DÉCLARATION AU JURY
Ces pages ont paru dans l'Aurore, le 22 février 1898.
Je les avais lues la veille, le 21 février, devant le
jury, qui devait me condamner. Le 13 janvier, le jour
même où parut ma Lettre, la Chambre décida des poursuites
contre moi, par 312 voix contre 122. Le 18, le
général Billot, ministre de la guerre, déposa sa plainte
entre les mains du ministre de la justice. Le 20, je
reçus l'assignation, qui, de toute ma Lettre, ne relevait
que quinze lignes. Le 7 février, les débats s'ouvrirent
et occupèrent quinze audiences, jusqu'au 23, jour où je
fus condamné à un an de prison et à trois mille francs
d'amende.—Je rappelle que, de leur côté, les trois
experts, les sieurs Belhomme, Varinard et Couard,
m'intentèrent, le 21 janvier, un procès en diffamation.
DÉCLARATION AU JURY
Messieurs les Jurés,
A la Chambre, dans la séance du 22 janvier,
M. Méline, président du conseil des ministres, a
déclaré, aux applaudissements frénétiques de sa
majorité complaisante, qu'il avait confiance dans
les douze citoyens aux mains desquels il remettait
la défense de l'armée. C'était de vous gu'il parlait,
messieurs. Et, de même que M. le général Billot
avait dicté son arrêt au conseil de guerre, chargé
d'acquitter le commandant Esterhazy, en donnant
du haut de la tribune à des subordonnés la consigne
militaire du respect indiscutable de la chose
jugée, de même M. Méline a voulu vous donner
l'ordre de me condamner au nom du respect de
l'armée, qu'il m'accuse d'avoir outragée. Je dénonce
à la conscience des honnêtes gens cette pression des
pouvoirs publics sur la justice du pays. Ce sont là
des mœurs politiques abominables qui déshonorent
une nation libre.
Nous verrons, messieurs, si vous obéirez. Mais
il n'est pas vrai que je sois ici, devant vous, par la
volonté de M. Méline. Il n'a cédé à la nécessité de
me poursuivre que dans un grand trouble, dans la
terreur du nouveau pas que la vérité en marche
allait faire. Cela est connu de tout le monde. Si je
suis devant vous, c'est que je l'ai voulu. Moi seul ai
décidé que l'obscure, la monstrueuse affaire serait
portée devant votre juridiction, et c'est moi seul,
de mon plein gré, qui vous ai choisis, vous l'émanation
la plus haute, la plus directe de la justice
française, pour que la France sache tout et se
prononce. Mon acte n'a pas eu d'autre but, et ma
personne n'est rien, j'en ai fait le sacrifice, satisfait
simplement d'avoir mis entre vos mains, non seulement
l'honneur de l'armée, mais l'honneur en
péril de toute la nation.
Vous me pardonneriez donc, si la lumière, dans
vos consciences, n'était pas encore entièrement
faite. Cela ne serait pas de ma faute. Il paraît que
je faisais un rêve, en voulant vous apporter toutes
les preuves, en vous estimant les seuls dignes, les
seuls compétents. On a commencé par vous retirer
de la main gauche ce qu'on semblait vous donner
de la droite. On affectait bien d'accepter votre juridiction,
mais si l'on avait confiance en vous pour
venger les membres d'un conseil de guerre, certains
autres officiers restaient intangibles, supérieurs à
votre justice elle-même. Comprenne qui pourra.
C'est l'absurdité dans l'hypocrisie et l'évidence éclatante
qui en ressort est qu'on a redouté votre bon
sens, qu'on n'a point osé courir le danger de nous
laisser tout dire et de vous laisser tout juger. Ils
prétendent qu'ils ont voulu limiter le scandale; et
qu'en pensez-vous, de ce scandale, de mon acte qui
consistait à vous saisir de l'affaire, à vouloir que ce
fût le peuple, incarné en vous, qui fût le juge? Ils
prétendent encore qu'ils ne pouvaient accepter une
révision déguisée, avouant ainsi qu'ils n'ont qu'une
épouvante au fond, celle de votre contrôle souverain.
La loi, elle a en vous sa représentation totale;
et c'est cette loi du peuple élu que j'ai désirée, que
je respecte profondément, en bon citoyen, et non
pas la louche procédure, grâce à laquelle on a espéré
vous bafouer vous-mêmes.
Me voilà excusé, messieurs, de vous avoir dérangés
de vos occupations, sans avoir eu le pouvoir de
vous inonder de la totale lumière que je rêvais. La
lumière, toute la lumière, je n'ai eu que ce passionné
désir. Et ces débats viennent de vous le
prouver, nous avons eu à lutter, pas à pas, contre
une volonté de ténèbres extraordinaire d'obstination.
