Leatherhead est à environ douze milles de Maybury Hill. L’odeur des
foins emplissait l’air; au long des grasses prairies au delà de Pyrford
et de chaque côté, les haies étaient revêtues de la douceur et de la
gaîté de multitudes d’aubépines. La sourde canonnade qui avait éclaté
tandis que nous descendions la route de Maybury avait cessé aussi
brusquement qu’elle avait commencé, laissant le crépuscule paisible et
calme. Nous arrivâmes sans mésaventure à Leatherhead vers neuf heures,
et le cheval eut une heure de repos, tandis que je soupais avec mes
cousins et recommandais ma femme à leurs soins.
Pendant tout le voyage, ma femme était restée silencieuse et elle
semblait encore tourmentée de mauvais pressentiments. Je m’efforçai de
la rassurer, insistant sur ce fait que les Marsiens étaient retenus dans
leur trou par leur excessive pesanteur, qu’ils ne pourraient, à tout
prendre, que se glisser à quelques pas à l’entour de leur cylindre; mais
elle ne répondit que par monosyllabes. Si ce n’avait été de ma promesse
à l’hôtelier, elle m’aurait, je crois, supplié de demeurer à Leatherhead
cette nuit-là. Que ne l’ai-je donc fait! Son visage, je me souviens,
était affreusement pâle quand nous nous séparâmes.
Pour ma part, j’avais été, toute la journée, fébrilement surexcité.
Quelque chose d’assez semblable à la fièvre guerrière, qui, à
l’occasion, s’empare de toute une communauté civilisée, me courait dans
le sang et au fond je n’étais pas autrement fâché d’avoir à retourner à
Maybury ce soir-là. Je craignais même que cette fusillade que j’avais
entendue n’ait été le dernier signe de l’extermination des Marsiens. Je
ne peux mieux exprimer mon état d’esprit qu’en disant que j’éprouvais
l’irrésistible envie d’assister à la curée.
Il était presque onze heures quand je me mis en route. La nuit était
exceptionnellement obscure; sortant de l’antichambre éclairée, elle me
parut même absolument noire et il faisait aussi chaud et aussi lourd que
dans la journée. Au-dessus de ma tête, les nuages passaient rapides,
encore qu’aucune brise n’agitât les arbustes d’alentour. Le domestique
alluma les deux lanternes. Heureusement la route m’était très familière.
Ma femme resta debout dans la clarté du seuil et me suivit du regard
jusqu’à ce que je fusse installé dans le dogcart. Tout à coup elle
rentra, laissant là mes cousins qui me souhaitaient bon retour.
Je me sentis d’abord quelque peu déprimé à la contagion des craintes de
ma femme, mais très vite mes pensées revinrent aux Marsiens. A ce
moment, j’étais absolument ignorant du résultat de la lutte de la
soirée. Je ne savais même rien des circonstances qui avaient précipité
le conflit. Comme je traversais Ockham—car au lieu de revenir par Send
et Old Woking, j’avais pris cette autre route—je vis au bord de
l’horizon, à l’ouest, des reflets d’un rouge-sang, qui, à mesure que
j’approchais, montèrent lentement dans le ciel. Les nuages d’un orage
menaçant s’amoncelaient et se mêlaient aux masses de fumée noire et
rougeâtre.
La grand’rue de Ripley était déserte et à part une ou deux fenêtres
éclairées, le village n’indiquait aucun autre signe de vie; mais je
faillis causer un accident au coin de la route de Pyrford où un groupe
de gens se trouvait, me tournant le dos. Ils ne m’adressèrent pas la
parole quand je passai et je ne pus par conséquent savoir s’ils
connaissaient les événements qui se produisaient au delà de la colline,
si les maisons devant lesquelles je passais étaient désertées et vides,
si des gens y dormaient tranquillement ou si, harassés, ils épiaient les
terreurs de la nuit.
De Ripley jusqu’à Pyrford, il me fallait traverser un vallon du fond
duquel je ne pouvais apercevoir les reflets de l’incendie. Comme
j’arrivais au haut de la côte, après l’église de Pyrford, les lueurs
reparurent et les arbres furent agités des premiers frémissements de
l’orage. J’entendis alors minuit sonner derrière moi au clocher de
Pyrford; puis la silhouette des coteaux de Maybury, avec leurs cimes de
toits et d’arbres, se détacha noire et nette contre le ciel rouge.
