XVIII.
Landry fut fâché d'abord d'être obligé de trouver toujours la petite
Fadette sur son chemin; mais comme elle paraissait avoir une peine, il
en eut compassion. Et voilà l'entretien qu'ils eurent ensemble:
—Comment, Grelet, c'est toi qui pleurais comme ça? Quelqu'un t'a-t-il
frappée ou pourchassée encore, que tu te plains et que tu te caches?
—Non, Landry, personne ne m'a molestée depuis que tu m'as si
bravement défendue; et d'ailleurs je ne crains personne. Je me cachais
pour pleurer, et c'est tout, car il n'y a rien de si sot que de
montrer sa peine aux autres.
—Mais pourquoi as-tu une si grosse peine? Est-ce à cause des
méchancetés qu'on t'a faites aujourd'hui? Il y a eu un peu de ta
faute; mais il faut t'en consoler et ne plus t'y exposer.
—Pourquoi dites-vous, Landry, qu'il y a eu de ma faute? C'est donc un
outrage que je vous ai fait de souhaiter de danser avec vous, et je
suis donc la seule fille qui n'ait pas le droit de s'amuser comme
les autres?
—Ce n'est point cela, Fadette; je ne vous fais point de reproche
d'avoir voulu danser avec moi. J'ai fait ce que vous souhaitiez, et je
me suis conduit avec vous comme je devais. Votre tort est plus ancien
que la journée d'aujourd'hui, et si vous l'avez eu, ce n'est point
envers moi, mais envers vous-même, vous le savez bien.
—Non, Landry; aussi vrai que j'aime Dieu, je ne connais pas ce
tort-là; je n'ai jamais songé à moi-même, et si je me reproche quelque
chose, c'est de vous avoir causé du désagrément contre mon gré.
—Ne parlons pas de moi, Fadette, je ne vous fais aucune plainte;
parlons de vous; et puisque vous ne vous connaissez point de défauts,
voulez-vous que, de bonne foi et de bonne amitié, je vous dise ceux
que vous avez?
—Oui, Landry, je le veux, et j'estimerai cela la meilleure récompense
ou la meilleure punition que tu puisses me donner pour le bien ou le
mal que je t'ai fait.
—Eh bien, Fanchon Fadet, puisque tu parles si raisonnablement, et
que, pour la première fois de ta vie, je te vois douce et
traitable, je vas te dire pourquoi on ne te respecte pas comme une
fille de seize ans devrait pouvoir l'exiger. C'est que tu n'as rien
d'une fille et tout d'un garçon, dans ton air et dans tes manières;
c'est que tu ne prends pas soin de ta personne. Pour commencer, tu
n'as point l'air propre et soigneux, et tu te fais paraître laide par
ton habillement et ton langage. Tu sais bien que les enfants
t'appellent d'un nom encore plus déplaisant que celui de grelet. Ils
t'appellent souvent le mâlot. Eh bien, crois-tu que ce soit à
propos, à seize ans, de ne point ressembler encore à une fille? Tu
montes sur les arbres comme un vrai chat-écurieux, et quand tu sautes
sur une jument, sans bride ni selle, tu la fais galoper comme si le
diable était dessus. C'est bon d'être forte et leste; c'est bon aussi
de n'avoir peur de rien, et c'est un avantage de nature pour un homme.
Mais pour une femme trop est trop, et tu as l'air de vouloir te faire
remarquer. Aussi on te remarque, on te taquine, on crie après toi
comme après un loup. Tu as de l'esprit et tu réponds des malices qui
font rire ceux à qui elles ne s'adressent point. C'est encore bon
d'avoir plus d'esprit que les autres; mais à force de le montrer,
on se fait des ennemis. Tu es curieuse, et quand tu as surpris les
secrets des autres, tu les leur jettes à la figure bien durement,
aussitôt que tu as à te plaindre d'eux. Cela te fait craindre, et on
déteste ceux qu'on craint. On leur rend plus de mal qu'ils n'en font.
