Quand l’aube fut trop claire, nous nous retirâmes de la fenêtre d’où
nous avions observé les Marsiens, et nous descendîmes doucement au
rez-de-chaussée.
L’artilleur convint avec moi que la maison n’était pas un endroit où
demeurer. Il se proposait, dit-il, de se mettre en route vers Londres et
de rejoindre sa batterie. Mon plan était de retourner sans délai à
Leatherhead, et la puissance des Marsiens m’avait si grandement
impressionné que j’étais décidé à emmener ma femme à Newhaven et de là
j’espérais quitter immédiatement le pays avec elle. Car je me rendais
déjà clairement compte que les environs de Londres allaient être
inévitablement le théâtre d’une lutte désastreuse, avant que de
pareilles créatures pussent être détruites.
Entre nous et Leatherhead, cependant, il y avait le troisième cylindre
avec ses gardiens gigantesques. Si j’avais été seul, je crois que
j’aurais tenté la chance de passer quand même. Mais l’artilleur m’en
dissuada.
—Quand on a une femme supportable, il n’y a pas de raison pour la
rendre veuve, dit-il.
Enfin je consentis à aller avec lui, en nous abritant dans les bois, et
de remonter vers le nord jusqu’à Street Cobham avant de nous séparer. De
là, je devais faire un grand détour par Epsom pour rejoindre
Leatherhead.
Je me serais mis en route sur-le-champ, mais mon compagnon avait plus
d’expérience. Il me fit chercher dans toute la maison pour trouver un
flacon qu’il emplit de whisky et nous garnîmes toutes nos poches de
paquets de biscuits et de tranches de viande. Ensuite, nous nous
glissâmes hors de la maison et courûmes de toutes nos forces jusqu’au
bas du chemin raboteux par où j’étais venu la nuit précédente. Les
maisons paraissaient désertes. En route, nous rencontrâmes un groupe de
trois cadavres carbonisés, tombés ensemble quand le Rayon Ardent les
atteignit; ici et là, des objets que les gens avaient laissé tomber—une
pendule, une pantoufle, une cuiller d’argent et de pauvres choses
précieuses de ce genre. Au coin de la rue, qui monte vers la poste, une
petite voiture non attelée, chargée de malles et de meubles, était
renversée sur ses roues brisées. Une cassette, dont on avait fait sauter
le couvercle, avait été jetée sous les débris.
A part la loge de l’orphelinat qui brûlait encore, aucune des maisons
n’avait souffert beaucoup de ce côté-ci. Le Rayon Ardent n’avait fait
que raser les cheminées en passant. Cependant, hormis nous deux, il ne
semblait pas y avoir une seule personne vivante dans Maybury. Les
habitants s’étaient enfuis en grande partie, par la route d’Old Woking,
je suppose,—la même route que j’avais suivie pour aller à
Leatherhead—ou bien ils s’étaient cachés.
Nous descendîmes le chemin, passant de nouveau près du cadavre de
l’homme en noir, trempé par la grêle de la nuit précédente, et nous
entrâmes dans les bois, au pied de la colline. Nous arrivâmes ainsi
jusqu’au chemin de fer sans rencontrer âme qui vive. De l’autre côté de
la ligne, les bois n’étaient plus que des débris consumés et noircis.
Pour la plupart, les arbres étaient tombés, mais un certain nombre
étaient encore debout, troncs gris et désolés, avec un feuillage roussi
au lieu de leur verdure de la veille.
Du côté que nous suivions, le feu n’avait rien fait de plus qu’écorcher
les arbres les plus proches, sans réussir à prendre de pires
proportions. A un endroit, les bûcherons avaient laissé leur travail
interrompu. Des arbres, abattus et fraîchement émondés, étaient entassés
dans une clairière, avec, auprès d’une scie à vapeur, des tas de sciure.
Tout près de là était une hutte de terre et de branchages, désertée. Il
n’y avait, à cette heure, le moindre souffle de vent et toutes choses
étaient étrangement tranquilles. Même les oiseaux se taisaient et dans
notre marche précipitée, l’artilleur et moi parlions à voix basse en
jetant de temps en temps un regard furtif par-dessus notre épaule. Une
fois ou deux nous nous arrêtâmes pour écouter.
Au bout d’un certain temps, nous eûmes rejoint la route; à ce moment
nous entendîmes un bruit de sabots de chevaux et nous aperçûmes, à
travers les troncs d’arbres, trois cavaliers avançant lentement vers
Woking. Nous les hélâmes et ils firent halte, tandis que nous accourions
en toute hâte vers eux. C’était un lieutenant et deux cavaliers du 8ᵉ
hussards, avec un instrument semblable à un théodolite, que l’artilleur
me dit être un héliographe.
—Vous êtes les premiers que j’ai rencontrés ce matin venant de cette
direction, me dit le lieutenant. Que se prépare-t-il par là?
Sa voix et son regard disaient toute son inquiétude. Les hommes,
derrière
Un peu plus tard, ce bouclier se dressa sur
trois pieds et devint la première des machines
que j’avais vues.
(CHAPITRE XI)
lui, nous dévisageaient curieusement. L’artilleur sauta du talus sur la
route, rectifia la position et salua.
—Ma pièce a été détruite hier soir, mon lieutenant. Je me suis caché.
Je tâche maintenant de rejoindre ma batterie. Vous apercevrez les
Marsiens, je pense, à un demi-mille d’ici en suivant cette route.
—Comment diable sont-ils? demanda le lieutenant.
—Des géants en armure, mon lieutenant. Trente mètres de haut, trois
jambes et un corps comme de l’aluminium, avec une grosse tête effrayante
dans une espèce de capuchon.
—Allons donc! dit le lieutenant, quelles sottises!
—Vous verrez vous-même, mon lieutenant. Ils portent une sorte de boîte
qui envoie du feu et qui vous tue d’un seul coup.
—Que voulez-vous dire?... Un canon?
—Non, mon lieutenant—et l’artilleur entama une copieuse description du
Rayon Ardent. Au milieu de son récit, le lieutenant l’interrompit et se
tourna vers moi. J’étais resté sur le talus qui bordait la route.
—Vous avez vu cela? demanda le lieutenant.
—C’est parfaitement exact, répondis-je.
—C’est bien, fit le lieutenant. Mon devoir est d’aller m’en assurer.
Écoutez, dit-il à l’artilleur, nous sommes détachés ici pour avertir les
gens de quitter leurs maisons. Vous ferez bien d’aller raconter la chose
vous-même au général de brigade et lui dire tout ce que vous savez. Il
est à Weybridge. Vous savez le chemin?
—Je le connais, répondis-je.
Et il tourna son cheval du côté d’où nous venions.
—Vous dites à un demi-mille? demanda-t-il.
—Au plus, répondis-je, et j’indiquai les cimes des arbres vers le sud.