Il a fallu un combat pour arracher chaque lambeau
de vérité, on a discuté sur tout, on nous a refusé tout,
on a terrorisé nos témoins, dans l'espoir de nous
empêcher de faire la preuve. Et c'est pour vous seuls
que nous nous sommes battus, c'est pour que cette
preuve vous fût soumise entière, afin que vous
puissiez vous prononcer sans remords, dans votre
conscience. Je suis donc certain que vous nous
tiendrez compte de nos efforts, et que, d'ailleurs,
assez de clarté a pu être faite. Vous avez entendu
les témoins, vous allez entendre mon défenseur,
qui vous dira l'histoire vraie, cette histoire qui
affole tout le monde, et que personne ne connaît.
Et me voilà tranquille, la vérité est en vous maintenant:
elle agira.
M. Méline a donc cru dicter votre arrêt, en
vous confiant l'honneur de l'armée. Et c'est au
nom de cet honneur de l'armée que je fais moi-même
appel à votre justice. Je donne à M. Méline
le plus formel démenti, je n'ai jamais outragé
l'armée. J'ai dit, au contraire, ma tendresse, mon
respect pour la nation en armes, pour nos chers
soldats de France qui se lèveraient à la première
menace, qui défendraient la terre française. Et il
est également faux que j'aie attaqué les chefs, les
généraux qui les mèneraient à la victoire. Si quelques
individualités des bureaux de la guerre ont
compromis l'armée elle-même par leurs agissements,
est-ce donc insulter l'armée tout entière que
de le dire? N'est-ce pas plutôt faire œuvre de bon
citoyen que de la dégager de toute compromission,
que de jeter le cri d'alarme, pour que les fautes,
qui, seules, nous ont fait battre, ne se reproduisent
pas et ne nous mènent pas à de nouvelles défaites?
Je ne me défends pas d'ailleurs, je laisse à l'histoire
le soin de juger mon acte, qui était nécessaire.
Mais j'affirme qu'on déshonore l'armée, quand on
laisse les gendarmes embrasser le commandant
Esterhazy, après les abominables lettres qu'il a
écrites. J'affirme que cette vaillante armée est
insultée chaque jour par les bandits qui, sous prétexte
de la défendre, la salissent de leur basse complicité,
en traînant dans la boue tout ce que la
France compte encore de bon et de grand. J'affirme
que ce sont eux qui la déshonorent, cette grande
armée nationale, lorsqu'ils mêlent les cris de:
Vive l'armée! à ceux de: A mort les juifs! Et ils
ont crié: Vive Esterhazy! Grand Dieu! le peuple
de saint Louis, de Bayard, de Condé et de Hoche, le
peuple qui compte cent victoires géantes, le peuple
des grandes guerres de la République et de l'Empire,
le peuple dont la force, la grâce et la générosité
ont ébloui l'univers, criant: Vive Esterhazy!
C'est une honte dont notre effort de vérité et de justice
peut seul nous laver.
Vous connaissez la légende qui s'est faite. Dreyfus
a été condamné justement et légalement par
sept officiers infaillibles, qu'on ne peut même suspecter
d'erreur sans outrager l'armée entière. Il
expie dans une torture vengeresse son abominable
forfait. Et, comme il est juif, voilà qu'un syndicat
juif s'est créé, un syndicat international de sans-patrie,
disposant de millions par centaines, dans le
but de sauver le traître, au prix des plus impudentes
manœuvres. Dès lors, ce syndicat s'est mis à
entasser les crimes, achetant les consciences, jetant
la France dans une agitation meurtrière, décidé à
la vendre à l'ennemi, à embraser l'Europe d'une
guerre générale, plutôt que de renoncer à son
effroyable dessein. Voilà, c'est très simple, même
enfantin et imbécile, comme vous le voyez. Mais
c'est de ce pain empoisonné que la presse immonde
nourrit notre pauvre peuple depuis des mois. Et il
ne faut pas s'étonner, si nous assistons à une crise
désastreuse, car lorsqu'on sème à ce point la sottise
et le mensonge, on récolte forcément la
démence.
Certes, messieurs, je ne vous fais pas l'injure de
croire que vous vous en étiez tenus, jusqu'ici, à ce
conte de nourrice. Je vous connais, je sais qui vous
êtes. Vous êtes le cœur et la raison de Paris, de
mon grand Paris, où je suis né, que j'aime d'une
infinie tendresse, que j'étudie et que je chante
depuis bientôt quarante ans. Et je sais également,
à cette heure, ce qui se passe dans vos cerveaux;
car, avant de venir m'asseoir ici, comme accusé,
j'ai siégé là, au banc où vous êtes. Vous y représentez
l'opinion moyenne vous tâchez d'être, en
masse, la sagesse et la justice. Tout à l'heure, je
serai en pensée avec vous dans la salle de vos délibérations,
et je suis convaincu que votre effort sera
de sauvegarder vos intérêts de citoyens, qui sont
naturellement, selon vous, les intérêts de la nation
entière. Vous pourrez vous tromper, mais vous
vous tromperez dans la pensée, en assurant votre
bien, d'assurer le bien de tous.
Je vous vois dans vos familles, le soir, sous la
lampe; je vous entends causer avec vos amis, je vous
accompagne dans vos ateliers, dans vos magasins.
