Mon premier mouvement, avant d’aller dans l’office, fut de clore la
porte de communication entre la cuisine et la laverie. Mais l’office
était vide—les provisions avaient disparu jusqu’aux dernières bribes.
Le Marsien les avait sans doute enlevées le jour précédent. A cette
découverte, le désespoir m’accabla pour la première fois. Je ne pris
donc pas la moindre nourriture, ni le onzième, ni le douzième jour.
D’abord ma bouche et ma gorge se desséchèrent et mes forces baissèrent
sensiblement. Je restais assis, au milieu de l’obscurité de la laverie,
dans un état d’abattement pitoyable. Je ne pouvais penser qu’à manger.
Je me figurais que j’étais devenu sourd, car les bruits que j’étais
accoutumé à entendre avaient complètement cessé aux alentours du
cylindre. Je ne me sentais pas assez de forces pour me glisser sans
bruit jusqu’à la lucarne, sans quoi j’y serais allé.
Le douzième jour, ma gorge était tellement endolorie, qu’au risque
d’attirer les Marsiens j’essayai de faire aller la pompe grinçante
placée sur l’évier et je réussis à me procurer deux verres d’eau de
pluie noirâtre et boueuse. Ils me rafraîchirent néanmoins beaucoup et je
me sentis rassuré et enhardi par ce fait qu’aucun tentacule inquisiteur
ne suivit le bruit de la pompe.
Puis un corps lourd—je savais trop bien lequel—fut traîné sur le
carrelage de la cuisine jusqu’à l’ouverture.
(CHAPITRE XXI)
Pendant tous ces jours, divaguant et indécis, je pensai beaucoup au
vicaire et à la façon dont il était mort.
Le treizième jour je bus encore un peu d’eau; je m’assoupis et rêvai
d’une façon incohérente de victuailles et de plans d’évasion vagues et
impossibles. Chaque fois, je rêvais de fantômes horribles, de la mort du
vicaire ou de somptueux dîners; mais endormi ou éveillé, je ressentais
de vives douleurs qui me poussaient à boire sans cesse. La clarté qui
pénétrait dans l’arrière-cuisine n’était plus grise, mais rouge. A mon
imagination bouleversée, cela semblait couleur de sang.
Le quatorzième jour, je pénétrai dans la cuisine et je fus fort surpris
de trouver que les pousses de l’Herbe Rouge avaient envahi l’ouverture
du mur, transformant la demi-clarté de mon refuge en une obscurité
écarlate.
De grand matin, le quinzième jour, j’entendis de la cuisine une suite de
bruits curieux et familiers, et, prêtant l’oreille, je crus reconnaître
le reniflement et les grattements d’un chien. Je fis quelques pas et
j’aperçus un museau qui passait entre les tiges rouges. Cela m’étonna
grandement. Quand il m’eut flairé, le chien aboya.
Immédiatement, je pensai que si je réussissais à l’attirer sans bruit
dans la cuisine, je pourrais peut-être le tuer et le manger et, dans
tous les cas, il vaudrait mieux le tuer de peur que ses aboiements ou
ses allées et venues ne finissent par attirer l’attention des Marsiens.
Je m’avançai à quatre pattes, l’appelant doucement; mais soudain il
retira sa tête et disparut.
J’écoutai—puisque je n’étais pas sourd—et je me convainquis qu’il ne
devait plus y avoir personne à la fosse. J’entendis un bruit de
battement d’ailes et un rauque croassement, mais ce fut tout.
Pendant très longtemps, je demeurai à l’ouverture de la brèche, sans
oser écarter les tiges rouges qui l’encombraient. Une fois ou deux,
j’entendis un faible grincement, comme des pattes de chien allant et
venant dans le sable au-dessous de moi; il y eut encore des
croassements, puis plus rien. A la fin, encouragé par ce silence, je
regardai.
Excepté dans un coin, où une multitude de corbeaux sautillaient et se
battaient sur les squelettes des gens dont les Marsiens avaient absorbé
le sang, il n’y avait pas un être vivant dans la fosse.
Je regardai de tous côtés, n’osant pas en croire mes yeux. Toutes les
machines étaient parties. A part l’énorme monticule de poudre gris-bleu
dans un coin, quelques barres d’aluminium dans un autre, les corbeaux et
les squelettes des morts, cet endroit n’était plus qu’un grand trou
circulaire creusé dans le sable.