Au même moment, une sinistre lueur verdâtre éclaira la route devant moi,
laissant voir dans la distance les bois d’Addlestone. Le cheval donna
une secousse aux rênes. Je vis les nuages rapides percés, pour ainsi
dire, par un ruban de flamme verte qui illumina soudain leur confusion
et vint tomber au milieu des champs, à ma gauche. C’était le troisième
projectile.
Immédiatement après sa chute et d’un violet aveuglant, par contraste, le
premier éclair de l’orage menaçant dansa dans le ciel et le tonnerre
retentit longuement au-dessus de ma tête. Le cheval prit le mors aux
dents et s’emballa.
Une pente modérée descend jusqu’au pied de la colline de Maybury et nous
la descendîmes à une vitesse vertigineuse. Une fois que les éclairs
eurent commencé, ils se succédèrent avec une rapidité inimaginable; les
coups de tonnerre, se suivant sans interruption avec d’effrayants
craquements, semblaient bien plutôt produits par une gigantesque machine
électrique que par un orage ordinaire. Les rapides scintillements
étaient aveuglants et des rafales de fine grêle me fouettaient le
visage.
D’abord, je ne regardai guère que la route devant moi; puis, tout à
coup, mon attention fut arrêtée par quelque chose qui descendait
impétueusement à ma rencontre la pente de Maybury Hill; je crus voir le
toit humide d’une maison, mais un éclair me permit de constater que la
chose était douée d’un vif mouvement de rotation. Ce devait être une
illusion d’optique—tour à tour d’effarantes ténèbres et d’éblouissantes
clartés troublaient la vue. Puis la masse rougeâtre de l’Orphelinat,
presque au sommet de la colline, les cimes vertes des pins et ce
problématique objet apparurent clairs, nets et brillants.
Quel spectacle! Comment le décrire? Un monstrueux tripode, plus haut que
plusieurs maisons, enjambait les jeunes sapins et les écrasait dans sa
course; un engin mobile, de métal étincelant, s’avançait à travers les
bruyères; des câbles d’acier, articulés, pendaient aux côtés et
l’assourdissant tumulte de sa marche se mêlait au vacarme du tonnerre.
Un éclair le dessina vivement, en équilibre sur un de ses appendices,
les deux autres en l’air, disparaissant et réapparaissant presque
instantanément, semblait-il, avec l’éclair suivant, cent mètres plus
près. Figurez-vous un tabouret à trois pieds tournant sur lui-même et
d’un pied sur l’autre pour avancer par bonds violents! Ce fut
l’impression que j’en eus à la lueur des éclairs incessants. Mais au
lieu d’un simple tabouret, imaginez un grand corps mécanique supporté
par trois pieds.
Soudain, les sapins du petit bois qui se trouvait juste devant moi
s’écartèrent, comme de fragiles roseaux sont séparés par un homme se
frayant un chemin. Ils furent arrachés net et jetés à terre et un
deuxième tripode immense parut, se précipitant, semblait-il, à toute
vitesse vers moi—et le cheval galopait droit à sa rencontre. A la vue
de ce second monstre, je perdis complètement la tête. Sans prendre le
temps de mieux regarder, je tirai violemment sur la bouche du cheval
pour le faire tourner à droite et au même instant le dogcart versa
par-dessus la bête, les brancards se brisèrent avec fracas, je fus lancé
de côté et tombai lourdement dans un large fossé plein d’eau.
Je m’en tirai bien vite et me blottis, les pieds trempant encore dans
l’eau, sous un bouquet d’ajoncs. Le cheval était immobile—le cou rompu,
la pauvre bête,—et à chaque nouvel éclair je voyais la masse noire du
dogcart renversé et la silhouette des roues tournant encore lentement.
Presque aussitôt, le colossal mécanisme passa à grandes enjambées près
de moi, montant la colline vers Pyrford.