Vous êtes tous des travailleurs, les uns commerçants,
les autres industriels, quelques-uns exerçant
des professions libérales. Et votre très légitime inquiétude
est l'état déplorable dans lequel sont tombées
les affaires. Partout, la crise actuelle menace
de devenir un désastre, les recettes baissent, les
transactions deviennent de plus en plus difficiles.
De sorte que la pensée que vous avez apportée ici,
la pensée que je lis sur vos visages, est qu'en voilà
assez et qu'il faut en finir. Vous n'en êtes pas à
dire comme beaucoup: «Que nous importe qu'un
innocent soit à l'île du Diable! est-ce que l'intérêt
d'un seul vaut la peine de troubler ainsi un grand
pays?» Mais vous vous dites tout de même que
notre agitation, à nous les affamés de vérité et de
justice, est payée trop chèrement par tout le mal
qu'on nous accuse de faire. Et, si vous me condamnez,
messieurs, il n'y aura que cela au fond de votre
verdict: le désir de calmer les vôtres, le besoin que
les affaires reprennent, la croyance qu'en me frappant,
vous arrêterez une campagne de revendication
nuisible aux intérêts de la France.
Eh bien! messieurs, vous vous tromperiez absolument.
Veuillez me faire l'honneur de croire que
je ne défends pas ici ma liberté. En me frappant,
vous ne feriez que me grandir. Qui souffre pour la
vérité et la justice devient auguste et sacré. Regardez-moi,
messieurs: ai-je mine de vendu, de menteur
et de traître? Pourquoi donc agirais-je? Je n'ai
derrière moi ni ambition politique, ni passion de
sectaire. Je suis un libre écrivain, qui a donné sa
vie au travail, qui rentrera demain dans le rang et
reprendra sa besogne interrompue. Et qu'ils sont
donc bêtes ceux qui m'appellent l'italien, moi né
d'une mère française, élevé par de grands-parents
beaucerons, des paysans de cette forte terre, moi
qui ai perdu mon père à sept ans, qui ne suis allé
en Italie qu'à cinquante-quatre ans, et pour documenter
un livre. Ce qui ne m'empêche pas d'être
très fier que mon père soit de Venise, la cité resplendissante
dont la gloire ancienne chante dans
toutes les mémoires. Et, si même je n'étais pas Français,
est-ce que les quarante volumes de langue
française que j'ai jetés par millions d'exemplaires
dans le monde entier, ne suffiraient pas à faire de
moi un Français, utile à la gloire de la France!
Donc, je ne me défends pas. Mais quelle erreur
serait la vôtre, si vous étiez convaincus qu'en
me frappant, vous rétabliriez l'ordre dans notre
malheureux pays! Ne comprenez-vous pas, maintenant,
que ce dont la nation meurt, c'est de
l'obscurité où l'on s'entête à la laisser, c'est de
l'équivoque où elle agonise? Les fautes des gouvernants
s'entassent sur les fautes, un mensonge
en nécessite un autre, de sorte que l'amas devient
effroyable. Une erreur judiciaire a été commise,
et dès lors, pour la cacher, il a fallu chaque jour
commettre un nouvel attentat au bon sens et à
l'équité. C'est la condamnation d'un innocent qui a
entraîné l'acquittement d'un coupable; et voilà, aujourd'hui,
qu'on vous demande de me condamner
à mon tour, parce que j'ai crié mon angoisse, en
voyant la patrie dans cette voie affreuse. Condamnez-moi
donc! mais ce sera une faute encore, ajoutée
aux autres, une faute dont plus tard vous
porterez le poids dans l'histoire. Et ma condamnation,
au lieu de ramener la paix que vous désirez,
que nous désirons tous, ne sera qu'une semence
nouvelle de passion et de désordre. La
mesure est comble, je vous le dis, ne la faites pas
déborder.
Comment ne vous rendez-vous pas un compte
exact de la terrible crise que le pays traverse? On
dit que nous sommes les auteurs du scandale, que
ce sont les amants de la vérité et de la justice qui
détraquent la nation, qui poussent à l'émeute. En
vérité, c'est se moquer du monde. Est-ce que le
général Billot, pour ne nommer que lui, n'est pas
averti depuis dix-huit mois? Est-ce que le colonel
Picquart n'a pas insisté pour qu'il prît la révision
en main, s'il ne voulait pas laisser l'orage éclater et
tout bouleverser? Est-ce que M. Scheurer-Kestner
ne l'a pas supplié, les larmes aux yeux, de songer à
la France, de lui éviter une pareille catastrophe?
Non, non! notre désir a été de tout faciliter, de tout
amortir, et si le pays est dans la peine, la faute en
est au pouvoir qui, désireux de couvrir les coupables,
et poussé par des intérêts politiques, a tout
refusé, espérant qu'il serait assez fort pour empêcher
la lumière d'être faite. Depuis ce jour, il n'a
manœuvré que dans l'ombre, pour les ténèbres,
et c'est lui, lui seul, qui est responsable du
trouble éperdu où sont les consciences.
