, au dernier moment
du troisième, absolument comme autrefois la Comédie-Italienne
annonçait à la fin de la représentation le spectacle du
lendemain. L’heure dite était neuf du matin. Au jour de l’échéance
de ce bonheur dont l’espérance faisait accepter au passionné vieillard
la vie de famille, vers huit heures, Reine fit demander le baron.
Hulot, craignant une catastrophe, alla parler à Reine, qui ne
voulut pas entrer dans l’appartement. La fidèle femme de chambre
remit la lettre suivante au baron:
«Mon vieux grognard, ne va pas rue du Dauphin, notre cauchemar
est malade, et je dois le soigner; mais sois là ce soir, à
neuf heures. Crevel est à Corbeil, chez monsieur Lebas, je suis
certaine qu’il n’amènera pas de princesse à sa petite maison. Moi
je me suis arrangée ici pour avoir ma nuit, je puis être de retour
avant que Marneffe ne s’éveille. Réponds-moi sur tout cela;
car peut-être ta grande élégie de femme ne te laisse-t-elle plus ta
liberté comme autrefois. On la dit si belle encore que tu es capable
de me trahir, tu es un si grand libertin! Brûle ma lettre,
je me défie de tout.»
Hulot écrivit ce petit bout de réponse:
«Mon amour, jamais ma femme, comme je te l’ai dit, n’a, depuis
vingt-cinq ans, gêné mes plaisirs. Je te sacrifierais cent
Adeline! Je serai ce soir, à neuf heures, dans le temple Crevel,
attendant ma divinité. Puisse le sous-chef crever bientôt! nous
ne serions plus séparés; voilà le plus cher des vœux de
»Ton Hector.»
Le soir, le baron dit à sa femme qu’il irait travailler avec le ministre
à Saint-Cloud, qu’il reviendrait à quatre ou cinq heures du
matin, et il alla rue du Dauphin. On était alors à la fin du mois de
juin.
Peu d’hommes ont éprouvé réellement dans leur vie la sensation
terrible d’aller à la mort, ceux qui reviennent de l’échafaud se
comptent; mais quelques rêveurs ont vigoureusement senti cette
agonie en rêve, ils en ont tout ressenti, jusqu’au couteau qui s’applique
sur le cou dans le moment où le Réveil arrive avec le Jour
pour les délivrer... Eh bien! la sensation à laquelle le Conseiller-d’État
fut en proie à cinq heures du matin, dans le lit élégant et
coquet de Crevel, surpassa de beaucoup celle de se sentir appliqué
sur la fatale bascule, en présence de dix mille spectateurs qui vous
regardent par vingt mille rayons de flamme. Valérie dormait dans
une pose charmante. Elle était belle comme sont belles les femmes
assez belles pour être belles en dormant. C’est l’art faisant invasion
dans la nature, c’est enfin le tableau réalisé. Dans sa position horizontale,
le baron avait les yeux à trois pieds du sol; ses yeux,
égarés au hasard, comme ceux de tout homme qui s’éveille et qui
rappelle ses idées, tombèrent sur la porte couverte de fleurs peintes
par Jan, un artiste qui fait fi de la gloire. Le baron ne vit pas,
comme le condamné à mort, vingt mille rayons visuels, il n’en vit
qu’un seul dont le regard est véritablement plus poignant que les
dix mille de la place publique. Cette sensation, en plein plaisir,
beaucoup plus rare que celle des condamnés à mort, certes un
grand nombre d’Anglais splénétiques la payeraient fort cher. Le
baron resta, toujours horizontalement, exactement baigné dans
une sueur froide. Il voulait douter; mais cet œil assassin babillait!
Un murmure de voix susurrait derrière la porte.
—Si ce n’était que Crevel voulant me faire une plaisanterie! se
dit le baron en ne pouvant plus douter de la présence d’une personne
dans le temple.
La porte s’ouvrit. La majestueuse loi française, qui passe sur les
affiches après la royauté, se manifesta sous la forme d’un bon petit
commissaire de police, accompagné d’un long juge de paix, amenés
tous deux par le sieur Marneffe. Le commissaire de police, planté
sur des souliers dont les oreilles étaient attachées avec des rubans à
nœuds barbotants, se terminait par un crâne jaune, pauvre en cheveux,
qui dénotait un matois égrillard, rieur, et pour qui la vie de
Paris n’avait plus de secrets. Ses yeux, doublés de lunettes, perçaient
le verre par des regards fins et moqueurs. Le juge de paix,
ancien avoué, vieil adorateur du beau sexe, enviait le justiciable.
—Veuillez excuser la rigueur de notre ministère, monsieur le
baron! dit le commissaire, nous sommes requis par un plaignant.
Monsieur le juge de paix assiste à l’ouverture du domicile. Je sais
qui vous êtes, et qui est la délinquante.
Valérie ouvrit des yeux étonnés, jeta le cri perçant que les actrices
ont inventé pour annoncer la folie au théâtre, elle se tordit
en convulsions sur le lit, comme une démoniaque au Moyen-Age
dans sa chemise de soufre, sur un lit de fagots.
—La mort!... mon cher Hector, mais la police correctionnelle?
oh! jamais! Elle bondit, elle passa comme un nuage blanc entre
les trois spectateurs, et alla se blottir sous le bonheur-du-jour, en
se cachant la tête dans ses mains.—Perdue! morte!... cria-t-elle.
—Monsieur, dit Marneffe à Hulot, si madame Marneffe devenait
folle, vous seriez plus qu’un libertin, vous seriez un assassin...
Que peut faire, que peut dire un homme surpris dans un lit qui
ne lui appartient pas, même à titre de location, avec une femme
qui ne lui appartient pas davantage? Voici.
—Monsieur le juge de paix, monsieur le commissaire de police,
dit le baron avec dignité, veuillez prendre soin de la malheureuse
femme dont la raison me semble en danger?... et vous verbaliserez
après. Les portes sont sans doute fermées, vous n’avez pas
d’évasion à craindre ni de sa part, ni de la mienne, vu l’état où nous
sommes...
Les deux fonctionnaires obtempérèrent à l’injonction du Conseiller-d’État.
—Viens me parler, misérable laquais!... dit Hulot tout bas à Marneffe
en lui prenant le bras et l’amenant à lui.—Ce n’est pas moi
qui serais l’assassin! c’est toi! Tu veux être Chef de bureau et officier
de la Légion-d’Honneur?
—Surtout, mon directeur, répondit Marneffe en inclinant la tête.
—Tu seras tout cela, rassure ta femme, renvoie ces messieurs.
—Nenni, répliqua spirituellement Marneffe. Il faut que ces
messieurs dressent le procès-verbal de flagrant délit, car, sans cette
pièce, la base de ma plainte, que deviendrais-je? La haute administration
regorge de filouteries. Vous m’avez volé ma femme et
ne m’avez pas fait Chef de bureau. Monsieur le baron, je ne vous
donne que deux jours pour vous exécuter. Voici des lettres...
—Des lettres!... cria le baron en interrompant Marneffe.
—Oui, des lettres qui prouvent que l’enfant que ma femme
porte en ce moment dans son sein est de vous... Vous comprenez?
vous devrez constituer à mon fils une rente égale à la portion que
ce bâtard lui prend. Mais je serai modeste, cela ne me regarde
point, je ne suis pas ivre de paternité, moi! Cent louis de rente
suffiront. Je serai demain matin successeur de monsieur Coquet, et
porté sur la liste de ceux qui vont être promus officiers, à propos des
fêtes de juillet, ou... le procès-verbal sera déposé avec ma plainte
au parquet. Je suis bon prince, n’est-ce pas?
—Mon Dieu! la jolie femme! disait le juge de paix au commissaire
de police. Quelle perte pour le monde si elle devenait folle!
—Elle n’est point folle, répondit sentencieusement le commissaire
de police.
La Police est toujours le Doute incarné.
—Monsieur le baron Hulot a donné dans un piége, ajouta le
commissaire de police assez haut pour être entendu de Valérie.
Valérie lança sur le commissaire une œillade qui l’eût tué, si les
regards pouvaient communiquer la rage qu’ils expriment. Le commissaire
sourit, il avait tendu son piége aussi, la femme y tombait.
Marneffe invita sa femme à rentrer dans la chambre et à s’y vêtir
décemment, car il s’était entendu sur tous les points avec le baron,
qui prit une robe de chambre et revint dans la première pièce.
—Messieurs, dit-il aux deux fonctionnaires, je n’ai pas besoin
de vous demander le secret.
Les deux magistrats s’inclinèrent. Le commissaire de police frappa
deux petits coups à la porte, son secrétaire entra, s’assit devant le
petit bonheur-du-jour, et se mit à écrire sous la dictée du commissaire
de police qui lui parlait à voix basse. Valérie continuait
de pleurer à chaudes larmes. Quand elle eut fini sa toilette, Hulot
passa dans la chambre et s’habilla. Pendant ce temps, le procès-verbal
se fit. Marneffe voulut alors emmener sa femme; mais Hulot,
en croyant la voir pour la dernière fois, implora par un geste
la faveur de lui parler.
—Monsieur, madame me coûte assez cher pour que vous me
permettiez de lui dire adieu, bien entendu, en présence de tous.
Valérie vint, et Hulot lui dit à l’oreille:—Il ne nous reste plus
qu’à fuir; mais comment correspondre? nous avons été trahis...
—Par Reine! répondit-elle. Mais, mon bon ami, après cet éclat,
nous ne devons plus nous revoir. Je suis déshonorée. D’ailleurs,
on te dira des infamies de moi, et tu les croiras... Le baron fit un
mouvement de dénégation.—Tu les croiras, et j’en rends grâces
au ciel, car tu ne me regretteras peut-être pas.
—Il ne crèvera pas sous-chef! dit Marneffe à l’oreille du
Conseiller-d’État en revenant prendre sa femme à laquelle il dit
brutalement:—Assez, madame, si je suis faible pour vous, je ne
veux pas être un sot pour les autres.
Valérie quitta la petite maison Crevel, en jetant au baron un
dernier regard si coquin qu’il se crut adoré. Le juge de paix donna
galamment la main à madame Marneffe, en la conduisant en voiture.
Le baron qui devait signer le procès-verbal, restait là tout hébété,
seul avec le commissaire de police. Quand le Conseiller-d’État eut
signé, le commissaire de police le regarda d’un air fin, par-dessus
ses lunettes.
—Vous aimez beaucoup cette petite dame, monsieur le baron?...
—Pour mon malheur, vous le voyez...
—Si elle ne vous aimait pas? reprit le commissaire, si elle vous
trompait?...
—Je l’ai déjà su, là, monsieur, à cette place... Nous nous le
sommes dit, monsieur Crevel et moi...
—Ah! vous savez que vous êtes ici dans la petite maison de
monsieur le maire.
—Parfaitement.
Le commissaire souleva légèrement son chapeau pour saluer le
vieillard.
—Vous êtes bien amoureux, je me tais, dit-il. Je respecte les
passions invétérées, autant que les médecins respectent les maladies
invé... J’ai vu monsieur de Nucingen, le banquier, atteint
d’une passion de ce genre-là...
—C’est mon ami, reprit le baron. J’ai soupé souvent avec la
belle Esther, elle valait les deux millions qu’elle lui a coûté.
—Plus, dit le commissaire. Cette fantaisie du vieux financier a
coûté la vie à quatre personnes. Oh! ces passions-là, c’est comme
le choléra...
—Qu’aviez-vous à me dire? demanda le Conseiller-d’État qui
prit mal cet avis indirect.
—Pourquoi vous ôterais-je vos illusions? répliqua le commissaire
de police; il est si rare d’en conserver à votre âge.
—Débarrassez-m’en! s’écria le Conseiller-d’État.
—On maudit le médecin plus tard, répondit le commissaire en
souriant.
—De grâce, monsieur le commissaire!...
—Eh bien! cette femme était d’accord avec son mari...
—Oh!...
—Cela, monsieur, arrive deux fois sur dix. Oh! nous nous y
connaissons.
—Quelle preuve avez-vous de cette complicité?
—Oh! d’abord le mari!... dit le fin commissaire de police avec
le calme d’un chirurgien habitué à débrider des plaies. La spéculation
est écrite sur cette plate et atroce figure. Mais, ne deviez-vous
pas beaucoup tenir à certaine lettre écrite par cette femme et
où il est question de l’enfant...
—Je tiens tant à cette lettre que je la porte toujours sur moi,
répondit le baron Hulot au commissaire de police en fouillant dans
sa poche de côté pour prendre le petit portefeuille qui ne le quittait
jamais.
—Laissez le portefeuille où il est, dit le commissaire foudroyant
comme un réquisitoire, voici la lettre. Je sais maintenant tout ce
que je voulais savoir. Madame Marneffe devait être dans la confidence
de ce que contenait ce portefeuille.
—Elle seule au monde.
—C’est ce que je pensais... Maintenant voici la preuve que vous
me demandez de la complicité de cette petite femme.
—Voyons! dit le baron encore incrédule.
—Quand nous sommes arrivés, monsieur le baron, reprit le
commissaire, ce misérable Marneffe a passé le premier, et il a pris
cette lettre que sa femme avait sans doute posée sur ce meuble,
dit-il en montrant le bonheur-du-jour. Évidemment cette place
avait été convenue entre la femme et le mari, si toutefois elle parvenait
à vous dérober la lettre pendant votre sommeil; car la lettre
que cette dame vous a écrite est, avec celles que vous lui avez
adressées, décisive au procès correctionnel.
Le commissaire fit voir à Hulot la lettre que le baron avait reçue
par Reine dans son cabinet au ministère.
—Elle fait partie du dossier, dit le commissaire, rendez-la-moi,
monsieur.
—Eh bien! monsieur, dit Hulot dont la figure se décomposa,
cette femme, c’est le libertinage en coupes réglées, je suis certain
maintenant qu’elle a trois amants!
—Ça se voit, dit le commissaire de police. Ah! elles ne sont
pas toutes sur le trottoir. Quand on fait ce métier-là, monsieur le
baron, en équipages, dans les salons, ou dans son ménage, il ne
s’agit plus de francs ni de centimes. Mademoiselle Esther, dont
vous parlez, et qui s’est empoisonnée, a dévoré des millions... Si
vous m’en croyez, vous détellerez, monsieur le baron. Cette dernière
partie vous coûtera cher. Ce gredin de mari a pour lui la loi...
Enfin, sans moi, la petite femme vous repinçait!
—Merci, monsieur, dit le Conseiller-d’État qui tâcha de garder
une contenance digne.
—Monsieur, nous allons fermer l’appartement, la farce est jouée,
et vous remettrez la clef à monsieur le maire.
Hulot revint chez lui dans un état d’abattement voisin de la défaillance,
et perdu dans les pensées les plus sombres. Il réveilla sa
noble, sa sainte et pure femme, et il lui jeta l’histoire de ces trois
années dans le cœur, en sanglotant comme un enfant à qui l’on ôte
un jouet. Cette confession d’un vieillard jeune de cœur, cette
affreuse et navrante épopée, tout en attendrissant intérieurement
Adeline, lui causa la joie intérieure la plus vive, elle remercia
le ciel de ce dernier coup, car elle vit son mari fixé pour toujours
au sein de la famille.
—Lisbeth avait raison! dit madame Hulot d’une voix douce et
sans faire de remontrances inutiles, elle nous a dit cela d’avance.
—Oui! Ah! si je l’avais écoutée, au lieu de me mettre en colère,
le jour où je voulais que la pauvre Hortense rentrât dans son ménage
pour ne pas compromettre la réputation de cette... Oh! chère
Adeline, il faut sauver Wenceslas! il est dans cette fange jusqu’au
menton!
—Mon pauvre ami, la petite bourgeoise ne t’a pas mieux réussi
que les actrices, dit Adeline en souriant.
La baronne était effrayée du changement que présentait son
Hector; quand elle le voyait malheureux, souffrant, courbé sous le
poids des peines, elle était tout cœur, tout pitié, tout amour, elle
eût donné son sang pour rendre Hulot heureux.
—Reste avec nous, mon cher Hector. Dis-moi comment elles
font, ces femmes, pour t’attacher ainsi; je tâcherai... pourquoi ne
m’as-tu pas formée à ton usage? est-ce que je manque d’intelligence?
on me trouve encore assez belle pour me faire la cour.
Beaucoup de femmes mariées, attachées à leurs devoirs et à leurs
maris, pourront ici se demander pourquoi ces hommes si forts et
si bons, si pitoyables à des madame Marneffe, ne prennent pas leurs
femmes, surtout quand elles ressemblent à la baronne Adeline
Hulot, pour l’objet de leur fantaisie et de leurs passions. Ceci tient
aux plus profonds mystères de l’organisation humaine. L’amour,
cette immense débauche de la raison, ce mâle et sévère plaisir des
grandes âmes, et le plaisir, cette vulgarité vendue sur la place, sont
deux faces différentes d’un même fait. La femme qui satisfait ces
deux vastes appétits des deux natures, est aussi rare, dans le sexe,
que le grand général, le grand écrivain, le grand artiste, le grand
inventeur, le sont dans une nation. L’homme supérieur comme
l’imbécile, un Hulot comme un Crevel, ressentent également le
besoin de l’idéal et celui du plaisir; tous vont cherchant ce mystérieux
androgyne, cette rareté, qui, la plupart du temps, se trouve
être un ouvrage en deux volumes. Cette recherche est une dépravation
due à la société. Certes, le mariage doit être accepté comme
une tâche, il est la vie avec ses travaux et ses durs sacrifices également
faits des deux côtés. Les libertins, ces chercheurs de trésors,
sont aussi coupables que d’autres malfaiteurs plus sévèrement punis
qu’eux. Cette réflexion n’est pas un placage de morale, elle donne
la raison de bien des malheurs incompris. Cette Scène porte d’ailleurs
avec elle ses moralités qui sont de plus d’un genre.
Le baron alla promptement chez le maréchal prince de Wissembourg,
dont la haute protection était sa dernière ressource. Protégé
par le vieux guerrier depuis trente-cinq ans, il avait les entrées
grandes et petites, il put pénétrer dans les appartements à l’heure
du lever.
—Eh! bonjour, mon cher Hector, dit ce grand et bon capitaine.
Qu’avez-vous? vous paraissez soucieux. La session est finie, cependant.
Encore une de passée! je parle de cela maintenant, comme
autrefois de nos campagnes. Je crois, ma foi, que les journaux
appellent aussi les sessions, des campagnes parlementaires.
—Nous avons eu du mal, en effet, maréchal; mais c’est la misère
du temps! dit Hulot. Que voulez-vous? le monde est ainsi fait.
Chaque époque a ses inconvénients. Le plus grand malheur de l’an
1841, c’est que ni la royauté ni les ministres ne sont libres dans
leur action comme l’était l’Empereur.
Le maréchal jeta sur Hulot un de ces regards d’aigle dont la
fierté, la lucidité, la perspicacité montraient que, malgré les années,
cette grande âme restait toujours ferme et vigoureuse.
—Tu veux quelque chose de moi? dit-il en prenant un air enjoué.
—Je me trouve dans la nécessité de vous demander, comme
une grâce personnelle, la promotion d’un de mes sous-chefs au grade
de Chef de bureau, et sa nomination d’officier dans la Légion...
—Comment se nomme-t-il? dit le maréchal en lançant au baron
un regard qui fut comme un éclair.
—Marneffe!
—Il a une jolie femme, je l’ai vue au mariage de ta fille... Si
Roger... mais Roger n’est plus ici. Hector, mon fils, il s’agit de
ton plaisir. Comment! tu t’en donnes encore. Ah! tu fais honneur
à la Garde impériale! voilà ce que c’est que d’avoir appartenu à
l’intendance, tu as des réserves!... Laisse là cette affaire, mon cher
garçon, elle est trop galante pour devenir administrative.
—Non, maréchal, c’est une mauvaise affaire, car il s’agit de la
police correctionnelle; voulez-vous m’y voir?
—Ah! diantre, s’écria le maréchal devenant soucieux. Continue.
—Mais vous me voyez dans l’état d’un renard pris au piége...
Vous avez toujours été si bon pour moi, que vous daignerez me tirer
de la situation honteuse où je suis.
Hulot raconta le plus spirituellement et le plus gaiement possible
sa mésaventure.
—Voulez-vous, prince, dit-il en terminant, faire mourir de
chagrin mon frère que vous aimez tant, et laisser déshonorer un
de vos directeurs, un Conseiller-d’État? Mon Marneffe est un misérable,
nous le mettrons à la retraite dans deux ou trois ans.
—Comme tu parles de deux ou trois ans, mon cher ami!... dit
le maréchal.
—Mais, prince, la Garde impériale est immortelle.
—Je suis maintenant le seul maréchal de la première promotion,
dit le ministre. Écoute, Hector. Tu ne sais pas à quel point je te
suis attaché! tu vas le voir! Le jour où je quitterai le ministère,
nous le quitterons ensemble. Ah! tu n’es pas député, mon ami. Beaucoup
de gens veulent ta place; et, sans moi, tu n’y serais plus. Oui,
j’ai rompu bien des lances pour te garder... Eh bien! je t’accorde
tes deux requêtes, car il serait par trop dur de te voir assis sur la
sellette à ton âge et dans la position que tu occupes. Mais tu fais
trop de brèches à ton crédit. Si cette nomination donne lieu à quelque
tapage, on nous en voudra. Moi, je m’en moque, mais c’est
une épine de plus sous ton pied. A la prochaine session, tu sauteras.
Ta succession est présentée comme un appât à cinq ou six
personnes influentes, et tu n’as été conservé que par la subtilité de
mon raisonnement. J’ai dit que le jour où tu prendrais ta retraite,
et que ta place serait donnée, nous aurions cinq mécontents et un
heureux; tandis qu’en te laissant branlant dans le manche
pendant deux ou trois ans, nous aurions nos six voix. On s’est mis
à rire au conseil, et l’on a trouvé que le vieux de la vieille,
comme on dit, devenait assez fort en tactique parlementaire... Je
te dis cela nettement. D’ailleurs, tu grisonnes... Es-tu heureux de
pouvoir encore te mettre dans des embarras pareils! Où est le
temps où le sous-lieutenant Cottin avait des maîtresses! Le maréchal
sonna.—Il faut faire déchirer ce procès-verbal! ajouta-t-il.
—Vous agissez, monseigneur, comme un père! je n’osais vous
parler de mon anxiété.
—Je veux toujours que Roger soit ici, s’écria le maréchal en
voyant entrer Mitouflet, son huissier, et j’allais le faire demander.
Allez-vous-en, Mitouflet. Et toi, va, mon vieux camarade, va faire
préparer cette nomination, je la signerai. Mais cet infâme intrigant
ne jouira pas pendant long-temps du fruit de ses crimes, il sera
surveillé, et cassé en tête de la compagnie, à la moindre faute.
Maintenant que te voilà sauvé, mon cher Hector, prends garde à
toi. Ne lasse pas tes amis, on t’enverra ta nomination ce matin, et
ton homme sera officier!... Quel âge as-tu maintenant?
—Soixante-dix ans, dans trois mois.
—Quel gaillard tu fais! dit le maréchal en souriant. C’est toi
qui mériterais une promotion, mais mille boulets! nous ne sommes
pas sous Louis XV!
Tel est l’effet de la camaraderie qui lie entre eux les glorieux
restes de la phalange napoléonienne, ils se croient toujours au bivouac,
obligés de se protéger envers et contre tous.
—Encore une faveur comme celle-là, se dit Hulot en traversant
la cour, et je suis perdu.
Le malheureux fonctionnaire alla chez le baron de Nucingen auquel
il ne devait plus qu’une somme insignifiante, il réussit à lui
emprunter quarante mille francs en engageant son traitement pour
deux années de plus; mais le baron stipula que, dans le cas de
la mise à la retraite de Hulot, la quotité saisissable de sa pension
serait affectée au remboursement de cette somme, jusqu’à épuisement
des intérêts et du capital. Cette nouvelle affaire fut faite,
comme la première, sous le nom de Vauvinet, à qui le baron souscrivit
pour douze mille francs de lettres de change. Le lendemain,
le fatal procès-verbal, la plainte du mari, les lettres, tout fut
anéanti. Les scandaleuses promotions du sieur Marneffe, à peine
remarquées dans le mouvement des fêtes de juillet, ne donnèrent
lieu à aucun article de journal.
Lisbeth, en apparence brouillée avec madame Marneffe,
s’installa chez le maréchal Hulot. Dix jours après ces événements, on
publia le premier ban du mariage de la vieille fille avec l’illustre
vieillard à qui, pour obtenir un consentement, Adeline raconta la
catastrophe financière arrivée à son Hector en le priant de ne jamais
en parler au baron qui, dit-elle, était sombre, très-abattu, tout
affaissé...—Hélas! il a son âge! ajoute-t-elle. Lisbeth triomphait
donc! Elle allait atteindre au but de son ambition, elle allait voir
son plan accompli, sa haine satisfaite. Elle jouissait par avance du
bonheur de régner sur la famille qui l’avait si long-temps méprisée.
Elle se promettait d’être la protectrice de ses protecteurs, l’ange
sauveur qui ferait vivre la famille ruinée, elle s’appelait elle-même
madame la comtesse ou madame la maréchale! en se saluant
dans la glace. Adeline et Hortense achèveraient leurs jours
dans la détresse, en combattant la misère, tandis que la cousine
Bette, admise aux Tuileries, trônerait dans le monde.
Un événement terrible renversa la vieille fille du sommet social
où elle se posait si fièrement.
Le jour même où ce premier ban fut publié, le baron reçut un
autre message d’Afrique. Un second Alsacien se présenta, remit
une lettre en s’assurant qu’il la donnait au baron Hulot, et après
lui avoir laissé l’adresse de son logement, il quitta le haut fonctionnaire
qu’il laissa foudroyé à la lecture des premières lignes de
cette lettre.
«Mon neveu, vous recevrez cette lettre, d’après mon calcul,
le sept août. En supposant que vous employiez trois jours pour
nous envoyer le secours que nous réclamons, et qu’il mette
quinze jours à venir ici, nous atteignons au premier septembre.
»Si l’exécution répond à ces délais, vous aurez sauvé l’honneur
et la vie à votre dévoué Johann Fischer.
»Voici ce que demande l’employé que vous m’avez donné pour
complice; car je suis, à ce qu’il paraît, susceptible d’aller en cour
d’assises ou devant un conseil de guerre. Vous comprenez que
jamais on ne traînera Johann Fischer devant aucun tribunal, il
ira de lui-même à celui de Dieu.
»Votre employé me semble être un mauvais gars, très-capable
de vous compromettre; mais il est intelligent comme un fripon.
Il prétend que vous devez crier plus fort que les autres, et nous
envoyer un inspecteur, un commissaire spécial chargé de découvrir
les coupables, de chercher les abus, de sévir enfin; mais qui
s’interposera d’abord entre nous et les tribunaux, en élevant un
conflit.
»Si votre commissaire arrive ici le premier septembre et qu’il ait
de vous le mot d’ordre, si vous nous envoyez deux cent mille
francs pour rétablir en magasin les quantités que nous disons
avoir dans les localités éloignées, nous serons regardés comme
des comptables purs et sans tache.
»Vous pouvez confier au soldat qui vous remettra cette lettre,
un mandat à mon ordre sur une maison d’Alger. C’est un homme
solide, un parent, incapable de chercher à savoir ce qu’il porte.
J’ai pris des mesures pour assurer le retour de ce garçon. Si
vous ne pouvez rien, je mourrai volontiers pour celui à qui nous
devons le bonheur de notre Adeline.»
Les angoisses et les plaisirs de la passion, la catastrophe qui venait
de terminer sa carrière galante avaient empêché le baron Hulot
de penser au pauvre Johann Fischer, dont la première lettre annonçait
cependant positivement le danger, devenu maintenant si
pressant. Le baron quitta la salle à manger dans un tel trouble,
qu’il se laissa tomber sur le canapé du salon. Il était anéanti, perdu
dans l’engourdissement que cause une chute violente. Il regardait
fixement une rosace du tapis sans s’apercevoir qu’il tenait à la main
la fatale lettre de Johann. Adeline entendit de sa chambre son mari
se jetant sur le canapé comme une masse. Ce bruit fut si singulier
qu’elle crut à quelque attaque d’apoplexie. Elle regarda par la porte
dans la glace, en proie à cette peur qui coupe la respiration, qui
fait rester immobile, et elle vit son Hector dans la posture d’un
homme terrassé. La baronne vint sur la pointe du pied, Hector n’entendit
rien, elle put s’approcher, elle aperçut la lettre, elle la prit,
la lut, et trembla de tous ses membres. Elle éprouva l’une de ces
révolutions nerveuses si violentes que le corps en garde éternellement
la trace. Elle devint, quelques jours après, sujette à un tressaillement
continuel; car, ce premier moment passé, la nécessité
d’agir lui donna cette force qui ne se prend qu’aux sources mêmes
de la puissance vitale.
—Hector! viens dans ma chambre, dit-elle d’une voix qui ressemblait
à un souffle. Que ta fille ne te voie pas ainsi! viens, mon
ami, viens.
—Où trouver deux cent mille francs? je puis obtenir l’envoi de
Claude Vignon comme commissaire. C’est un garçon spirituel,
intelligent... C’est l’affaire de deux jours... Mais deux cent mille
francs, mon fils ne les a pas, sa maison est grevée de trois cent
mille francs d’hypothèques. Mon frère a tout au plus trente mille
francs d’économies. Nucingen se moquerait de moi!... Vauvinet?...
il m’a peu gracieusement accordé dix mille francs pour compléter
la somme donnée pour le fils de l’infâme Marneffe. Non, tout est
dit, il faut que j’aille me jeter aux pieds du maréchal, lui avouer
l’état des choses, m’entendre dire que je suis une canaille, accepter
sa bordée afin de sombrer décemment.
—Mais Hector! ce n’est plus seulement la ruine, c’est le déshonneur,
dit Adeline. Mon pauvre oncle se tuera. Ne tue que
nous, tu en as le droit, mais ne sois pas un assassin! Reprends courage,
il y a de la ressource.
—Aucune! dit le baron. Personne dans le gouvernement ne
peut trouver deux cent mille francs, quand même il s’agirait de
sauver un ministère! Oh! Napoléon, où es-tu?
—Mon oncle! pauvre homme! Hector, on ne peut pas le laisser
se tuer déshonoré!
—Il y aurait bien une ressource, dit-il; mais... c’est bien chanceux...
Oui, Crevel est à couteaux tirés avec sa fille... Ah! il a
bien de l’argent, lui seul pourrait...
—Tiens, Hector, il vaut mieux que ta femme périsse que de
laisser périr notre oncle, ton frère, et l’honneur de la famille! dit
la baronne frappée d’un trait de lumière. Oui, je puis vous sauver
tous... Oh! mon Dieu! quelle ignoble pensée! comment a-t-elle
pu me venir?
Elle joignit les mains, tomba sur ses genoux, et fit une prière.
En se relevant, elle vit une si folle expression de joie sur la figure
de son mari, que la pensée diabolique revint, et alors Adeline tomba
dans la tristesse des idiots.
—Va, mon ami, cours au ministère, s’écria-t-elle en se réveillant
de cette torpeur, tâche d’envoyer un commissaire, il le faut.
Entortille le maréchal! et à ton retour, à cinq heures, tu trouveras
peut-être... oui! tu trouveras deux cent mille francs. Ta famille,
ton honneur d’homme, de Conseiller-d’État, d’administrateur,
ta probité, ton fils, tout sera sauvé; mais ton Adeline sera
perdue, et tu ne la reverras jamais. Hector, mon ami, dit-elle en
s’agenouillant, lui serrant la main et la baisant, bénis-moi, dis-moi
adieu!
Ce fut si déchirant qu’en prenant sa femme, la relevant et l’embrassant,
Hulot lui dit:—Je ne te comprends pas!
—Si tu comprenais, reprit-elle, je mourrais de honte, ou je
n’aurais plus la force d’accomplir ce dernier sacrifice.
—Madame est servie, vint dire Mariette.
Hortense vint souhaiter le bonjour à son père et à sa mère. Il
fallut aller déjeuner et montrer des visages menteurs.
—Allez déjeuner sans moi, je vous rejoindrai! dit la baronne.
Elle se mit à sa table et écrivit la lettre suivante:
«Mon cher monsieur Crevel, j’ai un service à vous demander,
je vous attends ce matin, et je compte sur votre galanterie, qui
m’est connue, pour que vous ne fassiez pas attendre trop longtemps
»Votre dévouée servante,
»Adeline Hulot.»
—Louise, dit-elle à la femme de chambre de sa fille qui servait,
descendez cette lettre au concierge, dites-lui de la porter sur-le-champ
à son adresse et de demander une réponse.
Le baron, qui lisait les journaux, tendit un journal républicain
à sa femme en lui désignant un article, et lui disant:—Sera-t-il
temps? Voici l’article, un de ces terribles entre-filets avec lesquels
les journaux nuancent leurs tartines politiques.
Un de nos correspondants nous écrit d’Alger qu’il s’est révélé de
tels abus dans le service des vivres de la province d’Oran, que la justice
informe. Les malversations sont évidentes, les coupables sont
connus. Si la répression n’est pas sévère, nous continuerons à perdre
plus d’hommes par le fait des concussions qui frappent sur leur
nourriture que par le fer des Arabes et le feu du climat. Nous attendrons
de nouveaux renseignements, avant de continuer ce déplorable
sujet.
Nous ne nous étonnons plus de la peur que cause l’établissement
en Algérie de la Presse comme l’a entendue la Charte de 1830.
—Je vais m’habiller et aller au ministère, dit le baron en quittant
la table, le temps est trop précieux, il y a la vie d’un homme
dans chaque minute.
—Oh! maman, je n’ai plus d’espoir, dit Hortense,
Et, sans pouvoir retenir ses larmes, elle tendit à sa mère une
Revue des Beaux-Arts. Madame Hulot aperçut une gravure du
groupe de Dalila par le comte de Steinbock, dessous laquelle était
imprimé: Appartenant à madame Marneffe. Dès les premières
lignes, l’article signé d’un V révélait le talent et la complaisance
de Claude Vignon.
—Pauvre petite... dit la baronne.
Effrayée de l’accent presque indifférent de sa mère, Hortense la
regarda, reconnut l’expression d’une douleur auprès de laquelle la
sienne devait pâlir, et elle vint embrasser sa mère à qui elle dit:—Qu’as-tu,
maman? qu’arrive-t-il, pouvons-nous être plus malheureuses
que nous ne le sommes?
—Mon enfant, il me semble en comparaison de ce que je souffre
aujourd’hui que mes horribles souffrances passées ne sont rien.
Quand ne souffrirai-je plus?
—Au ciel, ma mère! dit gravement Hortense.
—Viens, mon ange, tu m’aideras à m’habiller... mais non...
Je ne veux pas que tu t’occupes de cette toilette. Envoie-moi
Louise.
Adeline, rentrée dans sa chambre, alla s’examiner au miroir.
Elle se contempla tristement et curieusement en se demandant à
elle-même:—Suis-je encore belle?... peut-on me désirer encore?...
Ai-je des rides?...
Elle souleva ses beaux cheveux blonds et se découvrit les tempes.
Là tout était frais comme chez une jeune fille. Adeline alla plus loin,
elle se découvrit les épaules et fut satisfaite, elle eut un mouvement
d’orgueil. La beauté des épaules qui sont belles, est celle qui s’en
va la dernière chez la femme, surtout quand la vie a été pure.
Adeline choisit avec soin les éléments de sa toilette; mais la femme
pieuse et chaste resta chastement mise, malgré ses petites inventions
de coquetterie. A quoi bon des bas de soie gris tout neufs,
des souliers en satin à cothurnes, puisqu’elle ignorait totalement
l’art d’avancer, au moment décisif, un joli pied en le faisant dépasser
de quelques lignes une robe à demi soulevée pour ouvrir des
horizons au désir! Elle mit bien sa plus jolie robe de mousseline à
fleurs peintes, décolletée et à manches courtes; mais, épouvantée
de ses nudités, elle couvrit ses beaux bras de manches en gaze
claire, elle voila sa poitrine et ses épaules d’un fichu brodé. Sa
coiffure à l’anglaise lui parut être trop significative, elle en éteignit
l’entrain par un très-joli bonnet; mais, avec ou sans bonnet, eût-elle
su jouer avec ses rouleaux dorés pour exhiber, pour faire admirer
ses mains en fuseau?... Voici quel fut son fard. La certitude
de sa criminalité, les préparatifs d’une faute délibérée causèrent à
cette sainte femme une violente fièvre qui lui rendit l’éclat de la
jeunesse pour un moment. Ses yeux brillèrent, son teint resplendit.
Au lieu de se donner un air séduisant, elle se vit en quelque sorte
un air dévergondé qui lui fit horreur. Lisbeth avait, à la prière
d’Adeline, raconté les circonstances de l’infidélité de Wenceslas, et
la baronne avait alors appris, à son grand étonnement, qu’en une
soirée, en un moment, madame Marneffe s’était rendue maîtresse
de l’artiste ensorcelé.—Comment font ces femmes? avait demandé
la baronne à Lisbeth. Rien n’égale la curiosité des femmes vertueuses
à ce sujet, elles voudraient posséder les séductions du Vice et rester
pures.—Mais, elles séduisent, c’est leur état, avait répondu la cousine
Bette. Valérie était, ce soir-là, vois-tu, ma chère, à faire damner
un ange.—Raconte-moi donc comment elle s’y est prise?—Il n’y
a pas de théorie, il n’y a que la pratique dans ce métier, avait dit
railleusement Lisbeth. La baronne, en se rappelant cette conversation,
aurait voulu consulter la cousine Bette; mais le temps manquait.
La pauvre Adeline, incapable d’inventer une mouche, de se
poser un bouton de rose dans le beau milieu du corsage, de trouver
les stratagèmes de toilette destinés à réveiller chez les hommes des
désirs amortis, ne fut que soigneusement habillée. N’est pas courtisane
qui veut! La femme est le potage de l’homme, a dit plaisamment
Molière par la bouche du judicieux Gros-René. Cette
comparaison suppose une sorte de science culinaire en amour. La
femme vertueuse et digne serait alors le repas homérique, la chair
jetée sur les charbons ardents. La courtisane, au contraire, serait
l’œuvre de Carême avec ses condiments, avec ses épices et ses recherches.
La baronne ne pouvait pas, ne savait pas servir sa blanche
poitrine dans un magnifique plat de guipure, à l’instar de madame
Marneffe. Elle ignorait le secret de certaines attitudes, l’effet
de certains regards. Enfin, elle n’avait pas sa botte secrète. La
noble femme se serait bien retournée cent fois, elle n’aurait rien
su offrir à l’œil savant du libertin. Être une honnête et prude
femme pour le monde, et se faire courtisane pour son mari, c’est
être une femme de génie, et il y en a peu. Là est le secret des
longs attachements, inexplicables pour les femmes qui sont déshéritées
de ces doubles et magnifiques facultés. Supposez madame
Marneffe vertueuse!... vous avez la marquise de Pescaire! Ces
grandes et illustres femmes, ces belles Diane de Poitiers vertueuses,
on les compte.
La scène par laquelle commence cette sérieuse et terrible Étude
de mœurs parisiennes allait donc se reproduire avec cette singulière
différence que les misères prophétisées par le capitaine de la milice
bourgeoise y changeaient les rôles. Madame Hulot attendait Crevel
dans les intentions qui le faisaient venir en souriant aux Parisiens
du haut de son milord, trois ans auparavant. Enfin, chose étrange!
la baronne était fidèle à elle-même, à son amour, en se livrant à la
plus grossière des infidélités, celles que l’entraînement d’une passion
ne justifie pas aux yeux de certains juges.—Comment faire
pour être une madame Marneffe! se dit-elle en entendant sonner.
Elle comprima ses larmes, la fièvre anima ses traits, elle se promit
d’être bien courtisane, la pauvre et noble créature!
—Que diable me veut cette brave baronne Hulot? se disait Crevel
en montant le grand escalier. Ah! bah! elle va me parler de ma
querelle avec Célestine et Victorin; mais je ne plierai pas!... En
entrant dans le salon, où il suivait Louise, il se dit en regardant la
nudité du local (style Crevel):—Pauvre femme!... la voilà
comme ces beaux tableaux mis au grenier par un homme qui ne se
connaît pas en peinture. Crevel, qui voyait le comte Popinot, ministre
du commerce, achetant des tableaux et des statues, voulait
se rendre célèbre parmi les Mécènes parisiens dont l’amour pour les
arts consiste à chercher des pièces de vingt francs pour des pièces
de vingt sous. Adeline sourit gracieusement à Crevel en lui montrant
une chaise devant elle.
—Me voici, belle dame, à vos ordres, dit Crevel.
Monsieur le maire, devenu homme politique, avait adopté le
drap noir. Sa figure apparaissait au-dessus de ce vêtement comme
une pleine lune dominant un rideau de nuages bruns. Sa chemise,
étoilée de trois grosses perles de cinq cents francs chacune, donnait
une haute idée de ses capacités... thoraciques, et il disait:—«On
voit en moi le futur athlète de la tribune!» Ses larges mains roturières
portaient le gant jaune dès le matin. Ses bottes vernies accusaient
le petit coupé brun à un cheval qui l’avait amené. Depuis
trois ans, l’ambition avait modifié la pose de Crevel. Comme les
grands peintres, il en était à sa seconde manière. Dans le grand
monde, quand il allait chez le prince de Wissembourg, à la Préfecture,
chez le comte Popinot, etc., il gardait son chapeau à
la main d’une façon dégagée que Valérie lui avait apprise, et
il insérait le pouce de l’autre main dans l’entournure de son
gilet d’un air coquet, en minaudant de la tête et des yeux. Cette
autre mise en position était due à la railleuse Valérie qui,
sous prétexte de rajeunir son maire, l’avait doté d’un ridicule de
plus.
—Je vous ai prié de venir, mon bon et cher monsieur Crevel,
dit la baronne d’une voix troublée, pour une affaire de la plus haute
importance...
—Je la devine, madame, dit Crevel d’un air fin; mais vous
demandez l’impossible... Oh! je ne suis pas un père barbare, un
homme, selon le mot de Napoléon, carré de base comme de
hauteur dans son avarice. Écoutez-moi, belle dame. Si mes enfants
se ruinaient pour eux, je viendrais à leur secours; mais garantir
votre mari, madame?... c’est vouloir remplir le tonneau des
Danaïdes! Une maison hypothéquée de trois cent mille francs pour
un père incorrigible! Ils n’ont plus rien, les misérables! et ils ne
se sont pas amusés! Ils auront maintenant pour vivre ce que gagnera
Victorin au Palais. Qu’il jabote, monsieur votre fils!... Ah!
il devait être ministre, ce petit docteur! notre espérance à tous.
Joli remorqueur qui s’engrave bêtement, car, s’il empruntait pour
parvenir, s’il s’endettait pour avoir festoyé des députés, pour obtenir
des voix et augmenter son influence, je lui dirais:—Voilà
ma bourse, puise, mon ami! Mais payer les folies du papa, des
folies que je vous ai prédites! Ah! son père l’a rejeté loin du pouvoir...
C’est moi qui serai ministre...
—Hélas! cher Crevel, il ne s’agit pas de nos enfants, pauvres
dévoués!... Si votre cœur se ferme pour Victorin et Célestine,
je les aimerai tant, que peut-être pourrai-je adoucir l’amertume
que met dans leurs belles âmes votre colère. Vous punissez vos enfants
d’une bonne action!
