II
La noce eut lieu vers la mi-décembre. Elle fut simple, les mariés
n'étant pas riches. Césaire, vêtu de neuf, se trouva prêt dès huit
heures du matin pour aller quérir sa fiancée et la conduire à la mairie;
mais comme il était trop tôt, il s'assit devant la table de la cuisine
et attendit ceux de la famille et les amis qui devaient venir le
prendre.
Depuis huit jours il neigeait, et la terre brune, la terre déjà fécondée
par les semences d'automne était devenue livide, endormie sous un grand
drap de glace.
Il faisait froid dans les chaumières coiffées d'un bonnet blanc; et les
pommiers ronds dans les cours semblaient fleuris, poudrés comme au joli
mois de leur épanouissement.
Ce jour-là, les gros nuages du nord, les nuages gris chargés de cette
pluie mousseuse avaient disparu, et le ciel bleu se déployait au-dessus
de la terre blanche sur qui le soleil levant jetait des reflets
d'argent.
Césaire regardait devant lui, par la fenêtre, sans penser à rien,
heureux.
La porte s'ouvrit, deux femmes entrèrent, des paysannes endimanchées, la
tante et la cousine du marié, puis trois hommes, ses cousins, puis une
voisine. Ils s'assirent sur des chaises, et ils demeurèrent immobiles et
silencieux, les femmes d'un côté de la cuisine, les hommes de l'autre,
saisis soudain de timidité, de cette tristesse embarrassée qui prend les
gens assemblés pour une cérémonie. Un des cousins demanda bientôt:
—C'est-il point l'heure?
Césaire répondit:
—Je crais ben que oui.
—Allons, en route, dit un autre.
Ils se levèrent. Alors Césaire, qu'une inquiétude venait d'envahir,
grimpa l'échelle du grenier pour voir si son père était prêt. Le vieux,
toujours matinal d'ordinaire, n'avait point encore paru. Son fils le
trouva sur sa paillasse, roulé dans sa couverture, les yeux ouverts, et
l'air méchant.
Il lui cria dans le tympan:
—Allons, mon pé, levez-vous. V'là l' moment d' la noce.
Le sourd murmura d'une voix dolente:
—J' peux pu. J'ai quasiment eune froidure qui m'a g'lé l' dos. J' peux
pu r'muer.
Le jeune homme, atterré, le regardait, devinant sa ruse.
—Allons, pé, faut vous y forcer.
—J' peux point.
—Tenez, j' vas vous aider.
Et il se pencha vers le vieillard, déroula sa couverture, le prit par
les bras et le souleva. Mais le père Amable se mit à gémir:
—Hou! hou! hou! qué misère! hou, hou, j' peux point. J'ai l' dos noué.
C'est que'que vent qu'aura coulé par çu maudit toit.
Césaire comprit qu'il ne réussirait pas, et furieux pour la première
fois de sa vie contre son père, il lui cria:
—Eh ben, vous n' dînerez point, puisque j' faisons le r'pas à l'auberge
à Polyte. Ça vous apprendra à faire le têtu.
Et il dégringola l'échelle, puis se mit en route, suivi de ses parents
et invités.
Les hommes avaient relevé leurs pantalons pour n'en point brûler le bord
dans la neige; les femmes tenaient haut leurs jupes, montraient leurs
chevilles maigres, leurs bas de laine grise, leurs quilles osseuses,
droites comme des manches à balai. Et tous allaient en se balançant sur
leurs jambes, l'un derrière l'autre, sans parler, tout doucement, par
prudence, pour ne point perdre le chemin disparu sous la nappe plate,
uniforme, ininterrompue des neiges.
En approchant des fermes, ils apercevaient une ou deux personnes les
attendant pour se joindre à eux; et la procession s'allongeait sans
cesse, serpentait, suivant les contours invisibles du chemin, avait
l'air d'un chapelet vivant, aux grains noirs, ondulant par la campagne
blanche.
Devant la porte de la fiancée, un groupe nombreux piétinait sur place en
attendant le marié. On l'acclama quand il parut; et bientôt Céleste
sortit de sa chambre, vêtue d'une robe bleue, les épaules couvertes d'un
petit châle rouge, la tête fleurie d'oranger.
Mais chacun demandait à Césaire:
—Ous qu'est ton pé?
Il répondait avec embarras:
—I' ne peut pu se r'muer, vu les douleurs.
Et les fermiers hochaient la tête d'un air incrédule et malin.
On se mit en route vers la mairie. Derrière les futurs époux, une
paysanne portait l'enfant de Victor, comme s'il se fût agi d'un baptême;
et les paysans, deux par deux, à présent, accrochés par le bras, s'en
allaient dans la neige avec des mouvements de chaloupe sur la mer.