L'affaire Dreyfus, ah! messieurs, elle est devenue
bien petite à l'heure actuelle, elle est bien perdue
et bien lointaine, devant les terrifiantes questions
qu'elle a soulevées. Il n'y a plus d'affaire Dreyfus,
il s'agit désormais de savoir si la France est encore
la France des droits de l'homme, celle qui a donné
la liberté au monde et qui devait lui donner la justice.
Sommes-nous encore le peuple le plus noble,
le plus fraternel, le plus généreux? Allons-nous garder
en Europe notre renom d'équité et d'humanité?
Puis, ne sont-ce pas toutes les conquêtes que
nous avions faites et qui sont remises en question?
Ouvrez les yeux et comprenez que, pour être dans
un tel désarroi, l'âme française doit être remuée
jusque dans ses intimes profondeurs, en face d'un
péril redoutable. Un peuple n'est point bouleversé
de la sorte, sans que sa vie morale elle-même soit
en danger. L'heure est d'une gravité exceptionnelle,
il s'agit du salut de la nation.
Et, quand vous aurez, compris cela, messieurs,
vous sentirez qu'il n'est qu'un seul remède possible:
dire la vérité, rendre la justice. Tout ce qui retardera
la lumière, tout ce qui ajoutera des ténèbres aux
ténèbres, ne fera que prolonger et aggraver la crise.
Le rôle des bons citoyens, de ceux qui sentent
l'impérieux besoin d'en finir, est d'exiger le grand
jour. Nous sommes déjà beaucoup à le penser. Les
hommes de littérature, de philosophie et de science,
se lèvent de toute part, au nom de l'intelligence et
de la raison. Et je ne vous parle pas de l'étranger,
du frisson qui a gagné l'Europe tout entière. Pourtant
l'étranger n'est pas forcément l'ennemi. Ne
parlons pas des peuples qui peuvent être demain
des adversaires. Mais la grande Russie, notre alliée,
mais la petite et généreuse Hollande, mais tous les
peuples sympathiques du Nord, mais ces terres de
langue française, la Suisse et la Belgique, pourquoi
donc ont-elles le cœur si gros, si débordant
de fraternelle souffrance? Rêvez-vous donc
une France isolée dans le monde? Voulez-vous,
quand vous passerez la frontière, qu'on ne sourie
plus à votre bon renom légendaire d'équité et d'humanité?
Hélas! messieurs, ainsi que tant d'autres, vous
attendez peut-être le coup de foudre, la preuve de
l'innocence de Dreyfus, qui descendrait du ciel
comme un tonnerre. La vérité ne procède point
ainsi d'habitude, elle demande quelque recherche
et quelque intelligence. La preuve! nous savons
bien où l'on pourrait la trouver. Mais nous ne songeons
à cela que dans le secret de nos âmes, et
notre angoisse patriotique est qu'on se soit exposé
à recevoir un jour le soufflet de cette preuve, après
avoir engagé l'honneur de l'armée dans un mensonge.
Je veux aussi déclarer nettement que, si nous
avons notifié comme témoins certains membres des
ambassades, notre volonté formelle était à l'avance
de ne pas les citer ici. On a souri de notre audace.
Je ne crois pas qu'on en ait souri au ministère des
affaires étrangères, car là on a dû comprendre.
Nous avons simplement voulu dire à ceux qui
savent toute la vérité, que nous la savons, nous
aussi. Cette vérité court les ambassades, elle sera
demain connue de tous. Et il nous est impossible
d'aller dès maintenant la chercher où elle est, protégée
par d'infranchissables formalités. Le gouvernement
qui n'ignore rien, le gouvernement qui
est convaincu, comme nous, de l'innocence de
Dreyfus, pourra, quand il le voudra, et sans
risque, trouver les témoins qui feront enfin la
lumière.
Dreyfus est innocent, je le jure. J'y engage ma
vie, j'y engage mon honneur. A cette heure solennelle,
devant ce tribunal qui représente la justice
humaine, devant vous, messieurs les jurés, qui êtes
l'émanation même de la nation, devant toute la
France, devant le monde entier, je jure que Dreyfus
est innocent. Et, par mes quarante années de travail,
par l'autorité que ce labeur a pu me donner,
je jure que Dreyfus est innocent. Et, par tout
ce que j'ai conquis, par le nom que je me suis
fait, par mes œuvres qui ont aidé à l'expansion des
lettres françaises, je jure que Dreyfus est innocent.
Que tout cela croule, que mes œuvres périssent,
si Dreyfus n'est pas innocent! Il est innocent.
Tout semble être contre moi, les deux Chambres,
le pouvoir civil, le pouvoir militaire, les journaux
à grand tirage, l'opinion publique qu'ils ont empoisonnée.
Et je n'ai pour moi que l'idée, un idéal
de vérité et de justice. Et je suis bien tranquille,
je vaincrai.
Je n'ai pas voulu que mon pays restât dans le
mensonge et dans l'injustice. On peut me frapper
ici. Un jour, la France me remerciera d'avoir aidé
à sauver son honneur.
