Chapitre XVIII
Vous donner des détails sur notre nouvelle vie serait chose difficile.
Elle se composait d'une série d'enfantillages charmants pour nous, mais
insignifiants pour ceux à qui je les raconterais.
Vous savez ce que c'est que d'aimer une femme, vous savez comment
s'abrègent les journées, et avec quelle amoureuse paresse on se laisse
porter au lendemain. Vous n'ignorez pas cet oubli de toutes choses, qui
naît d'un amour violent, confiant et partagé. Tout être qui n'est pas la
femme aimée semble un être inutile dans la création. On regrette d'avoir
déjà jeté des parcelles de son cœur à d'autres femmes, et l'on
n'entrevoit pas la possibilité de presser jamais une autre main que
celle que l'on tient dans les siennes. Le cerveau n'admet ni travail ni
souvenir, rien enfin de ce qui pourrait le distraire de l'unique pensée
qu'on lui offre sans cesse. Chaque jour on découvre dans sa maîtresse un
charme nouveau, une volupté inconnue. L'existence n'est plus que
l'accomplissement réitéré d'un désir continu, l'âme n'est plus que la
vestale chargée d'entretenir le feu sacré de l'amour.
Souvent nous allions, la nuit venue, nous asseoir sous le petit bois qui
dominait la maison. Là nous écoutions les gaies harmonies du soir, en
songeant tous deux à l'heure prochaine qui allait nous laisser jusqu'au
lendemain dans les bras l'un de l'autre. D'autres fois nous restions
couchés toute la journée, sans laisser même le soleil pénétrer dans
notre chambre. Les rideaux étaient hermétiquement fermés, et le monde
extérieur s'arrêtait un moment pour nous. Nanine seule avait le droit
d'ouvrir notre porte, mais seulement pour apporter nos repas; encore les
prenions-nous sans nous lever, et en les interrompant sans cesse de
rires et de folies. À cela succédait un sommeil de quelques instants,
car disparaissant dans notre amour, nous étions comme deux plongeurs
obstinés qui ne reviennent à la surface que pour reprendre haleine.
Cependant je surprenais des moments de tristesse et quelquefois même des
larmes chez Marguerite; je lui demandais d'où venait ce chagrin subit,
et elle me répondait:
—Notre amour n'est pas un amour ordinaire, mon cher Armand. Tu m'aimes
comme si je n'avais jamais appartenu à personne, et je tremble que plus
tard, te repentant de ton amour et me faisant un crime de mon passé, tu
ne me forces à me rejeter dans l'existence au milieu de laquelle tu m'as
prise. Songe que maintenant que j'ai goûté d'une nouvelle vie, je
mourrais en reprenant l'autre. Dis-moi donc que tu ne me quitteras
jamais.
—Je te le jure!
A ce mot, elle me regardait comme pour lire dans mes yeux si mon serment
était sincère, puis elle se jetait dans mes bras, et cachant sa tête
dans ma poitrine, elle me disait:
—C'est que tu ne sais pas combien je t'aime!
Un soir, nous étions accoudés sur le balcon de la fenêtre, nous
regardions la lune qui semblait sortir difficilement de son lit de
nuages, et nous écoutions le vent agitant bruyamment les arbres, nous
nous tenions la main, et depuis un grand quart d'heure nous ne parlions
pas, quand Marguerite me dit:
—Voici l'hiver, veux-tu que nous partions?
—Et pour quel endroit?
—Pour l'Italie.
—Tu t'ennuies donc?
—Je crains l'hiver, je crains surtout notre retour à Paris.
—Pourquoi?
—Pour bien des choses.
Et elle reprit brusquement, sans me donner les raisons de ses craintes:
—Veux-tu partir? Je vendrai tout ce que j'ai, nous nous en irons vivre
là-bas, il ne me restera rien de ce que j'étais, personne ne saura qui
je suis. Le veux-tu?
—Partons, si cela te fait plaisir, Marguerite; allons faire un voyage,
lui disais-je; mais où est la nécessité de vendre des choses que tu
seras heureuse de trouver au retour? Je n'ai pas une assez grande
fortune pour accepter un pareil sacrifice, mais j'en ai assez pour que
nous puissions voyager grandement pendant cinq ou six mois, si cela
t'amuse le moins du monde.