—Oui, d’une bonne action mal faite! C’est un demi-crime! dit
Crevel très-content de ce mot.
—Faire le bien, mon cher Crevel, reprit la baronne, ce n’est
pas prendre l’argent dans une bourse qui en regorge! c’est endurer
des privations à cause de sa générosité, c’est souffrir de son bienfait!
c’est s’attendre à l’ingratitude! La charité qui ne coûte rien, le
ciel l’ignore...
—Il est permis, madame, aux saints d’aller à l’hôpital, ils savent
que c’est, pour eux, la porte du ciel. Moi, je suis un mondain, je
crains Dieu, mais je crains encore plus l’enfer de la misère. Être
sans le sou, c’est le dernier degré du malheur dans notre ordre social
actuel. Je suis de mon temps, j’honore l’argent!...
—Vous avez raison, dit Adeline, au point de vue du monde.
Elle se trouvait à cent lieues de la question, et elle se sentait,
comme saint Laurent, sur un gril, en pensant à son oncle; car elle
le voyait se tirant un coup de pistolet! Elle baissa les yeux, puis
elle les releva sur Crevel pleins d’une angélique douceur, et non de
cette provocante luxure, si spirituelle chez Valérie. Trois ans auparavant,
elle eût fasciné Crevel par cet adorable regard.
—Je vous ai connu, dit-elle, plus généreux... Vous parliez de
trois cent mille francs comme en parlent les grands seigneurs...
Crevel regarda madame Hulot, il la vit comme un lis sur la fin
de sa floraison, il eut de vagues idées; mais il honorait tant cette
sainte créature qu’il refoula ces soupçons dans le côté liberté de
son cœur.
—Madame, je suis toujours le même, mais un ancien négociant
est et doit être grand seigneur avec méthode, avec économie, il
porte en tout ses idées d’ordre. On ouvre un compte aux fredaines,
on les crédite, on consacre à ce chapitre certains bénéfices, mais
entamer son capital!... ce serait une folie. Mes enfants auront tout
leur bien, celui de leur mère et le mien; mais ils ne veulent sans
doute pas que leur père s’ennuie, se moinifie et se momifie!... Ma
vie est joyeuse! Je descends gaiement le fleuve. Je remplis tous les
devoirs que m’imposent la loi, le cœur et la famille, de même que
j’acquittais scrupuleusement mes billets à l’échéance. Que mes enfants
se comportent comme moi dans mon ménage, je serai content;
et, quant au présent, pourvu que mes folies, car j’en fais, ne
coûtent rien à personne qu’aux gogos..... (pardon! vous ne connaissez
pas ce mot de Bourse) ils n’auront rien à me reprocher, et
trouveront encore une belle fortune, à ma mort. Vos enfants n’en
diront pas autant de leur père, qui carambole en ruinant son fils
et ma fille...
Plus elle allait, plus la baronne s’éloignait de son but...
—Vous en voulez beaucoup à mon mari, mon cher Crevel, et
vous seriez cependant son meilleur ami, si vous aviez trouvé sa
femme faible...
Elle lança sur Crevel une œillade brûlante. Mais alors elle fit
comme Dubois qui donnait trop de coups de pied au Régent, elle
se déguisa trop, et les idées libertines revinrent si bien au parfumeur-régence
qu’il se dit:—Voudrait-elle se venger de Hulot?...
Me trouverait-elle mieux en maire qu’en garde national?... Les
femmes sont si bizarres! Et il se mit en position dans sa seconde
manière en regardant la baronne d’un air Régence.
—On dirait, dit-elle en continuant, que vous vous vengez sur
lui d’une vertu qui vous a résisté, d’une femme que vous aimiez
assez... pour... l’acheter, ajouta-t-elle tout bas.
—D’une femme divine, reprit Crevel en souriant significativement
à la baronne qui baissait les yeux et dont les cils se mouillèrent;
car, en avez-vous avalé des couleuvres!... depuis trois ans... hein?
ma belle!
—Ne parlons pas de mes souffrances, cher Crevel, elles sont
au-dessus des forces de la créature. Ah! si vous m’aimiez encore,
vous pourriez me retirer du gouffre où je suis! Oui, je suis dans
l’enfer! Les régicides qu’on tenaillait, qu’on tirait à quatre chevaux,
étaient sur des roses, comparés à moi, car on ne leur démembrait
que le corps, et j’ai le cœur tiré à quatre chevaux!...
La main de Crevel quitta l’entournure du gilet, il posa son chapeau
sur la travailleuse, il rompit sa position, il souriait! Ce sourire
fut si niais que la baronne s’y méprit, elle crut à une expression
de bonté.
—Vous voyez une femme, non pas au désespoir, mais à l’agonie
de l’honneur, et déterminée à tout, mon ami, pour empêcher
des crimes... Craignant qu’Hortense ne vînt, elle poussa le verrou
de sa porte; puis, par le même élan, elle se mit aux pieds de Crevel,
lui prit la main et la lui baisa.—Soyez, dit-elle, mon sauveur!
Elle supposa des fibres généreuses dans ce cœur de négociant,
et fut saisie par un espoir, qui brilla soudain, d’obtenir les
deux cent mille francs sans se déshonorer.—Achetez une âme,
vous qui vouliez acheter une vertu!... reprit-elle en lui jetant un
regard fou. Fiez-vous à ma probité de femme, à mon honneur,
dont la solidité vous est connue! Soyez mon ami! Sauvez une famille
entière de la ruine, de la honte, du désespoir, empêchez-la de
rouler dans un bourbier où la fange se fera avec du sang! Oh!
ne me demandez pas d’explication!... fit-elle à un mouvement de
Crevel qui voulut parler. Surtout, ne me dites pas:—«Je vous
l’avais prédit!» comme les amis heureux d’un malheur. Voyons!...
obéissez à celle que vous aimiez, à une femme dont l’abaissement
à vos pieds est peut-être le comble de la noblesse; ne lui demandez
rien, attendez tout de sa reconnaissance!... Non, ne
donnez rien; mais prêtez-moi, prêtez à celle que vous nommiez
Adeline!...
Ici les larmes arrivèrent avec une telle abondance, Adeline sanglota
tellement qu’elle en mouilla les gants de Crevel. Ces mots:—Il
me faut deux cent mille francs!... furent à peine distinctibles
dans le torrent de pleurs, de même que les pierres, quelque grosses
qu’elles soient, ne marquent point dans les cascades alpestres enflées
à la fonte des neiges.
Telle est l’inexpérience de la Vertu! le Vice ne demande rien,
comme on l’a vu par madame Marneffe, il se fait tout offrir. Ces
sortes de femmes ne deviennent exigeantes qu’au moment où elles
se sont rendues indispensables, ou quand il s’agit d’exploiter un
homme, comme on exploite une carrière où le plâtre devient rare,
en ruine, disent les carriers. En entendant ces mots: «Deux cent
mille francs!» Crevel comprit tout. Il releva galamment la baronne
en lui disant cette insolente phrase:—Allons, soyons calme, ma
petite mère, que dans son égarement Adeline n’entendit pas. La
scène changeait de face, Crevel devenait, selon son mot, maître de
la position. L’énormité de la somme agit si fortement sur Crevel,
que sa vive émotion, en voyant à ses pieds cette belle femme en
pleurs, se dissipa. Puis, quelque angélique et sainte que soit une
femme, quand elle pleure à chaudes larmes, sa beauté disparaît.
Les madame Marneffe, comme on l’a vu, pleurnichent quelquefois,
laissent une larme glisser le long de leurs joues; mais fondre en
larmes, se rougir les yeux et le nez!... elles ne commettent jamais
cette faute.
—Voyons, mon enfant, du calme, sapristi! reprit Crevel en
prenant les mains de la belle madame Hulot dans ses mains et les y
tapotant. Pourquoi me demandez-vous deux cent mille francs?
qu’en voulez-vous faire? pour qui est-ce?
—N’exigez de moi, répondit-elle, aucune explication, donnez-les
moi!... Vous aurez sauvé la vie à trois personnes et l’honneur à
vos enfants.
—Et vous croyez, ma petite mère, dit Crevel, que vous trouverez
dans Paris un homme qui, sur la parole d’une femme à peu
près folle, ira chercher, hic et nunc, dans un tiroir, n’importe
où, deux cent mille francs qui mijotent là, tout doucement, en
attendant qu’elle daigne les écumer? Voilà comment vous connaissez
la vie! les affaires, ma belle?... Vos gens sont bien malades,
envoyez-leur les sacrements; car personne dans Paris, excepté
Son Altesse Divine Madame la Banque, l’illustre Nucingen
ou des avares insensés amoureux de l’or, comme nous autres nous
le sommes d’une femme, ne peut accomplir un pareil miracle! La
Liste Civile, quelque civile qu’elle soit, la Liste Civile elle-même
vous prierait de repasser demain. Tout le monde fait valoir son argent
et le tripote de son mieux. Vous vous abusez, cher ange, si
vous croyez que c’est le roi Louis-Philippe qui règne, et il ne s’abuse
pas là-dessus. Il sait comme nous tous, qu’au-dessus de la
Charte, il y a la sainte, la vénérée, la solide, l’aimable, la gracieuse,
la belle, la noble, la jeune, la toute-puissante pièce de
cent sous! Or, mon bel ange, l’argent exige des intérêts, et il est
toujours occupé à les percevoir! Dieu des Juifs, tu l’emportes! a
dit le grand Racine. Enfin, l’éternelle allégorie du veau d’or!...
Du temps de Moïse, on agiotait dans le désert! Nous sommes revenus
aux temps bibliques! Le veau d’or a été le premier grand-livre
connu, reprit-il. Vous vivez par trop, mon Adeline, rue
Plumet! Les Égyptiens devaient des emprunts énormes aux Hébreux,
et ils ne couraient pas après le peuple de Dieu, mais après
des capitaux. Il regarda la baronne d’un air qui voulait dire:—Ai-je
de l’esprit! Vous ignorez l’amour de tous les citoyens
pour leur Saint-Frusquin? reprit-il après cette pause. Pardon.
Écoutez-moi bien! Saisissez ce raisonnement. Vous voulez deux
cent mille francs?... personne ne peut les donner sans changer des
placements faits. Comptez!... Pour avoir deux cent mille francs
d’argent vivant, il faut vendre environ sept mille francs de
rentes trois pour cent! Eh bien! vous n’avez votre argent qu’au
bout de deux jours. Voilà la voie la plus prompte. Pour décider
quelqu’un à se dessaisir d’une fortune, car c’est toute la fortune
de bien des gens, deux cent mille francs! encore doit-on lui dire
où tout cela va, pour quel motif...
—Il s’agit, mon bon et cher Crevel, de la vie de deux hommes,
dont l’un mourra de chagrin, dont l’autre se tuera! Enfin,
il s’agit de moi, qui deviendrai folle! Ne le suis-je pas un peu
déjà?
—Pas si folle! dit-il en prenant madame Hulot par les genoux,
le père Crevel a son prix, puisque tu as daigné penser à lui, mon
ange.
—Il paraît qu’il faut se laisser prendre les genoux! pensa la
sainte et noble femme en se cachant la figure dans les mains. Vous
m’offriez jadis une fortune! dit-elle en rougissant.
—Ah! ma petite mère, il y a trois ans! reprit Crevel. Oh!
vous êtes plus belle que je ne vous ai jamais vue!... s’écria-t-il en
saisissant le bras de la baronne et le serrant contre son cœur.
Vous avez de la mémoire, chère enfant, sapristi!... Eh bien!
voyez comme vous avez eu tort de faire la bégueule! car les trois
cent mille francs que vous avez noblement refusés sont dans l’escarcelle
d’une autre. Je vous aimais et je vous aime encore; mais
reportons-nous à trois ans d’ici. Quand je vous disais: «Je vous
aurai!» quel était mon dessein? Je voulais me venger de ce scélérat
de Hulot. Or, votre mari, ma belle, a pris pour maîtresse un
bijou de femme, une perle, une petite finaude alors âgée de vingt-trois
ans, car elle en a vingt-six aujourd’hui. J’ai trouvé plus
drôle, plus complet, plus Louis XV, plus maréchal de Richelieu,
plus corsé de lui souffler cette charmante créature, qui d’ailleurs
n’a jamais aimé Hulot, et qui depuis trois ans est folle de votre
serviteur...
En disant cela, Crevel, des mains de qui la baronne avait retiré
ses mains, s’était remis en position. Il tenait ses entournures et
battait son torse de ses deux mains, comme par deux ailes, en
croyant se rendre désirable et charmant. Il semblait dire:—Voilà
l’homme que vous avez mis à la porte!
—Voilà, ma chère enfant, je suis vengé, votre mari l’a su! Je
lui ai catégoriquement démontré qu’il était dindonné, ce que
nous appelons refait au même... Madame Marneffe est ma maîtresse,
et si le sieur Marneffe crève, elle sera ma femme...
Madame Hulot regardait Crevel d’un œil fixe et presque égaré.
—Hector a su cela! dit-elle.
—Et il y est retourné! répondit Crevel, et je l’ai souffert,
parce que Valérie voulait être la femme d’un chef de bureau; mais
elle m’a juré d’arranger les choses de manière à ce que notre baron
fût si bien roulé, qu’il ne reparût plus. Et ma petite duchesse
(car elle est née duchesse, cette femme-là, parole d’honneur!) a
tenu parole. Elle vous a rendu, madame, comme elle le dit si spirituellement,
votre Hector vertueux à perpétuité!... La leçon
a été bonne, allez! le baron en a vu de sévères; il n’entretiendra
plus ni danseuses, ni femmes comme il faut; il est guéri radicalement,
car il est rincé comme un verre à bière. Si vous aviez
écouté Crevel au lieu de l’humilier, de le jeter à la porte, vous auriez
quatre cent mille francs, car ma vengeance me coûte bien
cette somme-là. Mais je retrouverai ma monnaie, je l’espère, à la
mort de Marneffe... J’ai placé sur ma future. C’est là le secret de
mes prodigalités. J’ai résolu le problème d’être grand seigneur à
bon marché.
—Vous donnerez une pareille belle-mère à votre fille?... s’écria
madame Hulot.
—Vous ne connaissez pas Valérie, madame, reprit gravement
Crevel, qui se mit en position dans sa première manière. C’est à
la fois une femme bien née, une femme comme il faut et une
femme qui jouit de la plus haute considération. Tenez, hier, le vicaire
de la paroisse dînait chez elle. Nous avons donné, car elle est
pieuse, un superbe ostensoir à l’église. Oh! elle est habile, elle est
spirituelle, elle est délicieuse, instruite, elle a tout pour elle.
Quant à moi, chère Adeline, je dois tout à cette charmante femme;
elle a dégourdi mon esprit, épuré, comme vous voyez, mon langage;
elle corrige mes saillies, elle me donne des mots et des
idées. Je ne dis plus rien d’inconvenant. On voit de grands changements
en moi, vous devez les avoir remarqués. Enfin, elle a réveillé
mon ambition. Je serais député, je ne ferais point de boulettes,
car je consulterais mon Égérie dans les moindres choses.
Ces grands politiques, Numa, notre illustre ministre actuel, ont
tous eu leur Sibylle d’écume. Valérie reçoit une vingtaine de députés,
elle devient très-influente, et maintenant qu’elle va se
trouver dans un charmant hôtel avec voiture, elle sera l’une des
souveraines occultes de Paris. C’est une fière locomotive qu’une
pareille femme! Ah! je vous ai bien souvent remerciée de votre
rigueur!...
—Ceci ferait douter de la vertu de Dieu, dit Adeline chez qui
l’indignation avait séché les larmes. Mais non, la justice divine doit
planer sur cette tête-là!...
—Vous ignorez le monde, belle dame, reprit le grand politique
Crevel profondément blessé. Le monde, mon Adeline, aime le
succès! Voyons? Vient-il chercher votre sublime vertu dont le tarif
est de deux cent mille francs?
Ce mot fit frissonner madame Hulot, qui fut reprise de son tremblement
nerveux. Elle comprit que le parfumeur retiré se vengeait
d’elle ignoblement, comme il s’était vengé de Hulot; le dégoût lui
souleva le cœur, et le lui crispa si bien qu’elle eut le gosier serré à
ne pouvoir parler.
—L’argent!... toujours l’argent!... dit-elle enfin.
—Vous m’avez bien ému, reprit Crevel ramené par ce mot à
l’abaissement de cette femme, quand je vous ai vue là pleurant à
mes pieds!... Tenez, vous ne me croirez peut-être pas? eh! bien,
si j’avais eu mon portefeuille, il était à vous. Voyons, il vous faut
cette somme?...
En entendant cette phrase grosse de deux cent mille francs,
Adeline oublia les abominables injures de ce grand seigneur à bon
marché, devant cet allèchement du succès si machiavéliquement
présenté par Crevel, qui voulait seulement pénétrer les secrets
d’Adeline pour en rire avec Valérie.
—Ah! je ferai tout! s’écria la malheureuse femme. Monsieur,
je me vendrai, je deviendrai, s’il le faut, une Valérie.
—Cela vous serait difficile, répondit Crevel. Valérie est le
sublime du genre. Ma petite mère, vingt-cinq ans de vertu, ça repousse
toujours, comme une maladie mal soignée. Et votre vertu
a bien moisi ici, ma chère enfant. Mais vous allez voir à quel
point je vous aime. Je vais vous faire avoir vos deux cent mille
francs.
Adeline saisit la main de Crevel, la prit, la mit sur son cœur,
sans pouvoir articuler un mot, et une larme de joie mouilla ses
paupières.
—Oh! attendez! il y aura du tirage! Moi, je suis un bon vivant,
un bon enfant, sans préjugés, et je vais vous dire tout bonifacement
les choses. Vous voulez faire comme Valérie, bon. Cela
ne suffit pas, il faut un Gogo, un actionnaire, un Hulot. Je connais
un gros épicier retiré, c’est même un bonnetier. C’est lourd,
épais, sans idées, je le forme, et je ne sais pas quand il pourra me
faire honneur. Mon homme est député, bête et vaniteux, conservé
par la tyrannie d’une espèce de femme à turban, au fond de la
province, dans une entière virginité sous le rapport du luxe et des
plaisirs de la vie parisienne; mais Beauvisage (il se nomme Beauvisage)
est millionnaire, et il donnerait comme moi, ma chère petite,
il y a trois ans, cent mille écus pour être aimé d’une femme
comme il faut... Oui, dit-il en croyant avoir bien interprété le
geste que fit Adeline, il est jaloux de moi, voyez-vous!... oui,
jaloux de mon bonheur avec madame Marneffe, et le gars est
homme à vendre une propriété pour être propriétaire d’une...
—Assez! monsieur Crevel, dit madame Hulot en ne déguisant
plus son dégoût et laissant paraître toute sa honte sur son visage.
Je suis punie maintenant au delà de mon péché. Ma conscience, si
violemment contenue par la main de fer de la nécessité, me crie à
cette dernière insulte que de tels sacrifices sont impossibles. Je
n’ai plus de fierté, je ne me courrouce point comme jadis, je ne
vous dirai pas:—«Sortez!» après avoir reçu ce coup mortel.
J’en ai perdu le droit: je me suis offerte à vous, comme une prostituée...
Oui, reprit-elle en répondant à un geste de dénégation,
j’ai sali ma vie, jusqu’ici pure, par une intention ignoble; et...
je suis sans excuse, je le savais!... Je mérite toutes les injures
dont vous m’accablez! Que la volonté de Dieu s’accomplisse!
S’il veut la mort de deux êtres dignes d’aller à lui, qu’ils meurent,
je les pleurerai, je prierai pour eux! S’il veut l’humiliation
de notre famille, courbons-nous sous l’épée vengeresse, et
baisons-la, chrétiens que nous sommes! Je sais comment expier
cette honte d’un moment qui sera le tourment de tous mes derniers
jours. Ce n’est plus madame Hulot, monsieur, qui vous parle,
c’est la pauvre, l’humble pécheresse, la chrétienne dont le cœur
n’aura plus qu’un seul sentiment, le repentir, et qui sera toute à
la prière et à la charité. Je ne puis être que la dernière des femmes
et la première des repenties par la puissance de ma faute. Vous
avez été l’instrument de mon retour à la raison, à la voix de Dieu
qui maintenant parle en moi, je vous remercie!...
Elle tremblait de ce tremblement qui, depuis ce moment, ne la
quitta plus. Sa voix pleine de douceur contrastait avec la fiévreuse
parole de la femme décidée au déshonneur pour sauver une famille.
Le sang abandonna ses joues, elle devint blanche, et ses
yeux furent secs.
—Je jouais, d’ailleurs, bien mal mon rôle, n’est-ce pas? reprit-elle
en regardant Crevel avec la douceur que les martyrs devaient
mettre en jetant les yeux sur le proconsul. L’amour vrai, l’amour
saint et dévoué d’une femme a d’autres plaisirs que ceux qui s’achètent
au marché de la prostitution!... Pourquoi ces paroles? dit-elle
en faisant un retour sur elle-même et un pas de plus dans la
voie de la perfection, elles ressemblent à de l’ironie, et je n’en
ai point! pardonnez-les moi. D’ailleurs, monsieur, peut-être n’est-ce
que moi que j’ai voulu blesser...
La majesté de la vertu, sa céleste lumière avait balayé l’impureté
passagère de cette femme, qui, resplendissante de la beauté qui
lui était propre, parut grandie à Crevel. Adeline fut en ce moment
sublime comme ces figures de la Religion, soutenues par une
croix, que les vieux Vénitiens ont peintes; mais elle exprimait toute
la grandeur de son infortune et celle de l’Église catholique où elle
se réfugiait par un vol de colombe blessée. Crevel fut ébloui, abasourdi.
—Madame, je suis à vous sans condition! dit-il dans un élan
de générosité. Nous allons examiner l’affaire, et... que voulez-vous?...
tenez! l’impossible?... je le ferai. Je déposerai des rentes
à la Banque, et, dans deux heures, vous aurez votre argent...
—Mon Dieu! quel miracle! dit la pauvre Adeline en se jetant à
genoux.
Elle récita une prière avec une onction qui toucha si profondément
Crevel, que madame Hulot lui vit des larmes aux yeux,
quand elle se releva, sa prière finie.
—Soyez mon ami, monsieur!... lui dit-elle. Vous avez l’âme
meilleure que la conduite et que la parole. Dieu vous a donné
votre âme, et vous tenez vos idées du monde et de vos passions!
Oh! je vous aimerai bien! s’écria-t-elle avec une ardeur angélique
dont l’expression contrastait singulièrement avec ses méchantes
petites coquetteries.
—Ne tremblez plus ainsi, dit Crevel.
—Est-ce que je tremble? demanda la baronne qui ne s’apercevait
pas de cette infirmité si rapidement venue.
—Oui, tenez, voyez, dit Crevel en prenant le bras d’Adeline et
lui démontrant qu’elle avait un tremblement nerveux. Allons,
madame, reprit-il avec respect, calmez-vous, je vais à la Banque...
—Revenez promptement! Songez, mon ami, dit-elle en livrant
ses secrets, qu’il s’agit d’empêcher le suicide de mon pauvre oncle
Fischer, compromis par mon mari, car j’ai confiance en vous
maintenant, et je vous dis tout! Ah! si nous n’arrivons pas à
temps, je connais le maréchal, il a l’âme si délicate, qu’il mourrait
en quelques jours.
—Je pars alors, dit Crevel en baisant la main de la baronne.
Mais qu’a donc fait ce pauvre Hulot?
—Il a volé l’État!
—Ah! mon Dieu!... je cours, madame, je vous comprends, je
vous admire.
Crevel fléchit un genou, baisa la robe de madame Hulot, et disparut
en disant: A bientôt. Malheureusement, de la rue Plumet,
pour aller chez lui prendre des inscriptions, Crevel passa par la rue
Vanneau; et il ne put résister au plaisir d’aller voir sa petite duchesse.
Il arriva la figure encore bouleversée. Il entra dans la
chambre de Valérie, qu’il trouva se faisant coiffer. Elle examina
Crevel dans la glace, et fut, comme toutes ces sortes de femmes,
choquée, sans rien savoir encore, de lui voir une émotion forte, de
laquelle elle n’était pas la cause.
—Qu’as-tu, ma biche? dit-elle à Crevel. Est-ce qu’on entre
ainsi chez sa petite duchesse? Je ne serais plus une duchesse pour
vous, monsieur, que je suis toujours ta petite louloutte, vieux
monstre!
Crevel répondit par un sourire triste, et montra Reine.
—Reine, ma fille, assez pour aujourd’hui, j’achèverai ma coiffure
moi-même! donne-moi ma robe de chambre en étoffe chinoise,
car mon monsieur me paraît joliment chinoisé...
Reine, fille dont la figure était trouée comme une écumoire et
qui semblait avoir été faite exprès pour Valérie, échangea un sourire
avec sa maîtresse, et apporta la robe de chambre. Valérie ôta
son peignoir, elle était en chemise, elle se trouva dans sa robe de
chambre comme une couleuvre sous sa touffe d’herbe.
—Madame n’y est pour personne?
—Cette question! dit Valérie. Allons, dis, mon gros minet, la
rive gauche a baissé?
—Non.
—L’hôtel est frappé de surenchère?
—Non.
—Tu ne te crois pas le père de ton petit Crevel?
—C’te bêtise! répliqua l’homme sûr d’être aimé.
—Ma foi, je n’y suis plus, dit madame Marneffe. Quand je dois
tirer les peines d’un ami comme on tire les bouchons aux bouteilles
de vin de Champagne, je laisse tout là... Va-t’en, tu
m’em...
—Ce n’est rien, dit Crevel. Il me faut deux cent mille francs
dans deux heures...
—Oh! tu les trouveras? Tiens, je n’ai pas employé les cinquante
mille francs du procès-verbal Hulot, et je puis demander cinquante
mille francs à Henri!
—Henri! toujours Henri!... s’écria Crevel.
—Crois-tu, gros Machiavel en herbe, que je congédierai Henri!
La France désarme-t-elle sa flotte?... Henri; mais c’est le poignard
pendu dans sa gaîne à un clou. Ce garçon, dit-elle, me sert à savoir
si tu m’aimes. Et tu ne m’aimes pas ce matin.
—Je ne t’aime pas, Valérie! dit Crevel, je t’aime comme un
million!
—Ce n’est pas assez!... reprit-elle en sautant sur les genoux de
Crevel et lui passant ses deux bras au cou comme autour d’une
patère pour s’y accrocher. Je veux être aimée comme dix millions,
comme tout l’or de la terre, et plus que cela. Jamais Henri ne resterait
cinq minutes sans me dire ce qu’il a sur le cœur! Voyons,
qu’as-tu, gros chéri? Faisons notre petit déballage... Disons tout
et vivement à notre petite louloutte! Et elle frôla le visage de
Crevel avec ses cheveux en lui tortillant le nez.—Peut-on avoir
un nez comme ça, reprit-elle, et garder un secret pour sa Vava-lélé-ririe!...
Vava, le nez allait à droite, lélé, il était à gauche,
ririe, elle le remit en place.
—Eh bien! je viens de voir... Crevel s’interrompit, regarda
madame Marneffe.—Valérie, mon bijou, tu me promets sur ton
honneur... tu sais, le nôtre, de ne pas répéter un mot de ce que
je vais te dire...
—Connu, maire! on lève la main, tiens!... et le pied!
Elle se posa de manière à rendre Crevel, comme a dit Rabelais,
déchaussé de sa cervelle jusqu’aux talons, tant elle fut drôle et
sublime de nu visible à travers le brouillard de la batiste.
—Je viens de voir le désespoir de la Vertu!...
—Ça a de la vertu, le désespoir? dit-elle en hochant la tête et
se croisant les bras à la Napoléon.
—C’est la pauvre madame Hulot, il lui faut deux cent mille
francs! Sinon le maréchal et le père Fischer se brûlent la cervelle,
et comme tu es un peu la cause de tout cela, ma petite duchesse,
je vais réparer le mal. Oh! c’est une sainte femme, je la
connais, elle me rendra tout.
Au mot Hulot, et aux deux cent mille francs, Valérie eut un regard
qui passa, comme la lueur du canon dans sa fumée, entre ses
longues paupières.
—Qu’a-t-elle donc fait pour t’apitoyer, la vieille! elle t’a montré,
quoi? sa... sa religion!...
—Ne te moque pas d’elle, mon cœur, c’est une bien sainte, une
bien noble et pieuse femme, digne de respect!...
—Je ne suis donc pas digne de respect, moi! dit Valérie en
regardant Crevel d’un air sinistre.
—Je ne dis pas cela, répondit Crevel en comprenant combien
l’éloge de la vertu devait blesser madame Marneffe.
—Moi aussi je suis pieuse, dit Valérie en allant s’asseoir sur un
fauteuil; mais je ne fais pas métier de ma religion, je me cache
pour aller à l’église.
Elle resta silencieuse et ne fit plus attention à Crevel. Crevel,
excessivement inquiet, vint se poser devant le fauteuil où s’était
plongée Valérie et la trouva perdue dans les pensées qu’il avait si
niaisement réveillées.
—Valérie, mon petit ange?...
Profond silence. Une larme assez problématique fut essuyée furtivement.
—Un mot, ma louloutte...
—Monsieur!
—A quoi penses-tu, mon amour?
—Ah! monsieur Crevel, je pense au jour de ma première communion!
Étais-je belle! Étais-je pure! Étais-je sainte!... immaculée!...
ah! si quelqu’un était venu dire à ma mère:—«Votre
fille sera une traînée, elle trompera son mari. Un jour, un
commissaire de police la trouvera dans une petite maison, elle se
vendra à un Crevel pour trahir un Hulot, deux atroces vieillards...»
Pouah!... fi! Elle serait morte avant la fin de la phrase, tant elle
m’aimait, la pauvre femme!
—Calme-toi!
—Tu ne sais pas combien il faut aimer un homme pour imposer
silence à ces remords qui viennent vous pincer le cœur d’une
femme adultère. Je suis fâchée que Reine soit partie; elle t’aurait
dit que, ce matin, elle m’a trouvée les larmes aux yeux et priant
Dieu. Moi, voyez-vous, monsieur Crevel, je ne me moque point
de la religion. M’avez-vous jamais entendue dire un mot de mal à
ce sujet?...
Crevel fit un geste d’approbation.
—Je défends qu’on en parle devant moi... Je blague sur tout
ce qu’on voudra: les rois, la politique, la finance, tout ce qu’il y
a de sacré pour le monde, les juges, le mariage, l’amour, les
jeunes filles, les vieillards!... Mais l’Église... mais Dieu!... Oh! là,
moi, je m’arrête! Je sais bien que je fais mal, que je vous sacrifie
mon avenir... Et vous ne vous doutez pas de l’étendue de mon
amour!
Crevel joignit les mains.
—Ah! il faudrait pénétrer dans mon cœur, y mesurer l’étendue
de mes convictions pour savoir tout ce que je vous sacrifie!... Je
sens en moi l’étoffe d’une Madeleine. Aussi voyez de quel respect
j’entoure les prêtres! Comptez les présents que je fais à l’église!
Ma mère m’a élevée dans la foi catholique, et je comprends Dieu!
C’est à nous autres perverties qu’il parle le plus terriblement.
Valérie essuya deux larmes qui roulèrent sur ses joues. Crevel
fut épouvanté, madame Marneffe se leva, s’exalta.
—Calme-toi, ma louloutte!... tu m’effraies!
Madame Marneffe tomba sur ses genoux.
—Mon Dieu! je ne suis pas mauvaise! dit-elle en joignant les
mains. Daignez ramasser votre brebis égarée, frappez-la, meurtrissez-la,
pour la reprendre aux mains qui la font infâme et adultère,
elle se blottira joyeusement sur votre épaule! elle reviendra
tout heureuse au bercail!
Elle se leva, regarda Crevel, et Crevel eut peur des yeux blancs
de Valérie.
—Et puis, Crevel, sais-tu? Moi, j’ai peur, par moments... La
justice de Dieu s’exerce aussi bien dans ce bas monde que dans
l’autre. Qu’est-ce que je peux attendre de bon de Dieu? Sa vengeance
fond sur la coupable de toutes les manières, elle emprunte
tous les caractères du malheur. Tous les malheurs que ne
s’expliquent pas les imbéciles, sont des expiations. Voilà ce que
me disait ma mère à son lit de mort en me parlant de sa vieillesse.
Et si je te perdais!... ajouta-t-elle en saisissant Crevel par une
étreinte d’une sauvage énergie... Ah! j’en mourrais!
Madame Marneffe lâcha Crevel, s’agenouilla de nouveau devant
son fauteuil, joignit les mains (et dans quelle pose ravissante!), et
dit avec une incroyable onction la prière suivante:—Et vous,
sainte Valérie, ma bonne patronne, pourquoi ne visitez-vous pas
plus souvent le chevet de celle qui vous est confiée? Oh! venez ce
soir, comme vous êtes venue ce matin, m’inspirer de bonnes pensées,
et je quitterai le mauvais sentier, je renoncerai, comme
Madeleine, aux joies trompeuses, à l’éclat menteur du monde,
même à celui que j’aime tant!
—Ma louloutte! dit Crevel.
—Il n’y a plus de louloutte, monsieur! Elle se retourna fière
comme une femme vertueuse, et, les yeux humides de larmes, elle
se montra digne, froide, indifférente.—Laissez-moi, dit-elle en
repoussant Crevel. Quel est mon devoir?... d’être à mon mari.
Cet homme est mourant, et que fais-je? je le trompe au bord de
la tombe. Il croit votre fils à lui... Je vais lui dire la vérité, commencer
par acheter son pardon, avant de demander celui de Dieu.
Quittons-nous!... Adieu, monsieur Crevel!... reprit-elle debout
en tendant à Crevel une main glacée. Adieu, mon ami, nous ne
nous verrons plus que dans un monde meilleur... Vous m’avez dû
quelques plaisirs, bien criminels, maintenant je veux... oui, j’aurai
votre estime...
Crevel pleurait à chaudes larmes.
—Gros cornichon! s’écria-t-elle en poussant un infernal éclat
de rire, voilà la manière dont les femmes pieuses s’y prennent
pour vous tirer une carotte de deux cent mille francs! Et toi, qui
parles du maréchal de Richelieu, cet original de Lovelace, tu te
laisses prendre à ce ponsif-là! comme dit Steinbock. Je t’en arracherais
des deux cent mille francs, moi, si je voulais, grand
imbécile!... Garde donc ton argent! Si tu en as de trop, ce trop
m’appartient! Si tu donnes deux sous à cette femme respectable
qui fait de la piété parce qu’elle a cinquante-sept ans, nous ne
nous reverrons jamais, et tu la prendras pour maîtresse; tu me
reviendras le lendemain tout meurtri de ses caresses anguleuses et
soûl de ses larmes, de ses petits bonnets ginguets, de ses pleurnicheries
qui doivent faire de ses faveurs des averses!...
—Le fait est, dit Crevel, que deux cent mille francs, c’est de
l’argent.
—Elles ont bon appétit, les femmes pieuses!... ah! microscope!
elles vendent mieux leurs sermons que nous ne vendons ce
qu’il y a de plus rare et de plus certain sur la terre, le plaisir...
Et elles font des romans! Non... ah! je les connais, j’en ai vu
chez ma mère! Elles se croient tout permis pour l’église, pour...
Tiens, tu devrais être honteux, ma biche! toi, si peu donnant...
car tu ne m’as pas donné deux cent mille francs en tout, à moi!
—Ah! si, reprit Crevel, rien que le petit hôtel coûtera cela...
—Tu as donc alors quatre cent mille francs? dit-elle d’un air
rêveur.
—Non.
—Eh bien! monsieur, vous vouliez prêter à cette vieille horreur
les deux cent mille francs de mon hôtel? en voilà un crime
de lèse-louloutte!...
—Mais écoute-moi donc!
—Si tu donnais cet argent à quelque bête d’invention philanthropique,
tu passerais pour être un homme d’avenir, dit-elle en
s’animant, et je serais la première à te le conseiller, car tu as trop
d’innocence pour écrire de gros livres politiques qui vous font une
réputation; tu n’as pas assez de style pour tartiner des brochures;
tu pourrais te poser comme tous ceux qui sont dans ton cas, et
qui dorent de gloire leur nom en se mettant à la tête d’une chose
sociale, morale, nationale ou générale. On t’a volé la Bienfaisance,
elle est maintenant trop mal portée... Les petits repris de justice,
à qui l’on fait un sort meilleur que celui des pauvres diables
honnêtes, c’est usé. Je te voudrais voir inventer, pour deux cent
mille francs, une chose plus difficile, une chose vraiment utile.
On parlerait de toi, comme d’un petit manteau bleu, d’un
Montyon, et je serais fière de toi! Mais jeter deux cent mille francs
dans un bénitier, les prêter à une dévote abandonnée de son mari
par une raison quelconque, va! il y a toujours une raison (me
quitte-t-on, moi?), c’est une stupidité qui, dans notre époque, ne
peut germer que dans le crâne d’un ancien parfumeur! Cela sent
son comptoir. Tu n’oserais plus, deux jours après, te regarder
dans ton miroir! Va déposer ton prix à la caisse d’amortissement,
cours, car je ne te reçois plus sans le récépissé de la somme. Va!
et vite, et tôt!
Elle poussa Crevel par les épaules hors de sa chambre, en voyant
sur sa figure l’avarice refleurie. Quand la porte de l’appartement
se ferma, elle dit:—Voilà Lisbeth outre-vengée!... Quel dommage
qu’elle soit chez son vieux maréchal, aurions-nous ri! Ah!
la vieille veut m’ôter le pain de la bouche!... je vais te la secouer,
moi!
Obligé de prendre un appartement en harmonie avec la première
dignité militaire, le maréchal Hulot s’était logé dans un magnifique
hôtel, situé rue du Mont-Parnasse, où il se trouve deux
ou trois maisons princières. Quoiqu’il eût loué tout l’hôtel, il n’en
occupait que le rez-de-chaussée. Lorsque Lisbeth vint tenir la
maison, elle voulut aussitôt sous-louer le premier étage qui, disait-elle,
payerait toute la location, le comte serait alors logé pour
presque rien; mais le vieux soldat s’y refusa. Depuis quelques
mois, le maréchal était travaillé par de tristes pensées. Il avait
deviné la gêne de sa belle-sœur, il en soupçonnait les malheurs
sans en pénétrer la cause. Ce vieillard, d’une sérénité si joyeuse,
devenait taciturne, il pensait qu’un jour sa maison serait l’asile de
la baronne Hulot et de sa fille, et il leur réservait ce premier étage.
La médiocrité de fortune du comte de Forzheim était si connue,
que le ministre de la guerre, le prince de Wissembourg, avait
exigé de son vieux camarade qu’il acceptât une indemnité d’installation.
Hulot employa cette indemnité à meubler le rez-de-chaussée,
où tout était convenable, car il ne voulait pas, selon son expression,
du bâton de maréchal pour le porter à pied. L’hôtel ayant
appartenu sous l’Empire à un sénateur, les salons du rez-de-chaussée
avaient été établis avec une grande magnificence, tous
blanc et or, sculptés, et se trouvaient bien conservés. Le maréchal
y avait mis de beaux vieux meubles analogues. Il gardait sous la
remise une voiture, où sur les panneaux étaient peints les deux
bâtons en sautoir, et il louait des chevaux quand il devait aller in
fiocchi, soit au ministère, soit au château, dans une cérémonie
ou à quelque fête. Ayant pour domestique, depuis trente ans, un
ancien soldat âgé de soixante ans, dont la sœur était sa cuisinière,
il pouvait économiser une dizaine de mille francs qu’il joignait à
un petit trésor destiné à Hortense. Tous les jours le vieillard venait
à pied de la rue du Mont-Parnasse à la rue Plumet par le boulevard;
chaque invalide, en le voyant venir, ne manquait jamais à se
mettre en ligne, à le saluer, et le maréchal récompensait le vieux
soldat par un sourire.
—Qu’est-ce que c’est que celui-là pour qui vous vous alignez?
disait un jour un jeune ouvrier à un vieux capitaine des Invalides.—Je
vais te le dire, gamin, répondit l’officier. Le gamin se posa
comme un homme qui se résigne à écouter un bavard.—En 1809,
dit l’invalide, nous protégions le flanc de la Grande-Armée, commandée
par l’empereur, qui marchait sur Vienne. Nous arrivons à
un pont défendu par une triple batterie de canons étagés sur une
manière de rocher, trois redoutes l’une sur l’autre, et qui enfilaient
le pont. Nous étions sous les ordres du maréchal Masséna. Celui
que tu vois était alors colonel des grenadiers de la garde, et je
marchais avec... Nos colonnes occupaient un côté du fleuve, les
redoutes étaient de l’autre. On a trois fois attaqué le pont, et trois
fois on a boudé. «Qu’on aille chercher Hulot! a dit le maréchal,
il n’y a que lui et ses hommes qui puissent avaler ce morceau-là.»
Nous arrivons. Le dernier général qui se retirait de devant ce pont,
arrête Hulot sous le feu pour lui dire la manière de s’y prendre,
et il embarrassait le chemin.—«Il ne me faut pas de conseils,
mais de la place pour passer,» a dit tranquillement le général en
franchissant le pont en tête de sa colonne. Et puis, rrrran! une
décharge de trente canons sur nous.—Ah! nom d’un petit bonhomme!
s’écria l’ouvrier, ça a dû en faire de ces béquilles!—Si
tu avais entendu dire paisiblement ce mot-là, comme moi, petit,
tu saluerais cet homme jusqu’à terre! Ce n’est pas si connu que le
pont d’Arcole, c’est peut-être plus beau. Et nous sommes arrivés
avec Hulot à la course dans les batteries. Honneur à ceux qui y
sont restés! fit l’officier en ôtant son chapeau. Les Kaiserlicks ont
été étourdis du coup. Aussi l’Empereur a-t-il nommé comte le
vieux que tu vois; il nous a honorés tous dans notre chef, et ceux-ci
ont eu grandement raison de le faire maréchal.—Vive le maréchal!
dit l’ouvrier.—Oh! tu peux crier, va, le maréchal est sourd
à force d’avoir entendu le canon.
Cette anecdote peut donner la mesure du respect avec lequel les
invalides traitaient le maréchal Hulot, à qui ses opinions républicaines
invariables conciliaient les sympathies populaires dans tout
le quartier.
L’affliction, entrée dans cette âme si calme, si pure, si noble,
était un spectacle désolant. La baronne ne pouvait que mentir et
cacher à son beau-frère, avec l’adresse des femmes, toute l’affreuse
vérité. Pendant cette désastreuse matinée, le maréchal, qui dormait
peu comme tous les vieillards, avait obtenu de Lisbeth des
aveux sur la situation de son frère, en lui promettant de l’épouser
pour prix de son indiscrétion. Chacun comprendra le plaisir qu’eut
la vieille fille à se laisser arracher des confidences que, depuis son
entrée au logis, elle voulait faire à son futur; car elle consolidait
ainsi son mariage.
—Votre frère est incurable! criait Lisbeth dans la bonne oreille
du maréchal.
La voix forte et claire de la Lorraine lui permettait de causer
avec le vieillard. Elle fatiguait ses poumons, tant elle tenait à démontrer
à son futur qu’il ne serait jamais sourd avec elle.
—Il a eu trois maîtresses, disait le vieillard, et il avait une
Adeline! Pauvre Adeline!...