DÉCLARATION AU JURY
Ces pages ont paru dans l'Aurore, le 22 février 1898.
Je les avais lues la veille, le 21 février, devant le
jury, qui devait me condamner. Le 13 janvier, le jour
même où parut ma Lettre, la Chambre décida des poursuites
contre moi, par 312 voix contre 122. Le 18, le
général Billot, ministre de la guerre, déposa sa plainte
entre les mains du ministre de la justice. Le 20, je
reçus l'assignation, qui, de toute ma Lettre, ne relevait
que quinze lignes. Le 7 février, les débats s'ouvrirent
et occupèrent quinze audiences, jusqu'au 23, jour où je
fus condamné à un an de prison et à trois mille francs
d'amende.—Je rappelle que, de leur côté, les trois
experts, les sieurs Belhomme, Varinard et Couard,
m'intentèrent, le 21 janvier, un procès en diffamation.
DÉCLARATION AU JURY
Messieurs les Jurés,
A la Chambre, dans la séance du 22 janvier,
M. Méline, président du conseil des ministres, a
déclaré, aux applaudissements frénétiques de sa
majorité complaisante, qu'il avait confiance dans
les douze citoyens aux mains desquels il remettait
la défense de l'armée. C'était de vous gu'il parlait,
messieurs. Et, de même que M. le général Billot
avait dicté son arrêt au conseil de guerre, chargé
d'acquitter le commandant Esterhazy, en donnant
du haut de la tribune à des subordonnés la consigne
militaire du respect indiscutable de la chose
jugée, de même M. Méline a voulu vous donner
l'ordre de me condamner au nom du respect de
l'armée, qu'il m'accuse d'avoir outragée. Je dénonce
à la conscience des honnêtes gens cette pression des
pouvoirs publics sur la justice du pays. Ce sont là
des mœurs politiques abominables qui déshonorent
une nation libre.
Nous verrons, messieurs, si vous obéirez. Mais
il n'est pas vrai que je sois ici, devant vous, par la
volonté de M. Méline. Il n'a cédé à la nécessité de
me poursuivre que dans un grand trouble, dans la
terreur du nouveau pas que la vérité en marche
allait faire. Cela est connu de tout le monde. Si je
suis devant vous, c'est que je l'ai voulu. Moi seul ai
décidé que l'obscure, la monstrueuse affaire serait
portée devant votre juridiction, et c'est moi seul,
de mon plein gré, qui vous ai choisis, vous l'émanation
la plus haute, la plus directe de la justice
française, pour que la France sache tout et se
prononce. Mon acte n'a pas eu d'autre but, et ma
personne n'est rien, j'en ai fait le sacrifice, satisfait
simplement d'avoir mis entre vos mains, non seulement
l'honneur de l'armée, mais l'honneur en
péril de toute la nation.
Vous me pardonneriez donc, si la lumière, dans
vos consciences, n'était pas encore entièrement
faite. Cela ne serait pas de ma faute. Il paraît que
je faisais un rêve, en voulant vous apporter toutes
les preuves, en vous estimant les seuls dignes, les
seuls compétents. On a commencé par vous retirer
de la main gauche ce qu'on semblait vous donner
de la droite. On affectait bien d'accepter votre juridiction,
mais si l'on avait confiance en vous pour
venger les membres d'un conseil de guerre, certains
autres officiers restaient intangibles, supérieurs à
votre justice elle-même. Comprenne qui pourra.
C'est l'absurdité dans l'hypocrisie et l'évidence éclatante
qui en ressort est qu'on a redouté votre bon
sens, qu'on n'a point osé courir le danger de nous
laisser tout dire et de vous laisser tout juger. Ils
prétendent qu'ils ont voulu limiter le scandale; et
qu'en pensez-vous, de ce scandale, de mon acte qui
consistait à vous saisir de l'affaire, à vouloir que ce
fût le peuple, incarné en vous, qui fût le juge? Ils
prétendent encore qu'ils ne pouvaient accepter une
révision déguisée, avouant ainsi qu'ils n'ont qu'une
épouvante au fond, celle de votre contrôle souverain.
La loi, elle a en vous sa représentation totale;
et c'est cette loi du peuple élu que j'ai désirée, que
je respecte profondément, en bon citoyen, et non
pas la louche procédure, grâce à laquelle on a espéré
vous bafouer vous-mêmes.
Me voilà excusé, messieurs, de vous avoir dérangés
de vos occupations, sans avoir eu le pouvoir de
vous inonder de la totale lumière que je rêvais. La
lumière, toute la lumière, je n'ai eu que ce passionné
désir. Et ces débats viennent de vous le
prouver, nous avons eu à lutter, pas à pas, contre
une volonté de ténèbres extraordinaire d'obstination.
