III
Moi j'ai eu un jour l'étrange sensation d'avoir habité le palais
enchanté de la Chatte blanche, un château magique où régnait une de ces
bêtes onduleuses, mystérieuses, troublantes, le seul peut-être de tous
les êtres qu'on n'entende jamais marcher.
C'était l'été dernier, sur ce même rivage de la Méditerranée.
Il faisait, à Nice, une chaleur atroce, et je m'informai si les
habitants du pays n'avaient point dans la montagne au-dessus quelque
vallée fraîche où ils pussent aller respirer.
On m'indiqua celle de Thorenc. Je la voulus voir.
Il fallut d'abord gagner Grasse, la ville des parfums, dont je parlerai
quelque jour en racontant comment se fabriquent ces essences et
quintessences de fleurs qui valent jusqu'à deux mille francs le litre.
J'y passai la soirée et la nuit dans un vieil hôtel de la ville,
médiocre auberge où la qualité des nourritures est aussi douteuse que la
propreté des chambres. Puis je repartis au matin.
La route s'engageait en pleine montagne, longeant des ravins profonds et
dominée par des pics stériles, pointus, sauvages. Je me demandais quel
bizarre séjour d'été on m'avait indiqué là; et j'hésitais presque à
revenir pour regagner Nice le même soir, quand j'aperçus soudain devant
moi, sur un mont qui semblait barrer tout le vallon, une immense et
admirable ruine profilant sur le ciel des tours, des murs écroulés,
toute une bizarre architecture de citadelle morte. C'était une antique
commanderie de Templiers qui gouvernait jadis le pays de Thorenc.
Je contournai ce mont, et soudain je découvris une longue vallée verte,
fraîche et reposante. Au fond, des prairies, de l'eau courante, des
saules; et sur les versants des sapins, jusques au ciel.
En face de la commanderie, de l'autre côté de la vallée, mais plus bas,
s'élève un château habité, le château des Quatre-Tours, qui fut
construit vers 1530. On n'y aperçoit encore cependant aucune trace de la
Renaissance.
C'est une lourde et forte construction carrée, d'un puissant caractère,
flanquée de quatre tours guerrières, comme le dit son nom.
J'avais une lettre de recommandation pour le propriétaire de ce manoir,
qui ne me laissa pas gagner l'hôtel.
Toute la vallée, délicieuse en effet, est un des plus charmants séjours
d'été qu'on puisse rêver. Je m'y promenai jusqu'au soir, puis, après le
dîner, je montai dans l'appartement qu'on m'avait réservé.
Je traversai d'abord une sorte de salon dont les murs sont couverts de
vieux cuir de Cordoue, puis une autre pièce où j'aperçus rapidement sur
les murs, à la lueur de ma bougie, de vieux portraits de dames, de ces
tableaux dont Théophile Gautier a dit:
J'aime à vous voir en vos cadres ovales
Portraits jaunis des belles du vieux temps,
Tenant en main des roses un peu pâles
Comme il convient à des fleurs de cent ans!
puis j'entrai dans la pièce où se trouvait mon lit.
Quand je fus seul je la visitai. Elle était tendue d'antiques toiles
peintes où l'on voyait des donjons roses au fond de paysages bleus, et
de grands oiseaux fantastiques sous des feuillages de pierres
précieuses.
Mon cabinet de toilette se trouvait dans une des tourelles. Les
fenêtres, larges dans l'appartement, étroites à leur sortie au jour,
traversant toute l'épaisseur des murs, n'étaient, en somme, que des
meurtrières, de ces ouvertures par où on tuait des hommes. Je fermai ma
porte, je me couchai et je m'endormis.
Et je rêvai; on rêve toujours un peu de ce qui s'est passé dans la
journée. Je voyageais; j'entrais dans une auberge où je voyais attablés
devant le feu un domestique en grande livrée et un maçon, bizarre
société dont je ne m'étonnais pas. Ces gens parlaient de Victor Hugo,
qui venait de mourir, et je prenais part à leur causerie. Enfin j'allais
me coucher dans une chambre dont la porte ne fermait point, et tout à
coup j'apercevais le domestique et le maçon, armés de briques, qui
venaient doucement vers mon lit.