Peu à peu, je me glissai hors de la lucarne entre les herbes rouges et
je me mis debout sur un monceau de plâtras. Je pouvais voir dans toutes
les directions, sauf derrière moi, au nord, et nulle part il n’y avait
la moindre trace des Marsiens. Le sable dégringola sous mes pieds, mais
un peu plus loin les décombres offraient une pente praticable pour
gagner le sommet des ruines. J’avais une chance d’évasion et je me mis à
trembler.
J’hésitai un instant, puis dans un accès de résolution désespérée, le
cœur me battant violemment, j’escaladai le tas de ruines sous lequel
j’avais été enterré si longtemps.
Je jetai de nouveau les regards autour de moi. Vers le nord, pas plus
qu’ailleurs, aucun Marsien n’était visible.
Lorsque, la dernière fois, j’avais traversé en plein jour cette partie
du village de Sheen, j’avais vu une route bordée de confortables maisons
blanches et rouges séparées par des jardins aux arbres abondants.
Maintenant j’étais debout sur un tas énorme de gravier, de terre et de
morceaux de briques où croissait une multitude de plantes rouges en
forme de cactus, montant jusqu’au genou, sans la moindre végétation
terrestre pour leur disputer le terrain. Les arbres autour de moi
étaient morts et dénudés, mais plus loin un enchevêtrement de filaments
rouges escaladait les troncs encore debout.
Les maisons avaient toutes été saccagées, mais aucune n’avait été
brûlée; parfois leurs murs s’élevaient encore jusqu’au second étage,
avec des fenêtres arrachées et des portes brisées. L’Herbe Rouge
croissait en tumulte dans leurs chambres sans toits.
Au-dessous de moi, était la grande fosse où les corbeaux se disputaient
les déchets des Marsiens; quelques oiseaux voletaient çà et là parmi les
ruines. Au loin, j’aperçus un chat maigre qui s’esquivait en rampant le
long d’un mur, mais nulle trace d’homme.
Le jour, par contraste avec mon récent emprisonnement, me semblait d’une
clarté aveuglante. Une douce brise agitait mollement les Herbes Rouges
qui recouvraient le moindre fragment de sol. Oh! la douceur de l’air
frais qu’on respire!
Mon premier mouvement, avant d’aller dans l’office, fut de clore la
porte de communication entre la cuisine et la laverie. Mais l’office
était vide—les provisions avaient disparu jusqu’aux dernières bribes.
Le Marsien les avait sans doute enlevées le jour précédent. A cette
découverte, le désespoir m’accabla pour la première fois. Je ne pris
donc pas la moindre nourriture, ni le onzième, ni le douzième jour.
D’abord ma bouche et ma gorge se desséchèrent et mes forces baissèrent
sensiblement. Je restais assis, au milieu de l’obscurité de la laverie,
dans un état d’abattement pitoyable. Je ne pouvais penser qu’à manger.
Je me figurais que j’étais devenu sourd, car les bruits que j’étais
accoutumé à entendre avaient complètement cessé aux alentours du
cylindre. Je ne me sentais pas assez de forces pour me glisser sans
bruit jusqu’à la lucarne, sans quoi j’y serais allé.
Le douzième jour, ma gorge était tellement endolorie, qu’au risque
d’attirer les Marsiens j’essayai de faire aller la pompe grinçante
placée sur l’évier et je réussis à me procurer deux verres d’eau de
pluie noirâtre et boueuse. Ils me rafraîchirent néanmoins beaucoup et je
me sentis rassuré et enhardi par ce fait qu’aucun tentacule inquisiteur
ne suivit le bruit de la pompe.
Puis un corps lourd—je savais trop bien lequel—fut traîné sur le
carrelage de la cuisine jusqu’à l’ouverture.
(CHAPITRE XXI)
Pendant tous ces jours, divaguant et indécis, je pensai beaucoup au
vicaire et à la façon dont il était mort.
Le treizième jour je bus encore un peu d’eau; je m’assoupis et rêvai
d’une façon incohérente de victuailles et de plans d’évasion vagues et
impossibles. Chaque fois, je rêvais de fantômes horribles, de la mort du
vicaire ou de somptueux dîners; mais endormi ou éveillé, je ressentais
de vives douleurs qui me poussaient à boire sans cesse. La clarté qui
pénétrait dans l’arrière-cuisine n’était plus grise, mais rouge. A mon
imagination bouleversée, cela semblait couleur de sang.
