XII.
Frère Archangias dînait à la cure tous les jeudis. Il venait
de bonne heure, d'ordinaire, pour causer de la paroisse. C'était lui
qui, depuis trois mois, mettait l'abbé au courant, le renseignait sur
toute la vallée. Ce jeudi-là, en attendant que la Teuse les appelât,
ils allèrent se promener à petits pas, devant l'église.
Le prêtre, lorsqu'il raconta son entrevue avec Bambousse, fut très
surpris d'entendre le Frère trouver naturelle la réponse du paysan.
- Il a raison, cet homme, disait l'ignorantin. On ne donne pas son bien comme
ça... La Rosalie ne vaut pas grand'chose; mais c'est toujours dur de
voir sa fille se jeter à la tête d'un gueux.
- Cependant, reprit l'abbé Mouret, il n'y a que le mariage pour faire
cesser le scandale.
Le Frère haussa ses fortes épaules. Il eut un rire inquiétant.
- Si vous croyez, cria-t-il, que vous allez guérir le pays, avec ce
mariage!... Avant deux ans, Catherine sera grosse; puis, les autres viendront,
toutes y passeront. Du moment qu'on les marie, elles se moquent du monde...
Ces Artaud poussent dans la bâtardise, comme dans leur fumier naturel.
Il n'y aurait qu'un remède, je vous l'ai dit, tordre le cou aux femelles,
si l'on voulait que le pays ne fût pas empoisonné... Pas de mari,
des coups de bâton, monsieur le curé, des coups de bâton!
Il se calma, il ajouta:
- Laissons chacun disposer de son bien comme il l'entend.
Et il parla de régler les heures du catéchisme. Mais l'abbé
Mouret répondait d'une façon distraite. Il regardait le village,
à ses pieds, sous le soleil couchant. Les paysans rentraient, des hommes
muets, marchant lentement, du pas des boeufs harassés qui regagnent l'écurie.
Devant les masures, les femmes debout jetaient un appel, causaient violemment
d'une porte à une autre, tandis que des bandes d'enfants emplissaient
la route du tapage de leurs gros souliers, se poussant, se roulant, se vautrant.
Une odeur humaine montait de ce tas de maisons branlantes. Et le prêtre
se croyait encore dans la basse-cour de Désirée, en face d'un
pullulement de bêtes sans cesse multipliées. Il trouvait là
la même chaleur de génération, les mêmes couches continues,
dont la sensation lui avait causé un malaise. Vivant depuis le matin
dans cette histoire de la grossesse de Rosalie, il finissait par penser à
cela, aux saletés de l'existence, aux poussées de la chair, à
la reproduction fatale de l'espèce semant les hommes comme des grains
de blé. Les Artaud étaient un troupeau parqué entre les
quatre collines de l'horizon, engendrant, s'étalant davantage sur le
sol, à chaque portée des femelles.
- Tenez, cria Frère Archangias, qui s'interrompit pour montrer une grande
fille se laissant embrasser par son amoureux, derrière un buisson, voilà
encore une gueuse, là-bas!
Il agita ses longs bras noirs, jusqu'à ce qu'il eût mis le couple
en fuite. Au loin, sur les terres rouges, sur les roches pelées, le soleil
se mourait, dans une dernière flambée d'incendie. Peu à
peu, la nuit tomba. L'odeur chaude des lavandes devint plus fraîche, apportée
par les souffles légers qui se levaient. Il y eut, par moments, un large
soupir, comme si cette terre terrible, toute brûlée de passions,
se fût enfin calmée, sous la pluie grise du crépuscule.
L'abbé Mouret, son chapeau à la main, heureux du froid, sentait
la paix de l'ombre redescendre en lui.
- Monsieur le curé! Frère Archangias! appela la Teuse. Vite!
la soupe est servie.
C'était une soupe aux choux, dont la vapeur forte emplissait la salle
à manger du presbytère. Le Frère s'assit, vidant lentement
l'énorme assiette que la Teuse venait de poser devant lui. Il mangeait
beaucoup, avec un gloussement du gosier qui laissait entendre la nourriture
tomber dans l'estomac. Les yeux sur la cuiller, il ne soufflait mot.
- Ma soupe n'est donc pas bonne, monsieur le curé? demanda la vieille
servante. Vous êtes là, à chipoter dans votre assiette.
- Je n'ai guère faim, ma bonne Teuse, répondit le prêtre
en souriant.
- Pardi! ce n'est pas étonnant, quand on fait les cent dix-neuf coups!...
Vous auriez faim, si vous n'aviez pas déjeuné à deux heures
passées.
Frère Archangias, après avoir versé dans sa cuiller les
quelques gouttes de bouillon restées au fond de son assiette, dit posément:
- Il faut être régulier dans ses repas, monsieur le curé.
Cependant Désirée, qui avait, elle aussi, mangé sa soupe,
sérieusement, sans ouvrir les lèvres, venait de se lever pour
suivre la Teuse à la cuisine. Le Frère, resté seul avec
l'abbé Mouret, se taillait de longues bouchées de pain, qu'il
avalait, tout en attendant le plat.