Après que le maire eût lié les fiancés dans la petite maison municipale,
le curé les unit à son tour dans la modeste maison du bon Dieu. Il bénit
leur accouplement en leur promettant la fécondité, puis il leur prêcha
les vertus matrimoniales, les simples et saines vertus des champs, le
travail, la concorde et la fidélité, tandis que l'enfant, pris de froid,
piaillait derrière le dos de la mariée.
Dès que le couple reparut sur le seuil de l'église, des coups de fusil
éclatèrent dans le fossé du cimetière. On ne voyait que le bout des
canons d'où sortaient de rapides jets de fumée; puis une tête se montra
qui regardait le cortège; c'était Victor Lecoq célébrant le mariage de
sa bonne amie, fêtant son bonheur et lui jetant ses vœux avec les
détonations de la poudre. Il avait embauché des amis, cinq ou six valets
laboureurs pour ces salves de mousqueterie. On trouva qu'il se
conduisait bien.
Le repas eut lieu à l'auberge de Polyte Cacheprune. Vingt couverts
avaient été mis dans la grande salle où l'on dînait aux jours de marché;
et l'énorme gigot tournant devant la broche, les volailles rissolées
sous leur jus, l'andouille grésillant sur le feu vif et clair,
emplissaient la maison d'un parfum épais, de la fumée des charbons
francs arrosés de graisses, de l'odeur puissante et lourde des
nourritures campagnardes.
On se mit à table à midi; et la soupe aussitôt coula dans les assiettes.
Les figures s'animaient déjà; les bouches s'ouvraient pour crier des
farces, les yeux riaient avec des plis malins. On allait s'amuser,
pardi.
La porte s'ouvrit, et le père Amable parut. Il avait un air mauvais, une
mine furieuse, et il se traînait sur ses bâtons, en geignant à chaque
pas pour indiquer sa souffrance.
On s'était tu en le voyant paraître; mais soudain, le père Malivoire,
son voisin, un gros plaisant qui connaissait toutes les manigances des
gens, se mit à hurler, comme faisait Césaire, en formant porte-voix de
ses mains:—Hé, vieux dégourdi, t'en as ti un nez, d'avoir senti de chez
té la cuisine à Polyte.
Un rire énorme jaillit des gorges. Malivoire, excité par le succès,
reprit:—Pour les douleurs, y a rien de tel qu'eune cataplasme
d'andouille! Ça tient chaud l' ventre, avec un verre de trois-six!...
Les hommes poussaient des cris, tapaient la table du poing, riaient de
côté en penchant et relevant leur torse comme s'ils eussent fait marcher
une pompe. Les femmes gloussaient comme des poules, les servantes se
tordaient, debout contre les murs. Seul le père Amable ne riait pas et
attendait, sans rien répondre, qu'on lui fît place.
On le casa au milieu de la table, en face de sa bru, et dès qu'il fut
assis, il se mit à manger. C'était son fils qui payait, après tout, il
fallait prendre sa part. À chaque cuillerée de soupe qui lui tombait
dans l'estomac, à chaque bouchée de pain ou de viande écrasée sur ses
gencives, à chaque verre de cidre et de vin qui lui coulait par le
gosier, il croyait regagner quelque chose de son bien, reprendre un peu
de son argent que tous ces goinfres dévoraient, sauver une parcelle de
son avoir, enfin. Et il mangeait en silence avec une obstination d'avare
qui cache des sous, avec la ténacité sombre qu'il apportait autrefois à
ses labeurs persévérants.
Mais tout à coup il aperçut au bout de la table l'enfant de Céleste sur
les genoux d'une femme, et son œil ne le quitta plus. Il continuait à
manger, le regard attaché sur le petit, à qui sa gardienne mettait
parfois entre les lèvres un peu de fricot qu'il mordillait. Et le vieux
souffrait plus des quelques bouchées sucées par cette larve que de tout
ce qu'avalaient les autres.
Le repas dura jusqu'au soir. Puis chacun rentra chez soi.
Césaire souleva le père Amable.
—Allons, mon pé, faut retourner, dit-il. Et il lui mit ses deux bâtons
aux mains. Céleste prit son enfant dans ses bras, et ils s'en allèrent,
lentement, par la nuit blafarde qu'éclairait la neige. Le vieux sourd,
aux trois quarts gris, rendu plus méchant par l'ivresse, s'obstinait à
ne pas avancer. Plusieurs fois même il s'assit, avec l'idée que sa bru
pourrait prendre froid; et il geignait, sans prononcer un mot, poussant
une sorte de plainte longue et douloureuse.