Vue de près, la chose était incomparablement étrange, car ce n’était pas
simplement une machine insensée passant droit son chemin. C’était une
machine cependant, avec une allure mécanique et un fracas métallique,
avec de longs tentacules flexibles et luisants—l’un d’entre eux tenait
un jeune sapin—se balançant bruyamment autour de ce corps étrange. Elle
choisissait ses pas en avançant et l’espèce de chapeau d’airain qui la
surmontait se mouvait en tous sens avec l’inévitable suggestion d’une
tête regardant tout autour d’elle. Derrière la masse principale se
trouvait une énorme chose de métal blanchâtre, semblable à un
gigantesque panier de pêcheur, et je vis des bouffées de fumée
s’échapper des interstices de ses membres quand le monstre passa près de
moi. En quelques pas, il était déjà loin.
C’est tout ce que j’en vis alors, très vaguement, dans l’éblouissement
des éclairs, pendant les intervalles consécutifs de lumière intense et
d’épaisses ténèbres.
Quand il passa près de moi, le monstre poussa une sorte de hurlement
violent et assourdissant qui s’entendit par-dessus le tonnerre: Alouh!
Alouh!—au même instant, il rejoignait déjà son compagnon, à un
demi-mille de là, et ils se penchaient maintenant au-dessus de quelque
chose dans un champ. Je ne doute pas que l’objet de leur attention n’ait
été le troisième des dix cylindres qu’ils nous avaient envoyés de leur
planète.
Pendant quelques minutes, je restai là dans les ténèbres et sous la
pluie, épiant, aux lueurs intermittentes des éclairs, ces monstrueux
êtres de métal, se mouvant dans la distance, par-dessus les haies. Une
fine grêle commença de tomber, et, suivant qu’elle était plus ou moins
épaisse, leurs formes s’embrumaient ou redevenaient claires. De temps en
temps les éclairs cessaient et l’obscurité les engloutissait.
Je fus bientôt trempé par la grêle qui fondait et par l’eau bourbeuse.
Il se passa quelque temps avant que ma stupéfaction me permît de me
relever contre le talus dans une position plus sèche et de songer au
péril imminent.
Non loin de moi, dans un petit champ de pommes de terre, se trouvait une
cabane en bois; je parvins à me relever, puis, courbé et profitant du
moindre abri, je l’atteignis en hâte. Je frappai à la porte mais
personne—s’il était quelqu’un à l’intérieur—ne m’entendit et au bout
d’un instant j’y renonçai; en suivant un fossé je parvins, à demi
rampant et sans être aperçu des monstrueuses machines, jusqu’au bois de
sapins.
A l’abri, maintenant, je continuai ma route, trempé et grelottant,
jusqu’à ma maison. J’avançais entre les troncs, tâchant de retrouver le
sentier. Il faisait très sombre dans le bois, car les éclairs devenaient
de moins en moins fréquents et la grêle, par rafales, tombait en
colonnes épaisses à travers les interstices des branchages.
Si je m’étais pleinement rendu compte de la signification de toutes les
choses que j’avais vues, j’aurais dû immédiatement essayer de retrouver
mon chemin par Byfleet vers Street Cobham et aller par ce détour
rejoindre ma femme à Leatherhead. Mais, cette nuit-là, l’étrangeté des
choses qui survenaient et mon misérable état physique m’ahurissaient,
car j’étais meurtri, accablé, trempé jusqu’aux os, assourdi et aveuglé
par l’orage.
J’avais la vague idée de rentrer chez moi et ce fut un mobile suffisant
pour me déterminer. Je trébuchai au milieu des arbres, tombai dans un
fossé, me cognai le genou contre un pieu et finalement barbotai dans le
chemin qui descend de Collège Arms. Je dis: barbotai, car des flots
d’eau coulaient, entraînant le sable en un torrent boueux. Là, dans les
ténèbres, un homme vint se heurter contre moi et m’envoya chanceler en
arrière.
Il poussa un cri de terreur, fit un bond de côté, et prit sa course à
toutes jambes avant que j’eusse pu me reconnaître et lui adresser la
parole. Si grande était la violence de l’orage à cet endroit que j’avais
une peine infinie à remonter la colline. Je m’abritai enfin contre la
palissade à gauche et, m’y cramponnant, je pus avancer plus rapidement.