- Alors, vous avez fait une grande tournée? demanda-t-il.
Le prêtre n'eut pas le temps de répondre. Un bruit de pas, d'exclamations,
de rires sonores, s'éleva au bout du corridor, du côté de
la cour. Il y eut comme une courte dispute. Une voix de flûte qui troubla
l'abbé, se fâchait, parlant vite, se perdant au milieu d'une bouffée
de gaieté.
- Qu'est-ce donc? dit-il en quittant sa chaise.
Désirée rentra d'un bond. Elle cachait quelque chose sous sa
jupe retroussée. Elle répétait vivement:
- Est-elle drôle! Elle n'a pas voulu venir. Je la tenais par sa robe;
mais elle est joliment forte, elle m'a échappé.
- De qui parle-t-elle? interrogea la Teuse, qui accourait de la cuisine, apportant
un plat de pommes de terre, sur lequel s'allongeait un morceau de lard.
La jeune fille s'était assise. Avec des précautions infinies,
elle tira de dessous sa jupe un nid de merles, où dormaient trois petits.
Elle le posa sur son assiette. Dès que les petits aperçurent la
lumière, ils allongèrent des cous frêles, ouvrant leurs
becs saignants, demandant à manger. Désirée tapa les mains,
charmée, prise d'une émotion extraordinaire, en face de ces bêtes
qu'elle ne connaissait pas.
- C'est cette fille du Paradou! s'écria l'abbé, se souvenant
brusquement.
Le Teuse s'était approchée de la fenêtre.
- C'est vrai, dit-elle. J'aurais dû la reconnaître à sa
voix de cigale... Ah! la bohémienne! Tenez, elle est restée là-bas,
à nous espionner.
L'abbé Mouret s'avança. Il crut voir, en effet, derrière
un genévrier, la jupe orange d'Albine. Mais Frère Archangias se
haussa violemment derrière lui, allongeant le poing, branlant sa tête
rude, tonnant:
- Que le diable te prenne, fille de bandit! Je te traînerai par les cheveux
autour de l'église, si je t'attrape à venir ici tes maléfices!
Un éclat de rire, frais comme une haleine de la nuit, monta du sentier.
Puis, il y eut une course légère, un murmure de robe coulant sur
l'herbe, pareil à un frôlement de couleuvre. L'abbé Mouret,
debout devant la fenêtre, suivait au loin une tache blonde glissant entre
les bois de pins, ainsi qu'un reflet de lune. Les souffles qui lui arrivaient
de la campagne, avaient ce puissant parfum de verdure, cette odeur de fleurs
sauvages qu'Albine secouait de ses bras nus, de sa taille libre, de ses cheveux
dénoués.
- Une damnée, une fille de perdition! gronda sourdement Frère
Archangias, en se remettant à table.
Il mangea gloutonnement son lard, avalant des pommes de terre entières
en guise de pain. Jamais la Teuse ne put décider Désirée
à finir de dîner. La grande enfant restait en extase devant le
nid de merles, questionnant, demandant ce que ça mangeait, si ça
faisait des oeufs, à quoi on reconnaissait les coqs, chez ces bêtes-là.
Mais la vieille servante eut comme un soupçon. Elle se posa sur sa bonne
jambe, regardant le jeune curé dans les yeux.
- Vous connaissez donc les gens du Paradou? dit-elle.
Alors, simplement, il dit la vérité, il raconta la visite qu'il
avait faite au vieux Jeanbernat. La Teuse échangeait des regards scandalisés
avec Frère Archangias. Elle ne répondit d'abord rien. Elle tournait
autour de la table, boitant furieusement, donnant des coups de talon à
fendre le plancher.
- Vous auriez bien pu me parler de ces gens, depuis trois mois, finit par dire
le prêtre. J'aurais su au moins chez qui je me présentais.
La Teuse s'arrêta net, les jambes comme cassées.
- Ne mentez pas, monsieur le curé, bégaya-t-elle; ne mentez pas,
ça augmenterait encore votre péché... Comment osez-vous
dire que je ne vous ai pas parlé du Philosophe, de ce païen qui
est le scandale de toute la contrée! La vérité est que
vous ne m'écoutez jamais, quand je cause. Ça vous entre par une
oreille, ça sort par l'autre... Ah! si vous m'écoutiez, vous vous
éviteriez bien des regrets!
- Je vous ai dit aussi un mot de ces abominations, affirma le Frère.
L'abbé Mouret eut un léger haussement d'épaules.
- Enfin, je ne me suis plus souvenu, reprit-il. C'est au Paradou seulement
que j'ai cru me rappeler certaines histoires... D'ailleurs, je me serais rendu
quand même auprès de ce malheureux, que je croyais en danger de
mort.
Frère Archangias, la bouche pleine, donna un violent coup de couteau
sur la table, criant:
- Jeanbernat est un chien. Il doit crever comme un chien.