Lorsqu'ils furent arrivés chez eux, il grimpa aussitôt dans son grenier,
tandis que Césaire installait un lit pour l'enfant auprès de la niche
profonde où il allait s'étendre avec sa femme. Mais comme les nouveaux
mariés ne dormirent point tout de suite, ils entendirent longtemps le
vieux qui remuait sur sa paillasse; et même il parla haut plusieurs
fois, soit qu'il rêvât, soit qu'il laissât s'échapper sa pensée par sa
bouche, malgré lui, sans pouvoir la retenir, sous l'obsession d'une idée
fixe.
Quand il descendit par son échelle, le lendemain, il aperçut sa bru qui
faisait le ménage.
Elle lui cria:—Allons, mon pé, dépêchez-vous, v'là d' la bonne soupe.
Et elle posa au bout de la table le pot rond de terre noire plein de
liquide fumant. Il s'assit, sans rien répondre, prit le vase brûlant,
s'y chauffa les mains selon sa coutume: et, comme il faisait grand
froid, il le pressa même contre sa poitrine pour tâcher de faire entrer
en lui, dans son vieux corps roidi par les hivers, un peu de la vive
chaleur de l'eau bouillante.
Puis il chercha ses bâtons et s'en alla dans la campagne glacée, jusqu'à
midi, jusqu'à l'heure du dîner, car il avait vu, installé dans une
grande caisse à savon, le petit de Céleste qui dormait encore.
Il n'en prit point son parti. Il vivait dans la chaumière, comme
autrefois, mais il avait l'air de ne plus en être, de ne plus
s'intéresser à rien, de regarder ces gens, son fils, la femme et
l'enfant comme des étrangers qu'il ne connaissait pas, à qui il ne
parlait jamais.
L'hiver s'écoula. Il fut long et rude. Puis le premier printemps fit
repartir les germes; et les paysans, de nouveau, comme des fourmis
laborieuses, passèrent leurs jours dans les champs, travaillant de
l'aurore à la nuit, sous la bise et sous les pluies, le long des sillons
de terre brune qui enfantaient le pain des hommes.
L'année s'annonçait bien pour les nouveaux époux. Les récoltes
poussaient drues et vivaces; on n'eut point de gelées tardives; et les
pommiers fleuris laissaient tomber dans l'herbe leur neige rose et
blanche qui promettait pour l'automne une grêle de fruits.
Césaire travaillait dur, se levait tôt et rentrait tard, pour économiser
le prix d'un valet.
Sa femme lui disait quelquefois:
—Tu t' f'ras du mal, à la longue.
Il répondait:—Pour sûr non, ça me connaît.
Un soir, pourtant, il rentra si fatigué qu'il dut se coucher sans
souper. Il se leva à l'heure ordinaire le lendemain; mais il ne put
manger, malgré son jeûne de la veille; et il dut rentrer au milieu de
l'après-midi pour se reposer de nouveau. Dans la nuit, il se mit à
tousser; et il se retournait sur sa paillasse, fiévreux, le front
brûlant, la langue sèche, dévoré d'une soif ardente.
Il alla pourtant jusqu'à ses terres au point du jour; mais le lendemain
on dut appeler le médecin qui le jugea fort malade, atteint d'une
fluxion de poitrine.
Et il ne quitta plus la niche obscure qui lui servait de couche. On
l'entendait tousser, haleter et remuer au fond de ce trou. Pour le voir,
pour lui donner les drogues, lui poser les ventouses, il fallait
apporter une chandelle à l'entrée. On apercevait alors sa tête creuse,
salie par sa barbe longue, au-dessous d'une dentelle épaisse de toiles
d'araignées qui pendaient et flottaient, remuées par l'air. Et les mains
du malade semblaient mortes sur les draps gris.
Céleste le soignait avec une activité inquiète, lui faisait boire les
remèdes, lui appliquait les vésicatoires, allait et venait par la
maison; tandis que le père Amable restait au bord de son grenier,
guettant de loin le creux sombre où agonisait son fils. Il n'en
approchait point, par haine de la femme, boudant comme un chien jaloux.
Six jours encore se passèrent; puis un matin, comme Céleste, qui dormait
maintenant par terre sur deux bottes de paille défaites, allait voir si
son homme se portait mieux, elle n'entendit plus son souffle rapide
sortir de sa couche profonde. Effrayée, elle demanda:
—Eh ben, Césaire, que que tu dis anuit?
Il ne répondit pas.
Elle étendit la main pour le toucher et rencontra la chair glacée de son
visage. Elle poussa un grand cri, un long cri de femme épouvantée. Il
était mort.
À ce cri, le vieux sourd apparut au haut de son échelle; et comme il vit
Céleste s'élancer dehors pour chercher du secours, il descendit
vivement, tâta à son tour la figure de son fils et, comprenant soudain,
alla fermer la porte en dedans, pour empêcher la femme de rentrer et
reprendre possession de sa demeure, puisque son fils n'était plus
vivant.