Vers le haut, je trébuchai sur quelque chose de mou et à la lueur d’un
éclair j’aperçus à mes pieds un tas de gros drap noir et une paire de
bottes. Avant que j’eusse pu distinguer plus clairement dans quelle
position l’homme se trouvait, l’obscurité était revenue. Je demeurai
immobile, attendant le prochain éclair. Quand il vint, je vis que
c’était un homme assez corpulent, simplement mais proprement mis. La
tête était ramenée sous le corps et il gisait là, tout contre la
palissade, comme s’il avait été violemment projeté contre elle.
Surmontant la répugnance naturelle à quelqu’un qui jamais auparavant
n’avait touché un cadavre, je me penchai et le tournai afin d’écouter si
son cœur battait. Il était bien mort. Apparemment, les vertèbres du cou
étaient rompues. Un troisième éclair survint et je pus distinguer ses
traits. Je sursautai. C’était l’hôtelier du Chien-Tigré auquel j’avais
enlevé son moyen de fuir.
Je l’enjambai doucement et continuai mon chemin. Je pris par le poste de
police et College Arms, pour gagner ma maison. Rien ne brûlait au flanc
de la colline, quoiqu’il montât encore de la lande, avec des reflets
rouges, de tumultueuses volutes de fumée, incessamment rabattues par la
grêle abondante.
Aussi loin que la lueur des éclairs me permettait de voir, les maisons
autour de moi étaient intactes. Près de College Arms, quelque chose de
noir s’entassait au milieu du chemin.
Au bas de la route, vers le pont de Maybury, il y avait des voix et des
bruits de pas, mais je n’eus pas le courage d’appeler ni d’aller les
rejoindre. J’entrai avec mon passe-partout, fermai la porte à double
tour et au verrou derrière moi, chancelai au pied de l’escalier et
m’assis sur les marches. Mon imagination était hantée par ces monstres
de métal à l’allure si terriblement rapide et par le souvenir du cadavre
écrasé contre la palissade.
—Je me blottis au pied de l’escalier, le dos contre le mur et
frissonnant violemment.
Mon imagination était hantée par ces
monstres de métal à l’allure si terriblement
rapide et par le souvenir du cadavre écrasé
contre la palissade.
(CHAPITRE X)
Leatherhead est à environ douze milles de Maybury Hill. L’odeur des
foins emplissait l’air; au long des grasses prairies au delà de Pyrford
et de chaque côté, les haies étaient revêtues de la douceur et de la
gaîté de multitudes d’aubépines. La sourde canonnade qui avait éclaté
tandis que nous descendions la route de Maybury avait cessé aussi
brusquement qu’elle avait commencé, laissant le crépuscule paisible et
calme. Nous arrivâmes sans mésaventure à Leatherhead vers neuf heures,
et le cheval eut une heure de repos, tandis que je soupais avec mes
cousins et recommandais ma femme à leurs soins.
Pendant tout le voyage, ma femme était restée silencieuse et elle
semblait encore tourmentée de mauvais pressentiments. Je m’efforçai de
la rassurer, insistant sur ce fait que les Marsiens étaient retenus dans
leur trou par leur excessive pesanteur, qu’ils ne pourraient, à tout
prendre, que se glisser à quelques pas à l’entour de leur cylindre; mais
elle ne répondit que par monosyllabes. Si ce n’avait été de ma promesse
à l’hôtelier, elle m’aurait, je crois, supplié de demeurer à Leatherhead
cette nuit-là. Que ne l’ai-je donc fait! Son visage, je me souviens,
était affreusement pâle quand nous nous séparâmes.
Pour ma part, j’avais été, toute la journée, fébrilement surexcité.
Quelque chose d’assez semblable à la fièvre guerrière, qui, à
l’occasion, s’empare de toute une communauté civilisée, me courait dans
le sang et au fond je n’étais pas autrement fâché d’avoir à retourner à
Maybury ce soir-là. Je craignais même que cette fusillade que j’avais
entendue n’ait été le dernier signe de l’extermination des Marsiens. Je
ne peux mieux exprimer mon état d’esprit qu’en disant que j’éprouvais
l’irrésistible envie d’assister à la curée.
