II
L'église, vide, était toute blanche, par cette matinée
de mai. La corde, près du confessionnal, pendait de nouveau, immobile.
La veilleuse, dans un verre de couleur, brûlait, pareille à une
tache rouge, à droite du tabernacle, contre le mur. Vincent, après
avoir porté les burettes sur la crédence, revint s'agenouiller
à gauche, au bas du degré, tandis que le prêtre, ayant salué
le Saint-Sacrement d'une génuflexion sur le pavé, montait à
l'autel et étalait le corporal, au milieu duquel il plaçait le
calice. Puis, ouvrant le Missel, il redescendit. Une nouvelle génuflexion
le plia; il se signa à voix haute, joignit les mains devant la poitrine,
commença le grand drame divin, d'une face toute pâle de foi et
d'amour.
- Introibo ad altare Dei.
- Ad Deum qui laetificat juventutem meam, bredouilla Vincent, qui
mangea les répons de l'antienne et du psaume, le derrière sur
les talons, occupé à suivre la Teuse rôdant dans l'église.
La vieille servante regardait un des cierges d'un air inquiet. Sa préoccupation
parut redoubler, pendant que le prêtre, incliné profondément,
les mains jointes de nouveau, récitait le Confiteor. Elle s'arrêta,
se frappant à son tour la poitrine, la tête penchée, continuant
à guetter le cierge. La voix grave du prêtre et les balbutiements
du servant alternèrent encore pendant un instant.
- Dominus vobiscum.
- Et cum spiritu tuo.
Et le prêtre, élargissant les mains, puis les rejoignant, dit
avec une componction attendrie:
- Oremus...
La Teuse ne put tenir davantage. Elle passa derrière l'autel, atteignit
le cierge, qu'elle nettoya, du bout de ses ciseaux. Le cierge coulait. Il y
avait déjà deux grandes larmes de cire perdues. Quand elle revint,
rangeant les bancs, s'assurant que les bénitiers n'étaient pas
vides, le prêtre, monté à l'autel, les mains posées
au bord de la nappe, priait à voix basse. Il baisa l'autel.
Derrière lui, la petite église restait blafarde des pâleurs
de la matinée. Le soleil n'était encore qu'au ras des tuiles.
Les Kyrie, eleison coururent comme un frisson dans cette sorte d'étable,
passée à la chaux, au plafond plat, dont on voyait les poutres
badigeonnées. De chaque côté, trois hautes fenêtres,
à vitres claires, fêlées, crevées pour la plupart,
ouvraient des jours d'une crudité crayeuse. Le plein air du dehors entrait
là brutalement, mettant à nu toute la misère du Dieu de
ce village perdu. Au fond, au-dessus de la grande porte, qu'on n'ouvrait jamais,
et dont des herbes barraient le seuil, une tribune en planches, à laquelle
on montait par une échelle de meunier, allait d'une muraille à
l'autre, craquant sous les sabots les jours de fête. Près de l'échelle,
le confessionnal, aux panneaux disjoints, était peint en jaune citron.
En face, à côté de la petite porte, se trouvait le baptistère,
un ancien bénitier posé sur un pied en maçonnerie. Puis,
à droite et à gauche, au milieu, étaient plaqués
deux minces autels, entourés de balustrades de bois. Celui de gauche,
consacré à la sainte Vierge, avait une grande Mère de Dieu
en plâtre doré, portant royalement une couronne d'or fermée
sur ses cheveux châtains; elle tenait, assis sur son bras gauche, un Jésus,
nu et souriant, dont la petite main soulevait le globe étoilé
du monde; elle marchait au milieu de nuages, avec des têtes d'anges ailées
sous les pieds. L'autel de droite, où se disaient les messes de mort,
était surmonté d'un Christ en carton peint, faisant pendant à
la Vierge; le Christ, de la grandeur d'un enfant de dix ans, agonisait d'une
effrayante façon, la tête rejetée en arrière, les
côtes saillantes, le ventre creusé, les membres tordus, éclaboussés
de sang. Il y avait encore la chaire, une caisse carrée, où l'on
montait par un escabeau de cinq degrés, qui s'élevait vis-à-vis
d'une horloge à poids, enfermée dans une armoire de noyer, et
dont les coups sourds ébranlaient l'église entière, pareils
aux battements d'un coeur énorme, caché quelque part, sous les
dalles. Tout le long de la nef, les quatorze stations du chemin de la Croix,
quatorze images grossièrement enluminées, encadrées de
baguettes noires, tachaient du jaune, du bleu et du rouge de la Passion, la
blancheur crue des murs.