Il me remercia et se mit en route. Nous ne le revîmes plus.
Plus loin, un groupe de trois femmes et de deux enfants étaient en train
de déménager une maison de laboureur. Ils surchargeaient une charrette à
bras de ballots malpropres et d’un mobilier misérable. Ils étaient bien
trop affairés pour nous adresser la parole, et nous passâmes.
Près de la gare de Byfleet, en sortant du bois, nous trouvâmes la
contrée calme et paisible sous le soleil matinal. Nous étions bien au
delà de la portée du Rayon Ardent et, n’eût été le silence désert de
quelques-unes des maisons, le mouvement et l’agitation de départs
précipités dans d’autres, la troupe de soldats campée sur le pont du
chemin de fer et regardant au long de la ligne vers Woking, ce dimanche
eût semblé pareil à tous les autres dimanches.
Plusieurs chariots et voitures de fermes s’avançaient, avec d’incessants
craquements, sur la route d’Addlestone et tout à coup par la barrière
d’un champ, nous aperçûmes, au milieu d’une prairie plate, six canons
énormes, strictement disposés à intervalles égaux et pointés sur Woking.
Les caissons étaient à la distance réglementaire et les canonniers à
leur poste auprès des pièces. On eût dit qu’ils étaient prêts pour une
inspection.
—Voilà qui est parfait, dis-je. Ils seront bien reçus par ici, en tous
cas.
L’artilleur s’arrêta, hésitant, devant la barrière.
—Non, je continue, fit-il.
Plus loin, vers Weybridge, juste à l’entrée du pont, il y avait un
certain nombre de soldats en petite tenue élevant une longue barricade
devant d’autres canons.
—Ce sont des arcs et des flèches contre le tonnerre, dit l’artilleur.
Ils n’ont pas encore vu ce diable de rayon de feu.
Les officiers que leur service ne retenait pas s’étaient groupés et
examinaient l’horizon par-dessus les sommets des arbres vers le
sud-ouest, et les hommes s’arrêtaient de temps à autre pour regarder
dans la même direction.
Byfleet était rempli de tumulte. Des gens faisaient des paquets et une
vingtaine de hussards, quelques-uns à pied, les autres à cheval, les
obligeaient à se hâter. Trois ou quatre camions administratifs, un vieil
omnibus et beaucoup d’autres véhicules étaient alignés dans la rue du
village et on les chargeait de tout ce qui semblait utile ou précieux.
Il y avait aussi des gens en grand nombre qui avaient été assez
respectueux des coutumes pour revêtir leurs habits du dimanche et les
soldats avaient toutes les peines du monde à leur faire comprendre la
gravité de la situation. Nous vîmes un vieux bonhomme ridé, avec une
immense malle et plus d’une vingtaine de pots contenant des orchidées,
faire de violents reproches au caporal qui ne voulait pas s’en charger.
Je m’arrêtai et le saisis par le bras.
—Savez-vous ce qui vient là-bas? lui dis-je en montrant les bois de
sapin qui cachaient la vue des Marsiens.
—Eh! fit-il en se retournant. Croyez-vous, il ne veut pas comprendre
que mes plantes ont une grande valeur.
—La Mort! criai-je. La Mort qui vient! La Mort!
Le laissant digérer cela, s’il le pouvait, je m’élançai à la suite de
l’artilleur. Au coin, je me retournai. Le caporal avait planté là le
pauvre homme qui, debout auprès de sa malle, sur le couvercle de
laquelle il avait posé ses pots, regardait d’un air hébété du côté des
arbres.
Personne à Weybridge ne put nous dire où se trouvait le quartier
général; je n’avais encore jamais vu de pareille confusion: des
chariots, des voitures partout, formant le plus étonnant, mélange de
moyens de transport et de chevaux. Les gens honorables de l’endroit, en
costume de sports, leurs épouses élégamment mises, se hâtaient de faire
leurs paquets, énergiquement aidés par tous les fainéants des environs,
tandis que les enfants s’agitaient, absolument ravis, pour la plupart,
de cette diversion inattendue à leurs ordinaires distractions
dominicales. Au milieu de tout cela, le digne prêtre de la paroisse
célébrait fort courageusement un service matinal et le vacarme de sa
cloche s’efforçait de surmonter le tapage et le tumulte qui
remplissaient le village.
L’artilleur et moi, assis sur les marches de la fontaine, nous fîmes un
repas suffisamment réconfortant avec les provisions que nous avions
emportées dans nos poches. Des patrouilles de soldats, non plus de
hussards ici, mais de grenadiers blancs, invitaient les gens à partir au
plus vite ou à se réfugier dans leurs caves sitôt que la canonnade
commencerait. En passant sur le pont du chemin de fer, nous vîmes qu’une
foule, augmentant à chaque instant, s’était rassemblée dans la gare et
les environs et que les quais fourmillants étaient encombrés de malles
et de ballots innombrables. On avait, je crois, arrêté le mouvement des
trains afin de procéder au transport des troupes et des canons, et j’ai
su depuis qu’une lutte sauvage avait eu lieu quand il s’était agi de
trouver place dans les trains spéciaux organisés plus tard.
Nous restâmes à Weybridge jusqu’à midi, et à cette heure nous nous
trouvâmes à l’endroit où, près de l’écluse de Shepperton, la Wey se
jette dans la Tamise. Nous employâmes une partie de notre temps en
aidant deux vieilles femmes à charger une petite voiture. La Wey a trois
bras à son embouchure: il y a là un grand nombre-de loueurs de bateaux
et de plus un bac qui traverse la rivière. Du côté de Shepperton se
trouvait une auberge avec, sur le devant, une pelouse; et, au delà, la
tour de l’église—on l’a depuis remplacée par un clocher s’élevait
par-dessus les arbres.
Là se pressait, surexcitée et tumultueuse, une foule de fugitifs.
Jusqu’ici ce n’était pas encore devenu une panique, mais il y avait déjà
beaucoup plus de monde que les bateaux ne parviendraient à en traverser.
Des gens arrivaient chancelant sous de lourds fardeaux. Deux personnes
même, le mari et la femme, s’avançaient avec une petite porte de cabane
sur laquelle ils avaient entassé tout ce qu’ils avaient pu trouver
d’objets domestiques. Un homme nous confia qu’il allait essayer de se
sauver en prenant le train à la station de Shepperton.
On n’entendait partout que des cris et quelques farceurs même
plaisantaient. L’idée que semblaient avoir les habitants de l’endroit,
c’était que les Marsiens ne pouvaient être que de formidables êtres
humains qui attaqueraient et saccageraient le bourg, pour être
immanquablement détruits à la fin. De temps à autre, des gens
regardaient avec une certaine impatience par delà la Wey, vers les
prairies de Chertsey, mais tout, de ce côté, était tranquille.