Il était presque onze heures quand je me mis en route. La nuit était
exceptionnellement obscure; sortant de l’antichambre éclairée, elle me
parut même absolument noire et il faisait aussi chaud et aussi lourd que
dans la journée. Au-dessus de ma tête, les nuages passaient rapides,
encore qu’aucune brise n’agitât les arbustes d’alentour. Le domestique
alluma les deux lanternes. Heureusement la route m’était très familière.
Ma femme resta debout dans la clarté du seuil et me suivit du regard
jusqu’à ce que je fusse installé dans le dogcart. Tout à coup elle
rentra, laissant là mes cousins qui me souhaitaient bon retour.
Je me sentis d’abord quelque peu déprimé à la contagion des craintes de
ma femme, mais très vite mes pensées revinrent aux Marsiens. A ce
moment, j’étais absolument ignorant du résultat de la lutte de la
soirée. Je ne savais même rien des circonstances qui avaient précipité
le conflit. Comme je traversais Ockham—car au lieu de revenir par Send
et Old Woking, j’avais pris cette autre route—je vis au bord de
l’horizon, à l’ouest, des reflets d’un rouge-sang, qui, à mesure que
j’approchais, montèrent lentement dans le ciel. Les nuages d’un orage
menaçant s’amoncelaient et se mêlaient aux masses de fumée noire et
rougeâtre.
La grand’rue de Ripley était déserte et à part une ou deux fenêtres
éclairées, le village n’indiquait aucun autre signe de vie; mais je
faillis causer un accident au coin de la route de Pyrford où un groupe
de gens se trouvait, me tournant le dos. Ils ne m’adressèrent pas la
parole quand je passai et je ne pus par conséquent savoir s’ils
connaissaient les événements qui se produisaient au delà de la colline,
si les maisons devant lesquelles je passais étaient désertées et vides,
si des gens y dormaient tranquillement ou si, harassés, ils épiaient les
terreurs de la nuit.
De Ripley jusqu’à Pyrford, il me fallait traverser un vallon du fond
duquel je ne pouvais apercevoir les reflets de l’incendie. Comme
j’arrivais au haut de la côte, après l’église de Pyrford, les lueurs
reparurent et les arbres furent agités des premiers frémissements de
l’orage. J’entendis alors minuit sonner derrière moi au clocher de
Pyrford; puis la silhouette des coteaux de Maybury, avec leurs cimes de
toits et d’arbres, se détacha noire et nette contre le ciel rouge.
Au même moment, une sinistre lueur verdâtre éclaira la route devant moi,
laissant voir dans la distance les bois d’Addlestone. Le cheval donna
une secousse aux rênes. Je vis les nuages rapides percés, pour ainsi
dire, par un ruban de flamme verte qui illumina soudain leur confusion
et vint tomber au milieu des champs, à ma gauche. C’était le troisième
projectile.
Immédiatement après sa chute et d’un violet aveuglant, par contraste, le
premier éclair de l’orage menaçant dansa dans le ciel et le tonnerre
retentit longuement au-dessus de ma tête. Le cheval prit le mors aux
dents et s’emballa.
Une pente modérée descend jusqu’au pied de la colline de Maybury et nous
la descendîmes à une vitesse vertigineuse. Une fois que les éclairs
eurent commencé, ils se succédèrent avec une rapidité inimaginable; les
coups de tonnerre, se suivant sans interruption avec d’effrayants
craquements, semblaient bien plutôt produits par une gigantesque machine
électrique que par un orage ordinaire. Les rapides scintillements
étaient aveuglants et des rafales de fine grêle me fouettaient le
visage.
D’abord, je ne regardai guère que la route devant moi; puis, tout à
coup, mon attention fut arrêtée par quelque chose qui descendait
impétueusement à ma rencontre la pente de Maybury Hill; je crus voir le
toit humide d’une maison, mais un éclair me permit de constater que la
chose était douée d’un vif mouvement de rotation. Ce devait être une
illusion d’optique—tour à tour d’effarantes ténèbres et d’éblouissantes
clartés troublaient la vue. Puis la masse rougeâtre de l’Orphelinat,
presque au sommet de la colline, les cimes vertes des pins et ce
problématique objet apparurent clairs, nets et brillants.