- Deo gratias, begaya Vincent, à la fin de l'Épître.
Le mystère d'amour, l'immolation de la sainte victime se préparait.
Le servant prit le Missel, qu'il porta à gauche, du côté
de l'Évangile, en ayant soin de ne point toucher les feuillets du livre.
Chaque fois qu'il passait devant le tabernacle, il faisait de biais une génuflexion
qui lui déjetait la taille. Puis, revenu à droite, il se tint
debout, les bras croisés, pendant la lecture de l'Évangile. Le
prêtre, après avoir fait un signe de croix sur le Missel, s'était
signé lui-même: au front, pour dire qu'il ne rougirait jamais de
la parole divine; sur la bouche, pour montrer qu'il était toujours prêt
à confesser sa foi; sur son coeur, pour indiquer que son coeur appartenait
à Dieu seul.
- Dominus vobiscum, dit-il en se tournant, le regard noyé,
en face des blancheurs froides de l'église.
- Et cum spiritu tuo, répondit Vincent, qui s'était
remis à genoux.
Après avoir récité l'Offertoire, le prêtre découvrit
le calice. Il tint un instant, à la hauteur de sa poitrine, la patène
contenant l'hostie, qu'il offrit à Dieu, pour lui, pour les assistants,
pour tous les fidèles vivants ou morts. Puis, l'ayant fait glisser au
bord du corporal, sans la toucher des doigts, il prit le calice, qu'il essuya
soigneusement avec le purificatoire. Vincent était aller chercher sur
la crédence les burettes, qu'ils présenta l'une après l'autre,
la burette du vin d'abord, ensuite la burette de l'eau. Le prêtre offrit
alors, pour le monde entier, le calice à demi plein, qu'il remit au milieu
du corporal, où il le recouvrit de la pale. Et ayant prié encore,
il revint se faire verser de l'eau par minces filets sur les extrémités
du pouce et de l'index de chaque main, afin de se purifier des moindres taches
du péché. Quand il se fut essuyé au manuterge, la Teuse,
qui attendait, vida le plateau des burettes dans un seau de zinc, au coin de
l'autel.
- Orate, fratres, reprit le prêtre à voix haute, tourné
vers les bancs vides, les mains élargies et rejointes, dans un geste
d'appel aux hommes de bonne volonté.
Et, se retournant devant l'autel, il continua, en baissant la voix. Vincent
marmotta une longue phrase latine dans laquelle il se perdit. Ce fut alors que
des flammes jaunes entrèrent par les fenêtres. Le soleil, à
l'appel du prêtre, venait à la messe. Il éclaira de larges
nappes dorées la muraille gauche, le confessionnal, l'autel de la Vierge,
la grande horloge. Un craquement secoua le confessionnal; la Mère de
Dieu, dans une gloire, dans l'éblouissement de sa couronne et de son
manteau d'or, sourit tendrement à l'enfant Jésus, de ses lèvres
peintes; l'horloge, réchauffée, battit l'heure, à coups
plus vifs. Il sembla que le soleil peuplait les bancs des poussières
qui dansaient dans ses rayons. La petite église, l'étable blanchie,
fut comme pleine d'une foule tiède. Au dehors, on entendait les petits
bruits du réveil heureux de la campagne, les herbes qui soupiraient d'aise,
les feuilles s'essuyant dans la chaleur, les oiseaux lissant leurs plumes, donnant
un premier coup d'ailes. Même la campagne entrait avec le soleil: à
une des fenêtres, un gros sorbier se haussait, jetant des branches par
les carreaux cassés, allongeant ses bourgeons, comme pour regarder à
l'intérieur; et, par les fentes de la grande porte, on voyait les herbes
du perron, qui menaçaient d'envahir la nef. Seul, au milieu de cette
vie montante, le grand Christ, resté dans l'ombre, mettait la mort, l'agonie
de sa chair barbouillée d'ocre, éclaboussée de laque. Un
moineau vint se poser au bord d'un trou; il regarda, puis s'envola; mais il
reparut presque aussitôt, et, d'un vol silencieux, s'abattit entres les
bancs, devant l'autel de la Vierge. Un second moineau le suivit. Bientôt,
de toutes les branches du sorbier, des moineaux descendirent, se promenant tranquillement
à petits sauts, sur les dalles.