Puis, voyant le prêtre protester de la tête, lui coupant la parole:
- Non, non, il n'y a pas de Dieu pour lui, pas de pénitence, pas de
miséricorde... Il vaudrait mieux jeter l'hostie aux cochons que de la
porter à ce gredin.
Il reprit des pommes de terre, les coudes sur la table, le menton dans son
assiette, mâchant d'une façon furibonde. La Teuse, les lèvres
pincées, toute blanche de colère, se contenta de dire sèchement:
- Laissez, monsieur le curé n'en veut faire qu'à sa tête,
monsieur le curé a des secrets pour nous, maintenant.
Un gros silence régna. Pendant un instant, on n'entendit que le bruit
des mâchoires du Frère, accompagné de l'étrange ronflement
de son gosier. Désirée, entourant de ses bras nus le nid de merles
resté sur son assiette, la face penchée, souriant aux petits,
leur parlait longuement, tout bas, dans un gazouillis à elle, qu'ils
semblaient comprendre.
- On dit ce qu'on fait, quand on n'a rien à cacher! cria brusquement
la Teuse.
Et le silence recommença. Ce qui exaspérait la vieille servante,
c'était le mystère que le prêtre semblait lui avoir fait
de sa visite au Paradou. Elle se regardait comme une femme indignement trompée.
Sa curiosité saignait. Elle se promena autour de la table, ne regardant
pas l'abbé, ne s'adressant à personne, se soulageant toute seule.
- Pardi, voilà pourquoi on mange si tard!... On s'en va sans rien dire
courir la pretentaine, jusqu'à des deux heures de l'après-midi.
On entre dans des maisons si mal famées, qu'on n'ose pas même ensuite
raconter ce qu'on a fait. Alors, on ment, on trahit tout le monde...
- Mais, interrompit doucement l'abbé Mouret, qui s'efforçait
de manger, pour ne pas fâcher la Teuse davantage, personne ne m'a demandé
si j'étais allé au Paradou, je n'ai pas eu à mentir.
La Teuse continua, comme si elle n'avait pas entendu:
- On abîme sa soutane dans la poussière, on revient fait comme
un voleur. Et, si une bonne personne s'intéressant à vous, vous
questionne pour votre bien, on la bouscule, on la traite en femme de rien qui
n'a pas votre confiance. On se cache comme un sournois, on préférait
crever que de laisser échapper un mot, on n'a pas même l'attention
d'égayer son chez soi en disant ce qu'on a vu.
Elle se tourna vers le prêtre, le regarda en face.
- Oui, c'est pour vous, tout çà... Vous êtes un cachottier,
vous êtes un méchant homme!
Et elle se mit à pleurer. Il fallut que l'abbé la consolât.
- Monsieur Caffin me disait tout, cria-t-elle encore.
Mais elle se calmait. Frère Archangias achevait un gros morceau de fromage,
sans paraître le moins du monde dérangé par cette scène.
Selon lui, l'abbé Mouret avait besoin d'être mené droit;
la Teuse faisait bien de lui faire sentir la bride. Il vida un dernier verre
de piquette, se renversa sur sa chaise, digérant.
- Enfin, demanda la vieille servante, qu'est-ce que vous avez vu, au Paradou?
Racontez-nous, au moins.
L'abbé Mouret, souriant, dit en peu de mots la singulière façon
dont Jeanbernat l'avait reçu. La Teuse, qui l'accablait de questions,
poussait des exclamations indignées. Frère Archangias serra les
poings, les brandit en avant.
- Que le ciel l'écrase! dit-il; qu'il les brûle, lui et sa sorcière!
Alors, l'abbé, à son tour, tâcha d'avoir de nouveaux détails
sur les gens du Paradou. Il écoutait avec une attention profonde le Frère
qui racontait des faits monstrueux.
- Oui, cette diablesse est venue un matin s'asseoir à l'école.
Il y a longtemps, elle pouvait avoir dix ans. Moi, je la laissai faire; je pensai
que son oncle l'envoyait pour sa première communion. Pendant deux mois,
elle a révolutionné la classe.
Elle s'était fait adorer, la coquine! Elle savait des jeux, elle inventait
des falbalas avec des feuilles d'arbre et des bouts de chiffon. Et intelligente,
avec cela, comme toutes ces filles de l'enfer! Elle était la plus forte
sur le catéchisme... Voilà qu'un matin, le vieux tombe au beau
milieu des leçons. Il parlait de casser tout, il criait que les prêtres
lui avaient pris l'enfant. Le garde champêtre a dû venir pour le
flanquer à la porte. La petite s'était sauvée. Je la voyais,
par la fenêtre, dans un champ, en face, rire de la fureur de son oncle...
Elle venait d'elle-même à l'école, depuis deux mois, sans
qu'il s'en doutât. Histoire de faire battre les montagnes.