Enfin, que tu sois sorcière ou non, je veux croire que tu as des
connaissances, mais j'espère que tu ne t'es pas donnée aux mauvais
esprits; tu cherches à le paraître pour effrayer ceux qui te fâchent,
et c'est toujours un assez vilain renom que tu te donnes là. Voilà
tous tes torts, Fanchon Fadet, et c'est à cause de ces torts-là que
les gens en ont avec toi. Rumine un peu la chose, et tu verras que si
tu voulais être un peu plus comme les autres, on te saurait plus de
gré de ce que tu as de plus qu'eux dans ton entendement.
—Je te remercie, Landry, répondit la petite Fadette, d'un air
très-sérieux, après avoir écouté le besson bien religieusement. Tu
m'as dit à peu près ce que tout le monde me reproche, et tu me l'as
dit avec beaucoup d'honnêteté et de ménagement, ce que les autres ne
font point; mais à présent veux-tu que je te réponde, et, pour cela,
veux-tu t'asseoir à mon côté pour un petit moment?
—L'endroit n'est guère agréable, dit Landry, qui ne se souciait point
trop de s'attarder avec elle, et qui songeait toujours aux mauvais
sorts qu'on l'accusait de jeter sur ceux qui ne s'en méfiaient point.
—Tu ne trouves point l'endroit agréable, reprit-elle, parce que vous
autres riches vous êtes difficiles. Il vous faut du beau gazon pour
vous asseoir dehors, et vous pouvez choisir dans vos prés et dans vos
jardins les plus belles places et le meilleur ombrage. Mais ceux qui
n'ont rien à eux n'en demandent pas si long au bon Dieu, et ils
s'accommodent de la première pierre venue pour poser leur tête. Les
épines ne blessent point leurs pieds, et là où ils se trouvent ils
observent tout ce qui est joli et avenant au ciel et sur la terre. Il
n'y a point de vilain endroit, Landry, pour ceux qui connaissent la
vertu et la douceur de toutes les choses que Dieu a faites. Moi, je
sais, sans être sorcière, à quoi sont bonnes les moindres herbes que
tu écrases sous tes pieds; et quand je sais leur usage, je les regarde
et ne méprise ni leur odeur ni leur figure. Je te dis cela, Landry,
pour t'enseigner tout à l'heure une autre chose qui se rapporte aux
âmes chrétiennes aussi bien qu'aux fleurs des jardins et aux
ronces des carrières; c'est que l'on méprise trop souvent ce qui ne
paraît ni beau ni bon, et que par là on se prive de ce qui est
secourable et salutaire.
—Je n'entends pas bien ce que tu veux signifier, dit Landry en
s'asseyant auprès d'elle;—et ils restèrent un moment sans parler, car
la petite Fadette avait l'esprit envolé à des idées que Landry ne
connaissait point; et, quant à lui, malgré qu'il en eût un peu
d'embrouillement dans la tête, il ne pouvait pas s'empêcher d'avoir du
plaisir à entendre cette fille; car jamais il n'avait entendu une voix
si douce et des paroles si bien dites que les paroles et la voix de la
Fadette dans ce moment-là.
—Écoute, Landry, lui dit-elle, je suis plus à plaindre qu'à blâmer;
et si j'ai des torts envers moi-même, du moins n'en ai-je jamais eu de
sérieux envers les autres; et si le monde était juste et raisonnable,
il ferait plus d'attention à mon bon cœur qu'à ma vilaine figure et
à mes mauvais habillements. Vois un peu, ou apprends si tu ne le sais,
quel a été mon sort depuis que je suis au monde. Je ne te dirai point
de mal de ma pauvre mère qu'un chacun blâme et insulte, quoiqu'elle
ne soit point là pour se défendre, et sans que je puisse le
faire, moi qui ne sais pas bien ce qu'elle a fait de mal, ni pourquoi
elle a été poussée à le faire. Eh bien, le monde est si méchant, qu'à
peine ma mère m'eut-elle délaissée, et comme je la pleurais encore
bien amèrement, au moindre dépit que les autres enfants avaient contre
moi, pour un jeu, pour un rien qu'ils se seraient pardonné entre eux,
ils me reprochaient la faute de ma mère et voulaient me forcer à
rougir d'elle. Peut-être qu'à ma place une fille raisonnable, comme tu
dis, se fût abaissée dans le silence, pensant qu'il était prudent