- Sanctus, Sanctus, Sanctus, Dominus, Deus, Sabaoth, dit le prêtre
à demi-voix, les épaules légèrement penchées.
Vincent donna les trois coups de clochette. Mais les moineaux, effrayés
de ce tintement brusque, s'envolèrent avec un tel bruit d'ailes, que
la Teuse, rentrée depuis un instant dans la sacristie, reparut en grondant:
- Les gueux! ils vont tout salir... Je parie que mademoiselle Désirée
est encore venue leur mettre des mies de pain.
L'instant redoutable approchait. Le corps et le sang d'un Dieu allaient descendre
sur l'autel. Le prêtre baisait la nappe, joignait les mains, multipliait
les signes de croix sur l'hostile et sur le calice. Les prières du canon
ne tombaient plus de ses lèvres que dans une extase d'humilité
et de reconnaissance. Ses attitudes, ses gestes, ses inflexions de voix, disaient
le peu qu'il était, l'émotion qu'il éprouvait à
être choisi pour une si grande tâche. Vincent vint s'agenouiller
derrière lui; il prit la chasuble de la main gauche, la soutint légèrement,
apprêtant la clochette. Et lui, les coudes appuyés au bord de la
table, tenant l'hostie entre le pouce et l'index de chaque main, prononça
sur elle les paroles de la consécration: Hoc est enim corpus meum.
Puis, ayant fait une génuflexion, il l'éleva lentement, aussi
haut qu'il put, en la suivant des yeux, pendant que le servant sonnait, à
trois fois, prosterné. Il consacra ensuite le vin: Hic est enim calix,
les coudes de nouveau sur l'autel, saluant, élevant le calice, le suivant
à son tour des yeux, la main droite serrant le noeud, la gauche soutenant
le pied. Le servant donna trois derniers coups de clochette. Le grand mystère
de la Rédemption venait d'être renouvelé, le Sang adorable
coulait une fois de plus.
- Attendez, attendez, gronda la Teuse, en tâchant d'effrayer les moineaux,
le poing tendu.
Mais les moineaux n'avaient plus peur. Ils étaient revenus, au beau
milieu des coups de clochette, effrontés, voletant sur les bancs. Les
tintements répétés les avaient même mis en joie.
Ils répondirent par de petits cris, qui coupaient les paroles latines
d'un rire perlé de gamins libres. Le soleil leur chauffait les plumes,
la pauvreté douce de l'église les enchantait. Ils étaient
là chez eux, comme dans une grange, dont on aurait laissé une
lucarne ouverte, piaillant, se battant, se disputant les mies rencontrées
à terre. Un d'eux alla se poser sur le voile d'or de la Vierge qui souriait;
un autre vint, lestement, reconnaître les jupes de la Teuse, que cette
audace mit hors d'elle. A l'autel, le prêtre anéanti, les yeux
arrêtés sur la sainte hostie, le pouce et l'index joints, n'entendait
point cet envahissement de la nef par la tiède matinée de mai,
ce flot montant de soleil, de verdures, d'oiseaux, qui débordait jusqu'au
pied du Calvaire où la nature damnée agonisait.
- Per omnia saecula saeculorum, dit-il.
- Amen, répondit Vincent.
Le Pater achevé, le prêtre, mettant l'hostie au-dessus
du calice, la rompit au milieu. Il détacha ensuite, de l'une des moitiés,
une particule qu'il laissa tomber dans le précieux Sang, pour marquer
l'union intime qu'il allait contracter avec Dieu par le communion. Il dit à
haute voix l'Agnus Dei, récita tout bas les trois Oraisons prescrites,
fit son acte d'indignité; et, les coudes sur l'autel, la patène
sous le menton, il communia des deux parties de l'hostie à la fois. Puis,
après avoir joint les mains à la hauteur de son visage, dans une
fervente méditation, il recueillit sur le corporal, à l'aide de
la patène, les saintes parcelles détachées de l'hostie,
qu'il mit dans le calice. Une parcelle s'étant également attachée
à son pouce, il le frotta du bout de son index. Et, se signant avec le
calice, portant de nouveau la patène sous son menton, il prit tout le
précieux Sang, en trois fois, sans quitter des lèvres le bord
de la coupe, consommant jusqu'à la dernière goutte le divin Sacrifice.