- Jamais elle n'a fait sa première communion, dit la Teuse, à
demi-voix, avec un léger frisson.
- Non, jamais, reprit Frère Archangias. Elle doit avoir seize ans. Elle
grandit comme une bête. Je l'ai vue courir à quatre pattes, dans
un fourré, du côté de la Palud.
- A quatre pattes, murmura la servante, qui se tourna vers la fenêtre,
prise d'inquiétude.
L'abbé Mouret voulut émettre un doute; mais le Frère s'emporta.
- Oui, à quatre pattes! Et elle sautait comme un chat sauvage, les jupes
troussées, montrant ses cuisses. J'aurais eu un fusil que j'aurais pu
l'abattre. On tue des bêtes qui sont plus agréables à Dieu...
Et, d'ailleurs, on sait bien qu'elle vient miauler toutes les nuits autour des
Artaud. Elle a des miaulements de gueuse en chaleur. Si jamais un homme lui
tombait dans les griffes, à celle-là, elle ne lui laisserait certainement
pas un morceau de peau sur les os.
Et toute sa haine de la femme parut. Il ébranla la table d'un coup de
poing, il cria ses injures accoutumées:
- Elles ont le diable dans le corps. Elles puent le diable; elles le puent
aux jambes, aux bras, au ventre, partout... C'est ce qui ensorcelle les imbéciles.
Le prêtre approuva de la tête. La violence de Frère Archangias,
la tyrannie bavarde de la Teuse, étaient comme des coups de lanières,
dont il goûtait souvent le cinglement sur ses épaules. Il avait
une joie pieuse à s'enfoncer dans la bassesse, entre ces mains pleines
de grossièretés populacières. La paix du ciel lui semblait
au bout de ce mépris du monde, de cet encanaillement de tout son être.
C'était une injure qu'il se réjouissait de faire à son
corps, un ruisseau dans lequel il se plaisait à traîner sa nature
tendre.
- Il n'y a qu'ordure, murmura-t-il, en pliant sa serviette.
La Teuse desservait la table. Elle voulut enlever l'assiette, où Désirée
avait posé le nid de merles.
- Vous n'allez pas coucher là, mademoiselle, dit-elle. Laissez donc
ces vilaines bêtes.
Mais Désirée défendit l'assiette. Elle couvrait le nid
de ses bras nus, ne riant plus, s'irritant d'être dérangée.
- J'espère qu'on ne va pas garder ces oiseaux, s'écria Frère
Archangias. Ça porterait malheur... Il faut leur tordre le cou.
Et il avançait déjà ses grosses mains. La jeune fille
se leva, recula, frémissante, serrant le nid contre sa poitrine. Elle
regardait le Frère fixement, les lèvres gonflées, d'un
air de louve prête à mordre.
- Ne touchez pas les petits, bégaya-t-elle. Vous êtes laid!
Elle accentua ce mot avec un si étrange mépris, que l'abbé
Mouret tressaillit, comme si la laideur du Frère l'eût frappé
pour la première fois. Celui-ci s'était contenté de grogner.
Il avait une haine sourde contre Désirée, dont la belle poussée
animale l'offensait.
Lorsqu'elle fut sortie, à reculons, sans le quitter des yeux, il haussa
les épaules, en mâchant entre les dents une obscénité
que personne n'entendit.
-Il vaut mieux qu'elle aille se coucher, dit la Teuse. Elle nous ennuierait,
tout à l'heure, à l'église.
- Est-ce qu'on est venu? demanda l'abbé Mouret.
- Il y a beau temps que les filles sont là dehors, avec des brassées
de feuillages... Je vais allumer les lampes. On pourra commencer quand vous
voudrez.
Quelques secondes après, on l'entendit jurer dans la sacristie, parce
que les allumettes étaient mouillées. Frère Archangias,
resté seul avec le prêtre, demanda d'une voix maussade:
- C'est pour le Mois de Marie?
- Oui, répondit l'abbé Mouret. Ces jours derniers, les filles
du pays, qui avaient de gros travaux, n'ont pu venir, selon l'usage, orner la
chapelle de la Vierge. La cérémonie a été remise
à ce soir.
- Un joli usage, marmotta le Frère. Quand je les vois déposer
chacune leurs rameaux, j'ai envie de les jeter par terre, pour qu'elles confessent
au moins leurs vilenies, avant de toucher à l'autel... C'est une honte
de souffrir que des femmes promènent leurs robes si près des saintes
reliques.
L'abbé s'excusa du geste. Il n'était aux Artaud que depuis peu,
il devait obéir aux coutumes.
- Quand vous voudrez, monsieur le curé? cria la Teuse.
Mais Frère Archangias le retint un instant encore.
- Je m'en vais, reprit-il. La religion n'est pas une fille, pour qu'on la mette
dans les fleurs et dans les dentelles.
Il marchait lentement vers la porte. Il s'arrêta de nouveau, levant un
de ses doigts velus, ajoutant:
- Méfiez-vous de votre dévotion à la Vierge.
