XXXIV.
Le père Barbeau, la voyant si prudente, et comprenant combien elle
était fine, se pressa moins de lui faire faire son dépôt et son
placement, que de s'enquérir de la réputation qu'elle s'était acquise
à Château-Meillant, où elle avait passé l'année. Car, si cette belle
dot le tentait et lui faisait passer par-dessus la mauvaise parenté,
il n'en était pas de même quand il s'agissait de l'honneur de la fille
qu'il souhaitait avoir pour bru. Il alla donc lui-même à
Château-Meillant, et prit ses informations en conscience. Il lui fut
dit que non-seulement la petite Fadette n'y était point venue enceinte
et n'y avait point fait d'enfant, mais encore qu'elle s'y était si
bien comportée qu'il n'y avait point le plus petit blâme à lui donner.
Elle avait servi une vieille religieuse noble, laquelle avait
pris plaisir à en faire sa société plus que sa domestique, tant elle
l'avait trouvée de bonne conduite, de bonnes mœurs et de bon
raisonnement. Elle la regrettait beaucoup, et disait que c'était une
parfaite chrétienne, courageuse, économe, propre, soigneuse, et d'un
si aimable caractère, qu'elle n'en retrouverait jamais une pareille.
Et comme cette vieille dame était assez riche, elle faisait de grandes
charités, en quoi la petite Fadette la secondait merveilleusement pour
soigner les malades, préparer les médicaments, et s'instruire de
plusieurs beaux secrets que sa maîtresse avait appris dans son
couvent, avant la révolution.
Le père Barbeau fut bien content, et il revint à la Cosse, décidé à
éclaircir la chose jusqu'au bout. Il assembla sa famille et chargea
ses enfants aînés, ses frères et toutes ses parentes, de procéder
prudemment à une enquête sur la conduite que la petite Fadette avait
tenue depuis qu'elle était en âge de raison, afin que, si tout le mal
qu'on avait dit d'elle n'avait pour cause que des enfantillages, on
pût s'en moquer; au lieu que si quelqu'un pouvait affirmer l'avoir vue
commettre une mauvaise action ou faire une chose indécente, il
eût à maintenir contre elle la défense qu'il avait faite à Landry de
la fréquenter. L'enquête fut faite avec la prudence qu'il souhaitait,
et sans que la question de dot fût ébruitée, car il n'en avait dit
mot, même à sa femme.
Pendant ce temps-là, la petite Fadette vivait très-retirée dans sa
petite maison, où elle ne voulut rien changer, sinon de la tenir si
propre qu'on se fût miré dans ses pauvres meubles. Elle fit habiller
proprement son petit sauteriot, et, sans le faire paraître, elle le
mit, ainsi qu'elle-même et sa marraine, à une bonne nourriture, qui
fit vitement son effet sur l'enfant; il se refit du mieux qu'il était
possible, et sa santé fut bientôt aussi bonne qu'on pouvait le
souhaiter. Le bonheur amenda vite aussi son tempérament; et, n'étant
plus menacé et tancé par sa grand'mère, ne rencontrant plus que des
caresses, des paroles douces et de bons traitements, il devint un gars
fort mignon, tout plein de petites idées drôles et aimables, et ne
pouvant plus déplaire à personne, malgré sa boiterie et son petit nez
camard.
Et, d'autre part, il y avait un si grand changement dans la personne
et dans les habitudes de Fanchon Fadet, que les méchants propos furent
oubliés, et que plus d'un garçon, en la voyant marcher si légère
et de si belle grâce, eût souhaité qu'elle fût à la fin de son deuil,
afin de pouvoir la courtiser et la faire danser.
Il n'y avait que Sylvinet Barbeau qui n'en voulût point revenir sur
son compte. Il voyait bien qu'on manigançait quelque chose à propos
d'elle dans sa famille, car le père ne pouvait se tenir d'en parler
souvent, et quand il avait reçu rétractation de quelque ancien
mensonge fait sur le compte de Fanchon, il s'en applaudissait dans
l'intérêt de Landry, disant qu'il ne pouvait souffrir qu'on eût accusé
son fils d'avoir mis à mal une jeunesse innocente.
Et l'on parlait aussi du prochain retour de Landry, et le père Barbeau
paraissait souhaiter que la chose fût agréée du père Caillaud. Enfin
Sylvinet voyait bien qu'on ne serait plus si contraire aux amours de
Landry, et le chagrin lui revint. L'opinion, qui vire à tout vent,
était depuis peu en faveur de la Fadette; on ne la croyait pas riche,
mais elle plaisait, et, pour cela, elle déplaisait d'autant plus à
Sylvinet, qui voyait en elle la rivale de son amour pour Landry.
De temps en temps le père Barbeau laissait échapper devant lui le
mot de mariage, et disait que ses bessons ne tarderaient pas à être en
âge d'y penser. Le mariage de Landry avait toujours été une idée
désolante à Sylvinet, et comme le dernier mot de leur séparation. Il
reprit les fièvres, et la mère consulta encore les médecins.