d'abandonner la cause de sa mère et de la laisser injurier pour se
préserver de l'être. Mais moi, vois-tu, je ne le pouvais pas. C'était
plus fort que moi. Ma mère était toujours ma mère, et qu'elle soit ce
qu'on voudra, que je la retrouve ou que je n'en entende jamais parler,
je l'aimerai toujours de toute la force de mon cœur. Aussi, quand
on m'appelle enfant de coureuse et de vivandière, je suis en colère,
non à cause de moi: je sais bien que cela ne peut m'offenser, puisque
je n'ai rien fait de mal; mais à cause de cette pauvre chère femme que
mon devoir est de défendre. Et comme je ne peux ni ne sais la
défendre, je la venge, en disant aux autres les vérités qu'ils
méritent, et en leur montrant qu'ils ne valent pas mieux que celle à
qui ils jettent la pierre. Voilà pourquoi ils disent que je suis
curieuse et insolente, que je surprends leurs secrets pour les
divulguer. Il est vrai que le bon Dieu m'a faite curieuse, si c'est
l'être que de désirer connaître les choses cachées. Mais si on avait
été bon et humain envers moi, je n'aurais pas songé à contenter ma
curiosité aux dépens du prochain. J'aurais renfermé mon amusement dans
la connaissance des secrets que m'enseigne ma grand'mère pour la
guérison du corps humain. Les fleurs, les herbes, les pierres, les
mouches, tous les secrets de nature, il y en aurait eu bien assez pour
m'occuper et pour me divertir, moi qui aime à vaguer et à fureter
partout. J'aurais toujours été seule, sans connaître l'ennui; car mon
plus grand plaisir est d'aller dans les endroits qu'on ne fréquente
point et d'y rêvasser à cinquante choses dont je n'entends jamais
parler aux personnes qui se croient bien sages et bien avisées. Si je
me suis laissée attirer dans le commerce de mon prochain, c'est par
l'envie que j'avais de rendre service avec les petites connaissances
qui me sont venues et dont ma grand'mère elle-même fait souvent
son profit sans rien dire. Eh bien, au lieu d'être remerciée
honnêtement par tous les enfants de mon âge dont je guérissais les
blessures et les maladies, et à qui j'enseignais mes remèdes sans
demander jamais de récompense, j'ai été traitée de sorcière, et ceux
qui venaient bien doucement me prier quand ils avaient besoin de moi,
me disaient plus tard des sottises à la première occasion.
Cela me courrouçait, et j'aurais pu leur nuire, car si je sais des
choses pour faire du bien, j'en sais aussi pour faire du mal; et
pourtant je n'en ai jamais fait usage; je ne connais point la rancune,
et si je me venge en paroles, c'est que je suis soulagée en disant
tout de suite ce qui me vient au bout de la langue, et qu'ensuite je
n'y pense plus et pardonne ainsi que Dieu le commande. Quant à ne
prendre soin ni de ma personne ni de mes manières, cela devrait
montrer que je ne suis pas assez folle pour me croire belle, lorsque
je sais que je suis si laide que personne ne peut me regarder. On me
l'a dit assez souvent pour que je le sache; et, en voyant combien les
gens sont durs et méprisants pour ceux que le bon Dieu a mal
partagés, je me suis fait un plaisir de leur déplaire, me consolant
par l'idée que ma figure n'avait rien de repoussant pour le bon Dieu
et pour mon ange gardien, lesquels ne me la reprocheraient pas plus
que je ne la leur reproche moi-même. Aussi, moi, je ne suis pas comme
ceux qui disent: Voilà une chenille, une vilaine bête; ah! qu'elle est
laide! il faut la tuer! Moi, je n'écrase pas la pauvre créature du bon
Dieu, et si la chenille tombe dans l'eau, je lui tends une feuille
pour qu'elle se sauve. Et à cause de cela on dit que j'aime les
mauvaises bêtes et que je suis sorcière, parce que je n'aime pas à
faire souffrir une grenouille, à arracher les pattes à une guêpe et à
clouer une chauve-souris vivante contre un arbre. Pauvre bête, que je
lui dis, si on doit tuer tout ce qui est vilain, je n'aurais pas plus
que toi le droit de vivre.