—Si vous voulez m’écouter, cria Lisbeth, vous profiterez de
votre influence auprès du prince de Wissembourg pour obtenir à
ma cousine une place honorable; elle en aura besoin, car le traitement
du baron est engagé pour trois ans.
—Je vais aller au Ministère, répondit-il, voir le maréchal, savoir
ce qu’il pense de mon frère, et lui demander son active protection
pour ma sœur. Trouvez une place digne d’elle...
—Les dames de charité de Paris ont formé des associations de
bienfaisance d’accord avec l’archevêque; elles ont besoin d’inspectrices
honorablement rétribuées, employées à reconnaître les vrais
besoins. De telles fonctions conviendraient à ma chère Adeline, elles
seraient selon son cœur.
—Envoyez demander les chevaux! dit le maréchal, je vais m’habiller.
J’irai, s’il le faut, à Neuilly!
—Comme il l’aime! Je la trouverai donc toujours, et partout,
dit la Lorraine.
Lisbeth trônait déjà dans la maison, mais loin des regards du
maréchal. Elle avait imprimé la crainte aux trois serviteurs. Elle
s’était donné une femme de chambre et déployait son activité de
vieille fille en se faisant rendre compte de tout, examinant tout, et
cherchant, en toute chose, le bien-être de son cher maréchal.
Aussi républicaine que son futur, Lisbeth lui plaisait beaucoup par
ses côtés démocratiques, elle le flattait d’ailleurs avec une habileté
prodigieuse; et, depuis deux semaines, le maréchal, qui vivait
mieux, qui se trouvait soigné comme l’est un enfant par sa mère,
avait fini par apercevoir en Lisbeth une partie de son rêve.
—Mon cher maréchal! cria-t-elle en l’accompagnant au perron,
levez les glaces, ne vous mettez pas entre deux airs, faites cela pour
moi!...
Le maréchal, ce vieux garçon, qui n’avait jamais été dorloté,
partit en souriant à Lisbeth, quoiqu’il eût le cœur navré.
En ce moment même, le baron Hulot quittait les bureaux de la
Guerre et se rendait au cabinet du maréchal, prince de Wissembourg,
qui l’avait fait demander. Quoiqu’il n’y eût rien d’extraordinaire
à ce que le ministre mandât un de ses Directeurs généraux,
la conscience de Hulot était si malade, qu’il trouva je ne sais
quoi de sinistre et de froid dans la figure de Mitouflet.
—Mitouflet, comment va le prince? demanda-t-il en fermant
son cabinet et rejoignant l’huissier qui s’en allait en avant.
—Il doit avoir une dent contre vous, monsieur le baron, répondit
l’huissier, car sa voix, son regard, sa figure sont à l’orage...
Hulot devint blême et garda le silence, il traversa l’antichambre,
les salons, et arriva, les pulsations du cœur troublées, à la porte
du cabinet. Le maréchal, alors âgé de soixante et dix ans, les cheveux
entièrement blancs, la figure tannée comme celle des vieillards
de cet âge, se recommandait par un front d’une ampleur telle, que
l’imagination y voyait un champ de bataille. Sous cette coupole
grise, chargée de neige, brillaient, assombris par la saillie très-prononcée
des deux arcades sourcilières, des yeux d’un bleu napoléonien,
ordinairement tristes, pleins de pensées amères et de regrets.
Ce rival de Bernadotte avait espéré se reposer sur un trône.
Mais ces yeux devenaient deux formidables éclairs lorsqu’un grand
sentiment s’y peignait. La voix, presque toujours caverneuse, jetait
alors des éclats stridents. En colère, le prince redevenait soldat, il
parlait le langage du sous-lieutenant Cottin, il ne ménageait plus
rien. Hulot d’Ervy aperçut ce vieux lion, les cheveux épars comme
une crinière, debout à la cheminée, les sourcils contractés, le dos
appuyé au chambranle et les yeux distraits en apparence.
—Me voici à l’ordre, mon prince! dit Hulot gracieusement et
d’un air dégagé.
Le maréchal regarda fixement le directeur sans mot dire pendant
tout le temps qu’il mit à venir du seuil de la porte à quelques
pas de lui. Ce regard de plomb fut comme le regard de Dieu,
Hulot ne le supporta pas, il baissa les yeux d’un air confus.—Il
sait tout, pensa-t-il.
—Votre conscience ne vous dit-elle rien? demanda le maréchal
de sa voix sourde et grave.
—Elle me dit, mon prince, que j’ai probablement tort de faire,
sans vous en parler, des razzias en Algérie. A mon âge et avec mes
goûts, après quarante-cinq ans de services, je suis sans fortune.
Vous connaissez les principes des quatre cents élus de la France.
Ces messieurs envient toutes les positions, ils ont rogné le traitement
des ministres, c’est tout dire!... allez donc leur demander
de l’argent pour un vieux serviteur!... Qu’attendre de gens qui
payent aussi mal qu’elle l’est la magistrature? qui donnent trente
sous par jour aux ouvriers du port de Toulon, quand il y a impossibilité
matérielle d’y vivre à moins de quarante sous pour une famille?
qui ne réfléchissent pas à l’atrocité des traitements d’employés
à six cents, à mille et à douze cents francs dans Paris, et
qui pour eux veulent nos places quand les appointements sont de
quarante mille francs?... enfin, qui refusent à la Couronne un bien
de la Couronne confisqué en 1830 à la Couronne, et un acquêt
fait des deniers de Louis XVI encore! quand on le leur demandait
pour un prince pauvre!... Si vous n’aviez pas de fortune, on vous
laisserait très-bien, mon prince, comme mon frère, avec votre
traitement tout sec, sans se souvenir que vous avez sauvé la Grande-Armée,
avec moi, dans les plaines marécageuses de la Pologne.
—Vous avez volé l’État, vous vous êtes mis dans le cas d’aller
en Cour d’Assises, dit le maréchal, comme ce caissier du Trésor,
et vous prenez cela, monsieur, avec cette légèreté?...
—Quelle différence, monseigneur! s’écria le baron Hulot. Ai-je
plongé les mains dans une caisse qui m’était confiée?...
—Quand on commet de pareilles infamies, dit le maréchal, on
est deux fois coupable, dans votre position, de faire les choses avec
maladresse. Vous avez compromis ignoblement notre haute administration,
qui jusqu’à présent est la plus pure de l’Europe!... Et
cela, monsieur, pour deux cent mille francs et pour une gueuse!...
dit le maréchal d’une voix terrible. Vous êtes Conseiller-d’État, et
l’on punit de mort le simple soldat qui vend les effets du régiment.
Voici ce que m’a dit un jour le colonel Pourin, du deuxième lanciers.
A Saverne, un de ses hommes aimait une petite Alsacienne
qui désirait un châle; la drôlesse fit tant, que ce pauvre diable de
lancier, qui devait être promu maréchal-des-logis-chef, après vingt
ans de services, l’honneur du régiment, a vendu, pour donner ce
châle, des effets de sa compagnie. Savez-vous ce qu’il a fait, le
lancier, baron d’Ervy? il a mangé les vitres d’une fenêtre après les
avoir pilées, et il est mort de maladie, en onze heures, à l’hôpital...
Tâchez, vous, de mourir d’une apoplexie pour que nous puissions
vous sauver l’honneur...
Le baron regarda le vieux guerrier d’un œil hagard, et le maréchal,
voyant cette expression qui révélait un lâche, eut quelque
rougeur aux joues, ses yeux s’allumèrent.
—M’abandonneriez-vous?... dit Hulot en balbutiant.
En ce moment, le maréchal Hulot, ayant appris que son frère et
le ministre étaient seuls, se permit d’entrer; et il alla, comme les
sourds, droit au prince.
—Oh! cria le héros de la campagne de Pologne, je sais ce que
tu viens faire, mon vieux camarade!... Mais tout est inutile...
—Inutile?... répéta le maréchal Hulot qui n’entendit que ce
mot.
—Oui, tu viens me parler pour ton frère; mais sais-tu ce qu’est
ton frère?...
—Mon frère?... demanda le sourd.
—Eh bien! cria le maréchal, c’est un j... f..... indigne de toi!...
Et la colère du maréchal lui fit jeter par les yeux ces regards fulgurants
qui, semblables à ceux de Napoléon, brisaient les volontés
et les cerveaux.
—Tu en as menti, Cottin! répliqua le maréchal Hulot devenu
blême. Jette ton bâton comme je jette le mien!... je suis à tes
ordres.
Le prince alla droit à son vieux camarade, le regarda fixement,
et lui dit dans l’oreille en lui serrant la main:—Es-tu un homme?
—Tu le verras...
—Eh bien! tiens-toi ferme! il s’agit de porter le plus grand
malheur qui pût t’arriver.
Le prince se retourna, prit sur sa table un dossier, le mit entre
les mains du maréchal Hulot en lui criant:—Lis!
Le comte de Forzheim lut la lettre suivante, qui se trouvait sur
le dossier.
A Son Excellence le président du conseil.
(CONFIDENTIELLE.)
Alger, le...
«Mon cher prince, nous avons sur les bras une bien mauvaise
affaire, comme vous le verrez par la procédure que je vous
envoie.
»En résumé, le baron Hulot d’Ervy a envoyé dans la province
d’O... un de ses oncles pour tripoter sur les grains et sur les
fourrages, en lui donnant pour complice un garde-magasin. Ce
garde-magasin a fait des aveux pour se rendre intéressant, et a
fini par s’évader. Le procureur du roi a mené rudement l’affaire,
en ne voyant que deux subalternes en cause; mais Johann Fischer,
oncle de votre Directeur général, se voyant sur le point
d’être traduit en cour d’assises, s’est poignardé dans sa prison
avec un clou.
»Tout aurait été fini là, si ce digne et honnête homme, trompé
vraisemblablement et par son complice et par son neveu, ne s’était
pas avisé d’écrire au baron Hulot. Cette lettre, saisie par le
parquet, a tellement étonné le procureur du roi qu’il est venu
me voir. Ce serait un coup si terrible que l’arrestation et la mise
en accusation d’un Conseiller-d’État, d’un Directeur général qui
compte tant de bons et loyaux services, car il nous a sauvés tous
après la Bérésina en réorganisant l’administration, que je me suis
fait communiquer les pièces.
»Faut-il que l’affaire suive son cours? faut-il, le principal coupable
visible étant mort, étouffer ce procès en faisant condamner
le garde-magasin par contumace?
»Le procureur général consent à ce que les pièces vous soient
transmises; et le baron d’Ervy étant domicilié à Paris, le procès
sera du ressort de votre Cour royale. Nous avons trouvé ce moyen,
assez louche, de nous débarrasser momentanément de la difficulté.
»Seulement, mon cher maréchal, prenez un parti promptement.
On parle déjà beaucoup trop de cette déplorable affaire qui nous
ferait autant de mal qu’elle en causera, si la complicité du grand
coupable, qui n’est encore connue que du procureur de roi, du
juge d’instruction, du procureur général et de moi, venait à s’ébruiter.»
Là, ce papier tomba des mains du maréchal Hulot, il regarda
son frère, il vit qu’il était inutile de compulser le dossier; mais il
chercha la lettre de Johann Fischer, et la lui tendit après l’avoir lue
en deux regards.
«De la prison d’O...
»Mon neveu, quand vous lirez cette lettre, je n’existerai plus.
»Soyez tranquille, on ne trouvera pas de preuves contre vous.
Moi, mort, votre jésuite de Chardin en fuite, le procès s’arrêtera.
La figure de notre Adeline, si heureuse par vous, m’a rendu
la mort très-douce. Vous n’avez plus besoin d’envoyer les deux
cent mille francs. Adieu.
»Cette lettre vous sera remise par un détenu sur qui je crois
pouvoir compter.
»Johann Fischer.»
—Je vous demande pardon, dit avec une touchante fierté le maréchal
Hulot au prince de Wissembourg.
—Allons, tutoie-moi toujours, Hulot! répliqua le ministre en
serrant la main de son vieil ami.—Le pauvre lancier n’a tué que
lui, dit-il en foudroyant Hulot d’Ervy d’un regard.
—Combien avez-vous pris? dit sévèrement le comte de Forzheim
à son frère.
—Deux cent mille francs.
—Mon cher ami, dit le comte en s’adressant au ministre, vous
aurez les deux cent mille francs sous quarante-huit heures. On ne
pourra jamais dire qu’un homme portant le nom de Hulot a fait
tort d’un denier à la chose publique...
—Quel enfantillage! dit le maréchal. Je sais où sont les deux
cent mille francs et je vais les faire restituer. Donnez vos démissions
et demandez votre retraite! reprit-il en faisant voler une
double feuille de papier tellière jusqu’à l’endroit où s’était assis à
la table le Conseiller-d’État dont les jambes flageolaient. Ce serait
une honte pour nous tous que votre procès; aussi ai-je obtenu du
conseil des ministres la liberté d’agir comme je le fais. Puisque vous
acceptez la vie sans l’honneur, sans mon estime, une vie dégradée,
vous aurez la retraite qui vous est due. Seulement faites-vous bien
oublier.
Le maréchal sonna.
—L’employé Marneffe est-il là?
—Oui, monseigneur, dit l’huissier.
—Qu’il entre.
—Vous, s’écria le ministre en voyant Marneffe, et votre femme,
vous avez sciemment ruiné le baron d’Ervy que voici.
—Monsieur le ministre, je vous demande pardon, nous sommes
très-pauvres, je n’ai que ma place pour vivre, et j’ai deux enfants,
dont le petit dernier aura été mis dans ma famille par monsieur le
baron.
—Quelle figure de coquin! dit le prince en montrant Marneffe
au maréchal Hulot. Trêve de discours à la Sganarelle, reprit-il, vous
rendrez deux cent mille francs, ou vous irez en Algérie.
—Mais, monsieur le ministre, vous ne connaissez pas ma
femme, elle a tout mangé. Monsieur le baron invitait tous les jours
six personnes à dîner... On dépensait chez moi cinquante mille
francs par an.
—Retirez-vous, dit le ministre de la voix formidable qui sonnait
la charge au fort des batailles, vous recevrez avis de votre
changement dans deux heures... allez.
—Je préfère donner ma démission, dit insolemment Marneffe;
car c’est trop d’être ce que je suis, et battu; je ne serais pas content,
moi!
Et il sortit.
—Quel impudent drôle, dit le prince.
Le maréchal Hulot, qui pendant cette scène était resté debout,
immobile, pâle comme un cadavre, examinant son frère à la dérobée,
alla prendre la main du prince et lui répéta:—Dans quarante-huit
heures le tort matériel sera réparé; mais l’honneur!
Adieu, maréchal! c’est le dernier coup qui tue... Oui, j’en mourrai,
lui dit-il à l’oreille.
—Pourquoi diantre es-tu venu ce matin? répondit le prince ému.
—Je venais pour sa femme, répliqua le comte en montrant
Hector; elle est sans pain! surtout maintenant.
—Il a sa retraite!
—Elle est engagée!
—Il faut avoir le diable au corps! dit le prince en haussant les
épaules. Quel philtre vous font donc avaler ces femmes-là pour
vous ôter l’esprit? demanda-t-il à Hulot d’Hervy. Comment pouviez-vous,
vous qui connaissez la minutieuse exactitude avec laquelle
l’administration française écrit tout, verbalise sur tout,
consomme des rames de papier pour constater l’entrée et la sortie
de quelques centimes, vous qui déploriez qu’il fallût des centaines
de signatures pour des riens, pour libérer un soldat, pour acheter
des étrilles, comment pouviez-vous donc espérer de cacher un vol
pendant long-temps? Et les journaux! et les envieux! et les gens
qui voudraient voler! Ces femmes-là vous ôtent donc le bon sens?
elles vous mettent donc des coquilles de noix sur les yeux? ou vous
êtes donc fait autrement que nous autres? Il fallait quitter l’Administration
du moment où vous n’étiez plus un homme, mais un
tempérament! Si vous avez joint tant de sottises à votre crime,
vous finirez... je ne veux pas vous dire où.....
—Promets-moi de t’occuper d’elle, Cottin?... demanda le comte
de Forzheim qui n’entendait rien et qui ne pensait qu’à sa belle-sœur.
—Sois tranquille! dit le ministre.
—Eh bien! merci, et adieu!—Venez, monsieur! dit-il à
son frère.
Le prince regarda d’un œil en apparence calme les deux frères,
si différents d’attitude, de conformation et de caractère, le brave
et le lâche, le voluptueux et le rigide, l’honnête et le concussionnaire,
et il se dit:—Ce lâche ne saura pas mourir! et mon
pauvre Hulot, si probe, a la mort dans son sac, lui! Il s’assit dans
son fauteuil et reprit la lecture des dépêches d’Afrique par un
mouvement qui peignait à la fois le sang-froid du capitaine et la
pitié profonde que donne le spectacle des champs de bataille! car
il n’y a rien de plus humain en réalité que les militaires, si rudes
en apparence, et à qui l’habitude de la guerre communique cet
absolu glacial, si nécessaire sur les champs de bataille.
Le lendemain, quelques journaux contenaient, sous des rubriques
différentes, ces différents articles:
M. le baron Hulot d’Ervy vient de demander sa retraite. Les
désordres de la comptabilité de l’administration algérienne qui ont
été signalés par la mort et par la fuite de deux employés ont influé
sur la détermination prise par ce haut fonctionnaire. En apprenant
les fautes commises par des employés, en qui malheureusement il
avait placé sa confiance, M. le baron Hulot a éprouvé dans le cabinet
même du ministre une attaque de paralysie.
M. Hulot d’Ervy, frère du maréchal, compte quarante-cinq ans
de services. Cette résolution, vainement combattue, a été vue avec
regret par tous ceux qui connaissent M. Hulot, dont les qualités
privées égalent les talents administratifs. Personne n’a oublié le
dévouement de l’ordonnateur en chef de la garde impériale à Varsovie,
ni l’activité merveilleuse avec laquelle il a su organiser les
différents services de l’armée improvisée en 1815 par Napoléon.
C’est encore une des gloires de l’époque impériale qui va quitter
la scène. Depuis 1830, M. le baron Hulot n’a cessé d’être une des
lumières nécessaires au Conseil-d’État et au ministère de la guerre.
Alger.—L’affaire dite des fourrages, à laquelle quelques
journaux ont donné des proportions ridicules, est terminée par
la mort du principal coupable. Le sieur Johann Wisch s’est tué
dans sa prison et son complice est en fuite; mais il sera jugé par
contumace.
Wisch, ancien fournisseur des armées, était un honnête homme,
très-estimé, qui n’a pas supporté l’idée d’avoir été la dupe du sieur
Chardin, le garde-magasin en fuite.
Et aux faits-Paris, on lisait ceci:
«M. le maréchal ministre de la guerre, pour éviter à l’avenir
tout désordre, a résolu de créer un bureau des subsistances en
Afrique. On désigne un chef de bureau, M. Marneffe, comme devant
être chargé de cette organisation.»
La succession du baron Hulot excite toutes les ambitions. Cette
direction est, dit-on, promise à M. le comte Martial de La Roche-Hugon,
député, beau-frère de M. le comte de Rastignac. M. Massol,
maître des requêtes, serait nommé Conseiller-d’État, et M. Claude
Vignon maître des requêtes.
De toutes les espèces de canards, la plus dangereuse pour les
journaux de l’Opposition, c’est le canard officiel. Quelque rusés
que soient les journalistes, ils sont parfois les dupes volontaires ou
involontaires de l’habileté de ceux d’entre eux qui, de la Presse,
ont passé, comme Claude Vignon, dans les hautes régions du Pouvoir.
Le journal ne peut être vaincu que par le journaliste. Aussi
doit-on se dire, en travestissant Voltaire:
Le fait-Paris n’est pas ce qu’un vain peuple pense.
Le maréchal Hulot ramena son frère, qui se tint sur le devant
de la voiture, en laissant respectueusement son aîné dans le fond.
Les deux frères n’échangèrent pas une parole. Hector était anéanti.
Le maréchal resta concentré, comme un homme qui rassemble ses
forces et qui les bande pour soutenir un poids écrasant. Rentré
dans son hôtel, il amena, sans dire un mot et par des gestes impératifs,
son frère dans son cabinet. Le comte avait reçu de l’empereur
Napoléon une magnifique paire de pistolets de la manufacture
de Versailles; il tira la boîte, sur laquelle était gravée l’inscription:
Donnée par l’Empereur Napoléon au général Hulot, du
secrétaire où il la mettait, et la montrant à son frère, il lui dit:—Voilà
ton médecin.
Lisbeth, qui regardait par la porte entrebâillée, courut à la
voiture, et donna l’ordre d’aller au grand trot rue Plumet. En
vingt minutes à peu près, elle amena la baronne instruite de la menace
du maréchal à son frère.
Le comte, sans regarder son frère, sonna pour demander son
factotum, le vieux soldat qui le servait depuis trente ans.
—Beaupied, lui dit-il, amène-moi mon notaire, le comte Steinbock,
ma nièce Hortense et l’agent de change du Trésor. Il est dix
heures et demie, il me faut tout ce monde à midi. Prends des voitures...
Et va plus vite que ça!... dit-il en retrouvant une locution
républicaine qu’il avait souvent à la bouche jadis. Et il fit la
moue terrible qui rendait ses soldats attentifs quand il examinait
les genêts de la Bretagne en 1799. (Voir Les Chouans[*].)
[*] Disponible dans le volume XIII de cette collection,
https://www.gutenberg.org/ebooks/71022 (Note de transcription.)
—Vous serez obéi, maréchal, dit Beaupied en mettant le revers
de sa main à son front.
Sans s’occuper de son frère, le vieillard revint dans son cabinet,
prit une clef cachée dans un secrétaire, et ouvrit une cassette en
malachite plaquée sur acier, présent de l’empereur Alexandre. Par
ordre de l’empereur Napoléon, il était venu rendre à l’empereur
russe des effets particuliers pris à la bataille de Dresde, et contre
lesquels Napoléon espérait obtenir Vandamme. Le Czar récompensa
magnifiquement le général Hulot en lui donnant cette cassette, et
lui dit qu’il espérait pouvoir un jour avoir la même courtoisie
pour l’empereur des Français; mais il garda Vandamme. Les armes
impériales de Russie étaient en or sur le couvercle de cette boîte
garnie tout en or. Le maréchal compta les billets de banque et l’or
qui s’y trouvaient; il possédait cent cinquante-deux mille francs!
Il laissa échapper un mouvement de satisfaction. En ce moment,
madame Hulot entra dans un état à attendrir des juges politiques.
Elle se jeta sur Hector, en regardant la boîte de pistolets, et le
maréchal, alternativement, d’un air fou.
—Qu’avez-vous contre votre frère? Que vous a fait mon mari?
dit-elle d’une voix si vibrante que le maréchal l’entendit.
—Il nous a déshonorés tous! répondit le vieux soldat de la
République qui rouvrit par cet effort une de ses blessures. Il a
volé l’État! Il m’a rendu mon nom odieux; il me fait souhaiter de
mourir, il m’a tué... Je n’ai de force que pour accomplir la restitution!...
J’ai été humilié devant le Condé de la République, devant
l’homme que j’estime le plus, et à qui j’ai donné injustement
un démenti, le prince de Wissembourg!... Est-ce rien, cela?
Voilà son compte avec la Patrie!
Il essuya une larme.
—A sa famille maintenant! reprit-il. Il vous arrache le pain que
je vous gardais, le fruit de trente ans d’économies, le trésor de
privations du vieux soldat! Voilà ce que je vous destinais! dit-il en
montrant les billets de banque. Il a tué son oncle Fischer, noble
et digne enfant de l’Alsace, qui n’a pas, comme lui, pu soutenir
l’idée d’une tache à son nom de paysan. Enfin, Dieu, par une clémence
adorable, lui avait permis de choisir un ange entre toutes
les femmes! il a eu le bonheur inouï de prendre pour épouse une
Adeline! et il l’a trahie, il l’a abreuvée de chagrins, il l’a quittée
pour des catins, pour des gourgandines, pour des sauteuses, des
actrices, des Cadine, des Josépha, des Marneffe... Et voilà l’homme
de qui j’ai fait mon enfant, mon orgueil... Va, malheureux, si tu
acceptes la vie infâme que tu t’es faite, sors! Moi! je n’ai pas la
force de maudire un frère que j’ai tant aimé; je suis aussi faible
pour lui que vous l’êtes, Adeline; mais qu’il ne reparaisse plus devant
moi. Je lui défends d’assister à mon convoi, de suivre mon
cercueil. Qu’il ait la pudeur du crime, s’il n’en a pas le remords...
Le maréchal, devenu blême, se laissa tomber sur le divan de son
cabinet, épuisé par ces solennelles paroles. Et, pour la première
fois de sa vie peut-être, deux larmes roulèrent de ses yeux et sillonnèrent
ses joues.
—Mon pauvre oncle Fischer! s’écria Lisbeth qui se mit un
mouchoir sur les yeux.
—Mon frère! dit Adeline en venant s’agenouiller devant le maréchal,
vivez pour moi! Aidez-moi dans l’œuvre que j’entreprendrai
de réconcilier Hector avec la vie, de lui faire racheter ses
fautes!...
—Lui! dit le maréchal, s’il vit, il n’est pas au bout de ses crimes!
Un homme qui a méconnu une Adeline, et qui a éteint en
lui les sentiments du vrai républicain, cet amour du Pays, de la
Famille et du Pauvre que je m’efforçais de lui inculquer, cet
homme est un monstre, un pourceau... Emmenez-le, si vous l’aimez
encore, car je sens en moi une voix qui me crie de charger
mes pistolets et de lui faire sauter la cervelle! En le tuant, je vous
sauverais tous, et je le sauverais de lui-même.
Le vieux maréchal se leva par un mouvement si redoutable, que
la pauvre Adeline s’écria:—Viens, Hector! Elle saisit son mari,
l’emmena, quitta la maison, entraînant le baron, si défait, qu’elle
fut obligée de le mettre en voiture pour le transporter rue Plumet,
où il prit le lit. Cet homme, quasi-dissous, y resta plusieurs jours,
refusant toute nourriture sans dire un mot. Adeline obtenait à
force de larmes qu’il avalât des bouillons; elle le gardait, assise à
son chevet, et ne sentant plus, de tous les sentiments qui naguère
lui remplissaient le cœur, qu’une pitié profonde.
A midi et demi, Lisbeth introduisit dans le cabinet de son
cher maréchal, qu’elle ne quittait pas, tant elle fut effrayée
des changements qui s’opéraient en lui, le notaire et le comte
Steinbock.
—Monsieur le comte, dit le maréchal, je vous prie de signer
l’autorisation nécessaire à ma nièce, votre femme, pour vendre une
inscription de rentes dont elle ne possède encore que la nue propriété.
Mademoiselle Fischer, vous acquiescerez à cette vente en
abandonnant votre usufruit.
—Oui, cher comte, dit Lisbeth sans hésiter.
—Bien, ma chère, répondit le vieux soldat. J’espère vivre assez
pour vous récompenser. Je ne doutais pas de vous: vous êtes une
vraie républicaine, une fille du peuple.
Il prit la main de la vieille fille et y mit un baiser.
—Monsieur Hannequin, dit-il au notaire, faites l’acte nécessaire
sous forme de procuration, que je l’aie d’ici à deux heures, afin
de pouvoir vendre la rente à la Bourse d’aujourd’hui. Ma nièce, la
comtesse, a le titre; elle va venir, elle signera l’acte quand vous
l’apporterez, ainsi que mademoiselle. Monsieur le comte vous accompagnera
chez vous pour vous donner sa signature.
L’artiste, sur un signe de Lisbeth, salua respectueusement le
maréchal et sortit.
Le lendemain, à dix heures du matin, le comte de Forzheim se
fit annoncer chez le prince de Wissembourg et fut aussitôt admis.
—Eh bien! mon cher Hulot, dit le maréchal Cottin en présentant
les journaux à son vieil ami, nous avons, vous le voyez, sauvé
les apparences... Lisez.
Le maréchal Hulot posa les journaux sur le bureau de son vieux
camarade et lui tendit deux cent mille francs.
—Voici ce que mon frère a pris à l’État, dit-il.
—Quelle folie! s’écria le ministre. Il nous est impossible, ajouta-t-il
en prenant le cornet que lui présenta le maréchal et lui parlant
dans l’oreille, d’opérer cette restitution. Nous serions obligés d’avouer
les concussions de votre frère, et nous avons tout fait pour
les cacher...
—Faites-en ce que vous voudrez; mais je ne veux pas qu’il y ait
dans la fortune de la famille Hulot un liard de volé dans les deniers
de l’État, dit le comte.
—Je prendrai les ordres du roi à ce sujet. N’en parlons plus,
répondit le ministre en reconnaissant l’impossibilité de vaincre le
sublime entêtement du vieillard.
—Adieu, Cottin, dit le vieillard en prenant la main du prince
de Wissembourg, je me sens l’âme gelée... Puis, après avoir fait
un pas, il se retourna, regarda le prince qu’il vit ému fortement,
il ouvrit les bras pour l’y serrer, et le prince embrassa le maréchal.—Il
me semble que je dis adieu, dit-il, à toute la Grande-Armée
en ta personne...
—Adieu donc, mon bon et vieux camarade! dit le ministre.
—Oui, adieu, car je vais où sont tous ceux de nos soldats que
nous avons pleurés...
En ce moment, Claude Vignon entra. Les deux vieux débris des
phalanges napoléoniennes se saluèrent gravement en faisant disparaître
toute trace d’émotion.
—Vous avez dû, mon prince, être content des journaux? dit le
futur maître des requêtes. J’ai manœuvré de manière à faire croire
aux feuilles de l’Opposition qu’elles publiaient nos secrets...
—Malheureusement, tout est inutile, répliqua le ministre qui
regarda le maréchal s’en allant par le salon. Je viens de dire un dernier
adieu qui m’a fait bien du mal. Le maréchal Hulot n’a pas trois
jours à vivre, je l’ai bien vu d’ailleurs, hier. Cet homme, une de
ces probités divines, un soldat respecté par les boulets malgré sa bravoure...
tenez... là, sur ce fauteuil!... a reçu le coup mortel, et de
ma main, par un papier!... Sonnez et demandez ma voiture. Je
vais à Neuilly, dit-il en serrant les deux cent mille francs dans son
portefeuille ministériel.
Malgré les soins de Lisbeth, trois jours après, le maréchal Hulot
était mort. De tels hommes sont l’honneur des partis qu’ils ont embrassés.
Pour les républicains, le maréchal était l’idéal du patriotisme;
aussi se trouvèrent-ils tous à son convoi, qui fut suivi d’une
foule immense. L’Armée, l’Administration, la Cour, le Peuple,
tout le monde vint rendre hommage à cette haute vertu, à cette
intacte probité, à cette gloire si pure. N’a pas, qui veut, le peuple
à son convoi. Ces obsèques furent marquées par un de ces témoignages
pleins de délicatesse, de bon goût et de cœur, qui, de
loin en loin, rappellent les mérites et la gloire de la Noblesse française.
Derrière le cercueil du maréchal on vit le vieux marquis de
Montauran, le frère de celui qui, dans la levée de boucliers des
Chouans en 1799, avait été l’adversaire et l’adversaire malheureux
de Hulot. Le marquis, en mourant sous les balles des Bleus, avait
confié les intérêts de son jeune frère au soldat de la République.
(Voir les Chouans.) Hulot avait si bien accepté le testament
verbal du noble, qu’il réussit à sauver les biens de ce jeune
homme, alors émigré. Ainsi, l’hommage de la vieille noblesse française
ne manqua pas au soldat qui, neuf ans auparavant, avait vaincu
Madame.
Cette mort, arrivée quatre jours avant la dernière publication
de son mariage, fut pour Lisbeth le coup de foudre qui brûle la
moisson engrangée avec la grange. La Lorraine, comme il arrive
souvent, avait trop réussi. Le maréchal était mort des coups portés
à cette famille, par elle et par madame Marneffe. La haine de la
vieille fille, qui semblait assouvie par le succès, s’accrut de toutes
ses espérances trompées. Lisbeth alla pleurer de rage chez madame
Marneffe; car elle fut sans domicile, le maréchal ayant subordonné
la durée de son bail à celle de sa vie. Crevel, pour consoler l’amie
de sa Valérie, en prit les économies, les doubla largement, et plaça
ce capital en cinq pour cent, en lui donnant l’usufruit et mettant
la propriété an nom de Célestine. Grâce à cette opération, Lisbeth
posséda deux mille francs de rentes viagères. On trouva, lors de
l’inventaire, un mot du maréchal à sa belle-sœur, à sa nièce Hortense,
et à son neveu Victorin, qui les chargeait de payer, à eux
trois, douze cents francs de rentes viagères à celle qui devait être
sa femme, mademoiselle Lisbeth Fischer.
Adeline, voyant le baron entre la vie et la mort, réussit à
lui cacher pendant quelques jours le décès du maréchal; mais Lisbeth
vint en deuil, et la fatale vérité lui fut révélée onze jours après
les funérailles. Ce coup terrible rendit de l’énergie au malade, il se
leva, trouva toute sa famille réunie au salon, habillée en noir, et
elle devint silencieuse à son aspect. En quinze jours, Hulot, devenu
maigre comme un spectre, offrit à sa famille une ombre de lui-même.
—Il faut prendre un parti, dit-il d’une voix éteinte en s’asseyant
sur un fauteuil et regardant cette réunion où manquaient Crevel
et Steinbock.
—Nous ne pouvons plus rester ici, faisait observer Hortense au
moment où son père se montra, le loyer est trop cher...
—Quant à la question du logement, dit Victorin en rompant ce
pénible silence, j’offre à ma mère...
En entendant ces mots, qui semblaient l’exclure, le baron releva
sa tête inclinée vers le tapis où il contemplait les fleurs sans les voir,
et jeta sur l’avocat un déplorable regard. Les droits du père sont
toujours si sacrés, même lorsqu’il est infâme et dépouillé d’honneur,
que Victorin s’arrêta.
—A votre mère... reprit le baron. Vous avez raison, mon fils!
—L’appartement au-dessus du nôtre, dans notre pavillon, dit
Célestine achevant la phrase de son mari.
—Je vous gêne, mes enfants?... dit le baron avec la douceur
des gens qui se sont condamnés eux-mêmes. Oh! soyez sans inquiétude
pour l’avenir, vous n’aurez plus à vous plaindre de votre
père, et vous ne le reverrez qu’au moment où vous n’aurez plus à
rougir de lui.
Il alla prendre Hortense et la baisa au front. Il ouvrit ses bras à
son fils qui s’y jeta désespérément en devinant les intentions de son
père. Le baron fit un signe à Lisbeth, qui vint, et il l’embrassa au
front. Puis, il se retira dans sa chambre où Adeline, dont l’inquiétude
était poignante, le suivit.
—Mon frère avait raison, Adeline, lui dit-il en la prenant par
la main. Je suis indigne de la vie de famille. Je n’ai pas osé bénir
autrement que dans mon cœur mes pauvres enfants, dont la conduite
a été sublime; dis-leur que je n’ai pu que les embrasser; car,
d’un homme infâme, d’un père qui devient l’assassin, le fléau de
la famille au lieu d’en être le protecteur et la gloire, une bénédiction
pourrait être funeste; mais je les bénirai de loin, tous les jours.
Quant à toi, Dieu seul, car il est tout-puissant, peut te donner des
récompenses proportionnées à tes mérites!... Je te demande pardon,
dit-il en s’agenouillant devant sa femme, lui prenant les mains et
les mouillant de larmes.
—Hector! Hector! tes fautes sont grandes; mais la miséricorde
divine est infinie, et tu peux tout réparer en restant avec moi...
Relève-toi dans des sentiments chrétiens, mon ami... Je suis ta
femme et non ton juge. Je suis ta chose, fais de moi tout ce que tu
voudras, mène-moi où tu iras, je me sens la force de te consoler,
de te rendre la vie supportable, à force d’amour, de soins et de
respect!... Nos enfants sont établis, ils n’ont plus besoin de moi.
Laisse-moi tâcher d’être ton amusement, ta distraction. Permets-moi
de partager les peines de ton exil, de ta misère, pour les adoucir.
Je te serai toujours bonne à quelque chose, ne fût-ce qu’à t’épargner
la dépense d’une servante...
—Me pardonnes-tu, ma chère et bien-aimée Adeline?
—Oui; mais, mon ami, relève-toi!
—Eh bien! avec ce pardon, je pourrai vivre! reprit-il en se
relevant. Je suis rentré dans notre chambre pour que nos enfants ne
fussent pas témoins de l’abaissement de leur père. Ah! voir tous les
jours devant soi un père, criminel comme je le suis, il y a quelque
chose d’épouvantable qui ravale le pouvoir paternel et qui dissout
la famille. Je ne puis donc rester au milieu de vous, je vous quitte
pour vous épargner l’odieux spectacle d’un père sans dignité. Ne
t’oppose pas à ma fuite, Adeline. Ce serait armer toi-même le pistolet
avec lequel je me ferais sauter la cervelle... Enfin! ne me suis
pas dans ma retraite, tu me priverais de la seule force qui me reste,
celle du remords.
L’énergie d’Hector imposa silence à la mourante Adeline. Cette
femme, si grande au milieu de tant de ruines, puisait son courage
dans son intime union avec son mari; car elle le voyait à elle, elle
apercevait la mission sublime de le consoler, de le rendre à la vie
de famille, et de le réconcilier avec lui-même.
—Hector, tu veux donc me laisser mourir de désespoir, d’anxiétés,
d’inquiétudes!... dit-elle en se voyant enlever le principe
de sa force.
—Je te reviendrai, ange descendu du ciel, je crois, exprès pour
moi; je vous reviendrai, sinon riche, du moins dans l’aisance.
Écoute, ma bonne Adeline, je ne puis rester ici par une foule de
raisons. D’abord, ma pension qui sera de six mille francs est engagée
pour quatre ans, je n’ai donc rien. Ce n’est pas tout! je vais
être sous le coup de la contrainte par corps dans quelques jours,
à cause des lettres de change souscrites à Vauvinet... Ainsi, je dois
m’absenter, jusqu’à ce que mon fils, à qui je vais laisser des instructions
précises, ait racheté ces titres. Ma disparition aidera puissamment
cette opération. Lorsque ma pension de retraite sera libre,
lorsque Vauvinet sera payé, je vous reviendrai... Tu décèlerais le
secret de mon exil. Sois tranquille, ne pleure pas, Adeline... Il ne
s’agit que d’un mois...
—Où iras-tu? que feras-tu? que deviendras-tu? qui te soignera,
toi qui n’es plus jeune? Laisse-moi disparaître avec toi, nous irons
à l’étranger, dit-elle.
—Eh bien! nous allons voir, répondit-il.
Le baron sonna, donna l’ordre à Mariette de rassembler tous ses
effets, de les mettre secrètement et promptement dans des malles.
Puis, il pria sa femme, après l’avoir embrassée avec une effusion de
tendresse à laquelle elle n’était pas habituée, de le laisser un moment
seul pour écrire les instructions dont avait besoin Victorin,
en lui promettant de ne quitter la maison qu’à la nuit et avec elle.
Dès que la baronne fut rentrée au salon, le fin vieillard passa par
le cabinet de toilette, gagna l’antichambre et sortit en remettant à
Mariette un carré de papier, sur lequel il avait écrit: «Adressez
mes malles par le chemin de fer de Corbeil, à monsieur Hector,
bureau restant, à Corbeil.» Le baron, monté dans un fiacre, courait
déjà dans Paris, lorsque Mariette vint montrer à la baronne ce
mot, en lui disant que monsieur venait de sortir. Adeline s’élança
dans la chambre en tremblant plus fortement que jamais; ses enfants,
effrayés, l’y suivirent en entendant un cri perçant. On releva
la baronne évanouie, il fallut la mettre au lit, car elle fut prise d’une
fièvre nerveuse qui la tint entre la vie et la mort pendant un mois.
—Où est-il? était la seule parole qu’on obtenait d’elle.
Les recherches de Victorin furent infructueuses. Voici pourquoi.
Le baron s’était fait conduire à la place du Palais-Royal. Là, cet
homme qui retrouva tout son esprit pour accomplir un dessein prémédité
pendant les jours où il était resté dans son lit anéanti de douleur
et de chagrin, traversa le Palais-Royal, et alla prendre une
magnifique voiture de remise, rue Joquelet. D’après l’ordre reçu,
le cocher entra rue de la Ville-l’Évêque, au fond de l’hôtel Josépha,
dont les portes s’ouvrirent, au cri du cocher, pour cette splendide
voiture. Josépha vint, amenée par la curiosité; son valet de chambre
lui avait dit qu’un vieillard impotent, incapable de quitter sa
voiture, la priait de descendre pour un instant.
—Josépha! c’est moi!...
L’illustre cantatrice ne reconnut son Hulot qu’à la voix.
—Comment, c’est toi! mon pauvre vieux?... Ma parole d’honneur,
tu ressembles aux pièces de vingt francs que les juifs d’Allemagne
ont lavées et que les changeurs refusent.
—Hélas! oui, répondit Hulot, je sors des bras de la Mort!
Mais tu es toujours belle, toi! seras-tu bonne?
—C’est selon, tout est relatif! dit-elle.
—Écoute-moi, reprit Hulot. Peux-tu me loger dans une chambre
de domestique, sous les toits, pendant quelques jours? Je suis sans
un liard, sans espérance, sans pain, sans pension, sans femme,
sans enfants, sans asile, sans honneur, sans courage, sans ami, et,
pis que cela! sous le coup de lettres de change...
—Pauvre vieux! c’est bien des sans! Es-tu aussi sans-culotte?
—Tu ris, je suis perdu! s’écria le baron. Je comptais cependant
sur toi, comme Gourville sur Ninon.
—C’est, m’a-t-on dit, demanda Josépha, une femme du monde
qui t’a mis dans cet état-là? Les farceuses s’entendent mieux que nous
à la plumaison du dinde!... Oh! te voilà comme une carcasse
abandonnée par les corbeaux... on voit le jour à travers!
—Le temps presse! Josépha!
—Entre, mon vieux! je suis seule, et mes gens ne te connaissent
pas. Renvoie ta voiture. Est-elle payée?
—Oui, dit le baron en descendant appuyé sur le bras de Josépha.
—Tu passeras, si tu veux, pour mon père, dit la cantatrice
prise de pitié.
Elle fit asseoir Hulot dans le magnifique salon où il l’avait vue
la dernière fois.
—Est-ce vrai, vieux, reprit-elle, que tu as tué ton frère et ton
oncle, ruiné ta famille, surhypothéqué la maison de tes enfants et
mangé la grenouille du gouvernement en Afrique avec la princesse?
Le baron inclina tristement la tête.
—Eh bien! j’aime cela! s’écria Josépha, qui se leva pleine d’enthousiasme.
C’est un brûlage général! C’est sardanapale! c’est
grand! c’est complet! On est une canaille, mais on a du cœur. Eh
bien! moi, j’aime mieux un mange-tout, passionné comme toi pour
les femmes, que ces froids banquiers sans âme qu’on dit vertueux
et qui ruinent des milliers de familles avec leurs rails qui sont de
l’or pour eux et du fer pour les Gogos! Toi! tu n’as ruiné que les
tiens, tu n’as disposé que de toi! et puis tu as une excuse, et physique
et morale...
Elle se posa tragiquement et dit:
C’est Vénus tout entière à sa proie attachée.
—Et voilà! ajouta-t-elle en pirouettant.