Sur l’autre rive de la Tamise, excepté à l’endroit où les bateaux
abordaient, il n’y avait de même aucun trouble, ce qui faisait un
contraste violent avec la rive du Surrey. En débarquant, les gens
partaient immédiatement par le petit chemin. L’énorme bac n’avait encore
fait qu’un seul voyage. Trois ou quatre soldats, de la pelouse de
l’auberge, regardaient ces fugitifs et les raillaient, sans songer à
offrir leur aide. L’auberge était close, car on était maintenant aux
heures prohibées.
—Qu’est-ce que c’est que tout cela? s’exclamait un batelier.
Puis, plus près de moi:
—Tais-toi donc, sale bête! criait un homme à un chien qui hurlait.
A ce moment, on entendit de nouveau, mais cette fois dans la direction
de Chertsey, un son assourdi—la détonation d’un canon.
La lutte commençait. Presque immédiatement, d’invisibles batteries,
cachées par des bouquets d’arbres sur l’autre rive du fleuve, à notre
droite, firent chorus, crachant leurs obus régulièrement l’une après
l’autre. Une femme s’évanouit. Tout le monde sursauta, avec, en suspens,
le soudain émoi de la bataille si proche et que nous ne pouvions voir
encore. Le regard ne parcourait que des prairies unies, où des bœufs
paissaient avec indifférence entre des saules argentés au feuillage
immobile sous le chaud soleil.
—Les soldats les arrêteront bien, dit une femme, d’un ton peu rassuré.
Une brume monta au-dessus des arbres. Puis soudain nous vîmes un énorme
flot de fumée qui envahit rapidement le ciel; au même moment, le sol
trembla sous nos pieds et une explosion immense secoua l’atmosphère,
brisant les vitres des maisons proches et nous plongeant dans la
stupéfaction.
—Les voilà! cria un homme vêtu d’un jersey bleu. Là-bas! Les
voyez-vous? Là-bas!
Rapidement, l’un après l’autre, parurent deux, trois, puis quatre
Marsiens, bien loin par delà les arbres bas, à travers les prés
s’étendant jusqu’à Chertsey et ils se dirigeaient avec d’énormes
enjambées vers la rivière. Ils parurent être, d’abord, de petites formes
encapuchonnées, s’avançant à une allure aussi rapide que le vol des
oiseaux.
Puis, arrivant obliquement dans notre direction, un cinquième monstre
parut. Leur masse cuirassée scintillait au soleil, tandis qu’ils
accouraient vers les pièces d’artillerie et ils paraissaient de plus en
plus grands à mesure qu’ils approchaient. L’un d’eux, le plus éloigné
vers la gauche, brandissait aussi haut qu’il pouvait une sorte d’immense
étui, et ce terrible et sinistre Rayon Ardent, que j’avais vu à l’œuvre
le vendredi soir, jaillit soudain dans la direction de Chertsey et
attaqua la ville.
A la vue de ces étranges, rapides et terribles créatures, la foule qui
se pressait sur les rives sembla un instant frappée d’horreur. Il n’y
eut pas un mot, pas un cri—mais le silence. Puis un rauque murmure,
une poussée—et l’éclaboussement de l’eau. Un homme, trop effrayé pour
poser la malle qu’il portait sur l’épaule, se retourna et me fit
chanceler en me heurtant avec le coin de son fardeau. Une femme me
repoussa violemment et se mit à courir. Je me retournai aussi, dans
l’élan de la foule, mais la terreur ne m’empêcha pas de réfléchir. Je
pensais au terrible Rayon Ardent. Se jeter dans l’eau, voilà ce qu’il
fallait faire.
—Tout le monde à l’eau! criai-je sans être entendu.
Je fis de nouveau face à la rivière et, me précitant, dans la direction
du Marsien qui approchait, jusqu’à la rive de sable, j’entrai dans
l’eau. D’autres firent de même. Une barque pleine de gens, revenant vers
le bord, chavira presque, au moment où je passais. Les pierres sous mes
pieds étaient boueuses et glissantes et le niveau des eaux était si bas
que j’avançai pendant plus de cinq mètres avant d’avoir de l’eau jusqu’à
la ceinture. L’éclaboussement des gens des bateaux sautant dans l’eau
résonnait à mes oreilles comme un tonnerre. On abordait en toute hâte
sur les deux rives.
Mais pour le moment, les Marsiens ne faisaient pas plus attention aux
gens courant de tous côtés qu’un homme, qui aurait heurté du pied une
fourmilière, ne ferait attention à la débandade des fourmis. Quand, à
demi suffoqué, je me soulevai hors de l’eau, la tête du Marsien semblait
considérer attentivement les batteries qui tiraient encore par-dessus la
rivière, et, tout en avançant, il abaissa et éteignit ce qui devait être
le générateur du Rayon Ardent.
Un instant après, il avait atteint la rive et, d’une enjambée, à demi
traversé le courant; les articulations de ses pieds d’avant se plièrent
en atteignant le bord opposé, mais presque aussitôt, à l’entrée du
village de Shepperton, il reprit toute sa hauteur. Immédiatement, les
six canons de la rive droite qui, ignorés de tous, avaient été
dissimulés à l’extrémité du village tirèrent à la fois. Les détonations
si proches et soudaines, presque simultanées, me firent tressaillir. Le
monstre élevait déjà l’étui générateur du Rayon Ardent, quand le premier
obus éclata à six mètres au-dessus de sa tête.
Je poussai un cri d’étonnement. Je ne pensais plus aux quatre autres
monstres: mon attention était rivée sur cet incident si rapproché.
Simultanément deux obus éclatèrent en l’air, mais près du corps du
Marsien, au moment où la tête se tortillait juste à temps pour recevoir,
et trop tard pour esquiver, un quatrième obus. Celui-ci éclata en plein
contre la tête du monstre. L’espèce de capuchon de métal fut crevé,
éclata et alla tournoyer dans l’air en une douzaine de fragments de
métal brillant et de lambeaux de chair rougeâtre.
—Touché!
Ce fut mon seul cri, quelque chose entre une acclamation et un
hurlement.
J’entendis des cris répondant au mien, poussés par les gens qui étaient
dans l’eau autour de moi. Je fus, dans cet instant de passagère
exultation, sur le point d’abandonner mon refuge.
Le colosse décapité chancela comme un géant ivre; mais il ne tomba pas.
Par un véritable miracle, il recouvra son équilibre et sans plus prendre
garde où il allait, l’étui générateur du Rayon Ardent maintenu rigide en
l’air, il s’élança rapidement dans la direction de Shepperton.
L’intelligence vivante, le Marsien qui habitait la tête, avait été tué
et lancé aux quatre vents du ciel, et l’appareil n’était plus maintenant
qu’un simple assemblage de mécanismes compliqués tournoyant vers la
destruction. Il s’avançait, suivant une ligne droite, incapable de se
guider. Il heurta la tour de l’église de Shepperton et la démolit, comme
le choc d’un bélier aurait pu le faire; il fut jeté de côté, trébucha et
s’écroula dans la rivière avec un fracas formidable.
