Aller au contenu principal
La Confession d’un enfant du siècle (Charpentier, 1888)Chapitre 14 / 39

CHAPITRE IV


« Tout ce qu’il y avait de bien en cela, supposé qu’il pût y en avoir quelqu’un, c’est que ces faux plaisirs étaient des semences de douleurs et d’amertumes, qui me fatiguaient à n’en pouvoir plus. » Telles sont les simples paroles que dit, à propos de sa jeunesse, l’homme le plus homme qui ait jamais été, saint Augustin. De ceux qui ont fait comme lui, peu diraient ces paroles, tous les ont dans le cœur ; je n’en trouve pas d’autres dans le mien.

Revenu à Paris au mois de décembre, après la saison, je passai l’hiver en parties de plaisirs, en mascarades, en soupers, quittant rarement Desgenais, qui était enchanté de moi ; je ne l’étais guère. Plus j’allais, plus je me sentais de souci. Il me sembla, au bout de bien peu de temps, que ce monde si étrange, qui au premier aspect m’avait paru un abîme, se resserrait, pour ainsi dire, à chaque pas ; là où j’avais cru voir un spectre, à mesure que j’avançais, je ne voyais qu’une ombre.

Desgenais me demandait ce que j’avais. — Et vous, lui disais-je, qu’avez-vous ? Vous souvient-il de quelque parent mort ? n’auriez-vous pas quelque blessure que l’humidité fait rouvrir ?

Alors il me semblait parfois qu’il m’entendait sans me répondre. Nous nous jetions sur une table, buvant à en perdre la tête ; au milieu de la nuit, nous prenions des chevaux de poste, et nous allions déjeuner à dix ou douze lieues dans la campagne ; en revenant, au bain, de là à table, de là au jeu, de là au lit ; et quand j’étais au bord du mien,… alors je poussais le verrou de la porte, je tombais à genoux et je pleurais. C’était ma prière du soir.

Chose étrange ! je mettais de l’orgueil à passer pour ce qu’au fond je n’étais pas du tout ; je me vantais de faire pis que je ne faisais, et je trouvais à cette forfanterie un plaisir bizarre, mêlé de tristesse. Lorsque j’avais réellement fait ce que je racontais, je ne sentais que de l’ennui ; mais lorsque j’inventais quelque folie, comme une histoire de débauche ou le récit d’une orgie à laquelle je n’avais pas assisté, il me semblait que j’avais le cœur plus satisfait, je ne sais pourquoi.

Ce qui me faisait le plus de mal, c’était lorsque, dans une partie de plaisir, nous allions dans quelque lieu aux environs de Paris où j’avais été autrefois avec ma maîtresse. Je devenais stupide ; je m’en allais seul, à l’écart, regardant les buissons et les troncs d’arbre avec une amertume sans bornes, jusqu’à les frapper du pied comme pour les mettre en poussière. Puis je revenais, répétant cent fois de suite entre mes dents : Dieu ne m’aime guère, Dieu ne m’aime guère. Je demeurais alors des heures sans parler. [— Toutes les femmes sont des libertins au fond du cœur, pensais-je, et je regardais autour de moi mes compagnons assis sur l’herbe. — Voilà donc ce que ma maîtresse avait dans le cœur en venant ici avec moi !]

Cette idée funeste, que la vérité, c’est la nudité, me revenait ainsi à propos de tout. — Le monde, me disais-je, appelle son fard vertu, son chapelet religion, son manteau traînant convenance. L’honneur et la morale sont ses femmes de chambre ; il boit dans son vin les larmes des pauvres d’esprit qui croient en lui ; il se promène les yeux baissés tant que le soleil est au ciel ; il va à l’église, au bal, aux assemblées ; et le soir arrive, il dénoue sa robe, et on aperçoit une bacchante nue avec deux pieds de bouc.

Mais, en parlant ainsi, je me faisais horreur à moi-même ; car je sentais que, si le corps était sous l’habit, le squelette était sous le corps. — Est-ce possible que ce soit là tout ? me demandais-je malgré moi. Puis je rentrais à la ville ; je rencontrais sur mon chemin une jolie fillette donnant le bras à sa mère ; je la suivais des yeux en soupirant, et je redevenais comme un enfant.

Quoique j’eusse pris avec mes amis des habitudes de tous les jours, et que nous eussions réglé notre désordre, je ne laissais pas d’aller dans le monde. La vue des femmes m’y causait un trouble insupportable ; je ne leur touchais la main qu’en tremblant. Mon parti était pris de n’aimer plus jamais.

Cependant je revins un certain soir d’un bal avec le cœur si malade, que je sentis que c’était de l’amour. Je m’étais trouvé à souper auprès d’une femme, la plus charmante et la plus distinguée dont le souvenir me soit resté. Lorsque je fermai les yeux pour m’endormir, je la vis devant moi. Je me crus perdu ; je résolus aussitôt de ne plus la rencontrer, d’éviter tous les endroits où je savais qu’elle allait. Cette sorte de fièvre dura quinze jours, pendant lesquels je restai presque constamment étendu sur mon canapé, et me rappelant sans fin, malgré moi, jusqu’aux moindres mots que j’avais échangés avec elle.