Hulot se trouvait absous par le Vice, le Vice lui souriait au milieu
de son luxe effréné. La grandeur des crimes était là, comme
pour les jurés, une circonstance atténuante.
—Est-elle jolie ta femme du monde, au moins? demanda la
cantatrice en essayant pour première aumône de distraire Hulot
dont la douleur la navrait.
—Ma foi, presque autant que toi! répondit finement le baron.
—Et... bien farce? m’a-t-on dit. Que te faisait-elle donc? Est-elle
plus drôle que moi?
—N’en parlons plus, dit Hulot.
—On dit qu’elle a enguirlandé mon Crevel, le petit Steinbock
et un magnifique Brésilien.
—C’est bien possible...
—Elle est dans un hôtel aussi joli que celui-ci, donné par Crevel.
Cette gueuse-là, c’est mon prévôt, elle achève les gens que
j’ai entamés! Voilà, vieux, pourquoi je suis si curieuse de savoir
comment elle est, je l’ai entrevue en calèche au Bois, mais de loin...
C’est, m’a dit Carabine, une voleuse finie! Elle essaie de manger
Crevel! mais elle ne pourra que le grignoter. Crevel est un rat! un
rat bonhomme qui dit toujours oui, et qui n’en fait qu’à sa tête. Il
est vaniteux, il est passionné, mais son argent est froid. On n’a rien
de ces cadets-là que mille ou trois mille francs par mois, et ils s’arrêtent
devant la grosse dépense, comme des ânes devant une rivière.
Ce n’est pas comme toi, mon vieux, tu es un homme à passions,
on te ferait vendre ta patrie! Aussi, vois-tu, je suis prête à tout
faire pour toi! Tu es mon père, tu m’as lancée! c’est sacré. Que te
faut-il? Veux-tu cent mille francs? on s’exterminera le tempérament
pour te les gagner. Quant à te donner la pâtée et la niche,
ce n’est rien. Tu auras ton couvert mis ici tous les jours, tu peux
prendre une belle chambre au second, et tu auras cent écus par
mois pour ta poche.
Le baron, touché de cette réception, eut un dernier accès de
noblesse.
—Non, ma petite, non, je ne suis pas venu pour me faire entretenir,
dit-il.
—A ton âge, c’est un fier triomphe! dit-elle.
—Voici ce que je désire, mon enfant. Ton duc d’Hérouville a
d’immenses propriétés en Normandie, et je voudrais être son régisseur
sous le nom de Thoul. J’ai la capacité, l’honnêteté, car on
prend à son gouvernement, on ne vole pas pour cela dans une
caisse...
—Hé! hé! fit Josépha, qui a bu, boira!
—Enfin, je ne demande qu’à vivre inconnu pendant trois
ans...
—Ça, c’est l’affaire d’un instant, ce soir, après-dîner, dit Josépha,
je n’ai qu’à parler. Le duc m’épouserait si je le voulais; mais
j’ai sa fortune, je veux plus!... son estime. C’est un duc de la haute
école. C’est noble, c’est distingué, c’est grand comme Louis XIV
et comme Napoléon mis l’un sur l’autre, quoique nain. Et puis,
j’ai fait comme la Schontz avec Rochefide: par mes conseils, il
vient de gagner deux millions. Mais écoute-moi, mon vieux pistolet!...
Je te connais, tu aimes les femmes, et tu courras là-bas
après les petites Normandes qui sont des filles superbes; tu te feras
casser les os par les gars ou par les pères, et le duc sera forcé de
te dégommer. Est-ce que je ne vois pas à la manière dont tu me regardes
que le jeune homme n’est pas encore tué chez toi, comme
a dit Fénelon! Cette régie n’est pas ton affaire. On ne rompt pas
comme on veut, vois-tu, vieux, avec Paris, avec nous autres! Tu
crèverais d’ennui à Hérouville!
—Que devenir? demanda le baron, car je ne veux rester chez
toi que le temps de prendre un parti.
—Voyons, veux-tu que je te case à mon idée? Écoute, vieux
chauffeur!...—Il te faut des femmes. Ça console de tout.
Écoute-moi bien. Au bas de la Courtille, rue Saint-Maur-du-Temple,
je connais une pauvre famille qui possède un trésor: une petite
fille, plus jolie que je ne l’étais à seize ans!... Ah! ton œil flambe
déjà! Ça travaille seize heures par jour à broder des étoffes précieuses
pour les marchands de soieries et ça gagne seize sous par
jour, un sou par heure, une misère!... Et ça mange comme les
Irlandais des pommes de terre, mais frites dans de la graisse de
rat, du pain cinq fois la semaine, ça boit de l’eau de l’Ourcq
aux tuyaux de la Ville, parce que l’eau de la Seine est trop chère; et
ça ne peut pas avoir d’établissement à son compte, faute de six ou sept
mille francs. Ça ferait les cent horreurs pour avoir sept ou huit
mille francs. Ta famille et ta femme t’embêtent, n’est-ce pas?...
D’ailleurs, on ne peut pas se voir rien là où l’on était dieu. Un père
sans argent et sans honneur, ça s’empaille et ça se met derrière un
vitrage...
Le baron ne put s’empêcher de sourire à ces atroces plaisanteries.
—Eh bien! la petite Bijou vient demain m’apporter une robe
de chambre brodée, un amour, ils y ont passé six mois, personne
n’aura pareille étoffe! Bijou m’aime, car je lui donne des friandises
et mes vieilles robes. Puis j’envoie des bons de pain, des bons de
bois et de viande à la famille, qui casserait pour moi les deux tibias
à un premier sujet si je le voulais. Je tâche de faire un peu de bien!
Ah! je sais ce que j’ai souffert quand j’avais faim! Bijou m’a versé
dans le cœur ses petites confidences. Il y a chez cette petite fille
l’étoffe d’une figurante de l’Ambigu-Comique. Bijou rêve de porter
de belles robes comme les miennes, et surtout d’aller en voiture.
Je lui dirai:—«Ma petite, veux-tu d’un monsieur de...—Qu’êque-t’as?...
demanda-t-elle en s’interrompant, soixante-douze...
—Je n’ai plus d’âge!
—«Veux-tu, lui dirai-je, d’un monsieur de soixante-douze
ans, bien propret, qui ne prend pas de tabac, sain comme mon
œil, qui vaut un jeune homme? tu te marieras avec lui au Treizième,
il vivra bien gentiment avec vous, il vous donnera sept mille
francs pour être à votre compte, il te meublera un appartement
tout en acajou; puis, si tu es sage, il te mènera quelquefois au spectacle.
Il te donnera cent francs par mois pour toi, et cinquante francs
pour la dépense!» Je connais Bijou, c’est moi-même à quatorze
ans! J’ai sauté de joie quand cet abominable Crevel m’a fait ces
atroces propositions-là! Eh bien! vieux, tu seras emballé là pour
trois ans. C’est sage, c’est honnête, et ça aura d’ailleurs des illusions
pour trois ou quatre ans, pas plus.
Hulot n’hésitait pas, son parti de refuser était pris; mais, pour
remercier la bonne et excellente cantatrice qui faisait le bien à sa
manière, il eut l’air de balancer entre le Vice et la Vertu.
—Ah çà! tu restes froid comme un pavé en décembre! reprit-elle
étonnée. Voyons! tu fais le bonheur d’une famille composée
d’un grand-père qui trotte, d’une mère qui s’use à travailler, et de
deux sœurs, dont une fort laide, qui gagnent à elles deux trente-deux
sous en se tuant les yeux. Ça compense le malheur dont tu
es la cause chez toi, tu rachètes tes fautes en t’amusant comme
une lorette à Mabille.
Hulot, pour mettre un terme à cette séduction, fit le geste de
compter de l’argent.
—Sois tranquille sur les voies et moyens, reprit Josépha. Mon
duc te prêtera dix mille francs: sept mille pour un établissement
de broderie au nom de Bijou, trois mille pour te meubler, et tous
les trois mois, tu trouveras six cent cinquante francs ici sur un
billet. Quand tu recouvreras ta pension, tu rendras au duc ces dix-sept
mille francs-là. En attendant, tu seras heureux comme un coq
en pâte, et perdu dans un trou à ne pas pouvoir être trouvé par la
police! Tu te mettras en grosse redingote de castorine, tu auras
l’air d’être un propriétaire aisé du quartier. Nomme-toi Thoul, si
c’est ta fantaisie. Moi, je te donne à Bijou comme un de mes oncles
venu d’Allemagne en faillite, et tu seras chouchouté comme un
dieu. Voilà, papa!... Qui sait? Peut-être ne regretteras-tu rien?
Si par hasard tu t’ennuyais, garde une de tes belles pelures, tu
viendras ici me demander à dîner et passer la soirée.
—Moi, qui voulais devenir vertueux, rangé!... Tiens, fais-moi
prêter vingt mille francs, et je pars faire fortune en Amérique, à
l’exemple de mon ami d’Aiglemont quand Nucingen l’a ruiné...
—Toi! s’écria Josépha, laisse donc les mœurs aux épiciers, aux
simples tourlouroux, aux citoyens frrrrançais, qui n’ont que la vertu
pour se faire valoir! Toi! tu es né pour être autre chose qu’un jobard,
tu es en homme ce que je suis en femme: un génie gouapeur!
—La nuit porte conseil, nous causerons de tout cela demain.
—Tu vas dîner avec le duc. Mon d’Hérouville te recevra poliment,
comme si tu avais sauvé l’État! et demain tu prendras un
parti. Allons, de la gaieté, mon vieux? La vie est un vêtement:
quand il est sale, on le brosse! quand il est troué, on le raccommode,
mais on reste vêtu tant qu’on peut!
Cette philosophie du vice et son entrain dissipèrent les chagrins
cuisants de Hulot.
Le lendemain à midi, après un succulent déjeuner, Hulot vit
entrer un de ces vivants chefs-d’œuvre que Paris, seul au monde,
peut fabriquer à cause de l’incessant concubinage du Luxe et de la
Misère, du Vice et de l’Honnêteté, du Désir réprimé et de la Tentation
renaissante, qui rend cette ville l’héritière des Ninive, des
Babylone et de la Rome impériale. Mademoiselle Olympe Bijou,
petite fille de seize ans, montra le visage sublime que Raphaël a
trouvé pour ses vierges, des yeux d’une innocence attristée par
des travaux excessifs, des yeux noirs rêveurs, armés de longs cils,
et dont l’humidité se desséchait sous le feu de la Nuit laborieuse,
des yeux assombris par la fatigue; mais un teint de porcelaine
et presque maladif; mais une bouche comme une grenade entr’ouverte,
un sein tumultueux, des formes pleines, de jolies mains,
des dents d’un émail distingué, des cheveux noirs abondants, le
tout ficelé d’indienne à soixante-quinze centimes le mètre, orné
d’une collerette brodée, monté sur des souliers de peau sans
clous, et décoré de gants à vingt-neuf sous. L’enfant, qui ne connaissait
pas sa valeur, avait fait sa plus belle toilette pour venir
chez la grande dame. Le baron, repris par la main griffue de la
Volupté, sentit toute sa vie s’échapper par ses yeux. Il oublia tout
devant cette sublime créature. Il fut comme le chasseur apercevant
le gibier: devant un empereur, on le met en joue!
—Et, lui dit Josépha dans l’oreille, c’est garanti neuf, c’est
honnête! et pas de pain. Voilà Paris! J’ai été ça!
—C’est dit, répliqua le vieillard en se levant et se frottant les
mains.
Quand Olympe Bijou fut partie, Josépha regarda le baron d’un
air malicieux.
—Si tu ne veux pas avoir du désagrément, papa, dit-elle, sois
sévère comme un procureur-général sur son siége. Tiens la petite
en bride, sois Bartholo! Gare aux Auguste, aux Hippolyte, aux
Nestor, aux Victor, à tous les or! Dame! une fois que ça sera vêtu,
nourri, si ça lève la tête, tu seras mené comme un Russe... Je vais
voir à t’emménager. Le duc fait bien les choses; il te prête, c’est-à-dire
il te donne dix mille francs, et il en met huit chez son notaire
qui sera chargé de te compter six cents francs tous les trimestres,
car je te crains. Suis-je gentille?...
—Adorable!
Dix jours après avoir abandonné sa famille, au moment où, tout
en larmes, elle était groupée autour du lit d’Adeline mourante, et
qui disait d’une voix faible: «Que fait-il?» Hector, sous le
nom de Thoul, rue Saint-Maur, se trouvait avec Olympe à la tête
d’un établissement de broderie, sous la déraison sociale Thoul et
Bijou.
Victorin Hulot reçut, du malheur acharné sur sa famille, cette
dernière façon qui perfectionne ou qui démoralise l’homme. Il
devint parfait. Dans les grandes tempêtes de la vie, on imite les capitaines
qui, par les ouragans, allègent le navire des grosses marchandises.
L’avocat perdit son orgueil intérieur, son assurance visible,
sa morgue d’orateur et ses prétentions politiques. Enfin il fut
en homme ce que sa mère était en femme. Il résolut d’accepter sa
Célestine, qui, certes, ne réalisait pas son rêve; et jugea sainement
la vie en voyant que la loi commune oblige à se contenter en toutes
choses d’à peu près. Il se jura donc à lui-même d’accomplir ses
devoirs, tant la conduite de son père lui fit horreur. Ces sentiments
se fortifièrent au chevet du lit de sa mère, le jour où elle fut sauvée.
Ce premier bonheur ne vint pas seul. Claude Vignon, qui, tous les
jours, prenait de la part du prince de Wissembourg le bulletin de
la santé de madame Hulot, pria le député réélu de l’accompagner
chez le ministre.—Son Excellence, lui dit-il, désire avoir une
conférence avec vous sur vos affaires de famille. Victorin Hulot et
le ministre se connaissaient depuis long-temps; aussi le maréchal
le reçut-il avec une affabilité caractéristique et de bon augure.
—Mon ami, dit le vieux guerrier, j’ai juré, dans ce cabinet, à
votre oncle le maréchal, de prendre soin de votre mère. Cette
sainte femme va recouvrer la santé, m’a-t-on dit, le moment est
venu de panser vos plaies. J’ai là deux cent mille francs pour vous,
je vais vous les remettre.
L’avocat fit un geste digne de son oncle le maréchal.
—Rassurez-vous, dit le prince en souriant. C’est un fidéicommis.
Mes jours sont comptés, je ne serai pas toujours là, prenez
donc cette somme, et remplacez-moi dans le sein de votre famille.
Vous pouvez vous servir de cet argent pour payer les hypothèques
qui grèvent votre maison. Ces deux cent mille francs appartiennent
à votre mère et à votre sœur. Si je donnais cette somme à madame
Hulot, son dévouement à son mari me ferait craindre de la voir
dissipée; et l’intention de ceux qui la rendent est que ce soit le pain
de madame Hulot et celui de sa fille, la comtesse de Steinbock.
Vous êtes un homme sage, le digne fils de votre noble mère, le
vrai neveu de mon ami le maréchal, vous êtes bien apprécié ici,
mon cher ami, comme ailleurs. Soyez donc l’ange tutélaire de votre
famille, acceptez le legs de votre oncle et le mien.
—Monseigneur, dit Hulot en prenant la main du ministre et la
lui serrant, des hommes comme vous savent que les remercîments
en paroles ne signifient rien, la reconnaissance se prouve.
—Prouvez-moi la vôtre! dit le vieux soldat.
—Que faut-il faire?
—Accepter mes propositions, dit le ministre. On veut vous
nommer avocat du Contentieux de la Guerre, qui, dans la partie
du Génie, se trouve surchargée d’affaires litigieuses à cause des fortifications
de Paris; puis avocat consultant de la préfecture de police,
et conseil de la liste civile. Ces trois fonctions vous constitueront
dix-huit mille francs de traitement et ne vous enlèveront point
votre indépendance. Vous voterez à la Chambre selon vos opinions
politiques et votre conscience... Agissez en toute liberté, allez!
nous serions bien embarrassés si nous n’avions pas une Opposition
nationale! Enfin, un mot de votre oncle, écrit quelques heures
avant qu’il ne rendît le dernier soupir, m’a tracé ma conduite envers
votre mère, que le maréchal aimait bien!... Mesdames Popinot,
de Rastignac, de Navarreins, d’Espard, de Grandlieu, de Carigliano,
de Lenoncourt et de La Bâtie ont créé pour votre chère mère
une place d’inspectrice de bienfaisance. Ces présidentes de Sociétés
de bonnes œuvres ne peuvent pas tout faire, elles ont besoin d’une
dame probe qui puisse les suppléer activement, aller visiter les
malheureux, savoir si la charité n’est pas trompée, vérifier si les
secours sont bien remis à ceux qui les ont demandés, pénétrer chez
les pauvres honteux, etc. Votre mère remplira la mission d’un ange,
elle n’aura de rapports qu’avec messieurs les curés et les dames de
charité; on lui donnera six mille francs par an, et ses voitures seront
payées. Vous voyez, jeune homme, que, du fond de son tombeau,
l’homme pur, l’homme noblement vertueux protége encore
sa famille. Des noms tels que celui de votre oncle sont et doivent
être une égide contre le malheur dans les sociétés bien organisées.
Suivez donc les traces de votre oncle, persistez-y, car vous y êtes!
je le sais.
—Tant de délicatesse, prince, ne m’étonne pas chez l’ami de
mon oncle, dit Victorin. Je tâcherai de répondre à toutes vos
espérances.
—Allez promptement consoler votre famille!... Ah! dites-moi,
reprit le prince en échangeant une poignée de main avec Victorin,
votre père a disparu?
—Hélas! oui.
—Tant mieux. Ce malheureux a eu, ce qui ne lui manque pas
d’ailleurs, de l’esprit.
—Il a des lettres de change à craindre.
—Ah! vous recevrez, dit le maréchal, six mois d’honoraires de
vos trois places. Ce payement anticipé vous aidera sans doute à retirer
ces titres des mains de l’usurier. Je verrai d’ailleurs Nucingen,
et peut-être pourrai-je dégager la pension de votre père, sans
qu’il en coûte un liard ni à vous ni à mon ministère. Le pair de
France n’a pas tué le banquier, Nucingen est insatiable, et il demande
une concession de je ne sais quoi...
A son retour, rue Plumet, Victorin put donc accomplir son projet
de prendre chez lui sa mère et sa sœur.
Le jeune et célèbre avocat possédait, pour toute fortune, un des
plus beaux immeubles de Paris, une maison achetée en 1834, en
prévision de son mariage, et située sur le boulevard, entre la rue
de la Paix et la rue Louis-le-Grand. Un spéculateur avait bâti sur
la rue et sur le boulevard deux maisons, au milieu desquelles se
trouvait, entre deux jardinets et des cours, un magnifique pavillon,
débris des splendeurs du grand hôtel de Verneuil. Hulot fils, sûr
de la dot de mademoiselle Crevel, acheta pour un million, aux
criées, cette superbe propriété, sur laquelle il paya cinq cent mille
francs. Il se logea dans le rez-de-chaussée du pavillon, en croyant
pouvoir achever le payement de son prix avec les loyers; mais si
les spéculations en maisons à Paris sont sûres, elles sont lentes ou
capricieuses, car elles dépendent de circonstances imprévisibles.
Ainsi que les flâneurs parisiens ont pu le remarquer, le boulevard
entre la rue Louis-le-Grand et la rue de la Paix fructifia tardivement;
il se nettoya, s’embellit avec tant de peine, que le Commerce
ne vint étaler là qu’en 1840 ses splendides devantures, l’or des
changeurs, les féeries de la mode et le luxe effréné de ses boutiques.
Malgré deux cent mille francs offerts à sa fille par Crevel
dans le temps où son amour-propre était flatté de ce mariage et
lorsque le baron ne lui avait pas encore pris Josépha; malgré deux
cent mille francs payés par Victorin en sept ans, la dette qui pesait
sur l’immeuble s’élevait encore à cinq cent mille francs, à cause du
dévouement du fils pour le père. Heureusement l’élévation continue
des loyers, la beauté de la situation, donnaient en ce moment toute
leur valeur aux deux maisons. La spéculation se réalisait à huit ans
d’échéance pendant lesquels l’avocat s’était épuisé à payer des intérêts
et des sommes insignifiantes sur le capital dû. Les marchands
proposaient eux-mêmes des loyers avantageux pour les boutiques,
à condition de porter les baux à dix-huit années de jouissance. Les
appartements acquéraient du prix par le changement du centre des
affaires, qui se fixait alors entre la Bourse et la Madeleine, désormais
le siége du pouvoir politique et de la finance à Paris. La
somme remise par le ministre, jointe à l’année payée d’avance et
aux pots-de-vin consentis par les locataires, allaient réduire la dette
de Victorin à deux cent mille francs. Les deux immeubles de produit
entièrement loués devaient donner cent mille francs par an.
Encore deux années, pendant lesquelles Hulot fils allait vivre de ses
honoraires doublés par les places du maréchal, il se trouverait dans
une position superbe. C’était la manne tombée du ciel. Victorin
pouvait donner à sa mère tout le premier étage du pavillon, et à sa
sœur le deuxième, où Lisbeth aurait deux chambres. Enfin, tenue
par la cousine Bette, cette triple maison supporterait toutes ses
charges et présenterait une surface honorable, comme il convenait
au célèbre avocat. Les astres du Palais s’éclipsaient rapidement;
et Hulot fils, doué d’une parole sage, d’une probité sévère, était
écouté par les juges et par les conseillers; il étudiait ses affaires, il
ne disait rien qu’il ne pût prouver, il ne plaidait pas indifféremment
toutes les causes, il faisait enfin honneur au barreau.
Son habitation, rue Plumet, était tellement odieuse à la baronne,
qu’elle se laissa transporter rue Louis-le-Grand. Par les soins de
son fils, Adeline occupa donc un magnifique appartement; on lui
sauva tous les détails matériels de l’existence, car Lisbeth accepta
la charge de recommencer les tours de force économiques accomplis
chez madame Marneffe, en voyant un moyen de faire peser sa
sourde vengeance sur ces trois si nobles existences, objet d’une
haine attisée par le renversement de toutes ses espérances. Une fois
par mois, elle alla voir Valérie, chez qui elle fut envoyée par Hortense
qui voulait avoir des nouvelles de Wenceslas, et par Célestine,
excessivement inquiète de la liaison avouée et reconnue de son
père avec une femme à qui sa belle-mère et sa belle-sœur devaient
leur ruine et leur malheur. Comme on le suppose, Lisbeth
profita de cette curiosité pour voir Valérie aussi souvent qu’elle le
voulait.
Vingt mois environ se passèrent, pendant lesquels la santé de la
baronne se raffermit, sans que néanmoins son tremblement nerveux
cessât. Elle se mit au courant de ses fonctions, qui présentaient
de nobles distractions à sa douleur et un aliment aux divines
facultés de son âme. Elle y vit d’ailleurs un moyen de retrouver
son mari, par suite des hasards qui la conduisaient dans tous les
quartiers de Paris. Pendant ce temps, les lettres de change de
Vauvinet furent payées, et la pension de six mille francs, liquidée
au profit du baron Hulot, fut presque libérée. Victorin acquittait
toutes les dépenses de sa mère, ainsi que celles d’Hortense, avec
les dix mille francs d’intérêt du capital remis par le maréchal en
fidéicommis. Or, les appointements d’Adeline étant de six mille
francs, cette somme, jointe aux six mille francs de la pension du
baron, devait bientôt produire un revenu de douze mille francs par
an, quittes de toute charge, à la mère et à la fille. La pauvre femme
aurait eu presque le bonheur, sans ses perpétuelles inquiétudes
sur le sort du baron, qu’elle aurait voulu faire jouir de la fortune
qui commençait à sourire à la famille, sans le spectacle de
sa fille abandonnée, et sans les coups terribles que lui portait innocemment
Lisbeth, dont le caractère infernal se donnait pleine
carrière.
Une scène qui se passa dans le commencement du mois de mars
1843 va d’ailleurs expliquer les effets produits par la haine persistante
et latente de Lisbeth, toujours aidée par madame Marneffe.
Deux grands événements s’étaient accomplis chez madame Marneffe.
D’abord, elle avait mis au monde un enfant non viable, dont
le cercueil lui valait deux mille francs de rente. Puis, quant au
sieur Marneffe, onze mois auparavant, voici la nouvelle que Lisbeth
avait donnée à la famille au retour d’une exploration à l’hôtel Marneffe.—«Ce
matin, cette affreuse Valérie, avait-elle dit, a fait
demander le docteur Bianchon pour savoir si les médecins, qui, la
veille, ont condamné son mari, ne se trompaient point. Ce docteur
a dit que cette nuit même cet homme immonde appartiendrait à
l’enfer qui l’attend. Le père Crevel et madame Marneffe ont reconduit
le médecin à qui votre père, ma chère Célestine, a donné
cinq pièces d’or pour cette bonne nouvelle. Rentré dans le salon,
Crevel a battu des entrechats comme un danseur; il a embrassé
cette femme, et il criait: «Tu seras donc enfin madame Crevel!...»
Et à moi, quand elle nous a laissés seuls en allant reprendre
sa place au chevet de son mari qui râlait, votre honorable père
m’a dit:—«Avec Valérie pour femme, je deviendrai pair de
France! J’achète une terre que je guette, la terre de Presles, que
veut vendre madame de Serizy. Je serai Crevel de Presles, je deviendrai
membre du Conseil général de Seine-et-Oise et député.
J’aurai un fils! Je serai tout ce que je voudrai être.—Eh bien!
lui ai-je dit, et votre fille?—Bah! c’est une fille, a-t-il répondu,
et elle est devenue par trop une Hulot, et Valérie a ces gens-là en
horreur... Mon gendre n’a jamais voulu venir ici, pourquoi fait-il
le Mentor, le Spartiate, le puritain, le philanthrope? D’ailleurs,
j’ai rendu mes comptes à ma fille, et elle a reçu toute la fortune
de sa mère et deux cent mille francs de plus! Aussi suis-je maître
de me conduire à ma guise. Je jugerai mon gendre et ma fille lors
de mon mariage; comme ils feront, je ferai. S’ils sont bons pour
leur belle-mère, je verrai! Je suis un homme, moi!» Enfin toutes
ses bêtises! et il se posait comme Napoléon sur la colonne!» Les
dix mois du veuvage officiel, ordonnés par le Code Napoléon, étaient
expirés depuis quelques jours. La terre de Presles avait été achetée.
Victorin et Célestine avaient envoyé le matin même Lisbeth chercher
des nouvelles chez madame Marneffe sur le mariage de cette
charmante veuve avec le maire de Paris, devenu membre du Conseil
général de Seine-et-Oise.
Célestine et Hortense, dont les liens d’affection s’étaient resserrés
par l’habitation sous le même toit, vivaient presque ensemble. La
baronne, entraînée par un sentiment de probité qui lui faisait exagérer
les devoirs de sa place, se sacrifiait aux œuvres de bienfaisance
dont elle était l’intermédiaire, elle sortait presque tous les
jours de onze heures à cinq heures. Les deux belles-sœurs, réunies
par les soins à donner à leurs enfants, qu’elles surveillaient en
commun, restaient et travaillaient donc ensemble au logis. Elles en
étaient arrivées à penser tout haut, en offrant le touchant accord
de deux sœurs, l’une heureuse, l’autre mélancolique. Belle, pleine
de vie débordante, animée, rieuse et spirituelle, la sœur malheureuse
semblait démentir sa situation réelle par son extérieur; de
même que la mélancolique, douce et calme, égale comme la raison,
habituellement pensive et réfléchie, eût fait croire à des peines
secrètes. Peut-être ce contraste contribuait-il à leur vive amitié.
Ces deux femmes se prêtaient l’une à l’autre ce qui leur manquait.
Assises dans un petit kiosque au milieu du jardinet que la truelle
de la spéculation avait respecté par un caprice du constructeur,
qui croyait conserver ces cent pieds carrés pour lui-même, elles
jouissaient de ces premières pousses des lilas, fête printanière qui
n’est savourée dans toute son étendue qu’à Paris, où, durant six
mois, les Parisiens ont vécu dans l’oubli de la végétation, entre les
falaises de pierre où s’agite leur océan humain.
—Célestine, disait Hortense en répondant à une observation de
sa belle-sœur qui se plaignait de savoir son mari par un si beau
temps à la Chambre, je trouve que tu n’apprécies pas assez ton
bonheur. Victorin est un ange, et tu le tourmentes parfois.
—Ma chère, les hommes aiment à être tourmentés! Certaines
tracasseries sont une preuve d’affection. Si ta pauvre mère avait été
non pas exigeante, mais toujours près de l’être, vous n’eussiez sans
doute pas eu tant de malheurs à déplorer.
—Lisbeth ne revient pas! Je vais chanter la chanson de Marlborough!
dit Hortense. Comme il me tarde d’avoir des nouvelles de
Wenceslas... De quoi vit-il? il n’a rien fait depuis deux ans.
—Victorin l’a, m’a-t-il dit, aperçu l’autre jour avec cette
odieuse femme, et il suppose qu’elle l’entretient dans la paresse...
Ah! si tu voulais, chère sœur, tu pourrais encore ramener ton
mari.
Hortense fit un signe de tête négatif.
—Crois-moi, ta situation deviendra bientôt intolérable, dit Célestine
en continuant. Dans le premier moment, la colère et le
désespoir, l’indignation t’ont prêté des forces. Les malheurs inouïs
qui depuis ont accablé notre famille: deux morts, la ruine, la catastrophe
du baron Hulot, ont occupé ton esprit et ton cœur; mais,
maintenant que tu vis dans le calme et le silence, tu ne supporteras
pas facilement le vide de ta vie; et, comme tu ne peux pas, que
tu ne veux pas sortir du sentier de l’honneur, il faudra bien se réconcilier
avec Wenceslas. Victorin, qui t’aime tant, est de cet
avis. Il y a quelque chose de plus fort que nos sentiments, c’est la
nature!
—Un homme si lâche! s’écria la fière Hortense. Il aime cette
femme parce qu’elle le nourrit... Elle a donc payé ses dettes? elle!...
Mon Dieu! je pense nuit et jour à la situation de cet homme! Il
est le père de mon enfant, et il se déshonore...
—Vois ta mère, ma petite... reprit Célestine.
Célestine appartenait à ce genre de femmes qui, lorsqu’on leur
a donné des raisons assez fortes pour convaincre des paysans bretons,
recommencent pour la centième fois leur raisonnement primitif.
Le caractère de sa figure un peu plate, froide et commune,
ses cheveux châtain-clair disposés en bandeaux roides, la couleur
de son teint, tout indiquait en elle la femme raisonnable, sans
charme, mais aussi sans faiblesse.
—La baronne voudrait bien être près de son mari déshonoré,
le consoler, le cacher dans son cœur à tous les regards, dit Célestine
en continuant. Elle a fait arranger là-haut la chambre de monsieur
Hulot, comme si, d’un jour à l’autre, elle allait le retrouver
et l’y installer.
—Oh! ma mère est sublime! répondit Hortense, elle est sublime,
à chaque instant, tous les jours, depuis vingt-six ans; mais
je n’ai pas ce tempérament-là... Que veux-tu? je m’emporte quelquefois
contre moi-même. Ah! tu ne sais pas ce que c’est, Célestine,
que d’avoir à pactiser avec l’infamie!
—Et mon père!... reprit tranquillement Célestine. Il est certainement
dans la voie où le tien a péri! Mon père a dix ans de
moins que le baron, il a été commerçant, c’est vrai; mais comment
cela finira-t-il? Cette madame Marneffe a fait de mon père son
chien, elle dispose de sa fortune, de ses idées, et rien ne peut
éclairer mon père. Enfin, je tremble d’apprendre que les bans de
son mariage sont publiés! Mon mari tente un effort, il regarde
comme un devoir de venger la société, la famille, et de demander
compte à cette femme de tous ses crimes. Ah! chère Hortense, de
nobles esprits comme celui de Victorin, des cœurs comme les nôtres
comprennent trop tard le monde et ses moyens! Ceci, chère
sœur, est un secret, je te le confie, car il t’intéresse; mais que pas
une parole, pas un geste ne le révèle ni à Lisbeth, ni à ta mère, à
personne, car...
—Voici Lisbeth! dit Hortense. Eh bien! cousine, comment va
l’enfer de la rue Barbet?
—Mal pour vous, mes enfants. Ton mari, ma bonne Hortense,
est plus ivre que jamais de cette femme, qui, j’en conviens, éprouve
pour lui une passion folle. Votre père, chère Célestine, est d’un
aveuglement royal. Ceci n’est rien, c’est ce que je vais observer
tous les quinze jours, et vraiment je suis heureuse de n’avoir jamais
su ce qu’est un homme... C’est de vrais animaux! Dans cinq jours
d’ici, Victorin et vous, chère petite, vous aurez perdu la fortune
de votre père!
—Les bans sont publiés?... dit Célestine.
—Oui, répondit Lisbeth. Je viens de plaider votre cause. J’ai
dit à ce monstre, qui marche sur les traces de l’autre, que, s’il
voulait vous sortir de l’embarras où vous étiez, en libérant votre
maison, vous en seriez reconnaissants, que vous recevriez votre
belle-mère...
Hortense fit un geste d’effroi.
—Victorin avisera... répondit Célestine froidement.
—Savez-vous ce que monsieur le maire m’a répondu? reprit
Lisbeth:—«Je veux les laisser dans l’embarras, on ne dompte
les chevaux que par la faim, le défaut de sommeil et le sucre!»
Le baron Hulot valait mieux que monsieur Crevel. Ainsi, mes pauvres
enfants, faites votre deuil de la succession. Et quelle fortune!
Votre père a payé les trois millions de la terre de Presles, et il lui
reste trente mille francs de rente! Oh! il n’a pas de secrets pour
moi! Il parle d’acheter l’hôtel de Navarreins, rue du Bac. Madame
Marneffe possède, elle, quarante mille francs de rente.—Ah!
voilà notre ange gardien, voici ta mère!... s’écria-t-elle en entendant
le roulement d’une voiture.
La baronne, en effet, descendit bientôt le perron et vint se joindre
au groupe de la famille. A cinquante-cinq ans, éprouvée par tant
de douleurs, tressaillant sans cesse comme si elle était saisie d’un
frisson de fièvre, Adeline, devenue pâle et ridée, conservait une
belle taille, des lignes magnifiques et sa noblesse naturelle. On disait
en la voyant:—Elle a dû être bien belle! Dévorée par le
chagrin d’ignorer le sort de son mari, de ne pouvoir lui faire partager
dans cette oasis parisienne, dans la retraite et le silence, le
bien-être dont sa famille allait jouir, elle offrait la suave majesté
des ruines. A chaque lueur d’espoir évanouie, à chaque recherche
inutile, Adeline tombait dans des mélancolies noires qui désespéraient
ses enfants. La baronne, partie le matin avec une espérance,
était impatiemment attendue. Un intendant-général, l’obligé de
Hulot, à qui ce fonctionnaire devait sa fortune administrative,
disait avoir aperçu le baron dans une loge au théâtre de l’Ambigu-Comique
avec une femme d’une beauté splendide. Adeline était
allée chez le baron Vernier. Ce haut fonctionnaire, tout en affirmant
avoir vu son vieux protecteur, et prétendant que sa manière
d’être avec cette femme pendant la représentation accusait un mariage
clandestin, venait de dire à madame Hulot que son mari,
pour éviter de le rencontrer, était sorti bien avant la fin du spectacle.—Il
était comme un homme en famille, et sa mise annonçait
une gêne cachée, ajouta-t-il en terminant.
—Eh bien? dirent les trois femmes à la baronne.
—Eh bien! monsieur Hulot est à Paris; et c’est déjà pour moi,
répondit Adeline, un éclair de bonheur que de le savoir près de
nous.
—Il ne paraît pas s’être amendé! dit Lisbeth quand Adeline
eut fini de raconter son entrevue avec le baron Vernier, il se sera
mis avec une petite ouvrière. Mais où peut-il prendre de l’argent?
Je parie qu’il en demande à ses anciennes maîtresses, à mademoiselle
Jenny Cadine ou à Josépha.
La baronne eut un redoublement dans le jeu constant de ses
nerfs, elle essuya les larmes qui lui vinrent aux yeux, et les leva
douloureusement vers le ciel.
—Je ne crois pas qu’un grand-officier de la Légion-d’Honneur
soit descendu si bas, dit-elle.
—Pour son plaisir, reprit Lisbeth, que ne ferait-il pas? il a volé
l’État, il volera les particuliers, il assassinera peut-être.
—Oh! Lisbeth! s’écria la baronne, garde ces pensées-là pour
toi.
En ce moment, Louise vint jusqu’au groupe formé par la famille,
auquel s’étaient joints les deux petits Hulot et le petit Wenceslas
pour voir si les poches de leur grand’mère contenaient des
friandises.
—Qu’y a-t-il, Louise?... demanda-t-on.
—C’est un homme qui demande mademoiselle Fischer.
—Quel homme est-ce? dit Lisbeth.
—Mademoiselle, il est en haillons, il a du duvet sur lui comme
un matelassier, il a le nez rouge, il sent le vin et l’eau-de-vie...
C’est un de ces ouvriers qui travaillent à peine la moitié de la semaine.
Cette description peu engageante eut pour effet de faire aller
vivement Lisbeth dans la cour de la maison de la rue Louis-le-Grand,
où elle trouva l’homme fumant une pipe dont le culotage
annonçait un artiste en fumerie.
—Pourquoi venez-vous ici, père Chardin? lui dit-elle. Il est
convenu que vous serez tous les premiers samedis de chaque mois
à la porte de l’hôtel Marneffe, rue Barbet-de-Jouy; j’en arrive après
y être restée cinq heures, et vous n’y êtes pas venu?...
—J’y suit été, ma respectable et charitable demoiselle! répondit
le matelassier; maiz-i-le y avait une poule d’honneur au café
des Savants, rue du Cœur-Volant, et chacun a ses passions. Moi
c’est le billard. Sans le billard, je mangerais dans l’argent; car,
saisissez bien ceci! dit-il en cherchant un papier dans le gousset
de son pantalon déchiré, le billard entraîne le petit verre et la
prune à l’eau-de-vie... C’est ruineux, comme toutes les belles
choses, par les accessoires. Je connais la consigne, mais le vieux
est dans un si grand embarras, que je suis venu sur le terrain défendu...
Si notre crin était tout crin, on se laisserait dormir dessus;
mais il a du mélange! Dieu n’est pas pour tout le monde, comme
on dit, il a des préférences; c’est son droit. Voici l’écriture de
votre parent estimable et très-ami du matelas... C’est là son opinion
politique.
Le père Chardin essaya de tracer dans l’atmosphère des zigzags
avec l’index de sa main droite.
Lisbeth, sans écouter, lisait ces deux lignes:
«Chère cousine, soyez ma providence! Donnez-moi trois cents
francs aujourd’hui.
»Hector.»
—Pourquoi veut-il tant d’argent?
—Le popriétaire! dit le père Chardin qui tâchait toujours de
dessiner des arabesques. Et puis, mon fils est revenu de l’Algérie
par l’Espagne, Bayonne et... il n’a rien pris, contre son habitude;
car, c’est un guerdin fini, sous votre respect, mon fils. Que
voulez-vous? il a faim; mais il va vous rendre ce que nous lui prêterons,
car il veut faire une comme on dite; il a des idées qui
peuvent le mener loin...
—En police correctionnelle! reprit Lisbeth. C’est l’assassin de
mon oncle! je ne l’oublierai pas.
—Lui, saigner un poulet! il ne le pourrait pas!... respectable
demoiselle.
—Tenez! voilà trois cents francs, dit Lisbeth en tirant quinze
pièces d’or de sa bourse. Allez-vous-en, et ne revenez jamais ici...
Elle accompagna le père du garde-magasin des vivres d’Oran
jusqu’à la porte, où elle désigna le vieillard ivre au concierge.
—Toutes les fois que cet homme-là viendra, si, par hasard, il
vient, vous ne laisserez pas entrer, et vous lui direz que je n’y
suis pas. S’il cherchait à savoir si monsieur Hulot fils, si madame
la baronne Hulot demeurent ici, vous lui répondriez que vous ne
connaissez pas ces personnes-là...
—C’est bien, mademoiselle.
—Il y va de votre place, en cas d’une sottise, même involontaire,
dit la vieille fille à l’oreille de la portière.—Mon cousin,
dit-elle à l’avocat qui rentrait, vous êtes menacé d’un grand
malheur.
—Lequel?
—Votre femme aura, dans quelques jours d’ici, madame Marneffe
pour belle-mère.
—C’est ce que nous verrons! répondit Victorin.
Depuis six mois, Lisbeth payait exactement une petite pension à
son protecteur, le baron Hulot, de qui elle était la protectrice;
elle connaissait le secret de sa demeure, et elle savourait les larmes
d’Adeline à qui, lorsqu’elle la voyait gaie et pleine d’espoir, elle
disait, comme on vient de le voir:—Attendez-vous à lire quelque
jour le nom de mon pauvre cousin à l’article Tribunaux.
En ceci, comme précédemment, elle allait trop loin dans sa vengeance.
Elle avait éveillé la prudence de Victorin. Victorin avait
résolu d’en finir avec cette épée de Damoclès, incessamment montrée
par Lisbeth, et avec le démon femelle à qui sa mère et la famille
devaient tant de malheurs. Le prince de Wissembourg, qui
connaissait la conduite de madame Marneffe, appuyait l’entreprise
secrète de l’avocat, il lui avait promis, comme promet un président
du conseil, l’intervention cachée de la police pour éclairer
Crevel, et pour sauver toute une fortune des griffes de la diabolique
courtisane à laquelle il ne pardonnait ni la mort du maréchal
Hulot, ni la ruine totale du Conseiller-d’État.
Ces mots:—«Il en demande à ses anciennes maîtresses!»
dits par Lisbeth, occupèrent pendant toute la nuit la baronne.
Semblable aux malades condamnés qui se livrent aux charlatans,
semblable aux gens arrivés dans la dernière sphère dantesque du
désespoir, ou aux noyés qui prennent des bâtons flottants pour des
amarres, elle finit par croire la bassesse dont le seul soupçon l’avait
indignée, et elle eut l’idée d’appeler à son secours une de ces
odieuses femmes. Le lendemain matin, sans consulter ses enfants,
sans dire un mot à personne, elle alla chez mademoiselle Josépha
Mirah, prima donna de l’Académie royale de Musique, y chercher
ou y perdre l’espoir qui venait de luire comme un feu follet. A
midi, la femme de chambre de la célèbre cantatrice lui remettait
la carte de la baronne Hulot, en lui disant que cette personne attendait
à sa porte après avoir fait demander si mademoiselle pouvait
la recevoir.
—L’appartement est-il fait?
—Oui, mademoiselle.
—Les fleurs sont-elles renouvelées?
—Oui, mademoiselle.
—Dis à Jean d’y donner un coup d’œil, que rien n’y cloche,
avant d’y introduire cette dame, et qu’on ait pour elle les plus
grands respects. Va, reviens m’habiller, car je veux être crânement
belle! Elle alla se regarder dans sa psyché.—Ficelons-nous! se
dit-elle. Il faut que le Vice soit sous les armes devant la Vertu!
Pauvre femme! que me veut-elle?... Ça me trouble, moi! de voir
Du malheur auguste victime!...
Elle achevait de chanter cet air célèbre, quand sa femme de
chambre rentra.
—Madame, dit la femme de chambre, cette dame est prise d’un
tremblement nerveux...