Vincent s'était levé pour retourner chercher les burettes sur
la crédence. Mais la porte du couloir qui conduisait au presbytère
s'ouvrit toute grande, se rabattit contre le mur, livrant passage à une
belle jeune fille de vingt-deux ans, l'air enfant, qui cachait quelque chose
dans son tablier.
- Il y en a treize! cria-t-elle. Tous les oeufs étaient bons!
Et entr'ouvrant son tablier, montrant une couvée de poussins qui grouillaient,
avec leurs plumes naissantes et les points noirs de leurs yeux:
- Regardez donc! sont-ils mignons, les amours!... Oh! le petit blanc qui monte
sur le dos des autres! Et celui-là, le moucheté, qui bat déjà
des ailes!... Les oeufs étaient joliment bons. Pas un de clair!
La Teuse, qui aidait à la messe quand même, passant les burettes
à Vincent pour les ablutions, se tourna, dit à haute voix:
- Taisez-vous donc, mademoiselle Désirée! Vous voyez bien que
nous n'avons pas fini.
Une odeur forte de basse-cour venait par la porte ouverte, soufflant comme
un ferment d'éclosion dans l'église, dans le soleil chaud qui
gagnait l'autel. Désirée resta un instant debout, toute heureuse
du petit monde qu'elle portait, regardant Vincent verser le vin de la purification,
regardant son frère boire ce vin, pour que rien des saintes espèces
ne restât dans sa bouche. Et elle était encore là, lorsqu'il
revint tenant le calice à deux mains, afin de recevoir sur le pouce et
sur l'index, le vin et l'eau de l'ablution, qu'il but également. Mais
la poule, cherchant ses petits, arrivait en gloussant, menaçait d'entrer
dans l'église. Alors, Désirée s'en alla, avec des paroles
maternelles pour les poussins, au moment où le prêtre, après
avoir appuyé le purificatoire sur les lèvres, le passait sur les
bords, puis dans l'intérieur du calice.
C'était la fin, les actions de grâce rendues à Dieu. Le
servant alla chercher une dernière fois le Missel, le rapporta à
droite. Le prêtre remit sur le calice le purificatoire, la patène,
la pale; puis, il pinça de nouveau les deux larges plis du voile, et
posa la bourse, dans laquelle il avait plié le corporal. Tout son être
était un ardent remerciement. Il demandait au ciel la rémission
de ses péchés, la grâce d'une sainte vie, le mérite
de la vie éternelle. Il restait abîmé dans ce miracle d'amour,
dans cette immolation continue qui le nourrissait chaque jour du sang et de
la chair de son Sauveur.
Après avoir lu les Oraisons, il se tourna, disant:
- Ite, missa est.
- Deo gratias, répondit Vincent.
Puis, s'étant retourné pour baiser l'autel, il revint, la main
gauche au-dessous de la poitrine, la main droite tendue, bénissant l'église
pleine des gaietés du soleil et du tapage des moineaux.
- Benedicat vos omnipotens Deus, Pater et Filius, et Spiritus Sanctus.
- Amen, dit le servant en se signant.
Le soleil avait grandi, et les moineaux s'enhardissaient. Pendant que le prêtre
lisait, sur le carton de gauche, l'Évangile de Saint Jean, annonçant
l'éternité du Verbe, le soleil enflammait l'autel, blanchissait
les panneaux de faux marbre, mangeait les clartés des deux cierges, dont
les courtes mèches ne faisaient plus que deux taches sombres. L'astre
triomphant mettait dans sa gloire la croix, les chandeliers, la chasuble, le
voile du calice, tout cet or pâlissant sous ses rayons. Et lorsque le
prêtre, prenant le calice, faisant une génuflexion, quitta l'autel
pour retourner à la sacristie, la tête couverte, précédé
du servant qui remportait les burettes et le manuterge, l'astre demeura seul
maître de l'église. Il s'était posé à son
tour sur la nappe, allumant d'une splendeur la porte du tabernacle, célébrant
les fécondités de mai. Une chaleur montait des dalles. Les murailles
badigeonnées, la grande Vierge, le grand Christ lui-même, prenaient
un frisson de sève, comme si la mort était vaincue par l'éternelle
jeunesse de la terre.