Le quatorzième jour, je pénétrai dans la cuisine et je fus fort surpris
de trouver que les pousses de l’Herbe Rouge avaient envahi l’ouverture
du mur, transformant la demi-clarté de mon refuge en une obscurité
écarlate.
De grand matin, le quinzième jour, j’entendis de la cuisine une suite de
bruits curieux et familiers, et, prêtant l’oreille, je crus reconnaître
le reniflement et les grattements d’un chien. Je fis quelques pas et
j’aperçus un museau qui passait entre les tiges rouges. Cela m’étonna
grandement. Quand il m’eut flairé, le chien aboya.
Immédiatement, je pensai que si je réussissais à l’attirer sans bruit
dans la cuisine, je pourrais peut-être le tuer et le manger et, dans
tous les cas, il vaudrait mieux le tuer de peur que ses aboiements ou
ses allées et venues ne finissent par attirer l’attention des Marsiens.
Je m’avançai à quatre pattes, l’appelant doucement; mais soudain il
retira sa tête et disparut.
J’écoutai—puisque je n’étais pas sourd—et je me convainquis qu’il ne
devait plus y avoir personne à la fosse. J’entendis un bruit de
battement d’ailes et un rauque croassement, mais ce fut tout.
Pendant très longtemps, je demeurai à l’ouverture de la brèche, sans
oser écarter les tiges rouges qui l’encombraient. Une fois ou deux,
j’entendis un faible grincement, comme des pattes de chien allant et
venant dans le sable au-dessous de moi; il y eut encore des
croassements, puis plus rien. A la fin, encouragé par ce silence, je
regardai.
Excepté dans un coin, où une multitude de corbeaux sautillaient et se
battaient sur les squelettes des gens dont les Marsiens avaient absorbé
le sang, il n’y avait pas un être vivant dans la fosse.
Je regardai de tous côtés, n’osant pas en croire mes yeux. Toutes les
machines étaient parties. A part l’énorme monticule de poudre gris-bleu
dans un coin, quelques barres d’aluminium dans un autre, les corbeaux et
les squelettes des morts, cet endroit n’était plus qu’un grand trou
circulaire creusé dans le sable.
Peu à peu, je me glissai hors de la lucarne entre les herbes rouges et
je me mis debout sur un monceau de plâtras. Je pouvais voir dans toutes
les directions, sauf derrière moi, au nord, et nulle part il n’y avait
la moindre trace des Marsiens. Le sable dégringola sous mes pieds, mais
un peu plus loin les décombres offraient une pente praticable pour
gagner le sommet des ruines. J’avais une chance d’évasion et je me mis à
trembler.
J’hésitai un instant, puis dans un accès de résolution désespérée, le
cœur me battant violemment, j’escaladai le tas de ruines sous lequel
j’avais été enterré si longtemps.
Je jetai de nouveau les regards autour de moi. Vers le nord, pas plus
qu’ailleurs, aucun Marsien n’était visible.
Lorsque, la dernière fois, j’avais traversé en plein jour cette partie
du village de Sheen, j’avais vu une route bordée de confortables maisons
blanches et rouges séparées par des jardins aux arbres abondants.
Maintenant j’étais debout sur un tas énorme de gravier, de terre et de
morceaux de briques où croissait une multitude de plantes rouges en
forme de cactus, montant jusqu’au genou, sans la moindre végétation
terrestre pour leur disputer le terrain. Les arbres autour de moi
étaient morts et dénudés, mais plus loin un enchevêtrement de filaments
rouges escaladait les troncs encore debout.
Les maisons avaient toutes été saccagées, mais aucune n’avait été
brûlée; parfois leurs murs s’élevaient encore jusqu’au second étage,
avec des fenêtres arrachées et des portes brisées. L’Herbe Rouge
croissait en tumulte dans leurs chambres sans toits.
Au-dessous de moi, était la grande fosse où les corbeaux se disputaient
les déchets des Marsiens; quelques oiseaux voletaient çà et là parmi les
ruines. Au loin, j’aperçus un chat maigre qui s’esquivait en rampant le
long d’un mur, mais nulle trace d’homme.
Le jour, par contraste avec mon récent emprisonnement, me semblait d’une
clarté aveuglante. Une douce brise agitait mollement les Herbes Rouges
qui recouvraient le moindre fragment de sol. Oh! la douceur de l’air
frais qu’on respire!