—Au fait, non, continua-t-elle en quittant la fenêtre et en allant
s'asseoir sur le canapé dans l'ombre de la chambre; à quoi bon aller
dépenser de l'argent là-bas? Je t'en coûte déjà bien assez ici.
—Tu me le reproches, Marguerite, ce n'est pas généreux.
—Pardon, ami, fit-elle en me tendant la main, ce temps d'orage me fait
mal aux nerfs; je ne dis pas ce que je veux dire.
Et, après m'avoir embrassé, elle tomba dans une longue rêverie.
Plusieurs fois des scènes semblables eurent lieu, et si j'ignorais ce
qui les faisait naître, je ne surprenais pas moins chez Marguerite un
sentiment d'inquiétude pour l'avenir. Elle ne pouvait douter de mon
amour, car chaque jour il augmentait, et cependant je la voyais souvent
triste sans qu'elle m'expliquât jamais le sujet de ses tristesses,
autrement que par une cause physique.
Craignant qu'elle ne se fatiguât d'une vie trop monotone, je lui
proposais de retourner à Paris, mais elle rejetait toujours cette
proposition, et m'assurait ne pouvoir être heureuse nulle part comme
elle l'était à la campagne.
Prudence ne venait plus que rarement, mais en revanche, elle écrivait
des lettres que je n'avais jamais demandé à voir, quoique, chaque fois,
elles jetassent Marguerite dans une préoccupation profonde. Je ne savais
qu'imaginer.
Un jour Marguerite resta dans sa chambre.
J'entrai. Elle écrivait.
—À qui écris-tu? lui demandai-je.
—À Prudence: veux-tu que je te lise ce que j'écris?
J'avais horreur de tout ce qui pouvait paraître soupçon, je répondis
donc à Marguerite que je n'avais pas besoin de savoir ce qu'elle
écrivait, et cependant, j'en avais la certitude, cette lettre m'eût
appris la véritable cause de ses tristesses.
Le lendemain, il faisait un temps superbe. Marguerite me proposa d'aller
faire une promenade en bateau, et de visiter l'île de Croissy. Elle
semblait fort gaie; il était cinq heures quand nous rentrâmes.
—Madame Duvernoy est venue, dit Nanine en nous voyant entrer.
—Elle est repartie? demanda Marguerite.
—Oui, dans la voiture de madame; elle a dit que c'était convenu.
—Très bien, dit vivement Marguerite; qu'on nous serve.
Deux jours après arriva une lettre de Prudence, et pendant quinze jours
Marguerite parut avoir rompu avec ses mystérieuses mélancolies, dont
elle ne cessait de me demander pardon depuis qu'elles n'existaient plus.
Cependant la voiture ne revenait pas.
—D'où vient que Prudence ne te renvoie pas ton coupé? demandai-je un
jour.
—Un des deux chevaux est malade, et il y a des réparations à la
voiture. Il vaut mieux que tout cela se fasse pendant que nous sommes
encore ici, où nous n'avons pas besoin de voiture, que d'attendre notre
retour à Paris.
Prudence vint nous voir quelques jours après, et me confirma ce que
Marguerite m'avait dit.
Les deux femmes se promenèrent seules dans le jardin, et quand je vins
les rejoindre, elles changèrent de conversation.
Le soir, en s'en allant, Prudence se plaignit du froid et pria
Marguerite de lui prêter un cachemire.
Un mois se passa ainsi, pendant lequel Marguerite fut plus joyeuse et
plus aimante qu'elle ne l'avait jamais été.
Cependant la voiture n'était pas revenue, le cachemire n'avait pas été
renvoyé, tout cela m'intriguait malgré moi, et comme je savais dans quel
tiroir Marguerite mettait les lettres de Prudence, je profitai d'un
moment où elle était au fond du jardin, je courus à ce tiroir et
j'essayai de l'ouvrir; mais ce fut en vain, il était fermé au double
tour.
Alors je fouillai ceux où se trouvaient d'ordinaire les bijoux et les
diamants. Ceux-là s'ouvrirent sans résistance, mais les écrins avaient
disparu, avec ce qu'ils contenaient, bien entendu.
Une crainte poignante me serra le cœur.
J'allais réclamer de Marguerite la vérité sur ces disparitions, mais
certainement elle ne me l'avouerait pas.