Comme il n’y a pas d’endroit sous le ciel où on s’occupe de son voisin autant qu’à Paris, il ne se passa pas longtemps avant que les gens de ma connaissance, qui me rencontraient avec Desgenais, n’eussent déclaré que j’étais le plus grand libertin. J’admirai en cela l’esprit du monde ; autant j’avais passé pour niais et pour novice lors de ma rupture avec ma maîtresse, autant je passais maintenant pour insensible et endurci. On en venait à me dire qu’il était bien clair que je n’avais jamais aimé cette femme, que je me faisais sans doute un jeu de l’amour, ce qui était un grand éloge que l’on croyait m’adresser ; et le pire de l’affaire, c’est que j’étais gonflé d’une vanité si misérable, que cela me charmait.

Ma prétention était de passer pour blasé, en même temps que j’étais plein de désirs et que mon imagination exaltée m’emportait hors de toutes limites. Je commençai à dire que je ne pouvais faire aucun cas des femmes ; ma tête s’épuisait en chimères que je disais préférer à la réalité. Enfin mon unique plaisir était de me dénaturer. Il suffisait qu’une pensée fût extraordinaire, qu’elle choquât le sens commun, pour que je m’en fisse aussitôt le champion, au risque d’avancer les sentiments les plus blâmables.

Mon plus grand défaut était l’imitation de tout ce qui me frappait, non pas par sa beauté, mais par son étrangeté ; et ne voulant pas m’avouer imitateur, je me perdais dans l’exagération, afin de paraître original. À mon gré, rien n’était bon, ni même passable ; rien ne valait la peine de tourner la tête ; cependant, dès que je m’échauffais dans une discussion, il semblait qu’il n’y eût pas dans la langue française d’expression assez ampoulée pour louer ce que je soutenais ; mais il suffisait de se ranger à mon avis pour faire tomber toute ma chaleur.

C’était une suite naturelle de ma conduite. Dégoûté de la vie que je menais, je ne voulais pourtant pas en changer ;

Simigliante a quella ’nferma
Che non puô trovar posa in su le piume,
Ma con dar volta suo dolore scherma[1].

Dante.


Ainsi je tourmentais mon esprit pour lui donner le change, et je tombais dans tous les travers pour sortir de moi-même.

Mais tandis que ma vanité s’occupait ainsi, mon cœur souffrait, en sorte qu’il y avait presque constamment en moi un homme qui riait et un autre qui pleurait. C’était comme un contre-coup perpétuel de ma tête à mon cœur. Mes propres railleries me faisaient quelquefois une peine extrême, et mes chagrins les plus profonds me donnaient envie d’éclater de rire.

Un homme se vantait un jour d’être inaccessible aux craintes superstitieuses et de n’avoir peur de rien ; ses amis mirent dans son lit un squelette humain, puis se postèrent dans une chambre voisine pour guetter lorsqu’il rentrerait. Ils n’entendirent aucun bruit ; mais lorsqu’ils entrèrent dans sa chambre le lendemain matin, ils le trouvèrent dressé sur son séant et jouant avec les ossements : il avait perdu la raison.

Il y avait en moi quelque chose de semblable à cet homme, si ce n’est que mes osselets favoris étaient ceux d’un squelette bien-aimé : c’étaient les débris de mon amour, tout ce qui restait du passé.

Il ne faut pourtant pas dire que dans tout ce désordre il n’y eût pas de bons moments. Les compagnons de Desgenais étaient des jeunes gens de la première distinction ; bon nombre étaient artistes. Nous passions quelquefois ensemble des soirées délicieuses, sous prétexte de faire les libertins. L’un d’eux était alors épris d’une belle cantatrice qui nous charmait par sa voix fraîche et mélancolique. Que de fois nous sommes restés, assis en cercle, à l’écouter, tandis que la table était dressée ! Que de fois l’un de nous, au moment où les flacons se débouchaient, tenait à la main un volume de Lamartine et lisait d’une voix émue ! Il fallait voir alors comme toute autre pensée disparaissait ! Les heures s’envolaient pendant ce temps-là ; et quand nous nous mettions à table, les singuliers libertins que nous faisions ! Nous ne disions mot, et nous avions des larmes dans les yeux.

Desgenais surtout, le plus froid et le plus sec des hommes à l’habitude, était incroyable ces jours-là. Il se livrait à des sentiments si extraordinaires, qu’on eût dit un poète en délire. Mais, après ces expansions, il arrivait qu’il se sentait pris d’une joie furieuse. Il brisait tout dès que le vin l’avait échauffé ; le génie de la destruction lui sortait tout armé de la tête, et je l’ai vu quelquefois, au milieu de ses folies, lancer une chaise dans une fenêtre fermée avec un vacarme à faire sauver.