—Offrez de la fleur d’oranger, du rhum, un potage!...
—C’est fait, mademoiselle, mais elle a tout refusé, en disant
que c’était une petite infirmité, des nerfs agacés...
—Où l’avez-vous fait entrer?...
—Dans le grand salon.
—Dépêche-toi, ma fille! Allons, mes plus belles pantoufles,
ma robe de chambre en fleurs par Bijou, tout le tremblement des
dentelles. Fais-moi une coiffure à étonner une femme... Cette
femme tient le rôle opposé au mien! Et qu’on dise à cette dame...
(Car c’est une grande dame, ma fille! c’est encore mieux, c’est ce
que tu ne seras jamais: une femme dont les prières délivrent des
âmes de votre purgatoire.) Qu’on lui dise que je suis au lit, que
j’ai joué hier, que je me lève...
La baronne introduite dans le grand salon de l’appartement de
Josépha, ne s’aperçut pas du temps qu’elle y passa, quoiqu’elle y
attendît une grande demi-heure. Ce salon, déjà renouvelé depuis
l’installation de Josépha dans ce petit hôtel, était en soieries couleur
massaca et or. Le luxe que jadis les grands seigneurs déployaient
dans leurs petites maisons et dont tant de restes magnifiques
témoignent de ces folies qui justifiaient si bien leur nom,
éclatait avec la perfection due aux moyens modernes, dans les quatre
pièces ouvertes, dont la température douce était entretenue par un
calorifère à bouches invisibles. La baronne étourdie examinait chaque
objet d’art dans un étonnement profond. Elle y trouvait l’explication
de ces fortunes fondues au creuset sous lequel le Plaisir et la
Vanité attisent un feu dévorant. Cette femme qui, depuis vingt-six
ans, vivait au milieu des froides reliques du luxe impérial, dont les
yeux contemplaient des tapis à fleurs éteintes, des bronzes dédorés,
des soieries flétries comme son cœur, entrevit la puissance des séductions
du Vice en en voyant les résultats. On ne pouvait point ne
pas envier ces belles choses, ces admirables créations auxquelles
les grands artistes inconnus qui font le Paris actuel et sa production
européenne avaient tous contribué. Là, tout surprenait par la
perfection de la chose unique. Les modèles étant brisés, les formes,
les figurines, les sculptures étaient toutes originales. C’est là
le dernier mot du luxe aujourd’hui. Posséder des choses qui ne
soient pas vulgarisées par deux mille bourgeois opulents qui se croient
luxueux quand ils étalent des richesses dont sont encombrés les
magasins, c’est le cachet du vrai luxe, le luxe des grands seigneurs
modernes, étoiles éphémères du firmament parisien. En examinant
des jardinières pleines de fleurs exotiques les plus rares, garnies de
bronzes ciselés et faits dans le genre dit de Boule, la baronne fut effrayée
de ce que cet appartement contenait de richesses. Nécessairement
ce sentiment dut réagir sur la personne autour de qui ces
profusions ruisselaient. Adeline pensa que Josépha Mirah, dont le
portrait dû au pinceau de Joseph Bridau, brillait dans le boudoir
voisin, était une cantatrice de génie, une Malibran, et elle s’attendit
à voir une vraie lionne. Elle regretta d’être venue. Mais elle
était poussée par un sentiment si puissant, si naturel, par un dévouement
si peu calculateur, qu’elle rassembla son courage pour
soutenir cette entrevue. Puis, elle allait satisfaire cette curiosité, qui
la poignait, d’étudier le charme que possédaient ces sortes de femmes,
pour extraire tant d’or des gisements avares du sol parisien.
La baronne se regarda pour savoir si elle ne faisait pas tache dans
ce luxe; mais elle portait bien sa robe en velours à guimpe, sur
laquelle s’étalait une belle collerette en magnifique dentelle; son
chapeau de velours en même couleur lui seyait. En se voyant encore
imposante comme une reine, toujours reine même quand elle est
détruite, elle pensa que la noblesse du malheur valait la noblesse
du talent. Après avoir entendu ouvrir et fermer des portes, elle
aperçut enfin Josépha. La cantatrice ressemblait à la Judith d’Alloris,
gravée dans le souvenir de tous ceux qui l’ont vue dans le
palais Pitti, auprès de la porte d’un grand salon: même fierté de
pose, même visage sublime, des cheveux noirs tordus sans apprêt,
et une robe de chambre jaune à mille fleurs brodées, absolument
semblable au brocart dont est habillée l’immortelle homicide créée
par le neveu du Bronzino.
—Madame la baronne, vous me voyez confondue de l’honneur
que vous me faites en venant ici, dit la cantatrice qui s’était promis
de bien jouer son rôle de grande dame.
Elle avança elle-même un fauteuil ganache à la baronne, et prit
pour elle un pliant. Elle reconnut la beauté disparue de cette femme,
et fut saisie d’une pitié profonde en la voyant agitée par ce tremblement
nerveux que la moindre émotion rendait convulsif. Elle
lut d’un seul regard cette vie sainte que jadis Hulot et Crevel lui
dépeignaient; et non-seulement elle perdit alors l’idée de lutter
avec cette femme, mais encore elle s’humilia devant cette grandeur
qu’elle comprit. La sublime artiste admira ce dont se moquait la
courtisane.
—Mademoiselle, je viens amenée par le désespoir qui fait recourir
à tous les moyens...
Un geste de Josépha fit comprendre à la baronne qu’elle venait
de blesser celle de qui elle attendait tant, et elle regarda l’artiste.
Ce regard plein de supplication éteignit la flamme des yeux de Josépha
qui finit par sourire. Ce fut entre ces deux femmes un jeu
muet d’une horrible éloquence.
IMP. RAÇON
JOSÉPHA. LA BARONNE HULOT.
Elle prit la main de la baronne.
(LA COUSINE BETTE.)
—Voici deux ans et demi que monsieur Hulot a quitté sa famille,
et j’ignore où il est, quoique je sache qu’il habite Paris,
reprit la baronne d’une voix émue. Un rêve m’a donné l’idée,
absurde peut-être, que vous avez dû vous intéresser à monsieur Hulot.
Si vous pouviez me mettre à même de revoir monsieur Hulot...
Oh! mademoiselle, je prierais Dieu pour vous, tous les jours,
pendant le temps que je resterai sur cette terre...
Deux grosses larmes qui roulèrent dans les yeux de la cantatrice
en annoncèrent la réponse.
—Madame, dit-elle avec l’accent d’une profonde humilité, je
vous ai fait du mal sans vous connaître; mais maintenant que j’ai
le bonheur, en vous voyant, d’avoir entrevu la plus grande image
de la Vertu sur la terre, croyez que je sens la portée de ma faute,
j’en conçois un sincère repentir; aussi, comptez que je suis capable
de tout pour la réparer!...
Elle prit la main de la baronne, sans que la baronne eût pu
s’opposer à ce mouvement, elle la baisa de la façon la plus respectueuse,
et alla jusqu’à l’abaissement en pliant un genou. Puis elle
se releva fière comme lorsqu’elle entrait en scène dans le rôle de
Mathilde, et sonna.
—Allez, dit-elle à son valet de chambre, allez à cheval, et crevez-le
s’il le faut, trouvez-moi la petite Bijou, rue Saint-Maur-du-Temple,
amenez-la-moi, faites-la monter en voiture, et payez le
cocher pour qu’il arrive au galop. Ne perdez pas une minute... ou
je vous renvoie.—Madame, dit-elle en revenant à la baronne
et lui parlant d’une voix pleine de respect, vous devez me pardonner.
Aussitôt que j’ai eu le duc d’Hérouville pour protecteur,
je vous ai renvoyé le baron, en apprenant qu’il ruinait pour
moi sa famille. Que pouvais-je faire de plus? Dans la carrière du
théâtre, une protection nous est nécessaire à toutes au moment
où nous y débutons. Nos appointements ne soldent pas la moitié de
nos dépenses, nous nous donnons donc des maris temporaires...
Je ne tenais pas à monsieur Hulot, qui m’a fait quitter un homme
riche, une bête vaniteuse. Le père Crevel m’aurait certainement
épousée...
—Il me l’a dit, fit la baronne en interrompant la cantatrice.
—Eh bien! voyez-vous, madame! je serais une honnête femme
aujourd’hui, n’ayant eu qu’un mari légal!
—Vous avez des excuses, mademoiselle, dit la baronne, Dieu
les appréciera. Mais moi, loin de vous faire des reproches, je suis
venue au contraire contracter envers vous une dette de reconnaissance.
—Madame, j’ai pourvu, voici bientôt trois ans, aux besoins de
monsieur le baron...
—Vous, s’écria la baronne à qui des larmes vinrent aux yeux.
Ah! que puis-je pour vous? je ne puis que prier...
—Moi! et monsieur le duc d’Hérouville, reprit la cantatrice,
un noble cœur, un vrai gentilhomme...
Et Josépha raconta l’emménagement et le mariage du père Thoul.
—Ainsi, mademoiselle, dit la baronne, mon ami, grâce à vous,
n’a manqué de rien?
—Nous avons tout fait pour cela, madame.
—Et où se trouve-t-il?
—Monsieur le duc m’a dit, il y a six mois environ, que le baron,
connu de son notaire sous le nom de Thoul, avait épuisé les huit
mille francs qui devaient n’être remis que par parties égales de trois
en trois mois, répondit Josépha. Ni moi ni monsieur d’Hérouville
nous n’avons entendu parler du baron. Notre vie, à nous autres,
est si occupée, si remplie, que je n’ai pu courir après le père Thoul.
Par aventure, depuis six mois, Bijou, ma brodeuse, sa... comment
dirais-je?
—Sa maîtresse, dit madame Hulot.
—Sa maîtresse, répéta Josépha, n’est pas venue ici. Mademoiselle
Olympe Bijou pourrait fort bien avoir divorcé. Le divorce est
fréquent dans notre arrondissement.
Josépha se leva, fourragea les fleurs rares de ses jardinières, et
fit un charmant, un délicieux bouquet pour la baronne, dont l’attente
était, disons-le, entièrement trompée. Semblable à ces bons
bourgeois qui prennent les gens de génie pour des espèces de monstres
mangeant, buvant, marchant, parlant, tout autrement que les
autres hommes, la baronne espérait voir Josépha la fascinatrice,
Josépha la cantatrice, la courtisane spirituelle et amoureuse; et elle
trouvait une femme calme et posée, ayant la noblesse de son talent,
la simplicité d’une actrice qui se sait reine le soir, et enfin, mieux
que cela, une fille qui rendait par ses regards, par son attitude et
ses façons, un plein et entier hommage à la femme vertueuse, à la
Mater dolorosa de l’hymne saint, et qui en fleurissait les plaies,
comme en Italie on fleurit la Madone.
—Madame, vint dire le valet revenu au bout d’une demi-heure,
la mère Bijou est en route; mais il ne faut pas compter sur la petite
Olympe. La brodeuse de madame est devenue bourgeoise, elle est
mariée...
—En détrempe?... demanda Josépha.
—Non, madame, vraiment mariée. Elle est à la tête d’un magnifique
établissement, elle a épousé le propriétaire d’un grand magasin
de nouveautés où l’on a dépensé des millions, sur le boulevard
des Italiens, et elle a laissé son établissement de broderie à ses
sœurs et à sa mère. Elle est madame Grenouville. Ce gros négociant...
—Un Crevel!
—Oui, madame, dit le valet. Il a reconnu trente mille francs
de rente au contrat de mademoiselle Bijou. Sa sœur aînée va, dit-on,
aussi épouser un riche boucher.
—Votre affaire me semble aller bien mal, dit la cantatrice à la
baronne. Monsieur le baron n’est plus où je l’avais casé.
Dix minutes après, on annonça madame Bijou. Josépha, par prudence,
fit passer la baronne dans son boudoir, en en tirant la
portière.
—Vous l’intimideriez, dit-elle à la baronne, elle ne lâcherait
rien en devinant que vous êtes intéressée à ses confidences, laissez-moi
la confesser! Cachez-vous là, vous entendrez tout. Cette scène
se joue aussi souvent dans la vie qu’au théâtre.—Eh bien! mère
Bijou, dit la cantatrice à une vieille femme enveloppée d’étoffe dite
tartan, et qui ressemblait à une portière endimanchée, vous voilà
tous heureux? votre fille a eu de la chance!
—Oh! heureuse... ma fille nous donne cent francs par mois,
et elle va en voiture, et elle mange dans de l’argent, elle est
miyonaire. Olympe aurait bien pu me mettre hors de peine. A
mon âge, travailler!... Est-ce un bienfait?
—Elle a tort d’être ingrate, car elle vous doit sa beauté, reprit
Josépha; mais pourquoi n’est-elle pas venue me voir? C’est moi
qui l’ai tirée de peine en la mariant à mon oncle...
—Oui, madame, le père Thoul!... Mais il est ben vieux, ben
cassé...
—Qu’en avez-vous donc fait? Est-il chez vous?... Elle a eu
bien tort de s’en séparer, le voilà riche à millions...
—Ah! Dieu de Dieu, fit la mère Bijou... c’est ce qu’on lui disait
quand elle se comportait mal avec lui qu’était la douceur même,
pauvre vieux! Ah! le faisait-elle trimer! Olympe a été pervertie,
madame!
—Et comment!
—Elle a connu, sous votre respect, madame, un claqueur,
petit-neveu d’un vieux matelassier du faubourg Saint-Marceau. Ce
faigniant, comme tous les jolis garçons, un souteneur de pièces,
quoi! est la coqueluche du boulevard du Temple où il travaille aux
pièces nouvelles, et soigne les entrées des actrices, comme il
dit. Dans la matinée, il déjeune; avant le spectacle, il dîne pour
se monter la tête; enfin il aime les liqueurs et le billard de naissance.—«C’est
pas un état cela!» que je disais à Olympe.
—C’est malheureusement un état, dit Josépha.
—Enfin, Olympe avait la tête perdue pour ce gars-là, qui, madame,
ne voyait pas bonne compagnie, à preuve qu’il a failli être
arrêté dans l’estaminet où sont les voleurs; mais, pour lors, monsieur
Braulard, le chef de la claque, l’a réclamé. Ça porte des boucles
d’oreilles en or, et ça vit de ne rien faire, aux crochets des
femmes qui sont folles de ces bels hommes-là! Il a mangé tout
l’argent que monsieur Thoul donnait à la petite. L’établissement
allait fort mal. Ce qui venait de la broderie allait au billard. Pour
lors, ce gars-là, madame, avait une sœur jolie, qui faisait le même
état que son frère, une pas grand’chose, dans le quartier des étudiants.
—Une lorette de la Chaumière, dit Josépha.
—Oui, madame, dit la mère Bijou. Donc, Idamore, il se
nomme Idamore, c’est son nom de guerre, car il s’appelle Chardin,
Idamore a supposé que votre oncle devait avoir bien plus d’argent
qu’il ne le disait, et il a trouvé moyen d’envoyer, sans que ma fille
s’en doutât, Élodie, sa sœur (il lui a donné un nom de théâtre),
chez nous, comme ouvrière; Dieu de Dieu! qu’elle y a mis tout
cen dessus-dessous, elle a débauché toutes ces pauvres filles qui
sont devenues indécrottables, sous votre respect... Et elle a tant
fait, qu’elle a pris pour elle le père Thoul, et elle l’a emmené, que
nous ne savons pas où, que ça nous a mis dans un embarras, rapport
à tous les billets. Nous sommes encore aujor-d’ojord’hui sans
pouvoir payer; mais ma fille qu’est là-dedans veille aux échéances...
Quand Idamore a évu le vieux à lui, rapport à sa sœur, il a laissé
là ma pauvre fille, et il est maintenant avec une jeune promière
des Funambules... Et de là, le mariage de ma fille, comme vous
allez voir...
—Mais vous savez où demeure le matelassier?... demanda Josépha.
—Le vieux père Chardin? Est-ce que ça demeure ça!... Il est
ivre dès six heures du matin, il fait un matelas tous les mois, il
est toute la journée dans les estaminets borgnes, il fait les poules...
—Comment, il fait les poules?... c’est un fier coq!
—Vous ne comprenez pas, madame; c’est la poule au billard,
il en gagne trois ou quatre tous les jours, et il boit...
—Des laits de poule! dit Josépha. Mais Idamore fonctionne au
Boulevard, et en s’adressant à mon ami Braulard, on le trouvera...
—Je ne sais pas, madame, vu que ces événements-là se sont
passés il y a six mois. Idamore est un de ces gens qui doivent aller
à la Correctionnelle, de là à Melun, et puis... dame!...
—Au pré! dit Josépha.
—Ah! madame sait tout, dit en souriant la mère Bijou. Si ma
fille n’avait pas connu cet être-là, elle, elle serait... Mais elle a eu
bien de la chance, tout de même, vous me direz; car monsieur Grenouville
en est devenu amoureux au point qu’il l’a épousée...
—Et comment ce mariage-là s’est-il fait?...
—Par le désespoir d’Olympe, madame. Quand elle s’est vue
abandonnée pour la jeune première à qui elle a trempé une soupe!
ah! l’a-t-elle giroflettée!... et qu’elle a eu perdu le père Thoul
qui l’adorait, elle a voulu renoncer aux hommes. Pour lors, monsieur
Grenouville, qui venait acheter beaucoup chez nous, deux
cents écharpes de Chine brodées par trimestre, l’a voulu consoler;
mais, vrai ou non, elle n’a voulu entendre à rien qu’avec la mairie
et l’église.—«Je veux être honnête!... disait-elle toujours, ou je
me péris!» Et elle a tenu bon. Monsieur Grenouville a consenti à
l’épouser, à la condition qu’elle renoncerait à nous, et nous avons
consenti...
—Moyennant finance?... dit la perspicace Josépha.
—Oui, madame, dix mille francs, et une rente à mon père qui
ne peut plus travailler...
—J’avais prié votre fille de rendre le père Thoul heureux, et
elle me l’a jeté dans la crotte! Ce n’est pas bien. Je ne m’intéresserai
plus à personne! Voilà ce que c’est que de se livrer à la Bienfaisance!...
La Bienfaisance n’est décidément bonne que comme
spéculation. Olympe devait au moins m’avertir de ce tripotage-là!
Si vous retrouvez le père Thoul, d’ici à quinze jours, je vous donnerai
mille francs...
—C’est bien difficile, ma bonne dame, mais il y a bien des
pièces de cent sous dans mille francs, et je vais tâcher de gagner
votre argent...
—Adieu, madame Bijou.
En entrant dans son boudoir, la cantatrice y trouva madame Hulot
complétement évanouie; mais, malgré la perte de ses sens, son
tremblement nerveux la faisait toujours tressaillir, de même que les
tronçons d’une couleuvre coupée s’agitent encore. Des sels violents,
de l’eau fraîche, tous les moyens ordinaires prodigués rappelèrent la
baronne à la vie, ou, si l’on veut, au sentiment de ses douleurs.
—Ah! mademoiselle! jusqu’où est-il tombé!... dit-elle en reconnaissant
la cantatrice et se voyant seule avec elle.
—Ayez du courage, madame, répondit Josépha qui s’était mise
sur un coussin aux pieds de la baronne et qui lui baisait les mains,
nous le retrouverons; et, s’il est dans la fange, eh bien! il se lavera.
Croyez-moi, pour les personnes bien élevées, c’est une question
d’habits... Laissez-moi réparer mes torts envers vous, car je vois
combien vous êtes attachée à votre mari, malgré sa conduite, puisque
vous êtes venue ici!... Dame! ce pauvre homme! il aime les
femmes... eh! bien, si vous aviez eu, voyez-vous, un peu de notre
chique, vous l’auriez empêché de courailler; car vous auriez été
ce que nous savons être: toutes les femmes pour un homme. Le
gouvernement devrait créer une école de gymnastique pour les honnêtes
femmes! Mais les gouvernements sont si bégueules!... ils sont
menés par les hommes que nous menons! Moi, je plains les peuples!...
Mais il s’agit de travailler pour vous, et non de rire... Eh
bien! soyez tranquille, madame, rentrez chez vous, ne vous tourmentez
plus. Je vous ramènerai votre Hector, comme il était il y a
trente ans.
—Oh! mademoiselle, allons chez cette madame Grenouville! dit
la baronne; elle doit savoir quelque chose, peut-être verrai-je monsieur
Hulot aujourd’hui, et pourrai-je l’arracher immédiatement
à la misère, à la honte...
—Madame, je vous témoignerai par avance la reconnaissance
profonde que je vous garderai de l’honneur que vous m’avez fait,
en ne montrant pas la cantatrice Josépha, la maîtresse du duc d’Hérouville,
à côté de la plus belle, de la plus sainte image de la Vertu.
Je vous respecte trop pour me faire voir auprès de vous. Ce n’est
pas une humilité de comédienne, c’est un hommage que je vous
rends. Vous me faites regretter, madame, de ne pas suivre votre
sentier, malgré les épines qui vous ensanglantent les pieds et les
mains! Mais, que voulez-vous! j’appartiens à l’Art comme vous
appartenez à la Vertu...
—Pauvre fille! dit la baronne émue au milieu de ses douleurs
par un singulier sentiment de sympathie commisérative, je prierai
Dieu pour vous, car vous êtes la victime de la Société, qui a besoin
de spectacles. Quand la vieillesse viendra, faites pénitence... vous
serez exaucée, si Dieu daigne entendre les prières d’une...
—D’une martyre, madame, dit Josépha qui baisa respectueusement
la robe de la baronne.
Mais Adeline prit la main de la cantatrice, l’attira vers elle et la
baisa au front. Rouge de plaisir, la cantatrice reconduisit Adeline
jusqu’à sa voiture, avec les démonstrations les plus serviles.
—C’est quelque dame de charité, dit le valet de chambre à la
femme de chambre, car elle n’est ainsi pour personne, pas même
pour sa bonne amie, madame Jenny Cadine!
—Attendez quelques jours, dit-elle, madame, et vous le verrez,
ou je renierai le dieu de mes pères; et, pour une juive, voyez-vous,
c’est promettre la réussite.
Au moment où la baronne entrait chez Josépha, Victorin recevait
dans son cabinet une vieille femme âgée de soixante-quinze ans
environ, qui, pour parvenir jusqu’à l’avocat célèbre, mit en avant
le nom terrible du chef de la police de sûreté. Le valet de chambre
annonça:—Madame de Saint-Estève!
—J’ai pris un de mes noms de guerre, dit-elle en s’asseyant.
Victorin fut saisi d’un frisson intérieur, pour ainsi dire, à l’aspect
de cette affreuse vieille. Quoique richement mise, elle épouvantait
par les signes de méchanceté froide que présentait sa plate figure
horriblement ridée, blanche et musculeuse. Marat, en femme et à
cet âge, eût été, comme la Saint-Estève, une image vivante de la
Terreur. Cette vieille sinistre offrait dans ses petits yeux clairs la
cupidité sanguinaire des tigres. Son nez épaté, dont les narines
agrandies en trous ovales soufflaient le feu de l’enfer, rappelait le
bec des plus mauvais oiseaux de proie. Le génie de l’intrigue siégeait
sur son front bas et cruel. Ses longs poils de barbe poussés au
hasard dans tous les creux de son visage, annonçaient la virilité de
ses projets. Quiconque eût vu cette femme, aurait pensé que tous
les peintres avaient manqué la figure de Méphistophélès...
—Mon cher monsieur, dit-elle d’un ton de protection, je ne me
mêle plus de rien depuis long-temps. Ce que je vais faire pour vous,
c’est par considération pour mon cher neveu, que j’aime mieux
que je n’aimerais mon fils... Or, le préfet de police, à qui le président
du conseil a dit deux mots dans le tuyau de l’oreille, rapport
à vous, en conférant avec monsieur Chapuzot, a pensé que la police
ne devait paraître en rien dans une affaire de ce genre-là. L’on a
donné carte blanche à mon neveu; mais mon neveu ne sera là-dedans
que pour le conseil, il ne doit pas se compromettre...
—Vous êtes la tante de...
—Vous y êtes, et j’en suis un peu orgueilleuse, répondit-elle
en coupant la parole à l’avocat, car il est mon élève, un élève devenu
promptement le maître... Nous avons étudié votre affaire, et nous
avons jaugé ça! Donnez-vous trente mille francs si l’on vous débarrasse
de tout ceci? je vous liquide la chose! et vous ne payez
que l’affaire faite...
—Vous connaissez les personnes.
—Non, mon cher monsieur, j’attends vos renseignements. On
nous a dit: Il y a un benêt de vieillard qui est entre les mains d’une
veuve. Cette veuve de vingt-neuf ans a si bien fait son métier de
voleuse qu’elle a quarante mille francs de rente prises à deux pères
de famille. Elle est sur le point d’engloutir quatre-vingt mille
francs de rente en épousant un bonhomme de soixante et un ans;
elle ruinera toute une honnête famille, et donnera cette immense
fortune à l’enfant de quelque amant, en se débarrassant promptement
de son vieux mari... Voilà le problème.
—C’est exact! dit Victorin. Mon beau-père, monsieur Crevel...
—Ancien parfumeur, un maire; je suis dans son arrondissement
sous le nom de mame Nourrisson, répondit-elle.
—L’autre personne est madame Marneffe.
—Je ne la connais pas, dit madame Saint-Estève; mais, en trois
jours, je serai à même de compter ses chemises.
—Pourriez-vous empêcher le mariage?... demanda l’avocat.
—Où en est-il?
—A la seconde publication.
—Il faudrait enlever la femme. Nous sommes aujourd’hui dimanche,
il n’y a que trois jours, car ils se marieront mercredi,
c’est impossible! Mais on peut vous la tuer...
Victorin Hulot fit un bond d’honnête homme en entendant ces
six mots dits de sang-froid.
—Assassiner!... dit-il. Et comment ferez-vous?
—Voici quarante ans, monsieur, que nous remplaçons le Destin,
répondit-elle avec un orgueil formidable, et que nous faisons
tout ce que nous voulons dans Paris. Plus d’une famille, et du
faubourg Saint-Germain, m’a dit ses secrets, allez! J’ai conclu,
rompu bien des mariages, j’ai déchiré bien des testaments, j’ai
sauvé bien des honneurs! Je parque là, dit-elle en montrant sa
tête, un troupeau de secrets qui me vaut trente-six mille francs de
rente; et, vous, vous serez un de mes agneaux, quoi! Une femme
comme moi serait-elle ce que je suis, si elle parlait de ses moyens!
J’agis! Tout ce qui se fera, mon cher maître, sera l’œuvre du hasard,
et vous n’aurez pas le plus léger remords. Vous serez comme
les gens guéris par les somnambules, ils croient au bout d’un mois
que la nature a tout fait.
Victorin eut une sueur froide. L’aspect du bourreau l’aurait
moins ému que cette sœur sentencieuse et prétentieuse du Bagne;
en voyant sa robe lie-de-vin, il la crut vêtue de sang.
—Madame, je n’accepte pas le secours de votre expérience et
de votre activité, si le succès doit coûter la vie à quelqu’un, et si
le moindre fait criminel s’ensuit.
—Vous êtes un grand enfant, monsieur! répondit madame Saint-Estève.
Vous voulez rester probe à vos propres yeux, tout en souhaitant
que votre ennemi succombe.
Victorin fit un signe de dénégation.
—Oui, reprit-elle, vous voulez que cette madame Marneffe
abandonne la proie qu’elle a dans la gueule! Et comment feriez-vous
lâcher à un tigre son morceau de bœuf? Est-ce en lui passant
la main sur le dos et lui disant: minet!... minet!... Vous n’êtes
pas logique. Vous ordonnez un combat, et vous n’y voulez pas de
blessures! Eh bien! je vais vous faire cadeau de cette innocence
qui vous tient tant au cœur. J’ai toujours vu dans l’honnêteté de
l’étoffe à hypocrisie! Un jour, dans trois mois, un pauvre prêtre
viendra vous demander quarante mille francs pour une œuvre pie,
un couvent ruiné dans le Levant, dans le désert! Si vous êtes content
de votre sort, donnez les quarante mille francs au bonhomme!
vous en verserez bien d’autres au fisc! Ce sera peu de chose, allez!
en comparaison de ce que vous récolterez.
Elle se dressa sur ses larges pieds à peine contenus dans des
souliers de satin que la chair débordait, elle sourit en saluant et se
retira.
—Le diable a une sœur, dit Victorin en se levant.
Il reconduisit cette horrible inconnue, évoquée des antres de
l’espionnage, comme du troisième dessous de l’Opéra se dresse un
monstre au coup de baguette d’une fée dans un ballet-féerie. Après
avoir fini ses affaires au Palais, il alla chez monsieur Chapuzot, le
chef d’un des plus importants services à la Préfecture de police,
pour y prendre des renseignements sur cette inconnue. En voyant
monsieur Chapuzot seul dans son cabinet, Victorin Hulot le remercia
de son assistance.
—Vous m’avez envoyé, dit-il, une vieille qui pourrait servir à
personnifier Paris, vu du côté criminel.
Monsieur Chapuzot déposa ses lunettes sur ses papiers, et regarda
l’avocat d’un air étonné.
—Je ne me serais pas permis de vous adresser qui que ce soit
sans vous en avoir prévenu, sans donner un mot d’introduction,
répondit-il.
—Ce sera donc monsieur le préfet...
—Je ne le pense pas, dit Chapuzot. La dernière fois que le
prince de Wissembourg a dîné chez le ministre de l’intérieur, il a
vu monsieur le préfet, et il lui a parlé de la situation où vous étiez,
une situation déplorable, en lui demandant si l’on pouvait aimablement
venir à votre secours. Monsieur le préfet, vivement intéressé
par la peine que Son Excellence a montrée au sujet de cette
affaire de famille, a eu la complaisance de me consulter à ce sujet.
Depuis que monsieur le préfet a pris les rênes de cette administration,
si calomniée et si utile, il s’est, de prime abord, interdit de
pénétrer dans la Famille. Il a eu raison et en principe et comme
morale; mais il a eu tort en fait. La police, depuis quarante-cinq
ans que j’y suis, a rendu d’immenses services aux familles, de
1799 à 1815. Depuis 1820, la Presse et le Gouvernement constitutionnel
ont totalement changé les conditions de notre existence.
Aussi, mon avis a-t-il été de ne pas s’occuper d’une semblable
affaire, et monsieur le préfet a eu la bonté de se rendre à mes observations.
Le chef de la police de sûreté a reçu devant moi l’ordre
de ne pas s’avancer; et si, par hasard, vous avez reçu quelqu’un
de sa part, je le réprimanderai. Ce serait un cas de destitution.
On a bientôt dit: La police fera cela! La police! la police! Mais,
mon cher maître, le maréchal, le conseil des ministres ignorent ce
que c’est que la police. Il n’y a que la police qui se connaisse elle-même.
Les Rois, Napoléon, Louis XVIII savaient les affaires de la
leur; mais la nôtre, il n’y a eu que Fouché, que monsieur Lenoir,
monsieur de Sartines et quelques préfets, hommes d’esprit, qui s’en
sont doutés... Aujourd’hui tout est changé. Nous sommes amoindris,
désarmés! J’ai vu germer bien des malheurs privés que j’aurais
empêchés avec cinq scrupules d’arbitraire!... Nous serons
regrettés par ceux-là mêmes qui nous ont démolis quand ils seront,
comme vous, devant certaines monstruosités morales qu’il faudrait
pouvoir enlever comme nous enlevons les boues! En politique, la
police est tenue de tout prévenir, quand il s’agit du salut public;
mais la Famille, c’est sacré. Je ferais tout pour découvrir et empêcher
un attentat contre les jours du Roi! je rendrais les murs
d’une maison transparents; mais aller mettre nos griffes dans les
ménages, dans les intérêts privés!... jamais, tant que je siégerai
dans ce cabinet, car j’ai peur...
—De quoi?
—De la Presse! monsieur le député du centre gauche.
—Que dois-je faire? dit Hulot fils après une pause.
—Eh! vous vous appelez la Famille! reprit le Chef de Division,
tout est dit, agissez comme vous l’entendrez; mais vous venir en
aide, mais faire de la police un instrument des passions et des
intérêts privés, est-ce possible?... Là, voyez-vous, est le secret de
la persécution nécessaire, que les magistrats ont trouvée illégale,
dirigée contre le prédécesseur de notre chef actuel de la Sûreté.
Bibi-Lupin faisait la police pour le compte des particuliers. Ceci
cachait un immense danger social! Avec les moyens dont il disposait,
cet homme eût été formidable, il eût été une Sous-fatalité...
—Mais à ma place? dit Hulot.
—Oh! vous me demandez une consultation, vous qui en vendez!
répliqua monsieur Chapuzot. Allons donc, mon cher maître,
vous vous moquez de moi.
Hulot salua le Chef de Division, et s’en alla sans voir l’imperceptible
mouvement d’épaules qui échappa au fonctionnaire, quand
il se leva pour le reconduire.—Et ça veut être un homme d’État!...
se dit monsieur Chapuzot en reprenant ses rapports.
Victorin revint chez lui, gardant ses perplexités, et ne pouvant
les communiquer à personne. A dîner, la baronne annonça joyeusement
à ses enfants que, sous un mois, leur père pourrait partager
leur aisance et achever paisiblement ses jours en famille.
—Ah! je donnerais bien mes trois mille six cents francs de
rente pour voir le baron ici! s’écria Lisbeth. Mais, ma bonne
Adeline, ne conçois pas de pareilles joies par avance!... je t’en
prie.
—Lisbeth a raison, dit Célestine. Ma chère mère, attendez l’événement.
La baronne, tout cœur, tout espérance, raconta sa visite à
Josépha, trouva ces pauvres filles malheureuses dans leur bonheur,
et parla de Chardin, le matelassier, le père du garde-magasin
d’Oran, en montrant ainsi qu’elle ne se livrait pas à un faux espoir.
Lisbeth, le lendemain matin, était à sept heures, dans un fiacre,
sur le quai de la Tournelle, où elle fit arrêter à l’angle de la rue
de Poissy.
—Allez, dit-elle au cocher, rue des Bernardins, au numéro
sept, c’est une maison à allée, et sans portier. Vous monterez au
quatrième étage, vous sonnerez à la porte à gauche, sur laquelle
d’ailleurs vous lirez: «Mademoiselle Chardin, repriseuse de dentelles
et de cachemires.» On viendra. Vous demanderez le chevalier.
On vous répondra: «Il est sorti.» Vous direz: «Je le
sais bien, mais trouvez-le, car sa bonne est là sur le quai, dans
un fiacre, et veut le voir...»
Vingt minutes après, un vieillard, qui paraissait âgé de quatre-vingts
ans, aux cheveux entièrement blancs, le nez rougi par le
froid dans une figure pâle et ridée comme celle d’une vieille
femme, allant d’un pas traînant, les pieds dans des pantoufles de
lisière, le dos voûté, vêtu d’une redingote d’alpaga chauve, ne
portant pas de décoration, laissant passer à ses poignets les manches
d’un gilet tricoté, et la chemise d’un jaune inquiétant, se
montra timidement, regarda le fiacre, reconnut Lisbeth, et vint à
la portière.
—Ah! mon cher cousin, dit-elle, dans quel état vous êtes!
—Élodie prend tout pour elle! dit le baron Hulot. Ces Chardins
sont des canailles puantes...
—Voulez-vous revenir avec nous?
—Oh! non, non, dit le vieillard, je voudrais passer en Amérique...
—Adeline est sur vos traces...
—Ah! si l’on pouvait payer mes dettes, demanda le baron d’un
air défiant, car Samanon me poursuit.
—Nous n’avons pas encore payé votre arriéré, votre fils doit
encore cent mille francs...
—Pauvre garçon!
—Et votre pension ne sera libre que dans sept à huit mois... Si
vous voulez attendre, j’ai là deux mille francs!
Le baron tendit la main par un geste avide, effrayant.
—Donne, Lisbeth! Que Dieu te récompense! Donne! je sais où
aller!
—Mais vous me le direz, vieux monstre?
—Oui. Je puis attendre ces huit mois, car j’ai découvert un
petit ange, une bonne créature, une innocente et qui n’est pas
assez âgée pour être encore dépravée.
—Songez à la cour d’assises, dit Lisbeth qui se flattait d’y voir
un jour Hulot.
—Eh! c’est rue de Charonne! dit le baron Hulot, un quartier
où tout arrive sans esclandre. Va, l’on ne me trouvera jamais. Je
me suis déguisé, Lisbeth, en père Thorec, on me prendra pour
un ancien ébéniste, la petite m’aime, et je ne me laisserai plus
manger la laine sur le dos.
—Non, c’est fait! dit Lisbeth en regardant la redingote. Si je
vous y conduisais, cousin?...
Le baron Hulot monta dans la voiture, en abandonnant mademoiselle
Élodie sans lui dire adieu, comme on jette un roman
lu.
En une demi-heure pendant laquelle le baron Hulot ne parla que
de la petite Atala Judix à Lisbeth, car il était arrivé par degrés aux
affreuses passions qui ruinent les vieillards, sa cousine le déposa,
muni de deux mille francs, rue de Charonne, dans le faubourg
Saint-Antoine, à la porte d’une maison à façade suspecte et
menaçante.
—Adieu, cousin, tu seras maintenant le père Thorec, n’estce
pas? Ne m’envoie que des commissionnaires, et en les prenant
toujours à des endroits différents.
—C’est dit. Oh! je suis bien heureux! dit le baron dont la
figure fut éclairée par la joie d’un futur et tout nouveau bonheur.
—On ne le trouvera pas là, se dit Lisbeth qui fit arrêter son
fiacre au boulevard Beaumarchais, d’où elle revint, en omnibus,
rue Louis-le-Grand.
Le lendemain, Crevel fut annoncé chez ses enfants, au moment
où toute la famille était réunie au salon, après le déjeuner. Célestine
courut se jeter au cou de son père, et se conduisit comme s’il
était venu la veille, quoique, depuis deux ans, ce fût sa première
visite.
—Bonjour, mon père! dit Victorin en lui tendant la main.
—Bonjour, mes enfants! dit l’important Crevel. Madame la
baronne, je mets mes hommages à vos pieds. Dieu! comme ces
enfants grandissent! ça nous chasse! ça nous dit:—Grand-papa,
je veux ma place au soleil!—Madame la comtesse, vous êtes toujours
admirablement belle! ajouta-t-il en regardant Hortense.—Et
voilà le reste de nos écus! ma cousine Bette, la vierge sage.
Mais vous êtes tous très-bien ici... dit-il après avoir distribué ces
phrases à chacun et en les accompagnant de gros rires qui remuaient
difficilement les masses rubicondes de sa large figure.
Et il regarda le salon de sa fille avec une sorte de dédain.
—Ma chère Célestine, je te donne tout mon mobilier de la rue
des Saussayes, il fera très-bien ici. Ton salon a besoin d’être renouvelé...
Ah! voilà ce petit drôle de Wenceslas! Eh bien! sommes-nous
sages, mes petits enfants? il faut avoir des mœurs.
—Pour ceux qui n’en ont pas, dit Lisbeth.
—Ce sarcasme, ma chère Lisbeth, ne me concerne plus. Je
vais, mes enfants, mettre un terme à la fausse position où je me
trouvais depuis si long-temps; et, en bon père de famille, je viens
vous annoncer mon mariage, là, tout bonifacement.
—Vous avez le droit de vous marier, dit Victorin, et, pour
mon compte je vous rends la parole que vous m’avez donnée en
m’accordant la main de ma chère Célestine...
—Quelle parole? demanda Crevel.
—Celle de ne pas vous marier, répondit l’avocat. Vous me
rendrez la justice d’avouer que je ne vous demandais pas cet engagement,
que vous l’avez bien volontairement pris malgré moi,
car je vous ai, dans ce temps, fait observer que vous ne deviez pas
vous lier ainsi.
—Oui, je m’en souviens, mon cher ami, dit Crevel honteux.
Et, ma foi, tenez!... mes chers enfants, si vous vouliez bien vivre
avec madame Crevel, vous n’auriez pas à vous repentir... Votre
délicatesse, Victorin, me touche... On n’est pas impunément généreux
avec moi... Voyons, sapristi! accueillez bien votre belle-mère,
venez à mon mariage!...
—Vous ne nous dites pas, mon père, quelle est votre fiancée?
dit Célestine.
—Mais c’est le secret de la comédie, reprit Crevel... Ne jouons
pas à cache-cache! Lisbeth a dû vous dire...
—Mon cher monsieur Crevel, répliqua la Lorraine, il est des
noms qu’on ne prononce pas ici...
—Eh bien! c’est madame Marneffe!
—Monsieur Crevel, répondit sévèrement l’avocat, ni moi ni ma
femme nous n’assisterons à ce mariage, non par des motifs d’intérêt,
car je vous ai parlé tout à l’heure avec sincérité. Oui, je serais
très-heureux de savoir que vous trouverez le bonheur dans
cette union; mais je suis mu par des considérations d’honneur et
de délicatesse que vous devez comprendre, et que je ne puis exprimer,
car elles raviveraient des blessures encore saignantes ici...
La baronne fit un signe à la comtesse, qui, prenant son enfant
dans ses bras, lui dit:—Allons, viens prendre ton bain, Wenceslas!—Adieu,
monsieur Crevel.
La baronne salua Crevel en silence, et Crevel ne put s’empêcher
de sourire en voyant l’étonnement de l’enfant quand il se vit menacé
de ce bain improvisé.
—Vous épousez, monsieur, s’écria l’avocat, quand il se trouva
seul avec Lisbeth, avec sa femme et son beau-père, une femme
chargée des dépouilles de mon père, et qui l’a froidement conduit
où il est; une femme qui vit avec le gendre, après avoir ruiné le
beau-père; qui cause les chagrins mortels de ma sœur... Et vous
croyez qu’on nous verra sanctionnant votre folie par ma présence?
Je vous plains sincèrement, mon cher monsieur Crevel! vous n’avez
pas le sens de la famille, vous ne comprenez pas la solidarité
d’honneur qui en lie les différents membres. On ne raisonne pas (je
l’ai trop su malheureusement!) les passions. Les gens passionnés
sont sourds comme ils sont aveugles. Votre fille Célestine a trop
le sentiment de ses devoirs pour vous dire un seul mot de blâme.
—Ce serait joli! dit Crevel qui tenta de couper court à cette
mercuriale.
—Célestine ne serait pas ma femme, si elle vous faisait une seule
observation, reprit l’avocat; mais moi, je puis essayer de vous arrêter
avant que vous ne mettiez le pied dans le gouffre, surtout
après vous avoir donné la preuve de mon désintéressement. Ce
n’est certes pas votre fortune, c’est vous-même dont je me préoccupe...
Et pour vous éclairer sur mes sentiments, je puis ajouter,
ne fût-ce que pour vous tranquilliser relativement à votre futur
contrat de mariage, que ma situation de fortune est telle que nous
n’avons rien à désirer...
—Grâce à moi! s’écria Crevel dont la figure était devenue violette.
—Grâce à la fortune de Célestine, répondit l’avocat; et si vous
regrettez d’avoir donné, comme une dot venant de vous, à votre
fille des sommes qui ne représentent pas la moitié de ce que lui a
laissé sa mère, nous sommes prêts à vous les rendre...
—Savez-vous, monsieur mon gendre, dit Crevel qui se mit en
position, qu’en couvrant de mon nom madame Marneffe, elle ne
doit plus répondre au monde de sa conduite qu’en qualité de madame
Crevel.