Une violente explosion ébranla l’atmosphère, et une trombe d’eau, de
vapeur, de vase et d’éclats de métal bondit dans l’air à une hauteur
considérable. Au moment où l’étui du Rayon Ardent avait touché l’eau,
celle-ci avait incontinent jailli en vapeur. Un instant après, une vague
immense, comme un mascaret vaseux mais presque bouillant, contourna le
coude de la rive et remonta le courant. Je vis des gens s’efforcer de
regagner les bords et j’entendis vaguement, par-dessus le grondement et
le bouillonnement que causait la chute du Marsien, leurs cris et leurs
clameurs.
Pour le moment, je ne pris point garde à la chaleur et oubliai même tout
instinct de conservation. Je barbotai au milieu des eaux tumultueuses,
poussant les gens de côté pour aller plus vite, jusqu’à ce que je pusse
voir ce qui se passait dans l’autre bras de la rivière. Une
demi-douzaine de bateaux chavirés dansaient au hasard sur la confusion
des vagues. J’aperçus enfin, plus bas, en plein courant, le Marsien
tombé en travers du fleuve et en grande partie submergé.
D’énormes jets de vapeur s’échappaient de l’épave et, à travers leur
tourbillons tumultueux, je pouvais voir, d’une façon intermittente et
vague, les membres gigantesques battre le flot et lancer dans l’air
d’immenses gerbes d’eau et d’écume vaseuses. Les tentacules s’agitaient
et frappaient comme des bras humains et, à part l’impuissante inutilité
de ces mouvements, on eût dit quelque énorme bête blessée, se débattant
au milieu des vagues. Des torrents de fluide d’un brun roussâtre
s’élançaient de la machine en jets bruyants.
Mon attention fut détournée de cette vue par un hurlement furieux,
ressemblant au bruit de ce qu’on appelle une sirène dans les villes
manufacturières. Un homme à genoux dans l’eau près du chemin de halage,
m’appela à voix basse et m’indiqua quelque chose du doigt. Me
retournant, je vis les autres Marsiens s’avancer avec de gigantesques
enjambées au long de la rive, venant de Chertsey. Cette fois, les canons
parlèrent sans résultat.
A cette vue, je m’enfonçai immédiatement sous l’eau, et, retenant mon
souffle jusqu’à ce que le moindre mouvement me fût devenu une agonie, je
tâchai de fuir entre deux eaux, aussi loin que je le pus. Autour de moi
la rivière était un véritable tumulte et devenait rapidement plus
chaude.
Quand, pendant un moment, je soulevais ma tête hors de l’eau pour
respirer et écarter les cheveux qui me tombaient sur les yeux, la vapeur
s’élevait en un tourbillonnant brouillard blanchâtre qui cacha d’abord
entièrement les Marsiens. Le vacarme était assourdissant. Enfin, je
distinguai faiblement de colossales figures grises, amplifiées par la
brume vaporeuse. Ils avaient passé tout près de moi et deux d’entre eux
étaient penchés sur les ruines écumeuses et tumultueuses de leur
camarade.
Les deux autres étaient debout dans l’eau auprès de lui, l’un à deux
cents mètres de moi, l’autre vers Laleham. Ils agitaient violemment les
générateurs du Rayon Ardent et le jet sifflant frappait en tous sens et
de toutes parts.
L’air n’était que vacarme: un conflit confus et assourdissant de bruits;
le fracas cliquetant des Marsiens, les craquements des maisons qui
s’écroulaient, le crépitement des arbres, des haies, des hangars qui
s’enflammaient, le pétillement et le grondement du feu. Une fumée dense
et noire montait se mêler à la vapeur de la rivière, et tandis que le
Rayon Ardent allait et venait sur Weybridge, ses traces étaient marquées
par de soudaines lueurs d’un blanc incandescent qui faisaient aussitôt
place à une danse fumeuse de flammes livides. Les maisons les plus
proches étaient encore intactes, attendant leur sort, ténébreuses,
indistinctes et blafardes à travers la vapeur, avec les flammes allant
et venant derrière elles.
Pendant un certain temps, je demeurai ainsi enfoncé jusqu’au cou dans
l’eau presque bouillante, ébahi de ma position et désespérant de
m’échapper. A travers la vapeur et la fumée, j’apercevais les gens qui
s’étaient jetés avec moi dans la rivière, jouant des pieds et des mains
pour s’enfuir à travers les roseaux et les herbes, comme de petites
grenouilles dans le gazon, fuyant en toute hâte le passage de quelque
faucheur, ou remplis d’épouvante, courant en tous sens sur le chemin de
halage.
Tout à coup, le jet blême du Rayon Ardent arriva en bondissant vers moi.
Les maisons semblaient s’enfoncer dans le sol, s’écroulant à son contact
et lançant de hautes flammes. Les arbres prenaient feu avec un soudain
craquement. Il tremblota de ci de là sur le chemin de halage, caressant
au passage les gens affolés; il descendit sur la rive à moins de
cinquante mètres de l’endroit où j’étais, traversa la rivière, pour
attaquer Shepperton, et l’eau sous sa trace se souleva en un épais
bouillonnement empanaché d’écume. Je me précipitai du côté du bord.
Presque au même instant, l’énorme vague, presque en ébullition, fondait
sur moi. Je poussai un cri de douleur, et échaudé, à demi aveuglé,
agonisant, je m’avançai jusqu’à la rive en chancelant, à travers l’eau
bondissante et sifflante. Si j’avais fait un faux pas, c’eût été la fin.
J’allai choir, épuisé, en pleine vue des Marsiens, sur une langue de
sable, large et nue, qui se trouvait au confluent de la Wey et de la
Tamise. Je n’espérais rien que la mort.
J’ai le vague souvenir du pied d’un Marsien qui vint se poser à vingt
mètres de ma tête, s’enfonça dans le sable fin en le lançant de tous
côtés, et se souleva de nouveau; d’un long répit, puis des quatre
monstres, emportant les débris de leur camarade, tour à tour vagues et
distincts à travers les nuages de fumée et reculant interminablement, me
semblait-il, à travers une étendue immense d’eau et de prairies.
Puis, très lentement, je me rendis compte que par miracle j’avais
échappé.
Simultanément deux obus éclatèrent en l’air, mais près du corps du
Marsien, au moment où la tête se tortillait juste à temps pour
recevoir, et trop tard pour esquiver, un quatrième obus. Celui-ci
éclata en plein contre la tête du monstre. L’espèce de capuchon de
métal fut crevé, éclata et alla tournoyer dans l’air en une
douzaine de fragments de métal brillant et de lambeaux de chair
rougeâtre.
—Touché!