Puis il s'assit sur une chaise à côté du mort.
Des voisins arrivaient, appelaient, frappaient. Il ne les entendait pas.
Un d'eux cassa la vitre de la fenêtre et sauta dans la chambre. D'autres
le suivirent; la porte de nouveau fut ouverte; et Céleste reparut,
pleurant toutes ses larmes, les joues enflées et les yeux rouges. Alors
le père Amable, vaincu, sans dire un mot, remonta dans son grenier.
L'enterrement eut lieu le lendemain; puis, après la cérémonie, le
beau-père et la belle-fille se trouvèrent seuls dans la ferme, avec
l'enfant.
C'était l'heure ordinaire du dîner. Elle alluma le feu, tailla la soupe,
posa les assiettes sur la table, tandis que le vieux, assis sur une
chaise, attendait, sans paraître la regarder.
Quand le repas fut prêt, elle lui cria dans l'oreille:
—Allons, mon pé, faut manger.
Il se leva, prit place au bout de la table, vida son pot, mâcha son pain
verni de beurre, but ses deux verres de cidre, puis s'en alla.
C'était un de ces jours tièdes, un de ces jours bienfaisants où la vie
fermente, palpite, fleurit sur toute la surface du sol.
Le père Amable suivait un petit sentier à travers les champs. Il
regardait les jeunes blés et les jeunes avoines, en songeant que son
éfant était sous terre à présent, son pauvre éfant. Il s'en allait de
son pas usé, traînant la jambe et boitillant. Et comme il était tout
seul dans la plaine, tout seul sous le ciel bleu, au milieu des
récoltes grandissantes, tout seul avec les alouettes qu'il voyait planer
sur sa tête, sans entendre leur chant léger, il se mit à pleurer en
marchant.
Puis il s'assit auprès d'une mare et resta là jusqu'au soir à regarder
les petits oiseaux qui venaient boire; puis, comme la nuit tombait, il
rentra, soupa sans dire un mot et grimpa dans son grenier.
Et sa vie continua comme par le passé. Rien n'était changé, sauf que son
fils Césaire dormait au cimetière.
Qu'aurait-il fait, le vieux? Il ne pouvait plus travailler, il n'était
bon maintenant qu'à manger les soupes trempées par sa belle-fille. Et il
les mangeait en silence, matin et soir, et guettant d'un œil furieux le
petit qui mangeait aussi, en face de lui, de l'autre côté de la table.
Puis il sortait, rôdait par le pays à la façon d'un vagabond, allait se
cacher derrière les granges pour dormir une heure ou deux, comme s'il
eût redouté d'être vu, puis il rentrait à l'approche du soir.
Mais de grosses préoccupations commençaient à hanter l'esprit de
Céleste. Les terres avaient besoin d'un homme qui les surveillât et les
travaillât. Il fallait que quelqu'un fût là, toujours, par les champs,
non pas un simple salarié, mais un vrai cultivateur, un maître, qui
connût le métier et eût souci de la ferme. Une femme seule ne pouvait
gouverner la culture, suivre le prix des grains, diriger la vente et
l'achat du bétail. Alors des idées entrèrent dans sa tête, des idées
simples, pratiques, qu'elle ruminait toutes les nuits. Elle ne pouvait
se remarier avant un an et il fallait, tout de suite, sauver des
intérêts pressants, des intérêts immédiats.
Un seul homme la pouvait tirer d'embarras, Victor Lecoq, le père de son
enfant. Il était vaillant, entendu aux choses de la terre; il aurait
fait, avec un peu d'argent en poche, un excellent cultivateur. Elle le
savait, l'ayant connu à l'œuvre chez ses parents.
Donc un matin, le voyant passer sur la route avec une voiture de fumier,
elle sortit pour l'aller trouver. Quand il l'aperçut il arrêta ses
chevaux et elle lui dit, comme si elle l'avait rencontré la veille:
—Bonjour Victor, ça va toujours?
Il répondit:—Ça va toujours et d'vot' part?
—Oh mé, ça irait n'était que j' sieus seule à la maison, c'qui m' donne
du tracas, vu les terres.
Alors ils causèrent longtemps appuyés contre la roue de la lourde
voiture. L'homme parfois se grattait le front sous sa casquette et
réfléchissait, tandis qu'elle, les joues rouges, parlait avec ardeur,
disait ses raisons, ses combinaisons, ses projets d'avenir; à la fin il
murmura:
—Oui, ça se peut.
Elle ouvrit la main comme un paysan qui conclut un marché, et demanda:
—C'est dit?
Il serra cette main tendue.
—C'est dit.
—Ça va pour dimanche alors.
—Ça va pour dimanche.
—Allons, bonjour Victor.
—Bonjour Madame Houlbrèque.