Je ne pouvais m’empêcher de faire de cet homme bizarre un sujet d’étude. Il me paraissait comme le type marqué d’une classe de gens qui devaient exister quelque part, mais qui m’étaient inconnus. On ne savait, lorsqu’il agissait, si c’était le désespoir d’un malade ou la lubie d’un enfant gâté.

Il se montrait particulièrement les jours de fête dans un état d’excitation nerveuse qui le poussait à se conduire comme un véritable écolier. Son sang-froid était alors à mourir de rire. Il me persuada un jour de sortir à pied tous deux, seuls, à la brune, affublés de costumes grotesques, avec des masques et des instruments de musique. Nous nous promenâmes ainsi toute la nuit, gravement, au milieu du plus affreux charivari. Nous trouvâmes un cocher d’une voiture de place endormi sur son siège ; nous dételâmes les chevaux ; après quoi, feignant de sortir d’un bal, nous l’appelâmes à grands cris. Le cocher s’éveilla, et, au premier coup de fouet qu’il donna, ses chevaux partirent au trot, le laissant ainsi perché sur son siège. Nous fûmes le même soir aux Champs-Élysées. Desgenais, voyant passer une autre voiture, l’arrêta, ni plus ni moins qu’un voleur ; il intimida le cocher par ses menaces, et le força de descendre et de se mettre à plat ventre. C’était un jeu à se faire tuer. Cependant il ouvrit la voiture, et nous trouvâmes dedans un jeune homme et une dame immobiles de frayeur. Il me dit alors de l’imiter, et, ayant ouvert les deux portières, nous commençâmes à entrer par l’une et à sortir par l’autre, en sorte que dans l’obscurité les pauvres gens du carrosse croyaient à une procession de bandits.

Je me figure que les gens qui disent que le monde donne de l’expérience doivent être bien étonnés qu’on les croie. Le monde n’est que tourbillons, et il n’y a aucun rapport entre ces tourbillons. Tout s’en va par bandes comme des volées d’oiseaux. Les différents quartiers d’une ville ne se ressemblent même pas entre eux, et il y a autant à apprendre, pour quelqu’un de la Chaussée-d’Antin, au Marais qu’à Lisbonne. Il est seulement vrai que ces tourbillons divers sont traversés, depuis que le monde existe, par sept personnages toujours les mêmes : le premier s’appelle l’espérance, le second la conscience, le troisième l’opinion, le quatrième l’envie, le cinquième la tristesse, le sixième l’orgueil, et le septième s’appelle l’homme.

Nous étions donc, moi et mes compagnons, une volée d’oiseaux, et nous restâmes ensemble jusqu’au printemps, tantôt jouant, tantôt courant…

Mais, dira le lecteur, au milieu de tout cela, quelles femmes aviez-vous ? Je ne vois pas là la débauche en personne.

Ô créatures qui portiez le nom de femmes, et qui avez passé comme des rêves dans une vie qui n’était elle-même qu’un rêve ! que dirai-je de vous ? Là où il n’y a jamais eu l’ombre d’une espérance, est-ce qu’il y aurait quelque souvenir ? Où vous trouverai-je pour cela ? Qu’y a-t-il de plus muet dans la mémoire humaine ? qu’y a-t-il de plus oublié que vous ?

[Comment ressaisirais-je vos fantômes épars, et comment pourrais-je donner quelque suite à ce que je raconte ? Maintenant que je pense à ce temps de ma jeunesse, je crois voir un champ plat et stérile sous un ciel orageux. Des formes flottantes se soulèvent çà et là, puis s’effacent ; un soupir plaintif déchire les airs ; des monstres grimaçants volent en rond ; ils pouffent de rire et s’engouffrent. Un cheval emporté passe comme un éclair ; le vent siffle, une flèche le suit. La nuit arrive ; les pierres tremblent de froid ; un voyageur perdu se couche dans la neige en pleurant. Une ombre paraît à l’horizon sur le sommet d’une montagne ; elle se penche sur une cascade et glisse dans la nappe immense comme une plume légère. Le cor retentit, des chiens aboient ; des chasseurs, les bras retroussés jusqu’au coude, dépècent une biche ; ils s’essuient le front ; un soleil de plomb les étouffe ; ils s’approchent d’une citerne pour y boire, et ils aperçoivent au fond un crocodile mort. Silence ! une rivière limpide coule là auprès entre des saules ; Ophélia, couverte de fleurs, y flotte doucement. Longues, maigres, fluettes, des mains s’agitent sur une table ; elles coupent et donnent ; elles agitent des cartes. Des poupées mécaniques dansent autour ; elles sont transparentes et vides ; le vin qu’elles boivent colore leurs veines un instant, elles mangent de l’or. Une douce musique tremble dans les feuilles ; le tonnerre qui gronde la saisit et l’emporte comme un épervier affamé. Silence, silence ! le jour se lève, la rosée tombe ; une alouette sort d’un sillon et s’en va mourir dans les cieux.