—Ma bonne Marguerite, lui dis-je alors, je viens te demander la
permission d'aller à Paris. On ne sait pas chez moi où je suis, et l'on
doit avoir reçu des lettres de mon père; il est inquiet, sans doute, il
faut que je lui réponde.
—Va, mon ami, me dit-elle, mais sois ici de bonne heure.
Je partis. Je courus tout de suite chez Prudence.
—Voyons, lui dis-je sans autre préliminaire, répondez-moi franchement,
où sont les chevaux de Marguerite?
—Vendus.
—Le cachemire?
—Vendu.
—Les diamants?
—Engagés.
—Et qui a vendu et engagé?
—Moi.
—Pourquoi ne m'en avez-vous pas averti?
—Parce que Marguerite me l'avait défendu.
—Et pourquoi ne m'avez-vous pas demandé d'argent?
—Parce qu'elle ne voulait pas.
—Et à quoi a passé cet argent?
—À payer.
—Elle doit donc beaucoup?
—Trente mille francs encore ou à peu près. Ah! mon cher, je vous
l'avais bien dit? Vous n'avez pas voulu me croire; eh bien, maintenant,
vous voilà convaincu. Le tapissier vis-à-vis duquel le duc avait répondu
a été mis à la porte quand il s'est présenté chez le duc, qui lui a
écrit le lendemain qu'il ne ferait rien pour mademoiselle Gautier. Cet
homme a voulu de l'argent, on lui a donné des acomptes, qui sont les
quelques mille francs que je vous ai demandés; puis, des âmes
charitables l'ont averti que sa débitrice, abandonnée par le duc, vivait
avec un garçon sans fortune; les autres créanciers ont été prévenus de
même, ils ont demandé de l'argent et ont fait des saisies. Marguerite a
voulu tout vendre, mais il n'était plus temps, et d'ailleurs je m'y
serais opposée. Il fallait bien payer, et pour ne pas vous demander
d'argent, elle a vendu ses chevaux, ses cachemires et engagé ses bijoux.
Voulez-vous les reçus des acheteurs et les reconnaissances du
Mont-de-Piété? Et Prudence, ouvrant un tiroir, me montrait ces papiers.
—Ah! vous croyez, continua-t-elle avec cette persistance de la femme
qui a le droit de dire: «J'avais raison!» ah! vous croyez qu'il suffit
de s'aimer et d'aller vivre à la campagne d'une vie pastorale et
vaporeuse? Non, mon ami, non. À côté de la vie idéale, il y a la vie
matérielle, et les résolutions les plus chastes sont retenues à terre
par des fils ridicules, mais de fer, et que l'on ne brise pas
facilement. Si Marguerite ne vous a pas trompé vingt fois, c'est qu'elle
est d'une nature exceptionnelle. Ce n'est pas faute que je le lui aie
conseillé, car cela me faisait peine de voir la pauvre fille se
dépouiller de tout. Elle n'a pas voulu! Elle m'a répondu qu'elle vous
aimait et ne vous tromperait pour rien au monde. Tout cela est fort
joli, fort poétique, mais ce n'est pas avec cette monnaie qu'on paye les
créanciers, et aujourd'hui elle ne peut plus s'en tirer, à moins d'une
trentaine de mille francs, je vous le répète.
—C'est bien, je donnerai cette somme.
—Vous allez l'emprunter?
—Mon Dieu, oui.
—Vous allez faire là une belle chose; vous brouiller avec votre père,
entraver vos ressources, et l'on ne trouve pas ainsi trente mille francs
du jour au lendemain. Croyez-moi, mon cher Armand, je connais mieux les
femmes que vous; ne faites pas cette folie, dont vous vous repentiriez
un jour. Soyez raisonnable. Je ne vous dis pas de quitter Marguerite,
mais vivez avec elle comme vous viviez au commencement de l'été.
Laissez-lui trouver les moyens de sortir d'embarras. Le duc reviendra
peu à peu à elle. Le comte de N..., si elle le prend, il me le disait
encore hier, lui payera toutes ses dettes, et lui donnera quatre ou cinq
mille francs par mois. Il a deux cent mille livres de rente. Ce sera une
position pour elle, tandis que vous, il faudra toujours que vous la
quittiez; n'attendez pas pour cela que vous soyez ruiné, d'autant plus
que ce comte de N... est un imbécile, et que rien ne vous empêchera
d'être l'amant de Marguerite. Elle pleurera un peu au commencement, mais
elle finira par s'y habituer, et vous remerciera un jour de ce que vous
aurez fait. Supposez que Marguerite est mariée, et trompez le mari,
voilà tout.