II
L'église, vide, était toute blanche, par cette matinée
de mai. La corde, près du confessionnal, pendait de nouveau, immobile.
La veilleuse, dans un verre de couleur, brûlait, pareille à une
tache rouge, à droite du tabernacle, contre le mur. Vincent, après
avoir porté les burettes sur la crédence, revint s'agenouiller
à gauche, au bas du degré, tandis que le prêtre, ayant salué
le Saint-Sacrement d'une génuflexion sur le pavé, montait à
l'autel et étalait le corporal, au milieu duquel il plaçait le
calice. Puis, ouvrant le Missel, il redescendit. Une nouvelle génuflexion
le plia; il se signa à voix haute, joignit les mains devant la poitrine,
commença le grand drame divin, d'une face toute pâle de foi et
d'amour.
- Introibo ad altare Dei.
- Ad Deum qui laetificat juventutem meam, bredouilla Vincent, qui
mangea les répons de l'antienne et du psaume, le derrière sur
les talons, occupé à suivre la Teuse rôdant dans l'église.
La vieille servante regardait un des cierges d'un air inquiet. Sa préoccupation
parut redoubler, pendant que le prêtre, incliné profondément,
les mains jointes de nouveau, récitait le Confiteor. Elle s'arrêta,
se frappant à son tour la poitrine, la tête penchée, continuant
à guetter le cierge. La voix grave du prêtre et les balbutiements
du servant alternèrent encore pendant un instant.
- Dominus vobiscum.
- Et cum spiritu tuo.
Et le prêtre, élargissant les mains, puis les rejoignant, dit
avec une componction attendrie:
- Oremus...
La Teuse ne put tenir davantage. Elle passa derrière l'autel, atteignit
le cierge, qu'elle nettoya, du bout de ses ciseaux. Le cierge coulait. Il y
avait déjà deux grandes larmes de cire perdues. Quand elle revint,
rangeant les bancs, s'assurant que les bénitiers n'étaient pas
vides, le prêtre, monté à l'autel, les mains posées
au bord de la nappe, priait à voix basse. Il baisa l'autel.
Derrière lui, la petite église restait blafarde des pâleurs
de la matinée. Le soleil n'était encore qu'au ras des tuiles.
Les Kyrie, eleison coururent comme un frisson dans cette sorte d'étable,
passée à la chaux, au plafond plat, dont on voyait les poutres
badigeonnées. De chaque côté, trois hautes fenêtres,
à vitres claires, fêlées, crevées pour la plupart,
ouvraient des jours d'une crudité crayeuse. Le plein air du dehors entrait
là brutalement, mettant à nu toute la misère du Dieu de
ce village perdu. Au fond, au-dessus de la grande porte, qu'on n'ouvrait jamais,
et dont des herbes barraient le seuil, une tribune en planches, à laquelle
on montait par une échelle de meunier, allait d'une muraille à
l'autre, craquant sous les sabots les jours de fête. Près de l'échelle,
le confessionnal, aux panneaux disjoints, était peint en jaune citron.
En face, à côté de la petite porte, se trouvait le baptistère,
un ancien bénitier posé sur un pied en maçonnerie. Puis,
à droite et à gauche, au milieu, étaient plaqués
deux minces autels, entourés de balustrades de bois. Celui de gauche,
consacré à la sainte Vierge, avait une grande Mère de Dieu
en plâtre doré, portant royalement une couronne d'or fermée
sur ses cheveux châtains; elle tenait, assis sur son bras gauche, un Jésus,
nu et souriant, dont la petite main soulevait le globe étoilé
du monde; elle marchait au milieu de nuages, avec des têtes d'anges ailées
sous les pieds. L'autel de droite, où se disaient les messes de mort,
était surmonté d'un Christ en carton peint, faisant pendant à
la Vierge; le Christ, de la grandeur d'un enfant de dix ans, agonisait d'une
effrayante façon, la tête rejetée en arrière, les
côtes saillantes, le ventre creusé, les membres tordus, éclaboussés
de sang. Il y avait encore la chaire, une caisse carrée, où l'on
montait par un escabeau de cinq degrés, qui s'élevait vis-à-vis
d'une horloge à poids, enfermée dans une armoire de noyer, et
dont les coups sourds ébranlaient l'église entière, pareils
aux battements d'un coeur énorme, caché quelque part, sous les
dalles. Tout le long de la nef, les quatorze stations du chemin de la Croix,
quatorze images grossièrement enluminées, encadrées de
baguettes noires, tachaient du jaune, du bleu et du rouge de la Passion, la
blancheur crue des murs.