XVIII.
Landry fut fâché d'abord d'être obligé de trouver toujours la petite
Fadette sur son chemin; mais comme elle paraissait avoir une peine, il
en eut compassion. Et voilà l'entretien qu'ils eurent ensemble:
—Comment, Grelet, c'est toi qui pleurais comme ça? Quelqu'un t'a-t-il
frappée ou pourchassée encore, que tu te plains et que tu te caches?
—Non, Landry, personne ne m'a molestée depuis que tu m'as si
bravement défendue; et d'ailleurs je ne crains personne. Je me cachais
pour pleurer, et c'est tout, car il n'y a rien de si sot que de
montrer sa peine aux autres.
—Mais pourquoi as-tu une si grosse peine? Est-ce à cause des
méchancetés qu'on t'a faites aujourd'hui? Il y a eu un peu de ta
faute; mais il faut t'en consoler et ne plus t'y exposer.
—Pourquoi dites-vous, Landry, qu'il y a eu de ma faute? C'est donc un
outrage que je vous ai fait de souhaiter de danser avec vous, et je
suis donc la seule fille qui n'ait pas le droit de s'amuser comme
les autres?
—Ce n'est point cela, Fadette; je ne vous fais point de reproche
d'avoir voulu danser avec moi. J'ai fait ce que vous souhaitiez, et je
me suis conduit avec vous comme je devais. Votre tort est plus ancien
que la journée d'aujourd'hui, et si vous l'avez eu, ce n'est point
envers moi, mais envers vous-même, vous le savez bien.
—Non, Landry; aussi vrai que j'aime Dieu, je ne connais pas ce
tort-là; je n'ai jamais songé à moi-même, et si je me reproche quelque
chose, c'est de vous avoir causé du désagrément contre mon gré.
—Ne parlons pas de moi, Fadette, je ne vous fais aucune plainte;
parlons de vous; et puisque vous ne vous connaissez point de défauts,
voulez-vous que, de bonne foi et de bonne amitié, je vous dise ceux
que vous avez?
—Oui, Landry, je le veux, et j'estimerai cela la meilleure récompense
ou la meilleure punition que tu puisses me donner pour le bien ou le
mal que je t'ai fait.
—Eh bien, Fanchon Fadet, puisque tu parles si raisonnablement, et
que, pour la première fois de ta vie, je te vois douce et
traitable, je vas te dire pourquoi on ne te respecte pas comme une
fille de seize ans devrait pouvoir l'exiger. C'est que tu n'as rien
d'une fille et tout d'un garçon, dans ton air et dans tes manières;
c'est que tu ne prends pas soin de ta personne. Pour commencer, tu
n'as point l'air propre et soigneux, et tu te fais paraître laide par
ton habillement et ton langage. Tu sais bien que les enfants
t'appellent d'un nom encore plus déplaisant que celui de grelet. Ils
t'appellent souvent le mâlot. Eh bien, crois-tu que ce soit à
propos, à seize ans, de ne point ressembler encore à une fille? Tu
montes sur les arbres comme un vrai chat-écurieux, et quand tu sautes
sur une jument, sans bride ni selle, tu la fais galoper comme si le
diable était dessus. C'est bon d'être forte et leste; c'est bon aussi
de n'avoir peur de rien, et c'est un avantage de nature pour un homme.
Mais pour une femme trop est trop, et tu as l'air de vouloir te faire
remarquer. Aussi on te remarque, on te taquine, on crie après toi
comme après un loup. Tu as de l'esprit et tu réponds des malices qui
font rire ceux à qui elles ne s'adressent point. C'est encore bon
d'avoir plus d'esprit que les autres; mais à force de le montrer,
on se fait des ennemis. Tu es curieuse, et quand tu as surpris les
secrets des autres, tu les leur jettes à la figure bien durement,
aussitôt que tu as à te plaindre d'eux. Cela te fait craindre, et on
déteste ceux qu'on craint. On leur rend plus de mal qu'ils n'en font.