«Je vous ai déjà dit tout cela une fois; seulement à cette époque, ce
n'était encore qu'un conseil, et aujourd'hui, c'est presque une
nécessité.
Prudence avait cruellement raison.
—Voilà ce que c'est, continua-t-elle en renfermant les papiers qu'elle
venait de montrer, les femmes entretenues prévoient toujours qu'on les
aimera, jamais qu'elles aimeront, sans quoi elles mettraient de l'argent
de côté, et à trente ans elles pourraient se payer le luxe d'avoir un
amant pour rien. Si j'avais su ce que je sais, moi! Enfin, ne dites rien
à Marguerite et ramenez-la à Paris. Vous avez vécu quatre ou cinq mois
seul avec elle, c'est bien raisonnable; fermez les yeux, c'est tout ce
qu'on vous demande. Au bout de quinze jours elle prendra le comte de
N..., elle fera des économies cet hiver, et l'été prochain vous
recommencerez. Voilà comme on fait, mon cher!
Et Prudence paraissait enchantée de son conseil, que je rejetai avec
indignation.
Non seulement mon amour et ma dignité ne me permettaient pas d'agir
ainsi, mais encore j'étais bien convaincu qu'au point où elle en était
arrivée, Marguerite mourrait plutôt que d'accepter ce partage.
—C'est assez plaisanté, dis-je à Prudence; combien faut-il
définitivement à Marguerite?
—Je vous l'ai dit, une trentaine de mille francs.
—Et quand faut-il cette somme?
—Avant deux mois.
—Elle l'aura.
Prudence haussa les épaules.
—Je vous la remettrai, continuai-je, mais vous me jurez que vous ne
direz pas à Marguerite que je vous l'ai remise.
—Soyez tranquille.
—Et si elle vous envoie autre chose à vendre ou à engager,
prévenez-moi.
—Il n'y a pas de danger, elle n'a plus rien.
Je passai d'abord chez moi pour voir s'il y avait des lettres de mon
père.
Il y en avait quatre.
Chapitre XVIII
Vous donner des détails sur notre nouvelle vie serait chose difficile.
Elle se composait d'une série d'enfantillages charmants pour nous, mais
insignifiants pour ceux à qui je les raconterais.
Vous savez ce que c'est que d'aimer une femme, vous savez comment
s'abrègent les journées, et avec quelle amoureuse paresse on se laisse
porter au lendemain. Vous n'ignorez pas cet oubli de toutes choses, qui
naît d'un amour violent, confiant et partagé. Tout être qui n'est pas la
femme aimée semble un être inutile dans la création. On regrette d'avoir
déjà jeté des parcelles de son cœur à d'autres femmes, et l'on
n'entrevoit pas la possibilité de presser jamais une autre main que
celle que l'on tient dans les siennes. Le cerveau n'admet ni travail ni
souvenir, rien enfin de ce qui pourrait le distraire de l'unique pensée
qu'on lui offre sans cesse. Chaque jour on découvre dans sa maîtresse un
charme nouveau, une volupté inconnue. L'existence n'est plus que
l'accomplissement réitéré d'un désir continu, l'âme n'est plus que la
vestale chargée d'entretenir le feu sacré de l'amour.
Souvent nous allions, la nuit venue, nous asseoir sous le petit bois qui
dominait la maison. Là nous écoutions les gaies harmonies du soir, en
songeant tous deux à l'heure prochaine qui allait nous laisser jusqu'au
lendemain dans les bras l'un de l'autre. D'autres fois nous restions
couchés toute la journée, sans laisser même le soleil pénétrer dans
notre chambre. Les rideaux étaient hermétiquement fermés, et le monde
extérieur s'arrêtait un moment pour nous. Nanine seule avait le droit
d'ouvrir notre porte, mais seulement pour apporter nos repas; encore les
prenions-nous sans nous lever, et en les interrompant sans cesse de
rires et de folies. À cela succédait un sommeil de quelques instants,
car disparaissant dans notre amour, nous étions comme deux plongeurs
obstinés qui ne reviennent à la surface que pour reprendre haleine.