Quel spectacle! Comment le décrire? Un monstrueux tripode, plus haut que
plusieurs maisons, enjambait les jeunes sapins et les écrasait dans sa
course; un engin mobile, de métal étincelant, s’avançait à travers les
bruyères; des câbles d’acier, articulés, pendaient aux côtés et
l’assourdissant tumulte de sa marche se mêlait au vacarme du tonnerre.
Un éclair le dessina vivement, en équilibre sur un de ses appendices,
les deux autres en l’air, disparaissant et réapparaissant presque
instantanément, semblait-il, avec l’éclair suivant, cent mètres plus
près. Figurez-vous un tabouret à trois pieds tournant sur lui-même et
d’un pied sur l’autre pour avancer par bonds violents! Ce fut
l’impression que j’en eus à la lueur des éclairs incessants. Mais au
lieu d’un simple tabouret, imaginez un grand corps mécanique supporté
par trois pieds.
Soudain, les sapins du petit bois qui se trouvait juste devant moi
s’écartèrent, comme de fragiles roseaux sont séparés par un homme se
frayant un chemin. Ils furent arrachés net et jetés à terre et un
deuxième tripode immense parut, se précipitant, semblait-il, à toute
vitesse vers moi—et le cheval galopait droit à sa rencontre. A la vue
de ce second monstre, je perdis complètement la tête. Sans prendre le
temps de mieux regarder, je tirai violemment sur la bouche du cheval
pour le faire tourner à droite et au même instant le dogcart versa
par-dessus la bête, les brancards se brisèrent avec fracas, je fus lancé
de côté et tombai lourdement dans un large fossé plein d’eau.
Je m’en tirai bien vite et me blottis, les pieds trempant encore dans
l’eau, sous un bouquet d’ajoncs. Le cheval était immobile—le cou rompu,
la pauvre bête,—et à chaque nouvel éclair je voyais la masse noire du
dogcart renversé et la silhouette des roues tournant encore lentement.
Presque aussitôt, le colossal mécanisme passa à grandes enjambées près
de moi, montant la colline vers Pyrford.
Vue de près, la chose était incomparablement étrange, car ce n’était pas
simplement une machine insensée passant droit son chemin. C’était une
machine cependant, avec une allure mécanique et un fracas métallique,
avec de longs tentacules flexibles et luisants—l’un d’entre eux tenait
un jeune sapin—se balançant bruyamment autour de ce corps étrange. Elle
choisissait ses pas en avançant et l’espèce de chapeau d’airain qui la
surmontait se mouvait en tous sens avec l’inévitable suggestion d’une
tête regardant tout autour d’elle. Derrière la masse principale se
trouvait une énorme chose de métal blanchâtre, semblable à un
gigantesque panier de pêcheur, et je vis des bouffées de fumée
s’échapper des interstices de ses membres quand le monstre passa près de
moi. En quelques pas, il était déjà loin.
C’est tout ce que j’en vis alors, très vaguement, dans l’éblouissement
des éclairs, pendant les intervalles consécutifs de lumière intense et
d’épaisses ténèbres.
Quand il passa près de moi, le monstre poussa une sorte de hurlement
violent et assourdissant qui s’entendit par-dessus le tonnerre: Alouh!
Alouh!—au même instant, il rejoignait déjà son compagnon, à un
demi-mille de là, et ils se penchaient maintenant au-dessus de quelque
chose dans un champ. Je ne doute pas que l’objet de leur attention n’ait
été le troisième des dix cylindres qu’ils nous avaient envoyés de leur
planète.
Pendant quelques minutes, je restai là dans les ténèbres et sous la
pluie, épiant, aux lueurs intermittentes des éclairs, ces monstrueux
êtres de métal, se mouvant dans la distance, par-dessus les haies. Une
fine grêle commença de tomber, et, suivant qu’elle était plus ou moins
épaisse, leurs formes s’embrumaient ou redevenaient claires. De temps en
temps les éclairs cessaient et l’obscurité les engloutissait.
Je fus bientôt trempé par la grêle qui fondait et par l’eau bourbeuse.
Il se passa quelque temps avant que ma stupéfaction me permît de me
relever contre le talus dans une position plus sèche et de songer au
péril imminent.