Lecteur,] s’il faut parler des femmes, j’en citerai deux ; en voici une.

Je vous le demande ; que voulez-vous que fasse une pauvre lingère, jeune et jolie, ayant dix-huit ans, et par conséquent des désirs ; ayant un roman sur son comptoir, où il n’est question que d’amour ; ne sachant rien, n’ayant aucune idée de morale ; cousant éternellement à une fenêtre devant laquelle les processions ne passent plus, par ordre de police, mais devant laquelle rôdent tous les soirs une douzaine de filles patentées, reconnues par la même police ; que voulez-vous qu’elle fasse, lorsqu’après avoir fatigué ses mains et ses yeux pendant toute une journée sur une robe ou sur un chapeau, elle s’accoude un moment à cette fenêtre, à la nuit tombante ? Cette robe qu’elle a cousue, ce chapeau qu’elle a coupé, elle que voilà, de ses pauvres et honnêtes mains, pour rapporter de quoi souper à la maison, elle les voit passer sur la tête et sur le corps d’une fille publique. Trente fois par jour il s’arrête une voiture de louage à sa porte, et il en descend une prostituée numérotée comme le fiacre qui la roule, laquelle vient d’un air dédaigneux minauder devant une glace, essayer, ôter et remettre dix fois ce triste et patient ouvrage de ses veilles. Elle voit cette fille tirer de sa poche six pièces d’or, elle qui en a une par semaine ; elle la regarde des pieds à la tête, elle examine sa parure ; elle la suit jusqu’à son carrosse ; et puis, que voulez-vous ! quand la nuit est bien noire, un soir que l’ouvrage manque, que sa mère est malade, elle entr’ouvre sa porte, étend la main et arrête un passant.

Telle était l’histoire d’une fille que j’ai connue. Elle savait un peu toucher du piano, un peu compter, un peu dessiner, même un peu d’histoire et de grammaire, et ainsi de tout un peu. Que de fois j’ai regardé avec une compassion poignante cette triste ébauche de la nature, mutilée encore par la société ! que de fois j’ai suivi dans cette nuit profonde les pâles et vacillantes lueurs d’une étincelle souffrante et avortée ! que de fois j’ai tenté de rallumer quelques charbons éteints sous cette pauvre cendre ! Hélas ! ses longs cheveux avaient réellement la couleur de la cendre, et nous l’appelions Cendrillon.

Je n’étais pas assez riche pour lui donner des maîtres ; Desgenais, d’après mon conseil, s’intéressa à cette créature ; il lui fit apprendre de nouveau tout ce dont elle avait les éléments. Mais elle ne put jamais faire en rien un progrès sensible ; dès que son maître était parti, elle se croisait les bras et restait ainsi des heures entières, regardant à travers les carreaux. Quelles journées ! quelle misère ! Je la menaçai un jour, si elle ne travaillait pas, de la laisser sans argent ; elle se mit silencieusement à l’ouvrage, et j’appris, peu de temps après, qu’elle sortait à la dérobée. Où allait-elle ? Dieu le sait. Je la priai, avant qu’elle partît, de me broder une bourse ; j’ai conservé longtemps cette triste relique ; elle était accrochée dans ma chambre comme un des monuments les plus sombres de tout ce qui est ruine ici-bas.

Maintenant, en voici une autre.

Il était environ dix heures du soir, lorsqu’après une journée entière de bruit et de fatigues, nous nous rendîmes chez Desgenais, qui nous avait devancés de quelques heures pour faire ses préparatifs. L’orchestre était déjà en train, et le salon rempli à notre arrivée.

La plupart des danseuses étaient des filles de théâtre ; on m’expliqua pourquoi celles-là valent mieux que les autres : c’est que tout le monde se les arrache.

À peine entré, je me lançai dans le tourbillon de la valse. Cet exercice vraiment délicieux m’a toujours été cher ; je n’en connais pas de plus noble, ni qui soit plus digne en tout d’une belle femme et d’un jeune garçon ; toutes les danses, au prix de celle-là, ne sont que des conventions insipides ou des prétextes pour les entretiens les plus insignifiants. C’est véritablement posséder en quelque sorte une femme, que de la tenir une demi-heure dans ses bras et de l’entraîner ainsi, palpitante malgré elle, et non sans quelque risque, de telle sorte qu’on ne pourrait dire si on la protège ou si on la force. Quelques-unes se livrent alors avec une si voluptueuse pudeur, avec un si doux et un si pur abandon, qu’on ne sait si ce qu’on ressent près d’elles est du désir ou de la crainte, et si, en les serrant sur son cœur, on se pâmerait ou on les briserait comme des roseaux. L’Allemagne, où l’on a inventé cette danse, est à coup sûr un pays où l’on aime.