Cependant je surprenais des moments de tristesse et quelquefois même des
larmes chez Marguerite; je lui demandais d'où venait ce chagrin subit,
et elle me répondait:
—Notre amour n'est pas un amour ordinaire, mon cher Armand. Tu m'aimes
comme si je n'avais jamais appartenu à personne, et je tremble que plus
tard, te repentant de ton amour et me faisant un crime de mon passé, tu
ne me forces à me rejeter dans l'existence au milieu de laquelle tu m'as
prise. Songe que maintenant que j'ai goûté d'une nouvelle vie, je
mourrais en reprenant l'autre. Dis-moi donc que tu ne me quitteras
jamais.
—Je te le jure!
A ce mot, elle me regardait comme pour lire dans mes yeux si mon serment
était sincère, puis elle se jetait dans mes bras, et cachant sa tête
dans ma poitrine, elle me disait:
—C'est que tu ne sais pas combien je t'aime!
Un soir, nous étions accoudés sur le balcon de la fenêtre, nous
regardions la lune qui semblait sortir difficilement de son lit de
nuages, et nous écoutions le vent agitant bruyamment les arbres, nous
nous tenions la main, et depuis un grand quart d'heure nous ne parlions
pas, quand Marguerite me dit:
—Voici l'hiver, veux-tu que nous partions?
—Et pour quel endroit?
—Pour l'Italie.
—Tu t'ennuies donc?
—Je crains l'hiver, je crains surtout notre retour à Paris.
—Pourquoi?
—Pour bien des choses.
Et elle reprit brusquement, sans me donner les raisons de ses craintes:
—Veux-tu partir? Je vendrai tout ce que j'ai, nous nous en irons vivre
là-bas, il ne me restera rien de ce que j'étais, personne ne saura qui
je suis. Le veux-tu?
—Partons, si cela te fait plaisir, Marguerite; allons faire un voyage,
lui disais-je; mais où est la nécessité de vendre des choses que tu
seras heureuse de trouver au retour? Je n'ai pas une assez grande
fortune pour accepter un pareil sacrifice, mais j'en ai assez pour que
nous puissions voyager grandement pendant cinq ou six mois, si cela
t'amuse le moins du monde.
—Au fait, non, continua-t-elle en quittant la fenêtre et en allant
s'asseoir sur le canapé dans l'ombre de la chambre; à quoi bon aller
dépenser de l'argent là-bas? Je t'en coûte déjà bien assez ici.
—Tu me le reproches, Marguerite, ce n'est pas généreux.
—Pardon, ami, fit-elle en me tendant la main, ce temps d'orage me fait
mal aux nerfs; je ne dis pas ce que je veux dire.
Et, après m'avoir embrassé, elle tomba dans une longue rêverie.
Plusieurs fois des scènes semblables eurent lieu, et si j'ignorais ce
qui les faisait naître, je ne surprenais pas moins chez Marguerite un
sentiment d'inquiétude pour l'avenir. Elle ne pouvait douter de mon
amour, car chaque jour il augmentait, et cependant je la voyais souvent
triste sans qu'elle m'expliquât jamais le sujet de ses tristesses,
autrement que par une cause physique.
Craignant qu'elle ne se fatiguât d'une vie trop monotone, je lui
proposais de retourner à Paris, mais elle rejetait toujours cette
proposition, et m'assurait ne pouvoir être heureuse nulle part comme
elle l'était à la campagne.
Prudence ne venait plus que rarement, mais en revanche, elle écrivait
des lettres que je n'avais jamais demandé à voir, quoique, chaque fois,
elles jetassent Marguerite dans une préoccupation profonde. Je ne savais
qu'imaginer.
Un jour Marguerite resta dans sa chambre.
J'entrai. Elle écrivait.
—À qui écris-tu? lui demandai-je.
—À Prudence: veux-tu que je te lise ce que j'écris?
J'avais horreur de tout ce qui pouvait paraître soupçon, je répondis
donc à Marguerite que je n'avais pas besoin de savoir ce qu'elle
écrivait, et cependant, j'en avais la certitude, cette lettre m'eût
appris la véritable cause de ses tristesses.
Le lendemain, il faisait un temps superbe. Marguerite me proposa d'aller
faire une promenade en bateau, et de visiter l'île de Croissy. Elle
semblait fort gaie; il était cinq heures quand nous rentrâmes.
—Madame Duvernoy est venue, dit Nanine en nous voyant entrer.