Je me réveillai brusquement, et il me fallut quelques instants pour me
reconnaître. Puis je me rappelai les événements de la veille, mon
arrivée à Thorenc, l'aimable accueil du châtelain.... J'allais refermer
mes paupières, quand je vis, oui je vis, dans l'ombre, dans la nuit, au
milieu de ma chambre, à la hauteur d'une tête d'homme à peu près, deux
yeux de feu qui me regardaient.
Je saisis une allumette et, pendant que je la frottais j'entendis un
bruit, un bruit léger, un bruit mou comme la chute d'un linge humide et
roulé, et quand j'eus de la lumière, je ne vis plus rien qu'une grande
table au milieu de l'appartement.
Je me levai, je visitai les deux pièces, le dessous de mon lit, les
armoires, rien.
Je pensai donc que j'avais continué mon rêve un peu après mon réveil, et
je me rendormis, non sans peine.
Je rêvai de nouveau. Cette fois je voyageais encore, mais en Orient,
dans le pays que j'aime. Et j'arrivais chez un Turc qui demeurait en
plein désert. C'était un Turc superbe; pas un Arabe, un Turc, gros,
aimable, charmant, habillé en Turc, avec un turban et tout un magasin de
soieries sur le dos, un vrai Turc du Théâtre-Français qui me faisait des
compliments en m'offrant des confitures, sur un divan délicieux.
Puis un petit nègre me conduisait à ma chambre—tous mes rêves
finissaient donc ainsi—une chambre bleu ciel, parfumée, avec des peaux
de bêtes par terre, et, devant le feu—l'idée de feu me poursuivait
jusqu'au désert—sur une chaise basse, une femme, à peine vêtue, qui
m'attendait.
Elle avait le type oriental le plus pur, des étoiles sur les joues, le
front et le menton, des yeux immenses, un corps admirable, un peu brun,
mais d'un brun chaud et capiteux.
Elle me regardait et je pensais: «Voilà comment je comprends
l'hospitalité. Ce n'est pas dans nos stupides pays du Nord; nos pays de
bégueulerie inepte, de pudeur odieuse, de morale imbécile qu'on
recevrait un étranger de cette façon.»
Je m'approchai d'elle et je lui parlai, mais elle me répondit par
signes, ne sachant pas un mot de ma langue que mon Turc, son maître,
savait si bien.
D'autant plus heureux qu'elle serait silencieuse, je la pris par la main
et je la conduisis vers ma couche où je m'étendis à ses côtés.... Mais
on se réveille toujours en ces moments-là! Donc je me réveillai et je ne
fus pas trop surpris de sentir sous ma main quelque chose de chaud et de
doux que je caressais amoureusement.
Puis, ma pensée s'éclairant, je reconnus que c'était un chat, un gros
chat roulé contre ma joue et qui dormait avec confiance. Je l'y laissai,
et je fis comme lui, encore une fois.
Quand le jour parut, il était parti; et je crus vraiment que j'avais
rêvé; car je ne comprenais pas comment il aurait pu entrer chez moi, et
en sortir, la porte étant fermée à clef.
Quand je contai mon aventure (pas en entier) à mon aimable hôte, il se
mit à rire, et me dit: «Il est venu par la chattière», et soulevant un
rideau il me montra, dans le mur, un petit trou noir et rond.
Et j'appris que presque toutes les vieilles demeures de ce pays ont
ainsi de longs couloirs étroits à travers les murs, qui vont de la cave
au grenier, de la chambre de la servante à la chambre du seigneur, et
qui font du chat le roi et le maître de céans.
Il circule comme il lui plaît, visite son domaine à son gré, peut se
coucher dans tous les lits, tout voir et tout entendre, connaître tous
les secrets, toutes les habitudes ou toutes les hontes de la maison. Il
est chez lui partout, pouvant entrer partout, l'animal qui passe sans
bruit, le silencieux rôdeur, le promeneur nocturne des murs creux.
Et je pensai à ces autres vers de Baudelaire:
C'est l'esprit familier du lieu;
Il juge, il préside, il inspire
Toutes choses dans son empire;
Peut-être est-il fée,—est-il Dieu?
