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La Confession d’un enfant du siècle (Charpentier, 1888)Chapitre 17 / 39

CHAPITRE II


Une petite grille de bois entourait la tombe de mon père. Selon sa volonté expresse, manifestée depuis longtemps, il avait été enterré dans le cimetière du village. Tous les jours j’y allais, et je passais une partie de la journée sur un petit banc placé dans l’intérieur du tombeau. Le reste du temps, je vivais seul, dans la maison même où il était mort, et je n’avais avec moi qu’un seul domestique.

Quelque douleur que puissent causer les passions, il ne faut pas comparer les chagrins de la vie avec ceux de la mort. La première chose que j’avais sentie en m’asseyant auprès du lit de mon père, c’est que j’étais un enfant sans raison, qui ne savais rien et ne connaissais rien ; je puis dire même que mon cœur ressentit de sa mort une douleur physique, et je me courbais quelquefois en tordant mes mains comme un apprenti qui s’éveille.

Pendant les premiers mois que je demeurai à cette campagne, il ne me vint à l’esprit de songer ni au passé ni à l’avenir. Il ne me semblait pas que ce fût moi qui eusse vécu jusqu’alors ; ce que j’éprouvais n’était pas du désespoir et ne ressemblait en rien à ces douleurs furieuses que j’avais senties. Ce n’était que de la langueur dans toutes mes actions, comme une fatigue et une indifférence de tout, mais avec une amertume poignante qui me rongeait intérieurement. Je tenais toute la journée un livre à la main ; mais je ne lisais guère, ou, pour mieux dire, pas du tout, et je ne sais à quoi je rêvais. Je n’avais point de pensées ; tout en moi était silence ; j’avais reçu un coup si violent, et en même temps si prolongé, que j’en étais resté comme un être purement passif, et rien en moi ne réagissait.

Mon domestique, qui s’appelait Larive, avait été très attaché à mon père ; c’était peut-être, après mon père lui-même, le meilleur homme que j’aie jamais connu. Il était de la même taille et portait ses habits, que mon père lui donnait, n’ayant point de livrée. Il avait à peu près le même âge, c’est-à-dire que ses cheveux grisonnaient, et depuis vingt ans qu’il n’avait pas quitté mon père, il en avait pris quelque chose de ses manières habituelles. Tandis que je me promenais dans la chambre après dîner, allant et venant de long en large, je l’entendais qui en faisait autant que moi dans l’antichambre ; quoique la porte fût ouverte, il n’entrait jamais, et nous ne nous disions pas un mot ; mais de temps en temps nous nous regardions pleurer. Les soirées se passaient ainsi, et le soleil était couché depuis longtemps lorsque je pensais à demander de la lumière, ou lui à m’en apporter.

Tout était resté dans la maison dans le même ordre qu’auparavant, et nous n’y avions pas dérangé un morceau de papier. Le grand fauteuil de cuir dans lequel s’asseyait mon père était auprès de la cheminée ; sa table, ses livres, placés de même ; je respectais jusqu’à la poussière de ses rayons, qu’il n’aimait pas qu’on lui dérangeât pour les nettoyer. Cette maison solitaire, habituée au silence et à la vie la plus tranquille, ne s’était aperçue de rien ; il me semblait seulement que les murailles et les meubles me regardaient quelquefois avec pitié, quand je m’enveloppais de la robe de chambre de mon père et que je m’asseyais dans son fauteuil. Une voix faible s’élevait alors des rayons poudreux comme pour dire : Où est allé le père ? Nous voyons bien que c’est l’orphelin.

Je reçus de Paris plusieurs lettres, et je fis à toutes la réponse que je voulais passer l’été seul à la campagne, comme mon père avait coutume de faire. Je commençais à sentir cette vérité, que dans tous les maux il y a toujours quelque bien, et qu’une grande douleur, quoi qu’on en dise, est un grand repos. Quelle que soit la nouvelle qu’ils apportent, lorsque les envoyés de Dieu nous frappent sur l’épaule, ils font toujours cette bonne œuvre, de nous réveiller de la vie, et là où ils parlent tout se tait. Les douleurs passagères blasphèment et accusent le ciel ; les grandes douleurs n’accusent ni ne blasphèment : elles écoutent.

Le matin, je passais des heures entières en contemplation devant la nature. Mes croisées donnaient sur une vallée profonde, et au milieu s’élevait le clocher du village ; tout était pauvre et tranquille. L’aspect du printemps, des fleurs et des feuilles naissantes ne produisait pas sur moi cet effet sinistre dont parlent les poètes, qui trouvent dans les contrastes de la vie une raillerie de la mort. Je crois que cette idée frivole, si elle n’est pas une simple antithèse faite à plaisir, n’appartient encore en réalité qu’aux cœurs qui sentent à demi. Le joueur qui sort au point du jour, les yeux ardents, les mains vides, peut se sentir en guerre avec la nature, comme le flambeau d’une veillée hideuse ; mais que peuvent dire les feuilles qui poussent à l’enfant qui pleure son père ? les larmes de ses yeux sont sœurs de la rosée ; les feuilles des saules sont elles-mêmes des larmes. C’est en regardant le ciel, les bois et les prairies que je compris ce que c’est que les hommes qui s’imaginent de se consoler.