—Elle est repartie? demanda Marguerite.
—Oui, dans la voiture de madame; elle a dit que c'était convenu.
—Très bien, dit vivement Marguerite; qu'on nous serve.
Deux jours après arriva une lettre de Prudence, et pendant quinze jours
Marguerite parut avoir rompu avec ses mystérieuses mélancolies, dont
elle ne cessait de me demander pardon depuis qu'elles n'existaient plus.
Cependant la voiture ne revenait pas.
—D'où vient que Prudence ne te renvoie pas ton coupé? demandai-je un
jour.
—Un des deux chevaux est malade, et il y a des réparations à la
voiture. Il vaut mieux que tout cela se fasse pendant que nous sommes
encore ici, où nous n'avons pas besoin de voiture, que d'attendre notre
retour à Paris.
Prudence vint nous voir quelques jours après, et me confirma ce que
Marguerite m'avait dit.
Les deux femmes se promenèrent seules dans le jardin, et quand je vins
les rejoindre, elles changèrent de conversation.
Le soir, en s'en allant, Prudence se plaignit du froid et pria
Marguerite de lui prêter un cachemire.
Un mois se passa ainsi, pendant lequel Marguerite fut plus joyeuse et
plus aimante qu'elle ne l'avait jamais été.
Cependant la voiture n'était pas revenue, le cachemire n'avait pas été
renvoyé, tout cela m'intriguait malgré moi, et comme je savais dans quel
tiroir Marguerite mettait les lettres de Prudence, je profitai d'un
moment où elle était au fond du jardin, je courus à ce tiroir et
j'essayai de l'ouvrir; mais ce fut en vain, il était fermé au double
tour.
Alors je fouillai ceux où se trouvaient d'ordinaire les bijoux et les
diamants. Ceux-là s'ouvrirent sans résistance, mais les écrins avaient
disparu, avec ce qu'ils contenaient, bien entendu.
Une crainte poignante me serra le cœur.
J'allais réclamer de Marguerite la vérité sur ces disparitions, mais
certainement elle ne me l'avouerait pas.
—Ma bonne Marguerite, lui dis-je alors, je viens te demander la
permission d'aller à Paris. On ne sait pas chez moi où je suis, et l'on
doit avoir reçu des lettres de mon père; il est inquiet, sans doute, il
faut que je lui réponde.
—Va, mon ami, me dit-elle, mais sois ici de bonne heure.
Je partis. Je courus tout de suite chez Prudence.
—Voyons, lui dis-je sans autre préliminaire, répondez-moi franchement,
où sont les chevaux de Marguerite?
—Vendus.
—Le cachemire?
—Vendu.
—Les diamants?
—Engagés.
—Et qui a vendu et engagé?
—Moi.
—Pourquoi ne m'en avez-vous pas averti?
—Parce que Marguerite me l'avait défendu.
—Et pourquoi ne m'avez-vous pas demandé d'argent?
—Parce qu'elle ne voulait pas.
—Et à quoi a passé cet argent?
—À payer.
—Elle doit donc beaucoup?
—Trente mille francs encore ou à peu près. Ah! mon cher, je vous
l'avais bien dit? Vous n'avez pas voulu me croire; eh bien, maintenant,
vous voilà convaincu. Le tapissier vis-à-vis duquel le duc avait répondu
a été mis à la porte quand il s'est présenté chez le duc, qui lui a
écrit le lendemain qu'il ne ferait rien pour mademoiselle Gautier. Cet
homme a voulu de l'argent, on lui a donné des acomptes, qui sont les
quelques mille francs que je vous ai demandés; puis, des âmes
charitables l'ont averti que sa débitrice, abandonnée par le duc, vivait
avec un garçon sans fortune; les autres créanciers ont été prévenus de
même, ils ont demandé de l'argent et ont fait des saisies. Marguerite a
voulu tout vendre, mais il n'était plus temps, et d'ailleurs je m'y
serais opposée. Il fallait bien payer, et pour ne pas vous demander
d'argent, elle a vendu ses chevaux, ses cachemires et engagé ses bijoux.
Voulez-vous les reçus des acheteurs et les reconnaissances du
Mont-de-Piété? Et Prudence, ouvrant un tiroir, me montrait ces papiers.