Je tenais dans mes bras une superbe danseuse d’un théâtre d’Italie, venue à Paris pour le Carnaval ; elle était en costume de bacchante, avec une robe de peau de panthère. Jamais je n’ai rien vu de si languissant que cette créature. Elle était grande et mince, et, tout en valsant avec une rapidité extrême, elle avait l’air de se traîner ; à la voir, on eût dit qu’elle devait fatiguer son valseur ; mais on ne la sentait pas, elle courait comme par enchantement.

Sur son sein était un bouquet énorme, dont les parfums m’enivraient malgré moi. Au moindre mouvement de mon bras, je la sentais plier comme une liane des Indes, pleine d’une mollesse si douce et si sympathique, qu’elle m’entourait comme d’un voile de soie embaumée. À chaque tour, on entendait à peine un léger froissement de son collier sur sa ceinture de métal ; elle se mouvait si divinement que je croyais voir un bel astre, et tout cela avec un sourire, comme une fée qui va s’envoler. La musique de la valse, tendre et voluptueuse, avait l’air de lui sortir des lèvres, tandis que sa tête, chargée d’une forêt de cheveux noirs tressés en nattes, penchait en arrière, comme si son cou eût été trop faible pour la porter.

Lorsque la valse fut finie, je me jetai sur une chaise au fond d’un boudoir ; mon cœur battait, j’étais hors de moi. — Ô Dieu ! m’écriai-je, comment cela est-il possible ? Ô monstre superbe ! ô beau reptile, comme tu enlaces ! comme tu ondoies, douce couleuvre, avec ta peau souple et tachetée ! comme ton cousin le serpent t’a appris à te rouler autour de l’arbre de la vie, avec la pomme dans les lèvres ! Ô Mélusine ! ô Mélusine ! les cœurs des hommes sont à toi. Tu le sais bien, enchanteresse, avec ta moelleuse langueur qui n’a pas l’air de s’en douter. Tu sais bien que tu perds, tu sais bien que tu noies ; tu sais qu’on va souffrir lorsqu’on t’aura touchée ; tu sais qu’on meurt de tes sourires, du parfum de tes fleurs, du contact de tes voluptés ; voilà pourquoi tu te livres avec tant de mollesse, voilà pourquoi ton sourire est si doux, tes fleurs si fraîches ; voilà pourquoi tu poses si doucement ton bras sur nos épaules. Ô Dieu ! ô Dieu ! que veux-tu donc de nous ?

Le professeur Hallé a dit un mot terrible : « La femme est la partie nerveuse de l’humanité, et l’homme la partie musculaire. » Humboldt lui-même, ce savant grave et sérieux, a dit qu’autour des nerfs humains était une atmosphère invisible. Je ne parle pas des rêveurs qui suivent le vol tournoyant des chauves-souris de Spallanzani, et qui pensent avoir trouvé un sixième sens à la nature. Telle qu’elle est, ses mystères sont bien assez redoutables, ses puissances bien assez profondes, à cette nature qui nous crée, nous raille et nous tue, sans qu’il faille encore épaissir les ténèbres qui nous entourent ! Mais quel est l’homme qui croit avoir vécu, s’il nie la puissance des femmes ? s’il n’a jamais quitté une belle danseuse avec des mains tremblantes ? s’il n’a jamais senti ce je ne sais quoi indéfinissable, ce magnétisme énervant qui, au milieu d’un bal, au bruit des instruments, à la chaleur qui fait pâlir les lustres, sort peu à peu d’une jeune femme, l’électrise elle-même, et voltige autour d’elle comme le parfum des aloès sur l’encensoir qui se balance au vent ?

J’étais frappé d’une stupeur profonde. Qu’une semblable ivresse existât quand on aime, cela ne m’était pas nouveau ; je savais ce que c’était que cette auréole dont rayonne la bien-aimée. Mais exciter de tels battements de cœur, évoquer de pareils fantômes, rien qu’avec sa beauté, des fleurs et la peau bigarrée d’une bête féroce ! avec de certains mouvements, une certaine façon de tourner en cercle, qu’elle a apprise de quelque baladin, avec les contours d’un beau bras ; et cela sans une parole, sans une pensée, sans qu’elle daigne paraître le savoir ! Qu’était donc le chaos, si c’est là l’œuvre des sept jours ?

Ce n’était pourtant pas de l’amour que je ressentais, et je ne puis dire autre chose sinon que c’était de la soif. Pour la première fois de ma vie je sentais vibrer dans mon être une corde étrangère à mon cœur. La vue de ce bel animal en avait fait rugir un autre dans mes entrailles. [Je me tâtais comme pour m’éveiller ; j’appelais à mon secours ma vie passée.] Je sentais bien que je n’aurais pas dit à cette femme que je l’aimais, ni qu’elle me plaisait, ni même qu’elle était belle ; il n’y avait rien sur mes lèvres que l’envie de baiser les siennes, de lui dire : Ces bras nonchalants, fais-m’en une ceinture ; cette tête penchée, appuie-la sur moi ; ce doux sourire, colle-le sur ma bouche. Mon corps aimait le sien ; j’étais pris de beauté comme on est pris de vin.