(CHAPITRE XII)
Quand l’aube fut trop claire, nous nous retirâmes de la fenêtre d’où
nous avions observé les Marsiens, et nous descendîmes doucement au
rez-de-chaussée.
L’artilleur convint avec moi que la maison n’était pas un endroit où
demeurer. Il se proposait, dit-il, de se mettre en route vers Londres et
de rejoindre sa batterie. Mon plan était de retourner sans délai à
Leatherhead, et la puissance des Marsiens m’avait si grandement
impressionné que j’étais décidé à emmener ma femme à Newhaven et de là
j’espérais quitter immédiatement le pays avec elle. Car je me rendais
déjà clairement compte que les environs de Londres allaient être
inévitablement le théâtre d’une lutte désastreuse, avant que de
pareilles créatures pussent être détruites.
Entre nous et Leatherhead, cependant, il y avait le troisième cylindre
avec ses gardiens gigantesques. Si j’avais été seul, je crois que
j’aurais tenté la chance de passer quand même. Mais l’artilleur m’en
dissuada.
—Quand on a une femme supportable, il n’y a pas de raison pour la
rendre veuve, dit-il.
Enfin je consentis à aller avec lui, en nous abritant dans les bois, et
de remonter vers le nord jusqu’à Street Cobham avant de nous séparer. De
là, je devais faire un grand détour par Epsom pour rejoindre
Leatherhead.
Je me serais mis en route sur-le-champ, mais mon compagnon avait plus
d’expérience. Il me fit chercher dans toute la maison pour trouver un
flacon qu’il emplit de whisky et nous garnîmes toutes nos poches de
paquets de biscuits et de tranches de viande. Ensuite, nous nous
glissâmes hors de la maison et courûmes de toutes nos forces jusqu’au
bas du chemin raboteux par où j’étais venu la nuit précédente. Les
maisons paraissaient désertes. En route, nous rencontrâmes un groupe de
trois cadavres carbonisés, tombés ensemble quand le Rayon Ardent les
atteignit; ici et là, des objets que les gens avaient laissé tomber—une
pendule, une pantoufle, une cuiller d’argent et de pauvres choses
précieuses de ce genre. Au coin de la rue, qui monte vers la poste, une
petite voiture non attelée, chargée de malles et de meubles, était
renversée sur ses roues brisées. Une cassette, dont on avait fait sauter
le couvercle, avait été jetée sous les débris.
A part la loge de l’orphelinat qui brûlait encore, aucune des maisons
n’avait souffert beaucoup de ce côté-ci. Le Rayon Ardent n’avait fait
que raser les cheminées en passant. Cependant, hormis nous deux, il ne
semblait pas y avoir une seule personne vivante dans Maybury. Les
habitants s’étaient enfuis en grande partie, par la route d’Old Woking,
je suppose,—la même route que j’avais suivie pour aller à
Leatherhead—ou bien ils s’étaient cachés.
Nous descendîmes le chemin, passant de nouveau près du cadavre de
l’homme en noir, trempé par la grêle de la nuit précédente, et nous
entrâmes dans les bois, au pied de la colline. Nous arrivâmes ainsi
jusqu’au chemin de fer sans rencontrer âme qui vive. De l’autre côté de
la ligne, les bois n’étaient plus que des débris consumés et noircis.
Pour la plupart, les arbres étaient tombés, mais un certain nombre
étaient encore debout, troncs gris et désolés, avec un feuillage roussi
au lieu de leur verdure de la veille.
Du côté que nous suivions, le feu n’avait rien fait de plus qu’écorcher
les arbres les plus proches, sans réussir à prendre de pires
proportions. A un endroit, les bûcherons avaient laissé leur travail
interrompu. Des arbres, abattus et fraîchement émondés, étaient entassés
dans une clairière, avec, auprès d’une scie à vapeur, des tas de sciure.
Tout près de là était une hutte de terre et de branchages, désertée. Il
n’y avait, à cette heure, le moindre souffle de vent et toutes choses
étaient étrangement tranquilles. Même les oiseaux se taisaient et dans
notre marche précipitée, l’artilleur et moi parlions à voix basse en
jetant de temps en temps un regard furtif par-dessus notre épaule. Une
fois ou deux nous nous arrêtâmes pour écouter.
Au bout d’un certain temps, nous eûmes rejoint la route; à ce moment
nous entendîmes un bruit de sabots de chevaux et nous aperçûmes, à
travers les troncs d’arbres, trois cavaliers avançant lentement vers
Woking. Nous les hélâmes et ils firent halte, tandis que nous accourions
en toute hâte vers eux. C’était un lieutenant et deux cavaliers du 8ᵉ
hussards, avec un instrument semblable à un théodolite, que l’artilleur
me dit être un héliographe.
—Vous êtes les premiers que j’ai rencontrés ce matin venant de cette
direction, me dit le lieutenant. Que se prépare-t-il par là?
Sa voix et son regard disaient toute son inquiétude. Les hommes,
derrière
Un peu plus tard, ce bouclier se dressa sur
trois pieds et devint la première des machines
que j’avais vues.
(CHAPITRE XI)
lui, nous dévisageaient curieusement. L’artilleur sauta du talus sur la
route, rectifia la position et salua.
—Ma pièce a été détruite hier soir, mon lieutenant. Je me suis caché.
Je tâche maintenant de rejoindre ma batterie. Vous apercevrez les
Marsiens, je pense, à un demi-mille d’ici en suivant cette route.
—Comment diable sont-ils? demanda le lieutenant.
—Des géants en armure, mon lieutenant. Trente mètres de haut, trois
jambes et un corps comme de l’aluminium, avec une grosse tête effrayante
dans une espèce de capuchon.
—Allons donc! dit le lieutenant, quelles sottises!
—Vous verrez vous-même, mon lieutenant. Ils portent une sorte de boîte
qui envoie du feu et qui vous tue d’un seul coup.
—Que voulez-vous dire?... Un canon?
—Non, mon lieutenant—et l’artilleur entama une copieuse description du
Rayon Ardent. Au milieu de son récit, le lieutenant l’interrompit et se
tourna vers moi. J’étais resté sur le talus qui bordait la route.
—Vous avez vu cela? demanda le lieutenant.
—C’est parfaitement exact, répondis-je.
—C’est bien, fit le lieutenant. Mon devoir est d’aller m’en assurer.
Écoutez, dit-il à l’artilleur, nous sommes détachés ici pour avertir les
gens de quitter leurs maisons. Vous ferez bien d’aller raconter la chose
vous-même au général de brigade et lui dire tout ce que vous savez. Il
est à Weybridge. Vous savez le chemin?
—Je le connais, répondis-je.
Et il tourna son cheval du côté d’où nous venions.
—Vous dites à un demi-mille? demanda-t-il.
—Au plus, répondis-je, et j’indiquai les cimes des arbres vers le sud.