—C’est peut-être très gentilhomme, dit l’avocat, c’est généreux
quant aux choses de cœur, aux écarts de la passion; mais je ne
connais pas de nom, ni de lois, ni de titre qui puissent couvrir le
vol des trois cent mille francs ignoblement arrachés à mon père!...
Je vous dis nettement, mon cher beau-père, que votre future est
indigne de vous, qu’elle vous trompe et qu’elle est amoureuse folle
de mon beau-frère Steinbock, elle en a payé les dettes...
—C’est moi qui les ai payées...
—Bien, reprit l’avocat, j’en suis bien aise pour le comte Steinbock
qui pourra s’acquitter un jour; mais il est aimé, très-aimé,
souvent aimé...
—Il est aimé!... dit Crevel dont la figure annonçait un bouleversement
général. C’est lâche, c’est sale, et petit, et commun de
calomnier une femme!... Quand on avance ces sortes de choses-là,
monsieur, on les prouve...
—Je vous donnerai des preuves...
—Je les attends...
—Après-demain, mon cher monsieur Crevel, je vous dirai le
jour et l’heure, le moment où je serai en mesure de dévoiler l’épouvantable
dépravation de votre future épouse...
—Très-bien, je serai charmé, dit Crevel qui reprit son sang-froid.
Adieu, mes enfants, au revoir. Adieu, Lisbeth...
—Suis-le donc, Lisbeth, dit Célestine à l’oreille de la cousine
Bette.
—Eh bien! voilà comme vous vous en allez?... cria Lisbeth à
Crevel.
—Ah! lui dit Crevel, il est devenu très-fort, mon gendre, il
s’est formé. Le Palais, la Chambre, la rouerie judiciaire et la rouerie
politique en font un gaillard. Ah! ah! il sait que je me marie
mercredi prochain, et dimanche, ce monsieur me propose de me
dire, dans trois jours, l’époque à laquelle il me démontrera que ma
femme est indigne de moi... Ce n’est pas maladroit... Je retourne
signer le contrat. Allons, viens avec moi, Lisbeth, viens!... Ils n’en
sauront rien! Je voulais laisser quarante mille francs de rente à Célestine;
mais Hulot vient de se conduire de manière à s’aliéner mon
cœur à tout jamais.
—Donnez-moi dix minutes, père Crevel, attendez-moi dans
votre voiture à la porte, je vais trouver un prétexte pour sortir.
—Eh bien! c’est convenu...
—Mes amis, dit Lisbeth qui retrouva la famille au salon, je vais
avec Crevel, on signe le contrat ce soir, et je pourrai vous en dire
les dispositions. Ce sera probablement ma dernière visite à cette
femme. Votre père est furieux. Il va vous déshériter...
—Sa vanité l’en empêchera, répondit l’avocat. Il a voulu posséder
la terre de Presles, il la gardera, je le connais. Eût-il des enfants,
Célestine recueillera toujours la moitié de ce qu’il laissera, la loi
l’empêche de donner toute sa fortune... Mais ces questions ne sont
rien pour moi, je ne pense qu’à notre honneur... Allez, cousine,
dit-il en serrant la main de Lisbeth, écoutez bien le contrat.
Vingt minutes après, Lisbeth et Crevel entraient à l’hôtel de la
rue Barbet, où madame Marneffe attendait dans une douce impatience
le résultat de la démarche qu’elle avait ordonnée. Valérie
avait été prise, à la longue, pour Wenceslas de ce prodigieux amour
qui, une fois dans la vie, étreint le cœur des femmes. Cet artiste
manqué devint, entre les mains de madame Marneffe, un amant si
parfait, qu’il était pour elle ce qu’elle avait été pour le baron Hulot.
Valérie tenait des pantoufles d’une main, et l’autre était à Steinbock,
sur l’épaule de qui elle reposait sa tête. Il en est de la conversation
à propos interrompus dans laquelle ils s’étaient lancés depuis le départ
de Crevel, comme de ces longues œuvres littéraires de notre
temps, au fronton desquelles on lit: La reproduction en est interdite.
Ce chef-d’œuvre de poésie intime amena naturellement sur
les lèvres de l’artiste un regret qu’il exprima, non sans amertume.
—Ah! quel malheur que je me sois marié, dit Wenceslas, car
si j’avais attendu, comme le disait Lisbeth, aujourd’hui je pourrais
t’épouser.
—Il faut être Polonais pour souhaiter faire sa femme d’une maîtresse
dévouée! s’écria Valérie. Échanger l’amour contre le devoir!
le plaisir contre l’ennui!
—Je te connais si capricieuse! répondit Steinbock. Ne t’ai-je
pas entendue causant avec Lisbeth du baron Montès, ce Brésilien?...
—Veux-tu m’en débarrasser? dit Valérie.
—Ce serait, répondit l’ex-sculpteur, le seul moyen de t’empêcher
de le voir.
—Apprends, mon chéri, répondit Valérie, que je le ménageais
pour en faire un mari, car je te dis tout à toi!... Les promesses
que j’ai faites à ce Brésilien... (Oh! bien avant de te connaître,
dit-elle en répondant à un geste de Wenceslas.) Eh bien! ces promesses
dont il s’arme pour me tourmenter, m’obligent à me marier
presque secrètement; car s’il apprend que j’épouse Crevel, il est
homme à... à me tuer!...
—Oh! quant à cette crainte!... dit Steinbock en faisant un geste
de dédain qui signifiait que ce danger-là devait être insignifiant
pour une femme aimée par un Polonais.
Remarquez qu’en fait de bravoure, il n’y a plus la moindre forfanterie
chez les Polonais, tant ils sont réellement et sérieusement
braves.
—Et cet imbécile de Crevel qui veut donner une fête, et qui se
livre à ses goûts de faste économique à propos de mon mariage, me
met dans un embarras d’où je ne sais comment sortir.
Valérie pouvait-elle avouer à celui qu’elle adorait que le baron
Henri Montès avait, depuis le renvoi du baron Hulot, hérité du
privilége de venir chez elle à toute heure de nuit, et que, malgré
son adresse, elle en était encore à trouver une cause de brouille
où le Brésilien croirait avoir tous les torts? Elle connaissait trop
bien le caractère quasi-sauvage du baron, qui se rapprochait beaucoup
de celui de Lisbeth, pour ne pas trembler en pensant à ce
More de Rio de Janeiro. Au roulement de la voiture, Steinbock
quitta Valérie, qu’il tenait par la taille, et il prit un journal dans la
lecture duquel on le trouva tout absorbé. Valérie brodait, avec une
attention minutieuse, des pantoufles à son futur.
—Comme on la calomnie! dit Lisbeth à l’oreille de Crevel sur
le seuil de la porte en lui montrant ce tableau... Voyez sa coiffure!
est-elle dérangée? A entendre Victorin, vous auriez pu surprendre
deux tourtereaux au nid.
—Ma chère Lisbeth, répondit Crevel en position, vois-tu, pour
faire d’une Aspasie une Lucrèce, il suffit de lui inspirer une passion!...
—Ne vous ai-je pas toujours dit, reprit Lisbeth, que les femmes
aiment les gros libertins comme vous?
—Elle serait d’ailleurs bien ingrate, reprit Crevel, car combien
d’argent ai-je mis ici? Grindot et moi seuls nous le savons!
Et il montrait l’escalier. Dans l’arrangement de cet hôtel que
Crevel regardait comme le sien, Grindot avait essayé de lutter avec
Cleretti, l’architecte à la mode, à qui le duc d’Hérouville avait confié
la maison de Josépha. Mais Crevel, incapable de comprendre les
arts, avait voulu, comme tous les bourgeois, dépenser une somme
fixe, connue à l’avance. Maintenu par un devis, il fut impossible à
Grindot de réaliser son rêve d’architecte. La différence qui distinguait
l’hôtel de Josépha de celui de la rue Barbet, était celle qui se
trouve entre la personnalité des choses et leur vulgarité. Ce qu’on
admirait chez Josépha ne se voyait nulle part; ce qui reluisait chez
Crevel pouvait s’acheter partout. Ces deux luxes sont séparés l’un
de l’autre par le fleuve du million. Un miroir unique vaut six mille
francs, le miroir inventé par un fabricant qui l’exploite coûte cinq
cents francs. Un lustre authentique de Boule monte en vente publique
à trois mille francs; le même lustre surmoulé pourra être fabriqué
pour mille ou douze cents francs; l’un est en Archéologie ce
qu’un tableau de Raphaël est en peinture, l’autre en est la copie.
Qu’estimez-vous une copie de Raphaël? L’hôtel de Crevel était donc
un magnifique spécimen du luxe des sots, comme l’hôtel de Josépha
le plus beau modèle d’une habitation d’artiste.
—Nous avons la guerre, dit Crevel en allant vers sa future.
Madame Marneffe sonna.
—Allez chercher monsieur Berthier, dit-elle au valet de chambre,
et ne revenez pas sans lui. Si tu avais réussi, dit-elle en enlaçant
Crevel, mon petit père, nous aurions retardé mon bonheur,
et nous aurions donné une fête à étourdir; mais, quand toute une
famille s’oppose à un mariage, mon ami, la décence veut qu’il se
fasse sans éclat, surtout lorsque la mariée est veuve.
—Moi, je veux au contraire afficher un luxe à la Louis XIV,
dit Crevel qui depuis quelque temps trouvait le dix-huitième siècle
petit. J’ai commandé des voitures neuves; il y a la voiture de monsieur
et celle de madame, deux jolis coupés, une calèche, une berline
d’apparat avec un siége superbe qui tressaille comme madame
Hulot.
—Ah! je veux?... Tu ne serais donc plus mon agneau? Non,
non. Ma biche, tu feras à ma volonté. Nous allons signer notre contrat
entre nous, ce soir. Puis, mercredi, nous nous marierons officiellement,
comme on se marie réellement, en catimini, selon le
mot de ma pauvre mère. Nous irons à pied vêtus simplement à l’église,
où nous aurons une messe basse. Nos témoins sont Stidmann,
Steinbock, Vignon et Massol, tous gens d’esprit qui se trouveront à
la mairie comme par hasard, et qui nous feront le sacrifice d’entendre
une messe. Ton collègue nous mariera, par exception, à neuf
heures du matin. La messe est à dix heures, nous serons ici à déjeuner
à onze heures et demie. J’ai promis à nos convives que l’on
ne se lèverait de table que le soir... Nous aurons Bixiou, ton ancien
camarade de Birotterie du Tillet, Lousteau, Vernisset, Léon de
Lora, Vernou, la fleur des gens d’esprit, qui ne nous sauront pas
mariés, nous les mystifierons, nous nous griserons un petit brin, et
Lisbeth en sera; je veux qu’elle apprenne le mariage, Bixiou doit
lui faire des propositions et la... la déniaiser.
Pendant deux heures, madame Marneffe débita des folies qui
firent faire à Crevel cette réflexion judicieuse:—Comment une
femme si gaie pourrait-elle être dépravée? Folichonne, oui! mais
perverse... allons donc!
—Qu’est-ce que tes enfants ont dit de moi? demanda Valérie à
Crevel dans un moment où elle le tint près d’elle sur sa causeuse,
bien des horreurs!
—Ils prétendent, répondit Crevel, que tu aimes Wenceslas d’une
façon criminelle, toi! la vertu même!
—Je crois bien que je l’aime, mon petit Wenceslas! s’écria
Valérie en appelant l’artiste, le prenant par la tête et l’embrassant
au front. Pauvre garçon sans appui, sans fortune! dédaigné par
une girafe couleur carotte! Que veux-tu, Crevel? Wenceslas, c’est
mon poëte, et je l’aime au grand jour comme si c’était mon enfant!
Ces femmes vertueuses, ça voit du mal partout et en tout. Ah! çà!
elles ne pourraient donc pas rester sans mal faire auprès d’un
homme? Moi, je suis comme les enfants gâtés à qui l’on n’a jamais
rien refusé: les bonbons ne me causent plus aucune émotion. Pauvres
femmes, je les plains!... Et qu’est-ce qui me détériorait
comme cela?
—Victorin, dit Crevel.
—Eh bien! pourquoi ne lui as-tu pas fermé le bec, à ce perroquet
judiciaire, avec les deux cent mille francs de la maman?
—Ah! la baronne avait fui, dit Lisbeth.
—Qu’ils y prennent garde! Lisbeth, dit madame Marneffe en
fronçant les sourcils, ou ils me recevront chez eux, et très-bien,
et viendront chez leur belle-mère, tous! ou je les logerai (dis-leur
de ma part) plus bas que ne se trouve le baron... Je veux devenir
méchante, à la fin! Ma parole d’honneur, je crois que le Mal
est la faux avec laquelle on met le Bien en coupe.
A trois heures, maître Berthier, successeur de Cardot, lut le
contrat de mariage, après une courte conférence entre Crevel et
lui, car certains articles dépendaient de la résolution que prendraient
monsieur et madame Hulot jeune. Crevel reconnaissait à
sa future épouse une fortune composée: 1o de quarante mille francs
de rente dont les titres étaient désignés; 2o de l’hôtel et de tout le
mobilier qu’il contenait, et 3o de trois millions en argent. En outre,
il faisait à sa future épouse toutes les donations permises par la loi;
il la dispensait de tout inventaire; et dans le cas où, lors de leur
décès, les conjoints se trouveraient sans enfants, ils se donnaient
respectivement l’un à l’autre l’universalité de leurs biens, meubles
et immeubles. Ce contrat réduisait la fortune de Crevel à deux millions
de capital. S’il avait des enfants de sa nouvelle femme, il restreignait
la part de Célestine à cinq cent mille francs, à cause de
l’usufruit de sa fortune accordé à Valérie. C’était la neuvième partie
environ de sa fortune actuelle.
Lisbeth revint dîner rue Louis-le-Grand, le désespoir peint sur
la figure. Elle expliqua, commenta le contrat de mariage, et trouva
Célestine insensible autant que Victorin à cette désastreuse nouvelle.
—Vous avez irrité votre père, mes enfants! Madame Marneffe
a juré que vous recevriez chez vous la femme de monsieur Crevel,
et que vous viendriez chez elle, dit-elle.
—Jamais! dit Hulot.
—Jamais! dit Célestine.
—Jamais! s’écria Hortense.
Lisbeth fut saisie du désir de vaincre l’attitude superbe de tous
les Hulot.
—Elle paraît avoir des armes contre vous!... répondit-elle. Je
ne sais pas encore de quoi il s’agit, mais je le saurai... Elle a parlé
vaguement d’une histoire de deux cent mille francs qui regarde
Adeline.
La baronne Hulot se renversa doucement sur le divan où elle se
trouvait, et d’affreuses convulsions se déclarèrent.
—Allez-y, mes enfants!... cria la baronne. Recevez cette femme!
Monsieur Crevel est un homme infâme! il mérite le dernier supplice...
Obéissez à cette femme... Ah! c’est un monstre! elle sait
tout!
Après ces mots mêlés à des larmes, à des sanglots, madame Hulot
trouva la force de monter chez elle, appuyée sur le bras de sa
fille et sur celui de Célestine.
—Qu’est-ce que tout ceci veut dire? s’écria Lisbeth restée seule
avec Victorin.
L’avocat, planté sur ses jambes, dans une stupéfaction très-concevable,
n’entendit pas Lisbeth.
—Qu’as-tu, mon Victorin?
—Je suis épouvanté! dit l’avocat, dont la figure devint menaçante.
Malheur à qui touche à ma mère, je n’ai plus alors de scrupules!
Si je le pouvais, j’écraserais cette femme comme on écrase
une vipère... Ah! elle attaque la vie et l’honneur de ma mère!...
—Elle a dit, ne répète pas ceci, mon cher Victorin, elle a dit
qu’elle vous logerait tous encore plus bas que votre père... Elle a
reproché vertement à Crevel de ne pas vous avoir fermé la bouche
avec ce secret qui paraît tant épouvanter Adeline.
On envoya chercher un médecin, car l’état de la baronne empirait.
Le médecin ordonna une potion pleine d’opium, et Adeline
tomba, la potion prise, dans un profond sommeil; mais toute cette
famille était en proie à la plus vive terreur. Le lendemain, l’avocat
partit de bonne heure pour le Palais, et il passa par la préfecture
de police, où il supplia Vautrin le chef de la sûreté de lui envoyer
madame de Saint-Estève.
—On nous a défendu, monsieur, de nous occuper de vous,
mais madame de Saint-Estève est marchande, elle est à vos ordres,
répondit le célèbre Chef.
De retour chez lui, le pauvre avocat apprit que l’on craignait
pour la raison de sa mère. Le docteur Bianchon, le docteur Larabit,
le professeur Angard, réunis en consultation, venaient de décider
l’emploi des moyens héroïques pour détourner le sang qui se
portait à la tête. Au moment où Victorin écoutait le docteur Bianchon,
qui lui détaillait les raisons qu’il avait d’espérer l’apaisement
de cette crise, quoique ses confrères en désespérassent, le valet
de chambre vint annoncer à l’avocat sa cliente, madame de Saint-Estève.
Victorin laissa Bianchon au milieu d’une période et descendit
l’escalier avec une rapidité de fou.
—Y aurait-il dans la maison un principe de folie contagieux?
dit Bianchon en se retournant vers Larabit.
Les médecins s’en allèrent en laissant un interne chargé par eux
de veiller madame Hulot.
—Toute une vie de vertu!... était la seule phrase que la malade
prononçât depuis la catastrophe. Lisbeth ne quittait pas le chevet
d’Adeline, elle l’avait veillée; elle était admirée par les deux
jeunes femmes.
—Eh bien! ma chère madame Saint-Estève! dit l’avocat en
introduisant l’horrible vieille dans son cabinet et en fermant soigneusement
les portes, où en sommes-nous?
—Eh bien! mon cher ami, dit-elle en regardant Victorin d’un
œil froidement ironique, vous avez fait vos petites réflexions?...
—Avez-vous agi?...
—Donnez-vous cinquante mille francs?...
—Oui, répondit Hulot fils, car il faut marcher. Savez-vous que,
par une seule phrase, cette femme a mis la vie et la raison de ma
mère en danger? Ainsi, marchez!
—On a marché! répliqua la vieille.
—Eh bien?... dit Victorin convulsivement.
—Eh bien! vous n’arrêtez pas les frais?
—Au contraire.
—C’est qu’il y a déjà vingt-trois mille francs de frais.
Hulot fils regarda la Saint-Estève d’un air imbécile.
—Ah! çà, seriez-vous un jobard, vous l’une des lumières du
Palais? dit la vieille. Nous avons pour cette somme une conscience
de femme de chambre et un tableau de Raphaël, ce n’est pas cher...
Hulot restait stupide, il ouvrait de grands yeux.
—Eh bien! reprit la Saint-Estève, nous avons acheté mademoiselle
Reine Tousard, celle pour qui madame Marneffe n’a pas
de secrets...
—Je comprends...
—Mais si vous lésinez, dites-le?...
—Je payerai de confiance, répondit-il, allez. Ma mère m’a dit
que ces gens-là méritaient les plus grands supplices...
—On ne roue plus, dit la vieille.
—Vous me répondez du succès?
—Laissez-moi faire, répondit la Saint-Estève. Votre vengeance
mijote.
Elle regarda la pendule, la pendule marquait six heures.
—Votre vengeance s’habille, les fourneaux du Rocher-de-Cancale
sont allumés, les chevaux des voitures piaffent, mes fers
chauffent. Ah! je sais votre madame Marneffe par cœur. Tout est
paré, quoi! Il y a des boulettes dans la ratière, je vous dirai demain
si la souris s’empoisonnera. Je le crois! Adieu, mon fils.
—Adieu, madame.
—Savez-vous l’anglais?
—Oui.
—Avez-vous vu jouer Macbeth, en anglais?
—Oui.
—Eh bien! mon fils, tu seras roi! c’est-à-dire tu hériteras!
dit cette affreuse sorcière devinée par Shakspeare et qui paraissait
connaître Shakspeare. Elle laissa Hulot hébété sur le seuil de son
cabinet.—N’oubliez pas que le référé est pour demain! dit-elle
gracieusement en plaideuse consommée. Elle voyait venir deux
personnes, et voulait passer à leurs yeux pour une comtesse Pimbèche.
—Quel aplomb! se dit Hulot en saluant sa prétendue cliente.
Le baron Montès de Montéjanos était un lion, mais un lion inexpliqué.
Le Paris de la fashion, celui du turf et des lorettes admiraient
les gilets ineffables de ce seigneur étranger, ses bottes d’un
vernis irréprochable, ses sticks incomparables, ses chevaux enviés,
sa voiture menée par des nègres parfaitement esclaves et très-bien
battus. Sa fortune était connue, il avait un crédit de sept cent mille
francs chez le célèbre banquier du Tillet; mais on le voyait toujours
seul. S’il allait aux premières représentations, il était dans une
stalle d’orchestre. Il ne hantait aucun salon. Il n’avait jamais donné
le bras à une lorette! On ne pouvait unir son nom à celui d’aucune
jolie femme du monde. Pour passe-temps, il jouait au whist
au Jockey-Club. On en était réduit à calomnier ses mœurs, ou,
ce qui paraissait infiniment plus drôle, sa personne: on l’appelait
Combabus! Bixiou, Léon de Lora, Lousteau, Florine, mademoiselle
Héloïse Brisetout et Nathan, soupant un soir chez l’illustre
Carabine avec beaucoup de lions et de lionnes, avaient inventé cette
explication, excessivement burlesque. Massol, en sa qualité de
Conseiller-d’État, Claude Vignon, en sa qualité d’ancien professeur
de grec, avaient raconté aux ignorantes lorettes la fameuse anecdote,
rapportée dans l’Histoire ancienne de Rollin, concernant
Combabus, cet Abélard volontaire chargé de garder la femme d’un
roi d’Assyrie, de Perse, Bactriane, Mésopotamie et autres départements
de la géographie particulière au vieux professeur du Bocage
qui continua d’Anville, le créateur de l’ancien Orient. Ce
surnom, qui fit rire pendant un quart d’heure les convives de
Carabine, fut le sujet d’une foule de plaisanteries trop lestes dans
un ouvrage auquel l’Académie pourrait ne pas donner le prix
Montyon, mais parmi lesquelles on remarqua le nom qui resta sur
la crinière touffue du beau baron, que Josépha nommait un magnifique
Brésilien, comme on dit un magnifique Catoxantha!
Carabine, la plus illustre des lorettes, celle dont la beauté fine et
les saillies avaient arraché le sceptre du Treizième arrondissement
aux mains de mademoiselle Turquet, plus connue sous le nom de
Malaga, mademoiselle Séraphine Sinet (tel était son vrai nom)
était au banquier du Tillet ce que Josépha Mirah était au duc
d’Hérouville.
Or, le matin même du jour où la Saint-Estève prophétisait le
succès à Victorin, Carabine avait dit à du Tillet, sur les sept heures
du matin:—Si tu étais gentil, tu me donnerais à dîner au Rocher
de Cancale, et tu m’amènerais Combabus; nous voulons savoir
enfin s’il a une maîtresse... j’ai parié pour... je veux gagner...—Il
est toujours à l’hôtel des Princes, j’y passerai, répondit du
Tillet; nous nous amuserons. Aie tous nos gars: le gars Bixiou,
le gars Lora! Enfin toute notre séquelle!
A sept heures et demie, dans le plus beau salon de l’établissement
où l’Europe entière a dîné, brillait sur la table un magnifique
service d’argenterie fait exprès pour les dîners où la Vanité
soldait l’addition en billets de banque. Des torrents de lumière
produisaient des cascades au bord des ciselures. Des garçons,
qu’un provincial aurait pris pour des diplomates, n’était l’âge, se
tenaient sérieux comme des gens qui se savent ultra-payés.
Cinq personnes arrivées en attendaient neuf autres. C’était d’abord
Bixiou, le sel de toute cuisine intellectuelle, encore debout en 1843,
avec une armure de plaisanteries toujours neuves, phénomène aussi
rare à Paris que la vertu. Puis, Léon de Lora, le plus grand peintre
de paysage et de marine existant, qui gardait sur tous ses rivaux
l’avantage de ne jamais se trouver au-dessous de ses débuts. Les
Lorettes ne pouvaient pas se passer de ces deux rois du bon mot.
Pas de souper, pas de dîner, pas de partie sans eux. Séraphine Sinet,
dite Carabine, en sa qualité de maîtresse en titre de l’amphitryon,
était venue l’une des premières, et faisait resplendir sous les nappes
de lumière ses épaules sans rivales à Paris, un cou tourné comme par
un tourneur, sans un pli! son visage mutin et sa robe de satin broché,
bleu sur bleu, ornée de dentelles d’Angleterre en quantité suffisante
à nourrir un village pendant un mois. La jolie Jenny Cadine, qui ne
jouait pas à son théâtre, et dont le portrait est trop connu pour en
dire quoi que ce soit, arriva dans une toilette d’une richesse fabuleuse.
Une partie est toujours pour ces dames un Longchamps de
toilettes, où chacune d’elles veut faire obtenir le prix à son millionnaire,
en disant ainsi à ses rivales:—Voilà le prix que je vaux!
Une troisième femme, sans doute au début de la carrière, regardait,
presque honteuse, le luxe des deux commères posées et
riches. Simplement habillée en cachemire blanc orné de passementeries
bleues, elle avait été coiffée en fleurs, par un coiffeur du
Genre Merlan dont la main malhabile avait donné, sans le savoir,
les grâces de la niaiserie à des cheveux blonds adorables. Encore
gênée dans sa robe, elle avait la timidité, selon la phrase consacrée,
inséparable d’un premier début. Elle arrivait de
Valognes pour placer à Paris une fraîcheur désespérante, une candeur
à irriter le désir chez un mourant, et une beauté digne de
toutes celles que la Normandie a déjà fournies aux différents théâtres
de la capitale. Les lignes de cette figure intacte offraient l’idéal
de la pureté des anges. Sa blancheur lactée renvoyait si bien la
lumière, que vous eussiez dit d’un miroir. Ses couleurs fines
avaient été mises sur les joues comme avec un pinceau. Elle se
nommait Cydalise. C’était, comme on va le voir, un pion nécessaire
dans la partie que jouait mame Nourrisson contre madame
Marneffe.
—Tu n’as pas le bras de ton nom, ma petite, avait dit Jenny
Cadine à qui Carabine avait présenté ce chef-d’œuvre âgé de
seize ans et amené par elle.
Cydalise, en effet, offrait à l’admiration publique de beaux bras
d’un tissu serré, grenu, mais rougi par un sang magnifique.
—Combien vaut-elle? demanda Jenny Cadine tout bas à Carabine.
—Un héritage.
—Qu’en veux-tu faire?
—Tiens, madame Combabus!...
—Et l’on te donne, pour faire ce métier-là?...
—Devine!
—Une belle argenterie?
—J’en ai trois!
—Des diamants?
—J’en vends...
—Un singe vert!
—Non, un tableau de Raphaël!
—Quel rat te passe dans la cervelle?
—Josépha me scie l’omoplate avec ses tableaux, répondit Carabine,
et j’en veux avoir de plus beaux que les siens...
Du Tillet amena le héros du dîner, le Brésilien; le duc d’Hérouville
les suivait avec Josépha. La cantatrice avait mis une simple
robe de velours. Mais autour de son cou brillait un collier de cent
vingt mille francs, des perles à peine distinctibles sur sa peau de
camélia blanc. Elle s’était fourré dans ses nattes noires un seul camélia
rouge (une mouche!) d’un effet étourdissant et elle s’était
amusée à étager onze bracelets de perles sur chacun de ses bras.
Elle vint serrer la main à Jenny Cadine, qui lui dit:—Prête-moi
donc tes mitaines?... Josépha détacha ses bracelets et les offrit,
sur une assiette, à son amie.
—Quel genre! dit Carabine, faut être duchesse! Plus que cela
de perles! Vous avez dévalisé la mer pour orner la fille, monsieur
le duc? ajouta-t-elle en se tournant vers le petit duc d’Hérouville.
L’actrice prit un seul bracelet, rattacha les vingt autres aux beaux
bras de la cantatrice et y mit un baiser.
Lousteau, le pique-assiette littéraire, La Palférine et Malaga,
Massol et Vauvinet, Théodore Gaillard, l’un des propriétaires d’un
des plus importants journaux politiques, complétaient les invités.
Le duc d’Hérouville, poli comme un grand seigneur avec tout le
monde, eut pour le comte de La Palférine ce salut particulier qui,
sans accuser l’estime ou l’intimité, dit à tout le monde:—«Nous
sommes de la même famille, de la même race, nous nous valons!»
Ce salut, le shiboleth de l’aristocratie, a été créé pour le désespoir
des gens d’esprit de la haute bourgeoisie.
Carabine prit Combabus à sa gauche et le duc d’Hérouville à sa
droite. Cydalise flanqua le Brésilien, et Bixiou fut mis à côté de la
Normande. Malaga prit place à côté du duc.
A sept heures, on attaqua les huîtres. A huit heures, entre les
deux services, on dégusta le punch glacé. Tout le monde connaît
le menu de ces festins. A neuf heures, on babillait comme on babille
après quarante-deux bouteilles de différents vins, bues entre
quatorze personnes. Le dessert, cet affreux dessert du mois d’avril,
était servi. Cette atmosphère capiteuse n’avait grisé que la
Normande, qui chantonnait un Noël. Cette pauvre fille exceptée,
personne n’avait perdu la raison, les buveurs, les femmes étaient
l’élite de Paris soupant. Les esprits riaient, les yeux, quoique
brillantés, restaient pleins d’intelligence, mais les lèvres tournaient
à la satire, à l’anecdote, à l’indiscrétion. La conversation, qui jusqu’alors
avait roulé dans le cercle vicieux des courses et des
chevaux, des exécutions à la Bourse, des différents mérites des
lions comparés les uns aux autres, et des histoires scandaleuses connues,
menaçait de devenir intime, de se fractionner par groupes
de deux cœurs.
Ce fut en ce moment que, sur des œillades distribuées par Carabine
à Léon de Lora, Bixiou, La Palférine et du Tillet, on parla
d’amour.
—Les médecins comme il faut ne parlent jamais médecine, les
vrais nobles ne parlent jamais ancêtres, les gens de talent ne parlent
pas de leurs œuvres, dit Josépha, pourquoi parler de notre
état... J’ai fait faire relâche à l’Opéra pour venir, ce n’est pas
certes pour travailler ici. Ainsi ne posons point, mes chères.
—On te parle du véritable amour, ma petite! dit Malaga, de
cet amour qui fait qu’on s’enfonce! qu’on enfonce père et mère,
qu’on vend femmes et enfants, et qu’on va dà Clichy...
—Causez, alors! reprit la cantatrice. Connais pas!
Connais pas!... Ce mot, passé de l’argot des gamins de Paris
dans le vocabulaire de la lorette, est, à l’aide des yeux et de la
physionomie de ces femmes, tout un poëme sur leurs lèvres.
—Je ne vous aime donc point, Josépha? dit tout bas le duc.
—Vous pouvez m’aimer véritablement, dit à l’oreille du duc la
cantatrice en souriant; mais moi je ne vous aime pas de l’amour
dont on parle, de cet amour qui fait que l’univers est tout noir
sans l’homme aimé. Vous m’êtes agréable, utile, mais vous ne
m’êtes pas indispensable; et, si demain vous m’abandonniez, j’aurais
trois ducs pour un...
—Est-ce que l’amour existe à Paris? dit Léon de Lora. Personne
n’y a le temps de faire sa fortune, comment se livrerait-on
à l’amour vrai qui s’empare d’un homme comme l’eau s’empare
du sucre? Il faut être excessivement riche pour aimer, car l’amour
annule un homme, à peu près comme notre cher baron brésilien
que voilà. Il y a long-temps que je l’ai déjà dit, les extrêmes se
touchent! Un véritable amoureux ressemble à un eunuque, car
il n’y a plus de femmes pour lui sur la terre! Il est mystérieux, il
est comme le vrai chrétien, solitaire dans sa thébaïde! Voyez-moi
ce brave Brésilien!... Toute la table examina Henri Montès de
Montéjanos qui fut honteux de se trouver le centre de tous les regards.—Il
pâture là depuis une heure, sans plus savoir que ne le
saurait un bœuf, qu’il a pour voisine la femme la plus... je ne dirai
pas ici la plus belle, mais la plus fraîche de Paris.
—Tout est frais ici, même le poisson, c’est la renommée de la
maison, dit Carabine.
Le baron Montès de Montéjanos regarda le paysagiste d’un air
aimable et dit:—Très-bien! je bois à vous! Et il salua Léon de
Lora d’un signe de tête, inclina son verre plein de vin de Porto, et
but magistralement.
—Vous aimez donc? dit Carabine à son voisin en interprétant
ainsi le toast.
Le baron brésilien fit encore remplir son verre, salua Carabine,
et répéta le toast.
—A la santé de madame, dit alors la lorette d’un ton si plaisant
que le paysagiste, du Tillet et Bixiou partirent d’un éclat de
rire.
Le Brésilien resta grave comme un homme de bronze. Ce sang-froid
irrita Carabine. Elle savait parfaitement que Montès aimait
madame Marneffe; mais elle ne s’attendait pas à cette foi brutale, à
ce silence obstiné de l’homme convaincu. On juge aussi souvent
une femme d’après l’attitude de son amant, qu’on juge un amant
sur le maintien de sa maîtresse. Fier d’aimer Valérie et d’être aimé
d’elle, le sourire du baron offrait à ces connaisseurs émérites une
teinte d’ironie, et il était d’ailleurs superbe à voir: les vins n’avaient
pas altéré sa coloration, et ses yeux brillant de l’éclat particulier
à l’or bruni, gardaient les secrets de l’âme. Aussi Carabine
se dit-elle en elle-même:—Quelle femme! comme elle vous a
cacheté ce cœur-là!
—C’est un roc! dit à demi-voix Bixiou, qui ne voyait là qu’une
charge et qui ne soupçonnait pas l’importance attachée par Carabine
à la démolition de cette forteresse.
Pendant que ces discours, en apparence si frivoles, se disaient
à la droite de Carabine, la discussion sur l’amour continuait
à sa gauche entre le duc d’Hérouville, Lousteau, Josépha, Jenny
Cadine et Massol. On en était à chercher si ces rares phénomènes
étaient produits par la passion, par l’entêtement ou par l’amour.
Josépha, très-ennuyée de ces théories, voulut changer de conversation.
—Vous parlez de ce que vous ignorez complétement! Y a-t-il
un de vous qui ait assez aimé une femme, et une femme indigne
de lui, pour manger sa fortune, celle de ses enfants, pour vendre
son avenir, pour ternir son passé, pour encourir les galères en
volant l’État, pour tuer un oncle et un frère, pour se laisser si
bien bander les yeux qu’il n’ait pas pensé qu’on les lui bouchait
afin de l’empêcher de voir le gouffre où, pour dernière plaisanterie,
on l’a lancé! Du Tillet a sous la mamelle gauche une caisse,
Léon de Lora y a son esprit, Bixiou rirait de lui-même s’il aimait
une autre personne que lui, Massol a un portefeuille ministériel à
la place d’un cœur, Lousteau n’a là qu’un viscère, lui qui a pu se
laisser quitter par madame de La Baudraye, monsieur le duc est
trop riche pour pouvoir prouver son amour par sa ruine, Vauvinet
ne compte pas, je retranche l’escompteur du genre humain. Ainsi,
vous n’avez jamais aimé, ni moi non plus, ni Jenny, ni Carabine...
Quant à moi, je n’ai vu qu’une seule fois le phénomène que je
viens de décrire. C’est, dit-elle à Jenny Cadine, notre pauvre baron
Hulot, que je vais faire afficher comme un chien perdu, car je veux
le retrouver.
—Ah çà! se dit en elle-même Carabine en regardant Josépha
d’une certaine manière, madame Nourrisson a donc deux tableaux
de Raphaël, que Josépha joue mon jeu?
—Pauvre homme! dit Vauvinet, il était bien grand, bien magnifique.
Quel style! quelle tournure! Il avait l’air de François Ier.
Quel volcan! et quelle habileté, quel génie il déployait pour trouver
de l’argent! Là où il est, il en cherche, et il doit en extraire de
ces murs faits avec des os qu’on voit dans les faubourgs de Paris,
près des barrières, où sans doute il s’est caché...
—Et cela, dit Bixiou, pour cette petite madame Marneffe! En
voilà-t-il une rouée!
—Elle épouse mon ami Crevel! ajouta du Tillet.
—Et elle est folle de mon ami Steinbock! dit Léon de Lora.
Ces trois phrases furent trois coups de pistolet que Montès reçut
en pleine poitrine. Il devint blême et souffrit tant qu’il se leva
péniblement.
—Vous êtes des canailles! dit-il. Vous ne devriez pas mêler le
nom d’une honnête femme aux noms de toutes vos femmes perdues!
ni surtout en faire une cible pour vos lazzis.
Montès fut interrompu par des bravos et des applaudissements
unanimes. Bixiou, Léon de Lora, Vauvinet, du Tillet, Massol
donnèrent le signal. Ce fut un chœur.
—Vive l’empereur! dit Bixiou.
—Qu’on le couronne! s’écria Vauvinet.
—Un grognement pour Médor, hurrah pour le Brésil! cria
Lousteau.
—Ah! baron cuivré, tu aimes notre Valérie? dit Léon de Lora,
tu n’es pas dégoûté!
—Ce n’est pas parlementaire, ce qu’il a dit; mais c’est magnifique!...
fit observer Massol.
—Mais, mon amour de client, tu m’es recommandé, je suis ton
banquier, ton innocence va me faire du tort.
—Ah! dites-moi, vous qui êtes un homme sérieux, demanda le
Brésilien à du Tillet.
—Merci, pour nous tous, fit Bixiou qui salua.
—Dites-moi quelque chose de positif!... ajouta Montès sans
prendre garde au mot de Bixiou.
—Ah çà! reprit du Tillet, j’ai l’honneur de te dire que je suis
invité à la noce de Crevel.
—Ah! Combabus prend la défense de madame Marneffe! dit
Josépha qui se leva solennellement. Elle alla d’un air tragique jusqu’à
Montès, elle lui donna sur la tête une petite tape amicale, elle
le regarda pendant un instant en laissant voir sur sa figure une admiration
comique, et hocha la tête.—Hulot est le premier exemple
de l’amour quand même, voilà le second, dit-elle; mais il
ne devrait pas compter, car il vient des Tropiques!
Au moment où Josépha frappa doucement le front du Brésilien,
Montès retomba sur sa chaise, et s’adressa, par un regard, à du
Tillet:—Si je suis le jouet d’une de vos plaisanteries parisiennes,
lui dit-il, si vous avez voulu m’arracher mon secret... Et il enveloppa
la table entière d’une ceinture de feu embrassant tous les convives
d’un coup d’œil où flamba le soleil du Brésil.—Par grâce,
avouez-le-moi, reprit-il d’un air suppliant et presque enfantin; mais
ne calomniez pas une femme que j’aime...
—Ah çà! lui répondit Carabine à l’oreille, mais si vous étiez
indignement trahi, trompé, joué par Valérie, et que je vous en
donnasse les preuves, dans une heure, chez moi, que feriez-vous?
—Je ne puis pas vous le dire ici, devant tous ces Iagos... dit le
baron brésilien.
Carabine entendit magots!
—Eh bien! taisez-vous! lui répondit-elle en souriant, ne prêtez
pas à rire aux hommes les plus spirituels de Paris, et venez chez
moi, nous causerons...
Montès était anéanti...
—Des preuves!... dit-il en balbutiant, songez!...
—Tu en auras trop, répondit Carabine, et puisque le soupçon
te porte autant à la tête, j’ai peur pour ta raison...
—Est-il entêté cet être-là, c’est pis que feu le roi de Hollande.
Voyons? Lousteau, Bixiou, Massol, ohé! les autres? n’êtes-vous
pas invités tous à déjeuner par madame Marneffe, après-demain?
demanda Léon de Lora.
—Ya, répondit du Tillet. J’ai l’honneur de vous répéter,
baron, que si vous aviez, par hasard, l’intention d’épouser madame
Marneffe, vous êtes rejeté comme un projet de loi par une boule
du nom de Crevel. Mon ami, mon ancien camarade Crevel a
quatre-vingt mille livres de rente, et vous n’en avez pas probablement
fait voir autant, car alors vous eussiez été, je le crois,
préféré...
Montès écouta d’un air à demi rêveur, à demi souriant, qui
parut terrible à tout ce monde. Le premier garçon vint dire en ce
moment à l’oreille de Carabine qu’une de ses parentes était dans le
salon et désirait lui parler. La lorette se leva, sortit, et trouva
madame Nourrisson sous voiles de dentelle noire.
—Eh bien! dois-je aller chez toi, ma fille? A-t-il mordu?
—Oui, ma petite mère, le pistolet est si bien chargé que j’ai
peur qu’il n’éclate, répondit Carabine.
Une heure après, Montès, Cydalise et Carabine, revenus du
Rocher de Cancale, entraient rue Saint-Georges, dans le petit
salon de Carabine. La lorette vit madame Nourrisson assise dans
une bergère, au coin du feu.
—Tiens! voilà ma respectable tante! dit-elle.
—Oui, ma fille, c’est moi qui viens chercher moi-même ma
petite rente. Tu m’oublierais, quoique tu aies bon cœur, et j’ai
demain des billets à payer. Une marchande à la toilette, c’est toujours
gêné. Qu’est-ce que tu traînes donc après toi?... Ce monsieur
a l’air d’avoir bien du désagrément...
L’affreuse madame Nourrisson, dont en ce moment la métamorphose
était complète, et qui semblait être une bonne vieille femme,
se leva pour embrasser Carabine, une des cent et quelques lorettes
qu’elle avait lancées dans l’horrible carrière du vice.
—C’est un Othello qui ne se trompe pas, et que j’ai l’honneur
de te présenter: monsieur le baron Montès de Montéjanos...
—Oh! je connais monsieur pour en avoir beaucoup entendu
parler; on vous appelle Combabus parce que vous n’aimez qu’une
femme; c’est, à Paris, comme si l’on n’en avait pas du tout. Eh
bien! s’agirait-il par hasard de votre objet? de madame Marneffe,
la femme à Crevel... Tenez, mon cher monsieur, bénissez votre
sort au lieur de l’accuser... C’est une rien du tout, cette petite
femme-là. Je connais ses allures!...
—Ah bah! dit Carabine à qui madame Nourrisson avait glissé
dans la main une lettre en l’embrassant, tu ne connais pas les
Brésiliens. C’est des crânes qui tiennent à s’empaler par le cœur!...
Tant plus ils sont jaloux, tant plus ils veulent l’être. Môsieur
parle de tout massacrer, et il ne massacrera rien, parce qu’il aime.
Enfin, je ramène ici monsieur le baron pour lui donner les preuves
de son malheur que j’ai obtenues de ce petit Steinbock.
Montès était ivre, il écoutait comme s’il ne s’agissait pas de lui-même.
Carabine alla se débarrasser de son crispin en velours, et
lut le fac-simile du billet suivant:
«Mon chat, il va ce soir dîner chez Popinot, et viendra me
chercher à l’Opéra sur les onze heures. Je partirai sur les cinq
heures et demie, et compte te trouver à notre paradis, où tu
feras venir à dîner de la Maison d’Or. Habille-toi de manière à
pouvoir me ramener à l’Opéra. Nous aurons quatre heures à
nous. Tu me rendras ce petit mot, non pas que ta Valérie se défie
de toi, je te donnerais ma vie, ma fortune et mon honneur;
mais je crains les farces du hasard.»