II
La noce eut lieu vers la mi-décembre. Elle fut simple, les mariés
n'étant pas riches. Césaire, vêtu de neuf, se trouva prêt dès huit
heures du matin pour aller quérir sa fiancée et la conduire à la mairie;
mais comme il était trop tôt, il s'assit devant la table de la cuisine
et attendit ceux de la famille et les amis qui devaient venir le
prendre.
Depuis huit jours il neigeait, et la terre brune, la terre déjà fécondée
par les semences d'automne était devenue livide, endormie sous un grand
drap de glace.
Il faisait froid dans les chaumières coiffées d'un bonnet blanc; et les
pommiers ronds dans les cours semblaient fleuris, poudrés comme au joli
mois de leur épanouissement.
Ce jour-là, les gros nuages du nord, les nuages gris chargés de cette
pluie mousseuse avaient disparu, et le ciel bleu se déployait au-dessus
de la terre blanche sur qui le soleil levant jetait des reflets
d'argent.
Césaire regardait devant lui, par la fenêtre, sans penser à rien,
heureux.
La porte s'ouvrit, deux femmes entrèrent, des paysannes endimanchées, la
tante et la cousine du marié, puis trois hommes, ses cousins, puis une
voisine. Ils s'assirent sur des chaises, et ils demeurèrent immobiles et
silencieux, les femmes d'un côté de la cuisine, les hommes de l'autre,
saisis soudain de timidité, de cette tristesse embarrassée qui prend les
gens assemblés pour une cérémonie. Un des cousins demanda bientôt:
—C'est-il point l'heure?
Césaire répondit:
—Je crais ben que oui.
—Allons, en route, dit un autre.
Ils se levèrent. Alors Césaire, qu'une inquiétude venait d'envahir,
grimpa l'échelle du grenier pour voir si son père était prêt. Le vieux,
toujours matinal d'ordinaire, n'avait point encore paru. Son fils le
trouva sur sa paillasse, roulé dans sa couverture, les yeux ouverts, et
l'air méchant.
Il lui cria dans le tympan:
—Allons, mon pé, levez-vous. V'là l' moment d' la noce.
Le sourd murmura d'une voix dolente:
—J' peux pu. J'ai quasiment eune froidure qui m'a g'lé l' dos. J' peux
pu r'muer.
Le jeune homme, atterré, le regardait, devinant sa ruse.
—Allons, pé, faut vous y forcer.
—J' peux point.
—Tenez, j' vas vous aider.
Et il se pencha vers le vieillard, déroula sa couverture, le prit par
les bras et le souleva. Mais le père Amable se mit à gémir:
—Hou! hou! hou! qué misère! hou, hou, j' peux point. J'ai l' dos noué.
C'est que'que vent qu'aura coulé par çu maudit toit.
Césaire comprit qu'il ne réussirait pas, et furieux pour la première
fois de sa vie contre son père, il lui cria:
—Eh ben, vous n' dînerez point, puisque j' faisons le r'pas à l'auberge
à Polyte. Ça vous apprendra à faire le têtu.
Et il dégringola l'échelle, puis se mit en route, suivi de ses parents
et invités.
Les hommes avaient relevé leurs pantalons pour n'en point brûler le bord
dans la neige; les femmes tenaient haut leurs jupes, montraient leurs
chevilles maigres, leurs bas de laine grise, leurs quilles osseuses,
droites comme des manches à balai. Et tous allaient en se balançant sur
leurs jambes, l'un derrière l'autre, sans parler, tout doucement, par
prudence, pour ne point perdre le chemin disparu sous la nappe plate,
uniforme, ininterrompue des neiges.
En approchant des fermes, ils apercevaient une ou deux personnes les
attendant pour se joindre à eux; et la procession s'allongeait sans
cesse, serpentait, suivant les contours invisibles du chemin, avait
l'air d'un chapelet vivant, aux grains noirs, ondulant par la campagne
blanche.
Devant la porte de la fiancée, un groupe nombreux piétinait sur place en
attendant le marié. On l'acclama quand il parut; et bientôt Céleste
sortit de sa chambre, vêtue d'une robe bleue, les épaules couvertes d'un
petit châle rouge, la tête fleurie d'oranger.
Mais chacun demandait à Césaire:
—Ous qu'est ton pé?
Il répondait avec embarras:
—I' ne peut pu se r'muer, vu les douleurs.
Et les fermiers hochaient la tête d'un air incrédule et malin.
On se mit en route vers la mairie. Derrière les futurs époux, une
paysanne portait l'enfant de Victor, comme s'il se fût agi d'un baptême;
et les paysans, deux par deux, à présent, accrochés par le bras, s'en
allaient dans la neige avec des mouvements de chaloupe sur la mer.