Larive n’avait pas plus envie de me consoler que de se consoler lui-même. Au moment de la mort de mon père, il avait eu peur que je ne vendisse la maison et que je ne l’emmenasse à Paris. Je ne sais s’il était au fait de ma vie passée, mais il m’avait témoigné d’abord de l’inquiétude, et quand il me vit m’installer, son premier regard m’alla jusqu’au cœur. C’était un jour que j’avais fait apporter de Paris un grand portrait de mon père ; je l’avais fait mettre dans la salle à manger. Lorsque Larive entra pour servir, il le vit ; il demeura irrésolu, regardant tantôt le portrait, tantôt moi ; il y avait dans ses yeux une si triste joie que je ne pus y résister. Il semblait me dire : Quel bonheur ! nous allons donc souffrir tranquilles. Je lui tendis la main, qu’il couvrit de baisers en sanglotant.

Il soignait, pour ainsi dire, ma douleur, comme la maîtresse de la sienne. Quand j’allais le matin au tombeau de mon père, je l’y trouvais arrosant les fleurs ; dès qu’il me voyait, il s’éloignait et rentrait au logis. Il me suivait dans mes promenades ; comme j’étais à cheval, et lui à pied, je ne voulais jamais de lui ; mais quoi que je fisse pour cela, dès que j’avais fait cent pas dans la vallée, je l’apercevais derrière moi, son bâton à la main et s’essuyant le front. Je lui achetai un petit cheval qui appartenait à un paysan des environs, et nous nous mîmes ainsi à parcourir les bois.

Il y avait dans le village quelques personnes de connaissance qui venaient souvent à la maison. Ma porte leur était fermée, quoique j’en eusse du regret ; mais je ne pouvais voir personne sans impatience. Renfermé dans ma solitude, je pensai au bout de quelque temps à visiter les papiers de mon père ; Larive me les apporta avec un pieux respect, et, détachant les liasses d’une main tremblante, il les étala devant moi.

Aux premières pages que je lus, je sentis au cœur cette fraîcheur qui vivifie l’air autour d’un lac tranquille ; la douce sérénité de l’âme de mon père s’exhalait comme un parfum des feuilles poudreuses à mesure que je les déployais. Le journal de sa vie reparut devant moi ; je pouvais compter, jour par jour, les battements de ce noble cœur. Je commençai à m’ensevelir dans un rêve doux et profond, et, malgré le caractère sérieux et ferme qui dominait partout, je découvrais une grâce ineffable, la fleur paisible de sa bonté. Pendant que je lisais, l’idée de sa mort se mêlait sans cesse au récit de sa vie ; je ne puis dire avec quelle tristesse je suivais ce ruisseau limpide que j’avais vu tomber dans l’Océan.

— Ô homme juste ! m’écriai-je, homme sans peur et sans reproche ! quelle candeur dans ton expérience ! Ton dévouement pour tes amis, ta tendresse divine pour ma mère, ton admiration pour la nature, ton amour sublime pour Dieu, voilà ta vie ; il n’y a pas eu place dans ton cœur pour autre chose. La neige intacte au sommet des montagnes n’est pas plus vierge que ta sainte vieillesse ; tes cheveux blancs lui ressemblaient. Ô père ! ô père ! donne-les-moi ; ils sont plus jeunes que ma tête blonde. Laisse-moi vivre et mourir comme toi ! je veux planter sur la terre où tu dors le rameau vert de ma vie nouvelle ; je l’arroserai de mes larmes, et le Dieu des orphelins laissera pousser cette herbe pieuse sur la douleur d’un enfant et sur le souvenir d’un vieillard.

Après avoir lu ces papiers chéris, je les classai en ordre. Je pris alors la résolution d’écrire aussi mon journal ; j’en fis relier un tout semblable à celui de mon père, et, recherchant soigneusement sur le sien les moindres occupations de sa vie, je pris à tâche de m’y conformer. Ainsi, à chaque instant de la journée, l’horloge qui sonnait me faisait venir les larmes aux yeux. — Voilà, me disais-je, ce que faisait mon père à cette heure ; et que ce fût une lecture, une promenade ou un repas, je n’y manquais jamais. Je m’habituai de cette manière à une vie calme et régulière ; il y avait dans cette exactitude ponctuelle un charme infini pour mon cœur. Je me couchais avec un bien-être que ma tristesse même rendait plus agréable. Mon père s’occupait aussi de jardinage ; le reste du jour, l’étude, la promenade, une juste répartition entre les exercices du corps et ceux de l’esprit. En même temps, j’héritais de ses habitudes de bienfaisance et continuais à faire pour les malheureux ce qu’il faisait lui-même. Je commençai à rechercher dans mes courses les gens qui avaient besoin de moi ; il n’en manquait pas dans la vallée. Bientôt je fus connu des pauvres ; le dirai-je ? oui, je le dirai hardiment : là où le cœur est bon, la douleur est saine. Pour la première fois de ma vie j’étais heureux ; Dieu bénissait mes larmes, et la douleur m’apprenait la vertu.