- Deo gratias, begaya Vincent, à la fin de l'Épître.
Le mystère d'amour, l'immolation de la sainte victime se préparait.
Le servant prit le Missel, qu'il porta à gauche, du côté
de l'Évangile, en ayant soin de ne point toucher les feuillets du livre.
Chaque fois qu'il passait devant le tabernacle, il faisait de biais une génuflexion
qui lui déjetait la taille. Puis, revenu à droite, il se tint
debout, les bras croisés, pendant la lecture de l'Évangile. Le
prêtre, après avoir fait un signe de croix sur le Missel, s'était
signé lui-même: au front, pour dire qu'il ne rougirait jamais de
la parole divine; sur la bouche, pour montrer qu'il était toujours prêt
à confesser sa foi; sur son coeur, pour indiquer que son coeur appartenait
à Dieu seul.
- Dominus vobiscum, dit-il en se tournant, le regard noyé,
en face des blancheurs froides de l'église.
- Et cum spiritu tuo, répondit Vincent, qui s'était
remis à genoux.
Après avoir récité l'Offertoire, le prêtre découvrit
le calice. Il tint un instant, à la hauteur de sa poitrine, la patène
contenant l'hostie, qu'il offrit à Dieu, pour lui, pour les assistants,
pour tous les fidèles vivants ou morts. Puis, l'ayant fait glisser au
bord du corporal, sans la toucher des doigts, il prit le calice, qu'il essuya
soigneusement avec le purificatoire. Vincent était aller chercher sur
la crédence les burettes, qu'ils présenta l'une après l'autre,
la burette du vin d'abord, ensuite la burette de l'eau. Le prêtre offrit
alors, pour le monde entier, le calice à demi plein, qu'il remit au milieu
du corporal, où il le recouvrit de la pale. Et ayant prié encore,
il revint se faire verser de l'eau par minces filets sur les extrémités
du pouce et de l'index de chaque main, afin de se purifier des moindres taches
du péché. Quand il se fut essuyé au manuterge, la Teuse,
qui attendait, vida le plateau des burettes dans un seau de zinc, au coin de
l'autel.
- Orate, fratres, reprit le prêtre à voix haute, tourné
vers les bancs vides, les mains élargies et rejointes, dans un geste
d'appel aux hommes de bonne volonté.
Et, se retournant devant l'autel, il continua, en baissant la voix. Vincent
marmotta une longue phrase latine dans laquelle il se perdit. Ce fut alors que
des flammes jaunes entrèrent par les fenêtres. Le soleil, à
l'appel du prêtre, venait à la messe. Il éclaira de larges
nappes dorées la muraille gauche, le confessionnal, l'autel de la Vierge,
la grande horloge. Un craquement secoua le confessionnal; la Mère de
Dieu, dans une gloire, dans l'éblouissement de sa couronne et de son
manteau d'or, sourit tendrement à l'enfant Jésus, de ses lèvres
peintes; l'horloge, réchauffée, battit l'heure, à coups
plus vifs. Il sembla que le soleil peuplait les bancs des poussières
qui dansaient dans ses rayons. La petite église, l'étable blanchie,
fut comme pleine d'une foule tiède. Au dehors, on entendait les petits
bruits du réveil heureux de la campagne, les herbes qui soupiraient d'aise,
les feuilles s'essuyant dans la chaleur, les oiseaux lissant leurs plumes, donnant
un premier coup d'ailes. Même la campagne entrait avec le soleil: à
une des fenêtres, un gros sorbier se haussait, jetant des branches par
les carreaux cassés, allongeant ses bourgeons, comme pour regarder à
l'intérieur; et, par les fentes de la grande porte, on voyait les herbes
du perron, qui menaçaient d'envahir la nef. Seul, au milieu de cette
vie montante, le grand Christ, resté dans l'ombre, mettait la mort, l'agonie
de sa chair barbouillée d'ocre, éclaboussée de laque. Un
moineau vint se poser au bord d'un trou; il regarda, puis s'envola; mais il
reparut presque aussitôt, et, d'un vol silencieux, s'abattit entres les
bancs, devant l'autel de la Vierge. Un second moineau le suivit. Bientôt,
de toutes les branches du sorbier, des moineaux descendirent, se promenant tranquillement
à petits sauts, sur les dalles.