III
Moi j'ai eu un jour l'étrange sensation d'avoir habité le palais
enchanté de la Chatte blanche, un château magique où régnait une de ces
bêtes onduleuses, mystérieuses, troublantes, le seul peut-être de tous
les êtres qu'on n'entende jamais marcher.
C'était l'été dernier, sur ce même rivage de la Méditerranée.
Il faisait, à Nice, une chaleur atroce, et je m'informai si les
habitants du pays n'avaient point dans la montagne au-dessus quelque
vallée fraîche où ils pussent aller respirer.
On m'indiqua celle de Thorenc. Je la voulus voir.
Il fallut d'abord gagner Grasse, la ville des parfums, dont je parlerai
quelque jour en racontant comment se fabriquent ces essences et
quintessences de fleurs qui valent jusqu'à deux mille francs le litre.
J'y passai la soirée et la nuit dans un vieil hôtel de la ville,
médiocre auberge où la qualité des nourritures est aussi douteuse que la
propreté des chambres. Puis je repartis au matin.
La route s'engageait en pleine montagne, longeant des ravins profonds et
dominée par des pics stériles, pointus, sauvages. Je me demandais quel
bizarre séjour d'été on m'avait indiqué là; et j'hésitais presque à
revenir pour regagner Nice le même soir, quand j'aperçus soudain devant
moi, sur un mont qui semblait barrer tout le vallon, une immense et
admirable ruine profilant sur le ciel des tours, des murs écroulés,
toute une bizarre architecture de citadelle morte. C'était une antique
commanderie de Templiers qui gouvernait jadis le pays de Thorenc.
Je contournai ce mont, et soudain je découvris une longue vallée verte,
fraîche et reposante. Au fond, des prairies, de l'eau courante, des
saules; et sur les versants des sapins, jusques au ciel.
En face de la commanderie, de l'autre côté de la vallée, mais plus bas,
s'élève un château habité, le château des Quatre-Tours, qui fut
construit vers 1530. On n'y aperçoit encore cependant aucune trace de la
Renaissance.
C'est une lourde et forte construction carrée, d'un puissant caractère,
flanquée de quatre tours guerrières, comme le dit son nom.
J'avais une lettre de recommandation pour le propriétaire de ce manoir,
qui ne me laissa pas gagner l'hôtel.
Toute la vallée, délicieuse en effet, est un des plus charmants séjours
d'été qu'on puisse rêver. Je m'y promenai jusqu'au soir, puis, après le
dîner, je montai dans l'appartement qu'on m'avait réservé.
Je traversai d'abord une sorte de salon dont les murs sont couverts de
vieux cuir de Cordoue, puis une autre pièce où j'aperçus rapidement sur
les murs, à la lueur de ma bougie, de vieux portraits de dames, de ces
tableaux dont Théophile Gautier a dit:
J'aime à vous voir en vos cadres ovales
Portraits jaunis des belles du vieux temps,
Tenant en main des roses un peu pâles
Comme il convient à des fleurs de cent ans!
puis j'entrai dans la pièce où se trouvait mon lit.
Quand je fus seul je la visitai. Elle était tendue d'antiques toiles
peintes où l'on voyait des donjons roses au fond de paysages bleus, et
de grands oiseaux fantastiques sous des feuillages de pierres
précieuses.
Mon cabinet de toilette se trouvait dans une des tourelles. Les
fenêtres, larges dans l'appartement, étroites à leur sortie au jour,
traversant toute l'épaisseur des murs, n'étaient, en somme, que des
meurtrières, de ces ouvertures par où on tuait des hommes. Je fermai ma
porte, je me couchai et je m'endormis.
Et je rêvai; on rêve toujours un peu de ce qui s'est passé dans la
journée. Je voyageais; j'entrais dans une auberge où je voyais attablés
devant le feu un domestique en grande livrée et un maçon, bizarre
société dont je ne m'étonnais pas. Ces gens parlaient de Victor Hugo,
qui venait de mourir, et je prenais part à leur causerie. Enfin j'allais
me coucher dans une chambre dont la porte ne fermait point, et tout à
coup j'apercevais le domestique et le maçon, armés de briques, qui
venaient doucement vers mon lit.