Il a fallu un combat pour arracher chaque lambeau
de vérité, on a discuté sur tout, on nous a refusé tout,
on a terrorisé nos témoins, dans l'espoir de nous
empêcher de faire la preuve. Et c'est pour vous seuls
que nous nous sommes battus, c'est pour que cette
preuve vous fût soumise entière, afin que vous
puissiez vous prononcer sans remords, dans votre
conscience. Je suis donc certain que vous nous
tiendrez compte de nos efforts, et que, d'ailleurs,
assez de clarté a pu être faite. Vous avez entendu
les témoins, vous allez entendre mon défenseur,
qui vous dira l'histoire vraie, cette histoire qui
affole tout le monde, et que personne ne connaît.
Et me voilà tranquille, la vérité est en vous maintenant:
elle agira.
M. Méline a donc cru dicter votre arrêt, en
vous confiant l'honneur de l'armée. Et c'est au
nom de cet honneur de l'armée que je fais moi-même
appel à votre justice. Je donne à M. Méline
le plus formel démenti, je n'ai jamais outragé
l'armée. J'ai dit, au contraire, ma tendresse, mon
respect pour la nation en armes, pour nos chers
soldats de France qui se lèveraient à la première
menace, qui défendraient la terre française. Et il
est également faux que j'aie attaqué les chefs, les
généraux qui les mèneraient à la victoire. Si quelques
individualités des bureaux de la guerre ont
compromis l'armée elle-même par leurs agissements,
est-ce donc insulter l'armée tout entière que
de le dire? N'est-ce pas plutôt faire œuvre de bon
citoyen que de la dégager de toute compromission,
que de jeter le cri d'alarme, pour que les fautes,
qui, seules, nous ont fait battre, ne se reproduisent
pas et ne nous mènent pas à de nouvelles défaites?
Je ne me défends pas d'ailleurs, je laisse à l'histoire
le soin de juger mon acte, qui était nécessaire.
Mais j'affirme qu'on déshonore l'armée, quand on
laisse les gendarmes embrasser le commandant
Esterhazy, après les abominables lettres qu'il a
écrites. J'affirme que cette vaillante armée est
insultée chaque jour par les bandits qui, sous prétexte
de la défendre, la salissent de leur basse complicité,
en traînant dans la boue tout ce que la
France compte encore de bon et de grand. J'affirme
que ce sont eux qui la déshonorent, cette grande
armée nationale, lorsqu'ils mêlent les cris de:
Vive l'armée! à ceux de: A mort les juifs! Et ils
ont crié: Vive Esterhazy! Grand Dieu! le peuple
de saint Louis, de Bayard, de Condé et de Hoche, le
peuple qui compte cent victoires géantes, le peuple
des grandes guerres de la République et de l'Empire,
le peuple dont la force, la grâce et la générosité
ont ébloui l'univers, criant: Vive Esterhazy!
C'est une honte dont notre effort de vérité et de justice
peut seul nous laver.
Vous connaissez la légende qui s'est faite. Dreyfus
a été condamné justement et légalement par
sept officiers infaillibles, qu'on ne peut même suspecter
d'erreur sans outrager l'armée entière. Il
expie dans une torture vengeresse son abominable
forfait. Et, comme il est juif, voilà qu'un syndicat
juif s'est créé, un syndicat international de sans-patrie,
disposant de millions par centaines, dans le
but de sauver le traître, au prix des plus impudentes
manœuvres. Dès lors, ce syndicat s'est mis à
entasser les crimes, achetant les consciences, jetant
la France dans une agitation meurtrière, décidé à
la vendre à l'ennemi, à embraser l'Europe d'une
guerre générale, plutôt que de renoncer à son
effroyable dessein. Voilà, c'est très simple, même
enfantin et imbécile, comme vous le voyez. Mais
c'est de ce pain empoisonné que la presse immonde
nourrit notre pauvre peuple depuis des mois. Et il
ne faut pas s'étonner, si nous assistons à une crise
désastreuse, car lorsqu'on sème à ce point la sottise
et le mensonge, on récolte forcément la
démence.
Certes, messieurs, je ne vous fais pas l'injure de
croire que vous vous en étiez tenus, jusqu'ici, à ce
conte de nourrice. Je vous connais, je sais qui vous
êtes. Vous êtes le cœur et la raison de Paris, de
mon grand Paris, où je suis né, que j'aime d'une
infinie tendresse, que j'étudie et que je chante
depuis bientôt quarante ans. Et je sais également,
à cette heure, ce qui se passe dans vos cerveaux;
car, avant de venir m'asseoir ici, comme accusé,
j'ai siégé là, au banc où vous êtes. Vous y représentez
l'opinion moyenne vous tâchez d'être, en
masse, la sagesse et la justice. Tout à l'heure, je
serai en pensée avec vous dans la salle de vos délibérations,
et je suis convaincu que votre effort sera
de sauvegarder vos intérêts de citoyens, qui sont
naturellement, selon vous, les intérêts de la nation
entière. Vous pourrez vous tromper, mais vous
vous tromperez dans la pensée, en assurant votre
bien, d'assurer le bien de tous.
Je vous vois dans vos familles, le soir, sous la
lampe; je vous entends causer avec vos amis, je vous
accompagne dans vos ateliers, dans vos magasins.