Non loin de moi, dans un petit champ de pommes de terre, se trouvait une
cabane en bois; je parvins à me relever, puis, courbé et profitant du
moindre abri, je l’atteignis en hâte. Je frappai à la porte mais
personne—s’il était quelqu’un à l’intérieur—ne m’entendit et au bout
d’un instant j’y renonçai; en suivant un fossé je parvins, à demi
rampant et sans être aperçu des monstrueuses machines, jusqu’au bois de
sapins.
A l’abri, maintenant, je continuai ma route, trempé et grelottant,
jusqu’à ma maison. J’avançais entre les troncs, tâchant de retrouver le
sentier. Il faisait très sombre dans le bois, car les éclairs devenaient
de moins en moins fréquents et la grêle, par rafales, tombait en
colonnes épaisses à travers les interstices des branchages.
Si je m’étais pleinement rendu compte de la signification de toutes les
choses que j’avais vues, j’aurais dû immédiatement essayer de retrouver
mon chemin par Byfleet vers Street Cobham et aller par ce détour
rejoindre ma femme à Leatherhead. Mais, cette nuit-là, l’étrangeté des
choses qui survenaient et mon misérable état physique m’ahurissaient,
car j’étais meurtri, accablé, trempé jusqu’aux os, assourdi et aveuglé
par l’orage.
J’avais la vague idée de rentrer chez moi et ce fut un mobile suffisant
pour me déterminer. Je trébuchai au milieu des arbres, tombai dans un
fossé, me cognai le genou contre un pieu et finalement barbotai dans le
chemin qui descend de Collège Arms. Je dis: barbotai, car des flots
d’eau coulaient, entraînant le sable en un torrent boueux. Là, dans les
ténèbres, un homme vint se heurter contre moi et m’envoya chanceler en
arrière.
Il poussa un cri de terreur, fit un bond de côté, et prit sa course à
toutes jambes avant que j’eusse pu me reconnaître et lui adresser la
parole. Si grande était la violence de l’orage à cet endroit que j’avais
une peine infinie à remonter la colline. Je m’abritai enfin contre la
palissade à gauche et, m’y cramponnant, je pus avancer plus rapidement.
Vers le haut, je trébuchai sur quelque chose de mou et à la lueur d’un
éclair j’aperçus à mes pieds un tas de gros drap noir et une paire de
bottes. Avant que j’eusse pu distinguer plus clairement dans quelle
position l’homme se trouvait, l’obscurité était revenue. Je demeurai
immobile, attendant le prochain éclair. Quand il vint, je vis que
c’était un homme assez corpulent, simplement mais proprement mis. La
tête était ramenée sous le corps et il gisait là, tout contre la
palissade, comme s’il avait été violemment projeté contre elle.
Surmontant la répugnance naturelle à quelqu’un qui jamais auparavant
n’avait touché un cadavre, je me penchai et le tournai afin d’écouter si
son cœur battait. Il était bien mort. Apparemment, les vertèbres du cou
étaient rompues. Un troisième éclair survint et je pus distinguer ses
traits. Je sursautai. C’était l’hôtelier du Chien-Tigré auquel j’avais
enlevé son moyen de fuir.
Je l’enjambai doucement et continuai mon chemin. Je pris par le poste de
police et College Arms, pour gagner ma maison. Rien ne brûlait au flanc
de la colline, quoiqu’il montât encore de la lande, avec des reflets
rouges, de tumultueuses volutes de fumée, incessamment rabattues par la
grêle abondante.
Aussi loin que la lueur des éclairs me permettait de voir, les maisons
autour de moi étaient intactes. Près de College Arms, quelque chose de
noir s’entassait au milieu du chemin.
Au bas de la route, vers le pont de Maybury, il y avait des voix et des
bruits de pas, mais je n’eus pas le courage d’appeler ni d’aller les
rejoindre. J’entrai avec mon passe-partout, fermai la porte à double
tour et au verrou derrière moi, chancelai au pied de l’escalier et
m’assis sur les marches. Mon imagination était hantée par ces monstres
de métal à l’allure si terriblement rapide et par le souvenir du cadavre
écrasé contre la palissade.
—Je me blottis au pied de l’escalier, le dos contre le mur et
frissonnant violemment.
Mon imagination était hantée par ces
monstres de métal à l’allure si terriblement
rapide et par le souvenir du cadavre écrasé
contre la palissade.
(CHAPITRE X)