Je me réveillai brusquement, et il me fallut quelques instants pour me
reconnaître. Puis je me rappelai les événements de la veille, mon
arrivée à Thorenc, l'aimable accueil du châtelain.... J'allais refermer
mes paupières, quand je vis, oui je vis, dans l'ombre, dans la nuit, au
milieu de ma chambre, à la hauteur d'une tête d'homme à peu près, deux
yeux de feu qui me regardaient.
Je saisis une allumette et, pendant que je la frottais j'entendis un
bruit, un bruit léger, un bruit mou comme la chute d'un linge humide et
roulé, et quand j'eus de la lumière, je ne vis plus rien qu'une grande
table au milieu de l'appartement.
Je me levai, je visitai les deux pièces, le dessous de mon lit, les
armoires, rien.
Je pensai donc que j'avais continué mon rêve un peu après mon réveil, et
je me rendormis, non sans peine.
Je rêvai de nouveau. Cette fois je voyageais encore, mais en Orient,
dans le pays que j'aime. Et j'arrivais chez un Turc qui demeurait en
plein désert. C'était un Turc superbe; pas un Arabe, un Turc, gros,
aimable, charmant, habillé en Turc, avec un turban et tout un magasin de
soieries sur le dos, un vrai Turc du Théâtre-Français qui me faisait des
compliments en m'offrant des confitures, sur un divan délicieux.
Puis un petit nègre me conduisait à ma chambre—tous mes rêves
finissaient donc ainsi—une chambre bleu ciel, parfumée, avec des peaux
de bêtes par terre, et, devant le feu—l'idée de feu me poursuivait
jusqu'au désert—sur une chaise basse, une femme, à peine vêtue, qui
m'attendait.
Elle avait le type oriental le plus pur, des étoiles sur les joues, le
front et le menton, des yeux immenses, un corps admirable, un peu brun,
mais d'un brun chaud et capiteux.
Elle me regardait et je pensais: «Voilà comment je comprends
l'hospitalité. Ce n'est pas dans nos stupides pays du Nord; nos pays de
bégueulerie inepte, de pudeur odieuse, de morale imbécile qu'on
recevrait un étranger de cette façon.»
Je m'approchai d'elle et je lui parlai, mais elle me répondit par
signes, ne sachant pas un mot de ma langue que mon Turc, son maître,
savait si bien.
D'autant plus heureux qu'elle serait silencieuse, je la pris par la main
et je la conduisis vers ma couche où je m'étendis à ses côtés.... Mais
on se réveille toujours en ces moments-là! Donc je me réveillai et je ne
fus pas trop surpris de sentir sous ma main quelque chose de chaud et de
doux que je caressais amoureusement.
Puis, ma pensée s'éclairant, je reconnus que c'était un chat, un gros
chat roulé contre ma joue et qui dormait avec confiance. Je l'y laissai,
et je fis comme lui, encore une fois.
Quand le jour parut, il était parti; et je crus vraiment que j'avais
rêvé; car je ne comprenais pas comment il aurait pu entrer chez moi, et
en sortir, la porte étant fermée à clef.
Quand je contai mon aventure (pas en entier) à mon aimable hôte, il se
mit à rire, et me dit: «Il est venu par la chattière», et soulevant un
rideau il me montra, dans le mur, un petit trou noir et rond.
Et j'appris que presque toutes les vieilles demeures de ce pays ont
ainsi de longs couloirs étroits à travers les murs, qui vont de la cave
au grenier, de la chambre de la servante à la chambre du seigneur, et
qui font du chat le roi et le maître de céans.
Il circule comme il lui plaît, visite son domaine à son gré, peut se
coucher dans tous les lits, tout voir et tout entendre, connaître tous
les secrets, toutes les habitudes ou toutes les hontes de la maison. Il
est chez lui partout, pouvant entrer partout, l'animal qui passe sans
bruit, le silencieux rôdeur, le promeneur nocturne des murs creux.
Et je pensai à ces autres vers de Baudelaire:
C'est l'esprit familier du lieu;
Il juge, il préside, il inspire
Toutes choses dans son empire;
Peut-être est-il fée,—est-il Dieu?