Vous êtes tous des travailleurs, les uns commerçants,
les autres industriels, quelques-uns exerçant
des professions libérales. Et votre très légitime inquiétude
est l'état déplorable dans lequel sont tombées
les affaires. Partout, la crise actuelle menace
de devenir un désastre, les recettes baissent, les
transactions deviennent de plus en plus difficiles.
De sorte que la pensée que vous avez apportée ici,
la pensée que je lis sur vos visages, est qu'en voilà
assez et qu'il faut en finir. Vous n'en êtes pas à
dire comme beaucoup: «Que nous importe qu'un
innocent soit à l'île du Diable! est-ce que l'intérêt
d'un seul vaut la peine de troubler ainsi un grand
pays?» Mais vous vous dites tout de même que
notre agitation, à nous les affamés de vérité et de
justice, est payée trop chèrement par tout le mal
qu'on nous accuse de faire. Et, si vous me condamnez,
messieurs, il n'y aura que cela au fond de votre
verdict: le désir de calmer les vôtres, le besoin que
les affaires reprennent, la croyance qu'en me frappant,
vous arrêterez une campagne de revendication
nuisible aux intérêts de la France.
Eh bien! messieurs, vous vous tromperiez absolument.
Veuillez me faire l'honneur de croire que
je ne défends pas ici ma liberté. En me frappant,
vous ne feriez que me grandir. Qui souffre pour la
vérité et la justice devient auguste et sacré. Regardez-moi,
messieurs: ai-je mine de vendu, de menteur
et de traître? Pourquoi donc agirais-je? Je n'ai
derrière moi ni ambition politique, ni passion de
sectaire. Je suis un libre écrivain, qui a donné sa
vie au travail, qui rentrera demain dans le rang et
reprendra sa besogne interrompue. Et qu'ils sont
donc bêtes ceux qui m'appellent l'italien, moi né
d'une mère française, élevé par de grands-parents
beaucerons, des paysans de cette forte terre, moi
qui ai perdu mon père à sept ans, qui ne suis allé
en Italie qu'à cinquante-quatre ans, et pour documenter
un livre. Ce qui ne m'empêche pas d'être
très fier que mon père soit de Venise, la cité resplendissante
dont la gloire ancienne chante dans
toutes les mémoires. Et, si même je n'étais pas Français,
est-ce que les quarante volumes de langue
française que j'ai jetés par millions d'exemplaires
dans le monde entier, ne suffiraient pas à faire de
moi un Français, utile à la gloire de la France!
Donc, je ne me défends pas. Mais quelle erreur
serait la vôtre, si vous étiez convaincus qu'en
me frappant, vous rétabliriez l'ordre dans notre
malheureux pays! Ne comprenez-vous pas, maintenant,
que ce dont la nation meurt, c'est de
l'obscurité où l'on s'entête à la laisser, c'est de
l'équivoque où elle agonise? Les fautes des gouvernants
s'entassent sur les fautes, un mensonge
en nécessite un autre, de sorte que l'amas devient
effroyable. Une erreur judiciaire a été commise,
et dès lors, pour la cacher, il a fallu chaque jour
commettre un nouvel attentat au bon sens et à
l'équité. C'est la condamnation d'un innocent qui a
entraîné l'acquittement d'un coupable; et voilà, aujourd'hui,
qu'on vous demande de me condamner
à mon tour, parce que j'ai crié mon angoisse, en
voyant la patrie dans cette voie affreuse. Condamnez-moi
donc! mais ce sera une faute encore, ajoutée
aux autres, une faute dont plus tard vous
porterez le poids dans l'histoire. Et ma condamnation,
au lieu de ramener la paix que vous désirez,
que nous désirons tous, ne sera qu'une semence
nouvelle de passion et de désordre. La
mesure est comble, je vous le dis, ne la faites pas
déborder.
Comment ne vous rendez-vous pas un compte
exact de la terrible crise que le pays traverse? On
dit que nous sommes les auteurs du scandale, que
ce sont les amants de la vérité et de la justice qui
détraquent la nation, qui poussent à l'émeute. En
vérité, c'est se moquer du monde. Est-ce que le
général Billot, pour ne nommer que lui, n'est pas
averti depuis dix-huit mois? Est-ce que le colonel
Picquart n'a pas insisté pour qu'il prît la révision
en main, s'il ne voulait pas laisser l'orage éclater et
tout bouleverser? Est-ce que M. Scheurer-Kestner
ne l'a pas supplié, les larmes aux yeux, de songer à
la France, de lui éviter une pareille catastrophe?
Non, non! notre désir a été de tout faciliter, de tout
amortir, et si le pays est dans la peine, la faute en
est au pouvoir qui, désireux de couvrir les coupables,
et poussé par des intérêts politiques, a tout
refusé, espérant qu'il serait assez fort pour empêcher
la lumière d'être faite. Depuis ce jour, il n'a
manœuvré que dans l'ombre, pour les ténèbres,
et c'est lui, lui seul, qui est responsable du
trouble éperdu où sont les consciences.