- Sanctus, Sanctus, Sanctus, Dominus, Deus, Sabaoth, dit le prêtre
à demi-voix, les épaules légèrement penchées.
Vincent donna les trois coups de clochette. Mais les moineaux, effrayés
de ce tintement brusque, s'envolèrent avec un tel bruit d'ailes, que
la Teuse, rentrée depuis un instant dans la sacristie, reparut en grondant:
- Les gueux! ils vont tout salir... Je parie que mademoiselle Désirée
est encore venue leur mettre des mies de pain.
L'instant redoutable approchait. Le corps et le sang d'un Dieu allaient descendre
sur l'autel. Le prêtre baisait la nappe, joignait les mains, multipliait
les signes de croix sur l'hostile et sur le calice. Les prières du canon
ne tombaient plus de ses lèvres que dans une extase d'humilité
et de reconnaissance. Ses attitudes, ses gestes, ses inflexions de voix, disaient
le peu qu'il était, l'émotion qu'il éprouvait à
être choisi pour une si grande tâche. Vincent vint s'agenouiller
derrière lui; il prit la chasuble de la main gauche, la soutint légèrement,
apprêtant la clochette. Et lui, les coudes appuyés au bord de la
table, tenant l'hostie entre le pouce et l'index de chaque main, prononça
sur elle les paroles de la consécration: Hoc est enim corpus meum.
Puis, ayant fait une génuflexion, il l'éleva lentement, aussi
haut qu'il put, en la suivant des yeux, pendant que le servant sonnait, à
trois fois, prosterné. Il consacra ensuite le vin: Hic est enim calix,
les coudes de nouveau sur l'autel, saluant, élevant le calice, le suivant
à son tour des yeux, la main droite serrant le noeud, la gauche soutenant
le pied. Le servant donna trois derniers coups de clochette. Le grand mystère
de la Rédemption venait d'être renouvelé, le Sang adorable
coulait une fois de plus.
- Attendez, attendez, gronda la Teuse, en tâchant d'effrayer les moineaux,
le poing tendu.
Mais les moineaux n'avaient plus peur. Ils étaient revenus, au beau
milieu des coups de clochette, effrontés, voletant sur les bancs. Les
tintements répétés les avaient même mis en joie.
Ils répondirent par de petits cris, qui coupaient les paroles latines
d'un rire perlé de gamins libres. Le soleil leur chauffait les plumes,
la pauvreté douce de l'église les enchantait. Ils étaient
là chez eux, comme dans une grange, dont on aurait laissé une
lucarne ouverte, piaillant, se battant, se disputant les mies rencontrées
à terre. Un d'eux alla se poser sur le voile d'or de la Vierge qui souriait;
un autre vint, lestement, reconnaître les jupes de la Teuse, que cette
audace mit hors d'elle. A l'autel, le prêtre anéanti, les yeux
arrêtés sur la sainte hostie, le pouce et l'index joints, n'entendait
point cet envahissement de la nef par la tiède matinée de mai,
ce flot montant de soleil, de verdures, d'oiseaux, qui débordait jusqu'au
pied du Calvaire où la nature damnée agonisait.
- Per omnia saecula saeculorum, dit-il.
- Amen, répondit Vincent.
Le Pater achevé, le prêtre, mettant l'hostie au-dessus
du calice, la rompit au milieu. Il détacha ensuite, de l'une des moitiés,
une particule qu'il laissa tomber dans le précieux Sang, pour marquer
l'union intime qu'il allait contracter avec Dieu par le communion. Il dit à
haute voix l'Agnus Dei, récita tout bas les trois Oraisons prescrites,
fit son acte d'indignité; et, les coudes sur l'autel, la patène
sous le menton, il communia des deux parties de l'hostie à la fois. Puis,
après avoir joint les mains à la hauteur de son visage, dans une
fervente méditation, il recueillit sur le corporal, à l'aide de
la patène, les saintes parcelles détachées de l'hostie,
qu'il mit dans le calice. Une parcelle s'étant également attachée
à son pouce, il le frotta du bout de son index. Et, se signant avec le
calice, portant de nouveau la patène sous son menton, il prit tout le
précieux Sang, en trois fois, sans quitter des lèvres le bord
de la coupe, consommant jusqu'à la dernière goutte le divin Sacrifice.