—Ah! vous croyez, continua-t-elle avec cette persistance de la femme
qui a le droit de dire: «J'avais raison!» ah! vous croyez qu'il suffit
de s'aimer et d'aller vivre à la campagne d'une vie pastorale et
vaporeuse? Non, mon ami, non. À côté de la vie idéale, il y a la vie
matérielle, et les résolutions les plus chastes sont retenues à terre
par des fils ridicules, mais de fer, et que l'on ne brise pas
facilement. Si Marguerite ne vous a pas trompé vingt fois, c'est qu'elle
est d'une nature exceptionnelle. Ce n'est pas faute que je le lui aie
conseillé, car cela me faisait peine de voir la pauvre fille se
dépouiller de tout. Elle n'a pas voulu! Elle m'a répondu qu'elle vous
aimait et ne vous tromperait pour rien au monde. Tout cela est fort
joli, fort poétique, mais ce n'est pas avec cette monnaie qu'on paye les
créanciers, et aujourd'hui elle ne peut plus s'en tirer, à moins d'une
trentaine de mille francs, je vous le répète.
—C'est bien, je donnerai cette somme.
—Vous allez l'emprunter?
—Mon Dieu, oui.
—Vous allez faire là une belle chose; vous brouiller avec votre père,
entraver vos ressources, et l'on ne trouve pas ainsi trente mille francs
du jour au lendemain. Croyez-moi, mon cher Armand, je connais mieux les
femmes que vous; ne faites pas cette folie, dont vous vous repentiriez
un jour. Soyez raisonnable. Je ne vous dis pas de quitter Marguerite,
mais vivez avec elle comme vous viviez au commencement de l'été.
Laissez-lui trouver les moyens de sortir d'embarras. Le duc reviendra
peu à peu à elle. Le comte de N..., si elle le prend, il me le disait
encore hier, lui payera toutes ses dettes, et lui donnera quatre ou cinq
mille francs par mois. Il a deux cent mille livres de rente. Ce sera une
position pour elle, tandis que vous, il faudra toujours que vous la
quittiez; n'attendez pas pour cela que vous soyez ruiné, d'autant plus
que ce comte de N... est un imbécile, et que rien ne vous empêchera
d'être l'amant de Marguerite. Elle pleurera un peu au commencement, mais
elle finira par s'y habituer, et vous remerciera un jour de ce que vous
aurez fait. Supposez que Marguerite est mariée, et trompez le mari,
voilà tout.
«Je vous ai déjà dit tout cela une fois; seulement à cette époque, ce
n'était encore qu'un conseil, et aujourd'hui, c'est presque une
nécessité.
Prudence avait cruellement raison.
—Voilà ce que c'est, continua-t-elle en renfermant les papiers qu'elle
venait de montrer, les femmes entretenues prévoient toujours qu'on les
aimera, jamais qu'elles aimeront, sans quoi elles mettraient de l'argent
de côté, et à trente ans elles pourraient se payer le luxe d'avoir un
amant pour rien. Si j'avais su ce que je sais, moi! Enfin, ne dites rien
à Marguerite et ramenez-la à Paris. Vous avez vécu quatre ou cinq mois
seul avec elle, c'est bien raisonnable; fermez les yeux, c'est tout ce
qu'on vous demande. Au bout de quinze jours elle prendra le comte de
N..., elle fera des économies cet hiver, et l'été prochain vous
recommencerez. Voilà comme on fait, mon cher!
Et Prudence paraissait enchantée de son conseil, que je rejetai avec
indignation.
Non seulement mon amour et ma dignité ne me permettaient pas d'agir
ainsi, mais encore j'étais bien convaincu qu'au point où elle en était
arrivée, Marguerite mourrait plutôt que d'accepter ce partage.
—C'est assez plaisanté, dis-je à Prudence; combien faut-il
définitivement à Marguerite?
—Je vous l'ai dit, une trentaine de mille francs.
—Et quand faut-il cette somme?
—Avant deux mois.
—Elle l'aura.
Prudence haussa les épaules.
—Je vous la remettrai, continuai-je, mais vous me jurez que vous ne
direz pas à Marguerite que je vous l'ai remise.
—Soyez tranquille.
—Et si elle vous envoie autre chose à vendre ou à engager,
prévenez-moi.
—Il n'y a pas de danger, elle n'a plus rien.
Je passai d'abord chez moi pour voir s'il y avait des lettres de mon
père.
Il y en avait quatre.