Desgenais passa, qui me demanda ce que je faisais là. — Quelle est cette femme ? lui dis-je. Il me répondit : — Quelle femme ? de qui voulez-vous parler ?

Je le pris par le bras et le menai dans la salle. L’Italienne nous vit venir. Elle sourit ; je fis un pas en arrière. — Ah ! ah ! dit Desgenais, vous avez valsé avec Marco ?

— Qu’est-ce que c’est que Marco ? lui dis-je.

— Eh ! c’est cette fainéante qui rit là-bas ; est-ce qu’elle vous plaît ?

— Non, répliquai-je ; j’ai valsé avec elle et je voulais savoir son nom ; elle ne me plaît pas autrement.

C’était la honte qui me faisait parler ainsi ; mais dès que Desgenais m’eut quitté, je courus après lui.

— Vous êtes bien prompt, dit-il en riant. Marco n’est pas une fille ordinaire ; elle est entretenue et presque mariée à M. de ***, ambassadeur à Milan. C’est un de ses amis qui me l’a amenée. Cependant, ajouta-t-il, comptez que je vais lui parler ; nous ne vous laisserons mourir qu’autant qu’il n’y aura pas d’autre ressource. Il se peut qu’on obtienne de la laisser ici à souper.

Il s’éloigna là-dessus. Je ne saurais dire quelle inquiétude je ressentis en le voyant s’approcher d’elle ; mais je ne pus les suivre ; ils se dérobèrent dans la foule.

— Est-ce donc vrai, me disais-je, en viendrais-je là ? Eh quoi ! en un instant ? Ô Dieu ! serait-ce là ce que je vais aimer ? Mais après tout, pensai-je, ce sont mes sens qui agissent ; mon cœur n’est pour rien là-dedans.

Ainsi je cherchais à me tranquilliser. Cependant quelques instants après Desgenais me frappa l’épaule. — Nous souperons tout à l’heure, me dit-il ; vous donnerez le bras à Marco ; elle sait qu’elle vous a plu, et cela est convenu.

— Écoutez, lui dis-je, je ne sais ce que j’éprouve. Il me semble que je vois Vulcain au pied boiteux couvrant Vénus de ses baisers, avec sa barbe enfumée dans sa forge. Il fixe ses yeux effarés sur la chair épaisse de sa proie. Il se concentre dans la vue de cette femme, son bien unique ; il s’efforce de rire de joie, il fait comme s’il frémissait de bonheur ; et pendant ce temps-là il se souvient de son père Jupiter, qui est assis au haut des cieux.

Desgenais me regarda sans répondre ; il me prit le bras et m’entraîna. — Je suis fatigué, me dit-il, je suis triste ; ce bruit me tue. Allons souper, cela nous remontera.

Le souper fut splendide, mais je ne fis qu’y assister. Je ne pouvais toucher à rien ; les lèvres me défaillaient. — Qu’avez-vous donc ? me dit Marco. Mais je restais comme une statue, et je la regardais de la tête aux pieds dans un muet étonnement.

Elle se mit à rire. Desgenais aussi, qui nous observait de loin. Devant elle était un grand verre de cristal taillé en forme de coupe, qui reflétait sur mille facettes étincelantes la lumière des lustres, et qui brillait comme le prisme des sept couleurs de l’arc-en-ciel. Elle étendit son bras nonchalant, et l’emplit jusqu’au bord d’un flot doré de vin de Chypre, de ce vin sucré d’Orient que j’ai trouvé si amer plus tard sur la grève déserte du Lido. — Tenez, dit-elle en me le présentant, per voi, bambino mio.

— Pour toi et moi, lui dis-je, en lui présentant le verre à mon tour. Elle y trempa ses lèvres, et je le vidai avec une tristesse qu’elle sembla lire dans mes yeux.

— Est-ce qu’il est mauvais ? dit-elle. — Non, répondis-je. — Ou si vous avez mal à la tête ? — Non. — Ou si vous êtes las ? — Non. — Ah ! donc, c’est un ennui d’amour ? En parlant ainsi dans son jargon, ses yeux devenaient sérieux. Je savais qu’elle était de Naples, et malgré elle, en parlant d’amour, son Italie lui battait dans le cœur.

Une autre folie vint là-dessus. Déjà les têtes s’échauffaient, les verres se choquaient ; déjà montait sur les joues les plus pâles cette pourpre légère dont le vin colore les visages, comme pour défendre à la pudeur d’y paraître ; un murmure confus, semblable à celui de la marée montante, grondait par secousses ; les regards s’enflammaient çà et là, puis tout à coup se fixaient et restaient vides ; je ne sais quel vent faisait flotter l’une vers l’autre toutes ces ivresses incertaines. Une femme se leva, comme dans une mer encore tranquille la première vague qui sent la tempête, et qui se dresse pour l’annoncer ; elle fit signe de la main pour demander le silence, vida son verre d’un coup, et, du mouvement qu’elle fit, elle se décoiffa ; une nappe de cheveux dorés lui roula sur les épaules ; elle ouvrit les lèvres, et voulut entonner une chanson de table ; son œil était à demi fermé. Elle respirait avec effort ; deux fois un son rauque sortit de sa poitrine oppressée ; une pâleur mortelle la couvrit tout à coup, et elle retomba sur sa chaise.