Il me remercia et se mit en route. Nous ne le revîmes plus.
Plus loin, un groupe de trois femmes et de deux enfants étaient en train
de déménager une maison de laboureur. Ils surchargeaient une charrette à
bras de ballots malpropres et d’un mobilier misérable. Ils étaient bien
trop affairés pour nous adresser la parole, et nous passâmes.
Près de la gare de Byfleet, en sortant du bois, nous trouvâmes la
contrée calme et paisible sous le soleil matinal. Nous étions bien au
delà de la portée du Rayon Ardent et, n’eût été le silence désert de
quelques-unes des maisons, le mouvement et l’agitation de départs
précipités dans d’autres, la troupe de soldats campée sur le pont du
chemin de fer et regardant au long de la ligne vers Woking, ce dimanche
eût semblé pareil à tous les autres dimanches.
Plusieurs chariots et voitures de fermes s’avançaient, avec d’incessants
craquements, sur la route d’Addlestone et tout à coup par la barrière
d’un champ, nous aperçûmes, au milieu d’une prairie plate, six canons
énormes, strictement disposés à intervalles égaux et pointés sur Woking.
Les caissons étaient à la distance réglementaire et les canonniers à
leur poste auprès des pièces. On eût dit qu’ils étaient prêts pour une
inspection.
—Voilà qui est parfait, dis-je. Ils seront bien reçus par ici, en tous
cas.
L’artilleur s’arrêta, hésitant, devant la barrière.
—Non, je continue, fit-il.
Plus loin, vers Weybridge, juste à l’entrée du pont, il y avait un
certain nombre de soldats en petite tenue élevant une longue barricade
devant d’autres canons.
—Ce sont des arcs et des flèches contre le tonnerre, dit l’artilleur.
Ils n’ont pas encore vu ce diable de rayon de feu.
Les officiers que leur service ne retenait pas s’étaient groupés et
examinaient l’horizon par-dessus les sommets des arbres vers le
sud-ouest, et les hommes s’arrêtaient de temps à autre pour regarder
dans la même direction.
Byfleet était rempli de tumulte. Des gens faisaient des paquets et une
vingtaine de hussards, quelques-uns à pied, les autres à cheval, les
obligeaient à se hâter. Trois ou quatre camions administratifs, un vieil
omnibus et beaucoup d’autres véhicules étaient alignés dans la rue du
village et on les chargeait de tout ce qui semblait utile ou précieux.
Il y avait aussi des gens en grand nombre qui avaient été assez
respectueux des coutumes pour revêtir leurs habits du dimanche et les
soldats avaient toutes les peines du monde à leur faire comprendre la
gravité de la situation. Nous vîmes un vieux bonhomme ridé, avec une
immense malle et plus d’une vingtaine de pots contenant des orchidées,
faire de violents reproches au caporal qui ne voulait pas s’en charger.
Je m’arrêtai et le saisis par le bras.
—Savez-vous ce qui vient là-bas? lui dis-je en montrant les bois de
sapin qui cachaient la vue des Marsiens.
—Eh! fit-il en se retournant. Croyez-vous, il ne veut pas comprendre
que mes plantes ont une grande valeur.
—La Mort! criai-je. La Mort qui vient! La Mort!
Le laissant digérer cela, s’il le pouvait, je m’élançai à la suite de
l’artilleur. Au coin, je me retournai. Le caporal avait planté là le
pauvre homme qui, debout auprès de sa malle, sur le couvercle de
laquelle il avait posé ses pots, regardait d’un air hébété du côté des
arbres.
Personne à Weybridge ne put nous dire où se trouvait le quartier
général; je n’avais encore jamais vu de pareille confusion: des
chariots, des voitures partout, formant le plus étonnant, mélange de
moyens de transport et de chevaux. Les gens honorables de l’endroit, en
costume de sports, leurs épouses élégamment mises, se hâtaient de faire
leurs paquets, énergiquement aidés par tous les fainéants des environs,
tandis que les enfants s’agitaient, absolument ravis, pour la plupart,
de cette diversion inattendue à leurs ordinaires distractions
dominicales. Au milieu de tout cela, le digne prêtre de la paroisse
célébrait fort courageusement un service matinal et le vacarme de sa
cloche s’efforçait de surmonter le tapage et le tumulte qui
remplissaient le village.
L’artilleur et moi, assis sur les marches de la fontaine, nous fîmes un
repas suffisamment réconfortant avec les provisions que nous avions
emportées dans nos poches. Des patrouilles de soldats, non plus de
hussards ici, mais de grenadiers blancs, invitaient les gens à partir au
plus vite ou à se réfugier dans leurs caves sitôt que la canonnade
commencerait. En passant sur le pont du chemin de fer, nous vîmes qu’une
foule, augmentant à chaque instant, s’était rassemblée dans la gare et
les environs et que les quais fourmillants étaient encombrés de malles
et de ballots innombrables. On avait, je crois, arrêté le mouvement des
trains afin de procéder au transport des troupes et des canons, et j’ai
su depuis qu’une lutte sauvage avait eu lieu quand il s’était agi de
trouver place dans les trains spéciaux organisés plus tard.
Nous restâmes à Weybridge jusqu’à midi, et à cette heure nous nous
trouvâmes à l’endroit où, près de l’écluse de Shepperton, la Wey se
jette dans la Tamise. Nous employâmes une partie de notre temps en
aidant deux vieilles femmes à charger une petite voiture. La Wey a trois
bras à son embouchure: il y a là un grand nombre-de loueurs de bateaux
et de plus un bac qui traverse la rivière. Du côté de Shepperton se
trouvait une auberge avec, sur le devant, une pelouse; et, au delà, la
tour de l’église—on l’a depuis remplacée par un clocher s’élevait
par-dessus les arbres.
Là se pressait, surexcitée et tumultueuse, une foule de fugitifs.
Jusqu’ici ce n’était pas encore devenu une panique, mais il y avait déjà
beaucoup plus de monde que les bateaux ne parviendraient à en traverser.
Des gens arrivaient chancelant sous de lourds fardeaux. Deux personnes
même, le mari et la femme, s’avançaient avec une petite porte de cabane
sur laquelle ils avaient entassé tout ce qu’ils avaient pu trouver
d’objets domestiques. Un homme nous confia qu’il allait essayer de se
sauver en prenant le train à la station de Shepperton.
On n’entendait partout que des cris et quelques farceurs même
plaisantaient. L’idée que semblaient avoir les habitants de l’endroit,
c’était que les Marsiens ne pouvaient être que de formidables êtres
humains qui attaqueraient et saccageraient le bourg, pour être
immanquablement détruits à la fin. De temps à autre, des gens
regardaient avec une certaine impatience par delà la Wey, vers les
prairies de Chertsey, mais tout, de ce côté, était tranquille.