Vincent s'était levé pour retourner chercher les burettes sur
la crédence. Mais la porte du couloir qui conduisait au presbytère
s'ouvrit toute grande, se rabattit contre le mur, livrant passage à une
belle jeune fille de vingt-deux ans, l'air enfant, qui cachait quelque chose
dans son tablier.
- Il y en a treize! cria-t-elle. Tous les oeufs étaient bons!
Et entr'ouvrant son tablier, montrant une couvée de poussins qui grouillaient,
avec leurs plumes naissantes et les points noirs de leurs yeux:
- Regardez donc! sont-ils mignons, les amours!... Oh! le petit blanc qui monte
sur le dos des autres! Et celui-là, le moucheté, qui bat déjà
des ailes!... Les oeufs étaient joliment bons. Pas un de clair!
La Teuse, qui aidait à la messe quand même, passant les burettes
à Vincent pour les ablutions, se tourna, dit à haute voix:
- Taisez-vous donc, mademoiselle Désirée! Vous voyez bien que
nous n'avons pas fini.
Une odeur forte de basse-cour venait par la porte ouverte, soufflant comme
un ferment d'éclosion dans l'église, dans le soleil chaud qui
gagnait l'autel. Désirée resta un instant debout, toute heureuse
du petit monde qu'elle portait, regardant Vincent verser le vin de la purification,
regardant son frère boire ce vin, pour que rien des saintes espèces
ne restât dans sa bouche. Et elle était encore là, lorsqu'il
revint tenant le calice à deux mains, afin de recevoir sur le pouce et
sur l'index, le vin et l'eau de l'ablution, qu'il but également. Mais
la poule, cherchant ses petits, arrivait en gloussant, menaçait d'entrer
dans l'église. Alors, Désirée s'en alla, avec des paroles
maternelles pour les poussins, au moment où le prêtre, après
avoir appuyé le purificatoire sur les lèvres, le passait sur les
bords, puis dans l'intérieur du calice.
C'était la fin, les actions de grâce rendues à Dieu. Le
servant alla chercher une dernière fois le Missel, le rapporta à
droite. Le prêtre remit sur le calice le purificatoire, la patène,
la pale; puis, il pinça de nouveau les deux larges plis du voile, et
posa la bourse, dans laquelle il avait plié le corporal. Tout son être
était un ardent remerciement. Il demandait au ciel la rémission
de ses péchés, la grâce d'une sainte vie, le mérite
de la vie éternelle. Il restait abîmé dans ce miracle d'amour,
dans cette immolation continue qui le nourrissait chaque jour du sang et de
la chair de son Sauveur.
Après avoir lu les Oraisons, il se tourna, disant:
- Ite, missa est.
- Deo gratias, répondit Vincent.
Puis, s'étant retourné pour baiser l'autel, il revint, la main
gauche au-dessous de la poitrine, la main droite tendue, bénissant l'église
pleine des gaietés du soleil et du tapage des moineaux.
- Benedicat vos omnipotens Deus, Pater et Filius, et Spiritus Sanctus.
- Amen, dit le servant en se signant.
Le soleil avait grandi, et les moineaux s'enhardissaient. Pendant que le prêtre
lisait, sur le carton de gauche, l'Évangile de Saint Jean, annonçant
l'éternité du Verbe, le soleil enflammait l'autel, blanchissait
les panneaux de faux marbre, mangeait les clartés des deux cierges, dont
les courtes mèches ne faisaient plus que deux taches sombres. L'astre
triomphant mettait dans sa gloire la croix, les chandeliers, la chasuble, le
voile du calice, tout cet or pâlissant sous ses rayons. Et lorsque le
prêtre, prenant le calice, faisant une génuflexion, quitta l'autel
pour retourner à la sacristie, la tête couverte, précédé
du servant qui remportait les burettes et le manuterge, l'astre demeura seul
maître de l'église. Il s'était posé à son
tour sur la nappe, allumant d'une splendeur la porte du tabernacle, célébrant
les fécondités de mai. Une chaleur montait des dalles. Les murailles
badigeonnées, la grande Vierge, le grand Christ lui-même, prenaient
un frisson de sève, comme si la mort était vaincue par l'éternelle
jeunesse de la terre.