Alors commença un vacarme qui, pendant plus d’une heure que dura encore le souper, ne cessa pas jusqu’à la fin. Il était impossible d’y rien distinguer, ni les rires, ni les chansons, pas même les cris.

— Qu’en pensez-vous ? me dit Desgenais. — Rien, répondis-je ; je me bouche les oreilles et je regarde.

Au milieu de ce bacchanal, la belle Marco restait muette, ne buvant pas, appuyée tranquillement sur son bras nu et laissant rêver sa paresse. Elle ne semblait ni étonnée ni émue. — N’en voulez-vous pas faire autant qu’eux ? lui demandai-je ; vous qui m’avez offert du vin de Chypre tout à l’heure, ne voulez-vous pas y goûter aussi ? Je lui versai, en disant cela, un grand verre plein jusqu’au bord ; elle le souleva lentement, le but d’un trait, puis le reposa sur la table et reprit son attitude distraite.

Plus j’observais cette Marco, plus elle me paraissait singulière ; elle ne prenait plaisir à rien, mais ne s’ennuyait non plus de rien. Il paraissait aussi difficile de la fâcher que de lui plaire ; elle faisait ce qu’on lui demandait, mais rien de son propre mouvement. Je pensai au génie du repos éternel, et je me disais que, si cette pâle statue devenait somnambule, elle ressemblerait à Marco.

— Es-tu bonne ou méchante ? lui disais-je ; triste ou gaie ? As-tu aimé ? veux-tu qu’on t’aime ? aimes-tu l’argent, le plaisir, quoi ? les chevaux, la campagne, le bal ? qui te plaît ? à quoi rêves-tu ? Et à toutes ces demandes le même sourire de sa part, un sourire sans joie et sans peine, qui voulait dire : Qu’importe ? et rien de plus.

J’approchai mes lèvres des siennes ; elle me donna un baiser, distrait et nonchalant comme elle, puis elle porta son mouchoir à sa bouche. — Marco, lui dis-je, malheur à qui t’aimerait !

Elle abaissa sur moi son œil noir, puis le leva au ciel, et, mettant un doigt en l’air, avec ce geste italien qui ne s’imite pas, elle prononça doucement le grand mot féminin de son pays : Forse[2] !

Cependant on servit le dessert ; plusieurs des convives s’étaient levés ; les uns fumaient, d’autres s’étaient mis à jouer, un petit nombre restait à table ; des femmes dansaient, d’autres s’endormaient. L’orchestre revint ; les bougies pâlissaient, on en remit d’autres. Je me souvins du souper de Pétrone, où les lampes s’éteignent autour des maîtres assoupis, tandis que des esclaves entrent sur la pointe du pied et volent l’argenterie. Au milieu de tout cela, les chansons allaient toujours, et trois Anglais, trois de ces figures mornes dont le continent est l’hôpital, continuèrent en dépit de tout la plus sinistre ballade qui soit sortie de leurs marais.

— Viens, dis-je à Marco, partons ! Elle se leva et prit mon bras. — À demain, me cria Desgenais ; et nous sortîmes de la salle.

En approchant du logis de Marco, mon cœur battait avec violence ; je ne pouvais parler. Je n’avais aucune idée d’une femme pareille ; elle n’éprouvait ni désir ni dégoût, et je ne savais que penser, de voir trembler ma main auprès de cet être immobile.

Sa chambre était comme elle, sombre et voluptueuse ; une lampe d’albâtre l’éclairait à demi. Les fauteuils, le sofa, étaient moelleux comme des lits, et je crois que tout y était fait de duvet et de soie. En y entrant, je fus frappé d’une forte odeur de pastilles turques, non pas de celles qu’on vend ici dans les rues, mais de celles de Constantinople, qui sont les plus nerveux et les plus dangereux des parfums. Elle sonna ; une fille de chambre entra. Elle passa avec elle dans son alcôve, sans me dire un mot, et quelques instants après je la vis couchée, appuyée sur son coude, toujours dans la posture nonchalante qui lui était habituelle.

J’étais debout et je la regardais. Chose étrange ! plus je l’admirais, plus je la trouvais belle, plus je sentais s’évanouir les désirs qu’elle m’inspirait. Je ne sais si ce fut un effet magnétique ; son silence et son immobilité me gagnaient. Je fis comme elle, je m’étendis sur le sofa en face de l’alcôve, et le froid de la mort me descendit dans l’âme.