Un jour, elle rencontra la marraine Fanchette, qui, l'entendant se
lamenter dans son inquiétude, lui demanda pourquoi elle allait
consulter si loin et dépenser tant d'argent, quand elle avait sous la
main une remégeuse plus habile que toutes celles du pays, et qui ne
voulait point exercer pour de l'argent, comme l'avait fait sa
grand'mère, mais pour le seul amour du bon Dieu et du prochain. Et
elle nomma la petite Fadette.
La mère Barbeau en parla à son mari, qui n'y fut point contraire. Il
lui dit qu'à Château-Meillant la Fadette était tenue en réputation de
grand savoir, et que de tous les côtés on venait la consulter aussi
bien que sa dame.
La mère Barbeau pria donc la Fadette de venir voir Sylvinet, qui
gardait le lit, et de lui donner son assistance.
Fanchon avait cherché plus d'une fois l'occasion de lui parler, ainsi
qu'elle l'avait promis à Landry, et jamais il ne s'y était prêté.
Elle ne se fit donc pas semondre et courut voir le pauvre besson. Elle
le trouva endormi dans la fièvre, et pria la famille de la laisser
seule avec lui. Comme c'est la coutume des remégeuses d'agir en
secret, personne ne la contraria et ne resta dans la chambre.
D'abord, la Fadette posa sa main sur celle du besson, qui pendait sur
le bord du lit; mais elle le fit si doucement, qu'il ne s'en aperçut
pas, encore qu'il eût le sommeil si léger qu'une mouche, en volant,
l'éveillait. La main de Sylvinet était chaude comme du feu, et elle
devint plus chaude encore dans celle de la petite Fadette. Il montra
de l'agitation, mais sans essayer de retirer sa main. Alors, la
Fadette lui mit son autre main sur le front, aussi doucement que la
première fois, et il s'agita encore plus. Mais, peu à peu, il se
calma, et elle sentit que la tête et la main de son malade se
rafraîchissaient de minute en minute et que son sommeil devenait aussi
calme que celui d'un petit enfant. Elle resta ainsi auprès de lui
jusqu'à ce qu'elle le vit disposé à s'éveiller; et alors elle se
retira derrière son rideau, et sortit de la chambre et de la maison,
en disant à la mère Barbeau:—Allez voir votre garçon et
donnez-lui quelque chose à manger, car il n'a plus la fièvre; et ne
lui parlez point de moi surtout, si vous voulez que je le guérisse. Je
reviendrai ce soir, à l'heure où vous m'avez dit que son mal empirait,
et je tâcherai de couper encore cette mauvaise fièvre.
XXXIV.
Le père Barbeau, la voyant si prudente, et comprenant combien elle
était fine, se pressa moins de lui faire faire son dépôt et son
placement, que de s'enquérir de la réputation qu'elle s'était acquise
à Château-Meillant, où elle avait passé l'année. Car, si cette belle
dot le tentait et lui faisait passer par-dessus la mauvaise parenté,
il n'en était pas de même quand il s'agissait de l'honneur de la fille
qu'il souhaitait avoir pour bru. Il alla donc lui-même à
Château-Meillant, et prit ses informations en conscience. Il lui fut
dit que non-seulement la petite Fadette n'y était point venue enceinte
et n'y avait point fait d'enfant, mais encore qu'elle s'y était si
bien comportée qu'il n'y avait point le plus petit blâme à lui donner.
Elle avait servi une vieille religieuse noble, laquelle avait
pris plaisir à en faire sa société plus que sa domestique, tant elle
l'avait trouvée de bonne conduite, de bonnes mœurs et de bon
raisonnement. Elle la regrettait beaucoup, et disait que c'était une
parfaite chrétienne, courageuse, économe, propre, soigneuse, et d'un
si aimable caractère, qu'elle n'en retrouverait jamais une pareille.
Et comme cette vieille dame était assez riche, elle faisait de grandes
charités, en quoi la petite Fadette la secondait merveilleusement pour
soigner les malades, préparer les médicaments, et s'instruire de
plusieurs beaux secrets que sa maîtresse avait appris dans son
couvent, avant la révolution.
Le père Barbeau fut bien content, et il revint à la Cosse, décidé à
éclaircir la chose jusqu'au bout. Il assembla sa famille et chargea
ses enfants aînés, ses frères et toutes ses parentes, de procéder
prudemment à une enquête sur la conduite que la petite Fadette avait
tenue depuis qu'elle était en âge de raison, afin que, si tout le mal
qu'on avait dit d'elle n'avait pour cause que des enfantillages, on
pût s'en moquer; au lieu que si quelqu'un pouvait affirmer l'avoir vue
commettre une mauvaise action ou faire une chose indécente, il
eût à maintenir contre elle la défense qu'il avait faite à Landry de
la fréquenter. L'enquête fut faite avec la prudence qu'il souhaitait,
et sans que la question de dot fût ébruitée, car il n'en avait dit
mot, même à sa femme.