Après que le maire eût lié les fiancés dans la petite maison municipale,
le curé les unit à son tour dans la modeste maison du bon Dieu. Il bénit
leur accouplement en leur promettant la fécondité, puis il leur prêcha
les vertus matrimoniales, les simples et saines vertus des champs, le
travail, la concorde et la fidélité, tandis que l'enfant, pris de froid,
piaillait derrière le dos de la mariée.
Dès que le couple reparut sur le seuil de l'église, des coups de fusil
éclatèrent dans le fossé du cimetière. On ne voyait que le bout des
canons d'où sortaient de rapides jets de fumée; puis une tête se montra
qui regardait le cortège; c'était Victor Lecoq célébrant le mariage de
sa bonne amie, fêtant son bonheur et lui jetant ses vœux avec les
détonations de la poudre. Il avait embauché des amis, cinq ou six valets
laboureurs pour ces salves de mousqueterie. On trouva qu'il se
conduisait bien.
Le repas eut lieu à l'auberge de Polyte Cacheprune. Vingt couverts
avaient été mis dans la grande salle où l'on dînait aux jours de marché;
et l'énorme gigot tournant devant la broche, les volailles rissolées
sous leur jus, l'andouille grésillant sur le feu vif et clair,
emplissaient la maison d'un parfum épais, de la fumée des charbons
francs arrosés de graisses, de l'odeur puissante et lourde des
nourritures campagnardes.
On se mit à table à midi; et la soupe aussitôt coula dans les assiettes.
Les figures s'animaient déjà; les bouches s'ouvraient pour crier des
farces, les yeux riaient avec des plis malins. On allait s'amuser,
pardi.
La porte s'ouvrit, et le père Amable parut. Il avait un air mauvais, une
mine furieuse, et il se traînait sur ses bâtons, en geignant à chaque
pas pour indiquer sa souffrance.
On s'était tu en le voyant paraître; mais soudain, le père Malivoire,
son voisin, un gros plaisant qui connaissait toutes les manigances des
gens, se mit à hurler, comme faisait Césaire, en formant porte-voix de
ses mains:—Hé, vieux dégourdi, t'en as ti un nez, d'avoir senti de chez
té la cuisine à Polyte.
Un rire énorme jaillit des gorges. Malivoire, excité par le succès,
reprit:—Pour les douleurs, y a rien de tel qu'eune cataplasme
d'andouille! Ça tient chaud l' ventre, avec un verre de trois-six!...
Les hommes poussaient des cris, tapaient la table du poing, riaient de
côté en penchant et relevant leur torse comme s'ils eussent fait marcher
une pompe. Les femmes gloussaient comme des poules, les servantes se
tordaient, debout contre les murs. Seul le père Amable ne riait pas et
attendait, sans rien répondre, qu'on lui fît place.
On le casa au milieu de la table, en face de sa bru, et dès qu'il fut
assis, il se mit à manger. C'était son fils qui payait, après tout, il
fallait prendre sa part. À chaque cuillerée de soupe qui lui tombait
dans l'estomac, à chaque bouchée de pain ou de viande écrasée sur ses
gencives, à chaque verre de cidre et de vin qui lui coulait par le
gosier, il croyait regagner quelque chose de son bien, reprendre un peu
de son argent que tous ces goinfres dévoraient, sauver une parcelle de
son avoir, enfin. Et il mangeait en silence avec une obstination d'avare
qui cache des sous, avec la ténacité sombre qu'il apportait autrefois à
ses labeurs persévérants.
Mais tout à coup il aperçut au bout de la table l'enfant de Céleste sur
les genoux d'une femme, et son œil ne le quitta plus. Il continuait à
manger, le regard attaché sur le petit, à qui sa gardienne mettait
parfois entre les lèvres un peu de fricot qu'il mordillait. Et le vieux
souffrait plus des quelques bouchées sucées par cette larve que de tout
ce qu'avalaient les autres.
Le repas dura jusqu'au soir. Puis chacun rentra chez soi.
Césaire souleva le père Amable.
—Allons, mon pé, faut retourner, dit-il. Et il lui mit ses deux bâtons
aux mains. Céleste prit son enfant dans ses bras, et ils s'en allèrent,
lentement, par la nuit blafarde qu'éclairait la neige. Le vieux sourd,
aux trois quarts gris, rendu plus méchant par l'ivresse, s'obstinait à
ne pas avancer. Plusieurs fois même il s'assit, avec l'idée que sa bru
pourrait prendre froid; et il geignait, sans prononcer un mot, poussant
une sorte de plainte longue et douloureuse.