XII.
Frère Archangias dînait à la cure tous les jeudis. Il venait
de bonne heure, d'ordinaire, pour causer de la paroisse. C'était lui
qui, depuis trois mois, mettait l'abbé au courant, le renseignait sur
toute la vallée. Ce jeudi-là, en attendant que la Teuse les appelât,
ils allèrent se promener à petits pas, devant l'église.
Le prêtre, lorsqu'il raconta son entrevue avec Bambousse, fut très
surpris d'entendre le Frère trouver naturelle la réponse du paysan.
- Il a raison, cet homme, disait l'ignorantin. On ne donne pas son bien comme
ça... La Rosalie ne vaut pas grand'chose; mais c'est toujours dur de
voir sa fille se jeter à la tête d'un gueux.
- Cependant, reprit l'abbé Mouret, il n'y a que le mariage pour faire
cesser le scandale.
Le Frère haussa ses fortes épaules. Il eut un rire inquiétant.
- Si vous croyez, cria-t-il, que vous allez guérir le pays, avec ce
mariage!... Avant deux ans, Catherine sera grosse; puis, les autres viendront,
toutes y passeront. Du moment qu'on les marie, elles se moquent du monde...
Ces Artaud poussent dans la bâtardise, comme dans leur fumier naturel.
Il n'y aurait qu'un remède, je vous l'ai dit, tordre le cou aux femelles,
si l'on voulait que le pays ne fût pas empoisonné... Pas de mari,
des coups de bâton, monsieur le curé, des coups de bâton!
Il se calma, il ajouta:
- Laissons chacun disposer de son bien comme il l'entend.
Et il parla de régler les heures du catéchisme. Mais l'abbé
Mouret répondait d'une façon distraite. Il regardait le village,
à ses pieds, sous le soleil couchant. Les paysans rentraient, des hommes
muets, marchant lentement, du pas des boeufs harassés qui regagnent l'écurie.
Devant les masures, les femmes debout jetaient un appel, causaient violemment
d'une porte à une autre, tandis que des bandes d'enfants emplissaient
la route du tapage de leurs gros souliers, se poussant, se roulant, se vautrant.
Une odeur humaine montait de ce tas de maisons branlantes. Et le prêtre
se croyait encore dans la basse-cour de Désirée, en face d'un
pullulement de bêtes sans cesse multipliées. Il trouvait là
la même chaleur de génération, les mêmes couches continues,
dont la sensation lui avait causé un malaise. Vivant depuis le matin
dans cette histoire de la grossesse de Rosalie, il finissait par penser à
cela, aux saletés de l'existence, aux poussées de la chair, à
la reproduction fatale de l'espèce semant les hommes comme des grains
de blé. Les Artaud étaient un troupeau parqué entre les
quatre collines de l'horizon, engendrant, s'étalant davantage sur le
sol, à chaque portée des femelles.
- Tenez, cria Frère Archangias, qui s'interrompit pour montrer une grande
fille se laissant embrasser par son amoureux, derrière un buisson, voilà
encore une gueuse, là-bas!
Il agita ses longs bras noirs, jusqu'à ce qu'il eût mis le couple
en fuite. Au loin, sur les terres rouges, sur les roches pelées, le soleil
se mourait, dans une dernière flambée d'incendie. Peu à
peu, la nuit tomba. L'odeur chaude des lavandes devint plus fraîche, apportée
par les souffles légers qui se levaient. Il y eut, par moments, un large
soupir, comme si cette terre terrible, toute brûlée de passions,
se fût enfin calmée, sous la pluie grise du crépuscule.
L'abbé Mouret, son chapeau à la main, heureux du froid, sentait
la paix de l'ombre redescendre en lui.
- Monsieur le curé! Frère Archangias! appela la Teuse. Vite!
la soupe est servie.
C'était une soupe aux choux, dont la vapeur forte emplissait la salle
à manger du presbytère. Le Frère s'assit, vidant lentement
l'énorme assiette que la Teuse venait de poser devant lui. Il mangeait
beaucoup, avec un gloussement du gosier qui laissait entendre la nourriture
tomber dans l'estomac. Les yeux sur la cuiller, il ne soufflait mot.
- Ma soupe n'est donc pas bonne, monsieur le curé? demanda la vieille
servante. Vous êtes là, à chipoter dans votre assiette.
- Je n'ai guère faim, ma bonne Teuse, répondit le prêtre
en souriant.
- Pardi! ce n'est pas étonnant, quand on fait les cent dix-neuf coups!...
Vous auriez faim, si vous n'aviez pas déjeuné à deux heures
passées.
Frère Archangias, après avoir versé dans sa cuiller les
quelques gouttes de bouillon restées au fond de son assiette, dit posément:
- Il faut être régulier dans ses repas, monsieur le curé.
Cependant Désirée, qui avait, elle aussi, mangé sa soupe,
sérieusement, sans ouvrir les lèvres, venait de se lever pour
suivre la Teuse à la cuisine. Le Frère, resté seul avec
l'abbé Mouret, se taillait de longues bouchées de pain, qu'il
avalait, tout en attendant le plat.