Les battements du sang dans les artères sont une étrange horloge qu’on ne sent vibrer que la nuit. L’homme, abandonné alors par les objets extérieurs, retombe sur lui-même ; il s’entend vivre. Malgré la fatigue et la tristesse, je ne pouvais fermer les yeux ; ceux de Marco étaient fixés sur moi ; nous nous regardions en silence, et lentement, si l’on peut ainsi parler.

— Que faites-vous là ? dit-elle enfin ; ne venez-vous pas près de moi ?

— Si fait, lui répondis-je ; vous êtes bien belle !

Un faible soupir se fit entendre, semblable à une plainte : une des cordes de la harpe de Marco venait de se détendre. Je tournai la tête à ce bruit, et je vis que la pâle teinte des premiers rayons de l’aurore colorait les croisées.

Je me levai et ouvris les rideaux ; une vive lumière pénétra dans la chambre. Je m’approchai d’une fenêtre et m’y arrêtai quelques instants ; le ciel était pur, le soleil sans nuages.

— Viendrez-vous donc ? répéta Marco.

Je lui fis signe d’attendre encore. Quelques raisons de prudence lui avaient fait choisir un quartier éloigné du centre de la ville ; peut-être avait-elle ailleurs un autre appartement, car elle recevait quelquefois. Les amis de son amant venaient chez elle, et la chambre où nous étions n’était sans doute qu’une sorte de petite maison ; elle donnait sur le Luxembourg, dont le jardin s’étendait au loin devant mes yeux.

Comme un liège qui, plongé dans l’eau, semble inquiet sous la main qui le renferme et glisse entre les doigts pour remonter à la surface, ainsi s’agitait en moi quelque chose que je ne pouvais ni vaincre ni écarter. L’aspect des allées du Luxembourg me fit bondir le cœur, et toute autre pensée s’évanouit. Que de fois, sur ces petits tertres, faisant l’école buissonnière, je m’étais étendu sous l’ombrage, avec quelque bon livre, tout plein de folle poésie ! car, hélas ! c’étaient là les débauches de mon enfance. Je retrouvais tous ces souvenirs lointains sur les arbres dépouillés, sur les herbes flétries des parterres. Là, quand j’avais dix ans, je m’étais promené avec mon frère et mon précepteur, jetant du pain à quelques pauvres oiseaux transis ; là, assis dans un coin, j’avais regardé durant des heures danser en rond les petites filles ; j’écoutais battre mon cœur naïf aux refrains de leurs chansons enfantines ; là, rentrant du collège, j’avais traversé mille fois la même allée, perdu dans un vers de Virgile et chassant du pied un caillou. — Ô mon enfance, vous voilà ! m’écriai-je ; ô mon Dieu, vous voilà ici !

Je me retournai. Marco s’était endormie, la lampe s’était éteinte, la lumière du jour avait changé tout l’aspect de la chambre ; les tentures, qui m’avaient semblé d’un bleu d’azur, étaient d’une teinte verdâtre et fanée, et Marco, la belle statue, étendue dans l’alcôve, était livide comme une morte.

Je frissonnai malgré moi ; je regardais l’alcôve, puis le jardin ; ma tête épuisée s’alourdissait. Je fis quelques pas et allai m’asseoir devant un secrétaire ouvert, près d’une autre croisée. Je m’y étais appuyé, et regardais machinalement une lettre dépliée qui avait été laissée dessus ; elle ne contenait que quelques mots. Je les lus plusieurs fois de suite sans y prendre garde, jusqu’à ce que le sens en devînt intelligible à ma pensée à force d’y revenir ; j’en fus frappé tout à coup, quoiqu’il ne me fût pas possible de tout saisir. Je pris le papier et lus ce qui suit, écrit avec une mauvaise orthographe :

« Elle est morte hier. À onze heures du soir, elle se sentait défaillir ; elle m’a appelée et elle m’a dit : Louison, je vas rejoindre mon camarade ; tu vas aller à l’armoire, et tu vas décrocher le drap qui est au clou ; c’est le pareil de l’autre. Je me suis jetée à genoux en pleurant ; mais elle étendait la main, en criant : Ne pleure pas ! ne pleure pas ! Et elle a poussé un tel soupir… »

Le reste était déchiré. Je ne puis rendre l’effet que cette lecture sinistre produisit sur moi ; je retournai le papier et vis l’adresse de Marco, la date de la veille. — Elle est morte ? et qui donc morte ? m’écriai-je involontairement en allant à l’alcôve. Morte ! qui donc ? qui donc ?

Marco ouvrit les yeux ; elle me vit, assis sur son lit, la lettre à la main. — C’est ma mère, dit-elle, qui est morte. Vous ne venez donc pas près de moi ?

En disant cela, elle étendit la main. — Silence ! lui dis-je ; dors, et laisse-moi là. Elle se retourna et se rendormit. Je la regardai quelque temps, jusqu’à ce que, m’étant assuré qu’elle ne pouvait plus m’entendre, je m’éloignai et sortis doucement.