L'affaire Dreyfus, ah! messieurs, elle est devenue
bien petite à l'heure actuelle, elle est bien perdue
et bien lointaine, devant les terrifiantes questions
qu'elle a soulevées. Il n'y a plus d'affaire Dreyfus,
il s'agit désormais de savoir si la France est encore
la France des droits de l'homme, celle qui a donné
la liberté au monde et qui devait lui donner la justice.
Sommes-nous encore le peuple le plus noble,
le plus fraternel, le plus généreux? Allons-nous garder
en Europe notre renom d'équité et d'humanité?
Puis, ne sont-ce pas toutes les conquêtes que
nous avions faites et qui sont remises en question?
Ouvrez les yeux et comprenez que, pour être dans
un tel désarroi, l'âme française doit être remuée
jusque dans ses intimes profondeurs, en face d'un
péril redoutable. Un peuple n'est point bouleversé
de la sorte, sans que sa vie morale elle-même soit
en danger. L'heure est d'une gravité exceptionnelle,
il s'agit du salut de la nation.
Et, quand vous aurez, compris cela, messieurs,
vous sentirez qu'il n'est qu'un seul remède possible:
dire la vérité, rendre la justice. Tout ce qui retardera
la lumière, tout ce qui ajoutera des ténèbres aux
ténèbres, ne fera que prolonger et aggraver la crise.
Le rôle des bons citoyens, de ceux qui sentent
l'impérieux besoin d'en finir, est d'exiger le grand
jour. Nous sommes déjà beaucoup à le penser. Les
hommes de littérature, de philosophie et de science,
se lèvent de toute part, au nom de l'intelligence et
de la raison. Et je ne vous parle pas de l'étranger,
du frisson qui a gagné l'Europe tout entière. Pourtant
l'étranger n'est pas forcément l'ennemi. Ne
parlons pas des peuples qui peuvent être demain
des adversaires. Mais la grande Russie, notre alliée,
mais la petite et généreuse Hollande, mais tous les
peuples sympathiques du Nord, mais ces terres de
langue française, la Suisse et la Belgique, pourquoi
donc ont-elles le cœur si gros, si débordant
de fraternelle souffrance? Rêvez-vous donc
une France isolée dans le monde? Voulez-vous,
quand vous passerez la frontière, qu'on ne sourie
plus à votre bon renom légendaire d'équité et d'humanité?
Hélas! messieurs, ainsi que tant d'autres, vous
attendez peut-être le coup de foudre, la preuve de
l'innocence de Dreyfus, qui descendrait du ciel
comme un tonnerre. La vérité ne procède point
ainsi d'habitude, elle demande quelque recherche
et quelque intelligence. La preuve! nous savons
bien où l'on pourrait la trouver. Mais nous ne songeons
à cela que dans le secret de nos âmes, et
notre angoisse patriotique est qu'on se soit exposé
à recevoir un jour le soufflet de cette preuve, après
avoir engagé l'honneur de l'armée dans un mensonge.
Je veux aussi déclarer nettement que, si nous
avons notifié comme témoins certains membres des
ambassades, notre volonté formelle était à l'avance
de ne pas les citer ici. On a souri de notre audace.
Je ne crois pas qu'on en ait souri au ministère des
affaires étrangères, car là on a dû comprendre.
Nous avons simplement voulu dire à ceux qui
savent toute la vérité, que nous la savons, nous
aussi. Cette vérité court les ambassades, elle sera
demain connue de tous. Et il nous est impossible
d'aller dès maintenant la chercher où elle est, protégée
par d'infranchissables formalités. Le gouvernement
qui n'ignore rien, le gouvernement qui
est convaincu, comme nous, de l'innocence de
Dreyfus, pourra, quand il le voudra, et sans
risque, trouver les témoins qui feront enfin la
lumière.
Dreyfus est innocent, je le jure. J'y engage ma
vie, j'y engage mon honneur. A cette heure solennelle,
devant ce tribunal qui représente la justice
humaine, devant vous, messieurs les jurés, qui êtes
l'émanation même de la nation, devant toute la
France, devant le monde entier, je jure que Dreyfus
est innocent. Et, par mes quarante années de travail,
par l'autorité que ce labeur a pu me donner,
je jure que Dreyfus est innocent. Et, par tout
ce que j'ai conquis, par le nom que je me suis
fait, par mes œuvres qui ont aidé à l'expansion des
lettres françaises, je jure que Dreyfus est innocent.
Que tout cela croule, que mes œuvres périssent,
si Dreyfus n'est pas innocent! Il est innocent.
Tout semble être contre moi, les deux Chambres,
le pouvoir civil, le pouvoir militaire, les journaux
à grand tirage, l'opinion publique qu'ils ont empoisonnée.
Et je n'ai pour moi que l'idée, un idéal
de vérité et de justice. Et je suis bien tranquille,
je vaincrai.
Je n'ai pas voulu que mon pays restât dans le
mensonge et dans l'injustice. On peut me frapper
ici. Un jour, la France me remerciera d'avoir aidé
à sauver son honneur.