- Alors, vous avez fait une grande tournée? demanda-t-il.
Le prêtre n'eut pas le temps de répondre. Un bruit de pas, d'exclamations,
de rires sonores, s'éleva au bout du corridor, du côté de
la cour. Il y eut comme une courte dispute. Une voix de flûte qui troubla
l'abbé, se fâchait, parlant vite, se perdant au milieu d'une bouffée
de gaieté.
- Qu'est-ce donc? dit-il en quittant sa chaise.
Désirée rentra d'un bond. Elle cachait quelque chose sous sa
jupe retroussée. Elle répétait vivement:
- Est-elle drôle! Elle n'a pas voulu venir. Je la tenais par sa robe;
mais elle est joliment forte, elle m'a échappé.
- De qui parle-t-elle? interrogea la Teuse, qui accourait de la cuisine, apportant
un plat de pommes de terre, sur lequel s'allongeait un morceau de lard.
La jeune fille s'était assise. Avec des précautions infinies,
elle tira de dessous sa jupe un nid de merles, où dormaient trois petits.
Elle le posa sur son assiette. Dès que les petits aperçurent la
lumière, ils allongèrent des cous frêles, ouvrant leurs
becs saignants, demandant à manger. Désirée tapa les mains,
charmée, prise d'une émotion extraordinaire, en face de ces bêtes
qu'elle ne connaissait pas.
- C'est cette fille du Paradou! s'écria l'abbé, se souvenant
brusquement.
Le Teuse s'était approchée de la fenêtre.
- C'est vrai, dit-elle. J'aurais dû la reconnaître à sa
voix de cigale... Ah! la bohémienne! Tenez, elle est restée là-bas,
à nous espionner.
L'abbé Mouret s'avança. Il crut voir, en effet, derrière
un genévrier, la jupe orange d'Albine. Mais Frère Archangias se
haussa violemment derrière lui, allongeant le poing, branlant sa tête
rude, tonnant:
- Que le diable te prenne, fille de bandit! Je te traînerai par les cheveux
autour de l'église, si je t'attrape à venir ici tes maléfices!
Un éclat de rire, frais comme une haleine de la nuit, monta du sentier.
Puis, il y eut une course légère, un murmure de robe coulant sur
l'herbe, pareil à un frôlement de couleuvre. L'abbé Mouret,
debout devant la fenêtre, suivait au loin une tache blonde glissant entre
les bois de pins, ainsi qu'un reflet de lune. Les souffles qui lui arrivaient
de la campagne, avaient ce puissant parfum de verdure, cette odeur de fleurs
sauvages qu'Albine secouait de ses bras nus, de sa taille libre, de ses cheveux
dénoués.
- Une damnée, une fille de perdition! gronda sourdement Frère
Archangias, en se remettant à table.
Il mangea gloutonnement son lard, avalant des pommes de terre entières
en guise de pain. Jamais la Teuse ne put décider Désirée
à finir de dîner. La grande enfant restait en extase devant le
nid de merles, questionnant, demandant ce que ça mangeait, si ça
faisait des oeufs, à quoi on reconnaissait les coqs, chez ces bêtes-là.
Mais la vieille servante eut comme un soupçon. Elle se posa sur sa bonne
jambe, regardant le jeune curé dans les yeux.
- Vous connaissez donc les gens du Paradou? dit-elle.
Alors, simplement, il dit la vérité, il raconta la visite qu'il
avait faite au vieux Jeanbernat. La Teuse échangeait des regards scandalisés
avec Frère Archangias. Elle ne répondit d'abord rien. Elle tournait
autour de la table, boitant furieusement, donnant des coups de talon à
fendre le plancher.
- Vous auriez bien pu me parler de ces gens, depuis trois mois, finit par dire
le prêtre. J'aurais su au moins chez qui je me présentais.
La Teuse s'arrêta net, les jambes comme cassées.
- Ne mentez pas, monsieur le curé, bégaya-t-elle; ne mentez pas,
ça augmenterait encore votre péché... Comment osez-vous
dire que je ne vous ai pas parlé du Philosophe, de ce païen qui
est le scandale de toute la contrée! La vérité est que
vous ne m'écoutez jamais, quand je cause. Ça vous entre par une
oreille, ça sort par l'autre... Ah! si vous m'écoutiez, vous vous
éviteriez bien des regrets!
- Je vous ai dit aussi un mot de ces abominations, affirma le Frère.
L'abbé Mouret eut un léger haussement d'épaules.
- Enfin, je ne me suis plus souvenu, reprit-il. C'est au Paradou seulement
que j'ai cru me rappeler certaines histoires... D'ailleurs, je me serais rendu
quand même auprès de ce malheureux, que je croyais en danger de
mort.
Frère Archangias, la bouche pleine, donna un violent coup de couteau
sur la table, criant:
- Jeanbernat est un chien. Il doit crever comme un chien.