Enfin, que tu sois sorcière ou non, je veux croire que tu as des
connaissances, mais j'espère que tu ne t'es pas donnée aux mauvais
esprits; tu cherches à le paraître pour effrayer ceux qui te fâchent,
et c'est toujours un assez vilain renom que tu te donnes là. Voilà
tous tes torts, Fanchon Fadet, et c'est à cause de ces torts-là que
les gens en ont avec toi. Rumine un peu la chose, et tu verras que si
tu voulais être un peu plus comme les autres, on te saurait plus de
gré de ce que tu as de plus qu'eux dans ton entendement.
—Je te remercie, Landry, répondit la petite Fadette, d'un air
très-sérieux, après avoir écouté le besson bien religieusement. Tu
m'as dit à peu près ce que tout le monde me reproche, et tu me l'as
dit avec beaucoup d'honnêteté et de ménagement, ce que les autres ne
font point; mais à présent veux-tu que je te réponde, et, pour cela,
veux-tu t'asseoir à mon côté pour un petit moment?
—L'endroit n'est guère agréable, dit Landry, qui ne se souciait point
trop de s'attarder avec elle, et qui songeait toujours aux mauvais
sorts qu'on l'accusait de jeter sur ceux qui ne s'en méfiaient point.
—Tu ne trouves point l'endroit agréable, reprit-elle, parce que vous
autres riches vous êtes difficiles. Il vous faut du beau gazon pour
vous asseoir dehors, et vous pouvez choisir dans vos prés et dans vos
jardins les plus belles places et le meilleur ombrage. Mais ceux qui
n'ont rien à eux n'en demandent pas si long au bon Dieu, et ils
s'accommodent de la première pierre venue pour poser leur tête. Les
épines ne blessent point leurs pieds, et là où ils se trouvent ils
observent tout ce qui est joli et avenant au ciel et sur la terre. Il
n'y a point de vilain endroit, Landry, pour ceux qui connaissent la
vertu et la douceur de toutes les choses que Dieu a faites. Moi, je
sais, sans être sorcière, à quoi sont bonnes les moindres herbes que
tu écrases sous tes pieds; et quand je sais leur usage, je les regarde
et ne méprise ni leur odeur ni leur figure. Je te dis cela, Landry,
pour t'enseigner tout à l'heure une autre chose qui se rapporte aux
âmes chrétiennes aussi bien qu'aux fleurs des jardins et aux
ronces des carrières; c'est que l'on méprise trop souvent ce qui ne
paraît ni beau ni bon, et que par là on se prive de ce qui est
secourable et salutaire.
—Je n'entends pas bien ce que tu veux signifier, dit Landry en
s'asseyant auprès d'elle;—et ils restèrent un moment sans parler, car
la petite Fadette avait l'esprit envolé à des idées que Landry ne
connaissait point; et, quant à lui, malgré qu'il en eût un peu
d'embrouillement dans la tête, il ne pouvait pas s'empêcher d'avoir du
plaisir à entendre cette fille; car jamais il n'avait entendu une voix
si douce et des paroles si bien dites que les paroles et la voix de la
Fadette dans ce moment-là.
—Écoute, Landry, lui dit-elle, je suis plus à plaindre qu'à blâmer;
et si j'ai des torts envers moi-même, du moins n'en ai-je jamais eu de
sérieux envers les autres; et si le monde était juste et raisonnable,
il ferait plus d'attention à mon bon cœur qu'à ma vilaine figure et
à mes mauvais habillements. Vois un peu, ou apprends si tu ne le sais,
quel a été mon sort depuis que je suis au monde. Je ne te dirai point
de mal de ma pauvre mère qu'un chacun blâme et insulte, quoiqu'elle
ne soit point là pour se défendre, et sans que je puisse le
faire, moi qui ne sais pas bien ce qu'elle a fait de mal, ni pourquoi
elle a été poussée à le faire. Eh bien, le monde est si méchant, qu'à
peine ma mère m'eut-elle délaissée, et comme je la pleurais encore
bien amèrement, au moindre dépit que les autres enfants avaient contre
moi, pour un jeu, pour un rien qu'ils se seraient pardonné entre eux,
ils me reprochaient la faute de ma mère et voulaient me forcer à
rougir d'elle. Peut-être qu'à ma place une fille raisonnable, comme tu
dis, se fût abaissée dans le silence, pensant qu'il était prudent