Lorsqu'ils furent arrivés chez eux, il grimpa aussitôt dans son grenier,
tandis que Césaire installait un lit pour l'enfant auprès de la niche
profonde où il allait s'étendre avec sa femme. Mais comme les nouveaux
mariés ne dormirent point tout de suite, ils entendirent longtemps le
vieux qui remuait sur sa paillasse; et même il parla haut plusieurs
fois, soit qu'il rêvât, soit qu'il laissât s'échapper sa pensée par sa
bouche, malgré lui, sans pouvoir la retenir, sous l'obsession d'une idée
fixe.
Quand il descendit par son échelle, le lendemain, il aperçut sa bru qui
faisait le ménage.
Elle lui cria:—Allons, mon pé, dépêchez-vous, v'là d' la bonne soupe.
Et elle posa au bout de la table le pot rond de terre noire plein de
liquide fumant. Il s'assit, sans rien répondre, prit le vase brûlant,
s'y chauffa les mains selon sa coutume: et, comme il faisait grand
froid, il le pressa même contre sa poitrine pour tâcher de faire entrer
en lui, dans son vieux corps roidi par les hivers, un peu de la vive
chaleur de l'eau bouillante.
Puis il chercha ses bâtons et s'en alla dans la campagne glacée, jusqu'à
midi, jusqu'à l'heure du dîner, car il avait vu, installé dans une
grande caisse à savon, le petit de Céleste qui dormait encore.
Il n'en prit point son parti. Il vivait dans la chaumière, comme
autrefois, mais il avait l'air de ne plus en être, de ne plus
s'intéresser à rien, de regarder ces gens, son fils, la femme et
l'enfant comme des étrangers qu'il ne connaissait pas, à qui il ne
parlait jamais.
L'hiver s'écoula. Il fut long et rude. Puis le premier printemps fit
repartir les germes; et les paysans, de nouveau, comme des fourmis
laborieuses, passèrent leurs jours dans les champs, travaillant de
l'aurore à la nuit, sous la bise et sous les pluies, le long des sillons
de terre brune qui enfantaient le pain des hommes.
L'année s'annonçait bien pour les nouveaux époux. Les récoltes
poussaient drues et vivaces; on n'eut point de gelées tardives; et les
pommiers fleuris laissaient tomber dans l'herbe leur neige rose et
blanche qui promettait pour l'automne une grêle de fruits.
Césaire travaillait dur, se levait tôt et rentrait tard, pour économiser
le prix d'un valet.
Sa femme lui disait quelquefois:
—Tu t' f'ras du mal, à la longue.
Il répondait:—Pour sûr non, ça me connaît.
Un soir, pourtant, il rentra si fatigué qu'il dut se coucher sans
souper. Il se leva à l'heure ordinaire le lendemain; mais il ne put
manger, malgré son jeûne de la veille; et il dut rentrer au milieu de
l'après-midi pour se reposer de nouveau. Dans la nuit, il se mit à
tousser; et il se retournait sur sa paillasse, fiévreux, le front
brûlant, la langue sèche, dévoré d'une soif ardente.
Il alla pourtant jusqu'à ses terres au point du jour; mais le lendemain
on dut appeler le médecin qui le jugea fort malade, atteint d'une
fluxion de poitrine.
Et il ne quitta plus la niche obscure qui lui servait de couche. On
l'entendait tousser, haleter et remuer au fond de ce trou. Pour le voir,
pour lui donner les drogues, lui poser les ventouses, il fallait
apporter une chandelle à l'entrée. On apercevait alors sa tête creuse,
salie par sa barbe longue, au-dessous d'une dentelle épaisse de toiles
d'araignées qui pendaient et flottaient, remuées par l'air. Et les mains
du malade semblaient mortes sur les draps gris.
Céleste le soignait avec une activité inquiète, lui faisait boire les
remèdes, lui appliquait les vésicatoires, allait et venait par la
maison; tandis que le père Amable restait au bord de son grenier,
guettant de loin le creux sombre où agonisait son fils. Il n'en
approchait point, par haine de la femme, boudant comme un chien jaloux.
Six jours encore se passèrent; puis un matin, comme Céleste, qui dormait
maintenant par terre sur deux bottes de paille défaites, allait voir si
son homme se portait mieux, elle n'entendit plus son souffle rapide
sortir de sa couche profonde. Effrayée, elle demanda:
—Eh ben, Césaire, que que tu dis anuit?
Il ne répondit pas.
Elle étendit la main pour le toucher et rencontra la chair glacée de son
visage. Elle poussa un grand cri, un long cri de femme épouvantée. Il
était mort.
À ce cri, le vieux sourd apparut au haut de son échelle; et comme il vit
Céleste s'élancer dehors pour chercher du secours, il descendit
vivement, tâta à son tour la figure de son fils et, comprenant soudain,
alla fermer la porte en dedans, pour empêcher la femme de rentrer et
reprendre possession de sa demeure, puisque son fils n'était plus
vivant.