Puis, voyant le prêtre protester de la tête, lui coupant la parole:
- Non, non, il n'y a pas de Dieu pour lui, pas de pénitence, pas de
miséricorde... Il vaudrait mieux jeter l'hostie aux cochons que de la
porter à ce gredin.
Il reprit des pommes de terre, les coudes sur la table, le menton dans son
assiette, mâchant d'une façon furibonde. La Teuse, les lèvres
pincées, toute blanche de colère, se contenta de dire sèchement:
- Laissez, monsieur le curé n'en veut faire qu'à sa tête,
monsieur le curé a des secrets pour nous, maintenant.
Un gros silence régna. Pendant un instant, on n'entendit que le bruit
des mâchoires du Frère, accompagné de l'étrange ronflement
de son gosier. Désirée, entourant de ses bras nus le nid de merles
resté sur son assiette, la face penchée, souriant aux petits,
leur parlait longuement, tout bas, dans un gazouillis à elle, qu'ils
semblaient comprendre.
- On dit ce qu'on fait, quand on n'a rien à cacher! cria brusquement
la Teuse.
Et le silence recommença. Ce qui exaspérait la vieille servante,
c'était le mystère que le prêtre semblait lui avoir fait
de sa visite au Paradou. Elle se regardait comme une femme indignement trompée.
Sa curiosité saignait. Elle se promena autour de la table, ne regardant
pas l'abbé, ne s'adressant à personne, se soulageant toute seule.
- Pardi, voilà pourquoi on mange si tard!... On s'en va sans rien dire
courir la pretentaine, jusqu'à des deux heures de l'après-midi.
On entre dans des maisons si mal famées, qu'on n'ose pas même ensuite
raconter ce qu'on a fait. Alors, on ment, on trahit tout le monde...
- Mais, interrompit doucement l'abbé Mouret, qui s'efforçait
de manger, pour ne pas fâcher la Teuse davantage, personne ne m'a demandé
si j'étais allé au Paradou, je n'ai pas eu à mentir.
La Teuse continua, comme si elle n'avait pas entendu:
- On abîme sa soutane dans la poussière, on revient fait comme
un voleur. Et, si une bonne personne s'intéressant à vous, vous
questionne pour votre bien, on la bouscule, on la traite en femme de rien qui
n'a pas votre confiance. On se cache comme un sournois, on préférait
crever que de laisser échapper un mot, on n'a pas même l'attention
d'égayer son chez soi en disant ce qu'on a vu.
Elle se tourna vers le prêtre, le regarda en face.
- Oui, c'est pour vous, tout çà... Vous êtes un cachottier,
vous êtes un méchant homme!
Et elle se mit à pleurer. Il fallut que l'abbé la consolât.
- Monsieur Caffin me disait tout, cria-t-elle encore.
Mais elle se calmait. Frère Archangias achevait un gros morceau de fromage,
sans paraître le moins du monde dérangé par cette scène.
Selon lui, l'abbé Mouret avait besoin d'être mené droit;
la Teuse faisait bien de lui faire sentir la bride. Il vida un dernier verre
de piquette, se renversa sur sa chaise, digérant.
- Enfin, demanda la vieille servante, qu'est-ce que vous avez vu, au Paradou?
Racontez-nous, au moins.
L'abbé Mouret, souriant, dit en peu de mots la singulière façon
dont Jeanbernat l'avait reçu. La Teuse, qui l'accablait de questions,
poussait des exclamations indignées. Frère Archangias serra les
poings, les brandit en avant.
- Que le ciel l'écrase! dit-il; qu'il les brûle, lui et sa sorcière!
Alors, l'abbé, à son tour, tâcha d'avoir de nouveaux détails
sur les gens du Paradou. Il écoutait avec une attention profonde le Frère
qui racontait des faits monstrueux.
- Oui, cette diablesse est venue un matin s'asseoir à l'école.
Il y a longtemps, elle pouvait avoir dix ans. Moi, je la laissai faire; je pensai
que son oncle l'envoyait pour sa première communion. Pendant deux mois,
elle a révolutionné la classe.
Elle s'était fait adorer, la coquine! Elle savait des jeux, elle inventait
des falbalas avec des feuilles d'arbre et des bouts de chiffon. Et intelligente,
avec cela, comme toutes ces filles de l'enfer! Elle était la plus forte
sur le catéchisme... Voilà qu'un matin, le vieux tombe au beau
milieu des leçons. Il parlait de casser tout, il criait que les prêtres
lui avaient pris l'enfant. Le garde champêtre a dû venir pour le
flanquer à la porte. La petite s'était sauvée. Je la voyais,
par la fenêtre, dans un champ, en face, rire de la fureur de son oncle...
Elle venait d'elle-même à l'école, depuis deux mois, sans
qu'il s'en doutât. Histoire de faire battre les montagnes.