Pendant ce temps-là, la petite Fadette vivait très-retirée dans sa
petite maison, où elle ne voulut rien changer, sinon de la tenir si
propre qu'on se fût miré dans ses pauvres meubles. Elle fit habiller
proprement son petit sauteriot, et, sans le faire paraître, elle le
mit, ainsi qu'elle-même et sa marraine, à une bonne nourriture, qui
fit vitement son effet sur l'enfant; il se refit du mieux qu'il était
possible, et sa santé fut bientôt aussi bonne qu'on pouvait le
souhaiter. Le bonheur amenda vite aussi son tempérament; et, n'étant
plus menacé et tancé par sa grand'mère, ne rencontrant plus que des
caresses, des paroles douces et de bons traitements, il devint un gars
fort mignon, tout plein de petites idées drôles et aimables, et ne
pouvant plus déplaire à personne, malgré sa boiterie et son petit nez
camard.
Et, d'autre part, il y avait un si grand changement dans la personne
et dans les habitudes de Fanchon Fadet, que les méchants propos furent
oubliés, et que plus d'un garçon, en la voyant marcher si légère
et de si belle grâce, eût souhaité qu'elle fût à la fin de son deuil,
afin de pouvoir la courtiser et la faire danser.
Il n'y avait que Sylvinet Barbeau qui n'en voulût point revenir sur
son compte. Il voyait bien qu'on manigançait quelque chose à propos
d'elle dans sa famille, car le père ne pouvait se tenir d'en parler
souvent, et quand il avait reçu rétractation de quelque ancien
mensonge fait sur le compte de Fanchon, il s'en applaudissait dans
l'intérêt de Landry, disant qu'il ne pouvait souffrir qu'on eût accusé
son fils d'avoir mis à mal une jeunesse innocente.
Et l'on parlait aussi du prochain retour de Landry, et le père Barbeau
paraissait souhaiter que la chose fût agréée du père Caillaud. Enfin
Sylvinet voyait bien qu'on ne serait plus si contraire aux amours de
Landry, et le chagrin lui revint. L'opinion, qui vire à tout vent,
était depuis peu en faveur de la Fadette; on ne la croyait pas riche,
mais elle plaisait, et, pour cela, elle déplaisait d'autant plus à
Sylvinet, qui voyait en elle la rivale de son amour pour Landry.
De temps en temps le père Barbeau laissait échapper devant lui le
mot de mariage, et disait que ses bessons ne tarderaient pas à être en
âge d'y penser. Le mariage de Landry avait toujours été une idée
désolante à Sylvinet, et comme le dernier mot de leur séparation. Il
reprit les fièvres, et la mère consulta encore les médecins.
Un jour, elle rencontra la marraine Fanchette, qui, l'entendant se
lamenter dans son inquiétude, lui demanda pourquoi elle allait
consulter si loin et dépenser tant d'argent, quand elle avait sous la
main une remégeuse plus habile que toutes celles du pays, et qui ne
voulait point exercer pour de l'argent, comme l'avait fait sa
grand'mère, mais pour le seul amour du bon Dieu et du prochain. Et
elle nomma la petite Fadette.
La mère Barbeau en parla à son mari, qui n'y fut point contraire. Il
lui dit qu'à Château-Meillant la Fadette était tenue en réputation de
grand savoir, et que de tous les côtés on venait la consulter aussi
bien que sa dame.
La mère Barbeau pria donc la Fadette de venir voir Sylvinet, qui
gardait le lit, et de lui donner son assistance.
Fanchon avait cherché plus d'une fois l'occasion de lui parler, ainsi
qu'elle l'avait promis à Landry, et jamais il ne s'y était prêté.
Elle ne se fit donc pas semondre et courut voir le pauvre besson. Elle
le trouva endormi dans la fièvre, et pria la famille de la laisser
seule avec lui. Comme c'est la coutume des remégeuses d'agir en
secret, personne ne la contraria et ne resta dans la chambre.
D'abord, la Fadette posa sa main sur celle du besson, qui pendait sur
le bord du lit; mais elle le fit si doucement, qu'il ne s'en aperçut
pas, encore qu'il eût le sommeil si léger qu'une mouche, en volant,
l'éveillait. La main de Sylvinet était chaude comme du feu, et elle
devint plus chaude encore dans celle de la petite Fadette. Il montra
de l'agitation, mais sans essayer de retirer sa main. Alors, la
Fadette lui mit son autre main sur le front, aussi doucement que la
première fois, et il s'agita encore plus. Mais, peu à peu, il se
calma, et elle sentit que la tête et la main de son malade se
rafraîchissaient de minute en minute et que son sommeil devenait aussi
calme que celui d'un petit enfant. Elle resta ainsi auprès de lui
jusqu'à ce qu'elle le vit disposé à s'éveiller; et alors elle se
retira derrière son rideau, et sortit de la chambre et de la maison,
en disant à la mère Barbeau:—Allez voir votre garçon et
donnez-lui quelque chose à manger, car il n'a plus la fièvre; et ne
lui parlez point de moi surtout, si vous voulez que je le guérisse. Je
reviendrai ce soir, à l'heure où vous m'avez dit que son mal empirait,
et je tâcherai de couper encore cette mauvaise fièvre.