—Tiens, baron, voilà le poulet envoyé ce matin au comte de
Steinbock, lis l’adresse! L’original vient d’être brûlé.
Montès tourna, retourna le papier, reconnut l’écriture, et fut
frappé d’une idée juste, ce qui prouve combien sa tête était dérangée.
—Ah çà! dans quel intérêt me déchirez-vous le cœur, car vous
avez acheté bien cher le droit d’avoir ce billet pendant quelque
temps entre les mains pour le faire lithographier? dit-il en regardant
Carabine.
—Grand imbécile! dit Carabine à un signe de madame Nourrisson,
ne vois-tu pas cette pauvre Cydalise... un enfant de seize
ans qui t’aime depuis trois mois à en perdre le boire et le manger,
et qui se désole de n’avoir pas encore obtenu le plus distrait de tes
regards? (Cydalise se mit un mouchoir sur les yeux, et eut l’air de
pleurer.)—Elle est furieuse, malgré son air de sainte-nitouche,
de voir que l’homme dont elle est folle est la dupe d’une scélérate,
dit Carabine en poursuivant, et elle tuerait Valérie...
—Oh! ça, dit le Brésilien, ça me regarde!
—Tuer?... toi! mon petit, dit la Nourrisson, ça ne se fait plus ici.
—Oh! reprit Montès, je ne suis pas de ce pays-ci, moi! Je vis
dans une capitainerie où je me moque de vos lois, et si vous me
donnez des preuves...
—Ah çà! ce billet, ce n’est donc rien?...
—Non, dit le Brésilien. Je ne crois pas à l’écriture, je veux
voir...
—Oh! voir! dit Carabine qui comprit à merveille un nouveau
geste de sa fausse tante; mais on te fera tout voir, mon cher tigre,
à une condition...
—Laquelle?
—Regardez Cydalise.
Sur un signe de madame Nourrisson, Cydalise regarda tendrement
le Brésilien.
—L’aimeras-tu? lui feras-tu son sort?... demanda Carabine.
Une femme de cette beauté-là, ça vaut un hôtel et un équipage!
Ce serait une monstruosité que de la laisser à pied. Et elle a...
des dettes. Que dois-tu? fit Carabine en pinçant le bras de Cydalise.
—Elle vaut ce qu’elle vaut, dit la Nourrisson. Suffit qu’il y a
marchand!
—Écoutez! s’écria Montès en apercevant enfin cet admirable
chef-d’œuvre féminin, vous me ferez voir Valérie?...
—Et le comte de Steinbock, parbleu! dit madame Nourrisson.
Depuis dix minutes, la vieille observait le Brésilien, elle vit en
lui l’instrument monté au diapason du meurtre dont elle avait besoin,
elle le vit surtout assez aveuglé pour ne plus prendre garde à
ceux qui le menaient, et elle intervint.
—Cydalise, mon chéri du Brésil, est ma nièce, et l’affaire me
regarde un peu. Toute cette débâcle, c’est l’affaire de dix minutes;
car c’est une de mes amies qui loue au comte de Steinbock la
chambre garnie où ta Valérie prend en ce moment son café, un
drôle de café, mais elle appelle cela son café. Donc, entendons-nous,
Brésil! J’aime le Brésil, c’est un pays chaud. Quel sera le
sort de ma nièce?
—Vieille autruche! dit Montès frappé des plumes que la Nourrisson
avait sur son chapeau, tu m’as interrompu. Si tu me fais
voir... voir Valérie et cet artiste ensemble...
—Comme tu voudrais être avec elle, dit Carabine, c’est entendu.
—Et bien! je prends cette Normande, et l’emmène...
—Où?... demanda Carabine.
—Au Brésil! répondit le baron, j’en ferai ma femme. Mon
oncle m’a laissé dix lieues carrées de pays invendables, voilà pourquoi
je possède encore cette habitation; j’y ai cent nègres, rien que
des nègres, des négresses et des négrillons achetés par mon oncle...
—Le neveu d’un négrier!... dit Carabine en faisant la moue,
c’est à considérer. Cydalise, mon enfant, es-tu négrophile?
—Ah çà! ne blaguons plus, Carabine, dit la Nourrisson. Que
diable! nous sommes en affaires, monsieur et moi.
—Si je me redonne une Française, je la veux toute à moi, reprit
le Brésilien. Je vous en préviens, mademoiselle, je suis un roi,
mais pas un roi constitutionnel, je suis un czar, j’ai acheté tous
mes sujets, et personne ne sort de mon royaume, qui se trouve à
cent lieues de toute habitation, il est bordé de Sauvages du côté
de l’intérieur, et séparé de la côte par un désert grand comme
votre France...
—J’aime mieux une mansarde ici! dit Carabine...
—C’est ce que je pensais, répliqua le Brésilien, puisque j’ai
vendu toutes mes terres, et tout ce que je possédais à Rio de Janeiro
pour venir retrouver madame Marneffe.
—On ne fait pas ces voyages-là pour rien, dit madame Nourrisson.
Vous avez le droit d’être aimé pour vous-même, étant surtout
très-beau... Oh! il est beau, dit-elle à Carabine.
—Très-beau! plus beau que le postillon de Longjumeau, répondit
la lorette.
Cydalise prit la main du Brésilien, qui se débarrassa d’elle le
plus honnêtement possible.
—J’étais revenu pour enlever madame Marneffe! reprit le Brésilien
en reprenant son argumentation, et vous ne savez pas pourquoi
j’ai mis trois ans à revenir?
—Non, Sauvage, dit Carabine.
—Eh bien! elle m’avait tant dit qu’elle voulait vivre avec moi,
seule, dans un désert!...
—Ce n’est plus un Sauvage, dit Carabine en partant d’un éclat
de rire, il est de la tribu des Jobards civilisés.
—Elle me l’avait tant dit, reprit le baron insensible aux railleries
de la lorette, que j’ai fait arranger une habitation délicieuse au
centre de cette immense propriété. Je reviens en France chercher
Valérie, et la nuit où je l’ai revue...
—Revue est décent, dit Carabine, je retiens le mot!
—Elle m’a dit d’attendre la mort de ce misérable Marneffe, et
j’ai consenti, tout en lui pardonnant d’avoir accepté les hommages
de Hulot. Je ne sais pas si le diable a pris des jupes, mais cette
femme, depuis ce moment, a satisfait à tous mes caprices, à toutes
mes exigences; enfin, elle ne m’a pas donné lieu de la suspecter
pendant une minute!...
—Ça! c’est très-fort! dit Carabine à madame Nourrisson.
Madame Nourrisson hocha la tête en signe d’assentiment.
—Ma foi en cette femme, dit Montès en laissant couler ses larmes,
égale mon amour. J’ai failli souffleter tout ce monde à table,
tout à l’heure...
—Je l’ai bien vu! dit Carabine.
—Si je suis trompé, si elle se marie, et si elle est en ce moment
dans les bras de Steinbock, cette femme a mérité mille morts, et
je la tuerai comme on écrase une mouche...
—Et les gendarmes, mon petit... dit madame Nourrisson avec
un sourire de vieille qui donnait chair de poule.
—Et le commissaire de police et les juges, et la cour d’assises
et tout le tremblement!... dit Carabine.
—Vous êtes un fat! mon cher, reprit madame Nourrisson qui
voulait connaître les projets de vengeance du Brésilien.
—Je la tuerai! répéta froidement le Brésilien. Ah çà! vous
m’avez appelé Sauvage!... Est-ce que vous croyez que je vais imiter
la sottise de vos compatriotes qui vont acheter du poison chez
les pharmaciens?... J’ai pensé, pendant le temps que vous avez
mis à venir chez vous, à ma vengeance, dans le cas où vous auriez
raison contre Valérie. L’un de mes nègres porte avec lui le plus
sûr des poisons animaux, une terrible maladie qui vaut mieux
qu’un poison végétal et qui ne se guérit qu’au Brésil, je la fais
prendre à Cydalise, qui me la donnera; puis, quand la mort sera
dans les veines de Crevel et de sa femme, je serai par delà les
Açores avec votre cousine que je ferai guérir et que je prendrai
pour femme. Nous autres Sauvages, nous avons nos procédés!...
Cydalise, dit-il en regardant la Normande, est la bête qu’il me
faut. Que doit-elle?...
—Cent mille francs! dit Cydalise.
—Elle parle peu, mais bien, dit à voix basse Carabine à madame
Nourrisson.
—Je deviens fou! s’écria d’une voix creuse le Brésilien en retombant
sur une causeuse. J’en mourrai! Mais je veux voir, car c’est
impossible! Un billet lithographié!... qui me dit que ce n’est pas
l’œuvre d’un faussaire?... Le baron Hulot aimer Valérie!... dit-il
en se rappelant le discours de Josépha; mais la preuve qu’il ne
l’aimait pas, c’est qu’elle existe!... Moi je ne la laisserai vivante à
personne, si elle n’est pas toute à moi!...
Montès était effrayant à voir, et plus effrayant à entendre! Il rugissait,
il se tordait, tout ce qu’il touchait était brisé, le bois de palissandre
semblait être du verre.
—Comme il casse! dit Carabine en regardant Nourrisson.—Mon
petit, reprit-elle en donnant une tape au Brésilien, Roland
furieux fait très-bien dans un poëme; mais, dans un appartement,
c’est prosaïque et cher.
—Mon fils! dit la Nourrisson en se levant et allant se poser en
face du Brésilien abattu, je suis de ta religion. Quand on aime d’une
certaine façon, qu’on s’est agrafé à mort, la vie répond de l’amour.
Celui qui s’en va arrache tout, quoi! c’est une démolition
générale. Tu as mon estime, mon admiration, mon consentement,
surtout pour ton procédé qui va me rendre négrophile. Mais tu
aimes! tu reculeras!...
—Moi!... si c’est une infâme, je...
—Voyons, tu causes trop à la fin des fins! reprit la Nourrisson
redevenant elle-même. Un homme qui veut se venger et qui se dit
Sauvage à procédés se conduit autrement. Pour qu’on te fasse voir
ton objet dans son paradis, il faut prendre Cydalise et avoir l’air
d’entrer là, par suite d’une erreur de bonne, avec ta particulière,
mais pas d’esclandre! Si tu veux te venger, il faut caponer, avoir
l’air d’être au désespoir et te faire rouler par ta maîtresse! Ça y est-il?
dit madame Nourrisson en voyant le Brésilien surpris d’une machination
si subtile.
—Allons! l’Autruche, répondit-il, allons... je comprends.
—Adieu, mon bichon, dit madame Nourrisson à Carabine.
Elle fit signe à Cydalise de descendre avec Montès, et resta seule
avec Carabine.
—Maintenant, ma mignonne, je n’ai peur que d’une chose,
c’est qu’il l’étrangle! Je serais dans de mauvais draps, il ne nous
faut que des affaires en douceur. Oh! je crois que tu as gagné
ton tableau de Raphaël, mais on dit que c’est un Mignard. Sois
tranquille. C’est beaucoup plus beau; l’on m’a dit que les Raphaël
étaient tout noirs, tandis que celui-là, c’est gentil comme un
Girodet.
—Je ne tiens qu’à l’emporter sur Josépha! s’écria Carabine, et
ça m’est égal que ça soit avec un Mignard ou avec un Raphaël. Non,
cette voleuse avait des perles, ce soir... on se damnerait pour!
Cydalise, Montès et madame Nourrisson montèrent dans un fiacre
qui stationnait à la porte de Carabine. Madame Nourrisson indiqua
tout bas au cocher une maison du pâté des Italiens, où l’on serait
arrivé dans quelques instants, car, de la rue Saint-Georges, la distance
est de sept à huit minutes; mais madame Nourrisson ordonna
de prendre par la rue Lepelletier, et d’aller très-lentement, de manière
à passer en revue les équipages stationnés.
—Brésilien! dit la Nourrisson, vois à reconnaître les gens et la
voiture de ton ange.
Le baron montra du doigt l’équipage de Valérie au moment où
le fiacre passa devant.
—Elle a dit à ses gens de venir à dix heures, et elle s’est fait
conduire en fiacre à la maison où elle est avec le comte Steinbock;
elle y a dîné, et elle viendra dans une demi-heure à l’Opéra. C’est
bien travaillé! dit madame Nourrisson. Cela t’explique comment
elle peut t’avoir attrapé si long-temps.
Le Brésilien ne répondit pas. Métamorphosé en tigre, il avait
repris le sang-froid imperturbable tant admiré pendant le dîner.
Enfin, il était calme comme un failli, le lendemain du bilan déposé.
A la porte de la fatale maison, stationnait une citadine à deux
chevaux, de celles qui s’appellent Compagnie générale, du nom
de l’entreprise.
—Reste dans ta boîte, dit madame Nourrisson à Montès. On
n’entre pas ici comme dans un estaminet, on viendra vous chercher.
Le paradis de madame Marneffe et de Wenceslas ne ressemblait
guère à la petite maison Crevel, que Crevel avait vendue au comte
Maxime de Trailles; car, dans son opinion, elle devenait inutile.
Ce paradis, le paradis de bien du monde, consistait en une chambre
située au quatrième étage, et donnant sur l’escalier, dans une
maison sise au pâté des Italiens. A chaque étage, il se trouvait dans
cette maison, sur chaque palier, une chambre, autrefois disposée
pour servir de cuisine à chaque appartement. Mais la maison étant
devenue une espèce d’auberge louée aux amours clandestins à des
prix exorbitants, la principale locataire, la vraie madame Nourrisson,
marchande à la toilette rue Neuve-Saint-Marc, avait jugé sainement
de la valeur immense de ces cuisines, en en faisant des
espèces de salles à manger. Chacune de ces pièces, flanquée de
deux gros murs mitoyens, éclairée sur la rue, se trouvait totalement
isolée, au moyen de portes battantes très-épaisses qui faisaient une
double fermeture sur le palier. On pouvait donc causer de secrets
importants en dînant sans courir le risque d’être entendu. Pour
plus de sûreté, les fenêtres étaient pourvues de persiennes au dehors
et de volets en dedans. Ces chambres, à cause de cette particularité,
coûtaient trois cents francs par mois. Cette maison, grosse
de paradis et de mystères, était louée vingt-quatre mille francs à
madame Nourrisson Ire, qui en gagnait vingt mille, bon an, mal
an, sa gérante (madame Nourrisson IIe) payée, car elle n’administrait
point par elle-même.
Le paradis loué au comte Steinbock avait été tapissé de perse.
La froideur et la dureté d’un ignoble carreau rougi d’encaustique
ne se sentait plus aux pieds sous un moelleux tapis. Le mobilier
consistait en deux jolies chaises et un lit dans une alcôve, alors
à demi caché par une table chargée des restes d’un dîner fin, et où
deux bouteilles à longs bouchons et une bouteille de vin de Champagne
éteinte dans sa glace jalonnaient les champs de Bacchus cultivés
par Vénus. On voyait, envoyés sans doute par Valérie, un bon
fauteuil-ganache à côté d’une chauffeuse, et une jolie commode en
bois de rose avec sa glace bien encadrée en style Pompadour. Une
lampe au plafond donnait un demi-jour accru par les bougies de la
table et par celles qui décoraient la cheminée.
Ce croquis peindra, urbi et orbi, l’amour clandestin dans les
mesquines proportions qu’y imprime le Paris de 1840. A quelle
distance est-on, hélas! de l’amour adultère symbolisé par les filets
de Vulcain, il y a trois mille ans.
Au moment où Cydalise et le baron montaient, Valérie, debout
devant la cheminée, où brûlait une falourde, se faisait lacer par
Wenceslas. C’est le moment où la femme qui n’est ni trop grasse ni
trop maigre, comme était la fine, l’élégante Valérie, office des beautés
surnaturelles. La chair rosée, à teintes moites, sollicite un regard
des yeux les plus endormis. Les lignes du corps, alors si peu voilé,
sont si nettement accusées par les plis éclatants du jupon et par le
basin du corset, que la femme est irrésistible, comme tout ce qu’on
est obligé de quitter. Le visage heureux et souriant dans le miroir,
le pied qui s’impatiente, la main qui va réparant le désordre des
boucles de la coiffure mal reconstruite, les yeux où déborde la reconnaissance;
puis le feu du contentement qui, semblable à un
coucher de soleil, embrase les plus menus détails de la physionomie,
tout de cette heure en fait une mine à souvenirs!... Certes, quiconque
jetant un regard sur les premières erreurs de sa vie y reprendra
quelques-uns de ces délicieux détails, comprendra peut-être, sans
les excuser, les folies des Hulot et des Crevel. Les femmes connaissent
si bien leur puissance en ce moment qu’elles y trouvent toujours
ce qu’on peut appeler le regain du rendez-vous.
—Allons donc! après deux ans, tu ne sais pas encore lacer une
femme! tu es aussi par trop Polonais! Voilà dix heures, mon
Wences...las! dit Valérie en riant.
En ce moment, une méchante bonne fit adroitement sauter avec
la lame d’un couteau le crochet de la porte battante qui faisait toute
la sécurité d’Adam et d’Ève. Elle ouvrit brusquement la porte, car
les locataires de ces Éden ont tous peu de temps à eux, et découvrit
un de ces charmants tableaux de genre, si souvent exposés au
Salon, d’après Gavarni.
—Ici, madame! dit la fille.
Et Cydalise entra suivie du baron Montès.
—Mais il y a du monde!... Excusez, madame, dit la Normande
effrayée.
—Comment! mais c’est Valérie! s’écria Montès qui ferma la
porte violemment.
Madame Marneffe, en proie à une émotion trop vive pour être
dissimulée, se laissa tomber sur une chauffeuse au coin de la cheminée.
Deux larmes roulèrent dans ses yeux et se séchèrent aussitôt.
Elle regarda Montès, aperçut la Normande et partit d’un éclat de
rire forcé. La dignité de la femme offensée effaça l’incorrection de
sa toilette inachevée, elle vint au Brésilien, et le regarda si fièrement
que ses yeux étincelèrent comme des armes.
—Voilà donc, dit-elle en venant se poser devant le Brésilien et
lui montrant Cydalise, de quoi est doublée votre fidélité? Vous!
qui m’avez fait des promesses à convaincre une athée en amour!
vous pour qui je faisais tant de choses et même des crimes!... Vous
avez raison, monsieur, je ne suis rien auprès d’une fille de cet âge
et de cette beauté!... Je sais ce que vous allez me dire, reprit-elle
en montrant Wenceslas dont le désordre était une preuve trop évidente
pour être niée. Ceci me regarde. Si je pouvais vous aimer,
après cette trahison infâme, car vous m’avez espionnée, vous avez
acheté chaque marche de cet escalier, et la maîtresse de la maison,
et la servante, et Reine peut-être... Oh! que tout cela est beau!
Si j’avais un reste d’affection pour un homme si lâche, je lui donnerais
des raisons de nature à redoubler l’amour!... Mais je vous
laisse, monsieur, avec tous vos doutes qui deviendront des remords...
Wenceslas, ma robe.
Elle prit sa robe, la passa, s’examina dans le miroir, et acheva
tranquillement de s’habiller sans regarder le Brésilien, absolument
comme si elle était seule.
—Wenceslas! êtes-vous prêt? allez devant.
Elle avait du coin de l’œil et dans la glace espionné la physionomie
de Montès, elle crut retrouver dans sa pâleur les indices de
cette faiblesse qui livre ces hommes si forts à la fascination de la
femme, elle le prit par la main en s’approchant assez près de lui
pour qu’il pût respirer ces terribles parfums aimés dont se grisent
les amoureux; et, le sentant palpiter, elle le regarda d’un air de
reproche:—Je vous permets d’aller raconter votre expédition à
monsieur Crevel, il ne vous croira jamais, aussi ai-je le droit de
l’épouser; il sera mon mari après demain!... et je le rendrai bien
heureux!... Adieu! tâchez de m’oublier...
—Ah! Valérie! s’écria Henri Montès en la serrant dans ses bras,
c’est impossible! Viens au Brésil!
Valérie regarda le baron et retrouva son esclave.
—Ah! si tu m’aimais toujours, Henri! dans deux ans, je serais
ta femme; mais ta figure en ce moment me paraît bien sournoise.
—Je te jure qu’on m’a grisé, que de faux amis m’ont jeté cette
femme sur les bras, et que tout ceci est l’œuvre du hasard! dit
Montès.
—Je pourrais donc encore te pardonner? dit-elle en souriant.
—Et te marierais-tu toujours? demanda le baron en proie à une
navrante anxiété.
—Quatre-vingt mille francs de rente! dit-elle avec un enthousiasme
à demi comique. Et Crevel m’aime tant, qu’il en mourra!
—Ah, je te comprends, dit le Brésilien.
—Eh bien!... dans quelques jours, nous nous entendrons,
dit-elle.
Et elle descendit triomphante.
—Je n’ai plus de scrupules, pensa le baron, qui resta planté sur
ses jambes pendant un moment. Comment! cette femme pense à
se servir de son amour pour se débarrasser de cet imbécile, comme
elle comptait sur la destruction de Marneffe!... Je serai l’instrument
de la colère divine!
Deux jours après, ceux des convives de du Tillet, qui déchiraient
madame Marneffe à belles dents, se trouvaient attablés chez
elle, une heure après qu’elle venait de faire peau neuve en changeant
son nom pour le glorieux nom d’un maire de Paris. Cette
trahison de la langue est une des légèretés les plus ordinaires de
la vie parisienne. Valérie avait eu le plaisir de voir à l’église le baron
brésilien, que Crevel, devenu mari complet, invita par forfanterie.
La présence de Montès au déjeuner n’étonna personne. Tous
ces gens d’esprit étaient depuis long-temps familiarisés avec les lâchetés
de la passion, avec les transactions du plaisir. La profonde
mélancolie de Steinbock, qui commençait à mépriser celle dont il
avait fait un ange, parut être d’excellent goût. Le Polonais semblait
dire ainsi que tout était fini entre Valérie et lui. Lisbeth vint embrasser
sa chère madame Crevel, en s’excusant de ne pas assister
au déjeuner, sur le douloureux état de santé d’Adeline.
—Sois tranquille, dit-elle à Valérie en la quittant, ils te recevront
chez eux et tu les recevras chez toi. Pour avoir seulement entendu
ces quatre mots: Deux cent mille francs, la baronne est à la
mort. Oh! tu les tiens tous par cette histoire; mais tu me la diras?...
Un mois après son mariage, Valérie en était à sa dixième querelle
avec Steinbock, qui voulait d’elle des explications sur Henri Montès,
qui lui rappelait ses phrases pendant la scène du paradis, et qui non
content de flétrir Valérie par des termes de mépris, la surveillait
tellement qu’elle ne trouvait plus un instant de liberté, tant elle
était pressée entre la jalousie de Wenceslas et l’empressement de
Crevel. N’ayant plus auprès d’elle Lisbeth, qui la conseillait admirablement
bien, elle s’emporta jusqu’à reprocher durement à Wenceslas
l’argent qu’elle lui prêtait. La fierté de Steinbock se réveilla si
bien qu’il ne revint plus à l’hôtel Crevel. Valérie avait atteint à son
but, elle voulait éloigner Wenceslas pendant quelque temps pour
recouvrer sa liberté. Valérie attendit un voyage à la campagne que
Crevel devait faire chez le comte Popinot afin d’y négocier la présentation
de madame Crevel, et put ainsi donner un rendez-vous au
baron, qu’elle désirait avoir toute une journée à elle pour lui donner
des raisons qui devaient redoubler l’amour du Brésilien. Le
matin de ce jour-là, Reine, jugeant de son crime par la grosseur
de la somme reçue, essaya d’avertir sa maîtresse, à qui naturellement
elle s’intéressait plus qu’à des inconnus; mais, comme on
l’avait menacée de la rendre folle et de l’enfermer à la Salpêtrière,
en cas d’indiscrétion, elle fut timide.
—Madame est si heureuse maintenant, dit-elle, pourquoi s’embarrasserait-elle
encore de ce Brésilien?... Je m’en défie, moi!
—C’est vrai, Reine, répondit-elle; aussi vais-je le congédier.
—Ah! madame, j’en suis bien aise, il m’effraye, ce moricaud!
Je le crois capable de tout...
—Es-tu sotte! c’est pour lui qu’il faut craindre quand il est
avec moi.
En ce moment Lisbeth entra.
—Ma chère gentille chevrette! il y a long-temps que nous ne
nous sommes vues! dit Valérie, je suis bien malheureuse. Crevel
m’assomme, et je n’ai plus de Wenceslas; nous sommes brouillés.
—Je le sais, reprit Lisbeth, et c’est à cause de lui que je viens:
Victorin l’a rencontré sur les cinq heures du soir, au moment où
il entrait dans un restaurant à vingt-cinq sous, rue de Valois; il l’a
pris à jeun par les sentiments et l’a ramené rue Louis-le-Grand...
Hortense, en revoyant Wenceslas maigre, souffrant, mal vêtu, lui a
tendu la main. Voilà comment tu me trahis!
—Monsieur Henri, madame! vint dire le valet de chambre à
l’oreille de Valérie.
—Laisse-moi, Lisbeth, je t’expliquerai tout cela demain!...
Mais, comme on va le voir, Valérie ne devait bientôt plus pouvoir
rien expliquer à personne.
Vers la fin du mois de mai, la pension du baron Hulot fut entièrement
dégagée par les payements que Victorin avait successivement
faits au baron de Nucingen. Chacun sait que les semestres des pensions
ne sont acquittés que sur la présentation d’un certificat de
vie; et comme on ignorait la demeure du baron Hulot, les semestres
frappés d’opposition au profit de Vauvinet restaient accumulés
au Trésor. Vauvinet ayant signé sa mainlevée, désormais il était
indispensable de trouver le titulaire pour toucher l’arriéré. La baronne
avait, grâce aux soins du docteur Bianchon, recouvré la
santé. La bonne Josépha contribua par une lettre, dont l’orthographe
trahissait la collaboration du duc d’Hérouville, à l’entier rétablissement
d’Adeline. Voici ce que la cantatrice écrivit à la baronne,
après quarante jours de recherches actives:
«Madame la baronne,
»Monsieur Hulot vivait, il y a deux mois, rue des Bernardins,
avec Élodie Chardin, la repriseuse de dentelle, qui l’avait enlevé
à mademoiselle Bijou; mais il est parti, laissant là tout ce qu’il
possédait, sans dire un mot, sans qu’on puisse savoir où il est allé.
Je ne me suis pas découragée, et j’ai mis à sa poursuite un
homme qui déjà croit l’avoir rencontré sur le boulevard Bourdon.
»La pauvre juive tiendra la promesse faite à la chrétienne. Que
l’ange prie pour le démon! c’est ce qui doit arriver quelquefois
dans le ciel.
»Je suis, avec un profond respect et pour toujours, votre humble
servante,
»Josépha Mirah.»
Maître Hulot d’Ervy n’entendant plus parler de la terrible madame
Nourrisson, voyant son beau-père marié, ayant reconquis son
beau-frère, revenu sous le toit de la famille, n’éprouvant aucune
contrariété de sa nouvelle belle-mère, et trouvant sa mère mieux
de jour en jour, se laissait aller à ses travaux politiques et judiciaires,
emporté par le courant rapide de la vie parisienne, où les
heures comptent pour des journées. Chargé d’un rapport à la Chambre
des Députés, il fut obligé, vers la fin de la session, de passer
toute une nuit à travailler. Rentré dans son cabinet vers neuf heures,
il attendait que son valet de chambre apportât ses flambeaux
garnis d’abat-jour, et il pensait à son père. Il se reprochait de laisser
la cantatrice occupée de cette recherche, et il se proposait de
voir à ce sujet le lendemain monsieur Chapuzot, lorsqu’il aperçut à
sa fenêtre, dans la lueur du crépuscule, une sublime tête de vieillard,
à crâne jaune, bordé de cheveux blancs.
—Dites, mon cher monsieur, qu’on laisse arriver jusqu’à vous
un pauvre ermite venu du désert et chargé de quêter pour la reconstruction
d’un saint asile.
Cette vision, qui prenait une voix et qui rappela soudain à l’avocat
une prophétie de l’horrible Nourrisson, le fit tressaillir.
—Introduisez ce vieillard, dit-il à son valet de chambre.
—Il empestera le cabinet de monsieur, répondit le domestique,
il porte une robe brune qu’il n’a pas renouvelée depuis son départ
de Syrie, et il n’a pas de chemise...
—Introduisez ce vieillard, répéta l’avocat.
Le vieillard entra, Victorin examina d’un œil défiant ce soi-disant
ermite en pèlerinage, et vit un superbe modèle de ces moines napolitains
dont les robes sont sœurs des guenilles du lazzarone, dont les
sandales sont les haillons du cuir, comme le moine est lui-même un
haillon humain. C’était d’une vérité si complète que, tout en gardant
sa défiance, l’avocat se gourmanda d’avoir cru aux sortiléges
de madame Nourrisson.
—Que me demandez-vous?
—Ce que vous croyez devoir me donner.
Victorin prit cent sous à une pile d’écus et tendit la pièce à l’étranger.
—A compte de cinquante mille francs, c’est peu, dit le mendiant
du désert.
Cette phrase dissipa toutes les incertitudes de Victorin.
—Et le ciel a-t-il tenu ses promesses? dit l’avocat en fronçant
le sourcil.
—Le doute est une offense, mon fils! répliqua le solitaire. Si
vous voulez ne payer qu’après les pompes funèbres accomplies,
vous êtes dans votre droit, je reviendrai dans huit jours.
—Les pompes funèbres! s’écria l’avocat en se levant.
—On a marché, dit le vieillard en se retirant, et les morts vont
vite à Paris!
Quand Hulot, qui baissa la tête, voulut répondre, l’agile vieillard
avait disparu.
—Je n’y comprends pas un mot, se dit Hulot fils à lui-même...
Mais dans huit jours, je lui redemanderai mon père, si nous ne
l’avons pas trouvé. Où madame Nourrisson (oui, elle se nomme
ainsi) prend-elle de pareils acteurs?
Le lendemain, le docteur Bianchon permit à la baronne de descendre
au jardin, après avoir examiné Lisbeth qui, depuis un mois,
était obligée par une légère maladie des bronches de garder la
chambre. Le savant docteur, qui n’osa dire toute sa pensée sur
Lisbeth avant d’avoir observé des symptômes décisifs, accompagna
la baronne au jardin pour étudier, après deux mois de réclusion,
l’effet du plein air sur le tressaillement nerveux dont il s’occupait.
La guérison de cette névrose affriolait le génie de Bianchon. En
voyant ce grand et célèbre médecin assis et leur accordant quelques
instants, la baronne et ses enfants eurent une conversation de politesse
avec lui.
—Vous avez une vie bien occupée, et bien tristement! dit la
baronne. Je sais ce que c’est que d’employer ses journées à voir des
misères ou des douleurs physiques.
—Madame, répondit le médecin, je n’ignore pas les spectacles
que la charité vous oblige à contempler; mais vous vous y ferez à
la longue, comme nous nous y faisons tous. C’est la loi sociale. Le
confesseur, le magistrat, l’avoué seraient impossibles si l’esprit de
l’état ne domptait pas le cœur de l’homme. Vivrait-on sans l’accomplissement
de ce phénomène? Le militaire, en temps de guerre,
n’est-il pas également réservé à des spectacles encore plus cruels
que ne le sont les nôtres? et tous les militaires qui ont vu le feu
sont bons. Nous, nous avons le plaisir d’une cure qui réussit,
comme vous avez, vous, la jouissance de sauver une famille des
horreurs de la faim, de la dépravation, de la misère, en la rendant
au travail, à la vie sociale; mais comment se consolent le magistrat,
le commissaire de police et l’avoué qui passent leur vie à fouiller les
plus scélérates combinaisons de l’intérêt, ce monstre social qui connaît
le regret de ne pas avoir réussi, mais que le repentir ne visitera
jamais? La moitié de la société passe sa vie à observer l’autre.
J’ai pour ami depuis bien long-temps un avoué, maintenant retiré,
qui me disait que, depuis quinze ans, les notaires, les avoués se
défient autant de leurs clients que des adversaires de leurs clients.
Monsieur votre fils est avocat, n’a-t-il jamais été compromis par
celui dont il entreprenait la défense?
—Oh! souvent! dit en souriant Victorin.
—D’où vient ce mal profond? demanda la baronne.
—Du manque de religion, répondit le médecin, et de l’envahissement
de la finance, qui n’est autre chose que l’égoïsme solidifié.
L’argent autrefois n’était pas tout, on admettait des supériorités
qui le primaient. Il y avait la noblesse, le talent, les services rendus
à l’État; mais aujourd’hui la loi fait de l’argent un étalon général,
elle l’a pris pour base de la capacité politique! Certains magistrats
ne sont pas éligibles, Jean-Jacques Rousseau ne serait pas éligible!
Les héritages perpétuellement divisés obligent chacun à penser à soi
dès l’âge de vingt ans. Eh bien! entre la nécessité de faire fortune
et la dépravation des combinaisons, il n’y a pas d’obstacle, car le
sentiment religieux manque en France, malgré les louables efforts
de ceux qui tentent une restauration catholique. Voilà ce que se
disent tous ceux qui contemplent, comme moi, la société dans ses
entrailles.
—Vous avez peu de plaisirs, dit Hortense.
—Le vrai médecin, répondit Bianchon, se passionne pour la
science. Il se soutient par ce sentiment autant que par la certitude
de son utilité sociale. Tenez, en ce moment, vous me voyez dans
une espèce de joie scientifique, et bien des gens superficiels me
prendraient pour un homme sans cœur. Je vais annoncer demain
à l’Académie de Médecine une trouvaille. J’observe en ce moment
une maladie perdue. Une maladie mortelle, d’ailleurs, et contre
laquelle nous sommes sans armes, dans les climats tempérés, car
elle est guérissable aux Indes. Une maladie qui régnait au Moyen-Age.
C’est une belle lutte que celle du médecin contre un pareil
sujet. Depuis dix jours, je pense à toute heure à mes malades, car
ils sont deux, la femme et le mari! Ne vous sont-ils pas alliés, car,
madame, vous êtes la fille de monsieur Crevel, dit-il en s’adressant
à Célestine.
—Quoi! votre malade serait mon père?... dit Célestine. Demeure-t-il
rue Barbet-de-Jouy?
—C’est bien cela, répondit Bianchon.
—Et la maladie est mortelle? répéta Victorin épouvanté.
—Je vais chez mon père! s’écria Célestine en se levant.
—Je vous le défends bien positivement, madame, répondit tranquillement
Bianchon. Cette maladie est contagieuse.
—Vous y allez bien, monsieur, répliqua la jeune femme.
Croyez-vous que les devoirs de la fille ne soient pas supérieurs à
ceux du médecin?
—Madame, un médecin sait comment se préserver de la contagion,
et l’irréflexion de votre dévouement me prouve que vous ne
pourriez pas avoir ma prudence.
Célestine se leva, retourna chez elle, où elle s’habilla pour sortir.
—Monsieur, dit Victorin à Bianchon, espérez-vous sauver monsieur
et madame Crevel?
—Je l’espère sans le croire, répondit Bianchon. Le fait est
inexplicable pour moi... Cette maladie est une maladie propre aux
nègres et aux peuplades américaines, dont le système cutané diffère
de celui des races blanches. Or, je ne peux établir aucune communication
entre les noirs, les cuivrés, les métis et monsieur ou madame
Crevel. Si c’est d’ailleurs une maladie fort belle pour nous, elle est
affreuse pour tout le monde. La pauvre créature, qui, dit-on, était
jolie, est bien punie par où elle a péché, car elle est aujourd’hui
d’une ignoble laideur, si toutefois elle est quelque chose!... ses
dents et ses cheveux tombent, elle a l’aspect des lépreux, elle se
fait horreur à elle-même; ses mains, épouvantables à voir, sont
enflées et couvertes de pustules verdâtres; les ongles déchaussés
restent dans les plaies qu’elle gratte; enfin toutes les extrémités se
détruisent dans la sanie qui les ronge.
—Mais la cause de ces désordres? demanda l’avocat.
—Oh! dit Bianchon, la cause est dans une altération rapide du
sang, il se décompose avec une effrayante rapidité. J’espère attaquer
le sang, je l’ai fait analyser; je rentre prendre chez moi le résultat
du travail de mon ami le professeur Duval, le fameux chimiste,
pour entreprendre un de ces coups désespérés que nous
jouons quelquefois contre la mort.
—Le doigt de Dieu est là! dit la baronne d’une voix profondément
émue. Quoique cette femme m’ait causé des maux qui m’ont
fait appeler, dans des moments de folie, la justice divine sur sa tête,
je souhaite, mon Dieu! que vous réussissiez, monsieur le docteur.
Hulot fils avait le vertige, il regardait sa mère, sa sœur et le docteur
alternativement, en tremblant qu’on ne devinât ses pensées.
Il se considérait comme un assassin. Hortense, elle, trouvait Dieu
très-juste. Célestine reparut pour prier son mari de l’accompagner.
—Si vous y allez, madame, et vous, monsieur, restez à un pied
de distance du lit des malades, voilà toute la précaution. Ni vous
ni votre femme ne vous avisez d’embrasser le moribond! Aussi devez-vous
accompagner votre femme, monsieur Hulot, pour l’empêcher
de transgresser cette ordonnance.
Adeline et Hortense, restées seules, allèrent tenir compagnie à
Lisbeth. La haine d’Hortense contre Valérie était si violente, qu’elle
ne put en contenir l’explosion.
—Cousine! ma mère et moi nous sommes vengées!... s’écria-t-elle.
Cette venimeuse créature se sera mordue, elle est en décomposition!
—Hortense, dit la baronne, tu n’es pas chrétienne en ce moment.
Tu devrais prier Dieu de daigner inspirer le repentir à cette malheureuse.
—Que dites-vous? s’écria la Bette en se levant de sa chaise,
parlez-vous de Valérie?
—Oui, répondit Adeline, elle est condamnée, elle va mourir
d’une horrible maladie, dont la description seule donne le frisson.
Les dents de la cousine Bette claquèrent, elle fut prise d’une
sueur froide, elle eut une secousse terrible qui révéla la profondeur
de son amitié passionnée pour Valérie.
—J’y vais, dit-elle.
—Mais le docteur t’a défendu de sortir!
—N’importe! j’y vais. Ce pauvre Crevel, dans quel état il doit
être, car il aime sa femme...
—Il meurt aussi, répliqua la comtesse Steinbock. Ah! tous nos
ennemis sont entre les mains du diable...
—De Dieu!... ma fille...
Lisbeth s’habilla, prit son fameux cachemire jaune, sa capote de
velours noir, mit ses brodequins; et, rebelle aux remontrances
d’Adeline et d’Hortense, elle partit comme poussée par une force
despotique. Arrivée rue Barbet quelques instants après monsieur
et madame Hulot, Lisbeth trouva sept médecins que Bianchon avait
mandés pour observer ce cas unique, et auxquels il venait de se
joindre. Ces docteurs, debout dans le salon, discutaient sur la maladie:
tantôt l’un tantôt l’autre allait soit dans la chambre de Valérie,
soit dans celle de Crevel, pour observer, et revenait avec un
argument basé sur cette rapide observation.
Deux graves opinions partageaient ces princes de la science. L’un,
seul de son opinion, tenait pour un empoisonnement et parlait de
vengeance particulière en niant qu’on eût retrouvé la maladie décrite
au Moyen Age. Trois autres voulaient voir une décomposition
de la lymphe et des humeurs. Le second parti, celui de Bianchon,
soutenait que cette maladie était causée par une viciation du sang
que corrompait un principe morbifique inconnu. Bianchon apportait
le résultat de l’analyse du sang faite par le professeur Duval. Les
moyens curatifs, quoique désespérés et tout à fait empiriques, dépendaient
de la solution de ce problème médical.
Lisbeth resta pétrifiée à trois pas du lit où mourait Valérie, en
voyant un vicaire de Saint-Thomas-d’Aquin au chevet de son amie,
et une sœur de charité la soignant. La Religion trouvait une âme à
sauver dans un amas de pourriture qui, des cinq sens de la créature,
n’avait gardé que la vue. La sœur de charité, qui seule avait
accepté la tâche de garder Valérie, se tenait à distance. Ainsi l’Église
catholique, ce corps divin, toujours animé par l’inspiration du
sacrifice en toute chose, assistait, sous sa double forme d’esprit et
de chair, cette infâme et infecte moribonde en lui prodiguant sa
mansuétude infinie et ses inépuisables trésors de miséricorde.
Les domestiques épouvantés refusaient d’entrer dans la chambre
de monsieur ou de madame; ils ne songeaient qu’à eux et trouvaient
leurs maîtres justement frappés. L’infection était si grande que,
malgré les fenêtres ouvertes et les plus puissants parfums, personne
ne pouvait rester long-temps dans la chambre de Valérie. La Religion
seule y veillait. Comment une femme, d’un esprit aussi supérieur
que Valérie, ne se serait-elle pas demandé quel intérêt faisait
rester là ces deux représentants de l’Église? Aussi la mourante
avait-elle écouté la voix du prêtre. Le repentir avait entamé cette
âme perverse en proportion des ravages que la dévorante maladie
faisait à la beauté. La délicate Valérie avait offert à la maladie beaucoup
moins de résistance que Crevel, et elle devait mourir la première,
ayant été d’ailleurs la première attaquée.
—Si je n’avais pas été malade, je serais venue te soigner, dit
enfin Lisbeth après avoir échangé un regard avec les yeux abattus
de son amie. Voici quinze ou vingt jours que je garde la chambre,
mais en apprenant ta situation par le docteur, je suis accourue.
—Pauvre Lisbeth, tu m’aimes encore, toi! je le vois, dit Valérie.
Écoute! je n’ai plus qu’un jour ou deux à penser, car je ne
puis pas dire vivre. Tu le vois? je n’ai plus de corps, je suis un
tas de boue... On ne me permet pas de me regarder dans un miroir...
Je n’ai que ce que je mérite. Ah! je voudrais, pour être
reçue à merci, réparer tout le mal que j’ai fait.
—Oh! dit Lisbeth, si tu parles ainsi, tu es bien morte!
—N’empêchez pas cette femme de se repentir, laissez-la dans
ses pensées chrétiennes, dit le prêtre.
—Plus rien! se dit Lisbeth épouvantée. Je ne reconnais ni ses
yeux, ni sa bouche! Il ne reste pas un seul trait d’elle! Et l’esprit
a déménagé! Oh! c’est effrayant!...
—Tu ne sais pas, reprit Valérie, ce que c’est que la mort, ce
que c’est que de penser forcément au lendemain de son dernier
jour, à ce que l’on doit trouver dans le cercueil: des vers pour le
corps, mais quoi pour l’âme?... Ah! Lisbeth, je sens qu’il y a une
autre vie!... et je suis toute à une terreur qui m’empêche de sentir
les douleurs de ma chair décomposée!... Moi qui disais en riant à
Crevel, en me moquant d’une sainte, que la vengeance de Dieu
prenait toutes les formes du malheur... Eh bien! j’étais prophète!...
Ne joue pas avec les choses sacrées, Lisbeth! Si tu m’aimes, imite-moi,
repens-toi!
—Moi! dit la Lorraine, j’ai vu la vengeance partout dans la nature,
les insectes périssent pour satisfaire le besoin de se venger
quand on les attaque! Et ces messieurs, dit-elle en montrant le
prêtre, ne nous disent-ils pas que Dieu se venge, et que sa vengeance
dure l’éternité!...