- Jamais elle n'a fait sa première communion, dit la Teuse, à
demi-voix, avec un léger frisson.
- Non, jamais, reprit Frère Archangias. Elle doit avoir seize ans. Elle
grandit comme une bête. Je l'ai vue courir à quatre pattes, dans
un fourré, du côté de la Palud.
- A quatre pattes, murmura la servante, qui se tourna vers la fenêtre,
prise d'inquiétude.
L'abbé Mouret voulut émettre un doute; mais le Frère s'emporta.
- Oui, à quatre pattes! Et elle sautait comme un chat sauvage, les jupes
troussées, montrant ses cuisses. J'aurais eu un fusil que j'aurais pu
l'abattre. On tue des bêtes qui sont plus agréables à Dieu...
Et, d'ailleurs, on sait bien qu'elle vient miauler toutes les nuits autour des
Artaud. Elle a des miaulements de gueuse en chaleur. Si jamais un homme lui
tombait dans les griffes, à celle-là, elle ne lui laisserait certainement
pas un morceau de peau sur les os.
Et toute sa haine de la femme parut. Il ébranla la table d'un coup de
poing, il cria ses injures accoutumées:
- Elles ont le diable dans le corps. Elles puent le diable; elles le puent
aux jambes, aux bras, au ventre, partout... C'est ce qui ensorcelle les imbéciles.
Le prêtre approuva de la tête. La violence de Frère Archangias,
la tyrannie bavarde de la Teuse, étaient comme des coups de lanières,
dont il goûtait souvent le cinglement sur ses épaules. Il avait
une joie pieuse à s'enfoncer dans la bassesse, entre ces mains pleines
de grossièretés populacières. La paix du ciel lui semblait
au bout de ce mépris du monde, de cet encanaillement de tout son être.
C'était une injure qu'il se réjouissait de faire à son
corps, un ruisseau dans lequel il se plaisait à traîner sa nature
tendre.
- Il n'y a qu'ordure, murmura-t-il, en pliant sa serviette.
La Teuse desservait la table. Elle voulut enlever l'assiette, où Désirée
avait posé le nid de merles.
- Vous n'allez pas coucher là, mademoiselle, dit-elle. Laissez donc
ces vilaines bêtes.
Mais Désirée défendit l'assiette. Elle couvrait le nid
de ses bras nus, ne riant plus, s'irritant d'être dérangée.
- J'espère qu'on ne va pas garder ces oiseaux, s'écria Frère
Archangias. Ça porterait malheur... Il faut leur tordre le cou.
Et il avançait déjà ses grosses mains. La jeune fille
se leva, recula, frémissante, serrant le nid contre sa poitrine. Elle
regardait le Frère fixement, les lèvres gonflées, d'un
air de louve prête à mordre.
- Ne touchez pas les petits, bégaya-t-elle. Vous êtes laid!
Elle accentua ce mot avec un si étrange mépris, que l'abbé
Mouret tressaillit, comme si la laideur du Frère l'eût frappé
pour la première fois. Celui-ci s'était contenté de grogner.
Il avait une haine sourde contre Désirée, dont la belle poussée
animale l'offensait.
Lorsqu'elle fut sortie, à reculons, sans le quitter des yeux, il haussa
les épaules, en mâchant entre les dents une obscénité
que personne n'entendit.
-Il vaut mieux qu'elle aille se coucher, dit la Teuse. Elle nous ennuierait,
tout à l'heure, à l'église.
- Est-ce qu'on est venu? demanda l'abbé Mouret.
- Il y a beau temps que les filles sont là dehors, avec des brassées
de feuillages... Je vais allumer les lampes. On pourra commencer quand vous
voudrez.
Quelques secondes après, on l'entendit jurer dans la sacristie, parce
que les allumettes étaient mouillées. Frère Archangias,
resté seul avec le prêtre, demanda d'une voix maussade:
- C'est pour le Mois de Marie?
- Oui, répondit l'abbé Mouret. Ces jours derniers, les filles
du pays, qui avaient de gros travaux, n'ont pu venir, selon l'usage, orner la
chapelle de la Vierge. La cérémonie a été remise
à ce soir.
- Un joli usage, marmotta le Frère. Quand je les vois déposer
chacune leurs rameaux, j'ai envie de les jeter par terre, pour qu'elles confessent
au moins leurs vilenies, avant de toucher à l'autel... C'est une honte
de souffrir que des femmes promènent leurs robes si près des saintes
reliques.
L'abbé s'excusa du geste. Il n'était aux Artaud que depuis peu,
il devait obéir aux coutumes.
- Quand vous voudrez, monsieur le curé? cria la Teuse.
Mais Frère Archangias le retint un instant encore.
- Je m'en vais, reprit-il. La religion n'est pas une fille, pour qu'on la mette
dans les fleurs et dans les dentelles.
Il marchait lentement vers la porte. Il s'arrêta de nouveau, levant un
de ses doigts velus, ajoutant:
- Méfiez-vous de votre dévotion à la Vierge.