Sur l’autre rive de la Tamise, excepté à l’endroit où les bateaux
abordaient, il n’y avait de même aucun trouble, ce qui faisait un
contraste violent avec la rive du Surrey. En débarquant, les gens
partaient immédiatement par le petit chemin. L’énorme bac n’avait encore
fait qu’un seul voyage. Trois ou quatre soldats, de la pelouse de
l’auberge, regardaient ces fugitifs et les raillaient, sans songer à
offrir leur aide. L’auberge était close, car on était maintenant aux
heures prohibées.
—Qu’est-ce que c’est que tout cela? s’exclamait un batelier.
Puis, plus près de moi:
—Tais-toi donc, sale bête! criait un homme à un chien qui hurlait.
A ce moment, on entendit de nouveau, mais cette fois dans la direction
de Chertsey, un son assourdi—la détonation d’un canon.
La lutte commençait. Presque immédiatement, d’invisibles batteries,
cachées par des bouquets d’arbres sur l’autre rive du fleuve, à notre
droite, firent chorus, crachant leurs obus régulièrement l’une après
l’autre. Une femme s’évanouit. Tout le monde sursauta, avec, en suspens,
le soudain émoi de la bataille si proche et que nous ne pouvions voir
encore. Le regard ne parcourait que des prairies unies, où des bœufs
paissaient avec indifférence entre des saules argentés au feuillage
immobile sous le chaud soleil.
—Les soldats les arrêteront bien, dit une femme, d’un ton peu rassuré.
Une brume monta au-dessus des arbres. Puis soudain nous vîmes un énorme
flot de fumée qui envahit rapidement le ciel; au même moment, le sol
trembla sous nos pieds et une explosion immense secoua l’atmosphère,
brisant les vitres des maisons proches et nous plongeant dans la
stupéfaction.
—Les voilà! cria un homme vêtu d’un jersey bleu. Là-bas! Les
voyez-vous? Là-bas!
Rapidement, l’un après l’autre, parurent deux, trois, puis quatre
Marsiens, bien loin par delà les arbres bas, à travers les prés
s’étendant jusqu’à Chertsey et ils se dirigeaient avec d’énormes
enjambées vers la rivière. Ils parurent être, d’abord, de petites formes
encapuchonnées, s’avançant à une allure aussi rapide que le vol des
oiseaux.
Puis, arrivant obliquement dans notre direction, un cinquième monstre
parut. Leur masse cuirassée scintillait au soleil, tandis qu’ils
accouraient vers les pièces d’artillerie et ils paraissaient de plus en
plus grands à mesure qu’ils approchaient. L’un d’eux, le plus éloigné
vers la gauche, brandissait aussi haut qu’il pouvait une sorte d’immense
étui, et ce terrible et sinistre Rayon Ardent, que j’avais vu à l’œuvre
le vendredi soir, jaillit soudain dans la direction de Chertsey et
attaqua la ville.
A la vue de ces étranges, rapides et terribles créatures, la foule qui
se pressait sur les rives sembla un instant frappée d’horreur. Il n’y
eut pas un mot, pas un cri—mais le silence. Puis un rauque murmure,
une poussée—et l’éclaboussement de l’eau. Un homme, trop effrayé pour
poser la malle qu’il portait sur l’épaule, se retourna et me fit
chanceler en me heurtant avec le coin de son fardeau. Une femme me
repoussa violemment et se mit à courir. Je me retournai aussi, dans
l’élan de la foule, mais la terreur ne m’empêcha pas de réfléchir. Je
pensais au terrible Rayon Ardent. Se jeter dans l’eau, voilà ce qu’il
fallait faire.
—Tout le monde à l’eau! criai-je sans être entendu.
Je fis de nouveau face à la rivière et, me précitant, dans la direction
du Marsien qui approchait, jusqu’à la rive de sable, j’entrai dans
l’eau. D’autres firent de même. Une barque pleine de gens, revenant vers
le bord, chavira presque, au moment où je passais. Les pierres sous mes
pieds étaient boueuses et glissantes et le niveau des eaux était si bas
que j’avançai pendant plus de cinq mètres avant d’avoir de l’eau jusqu’à
la ceinture. L’éclaboussement des gens des bateaux sautant dans l’eau
résonnait à mes oreilles comme un tonnerre. On abordait en toute hâte
sur les deux rives.
Mais pour le moment, les Marsiens ne faisaient pas plus attention aux
gens courant de tous côtés qu’un homme, qui aurait heurté du pied une
fourmilière, ne ferait attention à la débandade des fourmis. Quand, à
demi suffoqué, je me soulevai hors de l’eau, la tête du Marsien semblait
considérer attentivement les batteries qui tiraient encore par-dessus la
rivière, et, tout en avançant, il abaissa et éteignit ce qui devait être
le générateur du Rayon Ardent.
Un instant après, il avait atteint la rive et, d’une enjambée, à demi
traversé le courant; les articulations de ses pieds d’avant se plièrent
en atteignant le bord opposé, mais presque aussitôt, à l’entrée du
village de Shepperton, il reprit toute sa hauteur. Immédiatement, les
six canons de la rive droite qui, ignorés de tous, avaient été
dissimulés à l’extrémité du village tirèrent à la fois. Les détonations
si proches et soudaines, presque simultanées, me firent tressaillir. Le
monstre élevait déjà l’étui générateur du Rayon Ardent, quand le premier
obus éclata à six mètres au-dessus de sa tête.
Je poussai un cri d’étonnement. Je ne pensais plus aux quatre autres
monstres: mon attention était rivée sur cet incident si rapproché.
Simultanément deux obus éclatèrent en l’air, mais près du corps du
Marsien, au moment où la tête se tortillait juste à temps pour recevoir,
et trop tard pour esquiver, un quatrième obus. Celui-ci éclata en plein
contre la tête du monstre. L’espèce de capuchon de métal fut crevé,
éclata et alla tournoyer dans l’air en une douzaine de fragments de
métal brillant et de lambeaux de chair rougeâtre.
—Touché!
Ce fut mon seul cri, quelque chose entre une acclamation et un
hurlement.
J’entendis des cris répondant au mien, poussés par les gens qui étaient
dans l’eau autour de moi. Je fus, dans cet instant de passagère
exultation, sur le point d’abandonner mon refuge.
Le colosse décapité chancela comme un géant ivre; mais il ne tomba pas.
Par un véritable miracle, il recouvra son équilibre et sans plus prendre
garde où il allait, l’étui générateur du Rayon Ardent maintenu rigide en
l’air, il s’élança rapidement dans la direction de Shepperton.
L’intelligence vivante, le Marsien qui habitait la tête, avait été tué
et lancé aux quatre vents du ciel, et l’appareil n’était plus maintenant
qu’un simple assemblage de mécanismes compliqués tournoyant vers la
destruction. Il s’avançait, suivant une ligne droite, incapable de se
guider. Il heurta la tour de l’église de Shepperton et la démolit, comme
le choc d’un bélier aurait pu le faire; il fut jeté de côté, trébucha et
s’écroula dans la rivière avec un fracas formidable.