Le prêtre jeta sur Lisbeth un regard plein de douceur et lui dit:—Vous
êtes athée, madame.
—Mais vois donc où j’en suis!... lui dit Valérie.
—Et d’où te vient cette gangrène? demanda la vieille fille qui
resta dans son incrédulité villageoise.
—Oh! j’ai reçu de Henri un billet qui ne me laisse aucun doute
sur mon sort... Il m’a tuée. Mourir au moment où je voulais vivre
honnêtement, et mourir un objet d’horreur... Lisbeth, abandonne
toute idée de vengeance! Sois bonne pour cette famille, à qui j’ai
déjà, par un testament, donné tout ce dont la loi me permet de disposer!
Va, ma fille, quoique tu sois le seul être aujourd’hui qui ne
s’éloigne pas de moi avec horreur, je t’en supplie, va-t’en, laisse-moi...
je n’ai plus que le temps de me livrer à Dieu!...
—Elle bat la campagne, se dit Lisbeth sur le seuil de la chambre.
Le sentiment le plus violent que l’on connaisse, l’amitié d’une
femme pour une femme, n’eut pas l’héroïque constance de l’Église.
Lisbeth, suffoquée par les miasmes délétères, quitta la chambre.
Elle vit les médecins continuant à discuter. Mais l’opinion de Bianchon
l’emportait et l’on ne débattait plus que la manière d’entreprendre
l’expérience...
—Ce sera toujours une magnifique autopsie, disait un des opposants,
et nous aurons deux sujets pour pouvoir établir des comparaisons.
Lisbeth accompagna Bianchon, qui vint au lit de la malade, sans
avoir l’air de s’apercevoir de la fétidité qui s’en exhalait.
—Madame, dit-il, nous allons essayer sur vous une médication
puissante et qui peut vous sauver...
—Si vous me sauvez, dit-elle, serai-je belle comme auparavant?...
—Peut-être! dit le savant médecin.
—Votre peut-être est connu! dit Valérie. Je serais comme ces
femmes tombées dans le feu! Laissez-moi toute à l’Église! je ne
puis maintenant plaire qu’à Dieu! je vais tâcher de me réconcilier
avec lui, ce sera ma dernière coquetterie! Oui, il faut que je fasse
le bon Dieu!
—Voilà le dernier mot de ma pauvre Valérie, je la retrouve!
dit Lisbeth en pleurant.
La Lorraine crut devoir passer dans la chambre de Crevel, où
elle trouva Victorin et sa femme assis à trois pieds de distance du
lit du pestiféré.
—Lisbeth, dit-il, on me cache l’état dans lequel est ma femme,
tu viens de la voir, comment va-t-elle?
—Elle est mieux, elle se dit sauvée! répondit Lisbeth en se
permettant ce calembour afin de tranquilliser Crevel.
—Ah! bon, reprit le maire, car j’avais peur d’être la cause de
sa maladie... On n’a pas été commis-voyageur pour la parfumerie
impunément. Je me fais des reproches. Si je la perdais, que deviendrais-je!
Ma parole d’honneur, mes enfants, j’adore cette
femme-là.
Crevel essaya de se mettre en position, en se remettant sur son
séant.
—Oh! papa, dit Célestine, si vous pouviez être bien portant,
je recevrais ma belle-mère, j’en fais le vœu!
—Pauvre petite Célestine! reprit Crevel, viens m’embrasser!...
Victorin retint sa femme qui s’élançait.
—Vous ignorez, monsieur, dit avec douceur l’avocat, que votre
maladie est contagieuse...
—C’est vrai, répondit Crevel, les médecins s’applaudissent d’avoir
retrouvé sur moi je ne sais quelle peste du Moyen Age qu’on
croyait perdue, et qu’ils faisaient tambouriner dans leurs Facultés...
C’est fort drôle!
—Papa, dit Célestine, soyez courageux et vous triompherez de
cette maladie.
—Soyez calmes, mes enfants, la mort regarde à deux fois avant
de frapper un maire de Paris! dit-il avec un sang-froid comique.
Et puis, si mon arrondissement est assez malheureux pour se voir
enlever l’homme qu’il a deux fois honoré de ses suffrages... (Hein!
voyez comme je m’exprime avec facilité!) Eh bien! je saurai faire
mes paquets. Je suis un ancien commis-voyageur, j’ai l’habitude
des départs. Ah! mes enfants, je suis un esprit fort.
—Papa, promets-moi de laisser venir l’Église à ton chevet.
—Jamais, répondit Crevel. Que voulez-vous, j’ai sucé le lait
de la révolution, je n’ai pas l’esprit du baron d’Holbach, mais j’ai
sa force d’âme. Je suis plus que jamais Régence, Mousquetaire
gris, abbé Dubois, et maréchal de Richelieu! sacrebleu! Ma pauvre
femme, qui perd la tête, vient de m’envoyer un homme à soutane,
à moi, l’admirateur de Béranger, l’ami de Lisette, l’enfant de Voltaire
et de Rousseau... Le médecin m’a dit, pour me tâter, pour
savoir si la maladie m’abattait:—Vous avez vu monsieur l’abbé?...
Eh bien! j’ai imité le grand Montesquieu. Oui, j’ai regardé le médecin,
tenez, comme cela, fit-il en se mettant de trois quarts comme
dans son portrait et tendant la main avec autorité, et j’ai dit:
. . . . Cet esclave est venu,
Il a montré son ordre, et n’a rien obtenu.
Son Ordre est un joli calembour, qui prouve qu’à l’agonie monsieur
le président de Montesquieu conservait toute la grâce de son
génie, car on lui avait envoyé un Jésuite!... J’aime ce passage...
on ne peut pas dire de sa vie, mais de sa mort. Ah! le passage!
encore un calembour! Le Passage Montesquieu.
Hulot fils contemplait tristement son beau-père, en se demandant
si la bêtise et la vanité ne possédaient pas une force égale à
celle de la vraie grandeur d’âme. Les causes qui font mouvoir les
ressorts de l’âme semblent être tout à fait étrangères aux résultats.
La force que déploie un grand criminel serait-elle donc la même
que celle dont s’enorgueillit un Champcenetz allant au supplice?
A la fin de la semaine, madame Crevel était enterrée, après des
souffrances inouïes, et Crevel suivit sa femme à deux jours de distance.
Ainsi, les effets du contrat de mariage furent annulés, et
Crevel hérita de Valérie.
Le lendemain même de l’enterrement, l’avocat revit le vieux
moine, et il le reçut sans mot dire. Le moine tendit silencieusement
la main, et silencieusement aussi, maître Victorin Hulot lui
remit quatre-vingts billets de banque de mille francs, pris sur la
somme que l’on trouva dans le secrétaire de Crevel. Madame Hulot
jeune hérita de la terre de Presles et de trente mille francs de
rente. Madame Crevel avait légué trois cent mille francs au baron
Hulot. Le scrofuleux Stanislas devait avoir, à sa majorité, l’hôtel
Crevel et vingt-quatre mille francs de rente.
Parmi les nombreuses et sublimes associations instituées par la
charité catholique dans Paris, il en est une, fondée par madame de
La Chanterie, dont le but est de marier civilement et religieusement
les gens du peuple qui se sont unis de bonne volonté. Les législateurs,
qui tiennent beaucoup aux produits de l’Enregistrement, la
Bourgeoisie régnante, qui tient aux honoraires du Notariat, feignent
d’ignorer que les trois quarts des gens du peuple ne peuvent
pas payer quinze francs pour leur contrat de mariage. La chambre
des notaires est au-dessous, en ceci, de la chambre des avoués de
Paris. Les avoués de Paris, compagnie assez calomniée, entreprennent
gratuitement la poursuite des procès des indigents, tandis que
les notaires n’ont pas encore décidé de faire gratis les contrats de
mariage des pauvres gens. Quant au Fisc, il faudrait remuer toute
la machine gouvernementale pour obtenir qu’il se relâchât de sa rigueur
à cet égard. L’Enregistrement est sourd et muet. L’Église, de
son côté, perçoit des droits sur les mariages. L’Église est, en France,
excessivement fiscale; elle se livre, dans la maison de Dieu, à d’ignobles
trafics de petits bancs et de chaises dont s’indignent les Étrangers,
quoiqu’elle ne puisse avoir oublié la colère du Sauveur chassant
les vendeurs du Temple. Si l’Église se relâche difficilement de ses
droits, il faut croire que ses droits, dits de fabrique, constituent aujourd’hui
l’une de ses ressources, et la faute des Églises serait alors
celle de l’État. La réunion de ces circonstances, par un temps où
l’on s’inquiète beaucoup trop des nègres, des petits condamnés de
la police correctionnelle, pour s’occuper des honnêtes gens qui
souffrent, fait que beaucoup de ménages honnêtes restent dans le
concubinage, faute de trente francs, dernier prix auquel le Notariat,
l’Enregistrement, la Mairie et l’Église puissent unir deux Parisiens.
L’institution de madame de La Chanterie, fondée pour remettre
les pauvres ménages dans la voie religieuse et légale, est à
la poursuite de ces couples, qu’elle trouve d’autant mieux qu’elle
les secourt comme indigents, avant de vérifier leur état incivil.
Lorsque madame la baronne Hulot fut tout à fait rétablie, elle
reprit ses occupations. Ce fut alors que la respectable madame de
La Chanterie vint prier Adeline de joindre la légalisation des mariages
naturels aux bonnes œuvres dont elle était l’intermédiaire.
Une des premières tentatives de la baronne en ce genre eut lieu
dans le quartier sinistre nommé autrefois la Petite-Pologne, et
que circonscrivent la rue du Rocher, la rue de la Pépinière et la rue
de Miroménil. Il existe là comme une succursale du faubourg
Saint-Marceau. Pour peindre ce quartier, il suffira de dire que les
propriétaires de certaines maisons habitées par des industriels sans
industries, par de dangereux ferrailleurs, par des indigents livrés
à des métiers périlleux, n’osent pas y réclamer leurs loyers, et ne
trouvent pas d’huissiers qui veuillent expulser les locataires insolvables.
En ce moment, la Spéculation, qui tend à changer la face
de ce coin de Paris et à bâtir l’espace en friche qui sépare la rue
d’Amsterdam de la rue du Faubourg-du-Roule, en modifiera sans
doute la population, car la truelle est, à Paris, plus civilisatrice
qu’on ne le pense! En bâtissant de belles et d’élégantes maisons à
concierges, les bordant de trottoirs et y pratiquant des boutiques,
la Spéculation écarte, par le prix du loyer, les gens sans aveu, les
ménages sans mobilier et les mauvais locataires. Ainsi les quartiers
se débarrassent de ces populations sinistres et de ces bouges où la
police ne met le pied que quand la justice l’ordonne.
En juin 1844, l’aspect de la place Delaborde et de ses environs
était encore peu rassurant. Le fantassin élégant qui, de la rue de la
Pépinière, remontait par hasard dans ces rues épouvantables, s’étonnait
de voir l’aristocratie coudoyée là par une infime Bohême.
Dans ces quartiers, où végètent l’indigence ignorante et la misère
aux abois, florissent les derniers écrivains publics qui se voient
dans Paris. Là où vous voyez écrits ces deux mots: Ecrivain
public, en grosse coulée, sur un papier blanc affiché à la vitre de
quelque entresol ou d’un fangeux rez-de-chaussée, vous pouvez
hardiment penser que le quartier recèle beaucoup de gens ignares,
et partant des malheurs, des vices et des criminels. L’ignorance
est la mère de tous les crimes. Un crime est, avant tout, un
manque de raisonnement.
Or, pendant la maladie de la baronne, ce quartier, pour lequel
elle était une seconde Providence, avait acquis un écrivain public
établi dans le passage du Soleil, dont le nom est une de ces antithèses
familières aux Parisiens, car ce passage est doublement obscur.
Cet écrivain, soupçonné d’être Allemand, se nommait Vyder,
et vivait maritalement avec une jeune fille, de laquelle il était si
jaloux, qu’il ne la laissait aller que chez d’honnêtes fumistes de la
rue Saint-Lazare, Italiens, comme tous les fumistes, et à Paris depuis
de longues années. Ces fumistes avaient été sauvés d’une faillite
inévitable, et qui les aurait réduits à la misère, par la baronne Hulot,
agissant pour le compte de madame de La Chanterie. En quelques
mois, l’aisance avait remplacé la misère, et la religion était
entrée en des cœurs qui naguère maudissaient la Providence, avec
l’énergie particulière aux Italiens fumistes. Une des premières visites
de la baronne fut donc pour cette famille. Elle fut heureuse
du spectacle qui s’offrit à ses regards, au fond de la maison où
demeuraient ces braves gens, rue Saint-Lazare, auprès de la rue du
Rocher. Au-dessus des magasins et de l’atelier, maintenant bien
fournis, et où grouillaient des apprentis et des ouvriers, tous Italiens
de la vallée de Domodossola, la famille occupait un petit appartement
où le travail avait apporté l’abondance. La baronne fut
reçue comme si c’eût été la Sainte-Vierge apparue. Après un quart
d’heure d’examen, forcée d’attendre le mari pour savoir comment
allaient les affaires, Adeline s’acquitta de son saint espionnage en
s’enquérant des malheureux que pouvait connaître la famille du
fumiste.
—Ah! ma bonne dame, vous qui sauveriez les damnés de l’enfer,
dit l’Italienne, il y a bien près d’ici une jeune fille à retirer de
la perdition.
—La connaissez-vous bien? demanda la baronne.
—C’est la petite-fille d’un ancien patron de mon mari, venu en
France dès la révolution, en 1798, nommé Judici. Le père Judici
a été, sous l’empereur Napoléon, l’un des premiers fumistes de
Paris; il est mort en 1819, laissant une belle fortune à son fils.
Mais le fils Judici a tout mangé avec de mauvaises femmes, et il a
fini par en épouser une plus rusée que les autres, celle dont il a eu
cette pauvre petite fille, qui sort d’avoir quinze ans.
—Que lui est-il arrivé? dit la baronne vivement impressionnée
par la ressemblance du caractère de ce Judici avec celui de son
mari.
—Eh bien! madame, cette petite, nommée Atala, a quitté père
et mère pour venir vivre ici à côté, avec un vieil Allemand de
quatre-vingts ans, au moins, nommé Vyder, qui fait toutes les affaires
des gens qui ne savent ni lire ni écrire. Si au moins ce vieux
libertin, qui, dit-on, aurait acheté la petite à sa mère pour quinze
cents francs, épousait cette jeunesse, comme il a sans doute peu
de temps à vivre, et qu’on le dit susceptible d’avoir quelques milliers
de francs de rente, eh bien! la pauvre enfant, qui est un
petit ange, échapperait au mal, et surtout à la misère, qui la
pervertira.
—Je vous remercie de m’avoir indiqué cette bonne action à
faire, dit Adeline; mais il faut agir avec prudence. Quel est ce
vieillard?
—Oh! madame, c’est un brave nomme, il rend la petite heureuse,
et il ne manque pas de bon sens; car, voyez-vous, il a
quitté le quartier des Judici, je crois, pour sauver cette enfant des
griffes de sa mère. La mère était jalouse de sa fille, et peut-être
rêvait-elle de tirer parti de cette beauté, de faire de cette enfant
une demoiselle!... Atala s’est souvenue de nous, elle a conseillé
à son monsieur de s’établir auprès de notre maison; et, comme
le bonhomme a vu qui nous étions, il la laisse venir ici; mais mariez-le,
madame, et vous ferez une action bien digne de vous...
Une fois mariée, la petite sera libre, elle échappera par ce moyen
à sa mère, qui la guette et qui voudrait, pour tirer parti d’elle,
la voir au théâtre ou réussir dans l’affreuse carrière où elle l’a
lancée.
—Pourquoi ce vieillard ne l’a-t-il pas épousée?...
—Ce n’était pas nécessaire, dit l’Italienne, et quoique le bonhomme
Vyder ne soit pas un homme absolument méchant, je crois
qu’il est assez rusé pour vouloir être maître de la petite, tandis
que marié, dame! il craint, ce pauvre vieux, ce qui pend au nez
de tous les vieux...
—Pouvez-vous envoyer chercher la jeune fille? dit la baronne,
je la verrais ici, je saurais s’il y a de la ressource...
La femme du fumiste fit un signe à sa fille aînée, qui partit
aussitôt. Dix minutes après, cette jeune personne revint, tenant
par la main une fille de quinze ans et demi, d’une beauté tout
italienne.
Mademoiselle Judici tenait du sang paternel cette peau jaunâtre
au jour, qui le soir, aux lumières, devient d’une blancheur éclatante,
des yeux d’une grandeur, d’une forme, d’un éclat oriental,
des cils fournis et recourbés qui ressemblaient à de petites plumes
noires, une chevelure d’ébène, et cette majesté native de la Lombardie
qui fait croire à l’étranger, quand il se promène le dimanche
à Milan, que les filles des portiers sont autant de reines. Atala,
prévenue par la fille du fumiste de la visite de cette grande dame
dont elle avait entendu parler, avait mis à la hâte une jolie robe de
soie, des brodequins et un mantelet élégant. Un bonnet à rubans
couleur cerise décuplait l’effet de la tête. Cette petite se tenait
dans une pose de curiosité naïve, en examinant du coin de l’œil la
baronne, dont le tremblement nerveux l’étonnait beaucoup. La
baronne poussa un profond soupir en voyant ce chef-d’œuvre féminin
dans la boue de la prostitution, et jura de la ramener à la
Vertu.
—Comment te nommes-tu, mon enfant?
—Atala, madame.
—Sais-tu lire, écrire?...
—Non, madame; mais cela ne fait rien, puisque monsieur le
sait...
—Tes parents t’ont-ils menée à l’église? As-tu fait ta première
communion? Sais-tu ton catéchisme?
—Madame, papa voulait me faire faire des choses qui ressemblent
à ce que vous dites, mais maman s’y est opposée...
—Ta mère!... s’écria la baronne. Elle est donc bien méchante,
ta mère?...
—Elle me battait toujours! Je ne sais pourquoi, mais j’étais le
sujet de disputes continuelles entre mon père et ma mère...
—On ne t’a donc jamais parlé de Dieu?... s’écria la baronne.
L’enfant ouvrit de grands yeux.
—Ah! maman et papa disaient souvent: S.... n.. de Dieu!
Tonnerre de Dieu! Sacre-Dieu!... dit-elle avec une délicieuse
naïveté.
—N’as-tu jamais vu d’église? ne t’est-il pas venu dans l’idée
d’y entrer?
—Des églises?... Ah! Notre-Dame, le Panthéon, j’ai vu cela
de loin, quand papa m’emmenait dans Paris; mais cela n’arrivait
pas souvent. Il n’y a pas de ces églises-là dans le faubourg.
—Dans quel faubourg étiez-vous?
—Dans le faubourg...
—Quel faubourg?
—Mais rue de Charonne, madame...
Les gens du faubourg Saint-Antoine n’appellent jamais autrement
ce quartier célèbre que le faubourg. C’est pour eux le faubourg
par excellence, le souverain faubourg, et les fabricants
eux-mêmes entendent par ce mot spécialement le faubourg Saint-Antoine.
—On ne t’a jamais dit ce qui était bien, ce qui était mal?
—Maman me battait quand je ne faisais pas les choses à son
idée...
—Mais ne savais-tu pas que tu commettais une mauvaise action
en quittant ton père et ta mère pour aller vivre avec un vieillard?
Atala Judici regarda d’un air superbe la baronne, et ne lui répondit pas.
—C’est une fille tout à fait sauvage!... se dit Adeline.
—Oh! madame, il y en a beaucoup comme elle au faubourg!
dit la femme du fumiste.
—Mais elle ignore tout, même le mal, mon Dieu! Pourquoi ne
me réponds-tu pas?... demanda la baronne en essayant de prendre
Atala par la main.
Atala courroucée recula d’un pas.
—Vous êtes une vieille folle! dit-elle. Mon père et ma mère
étaient à jeun depuis une semaine! Ma mère voulait faire de moi
quelque chose de bien mauvais, puisque mon père l’a battue en
l’appelant voleuse! Pour lors, monsieur Vyder a payé toutes les
dettes de mon père et de ma mère et leur a donné de l’argent...
oh! plein un sac!... Et il m’a emmenée, que mon pauvre papa
pleurait... Mais il fallait nous quitter!... Eh bien! est-ce mal? demanda-t-elle.
—Et aimez-vous bien ce monsieur Vyder?...
—Si je l’aime?... dit-elle. Je crois bien, madame! il me raconte
de belles histoires tous les soirs!... Et il m’a donné de belles robes,
du linge, un châle. Mais, c’est que suis nippée comme une
princesse, et je ne porte plus de sabots! Enfin, depuis deux mois,
je ne sais plus ce que c’est que d’avoir faim. Je ne mange plus de
pommes de terre! Il m’apporte des bonbons, des pralines! Oh! que
c’est bon, le chocolat praliné!... Je fais tout ce qu’il veut pour un
sac de chocolat! Et puis, mon gros père Vyder est bien bon, il
me soigne si bien, si gentiment, que ça me fait voir comment aurait
dû être ma mère... Il va prendre une vieille bonne pour me
soigner, car il ne veut pas que je me salisse les mains à faire la
cuisine. Depuis un mois, il commence à gagner pas mal d’argent,
il m’apporte trois francs tous les soirs... que je mets dans une tirelire!
Seulement, il ne veut pas que je sorte, excepté pour venir ici...
C’est ça un amour d’homme; aussi, fait-il de moi ce qu’il veut...
Il m’appelle sa petite chatte! et ma mère ne m’appelait que petite
B...., ou bien f.... p.....! voleuse, vermine! Est-ce que je sais!
—Eh bien! pourquoi, mon enfant, ne ferais-tu pas ton mari
du père Vyder?...
—Mais, c’est fait, madame! dit la jeune fille en regardant la
baronne d’un air plein de fierté, sans rougir, le front pur, les yeux
calmes. Il m’a dit que j’étais sa petite femme, mais c’est bien embêtant
d’être la femme d’un homme!... Allez! sans les pralines!...
—Mon Dieu! se dit à voix basse la baronne, quel est le monstre
qui a pu abuser d’une si complète et si sainte innocence? Remettre
cette enfant dans le bon sentier, n’est-ce pas racheter bien des fautes!
Moi je savais ce que je faisais! se dit-elle en pensant à sa scène
avec Crevel. Elle! elle ignore tout!
—Connaissez-vous monsieur Samanon?... demanda la petite
Atala d’un air câlin.
—Non, ma petite; mais pourquoi me demandes-tu cela?
—Bien vrai? dit l’innocente créature.
—Ne crains rien de madame, Atala!... dit la femme du fumiste,
c’est un ange!
—C’est que mon gros chat a peur d’être trouvé par ce Samanon,
il se cache... et que je voudrais bien qu’il pût être libre...
—Et pourquoi?...
—Dame! il me mènerait à Bobino! peut-être à l’Ambigu!
—Quelle ravissante créature! dit la baronne en embrassant cette
petite fille.
—Êtes-vous riche?... demanda Atala qui jouait avec les manchettes
de la baronne.
—Oui et non, répondit la baronne. Je suis riche pour les bonnes
petites filles comme toi, quand elles veulent se laisser instruire
des devoirs du chrétien par un prêtre, et aller dans le bon
chemin.
—Dans quel chemin? dit Atala. Je vais bien sur mes jambes.
—Le chemin de la vertu!
Atala regarda la baronne d’un air matois et rieur.
—Vois madame, elle est heureuse depuis qu’elle est rentrée
dans le sein de l’Église!... dit la baronne en montrant la femme
du fumiste. Tu t’es mariée comme les bêtes s’accouplent.
—Moi! reprit Atala, mais si vous voulez me donner ce que
me donne le père Vyder, je serai bien contente de ne pas me
marier. C’est une scie! savez-vous ce que c’est?...
—Une fois qu’on s’est unie à un homme, comme toi, reprit la
baronne, la vertu veut qu’on lui soit fidèle.
—Jusqu’à ce qu’il meure?... dit Atala d’un air fin, je n’en aurai
pas pour long-temps. Si vous saviez comme le père Vyder
tousse et souffle! Peuh! peuh! fit-elle en imitant le vieillard.
—La vertu, la morale veulent, reprit la baronne, que l’Église
qui représente Dieu, et la mairie qui représente la loi, consacrent
votre mariage. Vois, madame, elle s’est mariée légitimement...
—Est-ce que ça sera plus amusant? demanda l’enfant.
—Tu seras plus heureuse, dit la baronne, car personne ne
pourra te reprocher ce mariage. Tu plairas à Dieu! Demande à
madame si elle s’est mariée sans avoir reçu le sacrement du
mariage?
Atala regarda la femme du fumiste.
—Qu’a-t-elle plus que moi? demanda-t-elle. Je suis plus jolie
qu’elle.
—Oui, mais je suis une honnête femme, et toi, l’on peut te
donner un vilain nom...
—Comment veux-tu que Dieu te protége, si tu foules aux pieds
les lois divines et humaines? dit la baronne. Sais-tu que Dieu tient
en réserve un paradis pour ceux qui suivent les commandements
de son Église?
—Quéqu’il y a dans le paradis? Y a-t-il des spectacles? dit Atala.
—Oh! le paradis, c’est, dit la baronne, toutes les jouissances
que tu peux imaginer. Il est plein d’anges, dont les ailes sont blanches.
On y voit Dieu dans sa gloire, on partage sa puissance, on
est heureux à tout moment et dans l’éternité!...
Atala Judici écoutait la baronne comme elle eût écouté de la
musique; et, la voyant hors d’état de comprendre, Adeline pensa
qu’il fallait prendre une autre voie en s’adressant au vieillard.
—Retourne chez toi, ma petite, et j’irai parler à ce monsieur
Vyder. Est-il Français?...
—Il est Alsacien, madame; mais il sera riche, allez! Si vous
vouliez payer ce qu’il doit à ce vilain Samanon, il vous rendrait
votre argent! car il aura dans quelques mois, dit-il, six mille francs
de rente, et nous irons alors vivre à la campagne, bien loin, dans
les Vosges...
Ce mot les Vosges fit tomber la baronne dans une rêverie profonde.
Elle revit son village! La baronne fut tirée de cette douloureuse
méditation par les salutations du fumiste qui venait lui donner
les preuves de sa prospérité.
—Dans un an, madame, je pourrai vous rendre les sommes
que vous nous avez prêtées, car c’est l’argent du bon Dieu! c’est
celui des pauvres et des malheureux! Si je fais fortune, vous puiserez
un jour dans notre bourse, je rendrai par vos mains aux autres
le secours que vous nous avez apporté.
—En ce moment, dit la baronne, je ne vous demande pas d’argent,
je vous demande votre coopération à une bonne œuvre. Je
viens de voir la petite Judici qui vit avec un vieillard, et je veux
les marier religieusement, légalement.
—Ah! le père Vyder! c’est un bien brave et digne homme, il
est de bon conseil. Ce pauvre vieux s’est déjà fait des amis dans le
quartier, depuis deux mois qu’il y est venu. Il me met mes mémoires
au net. C’est un brave colonel, je crois, qui a bien servi
l’Empereur... Ah! comme il aime Napoléon! Il est décoré, mais
il ne porte jamais de décorations. Il attend qu’il se soit refait, car
il a des dettes, le pauvre cher homme!... je crois même qu’il se
cache, il est sous le coup des huissiers...
—Dites que je payerai ses dettes, s’il veut épouser la petite...
—Ah bien! ce sera bientôt fait. Tenez, madame, allons-y...
c’est à deux pas, dans le passage du Soleil!
La baronne et le fumiste sortirent pour aller au passage du
Soleil.
—Par ici, madame, dit le fumiste en montrant la rue de la
Pépinière.
Le passage du Soleil est en effet au commencement de la rue de
la Pépinière et débouche rue du Rocher. Au milieu de ce passage
de création récente, et dont les boutiques sont d’un prix très-modique,
la baronne aperçut, au-dessus d’un vitrage garni de taffetas
vert, à une hauteur qui ne permettait pas aux passants de jeter des
regards indiscrets: ÉCRIVAIN PUBLIC, et sur la porte:
CABINET D’AFFAIRES.
Ici l’on rédige les pétitions, on met les mémoires au net, etc.
Discrétion, célérité.
L’intérieur ressemblait à ces bureaux de transit où les omnibus
de Paris font attendre les places de correspondance aux voyageurs.
Un escalier intérieur menait sans doute à l’appartement en entresol
éclairé par la galerie et qui dépendait de la boutique. La baronne
aperçut un bureau de bois blanc noirci, des cartons, et un ignoble
fauteuil acheté d’occasion. Une casquette et un abat-jour en taffetas
vert à fil d’archal tout crasseux annonçaient soit des précautions
prises pour se déguiser, soit une faiblesse d’yeux assez concevable
chez un vieillard.
—Il est là-haut, dit le fumiste, je vais monter le prévenir et le
faire descendre.
La baronne baissa son voile et s’assit. Un pas pesant ébranla le
petit escalier de bois, et Adeline ne put retenir un cri perçant en
voyant son mari, le baron Hulot, en veste grise tricotée, en pantalon
de vieux molleton gris et en pantoufles.
—Que voulez-vous, madame? dit Hulot galamment.
Adeline se leva, saisit Hulot, et lui dit d’une voix brisée par
l’émotion:—Enfin, je te retrouve!...
—Adeline!... s’écria le baron stupéfait qui ferma la porte de la
boutique. Joseph! cria-t-il au fumiste, allez-vous-en par l’allée.
—Mon ami, dit-elle oubliant tout dans l’excès de sa joie, tu
peux revenir au sein de ta famille, nous sommes riches! ton fils a
cent soixante mille francs de rente! ta pension est libre, tu as un
arriéré de quinze mille francs à toucher sur ton simple certificat
de vie! Valérie est morte en te léguant trois cent mille francs.
On a bien oublié ton nom, va! tu peux rentrer dans le monde, et
tu trouveras d’abord chez ton fils une fortune. Viens, notre bonheur
sera complet. Voici bientôt trois ans que je te cherche, et
j’espérais si bien te rencontrer, que tu as un appartement tout prêt
à te recevoir. Oh! sors d’ici, sors de l’affreuse situation où je te
vois!
—Je le veux bien, dit le baron étourdi; mais pourrai-je
emmener la petite?
—Hector, renonce à elle! fais cela pour ton Adeline qui ne t’a
jamais demandé le moindre sacrifice! je te promets de doter cette
enfant, de la bien marier, de la faire instruire. Qu’il soit dit qu’une
de celles qui t’ont rendu heureux soit heureuse, et ne tombe plus
ni dans le vice, ni dans la fange!
—C’est donc toi, reprit le baron avec un sourire, qui voulais
me marier?... Reste un instant là, dit-il, je vais aller m’habiller
là-haut, où j’ai dans une malle des vêtements convenables...
Quand Adeline fut seule, et qu’elle regarda de nouveaux cette affreuse
boutique, elle fondit en larmes.—Il vivait là, se dit-elle,
et nous sommes dans l’opulence!... Pauvre homme! a-t-il été
puni, lui qui était l’élégance même! Le fumiste vint saluer sa bienfaitrice,
qui lui dit de faire avancer une voiture. Quand le fumiste
revint, la baronne le pria de prendre chez lui la petite Atala Judici,
de l’emmener sur-le-champ.
—Vous lui direz, ajouta-t-elle, que si elle veut se mettre sous
la direction de monsieur le curé de la Madeleine, le jour où elle
fera sa première communion je lui donnerai trente mille francs de
dot et un bon mari, quelque brave jeune homme!
—Mon fils aîné, madame! il a vingt-deux ans, et il adore cette
enfant!
Le baron descendit en ce moment, il avait les yeux humides.
—Tu me fais quitter, dit-il à l’oreille de sa femme, la seule
créature qui ait approché de l’amour que tu as pour moi! Cette
petite fond en larmes, et je ne puis pas l’abandonner ainsi...
—Sois tranquille, Hector! elle va se trouver au milieu d’une
honnête famille, et je réponds de ses mœurs.
—Ah! je puis te suivre alors, dit le baron en conduisant sa
femme à la citadine.
Hector, redevenu baron d’Ervy, avait mis un pantalon et une
redingote en drap bleu, un gilet blanc, une cravate noire et des
gants. Lorsque la baronne fut assise au fond de la voiture, Atala
s’y fourra par un mouvement de couleuvre.
—Ah! madame, dit-elle, laissez-moi vous accompagner et aller
avec vous... Tenez, je serai bien gentille, bien obéissante, je
ferai tout ce que vous voudrez; mais ne me séparez pas du père
Vyder, de mon bienfaiteur qui me donne de si bonnes choses. Je
vais être battue!...
—Allons, Atala, dit le baron, cette dame est ma femme, et il
faut nous quitter...
—Elle! si vieille que ça! répondit l’innocente, et qui tremble
comme une feuille! Oh! c’te tête!
Et elle imita railleusement le tressaillement de la baronne. Le
fumiste, qui courait après la petite Judici, vint à la portière de la
voiture.
—Emportez-la! dit la baronne.
Le fumiste prit Atala dans ses bras et l’emmena chez lui de
force.
—Merci de ce sacrifice, mon ami! dit Adeline en prenant la
main du baron et la serrant avec une joie délirante. Es-tu changé!
Comme tu dois avoir souffert! Quelle surprise pour ta fille, pour
ton fils!
Adeline parlait comme parlent les amants qui se revoient après
une longue absence, de mille choses à la fois. En dix minutes, le
baron et sa femme arrivèrent rue Louis-le-Grand, où Adeline
trouva la lettre suivante:
«Madame la baronne,
»Monsieur le baron d’Ervy est resté un mois rue de Charonne,
sous le nom de Thorec, anagramme d’Hector. Il est maintenant
passage du Soleil, sous le nom de Vyder. Il se dit Alsacien,
fait des écritures, et vit avec une jeune fille nommée Atala Judici.
Prenez bien des précautions, madame, car on cherche activement
le baron, je ne sais dans quel intérêt.
»La comédienne a tenu sa parole, et se dit, comme toujours,
»Madame la baronne,
»Votre humble servante,
»J. M.»
Le retour du baron excita des transports de joie qui le convertirent
à la vie de famille. Il oublia la petite Atala Judici, car les excès
de la passion l’avaient fait arriver à la mobilité de sensations qui
distingue l’enfance. Le bonheur de la famille fut troublé par le
changement survenu chez le baron. Après avoir quitté ses enfants
encore valide, il revenait presque centenaire, cassé, voûté, la physionomie
dégradée. Un dîner splendide, improvisé par Célestine,
rappela les dîners de la cantatrice au vieillard qui fut étourdi des
splendeurs de sa famille.
—Vous fêtez le retour du père prodigue! dit-il à l’oreille
d’Adeline.
—Chut!... tout est oublié, répondit-elle.
—Et Lisbeth? demanda le baron qui ne vit pas la vieille fille.
—Hélas! répondit Hortense, elle est au lit, elle ne se lève plus,
et nous aurons le chagrin de la perdre bientôt. Elle compte te voir
après dîner.
Le lendemain matin, au lever du soleil, Hulot fils fut averti par
son concierge que des soldats de la garde municipale cernaient
toute sa propriété. Des gens de justice cherchaient le baron Hulot.
Le garde du commerce, qui suivait la portière, présenta des jugements
en règle à l’avocat, en lui demandant s’il voulait payer
pour son père. Il s’agissait de dix mille francs de lettres de change
souscrites au profit d’un usurier nommé Samanon, et qui probablement
avait donné deux ou trois mille francs au baron d’Ervy.
Hulot fils pria le garde du commerce de renvoyer son monde, et il
paya.—Sera-ce là tout? se dit-il avec inquiétude.
Lisbeth, déjà bien malheureuse du bonheur qui luisait sur la famille,
ne put soutenir cet événement heureux. Elle empira si bien,
qu’elle fut condamnée par Bianchon à mourir une semaine après,
vaincue au bout de cette longue lutte marquée pour elle par tant
de victoires. Elle garda le secret de sa haine au milieu de l’affreuse
agonie d’une phthisie pulmonaire. Elle eut d’ailleurs la satisfaction
suprême de voir Adeline, Hortense, Hulot, Victorin, Steinbock,
Célestine et leurs enfants tous en larmes autour de son lit, et la regrettant
comme l’ange de la famille. Le baron Hulot, mis à un régime
substantiel qu’il ignorait depuis bientôt trois ans, reprit de la
force, et il se ressembla presque à lui-même. Cette restauration
rendit Adeline heureuse à un tel point que l’intensité de son tressaillement
nerveux diminua.—Elle finira par être heureuse! se
dit Lisbeth la veille de sa mort en voyant l’espèce de vénération
que le baron témoignait à sa femme dont les souffrances lui avaient
été racontées par Hortense et par Victorin. Ce sentiment hâta la fin
de la cousine Bette, dont le convoi fut mené par toute une famille
en larmes.
Le baron et la baronne Hulot, se voyant arrivés à l’âge du repos
absolu, donnèrent au comte et à la comtesse Steinbock les magnifiques
appartements du premier étage, et se logèrent au second.
Le baron, par les soins de son fils, obtint une place dans un chemin
de fer, au commencement de l’année 1845, avec six mille
francs d’appointements, qui, joints aux six mille francs de pension
de sa retraite et à la fortune léguée par madame Crevel, lui composèrent
vingt-quatre mille francs de rente. Hortense, ayant été
séparée de biens avec son mari pendant les trois années de brouille,
Victorin n’hésita plus à placer au nom de sa sœur les deux cent
mille francs du fidéicommis, et il fit à Hortense une pension de
douze mille francs. Wenceslas, mari d’une femme riche, ne lui
faisait aucune infidélité; mais il flânait, sans pouvoir se résoudre à
entreprendre une œuvre, si petite qu’elle fût. Redevenu artiste in
partibus, il avait beaucoup de succès dans les salons, il était consulté
par beaucoup d’amateurs; enfin il passa critique, comme tous
les impuissants qui mentent à leurs débuts. Chacun de ces ménages
jouissait donc d’une fortune particulière, quoique vivant en famille.
Éclairée par tant de malheurs, la baronne laissait à son fils le
soin de gérer les affaires, et réduisait ainsi le baron à ses appointements,
espérant que l’exiguïté de ce revenu l’empêcherait de retomber
dans ses anciennes erreurs. Mais, par un bonheur étrange,
et sur lequel ni la mère ni le fils ne comptaient, le baron semblait
avoir renoncé au beau sexe. Sa tranquillité, mise sur le compte de
la nature, avait fini par tellement rassurer la famille, qu’on jouissait
entièrement de l’amabilité revenue et des charmantes qualités
du baron d’Ervy. Plein d’attention pour sa femme et pour ses enfants,
il les accompagnait au spectacle, dans le monde où il reparut,
et il faisait avec une grâce exquise les honneurs du salon de
son fils. Enfin, ce père prodigue reconquis donnait la plus grande
satisfaction à sa famille. C’était un agréable vieillard, complétement
détruit, mais spirituel, n’ayant gardé de son vice que ce qui pouvait
en faire une vertu sociale. On arriva naturellement à une sécurité
complète. Les enfants et la baronne portaient aux nues le
père de famille, en oubliant la mort des deux oncles! La vie ne va
pas sans de grands oublis!
Madame Victorin, qui menait avec un grand talent de ménagère,
dû d’ailleurs aux leçons de Lisbeth, cette maison énorme, avait été
forcée de prendre un cuisinier. Le cuisinier rendit nécessaire une
fille de cuisine. Les filles de cuisine sont aujourd’hui des créatures
ambitieuses, occupées à surprendre les secrets du chef, et qui deviennent
des cuisinières dès qu’elles savent faire tourner les sauces.
Donc on change très-souvent de filles de cuisine. Au commencement
du mois de décembre 1845, Célestine prit pour fille de cuisine,
une grosse Normande d’Isigny, à taille courte, à bons bras
rouges, munie d’un visage commun, bête comme une pièce de
circonstance, et qui se décida difficilement à quitter le bonnet
de coton classique dont se coiffent les filles de la Basse-Normandie.
Cette fille, douée d’un embonpoint de nourrice, semblait
près de faire éclater la cotonnade dont elle entourait son corsage.
On eût dit que sa figure rougeaude avait été taillée dans du
caillou, tant les jaunes contours en étaient fermes. On ne fit naturellement
aucune attention dans la maison, à l’entrée de cette fille
appelée Agathe, la vraie fille délurée que la province envoie journellement
à Paris. Agathe tenta médiocrement le cuisinier, tant
elle était grossière dans son langage, car elle avait servi les rouliers,
elle sortait d’une auberge de faubourg, et au lieu de faire la
conquête du chef et d’obtenir de lui qu’il lui montrât le grand art
de la cuisine, elle fut l’objet de son mépris. Le cuisinier courtisait
Louise, la femme de chambre de la comtesse Steinbock. Aussi la
Normande, se voyant maltraitée, se plaignit-elle de son sort; elle
était toujours envoyée dehors, sous un prétexte quelconque, quand
le chef finissait un plat ou parachevait une sauce.—Décidément,
je n’ai pas de chance, disait-elle, j’irai dans une autre maison. Néanmoins,
elle resta, quoiqu’elle eût demandé déjà deux fois à sortir.
Une nuit, Adeline, réveillée par un bruit étrange, ne trouva plus
Hector dans le lit qu’il occupait auprès du sien, car ils couchaient
dans des lits jumeaux, ainsi qu’il convient à des vieillards. Elle attendit
une heure sans voir revenir le baron. Prise de peur, croyant
à une catastrophe tragique, à l’apoplexie, elle monta d’abord à
l’étage supérieur occupé par les mansardes où couchaient les domestiques,
et fut attirée vers la chambre d’Agathe, autant par la
vive lumière qui sortait par la porte, entrebâillée, que par le murmure
de deux voix. Elle s’arrêta tout épouvantée en reconnaissant
la voix du baron, qui, séduit par les charmes d’Agathe, en était
arrivé par la résistance calculée de cette atroce maritorne, à lui
dire ces odieuses paroles:—Ma femme n’a pas long-temps à vivre,
et si tu veux tu pourras être baronne. Adeline jeta un cri,
laissa tomber son bougeoir et s’enfuit.
Trois jours après, la baronne, administrée la veille, était à l’agonie
et se voyait entourée de sa famille en larmes. Un moment
avant d’expirer, elle prit la main de son mari, la pressa et lui dit à
l’oreille:—Mon ami, je n’avais plus que ma vie à te donner: dans
un moment tu seras libre, et tu pourras faire une baronne Hulot.
Et l’on vit, ce qui doit être rare, des larmes sortir des yeux
d’une morte. La férocité du Vice avait vaincu la patience de l’ange,
à qui, sur le bord de l’Éternité, il échappa le seul mot de reproche
qu’elle eût fait entendre de toute sa vie.
Le baron Hulot quitta Paris trois jours après l’enterrement de
sa femme. Onze mois après, Victorin apprit indirectement le mariage
de son père avec mademoiselle Agathe Piquetard, qui s’était
célébré à Isigny, le premier février mil huit cent quarante-six.
—Les ancêtres peuvent s’opposer au mariage de leurs enfants,
mais les enfants ne peuvent pas empêcher les folies des ancêtres en
enfance, dit maître Hulot à maître Popinot, le second fils de l’ancien
ministre du commerce, qui lui parlait de ce mariage.