Puis il s'assit sur une chaise à côté du mort.
Des voisins arrivaient, appelaient, frappaient. Il ne les entendait pas.
Un d'eux cassa la vitre de la fenêtre et sauta dans la chambre. D'autres
le suivirent; la porte de nouveau fut ouverte; et Céleste reparut,
pleurant toutes ses larmes, les joues enflées et les yeux rouges. Alors
le père Amable, vaincu, sans dire un mot, remonta dans son grenier.
L'enterrement eut lieu le lendemain; puis, après la cérémonie, le
beau-père et la belle-fille se trouvèrent seuls dans la ferme, avec
l'enfant.
C'était l'heure ordinaire du dîner. Elle alluma le feu, tailla la soupe,
posa les assiettes sur la table, tandis que le vieux, assis sur une
chaise, attendait, sans paraître la regarder.
Quand le repas fut prêt, elle lui cria dans l'oreille:
—Allons, mon pé, faut manger.
Il se leva, prit place au bout de la table, vida son pot, mâcha son pain
verni de beurre, but ses deux verres de cidre, puis s'en alla.
C'était un de ces jours tièdes, un de ces jours bienfaisants où la vie
fermente, palpite, fleurit sur toute la surface du sol.
Le père Amable suivait un petit sentier à travers les champs. Il
regardait les jeunes blés et les jeunes avoines, en songeant que son
éfant était sous terre à présent, son pauvre éfant. Il s'en allait de
son pas usé, traînant la jambe et boitillant. Et comme il était tout
seul dans la plaine, tout seul sous le ciel bleu, au milieu des
récoltes grandissantes, tout seul avec les alouettes qu'il voyait planer
sur sa tête, sans entendre leur chant léger, il se mit à pleurer en
marchant.
Puis il s'assit auprès d'une mare et resta là jusqu'au soir à regarder
les petits oiseaux qui venaient boire; puis, comme la nuit tombait, il
rentra, soupa sans dire un mot et grimpa dans son grenier.
Et sa vie continua comme par le passé. Rien n'était changé, sauf que son
fils Césaire dormait au cimetière.
Qu'aurait-il fait, le vieux? Il ne pouvait plus travailler, il n'était
bon maintenant qu'à manger les soupes trempées par sa belle-fille. Et il
les mangeait en silence, matin et soir, et guettant d'un œil furieux le
petit qui mangeait aussi, en face de lui, de l'autre côté de la table.
Puis il sortait, rôdait par le pays à la façon d'un vagabond, allait se
cacher derrière les granges pour dormir une heure ou deux, comme s'il
eût redouté d'être vu, puis il rentrait à l'approche du soir.
Mais de grosses préoccupations commençaient à hanter l'esprit de
Céleste. Les terres avaient besoin d'un homme qui les surveillât et les
travaillât. Il fallait que quelqu'un fût là, toujours, par les champs,
non pas un simple salarié, mais un vrai cultivateur, un maître, qui
connût le métier et eût souci de la ferme. Une femme seule ne pouvait
gouverner la culture, suivre le prix des grains, diriger la vente et
l'achat du bétail. Alors des idées entrèrent dans sa tête, des idées
simples, pratiques, qu'elle ruminait toutes les nuits. Elle ne pouvait
se remarier avant un an et il fallait, tout de suite, sauver des
intérêts pressants, des intérêts immédiats.
Un seul homme la pouvait tirer d'embarras, Victor Lecoq, le père de son
enfant. Il était vaillant, entendu aux choses de la terre; il aurait
fait, avec un peu d'argent en poche, un excellent cultivateur. Elle le
savait, l'ayant connu à l'œuvre chez ses parents.
Donc un matin, le voyant passer sur la route avec une voiture de fumier,
elle sortit pour l'aller trouver. Quand il l'aperçut il arrêta ses
chevaux et elle lui dit, comme si elle l'avait rencontré la veille:
—Bonjour Victor, ça va toujours?
Il répondit:—Ça va toujours et d'vot' part?
—Oh mé, ça irait n'était que j' sieus seule à la maison, c'qui m' donne
du tracas, vu les terres.
Alors ils causèrent longtemps appuyés contre la roue de la lourde
voiture. L'homme parfois se grattait le front sous sa casquette et
réfléchissait, tandis qu'elle, les joues rouges, parlait avec ardeur,
disait ses raisons, ses combinaisons, ses projets d'avenir; à la fin il
murmura:
—Oui, ça se peut.
Elle ouvrit la main comme un paysan qui conclut un marché, et demanda:
—C'est dit?
Il serra cette main tendue.
—C'est dit.
—Ça va pour dimanche alors.
—Ça va pour dimanche.
—Allons, bonjour Victor.
—Bonjour Madame Houlbrèque.