Une violente explosion ébranla l’atmosphère, et une trombe d’eau, de
vapeur, de vase et d’éclats de métal bondit dans l’air à une hauteur
considérable. Au moment où l’étui du Rayon Ardent avait touché l’eau,
celle-ci avait incontinent jailli en vapeur. Un instant après, une vague
immense, comme un mascaret vaseux mais presque bouillant, contourna le
coude de la rive et remonta le courant. Je vis des gens s’efforcer de
regagner les bords et j’entendis vaguement, par-dessus le grondement et
le bouillonnement que causait la chute du Marsien, leurs cris et leurs
clameurs.
Pour le moment, je ne pris point garde à la chaleur et oubliai même tout
instinct de conservation. Je barbotai au milieu des eaux tumultueuses,
poussant les gens de côté pour aller plus vite, jusqu’à ce que je pusse
voir ce qui se passait dans l’autre bras de la rivière. Une
demi-douzaine de bateaux chavirés dansaient au hasard sur la confusion
des vagues. J’aperçus enfin, plus bas, en plein courant, le Marsien
tombé en travers du fleuve et en grande partie submergé.
D’énormes jets de vapeur s’échappaient de l’épave et, à travers leur
tourbillons tumultueux, je pouvais voir, d’une façon intermittente et
vague, les membres gigantesques battre le flot et lancer dans l’air
d’immenses gerbes d’eau et d’écume vaseuses. Les tentacules s’agitaient
et frappaient comme des bras humains et, à part l’impuissante inutilité
de ces mouvements, on eût dit quelque énorme bête blessée, se débattant
au milieu des vagues. Des torrents de fluide d’un brun roussâtre
s’élançaient de la machine en jets bruyants.
Mon attention fut détournée de cette vue par un hurlement furieux,
ressemblant au bruit de ce qu’on appelle une sirène dans les villes
manufacturières. Un homme à genoux dans l’eau près du chemin de halage,
m’appela à voix basse et m’indiqua quelque chose du doigt. Me
retournant, je vis les autres Marsiens s’avancer avec de gigantesques
enjambées au long de la rive, venant de Chertsey. Cette fois, les canons
parlèrent sans résultat.
A cette vue, je m’enfonçai immédiatement sous l’eau, et, retenant mon
souffle jusqu’à ce que le moindre mouvement me fût devenu une agonie, je
tâchai de fuir entre deux eaux, aussi loin que je le pus. Autour de moi
la rivière était un véritable tumulte et devenait rapidement plus
chaude.
Quand, pendant un moment, je soulevais ma tête hors de l’eau pour
respirer et écarter les cheveux qui me tombaient sur les yeux, la vapeur
s’élevait en un tourbillonnant brouillard blanchâtre qui cacha d’abord
entièrement les Marsiens. Le vacarme était assourdissant. Enfin, je
distinguai faiblement de colossales figures grises, amplifiées par la
brume vaporeuse. Ils avaient passé tout près de moi et deux d’entre eux
étaient penchés sur les ruines écumeuses et tumultueuses de leur
camarade.
Les deux autres étaient debout dans l’eau auprès de lui, l’un à deux
cents mètres de moi, l’autre vers Laleham. Ils agitaient violemment les
générateurs du Rayon Ardent et le jet sifflant frappait en tous sens et
de toutes parts.
L’air n’était que vacarme: un conflit confus et assourdissant de bruits;
le fracas cliquetant des Marsiens, les craquements des maisons qui
s’écroulaient, le crépitement des arbres, des haies, des hangars qui
s’enflammaient, le pétillement et le grondement du feu. Une fumée dense
et noire montait se mêler à la vapeur de la rivière, et tandis que le
Rayon Ardent allait et venait sur Weybridge, ses traces étaient marquées
par de soudaines lueurs d’un blanc incandescent qui faisaient aussitôt
place à une danse fumeuse de flammes livides. Les maisons les plus
proches étaient encore intactes, attendant leur sort, ténébreuses,
indistinctes et blafardes à travers la vapeur, avec les flammes allant
et venant derrière elles.
Pendant un certain temps, je demeurai ainsi enfoncé jusqu’au cou dans
l’eau presque bouillante, ébahi de ma position et désespérant de
m’échapper. A travers la vapeur et la fumée, j’apercevais les gens qui
s’étaient jetés avec moi dans la rivière, jouant des pieds et des mains
pour s’enfuir à travers les roseaux et les herbes, comme de petites
grenouilles dans le gazon, fuyant en toute hâte le passage de quelque
faucheur, ou remplis d’épouvante, courant en tous sens sur le chemin de
halage.
Tout à coup, le jet blême du Rayon Ardent arriva en bondissant vers moi.
Les maisons semblaient s’enfoncer dans le sol, s’écroulant à son contact
et lançant de hautes flammes. Les arbres prenaient feu avec un soudain
craquement. Il tremblota de ci de là sur le chemin de halage, caressant
au passage les gens affolés; il descendit sur la rive à moins de
cinquante mètres de l’endroit où j’étais, traversa la rivière, pour
attaquer Shepperton, et l’eau sous sa trace se souleva en un épais
bouillonnement empanaché d’écume. Je me précipitai du côté du bord.
Presque au même instant, l’énorme vague, presque en ébullition, fondait
sur moi. Je poussai un cri de douleur, et échaudé, à demi aveuglé,
agonisant, je m’avançai jusqu’à la rive en chancelant, à travers l’eau
bondissante et sifflante. Si j’avais fait un faux pas, c’eût été la fin.
J’allai choir, épuisé, en pleine vue des Marsiens, sur une langue de
sable, large et nue, qui se trouvait au confluent de la Wey et de la
Tamise. Je n’espérais rien que la mort.
J’ai le vague souvenir du pied d’un Marsien qui vint se poser à vingt
mètres de ma tête, s’enfonça dans le sable fin en le lançant de tous
côtés, et se souleva de nouveau; d’un long répit, puis des quatre
monstres, emportant les débris de leur camarade, tour à tour vagues et
distincts à travers les nuages de fumée et reculant interminablement, me
semblait-il, à travers une étendue immense d’eau et de prairies.
Puis, très lentement, je me rendis compte que par miracle j’avais
échappé.
Simultanément deux obus éclatèrent en l’air, mais près du corps du
Marsien, au moment où la tête se tortillait juste à temps pour
recevoir, et trop tard pour esquiver, un quatrième obus. Celui-ci
éclata en plein contre la tête du monstre. L’espèce de capuchon de
métal fut crevé, éclata et alla tournoyer dans l’air en une
douzaine de fragments de métal brillant et de lambeaux de chair
rougeâtre.
—Touché!
(CHAPITRE XII)