d'abandonner la cause de sa mère et de la laisser injurier pour se
préserver de l'être. Mais moi, vois-tu, je ne le pouvais pas. C'était
plus fort que moi. Ma mère était toujours ma mère, et qu'elle soit ce
qu'on voudra, que je la retrouve ou que je n'en entende jamais parler,
je l'aimerai toujours de toute la force de mon cœur. Aussi, quand
on m'appelle enfant de coureuse et de vivandière, je suis en colère,
non à cause de moi: je sais bien que cela ne peut m'offenser, puisque
je n'ai rien fait de mal; mais à cause de cette pauvre chère femme que
mon devoir est de défendre. Et comme je ne peux ni ne sais la
défendre, je la venge, en disant aux autres les vérités qu'ils
méritent, et en leur montrant qu'ils ne valent pas mieux que celle à
qui ils jettent la pierre. Voilà pourquoi ils disent que je suis
curieuse et insolente, que je surprends leurs secrets pour les
divulguer. Il est vrai que le bon Dieu m'a faite curieuse, si c'est
l'être que de désirer connaître les choses cachées. Mais si on avait
été bon et humain envers moi, je n'aurais pas songé à contenter ma
curiosité aux dépens du prochain. J'aurais renfermé mon amusement dans
la connaissance des secrets que m'enseigne ma grand'mère pour la
guérison du corps humain. Les fleurs, les herbes, les pierres, les
mouches, tous les secrets de nature, il y en aurait eu bien assez pour
m'occuper et pour me divertir, moi qui aime à vaguer et à fureter
partout. J'aurais toujours été seule, sans connaître l'ennui; car mon
plus grand plaisir est d'aller dans les endroits qu'on ne fréquente
point et d'y rêvasser à cinquante choses dont je n'entends jamais
parler aux personnes qui se croient bien sages et bien avisées. Si je
me suis laissée attirer dans le commerce de mon prochain, c'est par
l'envie que j'avais de rendre service avec les petites connaissances
qui me sont venues et dont ma grand'mère elle-même fait souvent
son profit sans rien dire. Eh bien, au lieu d'être remerciée
honnêtement par tous les enfants de mon âge dont je guérissais les
blessures et les maladies, et à qui j'enseignais mes remèdes sans
demander jamais de récompense, j'ai été traitée de sorcière, et ceux
qui venaient bien doucement me prier quand ils avaient besoin de moi,
me disaient plus tard des sottises à la première occasion.
Cela me courrouçait, et j'aurais pu leur nuire, car si je sais des
choses pour faire du bien, j'en sais aussi pour faire du mal; et
pourtant je n'en ai jamais fait usage; je ne connais point la rancune,
et si je me venge en paroles, c'est que je suis soulagée en disant
tout de suite ce qui me vient au bout de la langue, et qu'ensuite je
n'y pense plus et pardonne ainsi que Dieu le commande. Quant à ne
prendre soin ni de ma personne ni de mes manières, cela devrait
montrer que je ne suis pas assez folle pour me croire belle, lorsque
je sais que je suis si laide que personne ne peut me regarder. On me
l'a dit assez souvent pour que je le sache; et, en voyant combien les
gens sont durs et méprisants pour ceux que le bon Dieu a mal
partagés, je me suis fait un plaisir de leur déplaire, me consolant
par l'idée que ma figure n'avait rien de repoussant pour le bon Dieu
et pour mon ange gardien, lesquels ne me la reprocheraient pas plus
que je ne la leur reproche moi-même. Aussi, moi, je ne suis pas comme
ceux qui disent: Voilà une chenille, une vilaine bête; ah! qu'elle est
laide! il faut la tuer! Moi, je n'écrase pas la pauvre créature du bon
Dieu, et si la chenille tombe dans l'eau, je lui tends une feuille
pour qu'elle se sauve. Et à cause de cela on dit que j'aime les
mauvaises bêtes et que je suis sorcière, parce que je n'aime pas à
faire souffrir une grenouille, à arracher les pattes à une guêpe et à
clouer une chauve-souris vivante contre un arbre. Pauvre bête, que je
lui dis, si on doit tuer tout ce qui est vilain, je n'aurais pas plus
que toi le droit de vivre.